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Le Serpent et l'Oiseau

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Hello !

A peine en retard (vous êtes désillusionnés, and I feel you), je vous livre la suite. Merci à Pamphile pour la relecture, le retour et la traque des coquilles. Merci à tous ceux qui suivent cette histoire et tout particulièrement à celles qui ont laissé un petit mot depuis la dernière fois : MarlyMcKinnon, Maya et Ccie, Aselye, RhumFramboise, Orlane Sayan, Tiph l'Andouille, malilite et Louvrine ! Merci pour votre patience, vos encouragements (musclés ou non haha) et la motivation à écrire qui va avec. Je vous jure que d'une fois sur l'autre, j'essaie d'être rapide o.o

(Tout est dans le verbe « essayer » nous sommes d'accord.)

La prochaine fois j'essaierai de faire un résumé plus conséquent mais en gros, pour rappel : Alice est dans une formation d'Auror, elle galère, et dehors, ça commence à être doucement la guerre. En vrai si ça vous aide d'avoir un petit résumé et rappel des personnages à chaque chapitre, n'hésitez pas à demander, je le ferai !

Bonne lectuuure !

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LEÇON N°8

Ne pas prêter trop d'attention au destin

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Une catastrophe.

Si le sens même du mot avait changé à ses yeux, Alice n'aurait pas défini autrement ce début de février. Une catastrophe n'était plus une mauvaise note en potions ou une tache de bièraubeurre sur sa robe. Non, une catastrophe était ce qui l'attendait à chaque seconde d'inattention. La fatigue agissait comme détonateur ; il suffisait d'une pincée de poudre, un début de flamme et...

Bam.

Elle n'était pas seule ; les potions explosaient, les sourcils prenaient feu, les balais fous s'encastraient dans les arbres. Échouer n'était plus si grave, ils avaient l'habitude.

Ce fut à cette période qu'ils firent plus ample connaissance avec Arnold Brooks, le guérisseur officiel du Bureau. Petit homme à lunettes, plutôt frêle, reconnaissable au circuit de veines bleues qui se dessinait sur ses joues, il officiait dans une petite pièce sobrement appelée « Dernière Chance », trace d'un humour caustique peu apprécié dans le Département.

— Surtout : ne pas désespérer ! chuchota une voix, juste à côté d'elle.

Si la voix était moqueuse, ce n'était pas celle de Brooks, qui examinait calmement le cas de Jack Adams, dont l'oreille avait été malencontreusement déplacée en cours de Dissimulation.

Alors qui ? Il lui semblait presque la connaître...

— Ce que je veux dire par là, c'est que ce n'est que le début de l'histoire.

Le sol tanguait dangereusement, les murs se refermaient sur elle comme un étau.

— Quelle histoire ? murmura Alice.

Jack posa sur elle un regard surpris auquel elle ne prêta aucune attention. « Claude Galien », indiquait le cadre qui trônait sur le mur d'en face. Sauf que ce n'était pas du tout Claude Galien – quel qu'il soit – à l'intérieur.

Nicholas Rowle rajusta sa cape et lui adressa un clin d'œil.

— Pas tout à fait le début, en réalité. Tu sais comment ça fonctionne, bien sûr. On commence par une héroïne dont le destin est tout tracé... Mais une héroïne seule ne suffit pas.

— Qu'est-ce que vous faites ici ?

— Car toute histoire a besoin d'un méchant...

Son ton s'était fait mystérieux ; ses lèvres s'étirèrent dans une satisfaction presque cruelle.

— Un vrai méchant. Un être au cœur froid et dur comme la cendre. Lui seul a le pouvoir de détourner l'héroïne du chemin.

— Un cœur friable, donc ?

— Pardon ?

— Non, allez-y.

Le sol tanguait trop pour qu'elle envisage réellement de discuter du bien-fondé de la métaphore. Un cœur de pierre aurait mieux marché mais au moins, son ancêtre tentait le chemin de l'originalité.

Nicholas parut reprendre confiance.

— Laisse-moi te raconter le jour où en plein cœur de la forêt d'Ashdown, j'ai terrassé un dragon.

Il brandit vers lui sa cape, où se dessinait en contraste du tissu bleu saphir, une créature ailée.

— Non.

— Comment ça, « non » ?

— Non, Nicholas, laissez-moi tranquille.

Le tableau lâcha un soupir vexé.

— Ça aurait pu t'aider pour vaincre tes monstres. Tu ne penses tout de même pas y échapper ?

— Bon, intoxication, c'est bien ça ? s'éleva une voix nouvelle.

Alice était trop fatiguée pour s'indigner de la moquerie qu'elle lisait dans le regard d'Arnold Brooks.

— Vous avez l'impression d'aller mieux ?

Non. Depuis qu'elle avait tenté d'exécuter cette fichue solution de force, un gobelin l'avait attaqué dans les couloirs, le sol n'avait rien à envier au radeau perdu dans l'Atlantique et son ancêtre lui avait taillé le bout de gras pendant un bon quart d'heure.

— La potion est un art difficile, commenta Brooks.

Il sourit.

— Une solution de force avec un quart de tour de poignet en trop est un puissant hallucinogène.

— Ça m'avait échappé, fit-elle entre ses dents.

— Mr Adams, je crains qu'il n'y ait pas grand chose à faire pour votre oreille, et qu'elle restera à vie sur votre menton.

— Je... pardon ?

Jack fixait le guérisseur avec horreur, les mains sur la poitrine, à deux doigts du malaise cardiaque.

— Allons, je plaisante ! Je vais vous mettre cette oreille à la bonne place, peut-être entendrez-vous l'humour.

S'il vous plait.

Alice comprenait de mieux en mieux ce que Fabian lui-même appelait « sens de l'humour douteux ».

— Je vais le tuer, souffla Jack, la main sur la poignée pour sortir.

Avant de quitter la pièce à son tour, Alice jeta un dernier coup d'œil dans le cadre. Un homme d'une soixantaine d'année, au regard sérieux et doux, avait remplacé son excentrique ancêtre.

Tu ne penses tout de même pas y échapper ?

oOoOo

Marlène feuilletait La Gazette en tentant d'ignorer le paquet de cigarettes posés près de l'évier. Elle essayait d'arrêter de fumer depuis une semaine, ce qui la rendait à la fois irritable et affamée. Elle déchirait les coins du journal avec application, comme si le lire n'était pas suffisant, qu'elle devait aussi occuper ses doigts. Elle finit par lever la tête pour croiser le regard d'Alice, qui dégustait un chocolat chaud réparateur.

— Tiens, un homme est entré à Gringotts sous Imperium.

— Ah oui ?

— Il a tué deux gobelins et a parcouru la moitié de la banque avant d'être arrêté. Ce sont tes collègues qui s'en sont chargés, d'ailleurs. Ce n'est pas Gideon en arrière-plan sur la photo ?

Marlène retourna le journal.

— Ou Fabian ? On ne voit pas très les cheveux, avec ce bonnet.

— Gideon, confirma Alice.

Gideon était un fervent admirateur des Frelons de Wimbourne. Il trimbalait son vieux bonnet jaune partout où il allait. Alice parcourut l'article en diagonale, et soupira.

— J'ai l'impression que ça devient plus courant. C'est la deuxième attaque sous Imperium en deux semaines.

Robards, l'Auror chargé de l'affaire, en avait rapidement discuté avec une femme qu'Alice croisait de temps en temps. Marilyn ? Kaitlyn ? Il racontait ce qu'était arrivé à un employé du Département des Transports. Alors qu'il prenait un verre au Chaudron Baveur, comme souvent en soirée, en compagnie de quelques collègues, il avait repris conscience au cœur d'une maison qu'il ne connaissait pas. Il n'avait pourtant pas souvenir d'avoir bu autant. Le salon était vide, la demeure vaste mais étonnamment silencieuse. Notant la tapisserie jaunie, le bouquet de roses fraîches posé sur le buffet, il fit quelques pas prudents à l'intérieur. Appela quelqu'un. Il tenait sa baguette à la main, ce qu'il trouva un peu étrange, parce qu'elle quittait rarement sa poche.

Aucun bruit. Il aperçut simplement dans le couloir un énorme chien qui dormait. Du moins, qui ne bougeait pas.

Pas du tout.

L'homme s'approcha du chien. Un berger allemand. La gueule légèrement ouverte.

Il était mort.

Le cœur battant fort dans sa poitrine, il grimpa les escaliers. Il n'eut pas besoin d'ouvrir la première chambre. Même sans y entrer, il distinguait un homme allongé sur le lit. Il gisait plus précisément. Immobile, les yeux cloués sur un plafond qu'il ne pouvait plus voir.

L'employé du Ministère dut faire un pas en avant pour apercevoir la femme, le corps étendu sur le parquet, le corps tordu d'une marionnette abîmée. Il recula, incapable de comprendre ce qu'il voyait. L'autre chambre était ouverte, elle aussi. Une chambre d'enfant, une tapisserie jaune et bleue, des étoiles collées au plafond, prête à repousser la nuit. Un enfant dormait dans le lit. Il fit incapable de s'en approcher. Il avait compris. Il savait déjà que l'enfant non plus ne dormait pas.

Il ne tarda pas à transplaner jusqu'au Ministère pour signaler sa situation.

Lorsque les Aurors revinrent sur place, la Marque des Ténèbres surplombait la maison.

— Il continue d'y avoir une augmentation des accidents liés à la magie noire à l'hôpital, déclara Marlène. Ce n'est pas très médiatisé parce que pas si impressionnant, mais je crois que ça dit quelque chose.

— Sans parler de l'affaire de la Maison des Horreurs qui n'est pas encore résolue...

— Cette histoire était affreuse. Pas de nouvelles de ton côté ?

Alice secoua la tête. A vrai dire, à peine le temps d'y songer. Le regard de Marlène, d'abord compatissant, s'attarda une seconde de trop du côté du paquet de cigarettes.

— Plus les nouvelles sont déprimantes, plus j'ai envie de fumer. J'en peux plus, Alice.

— Ça va aller. Faut juste que tu tiennes encore un peu.

— Je vais te lire ton horoscope, déclara-t-elle, ça va m'occuper.

Alice détestait cordialement l'astrologie – et aux dernières nouvelles, l'astrologie détestait Alice –, mais pour Marlène, se força à serrer les dents.

— Scorpion, hein ?

Sans trop savoir pourquoi, elle n'avait jamais raconté à Marlène l'épisode du thème astral, aussi connu comme la théorie du caillou. Elle n'avait jamais évoqué avec elle la réponse surprenante de Londubat.

— C'est bien pour te distraire, marmonna-t-elle.

Pas facile d'être une bonne amie.

— Tu veux quoi ? Amour ? Argent ? Santé ?

— Aucun des trois ?

Marlène se contenta d'un sourire.

— Dans ce cas, commençons par l'amour ! « Célibataire, Vénus vous rendra plus idéaliste que jamais sur le plan amoureux. Vous concevrez vos passions sous un angle plutôt cérébral et vous mettrez la personne aimée sur un piédestal. Vous donnerez beaucoup de votre personne et serez prêt à tous les sacrifices pour prouver votre amour. »

Elle éclata de rire.

— Alice grande romantique ! On aura tout vu !

— C'est aussi stupide que les prédictions de Nicholas Rowle...

— Les quoi ?

Alice préféra hausser les épaules.

— Laisse tomber.

— Si tu le dis. Bon, voyons voir pour l'argent... « Excellentes perspectives sur le plan matériel. Si vous devez effectuer une transaction délicate, Uranus vous indiquera les démarches à faire, les pièges à éviter ainsi que le comportement à adopter. »

— La vache, mon compte en banque est vide mais je suis ravie d'avoir d'excellentes perspectives. Ça illumine ma journée.

Marlène n'en avait pas fini avec elle.

— « Le climat astral d'aujourd'hui conseillera de ne pas négliger les éventuelles difficultés de santé. Si vous vous sentez souvent fatigué ou simplement amorphe, consultez votre médicomage, car vous subissez peut-être les conséquences de vos négligences ou imprudences antérieures. »

— Je subis surtout l'imprudence de m'être inscrite dans cette formation à la noix... Et le sadisme de Whittaker. Je me suis encore pris un arbre l'autre jour en vol en milieu hostile.

— T'as encore dû négliger de regarder devant toi, plaisanta Marlène.

— Pas évident quand t'es amorphe et fatiguée !

— Ça se passe toujours bien au fait, avec Londubat ?

Même si la tournure de la question la faisait tiquer, Alice s'arrêta pour y réfléchir. Il lui parlait à présent. Parfois de manière énigmatique qui la sortait complètement de son domaine de compétence, mais suite à l'incident en cours de duel, il lui arrivait aussi de parler aussi de ce qui n'allait pas. Il tentait de mettre des mots sur ses scrupules à engager une attaque ou à employer des méthodes fourbes et détournées pour arriver à ses fins.

Leur relation demeurait strictement professionnelle, mais elle avait l'impression qu'il parvenait de plus en plus à lui faire confiance ou à se tourner vers elle pour des explications. Cette évolution permettait à Alice de moins culpabiliser d'autant compter sur lui en potion, en vol et en à peu près toutes les autres matières à l'exception du duel.

— Plutôt, oui. On en est pas encore au stade de boire des coups ensemble mais... j'ai presque réussi un calcul l'autre jour !

Londubat lui avait même dit : « C'est presque ça, Alice », mais avec le recul elle n'était plus si sûre qu'il n'ait voulu éviter qu'elle ne se décourage. Tout était dans le presque.

— Je suis heureuse de l'entendre. C'est bien que vous puissiez vous soutenir. Personnellement, sans Emmeline, je crois que j'aurais pété une durite.

— Le harceleur continue sa route dans l'impunité ?

— La dernière fois il ne s'est pas gêné pour nous faire savoir qu'il aura personnellement à rédiger le rapport final sur nos capacités.

— Oh.

— Exactement. Avec Emmeline on a commencé un 'carnet du connard' qui consiste à rapporter et à dater la moindre de ses sorties. Qu'il essaie seulement de venir m'emmerder.

Alice esquissa un sourire.

Telle était, y compris à Poudlard, la réputation de Marlène. Narcissa Black était certes populaire, une jolie blonde qui maîtrisait à la perfection son image, suscitait l'admiration des jeunes et des adultes – Slughorn adorait Narcissa –, mais le nom de McKinnon était tout aussi connu. Simplement, Marlène n'accordait aucune importance au regard des autres. Elle était cette fille qui riait fort à la table des lions. Elle jouait à la course de balai avec les fans de Quidditch même sous pluie, couverte de boue, et n'hésitait pas à vous enfoncer la baguette dans la tempe si vous dépassiez les bornes.

Ne pas chercher de noises à Marlène McKinnon était la règle n°1 pour survivre à Poudlard.

Alice eut pour le guérisseur lubrique une pensée presque compatissante ; il finirait par l'apprendre à ses dépends.

— Bonne idée, ce carnet. Qui sait, je vais peut-être en commencer un pour Travis.

— Qu'est-ce que Wenworth a encore fait ?

— Je ne sais pas si on peut parler de harcèlement, je crois qu'il est juste pénible. L'autre jour il a trafiqué le tirage au sort pour que je devienne sa partenaire de duel.

A ce sourire, Alice laissa entrevoir un petit sourire. Spellman s'en était rendue compte et avait gardé Travis pour elle toute seule. Il avait passé un sale quart d'heure.

— Peut-être qu'il t'aime bien, qui sait ?

Une lueur s'alluma dans les yeux de Marlène.

— Peut-être même que c'est l'homme qui méritera ta passion cérébrale !

— Faut vraiment que tu te remettes à fumer Marly, tu disais des trucs moins stupides !

— Ah, le regard noir du dragon ! Ai-je touché un point sensible ?

Piégée, Alice ne pouvait plus lui renvoyer un regard noir plus féroce encore. A la place, sa tasse percuta l'évier avec plus de force que d'habitude. Elle quitterait le salon avec dignité.

Ce genre d'absurdité ne méritait aucune réponse.

oOoOo

Le mois de février vit également tomber sur l'Angleterre une vague de froid comme rarement observée. Une épaisse couche de givre, sous la forme d'une infinité de plumes glacées accrochant la lumière, avait grimpé le long des vitres des fenêtres artificielles. S'il ne neigeait pas encore, régnait sur Londres un vent insatiable qui vous gelait les doigts et les poumons. Certains journaux allèrent même jusqu'à l'associer avec des passages inhabituels de Détraqueurs dans le pays. Les autres réfutaient cette possibilité ; il faisait froid parce que c'était l'hiver, rien de plus.

Au Bureau des Aurors, la moitié des employés se retrouvèrent, tôt ou tard, avec les oreilles fumantes. Arnold Brooks connut rapidement une rupture de son stock de pimentine. Comme l'expliquait un Fabian à moitié assommé par la fièvre, la notion de congé maladie n'avait pas le moindre sens pour Bartemius Croupton. Tant qu'ils n'étaient pas morts – et encore, les fantômes étaient sûrement bienvenus au Bureau –, les employés étaient tenus de se rendre à leur poste, encore plus dans un monde qui « sombrait dans les ténèbres ». Les discours de Barty au détour d'un couloir se faisaient de plus en plus anxiogènes.

De la pimentine, Marlène en volait toujours quelques flacons pour ses réserves personnelles et par nécessité, Alice devint vite la fournisseuse officielle de pimentine. Elle passait la potion à ses camarades sous le manteau, ne demandant rien d'autre en échange qu'une boîte de fondants au chaudron qu'elle partageait le soir venu avec sa colocataire.

Alice avait acquis par ce biais une popularité déconcertante qui même si elle n'était que circonstanciée, lui donnait un sentiment d'utilité publique pas désagréable.

— Whittaker a déposé les portoloins salle 106, les informa Andrzej.

Aucun d'eux n'eut la force physique – ou mentale – de se lever du canapé pour vérifier la modification d'emploi du temps. Wenworth avait déjà dû filer sans juger utile de les en informer. Alice jeta un coup d'œil à la fenêtre : le givre leur barrait toujours la vue, mais se dévoilait sous la glace les morceaux d'un ciel bleu profond. Ni plus ni moins qu'un mensonge. Dehors, il faisait moins dix et une tempête, avec son lot de nuages, leur arrivait droit du nord de l'Europe.

— Gloria Hunt l'avait prédit, lâcha Benjy.

Ils avaient appris la météoromancie – l'art de prédire l'avenir par l'observation des nuages – un peu plus tôt dans la matinée. Selon Gideon, elle était allée jusqu'à conseiller la pratique à Maugrey lui-même, lors d'une collaboration imposée par Barty Croupton. « Soyons honnête, avait-il ajouté. Ce n'est pas sur la route à prendre que la forme du cumulonimbus nous informe, c'est s'il faut ou non se munir d'un parapluie. »

— Je crois que j'ai compris le truc d'ailleurs : les nuages m'informent clairement que mon destin, c'est de rester au chaud.

Cette fois, pas besoin de porter plus loin leur balai pour satisfaire Garrett Whittaker et son goût du challenge. Le paysage avait un goût d'Écosse : des bourrasques d'un vent glacial balayaient les vallons ; aucun arbre à l'horizon, seul un lac en partie gelé, des crêtes brunes et craquelées qui fendent l'herbe comme les traces de révolte d'un géant mythologique enfermé sous la terre.

Whittaker laissa entrevoir sur ses lèvres l'ombre d'un sourire.

A l'aide de sa baguette, il dessina un cercle rouge et brillant, une centaine de mètres plus loin.

— Vous allez devoir franchir la distance.

Le vent soufflait avec une force rare mais ce n'était qu'une simple tempête, ils avaient vécu pire. Londubat échangea avec Alice un regard où elle pouvait lire toute son inquiétude.

C'était presque trop simple.

— Les éléments, vous commencez à en avoir l'habitude. Vous savez vous battre contre le vent, la pluie, la neige, le froid et la chaleur. Ce ne sera pas votre défi aujourd'hui.

— C'est clair que l'hostilité, on commence à piger le concept, plaisanta Benjy à l'oreille de Jack.

Jack resta de marbre, les lèvres serrées.

Whittaker attendit le calme comme face à des élèves récalcitrants.

— Vous allez vous battre contre vous-mêmes.

Seul résonnait le murmure du vent ; le silence était bel et bien tombé.

Whittaker n'avait pas cessé de sourire.

— Chaque balai est piégé. Vous aurez deux consignes : ne pas tomber, et parvenir jusqu'au cercle que je viens de tracer. Acceptez de vous laisser porter... et bon courage.

Chaque apprenti regardait désormais son propre balai avec horreur. Whittaker claqua des doigts. Alice sentit le sien faire une embardée et elle se raccrocha au manche de toutes ses forces.

— Ça va aller, Alice ?

Même si elle avait pu répondre, Londubat était déjà hors de sa vue, emporté par un balai qu'il ne maîtrisait plus et qui fonçait droit vers le sol.

— Londubat ! cria-t-elle en abaissant le manche pour essayer de descendre à son tour.

En vain.

Un cri masculin se fit entendre. Impossible d'en déterminer la provenance. Le brossdur, un modèle qu'elle avait toujours considéré comme fiable, s'agitait avec plus de force encore. Les gants d'Alice glissaient contre le bois vernis. Ils s'agrippaient aux fissures. L'adrénaline pulsait dans ses tempes tandis qu'elle sentait le manche du balai glisser sous elle sans pouvoir le retenir.

Non, le balai ne descendait pas. Malgré ses efforts, il ne faisait que grimper plus haut encore. Il s'élevait dans le ciel comme suivant les marches d'un escalier raide, invisible, comme si son seul but était de parvenir en haut. Le froid se répandait dans ses os. Le cercle rouge était hors de portée, peut-être quelque part en bas, à sa droite, mais elle comprit qu'elle ne pourrait jamais forcer son balai à l'y conduire, pas à moins d'en mourir.

Londubat, lui, avait disparu, avalé par le brouillard. C'était peut-être même elle, au fond, qui était entrée dans le nuage noir. L'humidité imprégnait ses vêtements. Les larmes qui perlaient sur sa joue devenaient de glace. Elle agrippa de toutes ses forces le balai devenu fou, subissant chaque embardée avec autant de violence que si c'était la dernière.

Whittaker était dangereux. Une certitude qu'Alice répéta encore et encore. Il était aussi fou que le balai qu'elle chevauchait à l'instant. Aurait-il fait le malin à leur place ? Alice aurait bien voulu l'y voir. Le flot d'injures qui jaillit de sa bouche se perdit dans le vent. Une bourrasque plus dure que les autres lui fit perdre son équilibre précaire.

Alice hurla, mais sa voix ne rivalisait pas face au souffle de la tempête.

« Alice ! »

Les bruits qui résonnaient autour d'elle étaient trop confus, trop lointains. Elle devenait à moitié folle, à entendre Londubat qui lui criait dans sa tête de tenir bon, lui qui avait pris le temps de s'inquiéter pour elle avant de disparaître. Alice espérait qu'il allait bien, qu'il avait pu atterrir, qu'il était vivant et cette simple pensée – qu'il puisse cesser de l'être – l'étouffa de terreur.

Si c'était le cas, elle se tenait prête à assassiner Whittaker à coups de balai.

Tenir bon.

Malgré les doigts gelés, aussi efficaces que des glaçons. Essayer de perdre de la vitesse. Mais le balai ne faisait que remonter plus haut vers les nuages. Plus elle tentait de le maîtriser, moins il était décidé à lui obéir.

Alice sentit son corps se détendre légèrement.

— Tu veux m'emmener là-haut ? dit-elle tout haut à son propre balai d'un ton provocateur. Très bien, emmène-moi là-haut !

Puisque le dominer ne marchait pas, Alice était déterminée à essayer le contraire. La tête vide de tout désir de contrôle, elle s'y abandonna.

Où était ce foutu cercle rouge ? Aucune idée. Et ça n'avait pas la moindre importance. Elle caressa doucement le balai qui montait encore et encore, plus haut, murmurait-elle, encore plus haut. Elle n'avait aucune maîtrise, se laissait porter par les feintes et les montées en piquée. Ce n'était pas duel, c'était un jeu où il fallait accepter de perdre.

Combien de temps au total elle passa sur le balai, elle l'ignorait, deux heures peut-être, ou davantage, et trimbalée de droite à gauche, elle finit par se demander si elle en descendrait un jour. Alice serra les dents, tint bon jusqu'à apercevoir enfin – enfin – le cercle rouge qui se dessinait juste devant elle. Le balai se dirigeait droit vers lui.

— On rentre à la maison, lui chuchota-t-elle.

En posant le pied à terre, jamais elle ne s'était sentie aussi épuisée. Les autres l'attendaient sur un amoncellement de rochers. Elle était la dernière. Ils étaient pâles, vidés de leur énergie, le visage griffé par les ronces ou la cheville enveloppée par un épais tissu mais par miracle, ils étaient vivants.

Comme Alice l'apprit plus tard, Whittaker avait amorti la chute de Jack et Londubat. Andrzej et Jody avaient réussi à entrer dans le cercle après une demi-heure de combat et Travis, juste un peu plus tard. Benjy, lui, était parvenu à s'accrocher au toit d'une vieille bâtisse et à se débarrasser du balai maudit sans trop de dommage.

— Je vous l'avais bien dit, Miss Rowle. Le tout est de se laisser porter.

Il sourit, et elle trouva quelque chose de tordu dans sa mâchoire, qui lui parut refléter tout son être.

— Félicitations.

Alice n'était pas en état d'accepter – ni même de rejeter – le compliment. Il ne restait pas en elle assez de vie pour le haïr.

En reprenant le portoloin, les apprentis n'échangèrent pas un mot. Alice demeura indécise devant le visage fermé de Londubat. Pour l'avoir vécu de façon moindre, elle connaissait la violence d'une chute libre, la terreur du vide et le traumatisme qu'il induisait. Lui demander comment il allait lui paraissait dérisoire. Il était évident que là tout de suite, il n'allait pas bien. Aucun d'eux n'allait bien.

Dans le silence de la salle de repos, les yeux posés sur lui, Alice lutta contre cette envie qu'elle sentait naître. Une envie qu'elle ne se souvenait pas d'avoir connu.

Elle ne supportait pas de le voir trembler.

oOoOo

Heureusement, au cœur de cette période compliquée, où s'enchaînaient les ouragans et les tempêtes, il y avait Kevin.

L'intervenant était comme une bouffée d'air frais. Il multipliait les démonstrations d'invisibilité, s'enquérait de leur santé, leur laissait cinq minutes de pause entre deux heures de pratique et ne cessait jamais de les encourager individuellement. Il s'armait de sa gentillesse habituelle, leur répétait qu'il fallait tenir, que c'était comme courir un marathon et qu'il était inutile de s'épuiser dès le mois de février.

— Je crois que je suis amoureux, fit Benjy avec un petit sourire.

— Rêve, mon vieux ! Il n'a d'yeux que pour Andrzej.

Gideon releva immédiatement les yeux de sa tasse de café.

— C'est qui, cet Andrzej ?

Benjy éclata de rire.

— Un as en Dissimulation. Tu peux pas rivaliser.

— Ah oui ?

— Il a compris l'invisibilité relative.

— Oh.

Gideon ôta son bonnet en guise de défaite.

— Là, respect.

Alice esquissa un sourire avant d'emporter sa tasse de café dans le couloir. La pause terminée, il était temps de rejoindre Londubat, qui devait préparer ses ingrédients dans la salle de potion.

Elle déambulait sans se presser jusqu'à sa destination lorsqu'un inconnu l'arrêta.

— Vous n'auriez pas vu Fol Œil ?

— Je... non. Vous êtes ?

— Loren Zeller, du Département de détournement des objets moldus.

Alice lui prêta une attention redoublée. Au Ministère, Zeller était célèbre pour ses prises de position contre Selwyn, ainsi que pour son combat acharné, avec Julius Brown, contre les coupes budgétaires de son Département.

Étrangement, elle l'aurait imaginé autrement. Le fonctionnaire qui lui faisait face n'était ni très grand, ni très impressionnant. Il y avait dans ses yeux une dureté contrebalancée par des oreilles plus décollées que la moyenne. Elles adoucissaient son visage de manière notable, sans lui faire perdre un poil de son charisme et de son assurance.

Zeller passa une main dans ses cheveux coupés courts, un geste qu'Alice perçut comme un tic d'agacement.

— Ils ont viré deux de mes hommes et la contrebande est loin de faiblir. Je sais que les Départements ne sont pas exactement portés sur l'entraide mais j'ai besoin de savoir où se trouve Fol Œil.

Pensait-il qu'elle retenait l'information à dessein ?

— Je suis juste une apprentie. Je ne sais vraiment pas où est Fol Œil.

— Oh. Et votre nom ?

Elle se mordit la lèvre.

— Alice Rowle.

Loren Zeller la toisa un instant. Une pointe de méfiance avait fait son apparition dans ses yeux.

— Ils prennent vraiment n'importe qui, ces temps-ci.

— Je vous demande pardon ?

Toute la sympathie qu'avait engendrée chez elle le statut de son interlocuteur – sans parler de ses oreilles décollées – s'évanouit. C'était ça qu'il lisait en elle, son nom de famille. Elle se sentait réduite à un carré minuscule, une prison qu'elle pourtant fui depuis des mois.

« Allez vous faire foutre. »

Les mots ne passèrent pas ses lèvres, comme si la surprise les avait coincés dans sa gorge. Après le scandale, Alice avait radicalement changé de camp, mais rien ne lui disait que l'autre camp voulait d'elle.

Quand le nom de Rowle était-il devenu si infréquentable ?

Non. Elle n'avait pas envie d'y penser. Pas maintenant.

— Je vais trouver seul, je vous remercie. Vous pouvez dire à votre père que si je retrouve encore une seule de ses marmites trafiquées sur le marché moldu, j'irais moi-même lui faire la peau.

Il s'était retourné avant même qu'elle n'ait pu lui répondre – si seulement elle avait eu quelque chose à lui dire.

Alice se sentait vide en rejoignant la salle de potion. Sans Fabian ou Gideon pour détendre l'atmosphère, elle la trouva lourde, irrespirable ; elle aurait donné n'importe quoi pour une blague de Mangemorts ou une imitation de Dawlish.

— Tu es prête ?

Elle hocha la tête.

De son côté, Londubat ne plaisantait pas beaucoup non plus. Même s'il n'en parlait pas, Alice devinait que l'échec du cercle rouge lui pesait. En cours et à l'extérieur, il avait redoublé d'efforts. Et ce n'était pas comme s'il ne travaillait pas avant. Londubat était tout entier dédié à son objectif et son abnégation était impressionnante.

« Ils prennent vraiment n'importe qui ces temps-ci. »

Les mots de Zeller s'étaient gravés dans la peau d'Alice, alors même qu'elle ne désirait rien d'autre que les oublier. A la place, elle finit par y puiser une motivation profonde, que celle de Londubat ne faisait que renforcer. Lorsqu'elle se levait le matin, écrasée par l'épuisement et l'envie de tout abandonner, il y avait toujours pour contrebalancer la fatigue, la peur et les mots de Loren Zeller, le visage impassible de Londubat, sa voix calme et sa détermination sans faille. Alice ne le lui disait pas, mais son envie, elle la puisait dans la sienne et son courage, elle le trouvait dans un sourire rapidement échangé avec lui, dans un silence calme et serein.

Il y avait quelque chose de rassurant à ne pas être seule.

oOoOo

Alice ne tenait pas en place. Elle venait de quitter l'ambiance pesante de la salle de repos pour respirer dans les couloirs. Les yeux rivés sur les fissures incrustées dans les murs gris, elle comptait les colonnes plantées dans le sol dans un ordre aléatoire et sans raison valable, car Alice doutait qu'elles servent à tenir grand chose.

Dans quelques minutes, ils devraient tous prendre un portoloin dans la salle 106 pour une séance de vol en milieu hostile. Une perspective à laquelle elle s'efforçait de ne pas penser. Sur le moment, elle tenterait comme elle pourrait de ne pas mourir. Il lui restait encore un peu de temps pour profiter du silence et de cette donnée incroyable : pour le moment, elle était en vie.

Un bruit sourd, un peu plus loin, retint son attention. Alice se retourna pour apercevoir Jack Adams, dos au mur, le visage fendu par la douleur. Paralysé, ne tenant que par la force miraculeuse d'un fil invisible, il dégageait un sentiment de panique à l'état pur.

Alice se précipita dans sa direction.

— Jack ? Ça va ?

Non. Elle puisa la réponse dans son souffle coupé. Il vacilla. Alice tenta d'accrocher son bras, ne saisit que sa manche, pas assez pour l'empêcher de tomber ; il était trop lourd pour retenir l'impact contre le sol. Jack tremblait violemment, les yeux rougis et vide d'éclat, la bouche ouverte comme pour chercher de l'oxygène qui ne venait pas.

— Jack ! Parle-moi. Respire !

Son souffle était erratique, à peine audible. Incapable de l'apaiser, Alice sentit la panique la gagner à son tour. Elle eut la douloureuse impression que ce qui dévorait Jack – une peur, une souffrance, quelque chose qui semblait le brûler de l'intérieur – ne venait pas juste de le gagner, qu'il était presque trop tard pour l'arrêter.

Alice balaya du regard le couloir vide.

— A l'aide ! Vite !

Benjy fut le premier à passer une tête dans le couloir.

— Qu'est-ce que...

Il courut sans attendre sa réponse.

— Jack ? Qu'est-ce qui lui arrive ?

— Je ne sais pas...

Alice s'écarta pour lui laisser la place. Benjy se pencha vers son ami, posa une main de chaque côté de sa tête pour capter son attention, le forcer à le regarder.

— Respire, Jack. Ça va aller. Juste : respire. Alice, va chercher quelqu'un !

Elle se secoua.

Jamais le couloir ne lui était paru si interminable et vide ; elle s'y élança.

— Fabian !

Au loin, Prewett lui décocha un regard surpris.

— Brooks est dans son cabinet ?

Elle n'attendit pas sa réponse. Pas le temps. La petite pièce intitulée Dernière chance paraissait la narguer, juste devant ses yeux. Elle ouvrit la porte sans prendre la peine de frapper.

— Venez vite, on a besoin de vous dans le couloir !

S'il parût vouloir faire un commentaire, il referma la bouche devant la panique d'Alice. Quelques dizaines de mètres plus loin, Jack se tenait toujours prostré contre le mur. Il tremblait comme une feuille, le visage vidé de son sang, la respiration saccadée. Benjy était impuissant à calmer son ami qui s'étouffait de plus en plus entre ses mains.

— Écarte-toi.

Benjy s'écarta ; le ton employé par le médicomage n'était pas de ceux qui laissent le choix de désobéir.

— On va l'emmener à Sainte-Mangouste. Ils auront une potion pour le calmer.

Le petit médicomage souleva l'immense Jack avec une étonnante facilité.

— Aidez-moi, ordonna-t-il à Benjy. Les autres, restez ici. Inutile d'être trop nombreux.

Il n'y avait rien d'autre à faire que les regarder emmener Jack. Sa souffrance lui faisait mal au cœur. Elle n'arrivait pas à oublier la panique qui brûlait dans ses yeux.

A côté d'elle, Fabian posa une main sur son épaule.

— Ça arrive, Alice.

— Qu'est-ce que tu veux dire ?

— Ce n'est pas une formation facile à vivre. Certains atteignent leurs limites.

« Whittaker », songea-t-elle. Jack avait expérimenté la chute libre, lui aussi. Plus d'une fois. Il serrait les dents sans se plaindre depuis des mois. Mais en y repensant, ce n'était pas tout à fait lui. Jack était le garçon aux remarques dépourvues de tact, celui qui s'indignait contre la haine anti-moldus et les fléaux de l'humanité, celui qui plaisantait avec Benjy près de la machine à café.

Alice n'y avait pas prêté attention, prise dans la spirale de ses propres problèmes, mais Jack avait peu à peu changé. D'abord plus inquiet, il était ensuite devenu moins bavard, moins enthousiaste, les forces tout entières dédiées à survivre en attendant que l'horreur ne passe.

En vain.

— Il va peut-être revenir, murmura-t-elle.

Fabian éteignit son espoir d'un regard triste.

— Fais-moi confiance, Alice. Jack ne reviendra pas.

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(A suivre)

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Note : Nicholas Rowle, pour ceux qui ont oublié, est bien l'ancêtre d'Alice, connu pour combattre des « dragons » et monstres dangereux et variés (ça c'est lui qui le dit, plus personne n'est vivant pour le prouver).

N/A

Merci d'avoir lu !

N'hésitez pas que la tournure vous plaise ou non, à laisser un retour, à me dire ce que vous pensez !

Pour ce qui est de l'événement à la fin, ce n'était qu'une question de temps... Sachez que la suite s'intitulera, si je ne fais pas de modification d'ici là, Trouver la lumière au fond du tunnel.

D'ici là, prenez soin de vous !