CHAPITRE SEPT

Le projet de Peeta se concrétise petit à petit. L'été s'est installé lorsqu'il reçoit, un matin, un appel de Plutarch Heavensbee qui lui demande de faire l'inventaire de tout ce dont il a besoin pour la boulangerie et lui annonce que du matériel va être envoyé du Capitole pour rebâtir complètement la boutique.

Les débris de l'ancienne boulangerie sont déblayés. Peeta s'y rend pour récupérer tout ce dont il peut encore se servir, et en revient, quelques heures plus tard, l'esprit torturé et monte directement se réfugier dans notre chambre.

C'est le premier flash-back qu'il a depuis son retour du Capitole, deux mois auparavant. Et comme toutes les fois précédentes, j'attends patiemment qu'il sorte de là, et qu'il redevienne le garçon que j'aime. Effie me rejoint, et me prends la main en signe de soutien. Elle ne dit pas grand-chose, mais ses grands yeux clairs parlent pour elle.

La situation ne s'est pas vraiment arrangée entre elle et notre mentor. Un après-midi, alors que nous étions toutes les deux en train de nous promener dans les rues de la Veine, elle m'a avoué qu'elle avait déclaré les sentiments qu'elle éprouvait pour Haymitch mais qu'il l'avait repoussé, décrétant qu'il ne pouvait pas la laisser tomber amoureuse d'un type comme lui. Mais Effie n'a pas voulu lâcher prise et c'est pour cette raison qu'elle est venue avec eux, ici, au Douze, pour lui prouver qu'elle fera tout pour qu'ils soient ensembles. Même s'il lui arrive de s'absenter parfois pour se rendre au Capitole, où on lui a demandé de monter une équipe pour créer des vêtements pour les habitants qui ont tout perdu pendant la guerre, elle semble bien décidée à rester ici jusqu'à que Haymitch daigne lui adresser un mot.

Plusieurs fois, elle a tenté de nous convaincre, Peeta et moi, de questionner notre ancien mentor, mais nous avons refusé. Me mêler des histoires des autres n'a jamais été ma tasse de thé et Peeta lui a fait remarquer qu'ils étaient suffisamment matures pour ne pas avoir à agir de la sorte.

Je n'y connais pas grand-chose en sentiments, mais je suis certaine que Haymitch finira par faire le bon choix. Après tout, il a passé une grande partie de sa vie à vivre dans la solitude, pour essayer d'échapper aux mauvais souvenirs liés à ses propres Hunger Games. Il ne l'a pas fait de la meilleure des façons, plongeant dans le cercle vicieux de l'alcool, mais chacun essaie comme il peut d'oublier.

D'oublier l'horreur, le sang, la peur. La mort.

Et ces hurlements qui s'élèvent dès le premier jour.

Plusieurs fois, je me surprends à l'observer avec attention, essayant d'assimiler les images du jeune homme qu'il était à celles de l'homme qu'il est aujourd'hui. Je réalise un jour que je n'ai jamais vu Haymitch sourire. Je veux dire, sourire vraiment. Ni rire, hormis pour se moquer de nous. Je me demande même s'il a jamais été heureux un jour. Et cette idée me bouleverse plus que je ne l'aurais cru.

Alors, quand, Plutarch rappelle peu de temps après pour annoncer à Peeta que le premier chargement de matériel arrivera dans le Douze dans moins de trois jours, je lui parle de mon projet.

C'est la première fois que nous nous adressons la parole depuis mon départ du Capitole, et il me donne presque le sentiment que c'était hier. Plutarch parle avec chaleur et me félicite pour mon idée, assurant qu'il va mettre les meilleures personnes sur le coup pour fabriquer une serre qui ne dénaturera pas la beauté du Pré. Une seconde, j'hésite à lui demander des nouvelles de ma mère, que je n'ai pas revue depuis longtemps, mais me retiens à la dernière seconde. Même s'il s'est montré courtois avec moi lors de mon procès, je ne pourrai jamais oublier qu'il a joué un rôle important dans la capture de Peeta par Snow et qu'il n'a pas bougé le petit doigt pendant de longs mois pour le libérer.

C'est donc avec un peu plus de froideur que je le remercie et que je raccroche, faisant mine de ne pas remarquer le coup d'œil indigné que me jette Effie.

─Je sais, dis-je précipitamment en la voyant ouvrir la bouche.

Je quitte la cuisine et me précipite dehors.

J'entends des pas dans mon dos et je n'ai pas besoin de me retourner pour savoir qu'il s'agit de Peeta, je le reconnais au cliquetis que fait sa jambe artificielle. Mais, à mon grand soulagement, il ne dit rien et se contente de s'asseoir près de moi. Ma main trouve aussitôt la sienne et ma colère s'apaise légèrement au contact de sa peau contre la mienne.

Nous restons silencieux de longues minutes et j'essaie de refouler la colère qui circule en moi, comme le venin d'une bête mortelle. Je sais très bien que ces sentiments ne s'effaceront jamais, mais je ne dois pas les laisser m'envahir de nouveau. Je l'ai fait deux fois, et à chaque fois, rien de bon n'est arrivé.

La première fois, j'ai perdu Peeta. Et par ma faute, il a subi toutes sortes de tortures terribles au Capitole pendant très longtemps.

Et la deuxième fois, j'ai perdu ma sœur.

Au fond de moi, je sais parfaitement que ce n'est pas de la faute de Plutarch, de Haymitch ni la mienne. C'est celle de Snow. De Coin. De ces deux êtres abjectes avides de pouvoir qui n'ont pas hésité à sacrifier des personnes innocentes pour atteindre leur objectif.

Me détruire.

Détruire ce que j'avais, inconsciemment, éveillé chez les habitants des districts, tout ça en refusant d'éliminer la seule personne qui pourra jamais comprendre pourquoi je ne pourrai pas totalement me remettre des Hunger Games. Que les souvenirs ne s'en iront jamais, qu'il va falloir que j'apprenne à vivre avec.

Un long moment s'écoule avant que je sois capable de parler. Peeta, toujours silencieux à mes côtés, observe le paysage qui s'étale devant nous, tout en traçant des cercles sur le dos de ma main.

─Je suis désolée, dis-je. Je ne voulais pas réagir comme ça.

─Pas de problème, me sourit-il doucement.

─Effie n'était pas contente, je grimace.

─Oh, ce n'est pas grave, assure Peeta. Tu sais comment elle est avec les bonnes manières, elle ne changera jamais. Et puis, je suis certain que Plutarch ne t'en veut pas le moins du monde.

Même si cette idée m'exaspère au plus haut point, j'en suis aussi convaincue que lui.

─En tout cas, reprend Peeta, je suis sûr que tu auras tout ce que tu as demandé encore plus rapidement que moi.

─Et si, finalement, ce n'était pas une bonne idée ? je m'inquiète. Je n'ai jamais réussi à m'occuper correctement de ma propre personne, alors croire que je peux faire pousser des fleurs, c'est…

─Une très bonne idée, me coupe Peeta. Et puis, tu as entendu ce qu'Effie a dit : on ne peut pas rester constamment dans le passé. On doit aller de l'avant.

Ça paraît tellement simple, à l'entendre. Si facile. Par rapport à tout ce que nous avons vécu ces dernières années, cela ne ressemble qu'à un petit saut dans l'inconnu. Que nous ferons ensemble. Comme toujours.

Mais j'ai peur. Je ne peux pas m'empêcher d'avoir peur. Je ne connais que la peur depuis la mort de mon père. Elle est devenue ma plus fidèle alliée les jours où il y avait si peu à manger que je n'hésitais pas à donner mes maigres rations à Prim pour qu'elle ne manque de rien. Où je sortais même la nuit dans l'espoir de trouver quelque chose, alors même que je savais à peine me servir d'un arc.

Et après tout ce temps, ce n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire de l'oublier. Même si elle s'est atténuée – surtout grâce à Peeta – je la sens qui s'éveille parfois, comme les prémices de l'ancienne Katniss. Mais je ne peux pas la laisser reprendre le contrôle.

C'est impossible.

Je pousse un profond soupir de dépit et laisse ma tête tomber doucement sur l'épaule de Peeta, qui passe aussitôt un bras autour de mes épaules. Sa seule présence suffit à me rassurer totalement et mon projet ne me paraît plus aussi impossible qu'auparavant.

Mais le doute persiste pourtant, et lorsque je lève la tête et que mon regard s'attarde sur la fenêtre la plus à droite du premier étage de ma maison, je comprends enfin pourquoi.

Je sens aussitôt les larmes monter, mais je les retiens avec force, incapable de détacher mon regard de la fenêtre. Cela fait un long moment que j'habite dans cette maison, mais j'ai brusquement l'impression de la voir pour la première fois. De la voir complètement. Et le choc me coupe le souffle.

─Katniss ?

Peeta se trouve soudainement devant moi, mais mes yeux ne peuvent pas se détacher des rideaux blancs qui masquent l'intérieur de la chambre. C'est… c'est comme si mon cerveau avait complètement occulté cette pièce. Je me rends compte que je n'y ai pas repensé depuis mon retour, comme si elle ne s'y trouvait pas.

─Katniss ? répète Peeta. Katniss ?

Je suis incapable de lui répondre, mais mes yeux finissent par plonger dans les siens. Je remarque que ses prunelles sont brillantes d'inquiétude. Je le vois remuer les lèvres, sans parvenir à entendre ce qu'il dit, mais quelques secondes plus tard, Haymitch et Effie l'encadrent, tout aussi angoissés que lui.

Comment ai-je fait pour oublier cette pièce ? Elle se situe pourtant juste en face des escaliers, mais je n'y ai pas prêté la moindre attention ces derniers mois. Je suis passée devant un nombre incalculable de fois, pourtant, je n'ai jamais levé les yeux vers cette porte close. Je l'ai tout simplement… oubliée.

Et cette constatation me terrifie.

Je sens quelqu'un m'attraper et je ne sais comment, je me retrouve dans les bras de Haymitch, qui me ramène à l'intérieur. Je reste muette, incapable de trouver les mots pour exprimer ce que je ressens, face à cette soudaine découverte. Il me dépose doucement sur le canapé et Peeta m'enlace aussitôt.

Je finis par me rendre compte que je pleure. À gros sanglots, à en juger par les bruits qui résonnent tout autour de nous. Haymitch et Effie sont toujours là, je les sens plus que je ne les vois, mais je sais qu'ils sont là.

Toujours.

Ils sont ma famille désormais, j'en prends doucement conscience.

Peeta. Haymitch. Effie.

Ils ne restent plus qu'eux.

Il ne restera qu'eux pour les années à venir.

Et une seconde, je comprends pourquoi Haymitch refuse qu'Effie se rapproche de lui. Je comprends pourquoi il se terre dans la solitude et dans l'alcool. Je comprends pourquoi il n'a jamais sourit, ni rit. Ni aimé. Je comprends.

Un jour, Peeta a dit que lui et moi étions pareils. Je pensais qu'il avait tord, mais au final, il avait raison.

Si je n'avais pas Peeta pour me soutenir, alors je crois bien que j'aurai sombré moi aussi. Dans la solitude, dans le mutisme, dévorée par mes vieux souvenirs. Je n'aurais jamais essayé de me reconstruire, trop apeurée de m'attacher à des personnes qui ne comprendraient pas et que je pourrais perdre en un claquement de doigts. Si je n'avais pas sa douceur, sa gentillesse et son amour, qui sait où j'en serai aujourd'hui ?

Il suffit de voir dans quel état me plonge la vision de la chambre de ma sœur pour le comprendre.

Sans lui, je ne serai rien. Je ne suis rien.

J'émerge peu à peu, et accepte le verre que me tend Effie, avec un sourire rassurant. Je grimace face au goût drôlement sucré de l'eau, avant de réaliser, une seconde trop tard, que c'est du sirop pour le sommeil.

Je sombre doucement, contre le torse de Peeta, qui me berce comme on berce un enfant apeuré.

Et je comprends qu'il est impératif désormais que je fasse mon deuil pour aller de l'avant.