Le Serpent et l'Oiseau
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Coucou !
J'ai vraiment essayé rapidement de mettre en application mes nouveaux principes. Ce fut un échec (enfin, disons que ça n'a pas marché). Mais je persiste, je vais tenter de moins me prendre la tête pour ne pas traîner cette histoire jusqu'en 2030. Il faut remercier Pamphile qui m'a relue et rassurée, et bien sûr toutes mes revieweuses incroyablement motivantes : Sun Dae V, Orlane Sayan, Baccarat V, malilite, MarlyMcKinnon, Aselye et Maya et cie. Ce chapitre n'est pas très long, mais il vous est dédié !
Je vous souhaite une bonne lecture, et de belles fêtes de Noël :)
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LEÇON N°7
Eviter les désastres facio-capillaires
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« Janvier. »
Seule la date inscrite en haut de chaque Gazette lui permettait de ne pas se perdre dans l'enchaînement des jours. Janvier, se répéta-t-elle pour elle, contemplant un instant la pluie glaciale qui tombait en rideau, à la fenêtre. Encore une journée où Whittaker n'aurait pas à les emmener au bout du monde pour trouver le vent, le froid, la tempête, tous les éléments nécessaires pour les torturer. La menace du balai maudit n'avait jamais disparu. Par deux fois, il avait échu à Jack, qui l'avait supporté le visage blême, les dents serrées. Ils s'étaient tous mis d'accord pour dire qu'il n'y aurait jamais pire qu'un vol en plein ouragan.
Ils se trompaient.
Au dernier cours, Spellman avait choisi Benjy – « Encore moi ? Elle y prend plaisir, j'en suis sûr », avait-il soufflé avec une pointe de terreur – pour leur présenter un tout nouvel exercice. Elle proposait, par le biais d'illusions visuelles, un scénario différent pour chaque apprenti, auquel ils étaient tenus de réagir le plus rapidement possible. Les consignes étaient les suivantes : se protéger, analyser la situation, monter un plan, attaquer. L'exercice avait duré plus de deux heures. Les images projetées sur les murs de la salle avaient un réalisme saisissant. Elles attiraient le regard, faisait oublier la salle même, vous plongeait dans un nouvel univers. Devant Alice, une bâtisse visiblement abandonnée, inquiétante, la façade dévorée par le lierre, le chemin englouti par les mauvaises herbes. S'en échappait une fumée verte, nauséabonde, des cris qu'elle jugea étranges, presque joués, des cris qui lui rappelaient un souvenir qu'elle aurait préféré enfouir.
« Que faites-vous, Miss Rowle ? »
Je fuis.
Sauf qu'il y avait les cris.
« J'entre. »
Elle avait affronté – seule – des hommes étranges au milieu d'un rituel inquiétant. Il y eut des bruits, de la confusion, une lumière verte ; vite dépassée par les événements, repérée avant même de fomenter les prémisses d'un plan, Alice avait prononcé, par réflexe, une série de sortilèges qui lui permirent de survivre un temps.
Spellman avait vite annoncé l'évidence :
« Vous êtes morte. Je vous écoute, quelles furent ses erreurs ? »
Alice ne fut pas la seule à rencontrer son décès, ce jour-là. A faire des erreurs stupides telles qu'entrer seule dans une maison inquiétante, qui accueillait de toute évidence une activité liée à la magie noire. « Se protéger, Miss Rowle. N'oubliez jamais qu'on doit avant tout se protéger. C'est valable pour vous aussi, Mr Fenwick. » Benjy était mort au bout de deux minutes, terrassé par un malfaiteur à la gâchette facile, Jack tua accidentellement une dizaine d'innocents, et Londubat resta figé devant le Loup-garou qui l'attendait, à l'orée d'une forêt. Après l'épreuve, ils demeurèrent silencieux, comme sonnés, sur un canapé de la salle de repos ; quant à Frank, elle ne le pas revit pas de toute l'après-midi.
La pluie tapait avec régularité à la fenêtre ; le soleil n'était pas encore levé. Il était temps de partir. Elle avala le reste de toast qu'elle avait commencé et reporta une dernière fois son regard sur les gros titres du journal.
SHAFIQ APOTHICAIRE CAMBRIOLÉ
CONCERT DE CELESTINA MOLDUBEC
« Moitié prix pour les plus de soixante-dix ans »
INCROYABLES PROMOTIONS SUR LA MARQUE CHAUD CHAUD LES CHAUDRONS
Rien sur Dover.
Autour de l'affaire qui avait ébranlé le monde sorcier, un silence absolu. Ou plutôt, qui l'avait ébranlée elle, le monde sorcier avait l'air de s'en remettre. La maison de Dover, en l'absence d'éléments nouveaux fournis par Croupton, s'effaçait peu à peu du cycle des informations. Et c'était cette pensée même qu'Alice refusait d'accepter.
— Sois patiente, lui conseilla Marlène, la main sur la poignée de la porte pour sortir.
— Patiente ?
Elle n'avait jamais aimé le concept. La patience n'était pas sa qualité première.
— Croupton et les Aurors doivent être en train de poursuivre l'enquête de leur côté. Ils finiront forcément par trouver quelque chose.
— Mais est-ce qu'ils le diront ?
Ce serait bien le genre de Croupton la rétention d'informations. Ils pouvaient très bien avoir déjà trouvé. Marlène lui renvoya un regard fatigué.
— Peut-être pas, mais tu es là-bas, non ? Il y a bien quelqu'un qui pourrait te renseigner. Fabian ou Gideon, peut-être ?
Alice secoua la tête. Fabian était l'apprenti de Maugrey, l'Auror en charge de l'enquête. Il savait quelque chose, Alice en était certaine. Elle avait eu beau le cuisiner, elle n'avait rien pu en tirer.
— T'as essayé de leur offrir un gâteau ? De les complimenter sur leurs cheveux ?
— J'ai tout tenté. Rien. Il n'a pas laissé filtré la moindre info.
Depuis que Croupton avait déclaré l'affaire hautement confidentielle, elle aurait pu s'adresser à un mur. « Désolé Alice, je n'ai pas le droit d'en dire plus, ce sont les ordres. »
Depuis quand Fabian les suivait-il, ces ordres ?
« Faut croire que j'aime te surprendre... »
Si par son sourire, il enveloppait le secret d'un vernis jovial, il n'en comblait en rien les cassures. Non, Prewett ne tiendrait pas éternellement sa langue, Alice en faisait la promesse.
Une autre voix se fraya alors un chemin, perfide : « Tu ne tiens pas tes promesses ».
oOoOo
— Reste concentrée.
Elle sursauta.
A force de répéter les mêmes gestes, son esprit avait commencé à divaguer vers des contrées plus agréables. La voix de Frank venait la rappeler à l'ordre, comme souvent. Il continuait à l'impressionner par sa constance. Il était pour elle le garçon qui ne fautait jamais, plus attentif à la potion d'Alice qu'à la sienne. Elle fit un quart de tour avec sa cuillère avant de reporter son attention sur lui.
— Tu possèdes combien de cerveaux, Londubat ?
Assez, de toute évidence, pour la tirer de tous les pièges.
Frank baissa légèrement le volume de son feu avant de répondre.
— Un seul. Mais je te déconseille d'incorporer tout de suite les copeaux d'écorces.
— T'es sûr ? Je croyais qu'après la sisymbre...
— Fais un demi-tour avant, sinon tu te retrouveras avec un déséquilibre.
Certes. Jetant un coup d'œil aux instructions, elle réalisa – bien sûr – qu'il avait raison.
— Je ne vois pas ce qu'il y a de mal à avoir un petit déséquilibre, murmura-t-elle.
Puis, plus bas encore :
— Les potionistes... Plus rigides que des balais.
Alice jeta un coup d'œil à Londubat à la dérobée. Il avait beau être un potioniste hors pair, elle n'était pas sûre que la comparaison s'applique à lui. Au contraire, il était...
— Ta cuillère en bois, Alice.
— Quoi ?
— Elle s'est noyée dans ta potion. Encore.
— Oh.
La cuillère en bois. Se concentrer sur la cuillère. Pas sur lui. Rien d'autre que le ballet de la cuillère dans sa potion. Garder son calme, sa concentration, faire un demi-tour, lâcher deux copeaux de bois minutieusement taillés. Deux tours dans le sens inverse des aiguilles d'une montre. Pour s'être entraînée si souvent dans la petite salle de potion, elle avait fini par connaître la recette par cœur.
A ce stade, la mixture devait être bleu pâle.
Lentement, elle tourna la cuillère. Lentement, la couleur changea ; le bleu roi devint très clair, irisé, sans la moindre fumée suspecte à l'horizon. Alice retint sa respiration.
C'était un miracle ou elle ne s'y connaissait pas.
Muddle effectuait son tour habituel entre les tables, lâchant au passage un ou deux commentaires désagréables.
— Êtes-vous daltonien, Mr Adams ?
— Quoi ? Mais c'est la même...
— Votre potion est bleu ciel. Non bleu pâle. Cessez d'avoir l'air si satisfait !
— Mais... c'est presque pareil !
— Personne ne veut une potion presque efficace !
Alice éprouva une vague de compassion devant l'air dépité de Jack. Elle lisait en lui la sensation d'échec qu'elle connaissait par cœur. Muddle se dirigeait vers elle, le regard sombre, les lèvres pincées, jouant avec la barbe tressée qui pendait misérablement à son menton. Elle retint son souffle. Il s'arrêta une poignée de secondes, le regard plongé dans son chaudron, à la recherche d'une faille, d'un défaut à relever. Pour la première fois depuis qu'elle suivait ses cours, il garda le silence et poursuivit son chemin.
Il n'avait rien dit.
Rien.
Alice sourit. Un sourire niais, impulsif, sans retenue. Peu importait. L'ignorance qui n'en finissait plus, les échecs successifs, la fatigue et les doutes, tout s'effaça devant cette victoire qu'elle n'attendait plus. Un succès ridicule. Un succès qu'elle avait travaillé tant de fois sans parvenir à l'obtenir. Il était là, maintenant, symbolisée par cette couleur bleue, le silence contrarié de Walter Muddle.
Elle s'en fichait. Les échecs, les doutes, la fatigue, l'impatience, l'ignorance qui n'en finissait plus, tout s'effaça devant la victoire qu'elle n'attendait plus. Un succès ridicule. Elle s'était entraînée avec acharnement pour réussir cette foutue potion. Elle n'arrivait pas à croire qu'elle avait réussi. Une potion. Elle avait réussi une potion. Alice intercepta le sourire de Frank, touchée par les félicitations silencieuses que dessinaient ses lèvres, tandis que Muddle se penchait pour examiner sa potion.
Un cri fendit la pièce.
— Merlin !
Plus avancée que celle d'Alice, la mixture de Londubat bouillonnait, dense, d'une clarté lumineuse. Une épaisse fumée s'élevait de la barbe soigneusement tressée de Walter Muddle, qui n'avait pourtant fait que l'effleurer. Il tenta de s'écarter. Trop tard. Une goutte de potion la dévorait, se rapprochait de son visage tel un fil de dynamite dévoré par le feu. Il se précipita vers l'évier. Sa main tâtonna en direction du robinet, l'ouvrit, il plongea sa tête sous l'eau pour couper le chemin de l'acide, en vain.
Un brasier remontait désormais jusqu'à sa moustache, annihilant sur son passage chaque poil qui eut un jour existé.
— Faites quelque chose !
Mais il s'agitait tellement sous l'effet du feu qu'on ne pouvait que le regarder, hébété devant le spectacle. Un nouveau cri retentit. Muddle saisit le premier instrument qui lui tomba sous la main. Clac.
Au sol, deux tresses en décomposition, presque aussitôt disparues sous l'effet de l'acide. Dans le soupir de Muddle, le soulagement se mêlait à une tristesse infinie ; la barbe dont il était si fier venait littéralement de partir en fumée.
— Vous... vous allez bien ?
Il se tourna vers Frank, les yeux étincelant de colère.
— Quelle idée de faire une potion vorace aussi efficace !
— Monsieur, je suis désolé...
Retentit un rire étouffé.
— Ça vous fait rire, Mr Fenwick ?
— Je... Non, bien sûr.
Benjy parvenait à peine à contenir le fou-rire qui le consumait de l'intérieur. Alice s'en mordit les lèvres jusqu'aux joues.
— Vous pouvez perdre votre petit sourire, Miss Rowle, asséna Muddle en se tournant cette fois vers elle. Une réussite pareille, ce n'est pas à vous que ça arriverait !
Il donna dans son chaudron un coup de pied si léger qu'il aurait pu paraître inaperçu. Les épaules de Benjy convulsaient presque.
— Le cours est terminé. Je vais prendre rendez-vous avec mon barbier, avec un peu de chance il pourra réparer les dégâts. Et Mr Fenwick, j'insiste, si vous ne voulez pas vous-même finir dans un bain d'acide, vous avez plutôt intérêt à la fermer !
A peine la portée fut-elle claquée qu'éclata dans la pièce un rire à la puissance d'une vague. A terre, Benjy respirait à peine. La fierté de Muddle. Le petit mouvement de cape effectué avec rage avant d'invoquer le sauvetage de la barbe par son barbier. C'était trop. Alice imagina l'intervention en urgence des professionnels de la pilosité, qui venaient en aide à Muddle en brandissant leurs meilleures lotions hydratantes, et eut l'impression qu'elle ne pourrait jamais s'arrêter de rire.
Lorsqu'un semblant de silence retomba enfin, une douleur persistante entre ses côtes, Alice éprouva une impression confuse de légèreté, comme si le rire avait libéré un poids en elle.
— On remerciera Frank pour cet instant de grâce, lâcha Jody en se laissant tomber contre le dossier de sa chaise, un sourire aux lèvres.
— Merlin, j'ai mal au ventre, souffla Benjy.
Jack lui tendit sa main pour l'aider à se relever.
— Pareil !
— Adieu, petite barbe, tu ne nous manqueras point.
Londubat contempla un instant la potion fatale avant de la faire disparaître d'un coup de baguette.
— Vous croyez qu'il la récupérera ?
Alice grimaça.
— Au nom du bon goût, j'espère que non.
— Vous trouvez pas ça un peu triste ? demanda Wenworth.
— Comment ça, triste ?
— C'est quand même une part importante de son identité.
— C'est pas faux, renchérit Benjy. On n'imagine pas ce que serait Kevin sans ses beaux cheveux.
— Ou Whittaker sans sa tête de con, approuva Jack d'un air sombre.
Même Andrzej osa un sourire.
— Bon, quelqu'un veut un café ? demanda Jody.
— On t'accompagne.
— Oui, fuyons avant que Muddle ne revienne.
La pause était inespérée, mais nécessaire. Il fallait bien se remettre de leurs émotions, du MERLIN strident qui avait abîmé leurs oreilles sensibles. L'amertume familière du café envahit la salle d'étude. Alice les laissa faire la queue un par un devant la machine infernale. Elle préférait se poser un instant sur le canapé, les yeux clos, à savourer l'ambiance douce et légère.
— On pourrait lui organiser une cagnotte, suggéra Travis en soufflant sur son café. Pour qu'il répare sa barbe…
Alice ne réagit pas. La fatigue alourdissait ses yeux, elle n'avait aucune envie de les ouvrir. Peut-être une âme généreuse aurait-elle l'énergie de l'envoyer balader à sa place. Mais personne ne commenta.
— Je peux le faire, si vous voulez, déclara Wenworth.
— Pourquoi tu ferais ça ? Pour bien te faire voir ?
Elle se mordit la lèvre, incapable de résister à l'hameçon qu'il lui tendait. Wenworth soupira.
— Je proposais ça en tant que groupe !
— Je ne vois toujours pas l'intérêt.
— Parce que tu es fermée d'esprit, Rowle.
— Franchement, si c'est pour donner des idées pareilles...
Elle n'avait pas besoin de le voir pour sentir dirigée sur elle toute son indignation, tout le poids de son regard noir.
— T'es juste jalouse de ne pas avoir eu l'idée la première. Tu sais que j'ai géré la cagnotte de campagne de mon oncle il y a deux ans ?
Alice serra les dents. Ils étaient à deux doigts des vacances en Crète. Elle avait un bon instinct pour prédire les catastrophes. Très beau pays, du sable rose, une mer transparente, je n'ai jamais vu mon oncle si détendu.
Personne ne voulait l'assommer à sa place ?
— Wenworth…, souffla-t-elle en désespoir de cause, les yeux toujours clos.
— Oui ?
— Ferme-la.
Lorsqu'elle les rouvrit enfin, ce fut pour apercevoir Andrzej qui s'était approché de l'emploi du temps.
— J'ai une mauvaise nouvelle...
— Je crains le pire, murmura Jody.
— Le cours de vol en milieu hostile a été avancé.
— Avancé à quand ?
Un éclat de panique avait traversé le regard de Jack.
— A maintenant.
Alice lâcha un soupir. La pause n'avait pas duré. Fini de rire. Les moments de répits n'étaient qu'illusoire.
La réalité les rattrapait toujours.
oOoOo
L'AFFAIRE DOVER : LES ANALYSES ENFIN DEVOILEES !
Après plusieurs semaines de flou entretenu par le Bureau des Aurors, Bartemius Croupton annonce enfin une avancée dans l'affaire du souterrain de Dover, aussi nommée la « Maison des Horreurs ». Si selon nos informations, il serait difficile de donner la raison exacte du décès, des traces de substances magiques diverses ont été cependant observées sur les corps, ainsi qu'à plusieurs reprises, des traces de torture. « Le Sortilège Doloris en lui-même ne laisse aucune trace physique, explique Arnold Brooks, guérisseur dépêché au Bureau, ce sont les victimes qui, en se débattant contre la souffrance, ont tendance à se blesser elles-mêmes. »
Au sujet de la jeune rescapée, apparemment toujours soignée à Ste-Mangouste, aucune information précise n'a néanmoins filtré. « Son état est stable, c'est tout ce que je puis dire pour le moment », déclare le chef du Département de la Justice Magique avant de rappeler l'importance des moyens réquisitionnés sur cette affaire. « Nous ne manquerons pas d'y faire la lumière. »
A-t-on besoin de déployer tant de moyens pour des moldus quand ils possèdent leur propre système judiciaire ? La question se pose, selon Ambroise Selwyn qui par le biais des Affaires Internes, reproche un zèle excessif au Département des Aurors. « Nous avons comme politique de ne recruter que les tout meilleurs, il est important que ces derniers soient occupés à assurer la sécurité de nos compatriotes. Deux attaques ont eu lieu récemment sur des commerçants sorciers du Chemin de Traverse, et de la magie interdite a alors été utilisée. N'ont-ils pas le droit, eux aussi, de vendre leurs marchandises sans craindre pour leur vie ? De bénéficier de la protection de nos équipes ? »
Une politique de recrutement par ailleurs jugée « désastreuse » par Loren Zeller, qui s'est d'ores et déjà élevé contre « l'hypocrisie crasse de Mr Selwyn », l'accusant d'avoir milité pour fermer trois postes de Brigadiers et interdire un recrutement plus large des Aurors.
Affaire à suivre !
Enfin, on en parlait.
Le vide de l'article l'effrayait. Elle avait vu les corps. Bien sûr qu'il y avait eu torture. Bien sûr qu'il y avait eu magie noire. Elle n'avait jamais vu Selwyn mais chaque mention de son nom lui valait une nouvelle vague de dégoût. Un zèle excessif pour des moldus ? Entre ses mains, le journal était froissé sans qu'elle ne s'en aperçoive.
— Tu es là tôt.
Elle leva les yeux pour apercevoir Fabian à l'encadrement de la porte. Il lui sourit et se dirigea tranquillement vers la machine à café.
— Je pourrais te dire la même chose.
Fabian était rarement aussi matinal. Des cernes s'étendaient sous ses yeux, il paraissait encore moins bien coiffé que d'habitude. Alice le laissa tirer quelques gouttes de café en silence.
— Tu vas bien ?
Un étrange instinct lui avait soufflé la réponse. Non. Elle le connaissait encore mal, mais cette pensée lui fit l'effet d'un pincement au cœur. Profondément enfoncé dans le dossier du canapé, il lui sourit.
— A merveille !
Elle ne répondit pas. Menteur, disaient ses yeux. Il sembla les lire, car il repoussa son inquiétude d'un revers de main.
— Maugrey ne fait pas de cadeaux. Je suis un peu fatigué, c'est tout.
— Vous êtes toujours sur l'affaire de Dover ?
— On suit une piste mais...
Il fut coupé par la porte de la salle, ouverte en grand, dévoilant Gideon.
— Dis-donc, y'en a qui se sont levés aux aurores ici !
Devant l'absence de réaction des deux autres, il leva les yeux au ciel.
— Aux aurores. Pour des Aurors. Vous avez compris ?
— On a compris que t'essayais d'être drôle, répliqua Fabian.
— Toi, t'es pas de bonne humeur.
Gideon s'approcha à son tour de la machine à café, un léger sourire aux lèvres.
— Ne me dis pas que t'as dormi ici…
— Sarah m'a viré de chez elle. C'est quand même pas ma faute.
— Frérot, on sait tous que si.
Fabian lui renvoya un regard noir. Sarah. Elle n'avait jamais entendu ce nom, mais de toute évidence, il provoquait chez lui une réaction plutôt violente. Il n'en fallut pas davantage à Alice pour sentir pointer sa curiosité naturelle.
— C'est ta copine ?
— C'était, souffla Fabian.
— T'as fait quoi pour te faire virer comme ça ?
Gideon lui renvoya un sourire.
— Je te déconseille de te mêler de sa vie sentimentale, Alice. C'est un puits sans fond qui nous déprimera tous.
— Un puits sans fond..., marmonna son frère d'un air sombre. Je n'aurais pas mieux dit.
— T'aurais pu venir frapper à ma porte, tu sais. Je t'aurais ouvert.
— J'ai pas osé. Tu m'avais dit que t'avais, je cite, un « rendez-vous très attendu ».
Alice constata avec amusement que le rapport de force, entre gêne et moquerie, s'était inversé. Une étincelle amusée brillait dans les yeux de Fabian. Gideon s'était détourné pour cacher un visage rosi.
— Oh, tu avais un rendez-vous ?
Elle tenait toujours « L'affaire Dover » froissée entre ses doigts, troquée momentanément pour l'obtention d'un morceau de vie qui avait le mérite de lui faire oublier les horreurs proférés par Selwyn, sur lesquelles elle n'avait de toute façon aucune prise. Elle avait besoin de se divertir, la soirée du Nouvel An lui avait au moins prouvé cela.
— En effet.
Devant le regard d'Alice, qui n'avait pas faibli, Gideon poussa un soupir.
— Bof. Décevant, en réalité. Mignon, mais pas une once d'humour.
Il se mordit la lèvre.
— Dans le genre premier degré, on aurait dit Dawlish.
— Tu vas le revoir ? demanda-t-elle.
— Probablement. Il a d'autres qualités.
Fabian s'étouffa avec une gorgée de café, d'humeur déjà plus légère.
— Bref, reprit Gideon. Mon canapé est libre, si besoin.
— On en a un aussi, avec Marlène, si tu as peur de déranger ton frère.
— Vraiment, Alice ? Aucun rendez-vous impromptu de ton côté ?
— Nope.
— Même pas un certain jeune homme qui... Oh, salut Frank !
Alice se retourna d'un bond. Personne. A côté d'elle, les deux frères avaient éclaté de rire. Et ils allaient le payer.
— Oups. Quelle maladroite je fais, marmonna-t-elle avec mauvaise humeur, sans regretter le moins du monde le coup de coude qu'elle venait d'asséner au café de cet imbécile.
— Du calme, Alice, c'était une blague !
Fabian jeta son gobelet en direction de la poubelle, la manquant de quelques centimètres.
— En parlant de blague, vous savez combien il faut de Mangemorts pour changer une ampoule ?
Il y eut un silence.
Alice fit non de la tête, craignant le pire.
— Aucun. Ils préfèrent les ténèbres.
Le rire de Gideon explosa, tout près d'elle.
— Je ne la connaissais pas celle-là. Tu viens de l'inventer ?
— Yep.
— Pas mal, pas mal. J'en ai une autre, si tu veux : c'est deux Mangemorts qui entrent dans un bar…
Fabian se figea, les yeux brillants.
— Tu sais que ce sont mes préférées…
— La ferme, Fab'. Bref, le barman les voit entrer. En attendant de les servir, il leur tape tranquillement la discute : « Alors les gars, vous vous êtes rencontrés comment ? ». Le premier Mangemort répond : « Nous ? On va au même salon de tatouage ! »
— Ce n'est pas ta meilleure mais...
— Oh, fous-moi la paix, avoue qu'elle est drôle !
Gideon se tourna vers Alice, un sourire aux lèvres.
— Désolé, on en a des tonnes.
— Tout un stock pour les longues nuits de filature difficile.
— La dernière fois, j'en ai sorti une à Fol Œil, il a failli s'étouffer avec sa flasque.
— Ah oui, laquelle ?
— Qu'est-ce qui est tout rose avec un masque ?
Fabian sourit, fier de leur perplexité, et encore plus fier d'y apporter une réponse.
— Un Mangemort daltonien !
— Comment fait Fol Œil pour vous supporter, tel est le mystère de cette histoire...
Son ton était las, râleur ; elle ne trompait personne. En réalité, elle était admirative. Elle aurait aimé avoir leur capacité à conserver de l'enthousiasme en toute circonstance, à dédramatiser sans effort les situations difficiles. Prendre du recul. Ce n'était pas seulement leur rire qui était communicatif, c'était leur attitude même, le panache avec lequel ils assumaient, au milieu d'un monde chaque jour plus noir, des blagues aussi nulles.
Fabian jeta un coup d'œil sur sa montre au cadran bosselé.
— Tu sais Alice, je pense qu'au fond, notre bon vieux Alastor apprécie les bonnes blagues comme tout le monde. Moins le retard, en revanche. Je vais devoir filer. Tu viens Gideon ?
— J'arrive. (Il s'était approché de l'emploi du temps des nouveaux apprentis.) Vous avez Duel tout à l'heure ? Mes pauvres... Oh, et Dissimulation ? Ah Kevin, pour toujours dans nos cœurs. Dites-lui que je l'aime !
— Viens là, idiot, soupira Fabian en tirant son frère par le col.
Seule, Alice reposa enfin l'article sur la table, sans le regarder. Fabian ne lui avait rien appris de plus qu'une vie amoureuse apparemment compliquée, mais pour une raison inconnue, la boule qu'elle éprouvait dans son ventre lui semblait un peu moins grande. Bien qu'en avance – elle avait prévu de travailler les potions avec Londubat, mais il n'était sans doute pas encore arrivé –, Alice se leva pour déambuler dans les couloirs du Bureau des Aurors.
Tout était calme, vide. Les colonnes de marbre, qui occupaient une bonne partie du couloir, rehaussaient un plafond déjà immense. Des portes fermées s'y succédaient, numérotées aléatoirement. Elle se dirigea d'un pas mécanique vers l'open space, sans réellement savoir pourquoi, lorsqu'un bruit l'arrêta. Un bruit tout proche. Un bruit qui provenait d'une des salles de cours.
Tout doucement, Alice ouvrit la porte. Elle mit quelques secondes à reconnaître la silhouette qui se tenait droite, comme pour se préparer à l'affrontement, à quelques mètres du mannequin en bois lustré de la salle de duel, qui oscillait doucement. Londubat. Sa baguette était levée. En jaillit un trait de lumière rouge, puis un autre, et un autre encore. Elle regarda, fascinée, la concentration intense dont il était l'objet, la répétition infatigable de ses mouvements, dont le quart au moins manquait leur cible.
Un jet de lumière, bleu cette fois, percuta le mur d'en face.
Londubat le fixa un instant, parfaitement immobile, avant de jeter sa baguette d'un mouvement d'humeur. Ce ne fut qu'en se penchant pour la ramasser qu'il remarqua sa présence.
— Tu m'espionnes depuis longtemps ?
Il employait un ton qu'elle ne lui connaissait pas, qui lui parut étrange et décalé, venant de sa bouche.
— Désolée, murmura-t-elle, confuse. Je ne voulais pas briser ta concentration.
— Ah oui, ma concentration.
Le visage de Londubat se tordit d'une grimace.
— Mon niveau en duel est de plus en plus...
Il se détourna d'elle avant de terminer sa phrase. Il essayait de le cacher, mais c'était visible sur son visage. Ce sentiment, pour l'avoir éprouvé plus de fois qu'elle n'aurait pu le compter, Alice la reconnaissait entre mille. Il n'avait peut-être pas atteint son niveau d'agacement face à une potion, mais sous sa voix calme et mesurée, se dissimulait une frustration qu'il avait du mal à réprimer.
— Donne-moi deux minutes, souffla-t-il. Je sors mes affaires de potion et on pourra commencer.
Il avait saisi son sac ; elle l'arrêta.
— Attends.
Le cours de Duel commencerait un peu plus tard. Si Alice ne le craignait pas autant qu'elle pouvait craindre la petite salle de Muddle, il était évident qu'il en était autrement pour lui. La dernière séance de duel l'avait ébranlé davantage qu'elle ne l'avait cru. Les yeux creusés, brillant d'épuisement, Londubat n'était clairement pas d'humeur à lui expliquer calmement le degré de solubilité d'une grenouille.
— On n'est pas obligé de travailler les potions, tu sais.
Elle se mordit la lèvre.
— On peut faire... autre chose.
Londubat fronça les sourcils. Il n'avait pas l'air de comprendre pourquoi elle essayait de bouleverser leur planning minutieusement établi.
— Comme quoi ?
— Eh bien, si tu préfères te reposer avant que les cours ne commencent...
— Je ne pense pas qu'on ait le temps de se reposer, Alice.
Il avait raison. Le repos n'avait jamais fait partie du planning. Il se dirigea vers la porte pour sortir. Rejoindre la salle de potion, sans doute.
— Tu viens ?
Sans bouger, elle jeta un coup d'œil à l'endroit où la baguette de Londubat était tombée.
— Tu veux en parler ?
— Il n'y a rien à dire, répondit-il d'un ton neutre.
— Tu étais en train de t'acharner seul sur un mannequin. Je peux peut-être...
— Tout va bien, Alice. Et c'est le jour des potions, aujourd'hui.
Elle ne put s'empêcher de lever les yeux au ciel.
— Ah oui, pardon ! J'avais oublié qu'on risquait Azkaban à chaque manquement au planning !
Elle avait haussé la voix sans le vouloir, frustrée d'être ouverte sur ses difficultés – immenses –, notamment en potion, tandis qu'il demeurait fermé sur ce qui lui posait problème à lui. Elle se força à se calmer. Il allait la rendre folle. Bien sûr qu'ils s'entraînaient au Duel ensemble. Ils échangeaient des maléfices, Londubat posait des questions, faisait ce qu'elle demandait, suivait les conseils qu'elle lui donnait, mais comment était-elle supposée l'aider s'il gardait le silence sur ses difficultés réelles ?
Elle soutint son regard et malgré sa tension, n'y perçut aucune faille.
— OK Londubat, finit-elle par souffler. Allons en salle de potion.
Il s'y dirigea le premier ; Alice le suivit. Insister ne lui servirait à rien. Son partenaire était une tête de mule, elle commençait tout juste à comprendre à quel point. Il retrouva le calme des chaudrons, la prévisibilité des lois de la physique et des calculs méthodiques. Il aimait ce travail appliqué et minutieux, parvenait bien, lui, à s'y oublier.
Le Duel était différent par nature. Alice aimait cette idée simple, sans ambiguïté, qu'il fallait seulement gagner contre un autre. Le Duel nécessitait, à un moment donné, de tout donner et de ne rien retenir. Une fraction de seconde pour prendre une décision. Pas de seconde chance, pas de potion qu'on efface pour tout recommencer.
Gagner.
Ou échouer.
Si le pacte était un duel, si c'était la volonté de Londubat contre la sienne, alors elle n'avait pas le choix : si elle voulait le faire fonctionner, il lui fallait gagner.
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oOoOo
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(A suivre)
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N/A
Voilà !
J'avoue ne pas avoir osé le relire avant publication, on sait jamais, vous ne l'auriez peut-être jamais eu ;)
J'espère néanmoins que vous aurez passé un bon moment à lire. Dans tous les cas, je vous dis à bientôt pour la suite ! Je vais essayer de me replonger dans le chapitre 8 le plus tôt possible, mais je n'ose plus faire de promesses. Il arrivera un jour, c'est tout ce que je peux dire.
Passez de belles fêtes !
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