CHAPITRE DIX

Haymitch et moi sommes en train de rentrer lorsque je trouve enfin le courage de lui parler. Il n'a rien dit depuis tout à l'heure, même lorsque j'ai récupéré mes affaires pour retourner au village des Vainqueurs. Il s'est contenté de me suivre sans prononcer le moindre mot, tout aussi perdu que moi dans mes pensées.

Mais, maintenant que nos maisons se dessinent dans mon champ de vision, je me dis que c'est le moment où jamais. Même si j'ai promis à Peeta que nous ne nous mêlerions pas de l'histoire entre Effie et Haymitch, je ne peux pas m'empêcher de le faire.

─Vous savez Haymitch, dis-je d'une voix nerveuse, appréhendant sa réaction, si je dois apprendre à m'ouvrir aux autres, alors vous devriez en faire autant.

Il ne me répond pas, ce qui ne m'encourage pas vraiment à poursuivre, mais il faut que je le fasse. Sinon je le regretterai.

─Elle va partir, je continue. Effie, je précise même si c'est totalement inutile. Elle nous l'a annoncé hier soir, à Peeta et moi. Mais vous ne devez pas la laisser faire, Haymitch.

─Mêles-toi de tes affaires, fille du feu, grommelle-t-il.

─Pas tant que vous ne voudrez pas entendre raison, je rétorque sèchement. Vos beaux discours sur le fait de m'ouvrir aux autres vous concernent aussi. Vous ne pouvez pas la repousser éternellement ! C'est probablement la plus belle chose qui pourra jamais vous arriver, alors ne la laissez pas vous glisser entre les doigts.

─Maintenant tu me donnes des conseils en amour, chérie ? ricane-t-il en se tournant à demi dans ma direction.

─Bon sang, Haymitch, ouvrez un peu les yeux ! je m'écrie, furieuse. Vous êtes le premier à me faire la morale parce que je repousse tout le monde, mais vous n'êtes pas mieux ! Il y a une femme prête à tout abandonner pour vous, qui vous aime comme vous êtes, avec vos qualités et vos défauts, mais vous jouez à l'aveugle ! Elle est là, à attendre patiemment que vous la remarquiez, mais vous faîtes l'autruche !

─Tu ne peux pas comprendre…

─Que vous avez peur de la perdre comme vous avez perdu vos alliés dans l'arène ? Comme vous avez perdu tous ces jeunes qui sont morts dans les arènes, ces vingt-cinq dernières années ? Que vous avez peur de la perdre comme vous avez perdu votre famille et votre petite-amie ? Que vous êtes si détruits de l'intérieur que vous croyez que, lorsque vous vous ouvrirez enfin au bonheur, on viendra vous l'arracher et réduire tous vos espoirs à néant ? Oh, croyez-moi, j'en connais un rayon, j'ajoute, sarcastique.

Haymitch monte les marches qui conduisent à son perron et je réalise qu'il est trop tard pour lui faire entendre raison. Et cette idée me désole. Pour Effie, elle qui était prête à tout pour lui offrir son amour.

─Vous n'êtes qu'un vieux bougon, je marmonne avant qu'il ne s'engouffre dans sa maison.

Mais il ne le fait pas, et reste quelques secondes immobile, la main sur la poignée, sous mon regard éberlué. Puis, lentement, il se tourne et plonge son regard torturé dans le mien.

─Quand ?

C'est tout ce qu'il dit, mais je comprends sans problème.

─Dans une semaine, je réponds.

Il hoche la tête et sans un regard, rentre chez lui.

J'en fais de même et trouve Peeta endormi sur le canapé. Son visage est serein, paisible. Cette vision me fait sourire et je me rapproche doucement. Je passe délicatement ma main dans ses boucles blondes pour le réveiller.

Il finit par papillonner et nos regards se croisent aussitôt. Il n'est pas tout à fait éveillé, mais je parviens quand même à le convaincre de venir se coucher dans le lit.

Il me suit, somnolant et s'écroule presque aussitôt de son côté. Je l'aide à retirer ses chaussures et remonte la couverture sur ses épaules, tandis que ses paupières commencent de nouveau à se refermer.

─Bonne nuit, je souffle en déposant un baiser sur sa joue.

Il ne me répond pas et je me dépêche d'enfiler mon pyjama avant de le rejoindre, esquissant un sourire lorsque sa main trouve la mienne.

Et pour la première fois depuis longtemps, je profite d'une véritable nuit de sommeil.

Sans cauchemars.

Sans monstres.

En me réveillant, le lendemain, je n'ai toujours pas décidé quelle attitude adopter avec ma mère. Alors que nous prenons le petit-déjeuner ensemble avant qu'il ne parte pour la boulangerie, Peeta m'apprend qu'elle loge chez Effie pour quelques jours, avant de retourner dans le district Quatre, où elle a visiblement obtenu un poste d'infirmière dans l'hôpital qui y a été construit.

Ça ne me surprend pas vraiment qu'il ait eu le temps de discuter avec elle. Ils sont probablement rentrés ensemble hier soir, avec Effie, et gentil comme il est, il a du lui proposer de dîner avec eux. Connaissant ma mère, elle n'a pas du refuser et je les imagine sans peine tous les trois, assis autour de la table, discutant comme si de rien était, alors que mon absence plane autour d'eux. Je me demande même s'ils ont remarqué que Haymitch manquait à l'appel. Effie, peut-être.

Peeta m'apprend également qu'elle a pris de nos nouvelles durant tout ce temps par l'intermédiaire de Plutarch. Qu'elle a refusé de se rendre à la commémoration et qu'elle voit souvent Annie et son fils, qui vivent eux aussi au district Quatre. L'enfant a neuf mois désormais, s'appelle Finn et est le portrait craché de son père. Qu'elle suit aussi une thérapie qui l'aide à supporter l'absence de Prim.

─Elle compte se rendre à l'hôpital aujourd'hui, dit-il alors qu'il enfile ses chaussures, dans l'entrée. Je crois qu'elle veut leur parler des nouvelles techniques mises en place dans le Deux et qui vont se répandre dans tous les districts. Où un truc dans le genre. Katniss… si tu as envie d'aller la voir, alors fais-le. Ne réfléchis pas trop, d'accord ?

─Promis, je réponds.

J'accepte son baiser et l'observe de longues minutes marcher pour rejoindre la Ville, jusqu'à que sa silhouette ne devienne plus qu'un petit point bleu à l'horizon.

Il me faut un long moment pour me décider. À m'habiller à mon tour et à prendre le chemin qui mène vers le petit hôpital qui a été reconstruit, peu de temps après notre retour dans le Douze. Il n'est pas aussi grand que le précédent, mais des travaux sont en cours pour l'agrandir. Il se trouve non loin de l'usine qui fabrique les médicaments qui sont distribués à travers tous les districts.

C'est la première fois que j'y mets les pieds. L'odeur d'alcool qui s'en élève me fait froncer le nez. En ouvrant la double porte, je me retrouve dans un petit hall d'entrée, où, derrière un comptoir flambant neuf, une femme qui doit avoir une trentaine d'années discute au téléphone. Elle lève à peine le nez à mon approche et me fait signe de patienter en m'indiquant les bancs qui se trouvent de part et d'autre de la pièce. Heureusement, il n'y a personne à cette heure.

La secrétaire finit par m'appeler et je lui demande sans attendre où je peux trouver ma mère. Elle me fixe une seconde, visiblement surprise en entendant mon nom de famille, mais se ressaisit et m'indique qu'elle est au troisième niveau. Je la remercie et prend les escaliers, ignorant les portes métalliques de l'ascenseur qui se trouve dans un coin.

Dans le niveau auquel j'arrive, l'odeur est plus forte. Mêlée à une saveur métallique qui me rappelle aussitôt celle du sang. Une fraction de seconde, je revois Rue. Rue se tenant la poitrine, alors que l'épieu de Marvel y est planté profondément. Rue dont les doigts sont rouges du sang qui s'échappe de sa blessure. Rue qui me fixe avec incompréhension, avant de s'effondrer dans mes bras. Rue qui…

─Katniss ?

Je sursaute et relève la tête, ne m'étant pas rendue compte que je m'étais effondrée en plein milieu du couloir, les mains sur les oreilles.

Ma mère se tient au-dessus de moi et me fixe avec ce que je crois reconnaître comme étant de l'inquiétude. Deux médecins que je reconnais comme tel grâce à leur blouse blanche l'encadrent, et l'un d'eux tient un appareil dans ses mains que je ne parviens pas à identifier.

─Tout va bien, mademoiselle Everdeen ? me demande-t-il.

Je me relève sans répondre, soutenue par ma mère qui me lâche aussitôt lorsque mon regard glisse vers le bras qu'elle a passé sous le mien pour m'aider. Elle recule de quelques pas et reprend la parole sans me regarder.

─Que fais-tu là, Katniss ?

Son rejet me blesse mais je ne le lui montre pas. Haymitch a raison : je ne peux pas rejeter les gens et leur en vouloir lorsqu'ils en font autant avec moi.

─En fait, je… je voulais te voir, je souffle en croisant les bras sur ma poitrine.

Je vois à la façon dont ses yeux s'écarquillent qu'elle ne s'attendait pas à ça. Et je réalise à quel point mon attitude d'hier a du la blesser.

─Est-ce qu'on peut… se parler ? En privé…, j'ajoute.

L'un des médecins opine et demande à son collègue de le suivre, nous laissant, ma mère et moi, seules dans le couloir. Je ne peux m'empêcher de jeter un coup d'œil autour de moi, inquiète de voir sortir un blessé de l'une des pièces qui s'alignent. Ma mère doit percevoir mon trouble puisqu'elle me propose d'aller discuter dehors.

─D'accord.

Je la précède dans les escaliers, alors qu'elle comptait apparemment prendre l'ascenseur. Elle me suit sans rien dire et une fois à l'extérieur, me montre un petit bosquet qui se situe à quelques mètres de là. Il y a quelques bancs et des massifs de fleurs encore vierges. Une seconde, je me dis que je pourrais y planter des fleurs lorsque la serre sera prête.

Un silence s'installe entre nous, et pendant de longues minutes, je me refuse à être celle qui va le rompre. Mais, après tout, c'est moi qui ai demandé à lui parler. Moi qui suis venue l'interrompre pour discuter, alors c'est à moi de prendre la parole en première.

Je prends une profonde inspiration avant de me lancer, imaginant que Peeta se tient à mes côtés et qu'il me rassure.

─Je suis désolée… je souffle en évitant son regard. Je ne voulais pas… réagir comme ça hier. Je suis désolée.

Elle ne répond pas tout de suite et je crains qu'elle ne le fasse pas du tout, lorsque sa voix s'élève. Elle tremble et manque de chaleur.

─Je suis désolée aussi Katniss, dit-elle. De ne pas avoir donner de nouvelles pendant tout ce temps.

─Je n'ai pas non plus cherché à te contacter…

─C'est vrai. Tu ne l'as pas fait, admet-elle. Mais je suis ta mère. C'était à moi de le faire. Mais… mais…

─Je sais, je grimace. Je sais.

Elle se tasse sur elle-même et dans un geste qui nous surprend l'une comme l'autre, je lui attrape délicatement la main. Parce que c'est ce que Peeta ferait pour me réconforter. Parce que je sais que c'est un geste que les personnes qui s'aiment font pour se soutenir.

Et même si je ne sais pas quel genre de sentiment nous lie, je le fais quand même.

Pour Prim.

Parce que même si la seule personne qui nous unissait encore, il y a peu de temps, n'est plus, je sais parfaitement que ma sœur ne supporterait pas de nous voir nous éloigner de la sorte. Même si ça fait longtemps que j'ai appris à me débrouiller sans elle, à ne pas compter sur son amour.

Je l'ai perdu le jour où j'ai aussi perdu mon père.

─Comment c'est, le district Quatre ?

Ma question surprend ma mère, mais elle esquisse tout de même un faible sourire et me raconte sa vie là-bas. Elle m'explique qu'elle travaille comme infirmière, qu'elle aide ceux qui ont été gravement brûlés pendant la guerre. Elle aime ce qu'elle fait, ça s'entend dans sa voix. Et visiblement, vivre loin du Douze l'aide aussi à faire son deuil.

Elle m'apprend qu'après mon départ du Capitole, c'est la présidente elle-même qui lui a proposé le travail d'infirmière. En effet, un très grand centre de recherches et de soins a été construit dans le district Quatre, en bordure de mer, afin d'y faire transférer tous les grands blessés de la guerre et réunir au même endroit un maximum de médecins afin de les former, avant de les envoyer dans les divers districts.

C'est là qu'Annie a donné naissance à son fils. Ma mère était présente pour l'accouchement. Visiblement, elles ont gardé contact, puisqu'elle me montre plusieurs images du petit Finn, et je le vois grandir au fil des clichés. Parfois, Annie le tient contre elle et son sourire me rappelle celui de Finnick.

La vie n'a pas été tendre avec elle…

─Annie parle souvent de Peeta et toi, ajoute ma mère. Vous devriez lui rendre visite, ça lui ferait plaisir.

Dans un premier temps, j'ai envie de refuser. Je ne suis pas prête à voir Annie, non pas encore. Alors que c'est moi qui ai condamné son mari à une mort atroce… Mais Peeta en aura probablement envie et voir d'autres paysages serait peut-être bon pour nous, qui sait.

─On dirait Finnick, je murmure en caressant la tête du petit sur la photo que je tiens.

─Oui, Annie dit qu'il lui ressemble comme deux gouttes d'eau.

Je revois le sourire charmeur que Finnick m'a adressé la première fois que nous nous sommes vus, peu de temps avant le défilé des tributs. Et je me dis que cet enfant fera autant de ravage que son père lorsqu'il sera plus grand.

Elle me fait part des dernières décisions prises par le gouvernement, notamment la révocation pure et simple des Hunger Games. La présidente Paylor a fait savoir qu'elle souhaitait que chaque habitant des districts soit traité avec autant d'égalité que ses voisins et visiblement, ça a séduit même les plus réfractaires à la révolution.

─Elle compte faire oublier les années d'horreur que nous avons connues, achève ma mère. C'est une bonne présidente, je suis contente qu'elle ait été élue.

Je ne lui dis pas que, si je n'avais pas tiré sur Coin, nous serions probablement en train de visionner de nouveaux Hunger Games. Elle n'a pas besoin de le savoir. D'ailleurs, je me demande même si elle a connaissance du rôle de Coin dans la mort de Prim.

Et de celui de Gale.

Je secoue la tête, pour ne pas penser à lui et me lève subitement. Ma mère m'imite et je lui offre un sourire. Pas le plus éclatant, pas le plus rassurant, pas le plus aimant qui soit. Mais un sourire. Le premier sourire que j'ai pour elle depuis des années.

Peut-être y a-t-il un espoir pour que nous retrouvions un semblant de relation, elle et moi.