Titre : Thirst

Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.

Rating : M pour certains chapitres.

Bonsoir, le chapitre 4, comme promis, avec : la réplique suite au reportage télé, sans oublier la reprise d'un célèbre passage du manga. Nous ne pouvons que vous souhaiter une agréable lecture =)

Akilina : Tu as vraiment le droit de te répéter, surtout pour des compliments xD Et encore plus pour des compliments aussi gentils, c'est adorable :3 Effectivement il n'y a pas eu vraiment d'action pour l'instant et dans un premier temps il n'y en aura pas des masses (quoi que tout dépend de ce que tu entends par action finalement), mais quand nous passerons à la "deuxième" partie de l'hsitoire (celle qui dévie du manga) il y en aura beaucoup plus :) Merci pour tes encouragements, nous essayons de travailler nos textes et nos personnages, merci de le remarquer, ça fait plaisir ! (Si tu voyais la taille du scénar de la fic xD) Voici la suite, et pourvu qu'elle te plaise tout autant ! ( nous croisons les doigts xd)

Narusasu : Merci pour ta review, en espérant que la suite sera à ton goût :3


Chapitre 4

Amour, gloire et clafoutis


Le jeu de L avec Haruto Nijikawa aurait pu être comique dans sa surenchère de guimauve et de bons sentiments : la grande idylle impossible, le sacrifice final... un parfait petit conte mélange Disney-Roméo et Juliette qui avait dû faire couler les larmes de nombreuses ménagères trop sensibles, adeptes de romans à l'eau de rose, de séries médicales et de mouchoirs parfumés à la violette.

Chaque phrase de ce ramassis de niaiseries ultra calorique avait été orchestrée avec un soin tout particulier confinant au ridicule : les Moires mythiques et le soleil couchant, cerise sur la mascarade avaient quelque chose de grandiose. Un sous-titre avertissant que l'abus de ce reportage pouvait entraîner la formation de caries et le port définitif d'un dentier n'aurait pas été de trop. Le nom du détective n'était bien évidemment pas cité mais nul doute qu'il était l'auteur de cet article désolant version tutus et pommes d'amour.

Si la visée n'était pas de ruiner ma réjouissante cote de popularité, sans doute aurais-je ri devant cette parodie grandiloquente, mais l'amertume perçait sous la plaisanterie, le goût sur ma langue cendre plutôt que miel. Tout le paradoxe d'une riposte vicieuse dont malgré moi j'appréciais l'habilité.

Ce n'était pas L contre Kira, pas l'affrontement de deux entités. C'était un redoutable discrédit de mon image sous couvert d'une erreur juridique. Une attaque publique sur les fondements mêmes de ma justice, sur la légitimité de mon pouvoir. C'était m'abaisser au rang d'être humain, me rendre faillible.

Je ne commettais jamais de faute, jamais. Pas sur Haruto Nijikawa ni sur aucun autre. J'avais recoupé et vérifié les données de ce meurtrier multirécidiviste une par une avant de mettre mon plan à exécution et d'effacer les traces informatiques de mon passage. Bien sûr qu'il était coupable des chefs d'accusation, de tous les chefs d'accusation.

L cherchait à semer le doute dans les esprits. Le et si... trop contagieux, à éradiquer absolument pour éviter l'épidémie de masse. Que L ne s'inquiète pas. Je lui rendrais coup pour coup, mais pas tout de suite. Ma réaction allait avoir besoin d'espace pour se déployer, que son choc collapse les incertitudes, que son impact jette L sous un feu de défiance, pour un temps du moins. J'y veillerais. Patience.


Échapper à Futi n'était pas une action automatiquement couronnée de succès. À mon grand désarroi, je perdais une fois sur cinq, il avait un remarquable flair de détection et c'était bien la seule chose un tant soit peu remarquable qu'il possédait.

Alors que je ne l'avais pas vu venir en ce lundi matin, il abattit une chemise plastique devant moi. Sursaut de surprise. Un large sourire lui traversait les joues, reflet de son impatience : « Je crois que j'ai enfin trouvé ! »

J'ouvris le dossier avec un enthousiasme défiant le plus endurci des gastéropodes apathiques, un nouveau plan y était soigneusement consigné. D'un œil éteint, je parcourus le thème initial étalé en guise de titre : « Les troubadours ancêtres des paparazzi, ou les liens entre Europe médiévale occitane et États-Unis du 21ème siècle. Dans quelle mesure l'inflation des mass-médias remet-elle en jeu des concepts clés liés à l'individualité ? ». Connu, connu et reconnu. Page deux. Rien que les premiers éléments, totalement stu- … un pli sur mon front, léger. Les grands axes des parties avaient été entièrement restructurés, repensés. Anormal. L'arc de mes sourcils s'accentua.

Je survolai les pattes de mouche en silence, la cadence initiale explosée. Pas moyen que Futi ait créé ce plan. L'approche était beaucoup trop profonde, trop fine et originale pour venir de lui. La richesse de la réflexion, subtil mille-feuilles de nuances et de références, n'avait rien en commun avec le propriétaire de la pauvre chemise plastifiée.

Mon regard glissa, furtif : Ryuuga. Caché derrière un livre tenu du bout des doigts selon cette étrange manie qui laissait penser tout objet comme porteur d'une marée de microbes, il semblait apparemment indifférent aux alentours. À d'autres... Si l'architecture de l'exposé ne venait pas de lui, je révélerais Kira à l'instant. Autant dire que ce n'était pas près d'arriver. Du Futi pur jus, ça ? Aucune chance, même dans le meilleur des mondes – surtout dans le meilleur des mondes. À qui Ryuga voulait-il faire croire ça, à qui ?Il se foutait de moi. Clairement. Que c'était agaçant.

Je calculai le potentiel de la structure, décidé à leur éjecter chaque faille au visage. La seule imperfection éventuelle résidait dans la longueur, ce n'était qu'un simple exposé, pas le brouillon d'un mémoire. À remettre en cause également, la capacité très incertaine de nos petits camarades à saisir l'ossature proposée. Contre argument : pas une difficulté en soi si le contenu était expliqué avec la simplicité requise par les cerveaux lents et retardés.

Mes lèvres se pincèrent, ligne mince. Le plan était excellent, je devais l'admettre. Et surtout, je n'avais plus la moindre envie de chipoter. Si j'abondais dans le sens de Futi, il cesserait de me harceler puisqu'enfin apprécié à sa « juste » valeur. Je gauchis la ligne d'un sourire.

« Ingénieux.

- Alors, alors ? Il est génial non ? On le garde ?

- Tu as dû t'investir énormément pour élaborer quelque chose d'aussi complexe et d'aussi construit. C'est remarquable. »

Une rougeur dessina ses pommettes, marque de culpabilité. De timidité aussi, peut-être. Il bafouillait en se tordant les mains tandis que je lui offrais quelques compliments non mérités. Quel piètre menteur. Guilleret comme pas permis il se mit alors à babiller sans fin et s'éternisait, s'éternisait.

Mauvais pressentiment, il n'oserait pas ?

La complication se confirma. La sangsue débarqua alors que Ryuuga et moi étions au self, installés en retrait par rapport aux autres étudiants. Sans demander l'avis de qui que ce soit – et surtout pas le mien – Futi jeta son dévolu sur notre table. Exactement ce que je craignais. Je lui avais livré la reconnaissance, donc l'autorisation implicite de poursuivre son siège de guerre. En cas de refus, cependant, la situation aurait été foncièrement identique, en pire. La première option avait au moins l'avantage d'économiser un peu ma patience.

Son monologue commença, seulement interrompu de déglutitions bruyantes. Pour une raison totalement inconnue et infondée, le gêneur portait une curieuse affection envers Ryuuga. Il ne cessait de le solliciter sur des sujets aussi variés et passionnants que la température idéale du thé ou la classification exacte de toutes les espèces de mousse présentes sur le sol japonais. Plutôt pratique en ce qui me concernait, il me laissait globalement tranquille.

« Dis, j'ai une question euh... en fait, c'est pour ma mère, hein, pas pour moi... va pas t'imaginer des trucs. Est-ce que porter une charlotte et des bigoudis la nuit ça abîme les cheveux ? On peut faire les deux ? Tu vois, rapport à la compression des... Ryu ? Tu m'écoutes ? Ryu ? »

La gorgée d'eau que j'étais précisément sur le point d'avaler s'étrangla dans ma gorge. Ryu ? Les yeux cernés du détective s'agrandirent. Un éclair d'exaspération passa, fugitif, bu par la peau laiteuse.

« Raito ? Ça va ? » Secoué d'un rire incrédule rectifié en quinte de toux, j'étais incapable d'acquiescer. Futi dut y voir une infirmation et me défonça le dos avec vigueur, frappant la colonne de sa paume. Mon « Stop ! » cassant mit fin à la démolition en règle. Bon sang, j'allais devoir me débarrasser de cette veste.

Le crétin congénital baissa la tête, honteux, et s'avisa de sa main huileuse. « Pardon, vraiment je suis désolé, pardon. Je voulais simplement aider.

- Laisse – il allait se fouler la langue à parler pour ne rien dire – Vous vous appelez par des diminutifs, tous les deux ? »

Comme prévu, Futi rougit, une fois encore. À croire que c'était maladif. « Ouais, on est super amis.

- Je vois. » Je prélevai un sashimi entre mes baguettes, le regard rivé sur Ryuuga, sourire moqueur et satisfait aux lèvres.

« Ça t'embête ? » paniqua brusquement Futi. Énième aperçu de la bouillie grumeleuse qui lui servait de cervelle.

« Fais-toi plaisir, il est tout à toi. » Je noyai mon expression narquoise dans ma bouteille d'eau.

Retour du boulet à l'envoyeur.

Une certaine routine s'établit, bien malgré moi, Futi plus collant qu'un symbiote ou qu'un poulpe (et la comparaison n'était pas exagérée) était partout, tout le temps. Chaque minute, ses tentacules lacés autour de mon cou, comprimés plus fort. Comment Ryuuga le supportait-il ? Dans l'unique but de me mettre la pression, je ne voyais que ça.

Le sourire niais du parasite dès qu'il l'apercevait, véritablement effrayant. Les discussions en sa présence tournaient autour de sujets atrocement stupides et d'avalanches de compliments pour son idole. Résultat : dès que Futi imprimait un pas dans notre direction, désintérêt total et immédiat. Traduction, je foutais le camp, me barricadais dans mon esprit. Essentiel pour ma survie, surtout avec cette innommable discussion qui saignait actuellement mes oreilles, à base de concentré de tomates, de pelles à tarte musicales et de golfs de toilettes.

Au-dessus de mes forces.

Je forçais ici et là des monosyllabes de type « Hn » pour faire illusion. Quelques mots concis faisaient également l'affaire, histoire de varier les plaisirs, la majeure partie de mon cerveau occupée à quelque chose de constructif, tandis qu'une infime section était consacrée à ces répliques laconiques. 80 % du temps Futi ne se rendait compte de rien, comme maintenant. Pas envie de faire le moindre effort pour dissimuler à quel point sa seule existence était une plaie et une abomination non plus.

Intra-muros, les soupirs n'en finissaient plus de siffler. Ryuuku n'aurait pas le temps de consigner mon nom dans le death note : l'ennui allait me consumer jusqu'à l'os, me bouffer jusqu'à la dernière molécule. À se demander si les shinigamis n'avaient pas été humains autrefois.

Après tout, n'étais-je pas Dieu ?

Pourtant, l'inattendu se profila au sein de cette mélasse de décrépitude intellectuelle, un accroc, un choc. Focalisation totale. Futi bavardait quarks. Choquant. Conseil de Ryuuga ? Bonne surprise... sauf qu'il n'avait aucune idée de ce dont il parlait. Tentative inutile donc, et retour à ma contemplation vide, non sans un petit sarcasme pour la route. « Essaye la théorie des cordes, la prochaine fois.

- La... quoi ? C'est intéressant comme machin ? Un rapport avec l'escalade ? Ou alors c'est une manière de faire sécher le linge pas vrai ? Je suis sûr que c'est ça, hein ? »

Envie tiraillante de poser la joue sur la surface fraîche, de m'affaler, dormir. Fuir ce prodige d'imbécillité par tous les moyens possibles. Sauf que je ne pouvais pas m'échapper, impossible. À n'en pas douter, Futi était une forme de torture sur mesure, choisie spécialement par un détective sadique et déloyal.

Statique et morne, je fixai un point quelque part, n'importe où. Tout plutôt que les deux personnes qui me faisaient face. Mes yeux en croisèrent d'autres, contact bref. Les billes café cerclées de métal vite occultées sous une frange. Je guettais discrètement, intrigué. La jeune fille patienta cinq minutes et releva la tête, l'éclat blanc des dents qui mordillaient ses lèvres à peine visible. De toute évidence, je n'étais pas celui qu'elle observait. Intrigant.

Scène analogue deux jours après. Quelques « amis » lisaient le journal à voix haute, commentant le silence de Kira face à la provocation des médias. Les hypothèses allaient bon train, même absent de la scène Kira faisait les gros titres. Jubilatoire. Ryuuga appréciait beaucoup moins la situation, son visage acéré ne me lâchait pas. « Qu'en penses-tu, Yagami-kun ? Une proposition à soumettre ? »

Je haussai une épaule. « Comment savoir ?

- Inutile de faire le modeste, tu es parfaitement capable de comprendre le fonctionnement de sa pensée, j'en suis persuadé.

- Tout autant que toi, sauf que tu oublies une chose : je ne suis pas un tueur en série.

- Kira non plus ne se considère pas comme un tueur en série. Corrélation ? »

Rictus railleur, miroir du sien. « Ton argumentaire me souffle par sa pertinence et je n'ai pas la moindre idée de la manière dont Kira se représente lui-même. Au lieu de construire des raisonnements vaseux, tu ne devrais pas te concentrer sur ton enquête ?

- Précisément ce que je fais. Tu es toujours suspect et ce n'est pas avec ton comportement que mes soupçons vont retomber. »

Je fronçai les sourcils : « Mon comportement ?

- Ton absentéisme intellectuel aussi récurrent que déplaisant. »

Oh, ça tu l'as bien cherché.

Un mouvement attira mon attention au fond de la salle. Kyoko Kagibari, selon mes sources. Toujours aussi petite et menue, toujours cachée derrière ses lunettes, toujours épiant Ryuuga, la lueur de ses iris plus parlante que n'importe quel mot. Ce dernier arracha ses pieds des baskets miteuses et les posa sur le rebord de la chaise, inconscient du regard de la jeune fille.


Je choisis de verser dans la provocation gentillette pour vérifier si mon « absentéisme » le rendait réellement mécontent : malgré l'avertissement, mon humeur ne s'inversait pas le moins du monde. Le contraire, en fait, je passais un temps bien plus conséquent avec mes « amis » de l'université. Pas de façon excessive, plutôt du cinquante cinquante. Les rares fois où je plantais Ryuuga, l'irritation qui transparaissait légèrement sous l'armure de ses traits lisses était on ne peut plus réjouissante, vraiment. Il perdait des chances de me cuisiner et il ne pouvait pas y faire grand-chose, se socialiser étant une attitude entièrement normale.

En définitive, le tout se solda d'une basse vengeance. « Demain après-midi pendant nos trois heures de libre j'ai proposé à nos binômes d'exposé de venir pour s'avancer un peu. Ils ont déjà accepté et j'ai dit que tu venais, vu que tu es disponible selon ton emploi du temps. »

Sale enfoiré.


L'heure fatidique. Derrière la porte : Ringo, Futi et Ryuuga, ensemble, pendant trois heures. Un avant-goût des cercles de l'Enfer. Ryuuku ricana. « Bon courage. »

Je décontractai mes trapèzes, m'accordai une profonde inspiration.

Futi n'était pas encore arrivé. Est-ce que je devais m'en réjouir ? Les deux autres étaient au rendez-vous et là encore il n'y avait pas motif à s'illuminer. Je n'accordai qu'un coup d'œil acide à Ryuuga en guise de salutation et me détournai avec dédain, juste à temps pour réceptionner Ringo. Elle s'enroula autour de mon corps, serpentine de coton et de boucles rousses.

Son foutu patchouli me souleva immanquablement l'estomac, mes mains sur sa taille la forcèrent à s'écarter. Geste doux mais sans équivoque. Elle ronchonna comme une gamine capricieuse. « Mais on s'est presque pas vus depuis au moins quatre jours. C'est trop trop naze !

- Je sais, mais nous ne sommes pas ici pour nous amuser, tu ne voudrais pas compromettre le travail de Ryuuga ? »

Sa petite bouche laquée de paillettes se fit moue pincée. Elle secoua la tête. Non, elle ne voulait pas. Bien. Mais dès que je pris place, elle colla sa chaise et envahit l'assise, son flanc posé contre le mien. J'enfermai l'agacement dans ma poitrine. La cause de son attitude plus gluante qu'un mariage incongru natto porridge aisément compréhensible. Elle était verte de jalousie, mon éloignement contigu d'un rapprochement envers Takada.

Je surpris Ryuuga et ses yeux coupants ancrés sur la zone de contact entre la jeune fille et moi. À quoi pensait-il ? Il se racla la gorge pour interrompre Ringo lancée dans un bavardage quelconque. « Ne t'inquiète pas, Yagami-kun, Futi a certifié qu'il serait là, quitte à ramper et avancer à coups de dents si nécessaire.

- Je n'en doute pas une seconde, Ryu. »

Ringo gloussa, preuve qu'elle n'avait pas saisi « Ahhh c'est tout choupi ! Et toi, Ryuuga, tu l'appelles comment ? – Elle se pencha en avant, avide de détails – Mimi-kun ? »

La mine de mon crayon se broya sur le papier.

« Excellente idée. » approuva le détective autoproclamé, air sadique à l'appui. « Merci beaucoup, Ringo-chan.

- À ton service » Elle en roucoulait la dinde. Affectant un calme maîtrisé, je sortis mes notes en silence. La potiche plus maquillée qu'une voiture volée n'allait plus m'ennuyer bien longtemps et je savais exactement comment faire sans éveiller les soupçons.

Ma patience se fissurait lentement, saturée par les nuisibles. Le deuxième champion toute catégorie en pollution fit d'ailleurs son entrée, enseveli sous une pile de feuilles. « L'imprimante était peu coopérative » s'excusa-t-il, la tour entre ses bras vacillante, l'écroulement imminent. Par miracle, il parvint à la table sans accident notoire. Sa cargaison lâchée avec pertes et fracas dévala le bois recomposé sur toute la longueur. « Ouf. C'était lourd.

- Visiblement. – J'attrapai une feuille – Qu'est-ce que c'est ?

- Bah une illustration ! »

Je n'avais pas été assez clair, semblait-il. Hors de question d'intégrer le photomontage d'un troubadour jouant avec un couvercle de poubelle à l'effigie Facebook dans l'exposé. Je passai une main lasse sur mon front. « Et elles sont toutes dans ce ...style ?

- Yep ! J'ai fait bien attention. »

Seigneur. Il avait l'air excessivement content de lui en plus.

Pantelant et luisant de sueur, il s'affaissa sur le premier siège venu. Ses boutons étaient particulièrement infectés ces derniers temps, petits volcans jaunes de pus.

Pendant quelques minutes, il n'y eut pas un bruit, jusqu'à ce que Ringo bondisse sur ses pieds. « Je sais, j'en ai un autre ! Yayami-kun !

- Décidément, tu as un don pour les surnoms, ma chère Ringo. » renchérit Ryuuga.

Bruit sec. L'autre mine brisée net.

« Roh, tu devrais vraiment faire attention, Raito. » Elle éparpilla les miettes anthracite d'un revers de main. Je lui rendis un sourire totalement hypocrite, snobant le shinigami qui commençait à s'agiter dans un coin.

Les choses dégénérèrent sérieusement vers la fin des heures imparties. Ryuuku, à bout, se trémoussait autour de la table dans des positions physiquement impossibles, affichant des mimiques toutes plus douteuses les unes que les autres. Pour sa part, Ringo ne cessait de s'aplatir et de se comprimer contre moi, promenant ses ongles vernis partout où la décence le permettait. Futi m'accaparait avec ses questions imbéciles et ses propositions saugrenues. Son acharnement à vouloir caser des images à tout bout de champ me portait sérieusement sur les nerfs. Il y avait matière, mais si au moins il les choisissait avec un minimum d'esthétisme ou de rapport au sujet... Il plaidait systématiquement en faveur de drones déguisés en tonneaux d'hydromel ou pour des magazines découpés mentionnant entre autres perles du n'importe quoi : Guenièvre et Lancelot, ou la quête mirifique de Barbie.

Mon calme s'étiolait dangereusement et Ryuuga profitait allègrement du spectacle, confortablement installé. Oh que oui, il avait l'air très à son aise. Goutte d'eau sur l'inondation : Ryuuku décida de s'arrêter derrière lui, sautillant sur place pour enrouler le genou droit autour de son cou, attraper sa cheville avec la main opposée avant de se contorsionner en arrière afin de que sa tête se retrouve à la place de la jambe droite. Là-dessus, il m'offrit une interprétation très personnelle d'une demi-douzaine de titres de Nirvana.

Je fermai les yeux une seconde. De toute évidence, il n'avait pas l'oreille musicale.

Comment de tels miaulements étaient-ils possibles ? Ces hurlements rauques n'avaient strictement rien d'humain, à mi-chemin entre les dérapages d'une tronçonneuse sur un tableau noir et l'agonie d'une harpe électrique écartelée par un tracteur en montée. Je m'efforçai de tenir, de respirer calmement. Lorsque Ryuuku, passé au répertoire anglophone de Céline Dion, fit le poirier en se dandinant... ce fut trop. « Je vais ouvrir une fenêtre. »

Je profitai du prétexte pour décharger un regard électrifié sur le dieu de la Mort. Ryuuga me fixa d'un air perplexe. Je levai les yeux au plafond, autant pour l'un que pour l'autre. Le message était clair pour le plus décédé des deux.

Va jouer ailleurs.

« Pfff pas marrant. » râla le shinigami.

Va. Jouer. Ailleurs.

Il grimaça et se déplaça vers la sortie, lentement, bras ballants pour manifester son mécontentement. Mécontent, il pouvait l'être, à partir de maintenant plus de pommes jusqu'à nouvel ordre. Je maudis son dos squelettique une dernière fois, ignorant l'expression perplexe du détective qui ne pouvait pas comprendre ce que je regardais. Qu'il cherche, grand bien lui fasse.

Très bien, à mon tour. Il était temps de s'amuser un peu, de passer à la vitesse supérieure. Deux semaines et demie que Kira faisait profil bas. Ce soir, les médias allaient s'en donner à cœur joie. Par ailleurs, un petit ménage de printemps s'imposait. Se débarrasser des pions de Ryuuga étape par étape : d'abord Ringo, Futi serait prévu pour plus tard. Ne pas se précipiter. Le détective saurait également apprécier un petit cadeau de mon cru.

Je retins Ringo par la main une fois les deux autres partis.

« Raito-kun ?

- J'aimerais te demander quelque chose.

- Oui ?

- Ne le dis pas à Ryuuga, mais je crois qu'une étudiante l'apprécie énormément. Elle s'appelle Kyoko Kagibori, elle fait partie de notre promotion.

- Ah, elle est gentille ?

- Très. Tu voudrais bien l'aider un peu ? Elle n'osera jamais tenter sa chance sans toi. »

Ringo frappa dans ses mains, lumineuse « Tu veux dire, l'aider à s'habiller, lui donner des conseils maquillage et ce genre de trucs ?

- Exactement. Tu pourrais faire ça ? Tu es une experte dans le domaine, la meilleure que je connaisse.

- Tu le penses vraiment ? Ohh j'ai toujours rêvé d'être conseillère shopping. Tu peux compter sur moi ! »

Une bonne chose de faite, Ringo allait être occupée un moment avec Kyoko, laissant l'espace libre pour Takada. Au moins, cette fille-là ne gloussait pas pour un oui ou pour un non et savait utiliser sa matière grise. L'élection Miss Todai avait lieu début mai, soit mercredi prochain. Parfait archétype de la beauté japonaise traditionnelle, la victoire de Takada ne faisait pratiquement aucun doute. Approfondir notre relation aurait l'avantage conséquent de contenir la propension de Ringo à la contiguïté physique voire de l'évincer définitivement.


Toute la famille était réunie dans le salon pour dîner, le poste en sourdine dispersait les publicités précédant le journal. Sous ma tranquillité, je surveillai l'heure du coin de l'œil. Ça ne devrait plus tarder, l'excitation invisible sous la façade.

Ma mère apporta les trois plats d'accompagnement conventionnels et envoya Sayu débarrasser les bols de soupe. Je commençai tout juste le service du poisson cuisiné en Teriaky quand le journal débuta. Kira à la une, j'avais tout fait pour.

Mon père se tourna immédiatement vers l'écran. « Monte le volume, Raito ! »

Flash spécial. Un bien étrange événement s'est produit, portant sans le moindre doute possible la signature du très controversé Kira. Ce soir à 19 heures précises, dix-neuf juges sont décédés de crise cardiaque aux quatre coins du pays. Chacun a laissé derrière lui un étrange texte à trous dont la longueur varie sensiblement d'une victime à l'autre. La question que nous pouvons nous poser est : pourquoi ? Kira nous donne peut-être la réponse à travers les deux juges Shimitzu et Miura.

La caméra délaissa la présentatrice, diffusant les images de murs ornés de lettres sanguines. « La pourriture suinte. » et « Kira est la seule justice. »

Grâce à ces indices, nous pensons que les textes à trous sont les confessions des crimes commis par ces éminents membres de nos tribunaux. Une théorie a été avancée quant aux deux juges Shimitzu et Miura, respectivement juges de la Cour Suprême et d'une Haute Cour. Certains spécialistes y ont vu là une indication, les dix-neuf victimes étant toutes issues de ces deux instances. Toutefois, l'heure de la mort, identique dans tous les cas, démantèle l'hypothèse, selon ces mêmes spécialistes.

Ils agissaient selon mes prévisions, ne voyaient que ce que j'avais voulu montrer : un fragment. Ils se contentaient du lisible, du sens premier inscrit sur les murs, découragés par le manque d'ordre apparent. Il y avait un ordre évidemment, sauf que l'ensemble du tableau n'était destiné qu'à une seule personne, la seule qui le méritait. Une petite combinaison de chiffres, pas insurmontable mais suffisamment difficile pour que la majorité passe à côté, déjà rassasiée. L n'allait vraiment pas apprécier l'avertissement. J'espère que tu aimes jouer.

[…] Ces meurtres consécutifs seraient donc perpétrés afin de montrer au grand public le vrai visage de ces hommes et de ces femmes en lesquels nous avons placé notre confiance, nous, citoyens, et qui trahissent leurs serments d'intégrité. La police commence déjà à étudier les derniers mots de nos feus juges. Que trouveront-ils ? […]

Des scoops comme s'il en pleuvait, ma chère journaliste, avec conséquences immédiates : asphyxie et dévalorisation des services de police et de Justice, défiance carabinée de la population et j'en passai. Conséquences temporaires, certes, mais impossible d'effacer les faits et les faits étaient là, sous les yeux du Japon tout entier. J'exultai, l'expression de L devait valoir de l'or. Ma main ne trembla pas une seule seconde alors que j'achevai le service, pas le moindre grain de riz ou tache de sauce sur la nappe. Gestes rapides et précis, comme à mon habitude. Soichiro m'observa une seconde, ne décela rien derrière mon visage plat.

Kira monte d'un cran dans sa folie meurtrière, jusqu'où l'escalade de la violence ? Jusqu'où Kira va-t-il aller ? Dans ce monde où la corruption règne jusqu'au cœur même de notre société, à qui devrions-nous accorder notre confiance ? Est-ce que les autorités en sont vraiment dignes ?

Une autre journaliste interrogea un homme, militant Kira.

« Z'avez-vu ? Moi je refuse de vivre dans ce pays pourri.

- N'est-ce pas aller un peu vite en besogne ? Les textes à trous n'ont pas été complétés pour l'heure et rien n'indique que les informations qu'ils peuvent receler soient fiables ou encore qu'il s'agisse effectivement d'aveux.

- N'importe quoi, bien sûr que oui, Il tue pas sans raison. Toutes ces ordures l'ont amplement mérité. C'était beau, inattendu. Kira dans toute sa gloire -

Pâle, mon père changea de chaîne, la voix nasillarde de l'interviewé sciée net. Il se leva, fit les cent pas, fulminant de colère et d'impuissance. Sonnerie stridente. Il décrocha. « Comment est-ce possible ? Comment Kira a pu entrer si loin dans le système pour tuer des juges ? Bon sang, c'est pas croyable ! »

Assez simplement, en réalité. Les secrétaires et les greffières, de vraies bavardes, au courant de toutes les rumeurs, de tous les ouï-dire : quand elles-mêmes n'en sont pas les sources, elles se font la joie d'en cancaner. À n'en pas douter, elles sont les âmes des tribunaux. Il suffisait ensuite de croiser minutieusement les informations et les témoins, de traquer la véracité dans la fiction. Il m'avait fallu du temps, mais j'étais tombé sur de drôles de choses, et les plus invraisemblables n'étaient pas toujours inventées. Soichiro tempêta de long en large et passa la majeure partie de la soirée au téléphone.

À quatre heures trente-cinq du matin, une alerte mail teinta sur mon ordinateur, resté allumé par mégarde.

Bonsoir, Yagami-kun, j'espère ne pas te réveiller. Que penses-tu d'un match de tennis, aujourd'hui ? J'ai entendu dire que tu étais doué.

Ryuuga.

PS : Toutes tentatives pour retracer l'origine de ce mail seront aussi grossières qu'inutiles.


Thirst ༺


Sale petit enfoiré.

L'ambiance au QG était digne d'une fourmilière. Chacun recherchait sur son ordinateur des informations sur les juges, Matsuda se brûlait avec son café, Mogi demeurait silencieux et discipliné.

Je restai assis dans mon fauteuil, le regard fixé sur la télévision qui vomissait des flots ininterrompus d'imbécilités.

Kira avait préparé sa vengeance. Cette fois, je ne pourrai pas innocenter les victimes. Pas dix-neuf. Et ces messages muraux n'étaient pas sans rappeler ses précédents. Peut-être ne fallait-il rien y voir en termes de sens caché. Si c'était pour apprendre que les shinigamis ne mangent que des pommes, franchement, j'avais mieux à faire. Mais une réplique de cette ampleur, je ne m'y attendais pas vraiment. Il était habile.

L'opinion publique raillait déjà suffisamment la police, je n'avais pas besoin qu'en plus l'institution judiciaire en fasse aussi les frais. Il n'avait pas réellement tué ces juges, il avait mis le doigt sur un système faillible. Ce qui confirmait mon opinion de son fonctionnement ; seul quelqu'un d'irrémédiablement puéril pouvait vouloir la perfection et l'exiger d'êtres humains. Mais avec des magistrats véreux jugés et condamnés, Kira affirmait son autorité et sa volonté d'une Justice immaculée, droite et intègre. Ne seraient-ce les milliers de morts qui salissaient ses mains, nous aurions pu bien nous entendre.

Aizawa criait au téléphone, en communication stérile avec Yagami père. Oui, oui, on sait, c'est pas bien, les médias sont des méchants. Je n'avais pas osé leur faire remarquer que les informations avaient filtré de manière certaine de la police. Leur effervescence était particulièrement désagréable alors que j'avais besoin de me concentrer pour préparer ma réponse. Kira voulait très visiblement jouer avec mes nerfs, me mettre échec et mat, et réfléchir à mon prochain mouvement au sein de cette agitation était assez handicapant.

« L, mais enfin, qu'est-ce qu'il se passe ?

- Visiblement, des juges sont morts, Kira s'exprime, les télévisions sont dirigées par des abrutis congénitaux, et les policiers de la cellule d'enquête japonaise sont aussi déconcertés que le reste des civils. Brillant, vraiment. »

Une grimace déforma le visage d'Ide, et il fit demi-tour, recommençant à taper frénétiquement sur son ordinateur, au bord de la panique. Voilà tout ce qu'il restait de la glorieuse police japonaise. Une poignée d'acharnés inconscients et inutiles, incapables d'intégrer l'ordre de m'appeler par un pseudonyme. Des boulets. Si Kira voulait une démonstration du caractère irrécupérable de l'Homme, il ferait bien de venir faire un tour dans mon QG.

Peut-être que si Raito était là, je m'ennuierais moins. Quelqu'un à qui parler... avec qui vraiment dialoguer.

« Ryuzaki, le ministre de la Justice sur la ligne 3. »

La soirée allait être longue et fatigante. Je pris un cookie.

Une dizaine de minutes suffit pour que j'aie sur mes écrans l'intégralité des éléments concernant les dix-neuf morts de dix-neuf heures. Dix-neuf textes à trous, deux messages muraux. « Kira est la seule justice. » Orgueilleux. Je représentais la Justice, moi, L. Lorsque les esprits seraient refroidis, tous s'en rendraient compte, et arrêteraient de m'exhorter à faire une apparition télévisée.

« La pourriture suinte. » Charmant. Curieusement, cette affirmation me faisait penser à un visage constellé de boutons blanchâtres. Association d'idées malheureuse. Un message caché dans ces deux courtes phrases me paraissait peu probable. Enfin, les sociopathes sanguinaires semblaient se passer le mot pour me faire jouer à ce genre de petits jeux. Mots croisés, énigmes, codes... leur difficulté révélait bien souvent le niveau de leur auteur. Et une énigme à dix-neuf morts se plaçait plutôt bien dans mon échelle des jeux sordides.

« Heeey, L, il y a un code ? Il dit quoi ? » Soupir. Sans le gazouillis de Matsuda, mon esprit serait peut-être plus clair. Je me retins de lever les yeux au ciel. Le pauvre pourrait se révéler d'une quelconque utilité dans le futur, avec un peu de chance.

Les lettres tournaient sur des dizaines de feuilles épinglées sur la totalité des murs. Je barrai inlassablement des propositions inexactes, en gribouillai d'autres dans des coins. Rien n'allait. Les policiers s'étaient endormis depuis longtemps, généralement à l'endroit où ils travaillaient. Mogi aurait la joue imprimée façon clavier le lendemain matin. La frustration et l'excitation se succédaient dans mon esprit. N'y avait-il donc rien, dans ces messages que ce qui était apparent ?

Sur les écrans, narquois, des messages anti-L fleurissant partout sur le net. Forcément, j'étais l'incarnation de la lutte contre Kira. Les informations japonaises étaient depuis peu relayées un peu partout dans le monde ; le regard universel braqué sur le jeu entre la Justice et l'anarchie absolue, le terrorisme vengeur. Sur les réseaux sociaux, des appels aux manifestations émergeaient. C'était à Watari de régler ce genre de problèmes, mais l'ampleur du phénomène de défiance à l'égard des gouvernements risquait de devenir rapidement problématique.

Vers le creux de la nuit, entre quelques tranches d'orange confite, je m'acharnais toujours. Les lettres étaient torturées pour livrer un secret hypothétique. Toute la difficulté du programme, ne surtout pas voir quelque chose là où il n'y avait rien.

Dans le silence nocturne, j'avais enfin le loisir de déployer mes réflexions sans rencontrer de parasites auditifs ou visuels. Intégrer Raito à l'enquête était une envie qui s'ancrait de plus en plus. Son contact n'augmentait ni ne diminuait mes soupçons à son égard. Il était tellement soucieux de préserver chaque parcelle de son image de toute tache, tellement précautionneux dans tout ce qu'il faisait... si je devais être honnête – ce qui impliquait de ne jamais l'exprimer à vois haute – sa capacité à supporter voire rechercher le contact des autres étudiants me semblait étrange. Il était trop au-dessus de leur niveau pour pouvoir trouver une quelconque stimulation dans ces échanges. Ou alors il s'y était accoutumé, par la force des choses, alors que moi, j'avais Watari et la solitude qui me sauvegardaient des masses grouillantes de la plèbe.

Raito, une énigme en lui-même. Un Kira potentiel, un ennemi à ma hauteur. Enfin. Je m'ennuyais tellement, le reste du temps. Autant profiter de cet autre humain intéressant pour s'amuser et jouer. À toutes sortes de jeux.

Je jetai un regard vers la fenêtre. Quelque part, là dehors, Kira dormait très probablement. Faire dodo pour être en forme à l'école le lendemain... Mes doigts partirent à la rencontre du clavier de mon portable. Rapide intrusion dans l'ordinateur bien connu, toujours aussi propre. Rédaction rapide d'un mail, à peine ironique.

Réveille-toi, Raito.


Aux premières lueurs de l'aube, le soleil finit par réveiller les dormeurs.

Entre croissants pur beurre et confiture pur sucre, ils semblaient surpris de me voir dans une tenue légèrement différente de l'habituelle, mais ne dirent pas un mot.

Jouer au tennis avec mes vêtements normaux aurait été m'handicaper. Pour une fois, j'avais emprisonné mes pauvres pieds dans des chaussures de sport neuves, et enfilé un pantalon qui ne traînait pas par terre. J'aurais eu l'air fin, à tomber pour cause de lacets défaits ou de jean trop long.

« Ryuzaki, vous n'allez pas continuer à travailler sur les messages ? C'est urgent... »

Je fixai l'impudent quelques secondes. Il baissa la tête.


Par un miracle quelconque, aucun parasite ne nous avait trouvés, et Raito et moi nous dirigions vers le court sans être importunés.

« Je ne savais pas que tu jouais au tennis, Ryuuga. Tu m'as dit être au courant de mon niveau ; tu es sûr de vouloir jouer avec moi ?

- Ne t'en fais pas, j'ai été champion chez les juniors en Angleterre. » Léger blanc dans la conversation. Pensait-il cela impossible venant de moi, ou calculait-il le risque qu'une question à ce sujet augmentât mes soupçons ?

« Tu as grandi en Angleterre, Ryuuga ?

- J'y ai habité pendant cinq ans, mais ne t'inquiète pas, ce n'est pas le genre d'information qui pourrait amener Kira à découvrir des informations sur L. »

Il sortit sa raquette de son étui, comme s'il comptait s'en servir pour me faire regretter mes accusations à peine voilées. Mais ce genre de comportement aurait été en contradiction avec sa maîtrise parfaite de ses moindres gestes.

Le court était libre, l'avertissement placardé sur les grilles inutile. Réalisé en Rebound Ace, surface rapide mais fatigante physiquement. J'avais bien fait de prendre des chaussures adaptées. Courir pieds nus là-dessus ne devait pas être confortable. « Un match en un set. Le premier qui marque six jeux a gagné. Ça te convient ?

- Très bien. »

Je dictais mes règles, me plaçant d'ores-et-déjà comme le meneur de cette confrontation. Certes, jouer au tennis était courant entre amis, mais là, il s'agissait d'un affrontement, qui ne laisserait pas la place à d'autres personnes d'intervenir.

Le terrain traversé, je me retournai, face à Raito. Il était prêt, campé sur ses appuis, penché en avant. Que pensait-il de cette situation ? Que j'allais m'en servir pour évaluer son comportement, le rapprocher de Kira ? Qu'une envie de gagner trop prononcée serait suspecte ? Mais son ambition sociale suffisait à me dire qu'il n'aimait pas perdre, comme c'était le cas pour beaucoup de personnes – la tradition compétitrice des japonais accentuait encore cette lutte acharnée. Non, jouer me permettrait surtout de me mesurer à lui sur un nouveau terrain, d'évacuer le stress.

Je lançai la balle en l'air. Moi aussi, j'aimais gagner. Elle fila, rapide, frappa le sol et alla s'écraser contre le grillage derrière mon adversaire. Il avait écarquillé les yeux, ne s'attendant visiblement pas à ça de la part de quelqu'un comme moi. Je repris une balle.

« 15 – 0.

- Eh, Ryuuga, pour un match entre amis, tu attaques fort, là.

- Pour gagner, il faut prendre les devants. »

Petit à petit, il s'était décidé à jouer pour remporter la victoire, son jeu plus incisif et audacieux répondant à mes provocations. La sueur coulait sur nos visages et collait nos vêtements. Ses mollets fins frémissaient de fatigue et d'adrénaline. Le sifflement des balles échangées emplissait l'air.

Puis, il décida de sortir de sa défense, courut jusqu'au filet et réussit à placer son coup. J'eus beau m'étirer pour tenter de l'intercepter, le projectile frappa le sol et partit tinter contre le grillage.

J'avais perdu. Dure réalité.

Sur son visage, du soulagement et de la fierté. Ravi d'avoir vu sa hardiesse couronnée de succès.

« Tu es fort... j'ai perdu. »

Respect des conventions, nos mains se serrèrent au-dessus du filet. Contact honni, moite et chaud.

« Pour tout te dire, il y a longtemps que je n'avais pas joué sérieusement. Tu as encore un bon niveau, Ryuuga. »

Autour de nous, quelques applaudissements se faisaient entendre. Notre prestation avait attiré les regards. Parmi les étudiants, Futi semblait en pâmoison, et Ringo, tenant le bras d'une autre fille rougissante, nous faisait de grands signes. Pendant les minutes où nous avions joué, j'en avais presque oublié cette masse grouillante et infinie d'imbéciles.

« Il faudra que tu m'accordes une revanche un de ces jours, Yagami-kun.

- Ce sera un plaisir. »

Dans son sourire, la certitude de gagner une nouvelle fois, arrogance du roi sûr de son pouvoir après avoir gagné une bataille. Qu'il savoure, je finirais par remporter la victoire finale, en le confondant en tant que Kira et en l'envoyant à la chaise électrique.

À la sortie, comme un piège devant un terrier de renard, un comité d'accueil nous attendait. Trois splendides spécimens d'êtres humains, d'une banalité affligeante. Je n'étais vraiment pas d'humeur à supporter les jérémiades de Futi et Ringo. La troisième roue du carrosse n'avait pas l'air très dégourdie non plus, cramoisie derrière son maquillage maladroit et ses lunettes insipides. Pitié, entre la mort des juges la veille et ma défaite au tennis, je n'avais vraiment pas envie de devoir supporter des conversations en plus.

« Hey, Ryuuga, il faut trop que je te présente Kyoko ! Je suis sûre que vous avez plein de trucs en commun. »

Pitié... pas aujourd'hui. Futi, semblant soudain mal à l'aise, ouvrit la bouche à son tour, pour mon plus grand malheur. « Hum, Ryu, je voulais t'inviter à boire un verre avec moi, si tu n'as rien de mieux à faire, bien sûr.

- Heeee ? Ah non, il va aller boire un thé avec Kyoko-chan, c'est sûr!

- Hum, Ringo-chan, s'il te plaît, je ne veux pas gêner... »

Dilemme. Être ou ne pas être sociable ? Continuer de jouer avec ces pions, ou les éliminer de la partie ? Leurs cris suraigus m'agaçaient prodigieusement, et pour une fois, je ne cachais pas mon exaspération. Il était temps de cesser de m'encombrer à tous les niveaux.

« Isôrû, Futi. Tentez de vous concentrer pendant quelques secondes, que je n'aie pas à me répéter, j'ai horreur de ça. Il serait temps que vous intégriez, si vous en êtes capables, que votre présence est horripilante. Ce n'est pas de votre faute, mais je vous serais reconnaissant de me laisser un espace vital vierge de votre médiocrité irrécupérable. Maintenant, allez jouer ailleurs. »

Ils avaient l'air d'oisillons dépenaillés, soufflés hors de leur nid de tendresse. Mais je n'étais pas tendre. Raito ne disait rien, peut-être étonné que je dise ce qu'il pensait depuis si longtemps. Moi, cher ami, je n'ai pas d'identité sociale à préserver, pas de rôle de fils prodigue et d'élève modèle à jouer.

Les yeux pleins de larmes, la fausse rousse tenta de me gifler en criant des insultes enfantines incompréhensibles. Manque de chance pour elle, on n'était pas meilleur détective du monde sans pouvoir anticiper une crise de colère d'une gamine pareille. Par précaution, je gardais son poignet dans ma main quelques secondes, attendant qu'elle pleure en baissant la tête pour la relâcher. Une sonnerie stridente interrompit le moment. Appel de Watari. Urgence. Je me détournais, laissant les petits étudiants panser leurs plaies. « Oui.

- Nous avons un problème. Il y a eu une explosion dans la rue, attentat. Un homme hurlant « Gloire à Kira » a été aperçu, pas intercepté. Plusieurs morts.

- Contre moi ?

- Probablement. Matsuda venait de sortir, il était peut-être suivi. J'ai déjà prévu d'autres endroits. Restons-nous à Tokyo ? » Je jetais un regard rapide à Yagami, qui essuyait les torrents de larmes de Ringo. Le pauvre, je l'aurais presque plaint. Depuis que je l'observais, mes soupçons restaient stables. Le laisser quelques jours ne paraissait pas trop risqué. Mais si c'était ce qu'il voulait... voire ce qu'il avait orchestré, en manipulant une victime comme Kira semblait pouvoir le faire...

« Ryuzaki ?

- Non. Je rentre. »

Stratagème pour m'éloigner ou non, je n'allais pas rester dans un endroit trop dangereux pour moi. Si Matsuda s'était fait repérer – cet abruti allait m'entendre – il y avait un risque pour que les fanatiques pro-Kira connaissent mon visage et mes déplacements. Mieux valait lâcher la bride à Kira que de mourir. Sans moi, les chances de l'arrêter étaient proches du néant.

La communication coupée, je revins vers le petit groupe.

« Yagami-kun, j'ai un impératif. On se revoit plus tard. »

Sa réponse fut noyée sous un flot d'insultes et de menaces que je pris plaisir à ignorer en quittant le campus.


En fin d'après-midi, Watari et moi arrivions à l'aéroport de Gimpo. Séoul était un choix sensé de repli, assez proche du Japon par les airs et assez connecté pour rester au fait des dernières nouvelles. Seul inconvénient, la pluie. J'avais laissé les inspecteurs japonais chez eux. Les emmener aurait été trop voyant et encombrant. Je ne leur avais d'ailleurs pas dit où j'allais, par mesure de précaution supplémentaire.

Le nouveau QG temporaire était douillet, dans des tons verts et bois. Très mignon, parfait pour deux semaines de tranquillité. Les grandes baies vitrées donnant sur un parc étaient appréciables, au même titre que les lumières tamisées qui resteraient allumées de longues nuits.

Rapidement, je retrouvais mon fonctionnement normal, entre sucre, silence et réflexion. Il me restait à démêler toutes les possibilités des dix-neuf juges assassinés. Les pages noircies et les écrans couverts d'hypothèses s'accumulèrent rapidement, au point d'envahir le sol et les meubles, en une nouvelle tapisserie. Les pistes étaient nombreuses, beaucoup conduisaient à des impasses. Trouver des mots isolés en étirant les lettres et les chiffres en tous sens n'avait aucun intérêt, à moins que Kira ne souhaite parler de dauphins, de chipolatas ou d'érable rouge.

C'est à l'aube du second jour que je trouvais enfin quelque chose d'intéressant.

Six juges de la Cour Suprême. Treize de la Haute Cour. Mettant de côté les données ''trois femmes, seize hommes'', ''quinze mariés, quatre célibataires'', ''treize est le sixième plus petit nombre premier'', ''treize est un nombre étoilé à six branches de rang deux'', ''treize porte malheur'', ''six est à la fois l'harmonie en numérologie et le 666 le chiffre de la bête dans l'Apocalypse de St-Jean'', il restait un élément intéressant.

Huit sur le total étaient en plein milieu de leur carrière, onze sur la fin. Pour la Haute Cour, quatre en exercice, neuf proches de la retraite. Pour la Suprême, deux en fin de mandat. Quatre plus neuf, quatre plus deux. Si le quatre, le carré, est garant de l'équilibre, on obtient quarante-neuf et quarante-deux. Pour ce dernier, je voyais mal Kira faire référence au Guide du voyageur galactique de Douglas Adams, et à la fameuse Grande Question sur la Vie, l'Univers et le Reste. Par contre, complexifier le jeu et mêler les lettres au jeu de chiffres était plus proche de son fonctionnement, ô combien perfectionné.

Hormis ces réflexions ludiques, je ne restais pas inactif. Mis à part les communications avec l'équipe, je surveillais d'autres suspects. Les télévisions japonaises pouvant être suivies partout ailleurs dans le monde, mon regard se portait sur le monde entier. Mais plus j'éliminai de pistes, plus mon esprit me ramenait vers un certain étudiant brillantissime.

« Ryuzaki, une part de clafoutis ? »

Le gâteau étrange, flan blanc jaune constellé de cerises rouges brillantes, était plutôt évocateur. Un sourire sadique fendit mon visage. Raito devait bien s'amuser, si Kuma et Ringo ne s'étaient pas détachés de sa compagnie. Enfin, depuis mon départ, Kira n'avait pas l'air d'avoir réellement bougé. Il n'était ni plus ni moins meurtrier qu'avant mon intervention dans la vie de Raito. Presque vexant.

Le soir du cinquième jour vit ma victoire incontestable sur le puzzle de lettres et de chiffres, après le génocide en règle opéré sur une vingtaine de yakgwa. Clairement, Kira était japonais, ou faisait tout pour qu'on le croie. Si je m'écoutais, je ferais enfermer Raito dans l'heure pour confirmer ma théorie, mais les instances gouvernementales n'apprécieraient clairement pas. Et pire, ce serait admettre que je ne pouvais pas trouver de preuve valable. Inacceptable. Surtout qu'il me menaçait de mort, comme l'attentat ayant eut lieu peu avant.

Quarante-neuf, « shiku ». Shiku, écraser. Shi, la mort, ku, début de kurushi, la souffrance.

Quarante-deux, « shini ». Shini, le cadavre.

Charmant avertissement. La mort de la Justice était souhaitée, et, par voie de fait, ma mort programmée. Dès que Kira le pourrait. Mais sans mon nom, il ne pouvait pas agir. Et personne au monde ne pouvait le trouver, je m'en étais assuré.

Je restais tout de même encore quelques jours ici, attendant la fin des mouvements de foule au Japon. Ces presque deux semaines étaient semblables à des vacances, après une telle période de côtoiement d'autres personnes que Watari. Certes, je dormais moins, mais j'avançais beaucoup plus vite, en n'ayant de compte à rendre que par mail, et personne pour traîner dans mes jambes ou m'assaillir de questions effarantes de naïveté.

À mon retour, j'apprécierais vraiment de pouvoir intégrer Raito à l'équipe, pour amener un souffle d'autonomie de travail et déléguer une partie de la surveillance des troupes à un deuxième génie.


Jeudi 13 mai. Bizarrement, j'étais certain d'avoir oublié quelque chose. Très étrange. Puis, sur les coups d'une heure du matin, ce fut l'illumination. Dans moins de dix heures, Ringo présenterait l'exposé, toute seule. J'avais presque envie de sauter dans un avion pour y être et assister au désastre. De toute façon, je rentrerais bientôt. En deux heures, je pouvais débarquer à Tokyo.

Dormir pendant le vol – depuis plus de cent heures sans fermer les yeux, j'avais le droit à un peu de repos – et être frais pour mon retour à la vie au Japon, entre collègues et suspect. Raito devait probablement dormir, pour avoir les traits reposés et les cheveux bien ordonnés à son réveil. Sept à huit heures toutes les nuits, comme recommandé par les instances médicales internationales.

Une vague de demi- jalousie me fit prendre mon téléphone, et composer un numéro, sourire aux lèvres. Je pris un biscuit et le trempai dans la crème dessert au praliné.

Première sonnerie.


Un commentaire pour les auteurs ? (qui ont toute une cargaison de chouquettes pour vous * _ *) Dans quelques chapitres, nous dirons adieu aux bancs de la fac ^^ A dans deux semaines !