Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.
Rating : M pour certains chapitres.
Voilà la suite, petits chanceux qui êtes en vacances (et courage chers compatriotes si, comme nous, ce n'est pas encore le cas !) Petit rappel sur la fin du dernier chapitre : L vient de rentrer au Japon (l'affaire des juges résolue) et s'amuse à composer le numéro de Raito quand celui-ci est gentiment en train de dormir ^^
Bonne lecture et merci pour toutes vos reviews !
Eru Wolf : XD Pas de soucis pour la méprise, tu es toute pardonnée et ne t'inquiètes pas tu n'es pas la seule ^^ Merci pour tous ces compliments absolument géniaux ! Et tu peux raconter ta vie dans les reviews si ça te fait plaisir, je trouve toujours ça amusant personnellement x) Vive les partisans de Raito ! Longue vie ! Tu es la première à le dire pour le moment, donc je te vénère (vu que c'est moi qui me charge de notre petit psychopathe xd) J'espère que cette suite ne déméritera pas à tes yeux.
Makubex : Alala si nous étions toutes L xd Après il ne va peut-être pas resté éveillé 100 heures d'affilé (il ira se cacher une heure par ci par là en disant "je travaille" mais nous on saura lol) Mais bon je suis personnellement pas un bon exemple du "tous comme L" vu que je dors assez peu ^^ Ne t'inquiètes surtouuuut pas, Raito va souffrir de bout en bout de la fic, mouhaha XD je suis d'accord je serai vraiment comique de le voir pêter un boulon en mode B, mais non ^^ Cela dit son comportement devrait te plaire dans quelques chapitres où il va vraiment le pêter ce câble (mais de manière toute contrôlée et voulue évidemment) ^^ Merci pour ton commentaire et ton enthousiasme ! Yaoi Power ;p
Akilina : Tant mieux, on ne va pas changer de style alors, s'il t'oblige à tout lire ;) La session L-touriste-à-la-fac va bientôt se terminer mais justement elle nous permet de poser un début de relation et quelques automatismes qu'ils ont l'un envers l'autre et de se cerner un peu mutuellement ^^ Contente qu'elle te plaise ! Pour cette histoire de tenue, tu peux bien évidemment dire quand quelque chose ne te plait pas, les reviews sont aussi là pour ça ^^ Il se trouve que dans le manga L ne change effectivement pas de tenue (sauf les chaussures, ce qui fait bien rire au passage vu la tête des pompes en question) mais pour des raisons pratiques il nous semble que c'est mieux. Jouer un match de tennis de haut niveau avec des vêtements bien trop larges il nous semble justement que c'est l'antithèse du confort pour l'amplitude et la liberté des mouvements, et pour la vitesse de déplacement (et en plus il peut se prendre les pieds dedans à tous moments xd) Pour les chaussures, jouer pieds nus c'est quand même douloureux, le terrain n'est pas un modèle de confort, et même sur du lisse et même si l'on a un peu l'habitude de marcher ainsi, imagine la force des appuis, le frottement dû à la vitesse sous la plante et au moindre accro sur le sol, les orteils trinquent xd Pour ces raisons là, entre autres (je menace d'écrire un pavé xd) nous avons donc préféré qu'il soit en tenue plus adaptée mais rassure-toi ce sera sans doute la seule fois :) Nous adorons autant que toi son ensemble informe et son style de combat :3
Pas de soucis, critique si tu as quelque chose à redire, n'hésite pas, ce n'est pas pour autant que nous ne prendrons en compte que cette partie de ton commentaire ^^ Nous prenons toujours tes compliments avec chaleur et beaucoup de plaisir, merci pour ta gentillesse et pour le temps que tu prends de nous écrire des commentaires longs et construits. Pour ce qui est du nombre de chapitres, tu vas être servie ! Nous en sommes à 14 (bouclé) et c'est très très looooin d'être terminé xd En espérant que le chapitre 5 te plaise !
Chapitre 5 :
Bon baiser de Russie
Quelque part, très loin, un bruit désagréable. Je me tournai à droite, à gauche. La stridulation s'agrippait, infiltrait la paroi cotonneuse de mon sommeil. Une sonnerie ? Une autre stridence, le mur se déchira. Mon téléphone, c'était mon téléphone. J'ouvris les paupières engluées de fatigue. Bordel.
Les chiffres de mon radio-réveil, perdus dans un nuage de brouillard vert, indiquaient quatre heures moins le quart. Putain. Je présentai mon dos à l'importun, étouffant des grommellements dans l'oreiller bien trop moelleux pour être délaissé. Ma main s'élança à tâtons sur la table de chevet et se referma sur une forme rectangulaire bien connue secouée de sursauts. Incapables de soutenir l'odieux rétroéclairage de l'écran, mes yeux se plissèrent douloureusement.
Si je décrochais, ce serait uniquement pour pousser l'emmerdeur au suicide en lui exposant point par point combien sa vie était merdique, combien il était seul, mal aimé et lui vanter le confort d'une boîte en sapin.
Appel entrant de L. Afflux d'adrénaline. J'aurais dû m'en douter, Ryuuga ... Je déclinai rageusement, fallait pas déconner non plus. Il hackait mon portable et se désignait comme L dans mon répertoire, sans permission. Prétentieux.
La sonnerie reprit. J'hésitai une seconde et finis par poster l'appareil à mon oreille. Soupir. « Qu'est-ce que tu veux ?
- Oh, tu es réveillé ?
- Tu as tout fait pour. Et essaye de ne pas jubiler trop fort, ça s'entend très bien au téléphone.
- Tu ne demandes même pas l'identité de ton correspondant ? »
Je me mordis la lèvre. Sa voix était fidèle à son timbre habituel en comparaison de la mienne, rauque et engourdie. Espèce d'enfoiré. « Pourquoi ? Je ne connais qu'une seule personne assez ridicule pour se proclamer meilleur détective du monde. »
J'entendis un petit rire. « Il y aurait matière à argumenter sur le ridicule de la question. Tu n'es pas du matin, Yagami-kun ?
- Pour toi le matin commence à trois heures quarante-cinq ?
- Quelque chose comme ça.
- Alors non, je ne suis pas du matin, et si tu n'as rien de plus intéressant à dire, je te suggère une activité qui ne nécessite pas la parole. Initie-toi au tricot, histoire de renouveler ton ennuyeuse garde-robe. »
Deuxième ricanement. « Vraiment pas du matin. Quelle sale humeur.
- À quoi t'attendais-tu? Tu sais l'heure qu'il est ? Bien sûr que tu le sais. Je ne sais même pas pourquoi je pose la question.
- À vrai dire, moi non plus. »
Je pinçai mes lèvres pour retenir l'insulte. Être aussi agaçant relevait de l'art. À la place, j'optai pour une alternative plus polie, à peine.
« Alors, que se passe-t-il ? Tu as fait un cauchemar ? Perdu ton doudou ?
- C'est une manière de voir les choses. Je voulais te parler de Kira. »
Putain, il voulait discuter de ça, maintenant ? Il se foutait de moi. « J'admire ton sens de l'humour. » Sur ces bonnes paroles, je coupai la communication et m'enroulai dans ma couette, paradis douillet. Mais les draps ne parvinrent pas à étouffer l'insistance de Ryuuga. Autre appel, prestement rejeté. Et le silence. Je basculais lentement dans la chaleur quand le vacarme haï me vrilla les tympans. Une nouvelle fois.
L'écran indiquait Kiyomi Takada. Un piège à plein nez. Mais s'il s'agissait vraiment de Kiyomi ? Probabilités minces, pas inexistantes.
« Kiyomi à l'appareil, que puis-je pour vous ? » Voix nonchalante, froide. Masculine.
Je grognai. « Une chance sur deux.
- On dirait que la chance t'abandonne.
- Semble-t-il. Deux usurpations d'identité dans la même soirée, Ryuuga, vraiment ? Pirater Takada, tu devrais avoir honte.
- Deux ?
- Je n'ai toujours aucune preuve pour L. Pense à travailler ta Kiyomi pour paraître crédible.
- Ce qui signifie qu'à tes yeux mon L est crédible ? »
Tch. Comme si j'allais avouer en direct que son identité ne faisait plus aucun doute depuis longtemps. Zéro chance. « Plus que Takada, en tous les cas. La diction n'est pas au point pour l'arnaque téléphonique. » J'étouffai un bâillement d'une manière que je voulais discrète. Sans succès.
« Fatigué, Yagami-kun ? Ce n'est pas avec cette résistance d'omelette norvégienne que tu vas dominer le monde.
- Tiens, je n'ai pas droit au poncif « le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt » ? Étrange.
- Admets que l'omelette est plus originale et plus savoureuse. Tu ne démens pas l'affirmation.
- Pas du tout, j'aime beaucoup l'omelette norvégienne. » Il ne pouvait pas louper le ton narquois.
« Tu ne démens toujours pas l'affirmation. »
Second bâillement. « La ferme, Ryuuga, sinon je raccroche.
- Si je « la ferme » le dialogue n'a aucune raison de se poursuivre. À moins que ton narcissisme ne se considère autosuffisant pour faire les questions et les réponses lui-même.
- Figure-toi qu'avant ton interruption, mon oreiller et moi étions plongés dans une passionnante conversation philosophique et je constate que ton ego n'a besoin de personne pour parler tout seul. Comment se porte-t-il d'ailleurs ces derniers temps ? »
Quel insupportable connard. Il ne pouvait pas voir le rictus ironique attaché à mes lèvres, et j'en profitai. Ryuuga reprit brutalement : « Je pense que Kira est japonais.
- Pour quelle raison ?
- Comme si tu ne le savais pas.
- Pour la millième fois, non je ne le sais pas.
- Très bien, je vais faire semblant de te croire, même si nous savons tous les deux que tu le sais parfaitement tout en feintant de ne pas savoir. Kira s'amuse avec des connotations typiquement japonaises.
- Il veut peut-être faire penser à tort qu'il est japonais, sachant parfaitement à quoi ces... connotations se réfèrent. Quelles connotations précisément ?
- Les chiffres.
- Très japonais, en effet.
- Selon toi, il en joue pour brouiller les pistes ?
- C'est une théorie. » Réponse prudente. Insister paraîtrait suspect.
« Et le fait que mes soupçons se portent sur toi n'influe en rien cette allégation ?
- C'est une autre théorie, fausse comme je ne cesse de le dire. Je ne faisais qu'énoncer des possibilités. N'y vois rien de paranoïaque.
- Tout comme moi. N'y vois rien de personnel. »
Coup d'œil au réveil. La fatigue écrasa mes paupières. « Ryuuga, je vais dormir maintenant. Tu comptes être présent demain ? – agacement – aujourd'hui ? »
- Tu veux savoir si ta session liberté est terminée ?
- Je veux savoir pour Ringo. C'est son exposé autant que le tien. » Mensonge. Sans lui il n'y avait tout simplement pas d'exposé.
« Comme si tu te souciais d'elle.
- Bien sûr, pas toi ? » Mensonge carabiné.
« Non. J'espère que tu vas profiter du spectacle. »
Je retombai dans le lit avec délice, une vague pensée en tête : Ryuuga absent, la prestation de Ringo s'annonçait inénarrable. La plaisante image se délita.
Engourdissement et chaleur.
Le professeur d'histoire entra dans sa classe comme un cadavre dans son cercueil, ou un dictateur devant ses partisans trop terrorisés pour avoir l'audace d'émettre le moindre son. L'appel se solda d'une armée de bras levés et d'acquiescements presque indistincts.
« Bien, j'ose espérer qu'une remarquable éloquence résultera de vos marmonnements horripilants lors de vos passages respectifs à l'oral, mais malheureusement si mes vingt-cinq ans de métier m'ont appris une bonne chose, c'est que les médiocres resteront toujours médiocres et que la plupart d'entre vous ne feront même pas l'effort d'essayer de changer.
Commençons le cortège d'imbécillités puisqu'il le faut et tâchez de ne pas prononcer plus d'une ineptie à la seconde. Nous avons deux exposés aujourd'hui et croyez bien que cette ridicule parodie d'enseignement m'ennuie autrement plus que vous. Isôrû Ringo et Ryuuga Hideki. »
Une main tremblante se leva.
« Oui ?
- Hideki Ryuuga n'est pas encore arrivé, il fait l'exposé avec moi.
- Vous a-t-il donné le motif de ce retard ?
- Non, Monsieur Oshi, mais je vous assure, il va venir, c'est sûr sûr. »
Oshi eut un rictus désabusé. « Classique. Je n'en serais pas si certain à votre place. La lâcheté est typique des étudiants aux capacités intellectuelles pitoyablement insuffisantes. Sait-il seulement lire ?
- Je... je … Est-ce qu'on peut passer en second ?
- Très bien. Mais ça ne fera que retarder l'inévitable. »
Les minutes mortes, le stress de Ringo grimpait d'un cran. Ryuuga n'était pas là, ne viendrait pas. Mais ce dernier point, Ringo n'allait pas le découvrir tout de suite. Elle poinçonnait la porte close de regards insistants, ses cheveux tordus entre les doigts. Quand son tour arriva, elle se leva lentement et vint se poster devant la classe, seule et perdue. Elle se racla la gorge, réunit les miettes son courage.
« Monsieur... c'est Ryuuga qui a toutes les notes.
- Allons, vous avez fait ce travail à deux, vous êtes tout à fait capable de nous en restituer l'essentiel, mademoiselle. Que pouvez-vous nous dire sur la ruralité latine et son influence sur la politique espagnole de Franco ? »
Ringo se balança sur ses jambes et commença, dérapant dans les aigus. « Ce qu'il faut savoir avant toute chose, c'est que la ruralité latine se compose de... romains euh ruraux. Les romains, vous savez ces mecs avec des jup- tuniques. » Elle leva l'index, comme pour souligner un élément capital. « Tuniques pur lin ! Très résistant aux lavages et bonne capacité anti-transpirante. Donc la ruralité euh, il est prouvé que marcher dans les champs boueux était beaucoup plus simple en portant des sandales en peau crue avec des lacets que pieds nus ou avec des chaussures de sénateur. » L'expression de Oshi était illisible. « Oui, parce que les chaussures de sénateur, soyons sérieux, ce ne sont clairement pas des chaussures pour marcher ! – petit rire nerveux – avec toutes ces couleurs vives, ces tressages compliqués et ces modèles hauts, impossible de labourer sans les salir et allez-y pour enlever toute la saleté, je vous dis pas le boulot ! Il vaut donc mieux préférer la peau crue et je ne pensais jamais dire ça un jour. »
J'envoyai un discret message à Ryuuga.
« Tu loupes un instant grandiose. Ton exposé est complètement saboté. »
Le discours de Ringo était de plus en plus haut perché. « Et c'est donc ici que les liens avec la politique de Franco se mettent en place, comme de belles spartiates ! Ahaha. – blanc dans l'assistance – Bref. Je disais quoi déjà ? Ah oui. Comme en Espagne c'est la dictature, parce que vous le savez comme moi, Franco, c'était pas un gentil bonhomme. »
Oshi l'interrompit. « Qu'entendez-vous par « pas un gentil bonhomme » exactement ?
- Ben déjà, il était touut petit un comme vo-, un peu comme Napoléon mais olala encore pire parce que Franco, Franquito pour les intimes, il avait, à ce qu'il paraît, une atroce voix de fausset.
- Vous voulez dire, comme vous en cet instant ?
- Ah ? Je vais faire un effort. Et en plus, sa conversation était affreusement barbante et il était tout introverti. Pas un homme à inviter pour les repas si vous voulez tout savoir.
- Je ne doute pas.
- Pis en plus, le jour où il a fait une hémorragie digestive ou je sais plus quoi, un truc grave, ils ont diffusé des documentaires à la télé comme « C'est dur d'être un pingouin ». C'est bien la preuve qu'il avait pas d'amis, ou peut-être qu'il aimait les pingouins, c'est vrai, c'est trop mignon. Ça se trouve c'est même pour ça que son corps a été refroidi à trente-trois degrés, et placé en hibernation. Son grand rêve secret c'était donc de devenir un pingouin. Mais il a préféré mourir parce qu'il a dû être au courant (dans un rêve ?) pour la fonte actuelle des banquises. D'où le titre du documentaire : il savait ! »
Je dissimulai un sourire dans ma main. Cette chère Ringo. Convaincue de son hypothèse, elle s'avisa un peu tard du regard orageux du professeur.
« Pardon, je me dévie du sujet. Les liens de la politique de Franco et de la ruralité latine, dit-elle précipitamment. Franco, c'était vraiment pas un gentil bonhomme, très autoritaire. Je crois même qu'on pourrait carrément le qualifier de dirigiste. Tous les gens pas d'accord avec lui étaient mis en prison ou dans des camps, et puis y a eu une guerre civile et des morts, mais ce n'est pas le plus important. Car, le pire dans tout ça, c'était le rationnement et la hausse des prix du commerce. Les gens avaient plus de quoi s'acheter des chaussures. Et c'est comme ça que se produisit le grand retour de la sandale latine ! Peu chère et très solide avec sa peau crue, elle fut le symbole du régime. C'est en son honneur que Franco choisit le terme « Caudillo » pour se désigner lui-même, on notera la ressemblance frappante entre « Caudillo » et « Godillot » croyez-moi ça ne fait aucun doute ! »
Sms de Ryuuga. « De quoi parle-t-elle ? »
« Une affligeante épopée de la chaussure à travers les siècles.»
« Massacre et boucherie quand tu nous tiens. »
« En plus, cette montée sans précédent de la sandale est largement encouragée par le nacional-catolicismo, c'est-à-dire, l'Église catholique. Il faut la comprendre, elle n'est pas toujours installée sur son Saint-Siège non plus. Comme nous autres, elle aime les promenades digestives. La popularité de la sandale romaine n'a pas démérité depuis, toujours très à la mode même quand le régime s'est assoupli et qu'on a remplacé la peau crue par du cuir, quand même vachement plus agréable sous le pied. La preuve, c'est qu'encore aujourd'hui on appelle certains chefs « Caudillo ».
Je crois être en droit d'affirmer que la sandale est très appréciée dans cette région du monde et pas seulement à cause des températures et de l'agitation des orteils. D'ailleurs, on voit bien que l'influence des romains ne reste pas qu'en Espagne vu que l'Amérique du sud s'appelle l'Amérique latine. Pour finir sur une note d'humour, je vous propose un petit jeu : répétez trois fois très vite le nom complet de Franco sans bafouiller : Francisco Paulino Hermenegildo Teódulo Franco y Bahamonde. Vous imaginez pas comment je me suis entraînée pendant des heuuures et des heures. »
Ringo sourit de toutes ses dents et se tut. Quelques demandes de précisions et autant de désastres plus tard, Oshi se leva.
« Bien.
- Oh, vraiment, vous avez trouvé ?
- Non ! Malgré certains renseignements historiquement corrects mais complètement détournés, l'ensemble était du grand n'importe quoi. Et je pèse mes mots. » Il se leva brusquement de son bureau, les veines au point d'explosion et ses traits, masque mortuaire. « Ma petite, avez-vous une quelconque maladie cérébrale ? Non, pardonnez-moi, ce n'est pas très sportif pour les personnes réellement atteintes de graves syndromes. Je crois, mademoiselle, que votre cas est désespéré. Vous êtes ce que l'on appelle communément une cruche, un boulet, une ridicule petite morue incapable d'utiliser les deux neurones viables de son pauvre cerveau décérébré. Je vois un grand avenir pour vous... à distribuer des cafés, des sandwichs ou à imprimer des documents, mais seulement si l'imprimante ne fait pas scanner.
Peut-être que vous seriez impeccable comme potiche ou plante en pot, et encore. Le ficus du grand hall a besoin d'être remplacé, c'est l'occasion de faire vos preuves. Que faites-vous ici ? Vous comptez les taches sur le mur ? Savez-vous quel chiffre vient après 10 ? Je ne pensais pas que débiter un tel tissu de bêtises était seulement possible. Merci d'avoir abaissé le peu d'estime que je possédais encore pour mes étudiants. Mes attentes étaient bien trop élevées pour un tel ramassis de babouins abrutis, heureux de patauger dans leur fange d'ignorance et d'arriération. »
Ringo fondit en larmes, babillant des excuses entre deux hoquets. Oshi, fier de son pouvoir lui distribuait des mouchoirs, continuant de l'accabler un peu plus à chaque kleenex tendu.
Le soir même – ou le matin selon le point de vue – mon téléphone carillonna, encore. Me sortit du sommeil, encore. Mauvaise humeur, encore. Que je ne cachai presque pas.
« Tu ne dors jamais ?
- Parfois. »
Je roulai des yeux. « Il se trouve que personnellement, je dors la nuit.
- Je sais.
- Et qu'es-tu en train de faire ? »
Légère pause. « Actuellement, je me régale d'un délicieux crumble poire chocolat. C'était bien le sens de la question ? »
Ryuuga, je te déteste, tu n'as pas idée. Prendre sur soi, inspirer. Tranquillement. Je plissai le nez. « …. Ce sont des bruits de mastication ?
- Che pochible – déglutition – j'imagine ton expression d'ici. J'offense ton précieux sens de l'étiquette ?
- Tu offenses la politesse. » Et surtout, tu offenses ma patience.
« Hé bien chache que Kira offenche mon chenche de la chuchtiche.
- Que vous êtes crédible, L !
- Parlons d'usages et de manières puisque tu y tiens, où était la formule rituelle ? Je n'ai eu droit qu'à un très agressif « Tu ne dors jamais ? », vraiment très très impoli. On a vu mieux, question civilité.
- Il est trois heures et demie. Et je te rappelle que tu as abandonné Ringo aujourd'hui. Où est l'hôpital ? Je vois la charité qui file dans la mauvaise direction.
- Kira n'est pas charitable.
- Je ne suis pas Kira. L n'est pas charitable.
- Je suis très charitable avec mon crumble. » En guise d'illustration, une cuillère cliqueta sur la porcelaine. Mes yeux partirent contempler le plafond. Le timbre traînant s'éleva :
« Et ce brave Oshi ?
- Au bord de l'apoplexie. Un excellent sujet pour l'étude du système veineux.
- Éviterais-tu sciemment le terme « crise cardiaque », Yagami-kun ?
- La crise cardiaque et l'apoplexie n'ont rien de commun, celui qui se prétend L ne devrait pas savoir une donnée aussi essentielle ?
- Essentielle, dis-tu ?
- Essentielle pour L. Lorsqu'on se prétend le plus grand enquêteur du monde, n'est-ce pas la moindre des choses de différencier ce type de déficiences physiques ? À moins que le grand L n'ait besoin de réviser son petit dictionnaire médical ?
- Je sais parfaitement différencier les causes naturelles des meurtres, je te remercie. N'essaye pas de détourner la conversation, Yagami-kun.
- Tu ne peux pourtant pas nier que les apoplexies ne sont pas toujours issues de causes naturelles.
- Tu ne peux pas nier que la crise cardiaque est étrangement peu naturelle ces derniers temps. Kira devrait songer à réviser son petit manuel d'éthique. »
La joute verbale se prolongea tardivement jusqu'à ce que mes paupières se ferment sans directive consciente.
Même Ryuuga revenu de son absence prolongée, le harcèlement téléphonique persistait. Trois nuits à ce rythme déposèrent une légère ombre grise sous mes yeux, accompagnée d'élégantes réflexions « T'as mauvaise mine. » et autres avatars.
Les escarmouches noctambules s'éternisaient. Lui et moi, la même volonté du dernier mot. Pour être honnête, je pouvais toujours éteindre mon portable. Je pouvais. Je ne le faisais pas. Dangereux, oui, mais tellement plus attrayant que ces dialogues aseptisés qui bourdonnaient à longueur de temps. Piquant.
Aujourd'hui était le dernier jour du supplice Futi : le jour de l'exposé. Je veillais à ce que tout se déroule selon mes prévisions : à la perfection. On ne pouvait certes décemment pas demander à Futi la perfection mais il s'en approcha pour moi, pendant une poignée de minutes. Oshi eut beau poser toutes les questions tordues qu'il trouva, rien ne brisa le métal de ma maîtrise. Chaque interrogation trouva son contrepoint idéal, chaque argument son balancier. L'entretien extorqua un sourire fin et un « passable » qui écorcha la gorge du professeur autant que mon orgueil. De toute évidence, cet exposé était trop intelligemment conçu pour qu'il ne le reconnaisse sans remettre en doute son statut d'enseignant.
En sortant de cette maudite salle, loin de cet imbécile, je résolus de lancer la seconde partie de l'opération « nettoyage de printemps » : éliminer Futi, définitivement.
Ringo n'était déjà presque plus un problème. Depuis l'holocauste de la sandale franquiste, la jeune fille évitait Ryuuga comme la peste. Dès qu'elle le voyait, elle pointait le nez en l'air et partait se réfugier dans la direction opposée, qu'importe si sa trajectoire croisait murs, étudiants, sacs, chihuahuas. Et, comme la pauvre petite barbie n'appréciait pas du tout ma nouvelle relation avec Takada, elle avait tendance à m'esquiver quand j'étais avec elle. Bénéfice, bénéfice.
Ringo quasiment hors jeu, restait Futi, désormais sans importance et inutile dans ma réussite scolaire. Si je pouvais me débarrasser de lui, en revanche je n'avais pas le choix en ce qui concernait Ryuuga. Forcé de supporter sa présence. Je n'allais pas me priver de dégager l'un si j'en avais la possibilité, à défaut de l'autre. Sauf qu'il était hors de question de m'en charger moi-même, au risque d'écorner mon image.
Si Ryuuga voulait continuer ses petits tests, il allait devoir dégager Futi. Sans concession. Je commençais la mise en place le soir même, en partant me coucher, mobile éteint. Problème : Ryuuga n'était pas à l'Université le lendemain.
Deuxième soir, mobile éteint. Et, le jour suivant, il était présent : assis dans sa posture préférée, au milieu de l'amphithéâtre. Cheveux emmêlés, tenue défraîchie. Ryuuga, impossible à louper. La place d'à côté, occupée, bien sûr, par Futi. Impossible à louper, lui aussi, malheureusement. La sangsue avait timidement repris son poste, malgré l'altercation du terrain de tennis. Uniquement grâce à ses offrandes débordantes de sucre.
Le sac balançait mon épaule marche après marche, je détournai ostensiblement la tête de l'« attachant » petit duo. Quoique l'adjectif était assez bien trouvé.
« Hey Raito ! » Seiji m'adressa de grands gestes.
« Salut, Seiji. » Je pris place à sa droite, il me donna une tape amicale sur l'épaule.
« Sérieux, vieux, t'as déjà une meilleure tronche, hein, Yaten ?
- Carrément ! Et surtout dis pas ce que tu faisais la nuit, on veut pas savoir.
- Sauf si c'est avec Takada !
- Ça on veut tous les détails ! » Clin d'œil synchronisé des jumeaux.
Un sourire amusé aux lèvres, je décevais leurs attentes. « Désolé, secret défense. »
Eisuke écourta le concert peu discret de soupirs et de plaintes avec une expression maligne : « Laissez tomber les mecs. Si je sortais avec la magnifique Takada, moi non plus j'en parlerais pas. Ou pas à vous ! »
Seiji croisa les bras. « Qu'est ce que tu veux dire par là ?
- Je garderais tout pour moi, crétin.
- Ouais, c'est ça, déjà faudrait que Miss Todai veuille bien de toi et c'est pas gagné. »
Les trois éclatèrent de rire.
Kiyomi posa ses baguettes d'un geste léger, douce mais sérieuse. « Tu t'es disputé avec Ryuuga ? »
Je lui rendis une expression surprise. « Non, pourquoi ?
- C'est l'impression que j'aie. Vous êtes souvent ensemble et depuis hier, je ne sais pas. Vous ne vous êtes pas parlés une seule fois. »
Je haussai une épaule, résistant à la tentation de lisser les mèches sur mon front. « En réalité, c'est Futi que j'essaye d'éviter et il se trouve que Futi est toujours collé à Ryuuga. Par conséquent, j'évite également Ryuuga. »
Kiyomi sourit légèrement. « Je vois. Oh, pardon, je vais être en retard au club culturel, à tout à l'heure, Raito-kun. »
Après le départ de la jeune fille, je déambulais parmi les allées bordées de végétation, sans but réel. Le vent tiède de mai murmurait dans les arbres, de nombreuses personnes profitaient du beau temps. Je m'arrêtai : une silhouette recroquevillée sur un banc tenait un livre à bout de doigts, ses baskets moribondes agonisant sur le sol. Un œil noir filtra derrière la couverture. Demi-tour.
Chance ou malchance je recroisai Ryuuga un peu plus tard, face à face. Presque : le parasite boutonneux, en arrière-plan, les bras débordants de paquets Haribo.
« Est-ce que tu m'évites ?
- Pourquoi est-ce que je ferais une chose pareille, Ryuuga-san ? » Je posai aimablement la main sur l'épaule du demeuré « Comment vas-tu, Kuma ?
- Oh euh très bien, merci Raito. » Futi chuchota un peu trop fort « Tu vois qu'il boude pas. »
Moi ? Bouder ? Tu vas payer ça. Je lui adressai un sourire cent pour cent artificiel, éludant Ryuuga dont le visage exprimait précisément la pensée inverse. J'attrapai un ourson gélifié, l'avalai et tournai les talons. Grimace. Je détestais les oursons gélifiés. J'avais touché Futi. Frisson de dégoût malgré la nécessité.
Message clair. Adieu Futi.
༻ Thirst ༺
Il allait réellement falloir me débarrasser de ce pion devenu encombrant. Ringo était déjà loin, ma présence suffisant à l'envoyer à l'autre bout du campus ou de la salle de classe, selon ses possibilités, mais Raito ne supportait plus mon deuxième fou. Soit. Je pouvais le comprendre, il offensait trop ses idéaux intellectuels et esthétiques.
Bon. Je jetai un regard vers ma sangsue. Kuma était assis à mes côtés sur le banc, papotant sans discontinuer, perdu dans des considérations futiles. Le faire partir s'annonçait compliqué, il ne me tenait rigueur ni de mon éclat après le match de tennis ni de ma disparition de presque deux semaines sans donner de nouvelles. Un vrai boomerang.
« Et là, tu vois, il me dit que ouiii, mais quand même, c'est mon petit frère, alors je dois l'aider, sinon il va... »
Sans suspect à observer, les conversations devenaient plus ennuyeuses que jamais. Heureusement qu'il y avait les gâteaux et les bonbons.
Au loin, passa la nouvellement promue Miss Todai, élégante, raffinée, étudiée. Le nouveau jouet de Raito était certes plus léché et intéressant socialement que mes outils humains. Néanmoins, s'entourer ainsi ne faisait que confirmer mes impressions, il se voulait parfait, entouré uniquement de personnes proprettes et avantageuses pour sa position sociale. La jeune femme était la fausse modestie incarnée, hautaine mais paraissant naturelle malgré son vernis d'étiquette. Depuis quelques temps, elle déjeunait souvent en compagnie de mon Kira, chose étrange et légèrement suspecte. Il faudrait que j'aille observer cela de plus près. De beaucoup plus près.
L'unique souci à ce plan résidait dans le boulet continuellement attaché à moi, qui me suivait comme une ombre. Une ombre parlante. Jamais Raito n'accepterait qu'il soit là, pour un repas. Compréhensible ; sa face n'était pas vraiment appétissante. Je relevai la tête, mordillant mon pouce en réfléchissant à un moyen de me libérer définitivement de ce commensal.
Le soir même, tout était réglé, en deux mails. D'ici moins d'une semaine, j'aurais une paix totale à l'université. Je ne pouvais malheureusement pas appliquer la même méthode à certains policiers trop pénibles. Question stratégique. L'ambiance populaire était certes moins agitée que deux semaines auparavant, mais le climat restait tendu et les morts quotidiennes. J'avais besoin de main d'œuvre. De larbins, en fait.
Nous étions assis dans l'herbe, à l'ombre d'un arbre quelconque. Je patientais depuis plus d'un quart d'heure, à écouter ses babillages agaçants, et le sujet ne venait pas. Était-il encore plus rebuté par les conversations intéressantes qu'il ne le laissait paraître ? Il continuait sa lancée, absorbé par les pâtes italiennes, leurs noms in-croy-ables, leurs formes magnifiques et leur place dans la culture de tous pays. Fascinant.
Un exposé entre lui et Ringo aurait toutes les chances de partir loin, très loin du sujet d'origine. J'imaginais sans peine l'accélérateur de particules se transformer en centrifugeuse tueuse de poussins, et vive les élevages bio, bannissons les engrais chimiques et répandons du purin par hélicoptère, rasons la forêt primaire pour planter du soja et du palmier à huile...Sa présence me parasitait, au sens premier du terme. À bout de nerfs, je finis par me lancer, cessant de répondre par monosyllabes à ses remarques absconses . « Dis-moi, Kuma-kun, il y a en ce moment des offres de bourses pour faire ses études à l'étranger, tu le savais ? »
Il vira au cramoisi, affreusement gêné et encore plus étrange qu'à l'ordinaire. « Hem... oui... j'ai reçu une proposition... mais je n'ai pas vraiment envie de partir, tu vois, de quitter le Japon, ma famille, mes amis... »
Allons bon. Pourquoi tout était toujours contre moi ? Pourquoi Futi devait-il être plus difficile à détacher qu'un chewing-gum dans des cheveux ? « Mais ce serait une occasion unique de parfaire ta formation, une chance pareille ne se rencontre pas deux fois dans une vie.
- J'en ai bien conscience, mais... comment te dire, tu te souviens quand je t'ai dit que j'étais gay ?
- Oui. Tu as quelqu'un, c'est pour ça que tu ne veux pas partir ?
- Non. Enfin, pas vraiment. »
Je fronçai les sourcils. Je ne pouvais pas concevoir qui, sur cette planète, trouverait supportable la compagnie d'un tel déchet de l'humanité. Mais c'était ce que je ressentais pour la grande majorité de la population, alors imaginer Futi en couple, je n'étais plus à une incohérence près. L'amour, un autre sentiment humain qui m'ennuyait extrêmement souvent.
Il m'avait déjà fait perdre beaucoup de pions, dont Naomi Misora, avec qui j'aurais pourtant volontiers continué à collaborer, ce qui était assez rare pour être souligné. Mais elle avait disparu depuis déjà un moment, ses dernières traces datant de l'aéroport, à son arrivée à Tokyo. C'était pourtant le genre de personne qui aurait pu m'être utile sur l'affaire Kira. Elle était plutôt douée pour se faire apprécier des criminels et comprendre leur mode de fonctionnement, mais ne semblait pas avoir jugé bon d'enquêter ou de proposer son aide à la police – j'en aurais été averti.
« Tu m'écoutes ? Ryu, tu m'écoutes?
- Pas du tout. Tu disais ?
- Je disais que je ne voulais pas partir tant que cette personne ne m'avait pas donné de réponse. Qu'est-ce que tu en penses ? Tu veux un caramel ? »
Il me prenait apparemment encore pour un conseiller conjugal. Énervant. D'un autre côté, comme je voulais qu'il disparaisse, rien ne me forçait à rester sociable – hormis la boîte de caramels.
« J'en pense que tu devrais partir là-bas.
- Mais – mine effarée – je parlais de si je dois me déclarer ou pas ! Tu ne comprends rien ?
-Fais ce que tu veux. »
L'une des premières fois de ma vie où je regrettais une parole dans les cinq secondes qui suivirent.
L'étudiant indésirable se rapprocha de moi et plaqua ses lèvres gluantes empuanties de sauce soja contre les miennes, son nez cognant le mien et ses grands yeux humides ouverts comme s'ils étaient dépourvus de paupières. Sa masse graisseuse plaquée contre mon flanc me laissait mieux apprécier sa moiteur et ses odeurs corporelles, proprement écœurantes. Le bruit spongieux de sa bouche écrasée sur mes lèvres rappelait quelque peu le contact entre une ventouse et des toilettes, les relents de nourriture prédigérée et d'acidité de l'haleine parachevant la métaphore.
Le spectacle se complétait par la vue offerte sur la broussaille de ses sourcils, l'amoncellement de pellicules dans sa crinière aussi terne que cassante, et l'aspect de sa peau, qui tentait visiblement de reproduire tous les cratères et les aspérités de la lune, en y ajoutant une dimension grasse et jaunâtre de pus emprisonné, presque art contemporain. La pourriture suinte. Kira n'avait probablement pas ce genre de scène en tête en faisant écrire ce message, mais la transposition était remarquablement pertinente.
Sa patte aux ongles jaunis et inégaux fit un mouvement en direction de ma joue, tentative inconsciente de m'empêcher toute tentative de fuite. Un coup de pied dans son sternum suffit à envoyer ce reliquat d'Humanité rouler dans l'herbe. Je me relevais rapidement, et observais la misérable larve se tortiller au sol en tentant de se remettre debout. Des larmes s'amoncelaient déjà dans ses yeux, et c'est en se tordant les doigts et en reniflant qu'il recommença pour la énième fois à vomir des flots de platitudes.
« Je suis pas assez beau et pas assez intelligent pour toi, c'est ça ? Dis-moi la vérité, tu me détestes ? Je ne compte pas?
- Ding ding ding, félicitations, nous avons un gagnant ! Ça nous fait donc quatre oui.
- Tu préfères Raito, hein ? Et il est jaloux, c'est pour ça qu'il te fait la gueule !
- Je crois que tu te méprends complètement, mon pauvre imbécile.
- Oh, je le vois bien ! Vous passez tout votre temps ensemble, vous vous regardez interminablement dans les yeux et vous vous cherchez tout le temps! Je ne... »
Vraiment, quel curieux petit cerveau. Tous les autres, hormis moi, comprenaient-ils toujours tout de travers ? Ces esprits adulescents bourrés d'hormones ne parvenaient-ils jamais à décoller plus haut que la ceinture ? Et par-dessus tout, pourquoi cet engouement pour la sauce soja ? Mon estomac, agressé par ces relents d'égouts, se tordit douloureusement, menaçant de manifester son horreur de la plus désagréable des façons. Mes yeux, eux, ne pouvaient que se révulser après cette épreuve, souillés à jamais par le gros plan sur le visage de Futi.
« … et puisque c'est comme ça, ne tente plus jamais de me parler ! Tu es peut-être plus intelligent que tout le monde, mais tu n'as pas le droit de traiter les gens comme tu le fais ! C'est inhumain !
- Si être humain signifie être faible et se laisser marcher dessus par des parasites tels que toi, alors je revendique mon individualité. Jamais tu ne pourrais comprendre à quel point tu es stupide, à mes yeux. Je pourrais être accusé de zoophilie pour ce que tu viens de commettre. »
La comparaison eut le mérite de l'envoyer pleurer plus loin, bientôt rejoint par quelques vautours avides de ragots. Nauséeux, je partis sans attendre loin de ce repaire de fous.
Au QG, l'ambiance était bizarre. Personne n'arrêtait cinq minutes de me demander si j'allais bien. Tout ça parce que je ne voulais pas de caramels. Malgré les brossages de dents et les gâteaux à la crème, l'affreux goût du soja ne voulait pas partir. Horrible.
Dans la soirée arriva un mail porteur de bonnes nouvelles. Futi avait accepté la proposition, et partait le surlendemain pour très loin. Bien, j'aurais donc le champ libre pour recommencer à surveiller mon Kira.
« Ryuzaki, j'ai fini les inspecteurs, aucun n'a pu avoir accès à l'ordinateur de Raye Penber. Je fais quoi ? » Matsuda, toujours aussi dégourdi qu'une huître des Galapagos malade.
« Essayez de trouver des calissons d'Aix. Ça m'arrangerait.
- Heu... je vais voir si je trouve ça. »
Il en aurait au moins pour deux heures, ce qui me laissait un peu de temps pour tâter le terrain. Une fois la porte claquée, je me retournais, observant l'homme assis sur une chaise droite quelques mètres plus loin. De plus en plus fatigué, et pourtant toujours présent. Typiquement japonaise, cette hargne dans le travail, un acharnement absolu quitte à s'en faire un ulcère. Appréciable, en enquêtant sur une telle affaire, que d'avoir quelqu'un de dévoué à sa tâche.
« Yagami-san, vous savez ce que veut faire votre fils, plus tard ?
- Oui, il a pour projet d'entrer dans la police... pourquoi cette question ? » Méfiance audible, prudence perceptible.
« Eh bien, il doit s'intéresser à l'affaire Kira, je suppose, mais tout seul, je ne pense pas qu'il avance vraiment.
- Ryuzaki, je ne peux pas accepter que mon fils intègre l'équipe. Il est trop jeune, il ne doit pas risquer sa vie. Je suis son père, je ne peux le permettre. »
Je le regardais en coin. Moi, personne ne se souciait de mon âge. Et surtout, l'âge n'avait rien à voir avec l'efficacité. Le côté familial était déjà plus naturel. Mais tout de même, il était aussi suspecté d'être Kira, et son vernis de perfection était écaillé aux yeux du paternel par la présence de magazines pornographiques dans sa chambre impeccable. Alors pourquoi ne pas voir que sa présence au QG ne pourrait être que profitable ? Au minimum profitable à mon humeur.
Watari apparut, m'apportant un café noyé sous la crème chantilly et accompagné de cupcakes. Lui aussi, était fatigué. Je lui demanderais de prendre du repos, dès qu'une éclaircie aurait lieu dans l'affaire. Ou juste une accalmie. Un calme relatif. Oui, Yagami aimait son travail, mais savoir son fils suspecté suffisait à le mettre à fleur de peau, il ne voulait pas qu'en plus il risque trop sa vie, sûr de l'innocence de sa progéniture. Je me résignais.
« Je comprends. »
Il retourna à ses occupations, visionnant des heures de vidéos de surveillance du métro, à l'affût du moindre détail utile. Plus loin, Mogi et Aizawa comparaient les alibis de toutes les personnes connues du fichier dont les empreintes avaient pu être trouvées dans la rame. Sans doute inutile, mais pas moins une étape obligatoire. Je laissais quelques dizaines de minutes passer sans que personne ne parle.
« Et si son point de vue pouvait faire avancer l'enquête ? » Soupir. Ce n'était pas la peine d'insister. Pour le moment.
Le lendemain, je parvins à dénicher Raito et Takada dans une salle inoccupée, alors qu'ils s'apprêtaient à déjeuner. L'occasion idéale.
« Bonjour, Yagami-kun. Je n'interromps pas de conversation vitale, je vais manger ici si tu le permets.
- Mais je t'en prie, installe-toi, nous t'attendions. » Ton tout juste ironique alors que je m'asseyais à mon aise de manière à former un triangle avec les deux autres et pouvoir les surveiller simultanément. La pauvre Kiyomi me regardait comme si elle ne parvenait pas à croire que je me sois invité dans leur déjeuner en tête à tête.
« Ryuuga, je te présente Kiyomi Takada.
- Tu respectes les règles de bienséance pour une fois, c'est impressionnant.
- Il faut bien que quelqu'un conserve quelques traces de politesse. »
Ah. Visiblement, il n'aimait pas être interrompu quand il bavardait avec la donzelle. S'il était Kira, je devais bien admettre qu'elle constituerait une complice valable. Moins gourde qu'une assez grande partie du public estudiantin, clairement bovin.
« Tu as quelqu'un à impressionner ou quelque chose à compenser ? »
Seul un regard froid me répondit, et il recommença à manger, bientôt suivi par une fille indécise, mais maîtrisée. Tous ses gestes étaient étudiés, presque comme ceux de Yagami. Mais son vernis de perfection était moins infaillible. Fragile, délicat. Féminin ?
J'ouvris un sachet de bonbons, sous ses yeux réprobateurs.
« Veux-tu une fraise, Tagada ?
- Je m'appelle Takada.
- Il le sait parfaitement. N'y prête pas attention.
- Vraiment, Raito-kun, l'as-tu fait exprès ? Après les pommes, les fraises ? C'est quelque chose qui serait bien dans le goût de...
- Tout le monde n'a pas de raisonnements aussi tordus que les tiens, Ryuuga. Faire ce genre d'analogie n'est simplement pas logique, et je ne vois pas en quoi tes hypothèses pourraient être validées comme ça. »
Kiyomi suivait la conversation d'un œil vide, ne saisissant pas l'allusion. Impossible de dire si Raito avait compris, pour les pommes, mais il semblait agacé que je le soupçonne en présence d'autres personnes. Précieuse apparence. Mes orteils se postèrent sur le bord de la table, déclenchant un léger recul de Takada et une inspiration de Raito, bien vite muée en paroles.
« Futi n'est pas avec toi, je vois. Tu l'as perdu ?
- Non. Et toi, une fraise ? Le sucre est bon pour adoucir le moral et les mœurs. »
Léger toussotement sur ma droite. Pourquoi lui avait-il toujours son larbin, si je m'étais débarrassé du mien ? Pourquoi fallait-il toujours que quelqu'un fasse retomber nos échanges, hors de nos conversations téléphoniques nocturnes, maigres intermèdes lumineux dans la grisaille intellectuelle ambiante ?
« Le sucre, en plein milieu des repas... ce n'est pas très diététique. Tu devrais faire attention, Ryuuga-san, pour ta santé. Tu risques le diabète à court terme.
- Vois-tu, je ne pense pas, dans la conjoncture actuelle, vivre suffisamment longtemps pour devenir diabétique. De plus, je ne prends pas de sucre au milieu des repas. Pour ça, il faudrait que le début et la fin soient salés, ce dont il n'est pas question. »
Son regard sombre et perplexe passa de moi à Raito, déjà habitué à mon comportement alimentaire, et qui ne s'en émouvait pas plus que ça.
« Et sinon, Ryuuga, comment t'en es-tu défait ?
- Très simplement, avec beaucoup de naturel.
- Je n'en doute pas. Et donc, ces... vacances ? Confortables ?
- Reposantes. Loin de toute source de... contrariété. Une raison particulière de demander ? »
Hochement de tête, silence. J'entamais des rouleaux de réglisse, dont le parfum suave se répandit dans la pièce. Au moins, son boulet prénommé Kiyomi avait l'avantage majeur de museler ses répliques, s'il ne voulait pas trop se dévoiler face à elle.
« Entre réglisse et patchouli, Raito-kun, où va ta préférence ?
- Nulle part, j'apprécierais que tu ne me donnes pas l'impression de manger un dessert à la place de mon plat, en ayant toutes ces sucreries sorties.
- Bien sûr, ce serait plus confortable. Mais sans manger, je ne pourrais pas être au mieux de ma forme et réfléchir convenablement, je te l'ai déjà dit. Tu l'as oublié ?
- Non, mais la moindre des politesses voudrait que tu ne manges pas de choses aussi odorantes quand Takada-san et moi en sommes au salé.
- Tu veux donc que mon cerveau ralentisse, je note. Très révélateur. »
Ses dénégations ne me sortirent pas de mon mutisme, je gardais mon sourire et continuai mon repas. Il ne pouvait pas trop insister en face d'une tierce personne sans paraître étrange. Et jamais il ne voudrait paraître étrange en aucune manière.
La conversation dériva sur un thème acceptable en cadre universitaire, à savoir les bosons de Higgs. Pauvre Takada, perdue comme un chaton dans un carton au milieu d'une rue new-yorkaise. « Je ne suis plus très sûre, est-ce que l'un de vous deux pourrait me redéfinir ce qu'est un boson de Higgs ?
- Mais bien sûr, je m'empressai de lui répondre du ton traînant avec lequel on explique une addition à un enfant, il s'agit juste d'une particule élémentaire qui permet d'expliquer la brisure de l'interaction unifiée électrofaible en deux interactions, par le mécanisme de Brout-Englert-Higgs-Hagen-Guralnik-Kibble et d'expliquer pourquoi certaines particules ont une masse et d'autres non. »
Et le débat continua pour savoir si le mécanisme de Higgs était valable ou non, pourquoi les particules recevaient ou non une masse... en tout cas, Takada était, elle, restée bien collée au sol, à grignoter une poire, alors que Raito et moi jouions bien trop haut pour son esprit banal. Et sa jolie bouche resta fermée jusqu'à ce qu'il soit l'heure de libérer la pièce. Une potiche tout à fait acceptable.
Dans la petite bibliothèque de littérature européenne comparée, entre des étagères surchargées, assis à côté d'une fenêtre, Raito lisait, un crayon à la main. Au calme, parfait petit étudiant, sans personne pour parasiter ses pensées. Isolé, il était parfaitement bien installé dans cet endroit silencieux et légèrement poussiéreux, à l'odeur de vieux papier jauni. Vue sur le parc, et donc les arbres oscillant dans la brise, avec le soleil jouant à travers les feuilles. Bucolique. Une vraie publicité vivante, que ce jeune homme, prototype du gendre idéal. Une excellente couverture pour dissimuler un assassin de masse.
Je pris la chaise en face de lui, et posai le plateau et la boîte sur la table entre nous, puis mis tout en place. Ce ne fut qu'une fois tout fini qu'il releva la tête, attendant.
« Tu me dois une revanche, il me semble. »
Je crus apercevoir l'ombre d'un sourire, puis il marqua sa page et rangea son livre – du Nietzsche, en version originale –, enfin disposé à jouer avec moi.
« Je prends les Blancs, Raito-kun. J'ai perdu notre partie de tennis, tu peux me laisser commencer.
- Si tu penses que tu pourras t'en sortir comme ça. »
Arrogant.
Les échecs étaient un excellent jeu et moyen de nous affronter dans un cadre plus agréable ; sans soleil ni public. Avoir un adversaire valable était aussi un plaisir rare et appréciable.
Et dès l'ouverture, il prit grand soin de se montrer à la hauteur de mes espérances. Une certaine audace transparaissait dans ses mouvements, une intelligence stratégique et une clairvoyance exceptionnelles. Petit à petit, alors que le combat entre les Blancs et les Noirs s'intensifiait et que les premières victimes sortaient du plateau, une bulle de calme nous engloba. Rien n'aurait pu nous distraire de notre jeu.
Nos rois toujours bien à l'abri, nos atouts encore en jeu.
« Alors, comment as-tu fait pour que Futi se décide à ne plus vivre en étant greffé à toi ?
- Je l'ai envoyé en Russie. »
Pour qu'un boomerang ne revienne pas, mieux valait le coincer quelque part. Prise du cavalier Noir par attaque à la découverte. Riposte par sacrifice.
« Vraiment ? Je ne savais pas qu'il était légal d'envoyer les idiots dans les goulags.
- Il est parti à l'université Lomonossov, à Moscou.
- C'est radical.
- Et primordial. Voire vital. »
Les coups continuaient de se répondre, à la fois lents et rapides, toujours réfléchis, toujours répondant à une stratégie sans cesse renouvelée, adaptée au jeu de l'Adversaire. De l'Ennemi.
Le soleil de l'après-midi entamait sa descente entre les bâtiments, et nous jouions encore. L'enchevêtrement des pièces était de plus en plus poussé, le silence toujours parfait hormis le raclement des pièces contre le bois et nos respirations.
Là, s'étalait la lutte entre Kira et L. Les rois toujours bien protégés malgré leur engagement. Les pions, facilement identifiables. Ma reine, ma place dans le système international, la sienne, sa capacité à tuer. Sans elle, il deviendrait vulnérable. Il ne me restait qu'à l'amener à me montrer la manière dont il tuait. Compliqué. Les autres pièces étaient plus floues en ce qui le concernait. Si vraiment il se prenait pour un dieu, il ne devait sans doute pas vouloir s'encombrer outre mesure. Il était sans doute vain de chercher des alliés réels dans son entourage. Il était son meilleur allié. Ses cavaliers, ses fous et ses tours représentaient alors le peuple et l'influence qu'il avait sur lui. Moi, j'avais des individus loyaux à ma Justice.
Il ne fallait pas que le combat s'éternise, au-dehors. Dans le vrai monde, en dehors des échecs et de ses tactiques, les masses écrasaient les minorités, peu importe combien l'injustice était grande.
Froncement de sourcil. Clouage de ma tour. Vraiment... Zugzwang. Tu joueras, et tu bougeras ton fou. Lâche ma tour.
« Si je gagne, Raito-kun, j'aurai quelque chose à te demander.
- Si tu gagnes, tu fais bien de le préciser. »
Il semblait apprécier les pièces enragées, prêt à tout pour sauver sa peau de mes griffes. Négliger ses troupes était une erreur, généralement. Hors stratégie échiquéenne, les pions finissaient toujours par tenter une révolution.
Bientôt, le campus fermerait ses portes. Monde ingrat, incapable de comprendre la bataille entre deux cerveaux tels que les nôtres. Il fallait accélérer, pour terminer avant de nous faire jeter dehors par des fonctionnaires trop zélés. Je tentais un étouffement, et finis par priver Raito de sa reine. Glorieux avantage. Le nombre de pièces diminuait grandement, nos coups ralentissaient, se répondant après un plus grand moment de réflexion. Toute erreur pouvait rapidement se révéler fatale et non rattrapable.
« Tu sais, Raito, tes capacités cognitives sont étonnantes. »
Il releva les yeux, cherchant probablement le piège.
« Tu viens de prendre ma reine, si c'est une plaisanterie, elle est de mauvais goût.
- Ne sois pas mauvais joueur. J'étais sincère. Tu seras sans doute un policier de grande valeur, plus tard. »
Coup intermédiaire. Clairement, il était susceptible quand on lui faisait remarquer qu'il était encore jeune. Je répondis à sa menace, calmement, puis le laissai se concentrer.
Une demi-heure supplémentaire, et nous relevions les yeux au même moment, sondant l'autre.
« Pat. »
Match nul. Égalité.Toujours mieux que le tennis, sport sans possibilité de juste milieu. Je pourrais me contenter de cette issue, pour le moment.
Je me levai, et rangeai le plateau dans un sac, à côté de photos, de notes et d'une grille de mots croisés vierge. Puis, direction la sortie. Dehors, le soleil flirtait avec l'horizon.
« Alors, tu voulais me demander quelque chose ? Nous sommes pat, nous devrions donc chacun pouvoir demander quelque chose à l'autre. »
Ainsi, il voulait me « demander quelque chose ». Pour gagner, il faut prendre les devants. Il avait probablement deviné le sujet que j'allais aborder, et je me ferais une joie de satisfaire ses espérances. « Pas ici. Il faudrait un endroit calme.
- Je connais un café pas très loin, on peut s'y isoler pour parler tranquillement. »
Je le suivis, tout en sortant une barre de chocolat. Reprendre des forces pour pouvoir me concentrer sur ce qui allait venir. Je l'avais bien préparé, réfléchi à toutes les issues possibles. Je ne perdrai pas la guerre, Raito, Kira.
Deuxième partie du jeu.
Une petite review pour vos fidèles auteurs ? (J'aurais sans doute dû mettre un avertissement « ne pas lire le pov de L après manger », tout le monde a survécu ?)
La dernière phrase de L « Deuxième partie du jeu » n'indique pas le lancement de la deuxième partie de la fic. On a encore quelques chapitres devant nous pour ça xd
Je pense que vous avez deviné le contenu du prochain chapitre avec cette histoire de café (au moins le début) ? scène ô combien célèbre du manga
A dans deux semaines et merci de votre lecture ^^
