CHAPITRE HUIT

Je ne sais combien de temps s'écoule avant que je finisse par ouvrir les yeux. Je suis allongée dans mon lit et une faible lueur se diffuse dans la chambre. Peeta dort paisiblement à mes côtés, et pendant un petit moment, j'écoute son souffle régulier qui me rassure.

Puis, les événements de la veille me reviennent en mémoire. Je sens mon cœur se mettre à battre la chamade alors que mon regard s'élève vers la porte ouverte de la chambre. Et avant que j'ai eu le temps de réfléchir, je repousse les couvertes en faisant attention à ne pas réveiller le garçon qui dort à mes côtés et quitte la pièce sans faire de bruit.

J'ai l'impression que mon corps tout entier pèse une tonne lorsque je remarque enfin la porte que j'avais oubliée ces derniers mois. Elle me paraît immense, comparée au reste de la maison et je ressens une brusque bouffée de panique en pensant à ce que je m'apprête à faire.

Mais il est temps.

Il faut que je le fasse.

Ma main tremble lorsque je tends le bras pour abaisser la poignée. Je perçois une odeur de renfermé avant même d'avoir complètement ouvert la porte. Une seconde, je suis éblouie par la clarté qui règne dans la chambre, mais ma vue finit par s'habituer peu à peu à la lumière et je distingue alors le contour des meubles présents dans la pièce.

La souffrance se déverse en moi avec autant de force que la vague qui inondait une section de l'arène, lors de l'Expiation. Je me retiens tant bien que mal à la commode qui se trouve sur la droite, mais mes jambes tremblent si fort que je risque de m'effondrer d'une seconde à l'autre.

La pièce est restée telle que je l'ai quittée, le matin de la moisson pour l'Expiation. Le lit est collé au fond, et les draps sont défaits. Je me souviens que Prim n'aimait jamais faire son lit, et que ma mère bataillait quotidiennement avec elle à ce sujet. Des dizaines de livres poussiéreux trônent sur l'étagère au-dessus du matelas. J'en reconnais certains, car ils appartenaient à nos parents. Prim les avait emporté avec elle le jour où nous avons aménagé ici. Les autres lui ont été envoyés par Effie, quelques jours avant l'annonce de l'Expiation.

Je parviens à faire un pas dans la pièce, soulevant un nuage de poussière qui me fait éternuer à plusieurs reprises, tout en m'accrochant solidement à la commode. Je ne remarque pas Peeta, qui se tient dans le chambranle de la porte, tout aussi retourné que moi. Il ne parle pas, me laissant affronter ma douleur toute seule, comme lui l'a fait quelques semaines plus tôt en retournant au Capitole.

Je fais un nouveau pas et m'arrête au milieu de la pièce. Elle n'est pas aussi décorée que le reste de la maison, mais me donne le sentiment, durant un court laps de temps, de respirer la vie. Chaque recoin rappelle le passage de Prim : les fleurs qui ont fanées dans un vase, sur le bureau, les dessins que Peeta lui a offerts, les quelques objets que j'ai troqués, il y a longtemps, à la Plaque, contre quelques écureuils à Sae. Il y a même une photo de moi, prise lors de mes premiers Jeux. J'avais demandé à Prim de la jeter, car je ne supportais pas de me voir, vêtue par les fanfreluches du Capitole, mais elle ne l'a jamais fait.

C'est alors que je le remarque. Accroché au-dessus du lit, rendu grisâtre par la poussière, dont les particules se sont accrochés sur les coups de crayon. C'est la première fois que je le vois, mais je devine aussitôt que c'est Peeta qui l'a réalisé. Quand, je saurais incapable de le dire, mais c'est bien Prim et moi qu'il a représenté, assises sur le perron de la maison, tandis que le soleil se couche devant nous.

Prim tient ma main et contemple par-dessus son épaule, comme si elle venait de se rendre compte que Peeta était en train de nous dessiner. Son sourire est large, immense et d'une joie qui transparaît clairement sur le papier. Deux longues nattes encadrent son visage de jeune fille. La petite fille que je m'efforçais de protéger au péril de ma vie était devenue une véritable adolescente lors de mon retour des premiers Jeux.

Quant à moi, c'est sur elle que mon regard s'attarde. D'un regard que Peeta m'accorde souvent et que j'ai fini par rechercher, au lieu de le fuir comme autrefois. Un regard empli d'amour et d'un bonheur sans nom. Un regard qui me rassure instantanément. Un regard qui me protège.

Et une fraction de secondes, je me vois à travers les yeux de Prim. Je regarde cette Katniss qui n'a pas hésité à se porter volontaire pour m'épargner l'horreur des Hunger Games. Je regarde cette Katniss si frêle, fragile et timide qui paraît pourtant si imposante. Je regarde cette Katniss qui fait tout pour que je sois heureuse.

Et alors je réalise combien Prim m'aimait. Combien elle était fière de moi.

Combien sa mort me fait mal, mais aussi combien les souvenirs qu'elle a laissés dans cette maison me rappellent qu'elle a existé. Qu'elle a été heureuse, en dépit de tout. Qu'elle a profité de chaque instant, sans craindre de mourir. Je revois toutes ses vaines tentatives de vouloir me faire voir le monde bien plus beau que je le voyais. Je revois son sourire, le jour où nous nous sommes retrouvées dans le Treize. Où je l'ai revu, après mes premiers Jeux. Je revois la lueur éclatante qui fait briller son regard.

Prim savait parfaitement quels dangers elle encourait le jour où Coin l'a envoyé au Capitole. Prim savait qu'il y aurait des pertes. Prim savait que chacun devait se montrer utile dans ce combat. Et même si elle était trop jeune, trop fragile, je me rends compte qu'elle n'aurait pas supporter de rester inactive.

Car nous sommes pareilles.

Mais elle n'a pas hésité. Elle n'a pas hésité à mettre sa vie en danger, à se sacrifier pour changer le monde. Elle n'a pas hésité à se servir de ses faiblesses pour en faire ses forces.

Les paroles que Peeta a prononcés lorsqu'il est rentré du Capitole après la commémoration me reviennent en mémoire : « Je ne dis pas que tout s'est arrangé, mais ça m'a permis d'affronter ce que j'ai vécu avec plus de recul. Je n'oublierai jamais, mais maintenant, il ne tient qu'à moi d'en faire ma force ».

Il avait raison.

Alors, tandis qu'un unique sanglot m'échappe et que ses bras enlacent aussitôt ma taille, je lui dis au revoir. Je lui pardonne de m'avoir laissé seule.

Je pense à combien je l'aime et espère que là où elle se trouve, elle est désormais en paix.

Une semaine plus tard, les premiers plans pour la serre arrivent. La construction de la nouvelle boulangerie a commencé. Les décombres ont été complètement enlevé et la famille de Peeta a été retrouvée.

Son père. Sa mère. Ses deux frères.

Je me souviens de la panique qui m'a envahit lorsque Thom a débarqué chez moi, au bout milieu de la matinée, le regard apeuré. J'ai compris aussitôt qu'il s'était passé quelque chose et abandonné sans attendre ce que j'étais en train de faire pour le suivre à travers une bonne partie de la Ville. Un attroupement masquait ma vue, mais les gens se sont écartés lorsqu'ils m'ont aperçu.

C'est alors que je les ai vus. Cachés sous des couvertures, loin des regards avides des curieux. Alignés les uns à côté des autres. Je n'ai pas eu le moindre mal à reconnaître la minuscule carrure de la mère de Peeta. Une femme aigrie et perfide qui ne méritait pourtant pas un tel sort.

Et puis je l'ai vu, lui. Debout, près d'un mur à moitié détruit, les mains sur les yeux. J'ai compris au tremblement compulsif de ses bras qu'une nouvelle crise se préparait. Et même si le docteur Aurelius m'avait conseillé de m'éloigner dans ces cas-là, j'ai fait tout le contraire.

Je me suis approchée de Peeta, doucement, pour ne pas le brusquer, mais il a aussitôt perçu ma présence et en voyant ses pupilles complètement dilatées, j'aurai du m'éloigner. Mais je ne l'ai pas fait.

À la place, j'ai fait la même chose que ce que j'avais fait lorsque nous étions au Capitole, échappant aux pièges mortels de Snow : je l'ai embrassé, m'accrochant à lui de toutes mes forces pour ne pas qu'il essaie de me repousser.

Je l'ai embrassé avec tout l'amour dont j'étais capable, agrippant ses mains avec une violence inouïe. Il a essayé de me repousser, bien sûr, mais j'ai tenu bon. Car j'étais certaine qu'il allait me revenir. Qu'il allait redevenir le Peeta que j'aimais, doux, bon, gentil. Qu'il allait affronter ce nouveau flash-back comme il l'a fait pour tous les autres.

C'est lui qui a rompu le baiser en premier.

Mon cœur a fait des cabrioles lorsque ses prunelles azurs m'ont fixé comme si j'étais une invention de son esprit.

─Je suis réelle, Peeta, ai-je chuchoté. Je suis réelle. Je suis réelle.

Je répète ces mots pendant de longues minutes, jusqu'à que l'épouvante et la folie s'estompent de ses prunelles. À la seconde où il tend la main pour caresser ma joue, je comprends que mon garçon des pains est de retour.

Mon Peeta.

─Ça s'est déjà produit, n'est-ce pas ? souffle-t-il, la respiration saccadée. Lorsque nous étions dans les sous-sols du Capitole. Réel ou pas réel ?

─Réel, je réponds aussitôt.

─Katniss… j'aurais pu… tu…

─Non, je le coupe. Tu n'aurais rien fait, Peeta.

En le voyant prêt à protester, je l'ai de nouveau embrassé. Avec plus de douceur.

Et je l'ai laissé me prendre dans ses bras, retenant tant bien que mal mes larmes alors qu'il sanglotait dans mon cou.

Je me souviens qu'un jour, Finnick m'a dit qu'il fallait dix fois plus de temps pour se reconstruire que pour s'effondrer. Comme j'aurais aimé qu'il ait tord.