Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.
Rating : M pour certains chapitres.
Merci à tous et à toutes pour vos gentils commentaires, ça nous fait toujours plaisir un rayon de soleil :)
Makubex : Merci beaucoup ! C'est vraiment flatteur sachant qu'on aime beaucoup Second chance toutes les deux. En tout cas, on va la dépasser en terme de longueur, après, la qualité, ce sera à toi de juger :p On ne spoilera pas, mais les garçons de la Wammy's n'apparaîtront pas (ou pas en rôle principal). Pour moi (Haaru), ils sont trop calqués sur L pour pouvoir prendre de l'ampleur quand il est là. Mais à voir pour une prochaine fiction, pourquoi pas ;) Et pour la relation de couple... hum... pas tout de suite, encore. Vous pouvez prendre les paris sur le chapitre du premier baiser !
Akilina : Contentes que tu aies aimé ! :) on interprète les personnages, certes, mais en tentant de leur garder une cohérence (notre "lecture" du manga est parfois un peu borderline, mais on y revient toujours, on a toutes les deux horreurs de l'ooc...) Tu auras des chapitres qui auront beaucoup plus d'action, et d'autres plus tranquilles... en général on essaie de mettre plus d'humour pour compenser ^^ C'est très gentil pour L ! Il est en fait plus facile à "gérer" que Raito pour moi Haaru ( oui oui, je me suis gardée la partie facile du travail, parfaitement), parce qu'il est totalement exagéré et sociopathe xD J'espère que tu l'aimeras tout autant dans les chapitres suivants ! ( et comme c'est moi qui écris ses parties, tu ne me mets pas du tout la pression, hein...)
Bonne lecture à tous et toutes !
Chapitre 3
Salade de fruits
Ringo secoua sa longue chevelure noisette, ornée de boucles pour l'occasion. Elle me fit de grands signes pour indiquer sa présence. Comme si je pouvais ne pas la voir, comme si qui que ce soit pouvait ne pas la voir. Quelle idée de se balader avec une robe bleu canard aussi courte ? Et ce maquillage vert et indigo atrocement brillant ? Déguisée en paon ? Essayons de ne pas nous attarder sur le symbole.
« Oh, Raito, tu es là ! Je suis si contente ! Et pile à l'heure en plus. » Voix translucide d'enthousiasme. Le sourire que j'affichais m'écorchait les lèvres. « Bien sûr, cette robe te va très bien. »
Ravie elle tourna vivement sur elle-même pour me faire admirer le vêtement en question. « Tu aimes ?
- Elle est parfaite. »
Après un « Mer-ci » claironné, elle désigna mon jean comme une trouvaille inestimable « Le bleu est ma couleur préférée à moi aussi, quelle coïncidence ! » Prends sur toi, Raito. Prends sur toi.Je nous conduisis à une table disponible et lui écartai une chaise selon les lois de la galanterie, éculées peut-être mais j'étais persuadé qu'elle apprécierait. Sa bouche nacrée de rose s'étira d'un large sourire. Gagné.
Ringo étouffa un léger rire derrière la carte, à mi-hauteur de son visage, faux accents timides. Pourquoi étais-je là déjà, devant cette cruche de première catégorie ? Ah, oui. Façade sociale.
« Tu es mon premier ami cette année, c'est trop bien pas vrai, pas vrai ? J'ai toujours peur que les gens veulent pas de moi au début mais souvent après j'ai tout plein d'amis – elle aplatit brusquement le menu sur la table, sérieuse – mais le premier c'est spécial.
- Je n'ai pas encore vraiment parlé aux autres non plus.
- Alors je suis ta première amie ?
- Je crois que l'on peut dire ça, en effet. »
Elle gloussa d'un air fanatique. Un frisson de mauvais augure dégringola mes omoplates. Pour mon salut, une âme charitable me sauva de cette conversation de maternelle. « Avez-vous fait votre choix ?
- Un café s'il vous plaît. » Sourire poli à l'appui. La caféine allait se révéler indispensable.
« Mademoiselle ?
- Hum … – elle tritura l'une de ses boucles – un café...
- Un café également ? » s'enquit le serveur, trop vite, visiblement pressé d'en finir.
Le rire évanescent brisa toutes ses espérances : « Vous plaisantez, j'espère ? Les grains sont cultivés de manière biologique ?
- … Je ne crois pas.
- Votre café respecte la charte du développement durable ?
- Non.
- Votre chocolat ?
- La même chose, je le crains. Un thé peut-être ? »
Petite moue dubitative. « Très détoxifiant mais j'en bois déjà tout le temps à la maison, alors...
- Puis-je vous suggérer une boisson fraîche ? Un coca, un ice-tea ? »
Elle s'étrangla à demi, les yeux écarquillés, ses lentilles au point de non-retour.« Vous savez combien y a de calories présentes dans les sodas ? Vous comptez ruiner cette merveilleuse ligne que j'entretiens depuis l'âge de 15 ans au prix de tous les sacrifices ? C'est ça que vous voulez ? C'est ça ? 100 grammes de sucre par litre ! Les édulcorants ! Les colorants ! Vous comptez me tuer à l'aspartame ? Me rendre jaune ? Dites-le tout de suite, dites-le, monstre ! » L'émeraude artificielle se dilua de larmes, les lèvres tremblèrent.
Paniqué de son incartade, le serveur amena une serviette vers son visage, elle tapa sèchement la main en approche. « Mon maquillage ! »
Je me calai sur mon siège, le spectacle était prometteur, une Diva outragée dans toute sa splendeur. J'étais curieux de voir comment le serveur allait s'en sortir.
« Pardonnez-moi mademoiselle, je suis confus, veuillez m'excuser...Je...euh... – il s'illumina – je peux vous proposer un Tropicana Bio ?
- 27 grammes de sucre par verre ! Le jus de fruits, c'est le mal. »
Il s'affaissa, découragé, l'air de ne plus croire en rien. Grands yeux suppliants de chien battu. « Une limonade, alors ?
- Y a des antioxydants, c'est bien, mais y a des bulles. Je vais être toute ballonnée, vous voulez tuer mon estomac ? Me faire souffrir pendant des heures ? » Elle ressemblait à une petite fille sur le point de fondre en larmes, et à vrai dire le serveur aussi. Je me retins de préciser que le gaz carbonique n'avait pas ce genre d'effets, pas plus que les colorants ne la rendraient jaune. Pas la peine d'envenimer la situation, c'était assez surréaliste comme ça.
Le serveur avait baissé les bras. « La seule boisson que je peux vous proposer c'est de l'eau.
- Je veux pas boire un verre d'eau, Raito... » Ton plaintif. Signification : fais quelque chose. Je saisis l'une de ses mains, rassurant. « Ne t'inquiète pas, Ringo-chan. Je suis sûr que... – je m'adressai au serveur – quel est votre nom ?
- Daisuke.
- Je suis sûr que Daisuke va être d'une grande aide. Ringo, le problème de la limonade réside dans le gaz carbonique, n'est-ce pas ?
- Ouip. Le citron c'est bon et ça nettoie les dents super bien.
- Daisuke, vous devez avoir des citrons pour les cocktails ? »
Il revint quelques secondes plus tard, armé de l'agrume susnommé, de sucre et d'une bouteille d'eau minérale. Dès qu'elle le vit, Ringo lui demanda des glaçons.
- Oups, on a pas de couteau pour le citron... Daisuke est déjà retourné en cuisine. » ronchonna-t-elle. « Ah, je sais ! » Elle disparut quelques minutes et sauta littéralement vers moi avec un sourire éclatant et un couteau fièrement brandi. « Je l'ai emprunté à ces charmantes vieilles personnes là-bas. » Toujours debout, elle entreprit de diviser le fruit, observée d'une partie de l'assistance. Je décalai ma chaise pour couper court à quelques regards qui de toute évidence n'étaient pas focalisés sur ses mains. Ringo compta presque les grains de sucre qu'elle ajouta et s'assit, fière du résultat : « Une limonade sans bulles, j'aurais jamais eu l'idée ! T'es pas le représentant des élèves pour du flan. » Quel compliment. De quoi faire chaud au cœur, vraiment.
Le dialogue roula tranquillement jusqu'au retour du serveur au bout d'une petite éternité : réflexe de survie élémentaire. Je l'enviais de pouvoir la fuir. Alors qu'il s'apprêtait une fois de plus à nous quitter, Ringo l'interpella, déterminée. « Je ne peux pas laisser faire ça. Daisuke, rapportez ce café immonde, Raito va boire la limonade avec moi. »
Elle attrapa ma main gauche entre ses doigts manucurés, se pencha. Une odeur capiteuse déchira mes poumons, atrocement sucrée : patchouli.
« Tu sais, je suis trop contente, Ryuuga avait raison… on a plein plein de points communs tous les deux, c'est juste hallu-ci-nant ! Je te jure !
- Ryuuga a dit ça ? » Ryuuga, je vais te tuer.
Elle hocha la tête. « Mm mm. D'ailleurs, tiens, il est pas un peu bizarre, tu trouves ? »
Je ricanai. « Bizarre ? Effectivement, c'est le moins que l'on puisse dire. Ses vêtements sont franchement douteux, soit il possède des tenues identiques, soit il porte toujours les mêmes. » Ce n'était certes pas le premier élément qui me venait à l'esprit mais c'était quelque chose que Ringo comprendrait.
Elle pouffa, tête hochée vigoureusement. « Ca-rré-ment ! Jamais je pourrais porter des fringues comme ça, tous les jours – elle mima une grimace d'horreur – c'est vachement trop contraire à mes principes. Mais il est gentil en fait, et toi aussi tu es gentil.
- Tu aimes les animaux ?
- J'adooore les animaux et tous, de toutes sortes, les oiseaux, les humains, les poissons, les fleurs, les coccinelles, et je considère presque les cailloux comme des animaux tant qu'ils se coincent pas dans mes Missioni. »
Ringo pépia encore un bon quart d'heure sur son amour immodéré des bêtes et se tut brusquement, regard dans le vide, touillant son verre. « Dis, Raito, tu penses que c'est bien d'être un glaçon ? Je veux dire, ce doit être agréable de fondre doucement, comme ça. Tout doucement, tout tranquillement, tout : Pccchhhout. »
Étrange petit cerveau. Un sourire joua en coin. « Je préfère les jacuzzis aux bains de limonade, pas toi ? »
Elle se redressa, les yeux brillants. « T'as déjà essayé les bains de limonade ?
- Jamais.
- Alors comment tu peux savoir ? »
M'épargnant une pénible réponse, elle réalisa à cet instant que les glaçons avaient été faits avec de l'eau du robinet, remplie de nitrates selon ses dires. Son hurlement aigu retentit avec force : « Daisuke ! »
Je me rendis à la soirée d'intégration, poussé par cette envie lancinante de côtoyer des personnes avec un minimum de connexions synaptiques. Observer les gens, rien de plus utile, facile : les manières de parler, de bouger, d'évoluer face à autrui toujours différentes et toujours semblables. Compréhension sans efforts de tous ces langages, amalgames de toutes leurs pensées inexorablement échappées, à recombiner. Être entouré était plutôt agréable, tant que j'avais le dessus, j'avais toujours le dessus. Parce qu'ils étaient aveugles par facilité, par confort et par médiocrité. Parce que je les voyais.
L'amitié en son sens strict était comme une variable inconnue et fantasmée. Le concept supposait une certaine forme d'équivalence et, très vite, je m'étais aperçu que ce n'était jamais le cas, jamais vraiment. J'avais pu, quelques rares fois, effleurer le mirage. À la fin, il ne restait entre mes doigts que des plumes de chimère et des projections qui n'existaient pas.
Mon entourage non familial peut-être désigné ainsi, amis, faute de meilleur terme, mais je savais la vérité. Cette vérité limpide, pure, tranchante : aucun de ces gens n'étaient mes amis. Toute relation synonyme de manipulation, parce que l'égalité n'était jamais parfaite, parce que l'égalité n'existait pas. Qui vous étiez déterminait votre place dans le jeu : sujet ou objet. Qui j'étais, qu'elle était ma place, je le savais parfaitement. J'étais l'un des rares à être éveillé. À pouvoir décoder et tordre les lignes du jeu.
Parmi le monde et le bruit ambiant, je réussis habilement à éviter Futi et Ringo et liais doucement connaissance avec quelques élèves de ma promotion, des bases pratiques à approfondir plus tard.
Le jour suivant, nous étions peu à ne pas nous promener avec le duo lunettes noires et gueule de bois carabinée. Comme si j'allais desserrer les mailles de mon contrôle pour un verre de trop. Abjecte faiblesse. Laide.
Je venais juste d'entrer dans la première salle de cours qu'une tornade se précipita sur moi. L'odeur entêtante de Ringo fit chavirer mon estomac. À croire qu'elle s'inondait avec cette horreur, même ses cheveux étaient imprégnés. « Tu as bonne mine, Raito !
- Un teint resplendissant, confirma Ryuuga, narquois. » Son intervention eut néanmoins le mérite non négligeable de rompre l'étreinte de la jeune fille, j'étais au bord de l'asphyxie.
« Ma consommation d'alcool n'a tout simplement pas excédé les limites du raisonnable.
- Bien sûr que non – ponctua le pseudo détective – c'est dans ton intérêt de rester raisonnable, n'est-ce pas ? Je me demande ce qu'il adviendrait, quelles révélations tu nous ferais si ce n'était plus le cas.
- Je me le demande aussi. Aurais-je des choses à cacher selon toi ? » Timbre volontairement badin.
« Certains en ont plus que d'autres, tu es bien placé pour le savoir. » Il ouvrit lentement un sachet de fruits confits, une lueur provocante au fond des iris, modula brutalement son ton inquisiteur. « Tu veux un morceau de pêche ? Ou bien... de pomme ?
- Je n'aime pas vraiment ce genre d'aliments.
- Hum. Hier, tu étais habillée de rouge, Ringo-chan ? »
Je m'éloignai vers une fenêtre, écoutant la conversation d'une oreille distraite. Ringo se faisait un devoir de raconter l'entrevue en détail : « C'était très bien ! Sauf que Raito a failli faire une grosse bêtise ! »
J'ignorai le coup d'œil furtif et ridiculement appuyé, Ringo n'avait pas la capacité de me compromettre et il le savait très bien. « Ah oui ? Intéressant. Quel genre de grosse bêtise ?
- Il a voulu prendre un café... dans un Café ! Heureusement que je l'ai arrêté à temps, tu te rends compte ?
- Une vraie tragédie. »
Étais-je le seul à percevoir l'ironie latente de cette réponse ? Apparemment, puisque l'étudiante enchaîna sur la suite des événements, vite interrompue par l'entrée du professeur de japonais. Le parfum de Ringo s'était déposé sur mes vêtements. Écœurant.
Pendant le repas, Ryuuga dévora toute une cohorte de fruits et de pâtisseries aromatisées, le tout assaisonné d'allusions de mauvaise foi.
« Tu es sûr que tu n'en veux pas, Yagami-kun? Refuser les cinq fruits que je te propose sous prétexte que ce sont des pommes peut gravement nuire à ta santé.
- De quelle façon, je te prie ? Je ne les refuse pas parce que ce sont des pommes, je les refuse car je suis rassasié. Et les deux parts de tarte ne sont en rien considérées comme des fruits.
- Tu vas à l'encontre de l'avis de tous les experts nutritionnels et ce refus augmente le pourcentage de chance que Kira se tienne en face de moi.
- Ton comportement alimentaire est beaucoup plus nuisible, ton addiction au sucre est susceptible de causer d'importants dommages vasculaires. De plus, les experts recommandent cinq fruits et légumes, et je doute que l'on doive les manger tous en même temps.
- Je note que tu ne commentes pas la dernière partie.
- Je ne la commente pas car je ne comprends pas comment le fait de manger ou non des pommes peut être relié de près ou de loin à l'affaire Kira. » J'ajoutai à brûle-pourpoint, sachant pertinemment combien j'avais raison : « Pourquoi cet acharnement ? L'enquête piétine à ce point ? »
Avant que le détective présumé – de très mauvaise humeur ce jour-là – ne puisse répliquer, le cauchemar de mes cours d'histoire débarqua. Son plateau s'écrasa sur la table, son corps s'écrasa sur la chaise voisine. Cause à effet : l'humeur de Ryuuga soudain au beau fixe. Mon impatience brûla, terrible, dévorante. Le jour où j'écrirai ton putain de nom dans le Death Note sera le putain plus beau de ma vie.
Je m'attachai à ne pas prêter attention au parasite boutonneux qui avait osé m'approcher à moins de cinq cents mètres et qui, maintenant, menaçait de m'asperger d'un essaim de postillons ou de m'expulser de la table à force de s'y étaler. Difficile. Voire impossible quand il m'agita une feuille sous le nez comme le drapeau de sa victoire.
Mes yeux se posèrent finalement sur lui, n'y tenant plus, et restèrent captivés. Spectacle rebutant des dents mal rangées, jaunies, entrechoquées. De cette bouche en action, des mots vomis, crachés par les lèvres flasques.
Il critiquait un point précis de mon plan pour l'exposé. Cafard. Mon approche était aussi parfaite que la moindre molécule de ma personne. Sa tirade fut longue et désolante. J'attendis patiemment, n'écoutai qu'une parole sur trois – et c'était déjà bien assez. Puis ce fut mon tour. Une courte phrase suffit pour éclater le raisonnement, Futi en resta ébahi devant les ruines de ses élucubrations.
Tellement de bruit pour rien. Soupir intérieur.
À ma droite, le stylo de Shinji survolait les pages, danse frénétique de la mine sur le papier. Son visage mortellement sérieux, concentré à l'extrême n'admettait pas la distraction. Ennuyeux. Presque autant que la diffusion télévisée du premier jour du Takayama Matsuri de printemps que j'avais dû subir la veille, les commentaires excités de Sayu face aux costumes et aux chars décorés bourdonnaient encore à mes oreilles. Quoi de plus fade que les festivals retransmis ? Pas grand-chose et surtout strictement rien à voir avec l'original. Nous y assistions souvent, mais cette année notre père était particulièrement pris par le travail, il va sans dire que je n'étais pas étranger à ce manque de disponibilité.
La tête dans la paume, je balayai du regard le reste de la classe. Pas de Ryuuga ce matin, en revanche, Kiyomi Takada m'adressa un discret sourire, que je rendis.
Plus le cours marchait vers sa fin, plus Futi s'agitait sur son siège, les fréquents coups d'œil en ma direction n'annonçaient rien de bon. Dès que possible, je m'éclipsai hors de la pièce. Le pot de colle n'eut que le temps d'amorcer un geste en ma direction, trop tard. J'étais déjà loin.
Deux heures et demie à tuer. Deux heures et demie de traque, à éviter Futi qui me pistait partout où je me rendais, agitant son satané brouillon d'un air conquérant. Je mourrais d'envie de le clouer sur le bûcher de mon irritation jusqu'à incinération totale, mais ma note dépendait bien trop de la sienne. Quand ce stupide exposé serait terminé, qu'il se présente une fois devant moi, une seule. Il n'y aurait pas de deuxième.
Ce coup-ci, il avait failli me coincer près de l'imprimante du deuxième étage à l'extrémité ouest du campus. Comment faisait-il pour me trouver systématiquement ? L'université n'était pas assez grande ? Je rageai, accélérai le pas dans un corridor. Les éclats de voix se rapprochaient, il avait amené toute une meute d'amis à mes trousses pour lui tenir compagnie. Avantage : facilement repérable, esquive aisée.
Je croisai Kiyomi Takada en sens inverse. Elle s'immobilisa, moi aussi.
« Yagami-kun, je crois que Futi-kun te cherche. » Sans blague. « Il n'est pas très loin d'ici, je vais le chercher.
- Surtout pas. » Sans m'attarder sur sa surprise, je me réfugiai dans une salle vide. « Considère que je ne suis pas ici. » Je fermai la porte, son timide accord traversa le battant.
Un rapide conciliabule filtra puis la poignée s'abaissa et un visage délicat, encadré de cheveux noirs se glissa par l'ouverture.
« Je te remercie, Takada. Pardonne-moi pour le dérangement.
- Ce n'est rien. » Curiosité formulée par les yeux d'onyx, tue par les lèvres cerise.
« Futi est un peu trop persistant à mon goût.
- Je comprends. » Bref silence, elle baissa la tête « Je me suis inscrite pour le concours de Miss Todai mais... je regrette, c'est prétentieux quelque part, n'est-ce pas ? Pardon, je ne sais pas pourquoi je parle de ça. » Attitude savamment étudiée, maîtrise parfaite. Elle était très consciente ce qu'elle faisait, pas de doute. La réponse attendue coulait de source.
Lassé de courir aux quatre coins du campus, je m'allongeai sur un carré de pelouse providentiel. Soulagement de courte durée : crocs de squale qui cassèrent mon champ visuel.
« Alors on se repose, Raito ?
- Candidat au harcèlement moral ? Prends un ticket. » Le rire rocailleux du shinigami sonna à mes oreilles. « Je ne t'ai pas beaucoup vu ces derniers temps.
- Le regard de ce détective est inquiétant, parfois j'ai presque l'impression qu'il me voit. Il est vraiment celui qu'il prétend ?
- Pas officiellement mais son identité paraît plausible vu les informations qu'il possède. – Chose que je n'admettrais jamais devant lui, ce serait griller un atout prématurément – Tu devrais faire un tour aux cuisines, tu trouveras de quoi passer le temps, je pense.
- On peut vraiment compter sur toi. Au fait, bien joué, très appétissante, Ringo. » Il dévoila la totalité de sa dentition et disparut en deux battements d'ailes.
Blasé, je posai ma joue sur l'herbe moelleuse, paupières fermées. La chaleur du soleil faisait flotter une légère odeur de terre, agréable. Je m'endormis sans m'en apercevoir, des brins verts enfermés entre les doigts. Calme et silence.
Un parfum lourd, nauséeux, m'extirpa du repos. Une seule personne affectionnait cette senteur détestable. Tension immédiate. Un œil irrité s'ouvrit entre les mèches tombées sur mon front, découvrit des pommettes dévorées de cernes à moins d'une quinzaine de centimètres. « Étonnant, c'est d'une efficacité redoutable. » Ryuuga tenait un flacon dont l'étiquette parfaitement lisible indiquait Essence concentrée de patchouli. L'agacement s'accrut, j'en ravalai la moindre miette à l'intérieur avant de me redresser en position assise.
Il me parlait, mais fixé sur lui sans le voir, je n'écoutais pas un traître mot. Sa présence bannie, retranchée dans une boite à la périphérie de mon cerveau. Il pouvait toujours frapper les murs, se débattre, la boite ne céderait pas tant que je ne l'avais pas décidé. L'instant inscrit la veille au soir sur le Death Note était passé depuis trois heures. Si la machine était en route, j'étais moins certain du résultat. Le problème majeur étant que j'avais beaucoup de difficultés à cerner Ryuuga, à prévoir ses réactions. Très dérangeant.
Je devais faire baisser le pourcentage de ses soupçons à mon égard, certes faibles, mais néanmoins présents. L'action préparée – petite action – pouvait autant les diminuer que les augmenter. Quitte ou double en somme et j'étais prêt à prendre le risque. Si augmentation il y avait, elle serait minime, si le succès était mitigé, le doute n'en serait que plus enraciné. Ryuuga était à la fois la variable inconnue et la cible, mais la dame de mon jeu était amplement prévisible, sa personnalité limpide à force de l'avoir fréquentée pendant quelques heures. Elle aimait les animaux, n'est-ce pas.
Ryuuga était en train de m'appeler, ce n'était visiblement pas la première fois, il agitait sa main devant mes yeux. Je n'étais parti qu'une poignée de secondes tout au plus.
« Quelle impatience.
- On va être en retard. » Il se leva.
Pur mensonge, nous avions une bonne avance. J'avais remarqué qu'il n'aimait pas être à l'extérieur, vraisemblablement à cause de sa peau trop pâle. Pas de commentaire, c'était arrangeant pour moi. Je m'époussetais et suivis son dos arqué, lui n'avait pas pris la peine d'ôter les éventuelles herbes dissidentes de ses vêtements. Pas surprenant.
Salle encore vide. Mes épaules trouvèrent appui contre le mur tandis que l'étudiant factice adoptait sa position préférée, les traits aussi plats que d'ordinaire. Une fille dont je n'avais retenu que le nom (et pour cause) entra brutalement, soutenue par des camarades. Des sillons de mascara coulaient, éventails noirs sur ses joues.
Sois convaincant. La question fusa de nos deux bouches « Qu'est-ce qu'il se passe ? » Incapable de parler, la poitrine soulevée de saccades, l'une de ses amies se dévoua à la place de l'intéressée.
« Son grand frère, il est mort... à cause de Kira. » L'annonce provoqua un tollé dans la salle maintenant pleine. Quelqu'un proféra ce que beaucoup pensaient : « Si Kira l'a tué, c'est qu'il le méritait.
- Non ! C'était mon frère. Mon frère, il- » Les jambes de la jeune fille vacillaient, elle s'effondra contre le montant d'une table. Ses mains agrippèrent ses genoux. « Vous comprenez pas... c'était... c'était quelqu'un... d'important. Il a fait de mauvaises choses, mais c'était, c'était quelqu'un-» Elle se mordit la lèvre. Le tremblement de ses doigts éparpillé sur ses jambes.
Point convergent d'une multitude de bras amicaux, elle était inaccessible, sourde aux paroles vides qui ne savaient pas l'atteindre.
Un camarade chuchota. « Il a commis plusieurs meurtres, tout le monde sait qu'il faut pas provoquer Kira. » suscitant un débat houleux mêlé d'opinions violemment contradictoires. Un cri trancha le brouhaha : Ringo, rouge de colère. « Tais-toi ! Taisez-vous, tous ! Je hais Kira, c'est lui le vrai meurtrier ! Le vrai monstre ! C'est lui qu'on devrait exécuter et s'il avait un peu de conscience, il se tuerait tout seul ! »
Parfaite petite Ringo qui détestait la violence et la mort sous toutes leurs formes. Stupide petite Ringo qui ne comprenait pas la nécessité, ne voyait pas la pureté, la perfection. Utile petite Ringo, si entière sur ses opinions, si naïve. Jubilant sous mon masque inquiet, je m'empressai de consoler la jeune fille, essuyant quelques larmes échappées de ses yeux verts. Tout était question d'équilibre. Dosage de mon expression, de mes mots, de mes gestes : un trop-plein serait suspect, un manque encore plus. Elle s'accrocha à ma chemise, la secouait « Toi aussi Raito, tu hais Kira ? Pas vrai ? T'es trop gentil pour être de son côté, hein ? »
Cette fille était définitivement très utile, le déroulement était excellent. « Tu sais bien que je ne soutiendrai jamais un tueur. »
Partition impeccable : retournement du boulet à mon avantage, instillation de l'ambiguïté.
Par-dessus mon épaule, Ringo regarda un long moment la sœur du meurtrier récidiviste. Cette dernière oscillait doucement. Les yeux éteints, une litanie cramponnée aux lèvres, mécanique, comme un souffle sur le point de renoncer. Ringo enfouit son visage dans mon cou. « J'ai toujours voulu être un oiseau. »
Je refermai mes bras autour de sa petite silhouette, la berçant légèrement. « Pour quelle raison ?
- M'échapper très loin, très haut. » Elle chuchota « Je crois que Naoko aussi, elle aimerait beaucoup maintenant. »
Alors, Ryuuga, tu aimes ?
༻ Thirst ༺
Les cris et les sanglots continuaient à me vriller les tympans, Raito s'amusait à rejouer une comédie romantique quelconque avec la jeune fille toute émue par tant de mélodrame. Je pris mon téléphone, vérifiant l'information hurlée par tout le monde dans cette salle. Haruto Nijikawa, vingt-quatre ans, assassin multirécidiviste, dealer, tricheur aux jeux de hasard, mort le jeudi 15 avril 2004 à 11h32 d'une crise cardiaque. Une photo barrée d'une croix rouge présentait un garçon quelconque, brun aux yeux marron, l'air résigné voire mélancolique.
Je relevai les yeux, assistant au câlin entre mon Kira et son jouet. Son attitude était convenable. Ni trop troublé – rares étaient ceux n'ayant eu aucun mort dans leur entourage – ni insensible. Réconfortant pour Ringo, compatissant silencieusement à la détresse de la sœur du mort.
Je passai ma main dans mes cheveux, pensif, puis récupérai quelques confiseries au fond d'une poche. Si mon hypothèse était juste, alors cette scène ne pouvait pas mieux tomber pour Yagami. Il avait l'occasion de me prouver ses réactions, d'affirmer ses idéaux de justice face à une tierce personne.
De n'avoir rien fait alors que Kira tuait. De n'avoir en apparence rien fait alors que quelqu'un mourait d'une crise cardiaque. Il aurait très bien pu tuer à un autre moment, ou prévoir sa mort... et si il était possible de tuer en pensant à quelqu'un, peut-être que ses quelques secondes de rêverie, tout à l'heure... non. Des faits, pas des suppositions vaseuses.
Si j'avais tort dans mes accusations, Yagami Raito serait prochainement élu à la fois au Prix Nobel et homme le plus sexy de l'année par Play Boy.
L'étreinte s'éternisait, les petites mains de Ringo fermement crochetées autour du cou de Raito, ses doigts vernis semblables à des serres de rapace. Ou a des ventouses. Tout son corps était plaqué contre celui de son ami, sans que celui-ci ne voie son teint s'empourprer ou son souffle se troubler. Avais-je eu raison...? Ou mal choisi mon pion ? S'il était Kira, Raito n'avait pas pu manquer ma plaisanterie.
Enfin, s'il avait décidé de tuer pour gagner la partie, c'est que le jeu lui apparaissait trop facile, trop gentil.
Je me ferai un plaisir de te suivre dans cet échange de bons procédés, Yagami-kun.
De retour à l'hôtel bien plus rapidement que ce qui était prévu – à peine plus d'une heure après en être parti – je découvris qu'en mon absence certains membres de mon équipe policière s'étaient octroyé le droit de prendre une pause, et de boire un café en regardant la télévision.
« Matsuda, Ide, Ukita, Aizawa. Si votre présence ici n'a pour but que de vous promener en dehors du QG de la police, je vous prierai de démissionner et d'aller à la pêche au fin fond du Kansai plutôt que de me faire perdre mon temps en vous déléguant de menues tâches que vous vous révélez incapables d'accomplir. »
Je me détournai de leur pâleur soudain cadavérique, n'ayant rien à faire de leurs excuses minables, faites de « besoin de pauses » et autres « nous sommes des humains, pas des esclaves ». Est-ce que moi, je prenais des pauses ? Est-ce que moi, je dormais chaque nuit, rentrais voir ma petite famille bien rangée, réclamais des jours fériés, avais des loisirs stupides en dehors de mon travail ?
Je grimpai sur mon fauteuil, demandai le silence d'une voix qui n'admettait nulle contradiction, et sélectionnai quelques contacts. Il me fallait agir vite, pour que ma réponse à ses enfantillages semble légitime. Je m'adressai au chef de la police sans le regarder : « Yagami-san, je voudrais que vous contactiez la police, et que vous leur demandiez de modifier les conclusions des enquêtes d'un certain criminel mort aujourd'hui pour conclure à une erreur judiciaire.
- Pardon, Ryuzaki ? Mais s'il était coupable, alors...
- Les soupçons pesant sur votre fils sont passés à 15,27%. »
Mensonge. Un de plus parmi une longue liste qui ne cesserait jamais de s'allonger. Mais seul le résultat compte, et j'eus le silence et l'obéissance. J'avais déjà assez à faire en jouant avec Raito, adversaire raffiné et subtil, pour en plus m'encombrer avec des pions indociles.
« Watari, contacte les chaînes info, qu'elles prévoient un débat politique concernant les erreurs judiciaires pour ce soir, aux heures d'écoute. Voire de repas. Yagami, vous rentrez dîner chez vous, vous revenez ensuite. »
Le regard envieux des autres policiers s'éteignit avant qu'il leur soit venu à l'esprit de me réclamer du temps libre.
Je préparai seul le reportage à diffuser, en six versions différentes, pour chaque chaîne retenue. Hors de question que des incompétents encore plus lourds que ma meute de flics se chargent de la partie « communication » de mon plan.
J'enfonçai la touche de communication du boîtier situé à côté de moi.
« Watari, passez-moi le directeur de NHK. Vous autres derrière, silence. »
Si un seul parlait, je me sentais suffisamment à cran pour l'étrangler, ou du moins le faire sortir d'ici à coups de pieds.
La communication fut établie, je me re-concentrai sur mon occupation.
« Je suis L.
- … C'est une plaisanterie?
- Vous plaisanterez certainement si, par hasard, un de vos concurrents tombe sur vos relevés d'imposition de l'année passée, ou sur vos facturations fictives, ou sur vos activités dans l'importation de plantes pour le moins exotiques en territoire japonais.
- ... L ? Bon sang, qu'est-ce que vous voulez ? Je ne peux pas me permettre d'ébruiter ce genre de choses. »
Je croisai mes doigts devant moi. J'avais gagné.
« Pas grand-chose, Hama-san. Vous allez simplement me rendre un petit service.
- Dites toujours.
- Je vais vous envoyer un sujet par mail. Vous aurez le texte, les images. Trouvez quelqu'un pour lire ça sans bégayer, et diffusez le tout au journal du soir. Puis invitez quelques individus et faites un débat sur l'erreur judiciaire, la suppression de la peine de mort et l'évolution des lois au fil de l'Histoire.
- Très bien. C'est quoi ces bruits que j'entends ? Vous mangez en me parlant, L ?
- Faites ce que je vous dis sans discuter, si vous tenez à ce que votre femme continue d'ignorer l'existence de votre charmante maîtresse. » Fin de la conversation. Je n'allais pas rater les premiers litchis de la saison pour lui.
Bientôt 17h. L'heure du thé et des gâteaux. Même si l'heure est toujours aux gâteaux.
Yagami s'approcha. Cet homme était assez admirable, calme, loyal, protecteur, travailleur, efficace. J'espérais sincèrement qu'il supporterait la pression jusqu'à la fin de l'enquête, mais ses cernes se creusaient au fil des jours et il avait vieilli de plusieurs années ces dernières semaines.
« J'ai parlé au directeur, j'ai obtenu le droit de modifier ce dossier.
- Un peu de thé ? » Cette capacité à comprendre ma façon de fonctionner méritait bien un peu de sollicitude de ma part. Ni parole inutile, ni doléance, ni point de vue personnel. Évidemment que son esprit justicier voulait que la vérité soit la seule à être diffusée, et que le dossier soit corrigé une fois tout cela terminé. Évidemment qu'il souhaitait que cette manœuvre disculpe son enfant. Mais il savait que je l'avais compris, et merci pour ma patience déjà malmenée, se taisait.
Il ne répondit rien, se contentant d'un sourire fatigué avant de retourner à son poste de travail, épluchant les faits et gestes des avocats de la banlieue de Tokyo.
« Ah, moi je ne dis pas non ! C'est toujours agréable un bon thé ! »
Matsuda. Mon boulet attitré. Raito ne se rendait sans doute pas compte qu'en comparaison, Ringo était un cadeau.
« Non. Le thé est réservé à ceux qui ne font pas de pauses intempestives et non autorisées. »
Regard triste de chiot battu. Tant pis pour lui, il y avait des jours où ma patience avait ses limites. La dissidence manifeste des deux tiers de mes troupes avait de quoi me mettre de mauvaise humeur et me faire bouder quelques jours. Les gâteaux secs à la cannelle, couronnés de crème chantilly, en feraient les frais.
S'infiltrer dans les dossiers classés de la police japonaise n'était pas... problématique. Mais quand je prévoyais de rendre publics des rapports d'enquête, il valait bien mieux avoir l'accord des concernés. Les journalistes étaient de vraies fouines, et s'ils pouvaient accéder aux fichiers et constater les conclusions qui m'arrangeaient, il fallait aussi que s'il leur prenait l'envie d'aller parler avec les enquêteurs, ceux-ci puissent offrir une version compatible, et ne pas se souvenir d'une résolution totalement opposée. L'erreur venait toujours du facteur humain.
Je modifiais tout selon mes besoins et envies, changeant la vie de cet homme qui avait mon âge. Ironie du sort. Kira ne pouvait pas le savoir. Mais ma paranoïa ne connaissait plus de trêve, ces derniers temps.
J'appelai ensuite directement les principaux enquêteurs l'ayant traqué, ainsi que son avocat et le juge l'ayant condamné à dix ans d'emprisonnement, qu'il ne ferait jamais. Quelques insinuations, mensonges et menaces suffirent à m'attacher leur loyauté, indéfectible au moins pour quelques heures.
18h30, tout était fin prêt, il ne restait qu'à attendre. J'en profitai pour préparer le deuxième acte de ma réplique, tout en enchaînant les fraises des bois. Petits bonbons rouges, sucrés, fruités, juteux, ensoleillés. Bien meilleurs que les pommes.
Mais comme toutes les bonnes choses ont une fin, les estomacs se mirent à grogner, derrière moi. Un jour, il faudrait que je prenne le temps d'inventer des cyborgs pour me seconder, et me débarrasser de ces êtres aux besoins animaux. Jamais personne n'arrivait à tenir totalement mon rythme de travail, et je me retrouvais toujours handicapé par leur faute. Pauvre de moi.
« Eh, les mecs, ça vous dit qu'on se commande des pizzas ? Ce serait sympa, vu qu'on reste tous ensemble, c'est convivial.
- Pour une fois, je trouve que c'est une bonne idée, Matsuda.
- Je confirme.
- La même. Ça nous changera, et ma femme n'aime pas, elle trouve ça trop gras pour la petite. »
Mutinerie. Pourquoi ne pouvaient-ils jamais rien comprendre sans que j'aie à le leur expliquer ? La trahison continua par Watari, qui s'approcha de moi et parla en anglais.
« Tu sais, c'est un de ces schémas sociaux récurrents, dont nous avons déjà parlé. Tu devrais essayer, au moins une fois.
- Je ne vois pas pourquoi, murmurai-je.
- Parce que c'est bon pour ta construction psychique. » Son ton était clairement moqueur, et il eut droit à l'un de mes regards les plus froids.
« Je n'ai plus dix ans, je suis adulte. Et si je n'ai pas envie de manger du gras et du sel avec une bande d'autruches, je ne vois vraiment pas pourquoi je devrais m'y forcer.
- L, je te prépare une pizza et tu la manges avec tes collègues. Je te rappelle que c'est moi qui te ravitaille. En attendant, va te laver. Quand tu reviens, vous mangez en attendant la diffusion des émissions. »
… Rien ne sert de contrarier Watari quand il se prend pour ma mère. Je me levais donc, contrarié, et partis me laver.
À mon retour, tout le monde était autour d'une table basse, des cartons ouverts sur l'aliment honni. En face, six télévisions, donnant sur les six chaînes qui diffuseraient dans moins d'une heure ma préparation.
Soupirant, je m'assis avec eux, prenant soin de ne pas être trop proche. De plus, rien ne me forçait à participer à la conversation, qui portait sur les derniers résultats de baseball.
Je me perdis donc dans mes pensées, cherchant à imaginer la réaction de Raito-Kira lorsqu'il verrait le débat télévisé. Son père y était sûrement déjà, profitant de sa petite famille, mais ne pourrait pas me donner autant de détails que j'en voulais. Son vernis de perfection ne semblait jamais avoir craqué devant personne. Et il n'avait pas craqué chez lui quand les caméras y étaient. Enfin, le climat des prochains jours devrait être suffisamment tendu pour lui mettre une bonne pression. En l'encerclant et le titillant dans sa vie scolaire en parallèle, sa vie pourrait virer au cauchemar. Même si, pour être honnête, ce que je prévoyais à l'université restait particulièrement gentillet.
« Ryuzaki, pizza au chocolat, pomme, banane et fraise. »
Bon, je devais bien l'admettre, Watari avait parfois de bonnes idées. Et au moins, j'échappai au partage de parts de pizza que les autres semblaient apprécier. Mettre ses doigts sur la nourriture des autres, manger dans leur assiette... ou carton... non, merci.
Je reçus un sms, lu automatiquement par l'ordinateur. « À table. NHK. » La famille Yagami était à table. Malicieusement, j'espérais qu'ils auraient un gâteau aux pommes en dessert.
« Taisez-vous, tous, ça commence. »
Je mis le son de la chaîne, impatient. La présentatrice, maquillée d'une splendide couche de plâtre, annonça ce qui m'intéressait.
Et maintenant, il est temps pour nous de parler d'un sujet moins joyeux. Aujourd'hui, alors que Kira continue ce que certains appellent déjà une épuration, il importe de parler de ce jeune homme, mort aujourd'hui d'une crise cardiaque.
Nijikawa Haruto mérite d'être connu, c'est pourquoi nous vous proposons ce reportage sur son histoire, émouvante et peu ordinaire.
Je me plaçais bien en face de l'écran, souriant, savourant l'instant, et écoutais mes phrases dites d'une très suave voix féminine, accompagnée de quelques notes de piano et des sanglots d'un violon.
En ce printemps 2004, alors que tous les jeunes adultes du Japon et du monde pensent à leur avenir, le destin de l'un d'eux a été brutalement scellé. Cette jeune vie, brisée dans son envol pourtant imminent, alors que les oisillons de toutes espèces s'apprêtent à quitter le nid et la protection de leurs parents. Haruto Nijikawa est décédé aujourd'hui, d'une crise cardiaque. Pourtant, nul ne saurait s'en réjouir, même parmi ceux ayant embrassé les idéaux les plus violents, sanglants et totalitaires rappelant les heures sombres de notre histoire.
Pour comprendre le parcours d'Haruto, jeune homme apprécié de ses amis, faisant le bonheur de sa famille, il est nécessaire de se plonger dans les méandres de sa vie sentimentale. La rencontre qui lui a été fatale s'est déroulée lors de vacances familiales, à Sunayama. La plage et l'eau turquoise n'ont pu qu'encourager l'éclosion de son amour pour Machiko Ganzai. Cette jeune fille, avec qui l'amour semble idyllique, lui a pourtant caché de terribles secrets. Enfuie de l'emprise de son père yakuza, elle a cherché refuge loin des grandes villes, fuyant son passé insupportable et sa culpabilité.
Jeunesses brisées par l'inconscience et l'ignorance d'un monde trop cruel.
D'après nos sources, la jeune femme, fragile et atteinte d'une maladie incurable, a été obligée de tuer les hommes à ses trousses pour espérer pouvoir se libérer de son destin. Malheureusement, l'enquête est remontée jusqu'à elle, et c'est ce qui a sonné le glas de leur existence si courte. Inculpée pour meurtres avec préméditation, Machiko a, pour une fois dans sa vie, eu la chance d'avoir rencontré un être admirable, sincère et dévoué. Haruto, n'écoutant que son amour, s'est accusé à la place de sa bien-aimée, espérant tromper les policiers et laisser sa nouvellement fiancée vivre enfin loin de l'enfermement.
Mais les Moires mythiques ont choisi de couper le mince fil la rattachant à la vie. Machiko est décédée, emportée par sa maladie orpheline, laissant Haruto seul au monde, délaissé par sa famille rebutée par ses aveux factices. N'importe qui serait revenu sur ses paroles, et aurait clamé son innocence.
Mais pas Haruto. Non, Haruto Nijikawa a préféré rester fidèle à son amour, préserver son image de pureté et ne salir sa mémoire à aucun prix. Cela lui a aujourd'hui coûté la vie, alors même que de nouvelles preuves étaient arrivées sur le bureau des juges. Reconnu innocent il y a deux jours, cette information n'avait pu être diffusée. Ainsi, jamais ce jeune homme exemplaire n'a vu les fêtes de printemps de cette année. La fatalité et la maladie lui ont enlevé sa raison de vivre, Kira l'a empêché de panser ses blessures et de retrouver le goût de la vie, à jamais.
Si les erreurs judiciaires sont toujours possibles, il en est qui ne sont pas rattrapables. Haruto est décédé ce matin, à l'aube de sa vie, alors que personne ne le connaissait pour ce qu'il était vraiment un jeune homme secret, dévoué à l'amour de sa vie et trop tôt arraché à sa famille, à laquelle nous pensons tous en ce soir funeste.
Le reportage se conclut sur un photo montage des images des deux jeunes gens, en transparence sur un coucher de soleil sur la plage de Sunayama, des chœurs éplorés déblatérant des banalités sans nom sur l'amour éternel.
Tu vois, Raito, moi aussi je suis capable de donner dans le mélodramatique.
D'après les larmes s'accumulant dans les yeux de Matsuda, j'avais bien réussi mon objectif. Toutes les femmes du pays allaient pleurer ce pauvre assassin multirécidiviste comme un martyr. J'aurais pu être romancier.
Le débat commença ensuite, opposant quatre abrutis débattant du bien-fondé de la peine de mort, de la sécurité dans les banlieues et de la hausse du chômage qui entraînait une recrudescence du besoin de violence et donc de justice punitive et expéditive. L'opinion publique promettait d'être correctement agitée pour au moins deux semaines, et le gouvernement serait obligé de réaffirmer son opposition totale à Kira. Bien, très bien.
Et en plus, la pizza était excellente. Les pommes sucrées et juteuses, adorablement caramélisées.
Je pris mon ordinateur sur mes genoux, pinaillant sur quelques détails de mon Acte II, qui se devait d'être totalement irréprochable quel que soit l'angle d'attaque. Puis, vers 23h45, je pris congé, et partis me coucher, satisfait comme je ne l'avais pas été depuis des semaines – depuis que j'avais piégé Kira devant tout le Kanto, en fait. Mon sommeil commençait à trop dépendre de lui. Vivement la fin de l'affaire.
Trouver l'un signifiait immanquablement que l'autre n'était pas dans les parages. Raito avait un vrai sixième sens pour éviter l'objet de sa hantise.
« Bonjour, Futi-kun.
- Oh, salut. Tu ne serais pas l'ami de Yagami, non ? Ryu... euh...
- Ryuuga. Enchanté de te connaître. » Bon sang, s'il n'était pas capable de retenir un nom aussi simple, je pouvais commencer à comprendre les raisons de l'évitement stratégique dont il faisait l'objet. Et imaginer que mon plan serait plus ardu à mettre proprement en place que prévu. Quelle plaie, de devoir agir socialement en tant que Ryuuga, plutôt que d'exiger en usant du nom de L.
« Dis-moi, j'ai un petit problème avec lui.
- Oh, vraiment ? Tu es bien le seul.
- Je sais, c'est justement pour ça que j'ai besoin de ton aide, je suis sûr que tu sais comment l'aborder.
- Sans doute. Cela aurait-il un rapport avec votre exposé ? J'ai remarqué que tu lui courrais souvent après, avec une feuille à la main. »
Il se tortilla, regardant nerveusement autour de lui. Pauvre garçon, s'il n'était pas capable de parler d'un exposé au milieu d'un hall, qu'allais-je bien pouvoir faire de lui ? Son regard implorant revint sur moi, et il me saisit par la manche, m'entraînant à sa suite dans une salle vide. « Je n'aime pas trop parler en public. Ne m'en veux pas, mais j'ai toujours l'impression qu'on me regarde. »
Sans être mauvaise langue, je pouvais difficilement imaginer quelqu'un le regarder pour le plaisir. La Nature était d'humeur cubiste le jour où il avait été conçu, et se vengeait de ce rappel constant en excitant outrageusement ses hormones et manifestant ce mécontentement sur sa peau typiquement adolescente. Peut-être qu'en reliant les cicatrices dues à l'acné, on obtiendrait un motif intéressant...
« Heu... tu peux arrêter de me fixer ? On devait parler de Raito.
- Hmm, bien sûr. Vous êtes proches ? Tu l'appelles par son prénom. »
Rougissement.
« Non, non, mais tu vois, il m'impressionne assez, il est tellement beau, et parfait, et aussi hyper intelligent, j'aimerais bien pouvoir lui prouver que je peux être... intéressant, moi aussi.
- Et tu veux te servir de cet exposé, fis-je, laconique.
- Exactement ! Tu es bon aussi, non ? Tu pourrais m'aider un peu, à voir si on pourrait améliorer le plan ? »
Finalement, je savais bien choisir mes pions. Je m'installais à une table, lui désignant la chaise voisine, sur laquelle il s'empressa de tomber. Gros lourdaud.
Jamais je ne ferais professeur. J'avais passé mon week-end à manipuler cet âne pour tenter de le faire arriver au but fixé, en vain. Et aujourd'hui dimanche était ma dernière occasion de pourrir la semaine de Raito sans faire de la mienne un enfer.
Centre-ville de Tokyo, salon de thé. Je le rejoignis, il était déjà attablé dans un coin, son bordel étalé devant lui ordinateur, brouillons, stylos, clefs, livres fatigués. Où allais-je pouvoir poser mes pâtisseries ? Je grimpais en face de lui, sur la banquette moelleuse, sous le regard inquisiteur de la serveuse.
« Futi-kun, j'ai eu une idée. Regarde à quel plan j'ai pensé. » Je lui fis passer une feuille, sur laquelle il s'extasia plusieurs longues, très longues minutes. J'en profitai pour commander une part de tarte aux poires. Pas plus. J'espérais bien fuir rapidement hors de portée de son haleine douteuse. Si clairement Futi n'était pas un meurtrier, au moins Raito avait la décence de sentir bon le shampoing.
« Vraiment, Ryu, je t'admire ! Trouver une telle approche, c'est génial ! Je suis sûr que le prof ne s'y attend pas, c'est tellement... parfait !
- Eh, tu m'as demandé de t'aider à surprendre Yagami en concurrençant son idée, il fallait au moins ça.
- En fait, je me demande si tu n'es pas plus intelligent que lui ! Je suis sûr que c'est ce plan qu'on a fait qu'on va garder. Il permet vraiment de voir plus loin, d'aller plus au fond des choses ! Je t'adore ! » Il s'interrompit, rouge pivoine. Allons bon, il recommençait à faire n'importe quoi. D'autant que son compliment était amer, si je devais tenir compte que j'avais sept ans de plus qu'eux. J'avais eu du temps pour raffiner mes approches, même si je n'avais jamais réellement suivi un cursus scolaire.
« Ryu, tu m'écoutes, fit l'Autre en agitant sa patte toute grasse devant mes yeux.
- Oui, bien sûr. Bien sûr, toujours.
- J'ai un truc important à te dire, je sais pas comment tu vas réagir. »
Je réagirais sans doute nettement mieux si tu arrêtais de mutiler ta propre langue, de te trémousser et de me donner des diminutifs stupides alors que je daigne te parler depuis trois jours.
« Voilà... hem... je suis gay. »
…
Ah. Et pourquoi il me disait ça à moi ? J'avais une tête à aimer parler des problèmes de cœur des autres ? Pitié.
« Je ne vois pas en quoi cela me concerne, Futi-kun. Ceci dit, je pense que ce plan est le meilleur possible, que Yagami sera d'accord avec ça, et qu'il te reconnaîtra enfin comme quelqu'un d'intelligent aussi. » Dans une certaine mesure. S'il peut croire une seconde que c'est toi qui as eu ces idées. Il eut l'air de vouloir ouvrir la bouche. Le moment était bienvenu de battre en retraite. Vite. « Par ailleurs, je te souhaite un bon dimanche. À bientôt. »
Je sortis aussi vite que possible, fuyant sa médiocrité abyssale, priant pour ne plus jamais être obligé de parler avec cette caricature d'être humain.
Les Moires n'avaient pas dû aimer que je parle d'elles à la télévision. Elles tentaient de me pousser au suicide. Je venais à peine d'arriver dans l'enceinte de l'université que Futi bondit dans ma direction, l'air heureux comme un pinson. Pitié, pas aujourd'hui, pas de si bon matin. Repli stratégique demandé. Je me détournais aussi vite que possible et pris la fuite vers les bâtiments, espérant trouver un refuge sûr. Je dépassais un groupe de filles mangeant des cerises tout en piaillant dans les escaliers, tournais autant que possible pour semer mon poursuivant et finis par pousser la porte d'une des petites bibliothèques thématiques. Je filai m'installer entre la biologie éthique et la biologie comparée. S'il m'approchait et recommençait à s'adresser à moi, j'allais vraiment le faire partir définitivement de mon champ de vision.
Quelques-unes des répliques qui me brûlaient la langue quand je côtoyais Matsuda commençaient déjà à me venir à l'esprit.
Un grincement de porte se fit entendre.
Va-t'en, vil adolescent, laisse-moi enquêter en paix et embête mon Kira potentiel comme je te l'ai dit. Pas de bruit. Je regardai rapidement entre les livres, pour n'apercevoir qu'une fille de la promotion, inoffensive. Soupir de soulagement. Il avait dû trouver quelqu'un d'autre à persécuter.
Je pris quelques litchis à grignoter, laissant leur jus sucré couvrir mes doigts avant de les lécher.
A dans deux semaines pour un chapitre 4 qui lance quelques hostilités et reprend un épisode important du manga. Suspens ;)
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