CHAPITRE NEUF
Il faut près de trois semaines aux hommes engagés par Peeta pour construire la nouvelle boulangerie. Elle n'est pas aussi grande que l'ancienne, mais paraît bien plus accueillante. Elle ne comporte qu'une seule pièce, permettant ainsi d'englober la totalité de la boutique d'un seul regard. Comme Peeta va travailler seul au début, il a tenu à ce que tout soit le plus ouvert possible afin qu'il puisse garder un œil sur l'entrée et accueillir les clients sans les faire attendre.
Un long comptoir sépare la boulangerie de l'arrière, où des fours flambants neufs s'alignent les uns à côté des autres. Hormis quelques ustensiles ayant résisté à l'incendie, tout est neuf. Plutarch n'avait pas menti : il a envoyé ce qu'il y a de mieux pour Peeta. Et, alors que je passe délicatement ma main sur l'inox d'un des fours, je ne peux m'empêcher de me demander s'il a fait ça pour essayer de se racheter ?
─C'est tellement beau, couine Effie dans mon dos. Oh Peeta, les couleurs que tu as choisi s'harmonisent si bien !
Je ne peux retenir un sourire.
En effet, le vert et le orange coucher de soleil qui recouvrent les murs s'unissent à la perfection. Une seconde, j'ai l'impression d'observer le soleil qui se couche par dessus les arbres qui entourent le Pré.
─C'était voulu, répond Peeta en attrapant ma main.
Nous continuons de faire le tour et Effie n'arrête pas de s'extasier sur tout ce qu'elle trouve, ce qui nous fait bien rire, Peeta et moi. Haymitch n'a pas voulu venir, et nous avons compris qu'il était dans un mauvais jour. C'est ainsi que nous appelons les moments où il refuse de sortir de chez lui, depuis qu'Effie a aménagé dans le Douze. Je sais qu'elle ne perd pas espoir de le voir changer d'avis, mais Haymitch continue de l'ignorer avec superbe, encore plus dans ces moments-là.
Aucun de nous ne fait la moindre remarque sur son absence. Thom, un ancien mineur qui a participé à la construction, se tient dans l'encadrement de l'entrée et discute avec Sae et quelques autres habitants qui ont tenu à assister à l'inauguration. Pour l'occasion, Peeta a passé toute la journée d'hier a préparé du pain et quelques gâteaux qu'il a décoré avec soin et ils s'affichent maintenant fièrement dans la nouvelle vitrine.
Alors qu'Effie félicite encore une fois Peeta, je ne peux m'empêcher de lui jeter un coup d'œil.
Il a tellement changé ! Où est passé le garçon apeuré qui est montré dans le train, lors de nos premiers Jeux ? Celui qui était certain de n'avoir aucune chance de sortir vivant de l'arène ? Celui qui n'a pas hésité à avouer son amour pour moi à tout Panem juste pour que je gagne les Jeux ? Celui qui s'est allié avec des tributs bien plus entraînés que lui uniquement dans le but de me protéger ? Je nous revois, dans la grotte, frigorifiés, écoutant l'orage. À ce moment-là, ma plus grande peur était de le perdre et de rentrer sans lui.
Et c'est à ce moment-là, je le comprends maintenant, que je suis tombée amoureuse de lui. Même si j'ai essayé de me voiler la face plusieurs fois, allant même jusqu'à rompre tout contact avec lui dès notre retour, mes sentiments étaient bien réels, devenant plus forts au fur et à mesure du temps. Jusqu'à atteindre une telle force le jour où son cœur s'est arrêté dans l'arène de l'Expiation. J'ai cru que mon univers tout entier allait implosé et, parfois, dans mes cauchemars, ce n'est pas le souffle qu'il reprend que j'entends, mais le canon qui annonce que son cœur s'est arrêté.
Si on m'avait dit que je tomberais amoureuse de Peeta un jour, je n'y aurais pas cru. Ouvrir mon cœur à un garçon était une chose que je m'étais toujours refusée de faire, effrayée à l'idée de le perdre comme j'avais perdu mon père. Mais Peeta s'est imposé à moi, sans me laisser le temps de comprendre ni de protester. Il m'a montré que la vie valait la peine d'être vécue, en dépit de la noirceur qui planait au-dessus de nos têtes. Il a été le seul à comprendre l'horreur et les pertes. Il est le seul à pouvoir me réconforter quand je perds goût à tout.
Il a tant de force, de courage et de volonté. À le voir, là, souriant, alors que les premiers clients entrent dans la boutique pour lui acheter du pain, on pourrait presque croire que ces deux dernières années n'ont jamais existé. Qu'il n'a pas subi les pires tortures au Capitole.
Mais Peeta est fort.
Et je sais que c'est grâce à lui que nous pourrons avancer ensemble.
─Katniss ?
Je sursaute, et me tourne aussitôt vers Effie. Son regard pétille et je l'observe, interloquée, jusqu'à que je remarque la chevelure blonde dans son dos.
Il me faut plusieurs secondes pour mettre un nom sur le visage de la femme qui se trouve derrière elle.
─Maman ?
Le silence se fait aussitôt autour de moi. Je ne sais pas s'il est réel ou pas, mais j'ai pourtant l'impression que les personnes qui nous entourent se sont figées lorsque ma voix s'est élevée. Je sens aussitôt Peeta me prendre la main et je lève mon regard vers lui, pour chercher la confirmation que l'apparition de ma mère dans la boulangerie n'est pas une hallucination. Mais ce n'est pas moi qu'il regarde, mais la femme qui se tient aux côtés d'Effie et qui se tord nerveusement les doigts.
Nous ne nous sommes pas vues depuis que j'ai quitté le Capitole. Elle m'a écrit, une fois, et je l'ai appelé en réponse. Nous avons pleuré ensemble la mort de Prim, mais depuis, elle n'a plus donné signes de vie. Moi non plus, mais j'ai toujours pensé que ce n'était pas à moi de faire un pas vers elle. Ce n'est pas moi qui ai fui après la disparition de Prim, mais elle.
C'est moi qu'elle a abandonné. Pas l'inverse.
─Bonjour, fait ma mère. Katniss. Peeta.
─Madame Everdeen, répond aussitôt Peeta.
Je serre ses doigts plus forts et trouve enfin le courage de croiser le regard de ma mère. Et je suis aussitôt transportée quelques années en arrière, après l'enterrement de mon père. Assise sur un rocking-chair, elle fixait distraitement le vide, le regard éteint. J'avais essayé à plusieurs reprises de la faire revenir, mais elle était si ancrée dans ses souvenirs que je n'y suis jamais parvenue.
Et en cet instant, son regard est tout aussi ravagé. Il ne brille plus. Il ne brille plus comme c'était le cas quand Prim était à ses côtés.
─Maman ? je répète, tellement surprise qu'elle se tienne devant moi.
Elle esquisse ce que j'interprète comme un sourire.
Alors je remarque les mèches grises qui constellent ses mèches blondes, les rides autour de ses yeux. Elle semble avoir pris dix ans d'un coup, elle que j'ai toujours connue jeune et pleine de vie, avant la mort de mon père. Et pour la première fois de ma vie, je constate les traits de ressemblance qui nous lient.
La couleur de nos yeux.
Sa façon d'esquiver le regard des autres.
Ses joues creuses qui font ressortir ses pommettes.
─Qu'est-ce que tu fais ici ?
Je n'ai pas voulu être si brusque, mais lorsque je croise le regard indigné d'Effie, je comprends que je n'ai pas été tendre. Je n'avais pas l'intention d'être aussi sèche, mais sa visite me prend tellement au dépourvu. Je ne sais pas quoi en penser. Pourquoi n'a-t-elle tout simplement pas téléphoné, comme la dernière fois ? Ça aurait été plus simple pour nous deux, j'en prends conscience en la voyant se tasser sur elle-même.
Même si elle a fait l'effort de faire le voyage depuis le district Quatre, elle n'est pas aussi ravie qu'elle veut le laisser croire d'être ici.
Et cette constatation me fait plus de mal que j'aurais cru.
Alors, je fais ce que j'ai toujours fait en sa présence : je lui cache ce que je ressens pour ne pas qu'elle fasse ce qu'elle n'a jamais réussi à faire avec moi : être une mère.
─Plutarch Heavensbee m'a parlé du projet que Peeta et toi aviez d'ouvrir une boulangerie, alors je suis venue voir par moi-même, dit-elle en fuyant mon regard.
─Tu n'avais pas besoin de faire tout ce chemin juste pour ça, je rétorque sèchement. Tu aurais pu téléphoner.
─Katniss ! s'indigne Effie.
Je sens Peeta presser mes doigts plus forts, mais je n'ai pas envie de m'excuser. Alors je fais ce que l'ancienne Katniss aurait fait depuis longtemps : je m'esquive.
─Il faut que j'y aille, dis-je précipitamment. On se voit à la maison, j'ajoute pour Peeta.
Il opine légèrement et je les plante tous sur ces mots, ignorant les appels d'Effie qui tente tant bien que mal de me retenir.
Je finis par courir pour ne plus entendre sa voix et dépasse le village des Vainqueurs sans m'arrêter, même si je meurs d'envie d'aller me réfugier dans ma chambre. Mais Effie me retrouvera sans peine et je ne suis pas prête à l'affronter, ni l'entendre me réprimander pour mes mauvaises manières.
Ni voir ma mère.
Alors, je continue et dépasse le restant de clôture pour me cacher dans la forêt, où, après quelques minutes de marche, je finis par rejoindre la cabane.
Elle est dans le même état que je l'ai laissé la dernière fois, et un instant, je regrette de ne pas être revenue plus tôt pour finir ma rénovation. Hormis quelques mauvaises herbes qui ont poussé entre les planches posées à même le sol, l'intérieur n'a pas changé et je me laisse tomber sur le lit d'appoint en poussant un profond soupir.
J'essaie de chasser le visage de ma mère de mes pensées, mais j'en suis incapable. Je n'étais pas préparée à la revoir, du moins, pas maintenant, alors que je tente à peine de faire le deuil de Prim. Elle n'aurait pas pu choisir pire moment pour venir. Car la revoir me rappelle qu'elle est le dernier membre de ma véritable famille et rouvre les plaies de mon cœur causées par la mort de ma sœur.
Mais je n'ai pas envie que ça recommence. Vivre sans cesse dans le chagrin, sans parvenir à aller de l'avant. Je n'ai pas la force de Peeta d'affronter sans ciller. D'aller bien, puis mal, et de nouveau bien, et encore mal. Ni de garder mon calme face à des événements imprévus.
Je ne l'ai jamais eu.
─Alors, c'est là que tu te caches, chérie ?
Je sursaute, prise de surprise. Mais je reconnais sans mal ce timbre railleur, sarcastique et froid. Apparemment, ce n'est pas un si mauvais jour pour que Haymitch fasse le trajet jusqu'ici pour me balancer ses remarques à la figure. J'ai envie de l'envoyer balader, mais je sais pertinemment que ça ne servira à rien.
Si je suis têtue, alors lui est une vraie tête brûlée.
─Je n'ai pas envie de vous parler, Haymitch, je soupire sèchement.
─Je sais, c'est pour ça que je suis venu.
Je me retourne vers lui, agacée et le vois appuyé nonchalamment contre un arbre, à quelques mètres de l'entrée. Je n'ai pas spécialement envie de le rejoindre, mais au moins, je pourrai lui échapper plus facilement si je suis dehors, alors je franchis le seuil de la cabane, en prenant soin de mettre encore plus de distance avec lui. Il ricane, mais je fais mine de ne rien entendre.
─Qu'est-ce que vous voulez ? je demande, sur la défensive. Étonnant que vous soyez parvenu à faire tous ces kilomètres sans cracher vos poumons.
─Je t'ai vu passer en courant devant ma porte comme une folle furieuse, dit-il avec son habituel rictus. Quand j'ai remarqué que Peeta ne te suivait pas, je me suis demandé ce que tu avais encore fait à ce pauvre garçon pour être dans un tel état.
─Je n'ai rien fait à Peeta ! je m'écrie, furieuse à présent. Pour qui me prenez-vous, Haymitch ?
Il a le toupet de ne pas me répondre et ma colère enfle comme un ballon.
─Je ne suis pas comme vous ! je crache.
Une seconde, j'espère que ma pique va éveiller une quelconque réaction chez lui, mais en vain. Il se contente de me fixer, sans ciller, pas le moins du monde impressionné par mes remarques. Et je ne sais pas si c'est ce qui me mets le plus en colère où le fait qu'il m'ait suivi dans la forêt, alors que j'avais envie d'être seule.
Que j'en avais besoin.
─Alors ? demande-t-il. Qu'a-t-il bien pu se passer pour que Katniss Everdeen nous fasse une impressionnante course de vitesse ?
─Je n'ai pas envie de vous parler, je répète, froidement. Alors, laissez-moi en paix !
─Ce n'est pas parce que tous les autres font ce que tu veux, que je dois en faire autant, tu sais, soulève Haymitch en arquant un sourire.
Je finis par comprendre qu'il n'est pas aussi sobre qu'il veut me le faire croire.
─Allez vous faire voir, je soupire.
─Pas tant que tu n'auras pas parlé, insiste Haymitch.
Si j'ai vraiment envie de me débarrasser de lui, alors je n'ai pas vraiment le choix. Il n'est pas l'oreille attentive que j'espérais, mais au moins, il me laissera en paix.
Alors je lui raconte ce qu'il s'est passé : l'arrivée de ma mère, son regard éteint et ma compréhension sur le fait qu'elle n'avait pas du tout envie de revenir. Les mots m'échappent avec une facilité surprenante et je remarque une seconde que Haymitch est aussi surpris que moi par mon discours. Mais il voulait savoir, alors il n'a qu'à assumer sa curiosité mal placée, c'est tout.
Je parle aussi avec colère, car je suis incapable de comprendre ce qui l'a poussé à faire le voyage alors qu'elle ne voulait pas revenir ici. Qu'elle ne voulait pas revenir dans le district où Prim a vu le jour, où le souvenir de son passage est présent partout : dans la Ville, dans la Veine, à la Plaque et dans notre maison.
Qu'elle ne voulait pas revenir pour me voir.
Moi. La responsable de la mort de Prim.
Ma colère laisse place à une profonde tristesse que je ne saisis pas. Lasse, à bout de souffle, je me tais et perds mon regard dans la forêt qui m'entoure. J'entends le clapotis de l'eau du lac, un peu plus sur ma droite et songe une seconde à m'y immerger complètement pour échapper à tout ça.
C'est lâche, je le sais. Mais je suis fatiguée de me battre alors qu'à chaque fois que j'essaie, mon passé revient me mettre des bâtons dans les roues.
Haymitch reste silencieux, et j'en oublie presque sa présence. Après mon discours, je ne vois pas ce qu'il pourrait me répondre. Nous ne sommes pas assez proches pour qu'il trouve les mots réconfortants dont j'ai besoin, alors je finis par croire qu'il ne dira plus rien et attends impatiemment le moment où il rentrera chez lui, me laissant enfin en paix.
Mais il ne le fait pas, et sa voix finit par rompre la quiétude des lieux :
─Tu sais Katniss, un jour il va falloir que tu te rendes compte que ce n'est pas les autres qui te rejettent, c'est toi qui les repousses sans cesse, dit-il calmement.
Je me tourne rapidement vers lui, étonnée. Je ne comprends pas bien le sens de ses paroles. Où veut-il en venir ?
─Tu es toujours en train de vouloir faire fuir ceux qui s'approchent de toi, insiste-t-il en voyant mon regard perdu. Il suffit de voir combien de fois tu as repoussé Peeta avant de comprendre que tu l'aimais !
─Je ne vois pas le rapport avec ma mère, fis-je.
─Et c'est ça le problème ! s'exclame Haymitch, me faisant sursauter. Tu es tellement en colère contre elle que tu ne comprends pas qu'elle avait peut-être pas envie de revenir dans un endroit rempli des souvenirs de son défunt mari et de sa défunte fille ! Peut-être aurait-elle aimé apprendre l'ouverture de la boulangerie de ta bouche, pas de celle de Plutarch. Tu es là, à râler qu'elle n'ait pas essayé de prendre de tes nouvelles, durant l'année écoulée, mais as-tu seulement pensé une seconde qu'elle espérait la même chose de ton côté ? Si elle est là aujourd'hui, Katniss, c'est parce qu'elle le veut. Personne ne l'a forcé à monter dans ce train, j'en suis certain. Mais tu es tellement butée que tu n'essaies pas de comprendre qu'elle a mis son chagrin de côté pour venir voir la dernière fille qu'il lui reste ! As-tu seulement essayé d'imaginer une seconde ce qu'elle pouvait ressentir ? La mort d'un enfant est bien plus difficile à supporter que celle d'un frère ou d'une sœur. Et maintenant qu'elle est là, tu la repousses. Encore. Comme tu repousses tout le monde lorsque tu as peur. Il m'arrive parfois de me demander comment Peeta a fait pour supporter ton petit jeu alors qu'il était clair pour tout le monde que tu étais amoureuse de lui. Mais tu te voilais la face. Encore.
Sa tirade me cloue le bec. Je ne sais pas quoi lui répondre. Je sens mon cœur battre la chamade contre mes côtes, si fort que j'en ai mal. Mes yeux se remplissent de larmes, mais elles ne m'échappent pas.
Haymitch me fixe quelques secondes, les joues rouges, le regard brillant. Il respire avec difficulté. Ses mains s'agitent nerveusement et je me demande une seconde s'il n'est pas sobre, en fait. Sinon, il ne m'aurait jamais tenu un tel discours. Pas sans s'écrouler au bout d'une minute en tout cas.
Il finit par se détourner de moi et se laisse tomber sur une pierre recouverte de mousse, en poussant un long et profond soupir.
Je reste figée sur place, encore surprise par ce qu'il vient de me dire. Je ne m'attendais pas à ça. Surtout pas venant de lui. Depuis quand est-il devenu un expert pour dénouer les pensées chaotiques d'une jeune femme de dix-huit ans ? Il n'a jamais montré grand intérêt à notre histoire, à Peeta et moi, sauf quand elle lui permettait de nous attirer des sponsors pendant les Jeux. Je me souviens qu'il a d'abord refusé lorsque j'ai évoqué des fiançailles publiques, lors de notre Tournée de la Victoire, après avoir compris que ça finirait pas advenir, un jour où l'autre. Avant de consentir, non sans mal.
A-t-il refusé dans l'espoir de nous préserver ? De nous aider ? De nous épargner des drames que Peeta et moi serions incapables de gérer seuls ? Je n'en sais rien. Mes idées sont si confuses que je n'arrive pas à trouver les mots pour comprendre le comportement de Haymitch. Lui qui a toujours été taciturne, renfermé. Je le revois, la veille de l'Expiation, alors que je lui demande une ultime fois de sauver Peeta et pas moi. Je me souviens de son regard, dans lequel je n'y ai pas lu le moindre sentiment. Il s'était contenté d'acquiescer, avant de nous laisser, ne se retournant pas.
Mais alors que je le vois assis, fixant le paysage devant lui, arrachant avec colère quelques touffes de mousse, je comprends.
Ce n'était pas vraiment à moi qu'il pensait en prononçant ce discours. Ce n'était pas contre moi que se dirigeait sa colère. Enfin, pas entièrement.
Non, c'était contre lui.
Contre son incapacité à s'ouvrir aux autres. À partager son chagrin. À faire confiance aux personnes qui s'approchent de lui. À laisser son cœur s'ouvrir aux sentiments positifs.
Et une fois encore, je me fais la réflexion que Peeta a raison. Haymitch et moi sommes pareils, et je dois certainement lui renvoyer sa propre image. Celle d'une personne qui se croit si détruite qu'elle ne s'autorise plus le moindre bonheur. Qu'elle se pense responsable du malheur des autres. Haymitch a sombré dans l'alcool pour oublier. Pour effacer le visage de tous ces jeunes qui ont perdu face à lui, de tous ces jeunes qu'il n'a pas pu ramener sains et saufs à leurs parents.
Je me rappelle du regard de pitié qu'il nous a lancé, la première fois qu'il nous a vu. Il n'avait même pas daigné nous accueillir dès notre arrivée dans le train. Si Effie n'avait pas été le chercher au wagon bar, il ne nous aurait probablement pas adressé la parole de tout le trajet.
Il ne croyait pas une seconde que nous pourrions nous en sortir vivants.
Et cette fois encore, il aurait la mort d'enfants innocents sur la conscience.
Et même si j'ai du mal à me voir à travers lui, je comprends que sans Peeta, c'est comme ça que j'aurais fini ma vie. Seule, repoussant tout ceux qui tenteraient de m'approcher.
Je le fais déjà, visiblement.
J'entends presque Prim me réprimander alors que je prends conscience que cela a du demander beaucoup d'efforts à ma mère de venir jusqu'ici. À sa place, je n'aurais pas eu la force de le faire. Le Douze est si imprégné des souvenirs de ceux qu'on aime que je serais devenue folle. Moi, je me suis habituée après tout ce temps, trouvant même, parfois, un certain réconfort en songeant que mon père et Prim se sont tenus là, un jour.
Mais ma mère n'a jamais eu cette force. Elle a toujours baissé les bras face aux obstacles, incapables de les gravir.
Et je ne peux pas lui en vouloir pour ça. Ce serait trop égoïste. C'est dans sa nature et elle ne pourra jamais changer ça.
Il me faut une longue minute pour encaisser ces soudaines révélations. Et contrairement à ce que je pensais, je ne m'écroule pas en pleurant, ressassant la mort de ma petite sœur. Non, j'éprouve au contraire une espèce de soulagement qui me surprend.
Car je me demande si Haymitch n'a pas raison.
Si à force de repousser les gens, je ne vais pas finir le restant de mes jours seule, terrée dans le noir, alors que c'est justement ce que j'évite.
Si je suis capable de pardonner Prim de m'avoir abandonné, alors il faut que j'en fasse autant avec ma mère.
Et je le fais, alors que le soleil commence doucement à décliner à l'horizon.
