Titre : Thirst

Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.

Rating : M pour certains chapitres.

Merci beaucoup pour vos reviews ! En espérant que la lecture soit agréable :)

Akilina : Merci, ton commentaire est tout simplement adorable :33 Nous sommes plus que ravies si les pov te plaisent ! Ce n'est pas vraiment drôle pour le moment c'est vrai, mais je pense que par la suite tu devrais trouver de quoi vraiment rire, peut-être pas dans ce chapitre mais les suivants il y a des chances ^^ Quant à savoir si ce sera un LxLight ou un LightxL ...humhum suprise ! x)


Chapitre 2

Rentrée à Todai


Il se pencha, le chuchotis glissa.

« Je suis L. »

Mes yeux s'arrondirent. Incrédules.

Dans ma tête les échos se bousculèrent, saturés de mots inachevés. Demi-questions. Demi-réflexions. Répercutées. Précipitées. Toutes anéanties dans l'élan infernal de mon cerveau à la poursuite du temps, en course contre lui-même. Toutes mortes avant d'avoir existé, broyées par le rythme sans concession. C'était L. À côté de moi. Juste à côté.

Contrôle, Raito. Contrôle. Peut-être L.

J'étais bien trop conscient du regard en coin qui ne m'avait pas quitté un seul instant. Sensation étrange. Moi le piéton, lui la voiture hurlante sur le bitume. Une seconde multipliée par dix : le corps incapable de bouger, l'esprit incapable de s'arrêter.

Et ce regard qui ne me lâchait pas, qui voulait s'aventurer bien trop loin. Qui n'irait nulle part. Mon visage se vida de toute substance en un instant, chaque tressaillement, chaque ligne, effacé, nié. Mes traits, parfaits pantins de ma volonté. J'avais toujours été doué à ce jeu là, très doué. Le présumé L ne verrait pas le chaos sous la glace, ne verrait pas les pensées fracassées contre mes tempes. Je devais me calmer, être celui que j'étais censé être : le fils de Yagami Sôichirô, commissaire de police. Respire.

Le shinigami pouffa. « Ça va être drôle. » Sans lui prêter la moindre once d'attention, je me tournai vers le faux Ryuuga qui attendait, mains serrées sur les genoux. Je contraignis un léger sourire sur mes lèvres, forçai mes yeux à suivre : « Si c'est vraiment le cas, tu es quelqu'un que j'admire beaucoup. »

Il hocha la tête, son expression lisse ne me laissait aucune prise. « Merci. Si ça ne te gêne pas, j'aimerais entendre ton avis sur l'affaire Kira. Ton point de vue pourrait être grandement profitable. » Timbre terne, presque traînant. Il reporta son attention sur le discours, signifiant la fin de l'échange sans autre préavis. Le sous-texte de ses paroles, l'accusation voilée taquinait ma paranoïa. Accusation non explicite, potentiel fruit de mon imagination.

Possible.

Plausible.

Pas probable.

S'il était réellement L, mon père devrait me le confirmer. En tous les cas, il n'était certainement pas Ryuuga Hideki, la star de la J-pop. Piège tellement évident. Mes doigts se contractèrent sur ma cuisse. Pourquoi se révéler ? Ici ? À moi ? Il me soupçonnait, je ne voyais rien d'autre. Ne pas y penser, pas maintenant alors qu'il n'était qu'à quelques dizaines de centimètres, trop dangereux. Il voulait que je me trahisse ? Que je commette une erreur ? Il pouvait toujours attendre, l'espoir : la voie la plus courte vers le suicide. Même si le suicide n'était pas exactement le sort que je lui réservais.

Je me calai plus confortablement dans le fauteuil, les mains sur les accoudoirs, apparemment captivé par le monologue sur l'estrade. Je ne voyais rien. La colère allumée à l'intérieur.

Le reste de la cérémonie se noya de flou, images et phrases éparses. Les commentaires de Ryuuku, les pétales de cerisiers dans la brise.

La voix rugueuse du dieu de la Mort m'attacha brusquement au monde. « Ce type t'appelle. » Pas besoin de demander qui. Agacement vite dérobé sous le masque. « Ryuuga » s'arrêta non loin, voûté comme à la veille de son quatre-vingtième printemps et débita une poignée d'affligeantes banalités typiquement japonaises : « Merci pour aujourd'hui, Yagami-kun.

- Merci à toi – j'ajoutai pour faire bonne mesure – heureux d'avoir fait ta connaissance. »

Le détective présumé leva machinalement une paume, comme si la monter plus haut lui demandait trop d'efforts. « À bientôt sur le campus. » Il s'éloigna en direction d'une limousine noire liquide, la portière gauche s'ouvrit à sa hauteur.


Des ondes brûlantes dans mon ventre. Sismiques. De plus en plus difficiles à juguler. Je me murais dans un mutisme absolu sur le trajet retour. Imperméable à tout ce qui était extérieur, occupé à contenir ce qui se débattait pour sortir. Ébullition.


À pas lents, je franchis la porte d'entrée et le vestibule, passai devant le salon.

« Oh, Nii-chan, tu es rentré ! Comment c'était Todai ? Raconte, raconte ! » Les jambes de Sayu se balançaient sur le canapé au rythme de son babillage. Elle me souriait largement. Son attente croisa mon indifférence. Mes pieds s'engagèrent tranquillement sur les marches de l'escalier. Posé, je longeai le couloir et franchis le seuil de ma chambre. Le verrou cliqueta. Je m'assis sur la chaise de bureau, sans bouger.

L'impact sec de mes coudes contre le bois vibra dans l'os, brutal. Mes poings se refermèrent sur mes cheveux, phalanges blanchies sous la pression. « L'espèce d'enfoiré ! II s'est bien foutu de moi, ce sale con !

- De quoi tu parles ? » osa demander le dieu de la Mort. Crétin.

Rictus amer. « De L ! Il a osé m'humilier, ce fils de pute ! Personne ne m'a jamais humilié, jamais ! – voix grondante – Il va payer pour ça. » Voix promesse.

Le shinigami haussa une épaule décharnée « Tu n'as qu'à écrire son nom sur le Death Note. Affaire réglée. »

Je lui coulai un regard venimeux. Il me faisait soudain l'effet d'un gros poulet aux allures sataniques. Un gros. Stupide. Volatile. Fallait-il vraiment expliquer une telle évidence ? Tout préciser, tout répéter, tout le temps, tellement exaspérant. Dieu de la Mort, sans blague... Les dieux n'avaient pas le crâne dégoulinant de pourriture cérébrale. J'aurais dû m'en douter, ses yeux globuleux n'étaient que le reflet de son quotient intellectuel, aussi décomposé que ses satanées pommes natales. Deux neurones vacants qui se faisaient la course dans une bouillie gluante, abyssale d'imbécillité.

La réplique siffla : « Je ne peux pas le tuer ! Si j'écris le nom qu'il m'a donné, c'est le vrai Ryuuga qui risque de mourir et L saura que c'est moi. » J'attrapai le cahier et le claquai sur le bureau, dégoûté. « Et parlons-en du Death Note, ce truc est totalement inutile ! Seules les personnes dont le nom est inscrit dessus meurent. Impossible de contrôler quelqu'un pour qu'il tue L. »

- Hum. Tu voudrais faire… l'échange des yeux ? »

Mon expression le fit reculer d'un pas. « Si je le tue et qu'il n'est pas L, le vrai saura que je suis Kira. S'il est vraiment L et que je le tue, je deviendrai automatiquement le principal suspect puisqu'il m'a révélé son identité. Je ne peux rien lui faire ! »

J'étais incapable de le tuer, incapable. La fureur flamba plus fort. Ténèbres rouges. Il avait joué avec moi, à la perfection, et je n'avais rien vu venir. Il n'était pas censé se présenter de cette manière, il n'était même pas censé se montrer, en tout cas pas tout de suite, pas si vite. La surprise, excellent mode d'attaque. Il avait réussi offensive et défense en un seul coup. Il me provoquait, il me narguait.

La rage s'éboula dans ma gorge et déchira l'air d'un rire aux accents farouches, mi-acides mi-amusés. C'était... drôle. L voulait me piéger en se rapprochant de moi. Il voulait que nous soyons amis. Intéressant. Un ricanement secoua mes épaules. Il n'avait rien contre moi, la preuve était l'existence même de « Ryuuga ». Sous la façade, il ne cherchait qu'à me coincer. Qu'il essaye, que la parade des tromperies et des faux-semblants commence ! Après tout, le naïf et illusoire concept d'amitié lui-même n'était pas bien différent : mensonge. Autrement dit, mon domaine d'expertise.

Ce soir, mes doigts fourmillaient, avides. La tentation était forte d'augmenter le nombre de criminels tués par le Death Note, histoire de me passer les nerfs sur quelque chose d'utile. Imprudent et irréfléchi, ce satané détective pourrait faire la corrélation. Je me contentais donc de respecter le quota habituel, le stylo faillit percer le papier dans ma hargne.

La nuit fut agitée, je dormis peu. Angoisse et adrénaline, impatience et colère gonflaient ma poitrine de battements.

Je suis L. J'avais toujours voulu rencontrer le brillant détective mais l'emprise de Kira sur le monde était encore jeune, débutait à peine. J'exterminai l'ombre du doute, le doute n'avait pas sa place. Si quelqu'un pouvait concurrencer L, c'était moi. Si quelqu'un pouvait écraser L, ce ne pouvait être que moi. Aussi simple que ça.

Je suis L. Difficile à croire. Un mec aussi affreusement négligé, littéralement fringué comme un sac pouvait réellement être L ? Couverture parfaite, insoupçonnable, certes. Peut-être s'était-il présenté à tous les suspects de cette manière ?

Et pire, il y avait cette question qui tournait et qui, plus que le reste, m'empêchait de trouver le sommeil. Pourquoi ? Pourquoi me soupçonnait-il encore ? Où était l'erreur ? Le défaut ? Selon mes calculs, il ne devrait subsister aucun indice. Est-ce que je m'étais trompé quelque part ? Est-ce que j'avais négligé un détail ? Où ? Quand ?

La mort de Raye Penber – nécessaire – me reliait à l'affaire Kira mais même alors, je n'étais qu'un suspect parmi d'autres, la piste ne devait pas remonter directement à moi. L ne devrait pas être là. Qu'est-ce qui sonnait faux ? Qu'est-ce que j'avais laissé derrière moi ? Les derniers événements défilaient sans relâche derrière mes paupières closes. Encore. Encore. Où était cette putain de faille ? Pourquoi s'être présenté à moi ? Pourquoi bon sang ? Pourquoi ?

Je remuais longtemps sur mon matelas à la recherche d'une réponse qui ne venait pas. Longtemps à agripper l'oreiller, à repousser la couette pour m'y enrouler ensuite. La rage se mua en détermination glaciale. Implacable.

Je te mettrai à genoux.


J'avais un inhabituel quart d'heure d'avance pour cette première journée. L'amphithéâtre du cours d'économie encore à moitié vide lorsque je poussai les battants, je fouillai méthodiquement les rangées de bois sombre et d'écarlate. Il ne me fallut qu'une poignée de secondes pour repérer « Ryuuga », son épouvantable t-shirt blanc faisait contraste.

Les places autour de lui étaient vacantes, à l'exception d'une petite blonde peroxydée à l'extrême opposé. Parfait.

Je descendis les degrés, ralentissant sensiblement quand j'arrivai près de la silhouette avachie contre ses genoux. Ignorant les yeux qui me suivaient sous les mèches en bataille, je m'engageai dans la rangée suivante. Sur mes lèvres, un sourire en coin, arrogant, suffisant. Je m'assis devant Ryuuga.

C'était tellement puéril. C'était tellement satisfaisant.

L'amphithéâtre se remplit à une vitesse affolante pendant les dernières minutes de latence. Le professeur fit son entrée, le silence, immédiat. Un toussotement agita sa carrure mince pour attirer une attention qu'il possédait déjà. Ses doigts empoignèrent le micro comme une arme de guerre particulièrement agressive et sa voix amplifiée énuméra un discours de bienvenue plus ou moins calqué sur les précédents. Je décrochai dès la deuxième phrase, retenant la grimace qui menaçait.

En somme, un truc insipide et monocorde rappelant combien nous étions les « élites de la nation » et « les futurs dirigeants du pays », combien nos « émérites » professeurs « si estimés et compétents » allaient devenir les « artisans de notre glorieux avenir », allaient nous « façonner de leur art » pour que nous soyons « les diamants » que le pays attendait de nous.

Propagande, propagande quand tu nous tiens. Assez surprenante éloquence de la part d'un professeur d'économie au demeurant, mais à en juger par le manque de verve qu'il y mettait, ce discours n'avait aucune chance d'être le sien.

Il s'embarrassa ensuite de quelques considérations pratiques et techniques puis aborda le sujet de l'élection Miss Todai en fin de semaine, invitant toutes les jeunes filles de la nouvelle promotion à participer pour « que l'année démarre en beauté ». Tentative de plaisanterie absolument navrante. Quelques étudiants arborèrent des expressions forcées, aussi hypocrites que celle affichée par le prof qui n'en pensait pas le moindre mot.

Après ces quarante-trois minutes de supplice : le vif du sujet, des révisions pour mon malheur. Exercice totalement infondé étant donné l'examen par lequel nous étions tous passés. Todai ne démentait pas sa réputation : concours draconien, cours accessibles. Mon stylo ne tarda pas à danser entre mes doigts, habitude symptomatique de mon ennui. Deux heures dix-sept. Interminables.


À la sortie, Ryuuga m'attendait. Évidemment.

« Bonjour, Yagami-kun, tu es passé devant moi sans même me saluer. Ce n'est pas très élégant. » Toujours cette tonalité nonchalante, pointe plaintive.

Je lui servis mon sourire numéro six : amical mais timide, légèrement contrit. « Pardonne-moi, Ryuuga. Je veillerai à ce que ce manquement à la politesse élémentaire ne se reproduise plus – haussement d'épaules – le stress du premier jour, tu sais ce que c'est...»

Excuse bidon s'il en était, néanmoins tout à fait envisageable pour toute autre personne que moi. Mon attitude en passant devant lui pouvait s'avérer préjudiciable, je le savais bien sûr, mais je n'avais pas pu résister sur le moment. Sauf qu'en posant des caméras chez moi, il avait dû saisir quelques traits de mon caractère l'attitude d'il y a trois heures avait donc ses chances de passer. Je ne m'avançai cependant pas trop là dessus. Prudence.

« Je vois. » Ryuuga se ménagea une courte pause. « Pourtant tu n'avais pas l'air tellement stressé à la cérémonie, alors que prononcer un discours devant un amphithéâtre entier en tant que représentant des élèves constituerait une source de stress bien plus conséquente que celle d'assister à une banale journée de cours. » Il voulait casser mon explication, ou au moins l'éprouver.

« Le stress n'a pas toujours de fondements très rationnels, quoique... le changement d'environnement rendu effectif par cette première banale journée de cours ferait un excellent motif. Une cérémonie n'a rien à voir, c'est un cadre ritualisé donc fixe et défini.

- Phobie du changement, Yagami-kun ? » Il enfonça ses mains dans ses poches et initia quelques pas. Mon imagination ou bien une lueur moqueuse palpitait sous le visage sérieux ? Agaçant. Comme si je pouvais être esclave d'une quelconque phobie, moi.

Je me composai une expression aimable en lui renvoyant sa provocation. « La phobie est une source avancée et exacerbée de stress, donc aucune base rationnelle. Mais, Ryuuga, c'est toi qui parles de phobie, pas moi. Si c'était le cas, j'aurais employé le mot adéquat, tu ne crois pas ?

- Tu as raison. » Un fantôme de sourire étira les lèvres pâles. Je lui jetai un regard aigu vrai, faux ? Reddition feinte ou réelle ? Impossible à déterminer.

Je n'avais pas remarqué avant, ses iris n'étaient pas noirs. Une ligne fine cerclait ses pupilles de bleu électrique. Dilatation bilatérale excessive. De deux choses l'une : soit, état d'hyperémotivité ou d'excitation sexuelle permanent, soit drogué jusqu'aux yeux comme l'expression le disait si bien. Un bémol qui pourrait jouer contre lui, toute addiction était faiblesse, toute faiblesse brèche dans sa cuirasse.

Il devint rapidement évident que Ryuuga avait une destination précise en tête et qu'il m'y menait tout droit, ses baskets défoncées traînaient péniblement leurs lacets sur le sol. Un stylo et quelques feuilles froissées dépassaient d'une poche de jean, entièrement blanches.

« Tu vas quelque part ?

- Au self. »

Le self était relativement peu fréquenté à onze heures compte tenu du nombre total d'étudiants sur le campus. La salle était de bonnes dimensions, meublée de tables blanches et de confortables chaises couleur pomme. Un assortiment de nourriture était proposé, aussi bien européenne, américaine qu'asiatique, sucrée et salée. Un plat chaud principal et une déclinaison diverse de nourriture froide allant du sandwich au sushi étaient posés à disposition sur plusieurs bars, la moindre des choses quand on se prétendait université internationale et interculturelle.

J'attrapai la première assiette à portée de main et choisis un sachet de thé parmi ses nombreux avatars présentés, celui dont je savais la balance la plus équilibrée. Après payement, je posai mon plateau sur l'une des tables contiguës à la baie vitrée. Ryuuga ne tarda pas à faire surface, chargé de trois...non quatre beignets, une volumineuse madeleine garnie de chocolat, un brownie et une tartelette aux framboises le tout accompagné d'un cookie et d'un soda.

Légèrement surpris par cette surenchère dans le sucre, un commentaire acide s'enfuit. « Tu comptes nourrir combien de personnes exactement ?

- Mon cerveau a besoin d'un important apport en sucre pour exploiter le maximum de ses capacités – il désigna vaguement le cookie comme si ce geste expliquait tout – j'en garde pour la suite. »

Sans répondre – que répondre à ça – je m'intéressai au contenu de mon assiette, piquant une crevette de ma fourchette. (« Prière d'apporter ses propres baguettes »). Quand je relevai la tête au bout de trois ou quatre minutes, la moitié des sucreries de mon interlocuteur avaient purement et simplement disparu, englouties.

La tension pesait ; pointue dans ses gestes, sa posture. Il allait dire quelque chose, je le voyais, je le sentais. Tension dans mon esprit, sous ma peau. Il en jouait, entamant sa tartelette avec toute la lenteur du monde. Tension et silence. Attente.

Je portai le gobelet fumant à ma bouche quand il se décida.

« Je ne vais pas tourner autour du pot, Yagami-kun. Je te soupçonne d'être Kira. »

Le thé enflamma ma gorge. Surjouer la surprise, le pire des plans. « Je vois. »

Il se pencha en avant, le regard aiguisé. « Est-ce un aveu ?

- Bien sûr que non, je ne suis pas Kira.

- Ta réaction manque cruellement d'émotion, pardonne-moi de ne pas te croire. »

Je haussai les épaules « Je dois dire que je m'attendais à quelque chose comme ça. Pourquoi sinon le fameux détective serait sorti de son anonymat ? » Je posai le gobelet, plantai mes yeux dans les siens. Mine résolue, assurée. « Je ne suis pas Kira. »

Sa réplique fusa : « C'est ce que disent les coupables en général.

- Les innocents aussi. »

Son index chassa quelques cristaux de sucre. « Cela, c'est à moi d'en juger. »

Je posai la question qui me torturait depuis la veille. « Pourquoi me soupçonner plus qu'un autre ?

- Ça ne te concerne pas. »

Injuste. Je déversai la bouffée de colère dans la brûlure du gobelet contre ma paume. « Vraiment ça ne me concerne pas ? Après tout rien ne me prouve que tu sois L. Tu pourrais tout aussi bien être Kira pour autant que je sache. »

Un éclair étonné passa, absorbé par les traits blancs de toute expression, si rapide que je pouvais tout aussi bien l'avoir inventé. Je poursuivis, dissimulant la satisfaction : « Kira est censé être japonais, même si tu ne l'es pas entièrement, tu l'es un peu. Prendre l'identité de L serait donc une excellente tactique pour me faire parler, comme tu l'as souligné hier, mon père est commissaire de police et de ce fait possède une possibilité d'accès, aussi infime soit-elle, à la cellule d'enquête. Bien sûr si tu es Kira, cette approche est vouée à l'échec. »

Je me gardai de dire que mon père faisait partie de la cellule d'enquête, donner cette information détruirait l'hypothèse que je venais de formuler, on ne disait pas à une personne suspectée d'être Kira le nom d'un enquêteur. Retournement amusant, jeu amusant.

« Je ne serais pas d'origine cent pour cent japonaise selon toi ?

- L'architecture de ton visage est clairement nippone, mais la couleur des yeux n'a définitivement pas grand-chose de japonaise et des lentilles sont à exclure vu ton apparence négligée. »

Ryuuga termina la madeleine et sourit. « Malheureusement pour toi, je suis L. Sinon comment pourrais-je savoir que ton père est dans le groupe d'enquêteurs ? Comment saurais-je que ta maison a été placée sous surveillance pendant une courte période ?

- Tu pourrais tout aussi bien être un assistant, pas L lui-même.

- Avec un score parfait à l'examen d'entrée ? »

Tch. Touché. Exactement le même raisonnement qui avait traversé mes pensées pendant l'épreuve. Je serrai les dents refus total qu'un assistant ait pu être ex æquo avec moi. Ryuuga ajouta, l'air de rien « Ton thé va refroidir. »


Thirst


Du pouce, j'immobilisai la canette. De l'index, ouvris la languette. Avec un amusement à peine dissimulé, je subtilisai le sucre en sachet de Yagami, ponctuant mon geste d'un négligeant « Si ça ne te gêne pas... », pour le vider dans le soda déjà sur-glucosé, sous son regard circonspect.

Je portai la boisson fraîche à mes lèvres en même temps que lui son thé. Ses gestes apparemment calmes restaient néanmoins tendus à mes yeux exercés. Il n'avait pas réagi lorsque je lui avais dit que sa maison avait été placée sous surveillance. Avais-je donc si peu de crédibilité à ses yeux... ou était-il déjà au courant ? Et si la seconde option était la bonne, alors comment, et surtout depuis quand ?

Si Kira s'était su observé, aurait-il eu un comportement parfait ? Avec Raito, j'avais du mal à être sûr à 100%. Son orgueil, si perceptible dans ses manières, son attitude, sa façon de jauger le monde, lui permettrait-il de concevoir à quel point la perfection est étrange, non naturelle ?

Un silence s'installait entre nous, mes yeux ne le lâchant pas alors qu'il terminait son repas.

Distraitement, je portai mon pouce à mes lèvres, suçotant le sucre qui s'y était déposé, avant de mordiller l'ongle. Ses mains à lui étaient impeccables. Pour ne pas changer. « Néanmoins, Yagami-kun, ne sois pas trop inquiet, mes soupçons à ton égard sont de l'ordre de 1%. »

Ne sois pas inquiet, mais sois sous pression. Très cher Raito, je me ferai un plaisir de tester les limites de ta patience.

« Ryuuga, les soupçons de quelqu'un dont je ne peux être sûr qu'il soit L, je ne les prendrai pas au sérieux.

- À ta guise. »

L'heure du déjeuner défilait, à travers la baie vitrée les étudiants – déjà plaintifs et geignards de nature – commençaient à rôder, à chercher un endroit où piailler et picorer. Par extension, les tables autour de nous aussi se peuplaient, approchant mon seuil de tolérance. Quand un post-adolescent me frôla en voulant s'asseoir derrière moi, je me laissai finalement glisser de ma chaise, et embarquai au passage le dernier cookie restant.

« Je te laisse te socialiser, j'ai des choses à faire, on se revoit cet après-midi en cours. »

Je fuis le brouhaha et la densité humaine, n'entendant que d'une oreille une formule de politesse quelconque, dite d'un ton légèrement renfrogné. Si je n'ai même plus le droit de laisser mes emballages vides et ma canette sur une table... un léger sourire dansa sur mon visage, l'espace de quelques petites secondes.


Cette fois-ci, il ne fit pas semblant de ne pas me voir, et s'assit à côté de moi sans enfantillages. Je me demandais combien d'amis il avait bien pu réellement avoir. Sa vie sociale, d'après ce que j'avais appris, semblait bien remplie, variée, il s'était investi sérieusement dans des clubs culturels et scientifiques l'année passée. Mais comme pour tout, cette perfection me gênait.

Je l'observai, son port altier, sa tenue soignée, ses gestes mesurés. Un roi en son domaine.

Un claquement de porte accompagna l'arrivée de l'énergumène qui servirait de professeur de mathématiques quantiques. Visiblement plus vieux et plus abimé que Watari, ses lunettes orange fluo lui donnaient une excentricité que je ne côtoyais pour ainsi dire jamais.

Le cours commença, magistral et terriblement ennuyeux.

Raito ne me prêtait plus attention – ou le cachait assez bien – et prenait consciencieusement des notes. Je les lisais sans tourner la tête. Encore cette même calligraphie millimétrée, une structure apparente, claire, et sans rature. Même les droites soulignant les éléments clefs étaient aussi rectilignes que si elles avaient été tracées à la règle.

Soupirant, je sortis une feuille froissée de ma poche arrière, ainsi qu'un stylo à bille noir, et posai le tout devant moi. Jamais je ne ferais illusion, mais ce n'était pas réellement important. L n'avait ni besoin ni projet de sortir diplômé de Todai, contrairement à Raito Yagami, qui semblait encore croire que la scolarité pouvait être source de réussite.

Je laissai mon regard disséquer les autres étudiants, bien plus limpides que mon suspect. Ils étaient totalement lisibles, de leurs ongles manucurés, peints dans des couleurs agressives pour certaines, aux respirations saccadées de stress de ceux qui n'avaient même pas espéré réussir leur examen. Certains et certaines pourraient me servir à mettre Raito sous pression, à le forcer à se dévoiler en tant que Kira.

Je sortis mon téléphone de ma poche, le laissant collé contre ma cuisse de façon à ce qu'il ne soit visible de personne, et consultai les fichiers de la faculté. Puis les nouvelles.

Les criminels se rebellaient de plus en plus dans leurs cages, beaucoup tentaient des mutineries ou des évasions, affolés. Les demandes de révisions de procès pleuvaient, alors que tous espéraient être finalement déclarés innocents et sauvés du châtiment pseudo-divin. Je regardais rapidement le détail, transférant à Watari les dossiers que je pourrais prendre le temps de considérer.

Soupir. Kira me faisait changer mes règles, m'empêchait de m'amuser autant qu'avant. Ma Justice ne s'occupait que des cas intéressants, et lui – impossible que ce soit une femme, celles-ci étaient toujours bien trop occupées par leur vie personnelle – m'obligeait foncièrement à travailler.

Re-soupir. Plus vite je le coincerais, plus vite je pourrais reprendre une vie normale, rythmée par des cas simples, des pâtisseries et pas de mise en danger de ma vie. Ces derniers temps, j'avais l'impression que l'atmosphère du monde entier avait changé, que les fondations vacillaient et que certains en étaient ravis, confondant trop allègrement ras-le-bol politique et barbarisme.

Un léger coup de coude faillit me déséquilibrer. Surpris, je relevai la tête vers Raito. Celui-ci, sourcils froncés, continuait à prendre des notes et ne m'adressa pas la parole. Je déviai alors mon regard en contrebas de l'amphithéâtre, constatant que l'ancêtre regardait fixement dans notre direction tout en ânonnant ses banalités.

Je rengainai mon téléphone d'un geste souple et replaçai ma main sur ma feuille. Voyez, monsieur, je fais des efforts. Tapotant du bout des doigts de la main droite le début de l'Hymne à la Justice de Magnard, je pris mon stylo, et gribouillai de la main gauche, mon bras prenant ses aises et restreignant facilement celui de Raito. Pour l'instant, je restais gentil.

Mes notes prirent rapidement un tournant plus intéressant pour mon enquête, alors que j'écrivais les noms des agents du FBI assassinés, en une liste ordonnée, et y ajoutais des flèches et des symboles sans aucun sens, prenant soin d'être lisible par mon voisin. Manque de chance, celui-ci n'était pas vraiment réceptif.

« Yagami-kun. »

Pas de réponse. J'accélérai mon tapotement d'ongles sur le bois aggloméré.

« Yagami-kun. »

Je me fis la réflexion que s'il avait suffisamment de patience pour supporter d'expliquer ses devoirs à son adorablement stupide petite sœur, il allait falloir que je mette un peu plus de bonne volonté pour attirer son attention. Je cessai mon Hymne, mordis mon pouce et lui mis un coup de coude qui ne manqua pas de lui faire faire une magnifique rature.

«Yagami-kun.

- Quoi ? »

Ah, vu son ton énervé et sa crispation, le pousser à commettre des erreurs aussi frivoles qu'un trait sur une feuille était un début de piste dans ma recherche de ses limites mentales.

Je lui souris.

« Rien. »


Je finissais de grignoter mon cookie, profitant de la pause. Puis je tamponnai la table minutieusement, et léchai mon doigt afin de récupérer les miettes. « J'ai eu l'impression de te gêner, pendant le cours, Yagami-kun, alors je n'ai pas cru bon de t'en faire part sur le moment, mais je pense que Kira est quelqu'un d'impulsif, puéril, égocentrique, mauvais perdant et perfectionniste.

- C'est ton portrait que tu fais. Comme je l'ai déjà dit, j'ai des raisons valables de penser que tu pourrais être Kira. Tu aurais la possibilité de te servir de moi pour atteindre mon père. » Curieux, cette façon de détourner l'attention. Coup d'œil vers ses notes, impeccables hormis le trait provoqué par mes soins. « La plupart des étudiants auraient accueilli avec joie une petite pause.

- Certes, mais Ryuuga, les autres étudiants n'ont pas été premiers au classement du concours d'entrée.

- Oh, tu ne me feras jamais croire que ce cours t'a apporté quoi que ce soit. Il est si basique que tu aurais pu le déduire toi-même, seul, en moins de temps qu'il n'en a pris à l'expliquer. »

Je détournais la tête. Caresser son ego dans le sens du poil, d'accord, mais point trop n'en faut. « Tu as vu, il y a cette fille qui te regarde depuis tout à l'heure. »

Haussement de sourcils de Raito. Il jeta un regard rapide à la jeune femme quelques rangs plus loin.

Cheveux assez courts, yeux noirs, mince, belle selon les critères du XXIe siècle. Je pris une seconde pour me remémorer les visages vus dans les fichiers. Kiyomi Takada. Aucun intérêt. Fausse modestie incarnée.

« Peu importe. »

Je retournais rapidement mon regard vers lui. Effectivement, il semblait neutre. Étrange, pour un adolescent de 17 ans. Un sourire sincère effleura mes lèvres. Idée à creuser. En urgence. Alors que le professeur revenait de sa pause, ramenant un café soluble immonde, je pris ma feuille et mon stylo, remis mes pieds dans mes chaussures, et me traînai vers la sortie. « À bientôt, Raito-kun.

- Au plaisir. »

Peut-être que l'ironie que je percevais n'était pas que le fruit de mon imagination.


Jamais l'hôtel ne m'avait paru aussi agréable.

La moquette crème, moelleuse sous mes pieds enfin libres. L'air sucré, sans odeur de déodorant bon marché ou de sueur. La fraîcheur, loin des amphithéâtres dessinés par des architectes incompétents et sous emprise de l'alcool. Et plus que tout, le silence, calme absolu, seulement nuancé par le ronronnement rassurant et agréable des ordinateurs.

Les policiers enfin partis, à plus de trois heures du matin – l'heure des braves – la normalité reprenait ses droits.

Moi, mon QG, Watari, mes gâteaux.

J'ouvris une boîte mail, et rédigeai au nom d'un des collègues de l'université un message à l'attention de notre professeur d'Histoire européenne.

J'allais tellement m'amuser avec mon suspect...

« Ryuzaki, de nouveaux indices?

- Pas vraiment, mais peut-être de nouvelles méthodes pour en obtenir.

- Bien. »

Une pointe de bonne humeur perça, tandis que je buvais mon thé sirupeux. Malgré l'urgence d'attraper Kira, jouer avec Raito Yagami représentait un passe-temps follement distrayant. Il était rare d'avoir un adversaire aussi intelligent, patient, sournois, puéril et parfait à la fois. Je jouais avec mes orteils tout en terminant mes « suggestions » pour les méthodes éducatives à utiliser, impatient de voir de mes propres yeux la plaisanterie se concrétiser. Plaisanterie à but d'investigation, bien sûr.

Je naviguai encore quelques dizaines de minutes, fouinant parmi les fichiers de la police, cherchant à tout hasard les personnes ayant eu connaissance de suffisamment d'éléments pour agir en tant que Kira. Comme je m'y attendais, rien de probant.

Puis je me repassais encore les vidéos de surveillance de la gare ou Penber était mort, cherchant parmi les voyageurs une silhouette connue. Une alarme dans un coin de l'écran s'alluma. « Aller se laver. » Exact.

Je partis en direction de la salle de bain, laissant tout allumé. Après tout, personne à part Watari ne passerait devant mes ordinateurs. Et personne n'y toucherait. Je le saurais, je mémorisais toujours l'endroit exact où je laissais mon curseur.

Je repris ma place cinq minutes et quarante-trois secondes plus tard, douché et rhabillé d'un nouveau pull blanc et d'un nouveau jean. Identiques aux précédents. Je me raserais un autre jour.

Là, je profitais du temps avant qu'il soit l'heure de partir pour faire un tour sur l'ordinateur de mon principal Kira potentiel, piratant avec plus de difficultés que prévu son système de sécurité. Il ne devait probablement pas s'attendre à ce que quelqu'un de sa famille s'acharne plus loin que le mot de passe de session, mais il était prudent. Rien à signaler vraiment, mis à part des nettoyages de fichiers plutôt réguliers pour quelqu'un n'ayant rien à se reprocher.

Autre fait intéressant, la possibilité d'accéder au disque dur du père depuis la chambre du fils. Mais pas de trace de piratage. Soit un bon pirate, soit un innocent.

Mais innocent au point de ne pas avoir de fichiers pornographiques ou au moins érotiques, à dix-sept ans? Ses magazines papier, dissimulés trop soigneusement pour être accessibles en cas d'urgence nocturne semblaient neufs, et il ne s'amusait pas non plus devant son écran. Insensible?

Je souris en songeant à la surprise qui l'attendait, quittai son ordinateur et repris mes recherches, ailleurs sur la planète, profitant des premières lueurs de l'aube pour déguster quelques croissants.


Après une journée de pause dans les relations sociales étudiantes, je retournai à l'université, à la fois réticent et impatient. Les espaces verts étaient presque déserts, la journée bien commencée, le temps plus que maussade. L'enquête commençait à réellement piétiner, les impasses s'accumulant. Ma bonne humeur de l'avant veille s'était envolée, son retour dépendait aujourd'hui de la réussite de mon plan. Mon sommeil hypothétique aussi.

Il ne sembla pas surpris de me voir m'asseoir à ses côtés, et m'adressa un léger sourire, que je ne lui rendis pas.

« Ravi de te revoir, Ryuuga.

- Bien sûr. »

Fin de la conversation, je me mis à ronger mes ongles, ou ce qu'il en restait, puis mordillai la peau du pouce en triturant mes cheveux puis grattant mes joues piquantes. Mes pièces d'échecs venaient de s'installer, et ne se fréquentaient visiblement pas. Bien. Premier : un fou. Deuxième : une folle.

Soupir. Ce ne serait pas pire que de supporter Matsuda, sûrement pas. J'extrayais une madeleine de mon pantalon, et la grignotais distraitement, profitant de sa douceur. Il était toujours temps pour un réconfort face à la bêtise humaine.

Puis l'enseignant entra, claquant la porte derrière lui. Les yeux de tous les étudiants se fixèrent sur cet homme d'un âge certain, emmitouflé dans son long manteau de laine noir, semblant plus revêche qu'un Napoléon sans talonnettes. Il s'arrêta derrière son bureau, puis se retourna, tentant d'assassiner par son regard les jeunes êtres influençables devant lui.

« Quand les grands pontes de l'université m'ont enjoint à diriger ce TD, je leur ai dit que mon rôle n'était pas de materner des imbéciles heureux. Malheureusement pour moi et pour vous, nos gérontocrates sont tout puissants et je vais donc devoir vous supporter cette année. Que les choses soient claires : il n'y a pas ici de place pour les pleurnicheries, les jérémiades et la médiocrité. »

Quelques souffles perturbés se firent entendre. De pauvres jeunes filles fragiles n'ayant pas l'habitude d'un caractère plus affirmé que celui d'un poulpe. Raito ne semblait pas plus agressé que ça, même si à l'observer, son ego ne semblait pas vraiment apprécier. Pour ma part, l'amusement était plutôt de mise, j'avais mangé des tyrans plus virulents au petit déjeuner.

« Bien. J'exige votre attention, pour autant qu'elle soit disponible entre vos misérables soucis insignifiants et votre manque de sagacité. Je suis censé vous faire faire des... exposés, en binôme. Cela ne m'enchante pas, la vie est une jungle et vous apprendrez vite que les groupes sont faits pour les traîtres, les profiteurs et les faibles. Ceci étant posé, vos notes seront globales, donc un des deux se fera forcément exploiter. Pas de doléances. Je vous donne vos groupes, et je ne répéterai pas. Changez de place, et tentez de faire fonctionner vos quelques neurones pas encore imbibés ou morts. »

Charmant et pédagogue. Presque autant que moi. « Yagami, Futi. » Bien, au moins, il obéissait. « Ryuuga, Isôrû. » Parfait.

Je me retrouvais donc à côté de la jeune et jolie Ringo Isôrû. Cheveux teints en châtain, yeux verts grâce à des lentilles, bouche peinte en rouge incendiaire, une japonaise obnubilée par son apparence, cruche et pistonnée pour son entrée à Todai. Notre sujet, « la ruralité latine et son influence sur la politique espagnole de Franco » ne semblait pas la passionner outre mesure. Elle sortit ses petits cahiers et ses petits stylos – dont un rose à plumes – et me regarda avec un sourire un peu tordu, la tête penchée sur le côté comme un chiot dans une vitrine d'animalerie.

« Tu as compris le sujet, toi ? Moi, j'aime pas trop l'Histoire, parce qu'il faut se souvenir de plein de dates et de détails. Alors je préfère la littérature, mais pas les auteurs trop vieux, ils utilisent plein de mots étranges. Et les profs aussi, ils mettent toujours plein de sujets pleins de mots que je connais pas. »

Je lui souris. Elle était véritablement parfaite.

Raito, de son côté, semblait circonspect devant son nouveau camarade. Son visage profondément marqué par les injustices de l'adolescence, ses dents anarchistes et ses mains épaisses et maladroites avaient bien l'air de contrarier quelque peu le petit prodige. Futi, Kuma de son prénom, était le sujet idéal pour contrarier l'idéal esthétique et intellectuel de Yagami. Je l'avais bien choisi, il semblait déjà conquis et heureux d'avoir pour camarade le major de promo, et lui dédiait de grands sourires métalliques.

« Et tu vois, moi, personnellement, je ne vois pas pourquoi cette fille aurait le droit de venir à cette fête, il y aura plein de gens bien et...

-Ringo Isôrû-san, que penses-tu de ce plan, pour notre exposé ? »

Je lui gribouillai rapidement un brouillon qui l'émerveilla. Une heure et demie passa, pendant laquelle je manœuvrais pour me mettre dans les bonnes grâces de la gamine de dix-huit ans. J'appris donc qu'elle aimait les oiseaux, les voyages, le bleu et la nature. Petite fille stéréotypée, je n'aurais pas pensé te rencontrer en chair et en os. Surtout en os, vu le régime qu'elle suivait, de toute évidence.

« Tu sais, mon ami, Raito Yagami-kun, n'osera pas te le dire, mais il aimerait apprendre à te connaître. Il n'aime pas la solitude, et aurait bien besoin de quelqu'un d'aussi charmant que toi à qui parler.»

Dans ses yeux brilla une étincelle d'espoir et de joie folle. Effrayante, presque. « Oh oui ?! Je suis sûre qu'on a plein de points communs ! Dis, tu voudrais bien me le présenter après ? S'il te plaît, s'il te plaît ? » Elle joignit ses mains devant elle, tentant d'être attendrissante, probablement.

Le cours se termina finalement dans une atmosphère électrique, due aux éclats du petit dictateur titulaire d'un diplôme de professorat, pestant contre l'incompétence de ses « boulets ».Tout le monde rangeait ses affaires le plus vite possible, fuyant le navire.

Enfin, après avoir supporté autant de temps la présence horripilante de la jeune demoiselle, je pus me lever et me diriger en sa compagnie vers mon suspect... ma proie, encore aux prises avec Futi, qui s'acharnait à l'inviter à une soirée d'intégration.

« Yagami-kun, je souhaiterais te présenter quelqu'un. »

Son regard semblait presque éreinté, alors que Isôrû sautillait quasiment à mes côtés.

« Voici Ringo-chan, elle m'a demandé de t'inviter à boire un café avec elle. Je ne vous accompagne pas, j'ai du travail important. » Impossible de réellement savoir si son regard trahissait son envie de suicide, coincé qu'il était entre mes deux élus, son désespoir de pouvoir enfin fuir, ou la compréhension de ma blague tout spécialement destinée à Kira.

Le sais-tu, L, que les shinigamis ne mangent que des pommes ?

Kira, si tu te nommes toi-même « shinigami », voici mon cadeau : une Ringo. Bon appétit.


Un petit commentaire si le coeur vous en dit ? A dans deux semaines, le mardi certainement ^^