Titre : Thirst

Disclaimer : Les personnages et l'univers ne nous appartiennent pas malgré un chantage à base d'expédition par la poste de pages de Death Note et de trognons de pommes cloués selon un rituel vaudou. Nous ne touchons bien entendu aucune compensation financière pour la publication de ce texte, là encore le chantage n'ayant pas suffi ^^ ( On nous a mentiiii x) )

Rating : M pour certains chapitres, bien que ce ne soit pas encore justifié.

Bonsoir ^^

Ce chapitre est un peu plus long que d'habitude. Vous ne pensiez pas cela possible ? Et pourtant ^^ Il retrace un passage important du manga et pour le POV de Raito je vous suggère de respirer à fond et d'être bien réveillé avant de vous lancer. J'ai essayé de rendre le crêpage de neurones le moins indigeste et le plus compréhensible possible... j'ai essayé xd

Merci pour toutes vos reviews, le chapitre précédent contient le record de la fic à ce jour *_* Vous êtes géniaux !

Note de Haaru : Pour celles qui ont vomi dans leurs cornflakes au chapitre précédent... terminez votre goûter avant de lire ce chapitre. Vraiment ^^

Makubex : Ravies de t'offrir une pause pour te sortir des manuels diaboliques ! L a plutôt tendance à faire passer le goût du soja par n'importe quoi qui soit sucré, mais ce que tu attends finira par arriver ^^ Et si tu es sensible aux jeux comme la scène de l'échiquier, tu devrais trouver de quoi patienter ;) C'est génial que la lecture t'inspire carrément des liens avec des chansons :D on n'a pas écrit sur celles-là mais en général Meyan a un fond musical (moi, Haaru, j'écris soit sur le thème A de L mis en boucle, soit sur l'album Shedneryan -disponible sur you tube- soit en silence). Merci beaucoup pour ta review, on espère que la suite te plaira!

Ogawa : Sens-toi totalement libre d'adorer cette histoire xD Si on l'a écrite, c'est surtout parce qu'on en avait marre de ne plus rien trouver de vraiment à notre goût sur FF (entre le trop court, le mal écrit et l'OOC...). Et pas d'inquiétude, le chapitre 16 est actuellement en écriture, et on tient le rythme. Il n'y aura pas d'interruption et on compte bien aller jusqu'au bout ! Merci beaucoup pour les compliments, ça réchauffe le cœur malgré la pluie qui tombe et va me rendre malade ^^

Akilina : Merci d'être fidèle au poste :D Je ne te dirai pas combien de temps on travaille sur les chapitres ^.^ mais pour le prof, Meyan a été en prépa, et on comprend pourquoi elle en est partie, hein ? xD Rassure-toi, nous aussi, on rit comme des débiles en écrivant, alors si tu ris de ton côté, tant mieux ! Ce chapitre est plus calme a priori, mais tu devrais arriver à trouver de quoi sourire, au moins ^^ Pour l'attente, je ne te force pas la main, mais en créant un compte sur le site, tu peux te mettre en alerte mail et savoir dès qu'un chapitre sort. Même si bon, en général, c'est après les cours ( Meyan souffre jusqu'à 18h, et d'habitude c'est elle qui poste. Sauf quand elle m'esclavagise). Bref, on espère que tu aimeras autant ce chapitre 6!


Chapitre 6

À toute épreuve ?


Nous nous dirigions vers le Café, rythmés par l'emballage crissant de sa barre chocolatée. J'étais persuadé qu'il savait quelle serait ma demande, comme il savait que je savais la sienne. La meilleure défense est l'attaque. Maxime discutable, sauf dans le cas de Ryuuga.

Il chiffonna le papier entre ses doigts et le fourra dans sa poche. « Tu sais que je te soupçonne.

- Comment pourrais-je l'ignorer.

- Ce n'est qu'une légère méfiance, 1% pour être précis. »

La meilleure défense est l'attaque. Ryuuga venait de me couper l'herbe sous le pied. Je ne pouvais plus réclamer de participer à l'enquête, pas avant que ses soupçons ne soient nuls et non avenus : il avait tout loisir de refuser. Je n'admettais pas le refus, aucun refus. La demande devait venir de lui.

Mes mâchoires se serrèrent d'un cran. 1%, seulement. 1% de trop. Parce que suffisant pour retrancher ma liberté.

L'avantage de l'établissement tenait à la disposition de ses tables en alcôves, isolées par des murets surmontés de végétation. « Nous devrions être à l'abri d'oreilles indiscrètes.

- L'endroit est plutôt sympathique.

- Leur café est bon et tu peux t'asseoir comme tu le souhaites, le personnel ne fera pas de remarques.

- Merci, très prévenant de ta part. Si je m'asseyais selon le sens commun je perdrais la moitié de mes facultés cognitives. » Il plaça les paumes sur ses genoux « De quoi voulais-tu parler ?

- Pas maintenant. Je préfère attendre que tu sois enfin frappé par l'absurdité de tes suspicions. »

Il m'étudia une fraction de seconde. « Comme tu veux. Est-ce que je peux tester tes capacités de déduction, Yagami-kun ?

- Bien sûr. »

Impossible de détourner le sujet sans accroître l'ambiguïté. Sous couvert de tests, il cherchait à me confondre, à me faire avouer des informations connues de Kira seul. Mais, si je voulais intégrer la cellule d'enquête, il fallait que je montre mes aptitudes sans me trahir. Ryuuga pouvait retourner le scénario sous toutes les coutures, je savais précisément quelles données étaient sues du public.

« Que penses-tu - » Un serveur débarqua, plateau en main. Coupé dans son élan, Ryuuga s'enfonça dans sa chaise, maussade. Deux cafés furent pris en commande.

« Je vous achète une bombe de chantilly. »

Serveur perplexe. « La bombe entière ?

- Oui.

- Euh, très bien. »

L'homme partit, Ryuuga répéta. « Que penses-tu, quand j'affirme être L ?

- Le fait que tu m'en informes alors que je suis soupçonné indique que tu n'as pas de pistes sérieuses, je suppose que tu sollicites mon aide. Et je suppose qu'en se présentant comme L devant un potentiel Kira, l'enquêteur minimise les risques d'être tué, puisque le suspect serait alors reconnu comme Kira en cas de décès prématuré dudit enquêteur.

- Oui. »

Un rire incrédule franchit ma gorge. « Tu acquiesces si facilement ? Si vite ?

- Pourquoi pas, le cacher n'a aucune utilité. » Il grignota la peau de son pouce, impassible, dans l'expectative.

« J'ajoute que les chances que tu sois L sont très minces. De l'ordre de, voyons...1% ? »

L'allusion étira la commissure de sa lèvre. « Si peu ?

- L travaille dans l'ombre. La police est autant de pions qu'il manipule à bonne distance du terrain, sans jamais se salir les mains. Ce serait vraiment très étrange, voire stupide, de se présenter à quelqu'un qui pourrait être Kira. Si je me mettais dans la peau de L, j'aurais plutôt envoyé un quelconque sous-fifre.

- Hum, l'analyse tient la route. L'hypothèse d'un L sorti de sa réserve paraît en effet peu probable. Et il ne faut pas négliger les risques engendrés par la révélation de son identité. Il s'expose énormément par rapport à ses habitudes et grille sa couverture. Non négligeable. »

Son expression convaincue me menait en bateau. J'attrapai ma tasse – depuis quand était-elle là ?

« Non négligeable, oui. Mais, je ne suis pas d'accord. Selon moi, L se trouve assis à cette table. » Une gorgée de liquide brûla ma langue. Ryuuga vidait le sucrier, lentement mais sûrement. Les morceaux blancs noyés un à un dans la matière sombre. « Explique-moi ton raisonnement.

- Je crois que l'on pourrait appeler ça, le « facteur improbable ». Lorsque le public se représente L, il se construit une image rassurante, qui inspire confiance et expérience. Autrement dit, pour lui, L est un homme d'un certain âge. Ce que tu renvoies ne correspond pas le moins du monde à ces critères, l'effet produit serait totalement inverse. Une doublure avec ton apparence est donc clairement contre-productive. Et j'ajoute que la surprise est un excellent mode d'attaque.

- Si L a prévu une telle pensée de ta part, ne crois-tu pas qu'il aurait privilégié une personne jeune dans l'unique but de brouiller les pistes ?

- Possible. Mais tu passes à côté de certains paramètres. Si l'on se réfère à l'actualité récente, Kira tue en utilisant le visage de ses victimes.

- Ce qui semble ne pas servir ton argumentaire.

- Au contraire. L pense que Kira a besoin de plus, du nom par exemple. Sinon pourquoi utilises-tu celui d'une idole de la chanson ? Certes, tu te mets en jeu en dévoilant ton visage mais tu conserves une information que tu juges importante pour Kira. C'est une mesure d'auto-protection supplémentaire. De plus, L est en lui-même un pseudonyme. – Pause – Dans le cas où ton hypothèse se révélerait incorrecte, tu es au moins assuré de vivre un certain temps puisque ton Kira éventuel ne saurait te tuer sans être aussitôt arrêté, sachant que tu t'es révélé à lui. »

Ryuuga porta sa tasse fumante devant ses lèvres, sans boire. Perdu dans la contemplation du magma boueux tapi sur la porcelaine. « Tu as parlé de plusieurs paramètres, je n'en ai entendu qu'un. » Facile. « Si L est aussi brillant qu'on le prétend, alors je crois qu'il s'ennuie. Peut-être qu'il évalue Kira comme un adversaire digne de ce nom. De ce fait, envoyer un enquêteur à sa place serait plus dangereux encore que d'y aller lui-même. Il faut que la doublure soit à la hauteur de l'original, mais aussi à la hauteur du suspect. »

Prétention ? Non, réalisme. Un simulacre de L n'aurait pas fait long feu, et dangereux avec ça à l'occasion de « bavardages intempestifs ».

« Je vois. Intéressant. » Tout ce qu'il trouvait à dire ? Merci pour la participation. Il extirpa de sa poche une enveloppe marron en piètre état. « J'aimerais avoir ton avis là-dessus. »

Je dégageai une épaisse liasse de papiers et la feuilletai rapidement sous un laconique commentaire. « C'est une enquête que j'ai menée il y a plusieurs années.

- La majorité des textes sont masqués par des bandeaux noirs.

- Cette affaire est relativement complexe, je n'ai gardé que quelques éléments, probants à élucider en temps réduit.

- Mais-

- Le reste ne te concerne pas. »

Ce ton cassant et sec, déplaisant au possible. Une objection serait trop d'égard, il ne méritait qu'un regard aigre. Il ne voulait pas de questions ? Il lui aurait suffi de couper ce qui ne me concernait pas et qui était tellement au-dessus de ma compréhension.

« Je ne l'ai pas supprimé parce que je veux que tu considères tout ceci dans un ensemble.

- Un ensemble complètement escamoté. Merci beaucoup. Je suis plus que ravi de contempler ces splendides surlignages.

- Splendides et utiles. Il ne figure que les données éparses dont tu auras besoin tout en te donnant un arrière-plan.

- Éparses, c'est un euphémisme. Et franchement, je ne suis pas certain qu'un arrière-plan aussi invisible soit d'une réelle utilité. »

Une investigation lui avait donné plus de fil à retordre que moi ? C'était vexant. Non. Il avait résolu ce cas, mais il ne résoudrait pas l'affaire Kira. Il cherchait à me froisser avec son ridicule arrière-plan, voire à faire disparaître des pistes sur L. Les deux vraisemblablement. Que cachait-il sous les encrages ?

« Avant que tu ne demandes, les zones en noir ne dissimulent aucune information relative à l'identité de L.

- Je ne demande pas. En fait, je réfléchissais à ce gaspillage inutile de papier, il suffisait de condenser les notes. Pense un peu aux arbres.

- Tu devrais davantage penser aux personnes qu'aux arbres.

- Et tu devrais te taire. Je suis une personne, pas un arbre. À ce titre, je suis donc doté d'une ouïe. Le bruit extérieur est susceptible d'altérer ma concentration.

- Sympathique leçon de biologie. Il ne fallait pas demander si tu ne voulais pas de réponse.

- Je n'ai rien demandé.

- Ton visage l'a fait, et très ostensiblement pour une fois.

- Une question imaginaire n'appelle pas de réponse. Surtout quand la réponse est aussi imaginaire que la question.

- Elle n'était peut-être pas à ton goût. Décevante pour Kira, j'imagine ?

- Pure spéculation. Une de plus ou de moins, ne te gêne pas. »

J'aurais juré avoir vu ses lèvres se relever d'une poignée de millimètres « Loin de moi cette intention. »

Tch. « Les surlignages pourraient très bien cacher une recette de loukoums pour autant que je sache.

- C'est-à-dire pas grand-chose.

- La faute à qui ? J'ai personnellement d'autres occupations que de faire joujou avec le traitement de texte. » Je plongeai dans les notes largement raturées pour couper court au développement de mes occupations que je sentais poindre, sauce Kira, pour changer.

Quatre meurtres dans une ville identique, certainement située dans un pays anglophone selon la consonance des patronymes des victimes. Étranges patronymes au demeurant. Les causes de la mort différaient à chaque fois. Une strangulation, un trauma crânien, une hémorragie interne massive avec démembrement et une immolation, bien que la dernière victime ait survécu. Toutes avaient également subi des mutilations diverses, sauf encore une fois la dernière, les ravages du feu rendant le constat épineux. Le manque colossal d'informations était tellement flagrant. Très frustrant.

Ryuuga me laissa quelques minutes. « Quels sont les points communs des victimes ?

- Aucune compatibilité d'âge ou de profession, ni même de secteur géographique, le mode opératoire varie. Les points communs résident apparemment dans la décroissance du nombre de poupées de paille retrouvées sur les scènes de crime et les noms en B à double initiales. Mais il y a une incohérence pour le nom de la victime numéro 2.

- Correct. Commençons par le plus simple. Pourquoi avoir choisi Quarter Queen alors que les autres se nomment Believe Bridesmaid, Backyard Bottomslash et Blues-harp Babysplit ? »

Comme je venais de le faire remarquer, il n'y avait pas de lien entre les homicides. 1er : Believe Bridesmaid - homme - 44 ans, 2ème : Quarter Queen - femme - 13 ans, 3ème : Backyard Bottomslash- femme - 26 ans et 4ème : Blues-harp Babysplit - homme - âge inconnu. Une certaine régularité homme- femme- femme- homme mais une totale anarchie question âge. J'étudiai les photos des victimes. Les mutilations ressemblaient à des indications pour le prochain meurtre, mais les parties texte étaient subtilisées à ces endroits précis, seuls les clichés des défunts en témoignaient encore. Ce n'était pas l'endroit où chercher.

Les noms eux-mêmes n'avaient pas de sens à moins que le tueur ne soit un malade mental profondément atteint et alors il n'aurait pas été capable de monter ce genre de crimes. Affaire complexe, la constatation était aisée. Les initiales BB étaient l'un des fils conducteurs, Ryuuga me l'avait confirmé...Pourquoi QQ dans ce cas ? Forcément une explication à l'entorse. Pas de hasard, pas dans une enquête comme celle-ci.

Retour aux informations personnelles. Plusieurs tentatives soldées par une impasse : multiples, soustractions, connotations. Il n'y avait pas de chronologie entre 44, 13, 26 et inconnu. La mention « inconnu » laissait d'ailleurs à penser que la clé ne se trouvait pas là. Par dépit je retournai sur les clichés des scènes de crime. En faisant abstraction des dommages physiques, il y avait quelque chose. Les corps avaient été retrouvés dos contre terre. Tous sauf celui de Quarter Queen, c'était un début. Pourquoi était-elle face contre terre et pas les autres ?

Elle portait des lunettes. Pour signifier l'aveuglement des enquêteurs ? Correspondance avec ses globes oculaires retirés mais pas de rapport avec la lettre Q. Elle avait 13 ans, famille pauvre, retrouvée dans une chambre, des chiffres romains gravés dans la chair de son dos. Le dos était une meilleure surface pour... non, ce ne pouvait pas être la raison. Elle paraissait tellement petite par rapport aux autres. Un mètre quarante-trois à 13 ans, contre la moyenne d'un mètre cinquante et un. La seule mineure du groupe. Vraiment petite.

Flash de compréhension. Tous les éléments s'imbriquèrent d'un coup. Petite. Mineure.

Minuscule.

Je terminai mon café d'une traite. « Quarter Queen. Les initiales en minuscules forment q q c'est-à-dir l'envers. La posture du cadavre face contre le sol indique le procédé des lettres retournées et l'âge inférieur à la majorité indique l'usage des minuscules. »

Ryuuga regarda l'heure sur son téléphone. « Pas mal. Mais ce n'était que l'échauffement, Yagami-kun. » Je voulais l'interroger sur la résurgence des B, il ne m'en laissa pas le temps. « La date du quatrième meurtre a été volontairement effacée du dossier. »

Je hochai la tête, pas besoin d'en dire plus.

Le 22 juillet, une grille de mots croisées avait été envoyée à la police. Puis les trois premiers meurtres avaient été commis les 31 juillet, 4 août et 13 août. Soit un écart de neufs jours, quatre jours, et neuf jours. Très élémentaire. Je me plantais ? Autant essayer.

« Le dernier a eu lieu le 17 août.

- Faux. Tu ne te poses pas la bonne question. Je t'ai parlé d'ensemble, de global. »

C'était déjà un ensemble, mais trop minimaliste. Voir plus large. Les dates elles-mêmes ?

« Tu aurais un stylo ? »

Il y en avait un. Tordu, mâchouillé. Des traces de dents partout, le capuchon en vrille. J'attrapai la relique avec dégoût. Conforme à son style vestimentaire. Un coin de serviette en guise d'écritoire, je testais des combinaisons entre les dates, à l'intérieur des dates. Des applications de théories mathématiques et scientifiques. La petite surface se révéla insuffisante, je passai directement à la nappe. Toujours rien de concret. Je m'éloignais du sujet avec ces théories.

Un bruit me fit relever la tête. Ryuuga avait actionné la bombe de chantilly.

Je retournai à mes gribouillages. Il avait parlé de global et je n'utilisais pas le bon angle. Global. Global. Les tueurs en série étaient souvent la proie de comportements obsessionnels. Qu'est-ce qui était redondant ? Le B. Je devais me focaliser sur le B. Plutôt les B. Il y en avait sans doute d'autres, un peu partout. Les dates traduisaient la lettre dans un alphabet lambda ? Des mots en rapport avec le tueur ? Des représentations visuelles de la lettre ? Un lien avec la phonétique ?

Ryuuga alignait étages de crème sur étages de crème avec minutie. Une petite tour couronnait déjà la tasse à café, parfaitement régulière.

L'intégralité des langages de ma connaissance, y compris anciens, furent mis à contribution, en vain. Le défi était fascinant. Deux heures et demi et le plaisir ne faiblissait pas, la difficulté ne pliait pas. Proprement jubilatoire. J'affichai un sourire dont je n'avais pas conscience. La tour chantilly penchait dangereusement malgré les adroits coups de cuillère pour éviter l'éboulement. Je repris le dossier alors même que j'étais capable d'en réciter le contenu au mot près.

Visualiser les choses, un bienfait parfois. En lisant pour la énième fois le descriptif du meurtre de Quarter, je réalisais : 13 ans. Ma deuxième clé était là. J'avais examiné les représentations visuelles, mais pas celle-ci. Je lâchai le stylo, plissai les paupières. Mes dents mordillèrent la lèvre inférieure. Était-ce seulement envisageable ? Tous les calculs fonctionnaient mais... -

« Yagami-kun ? Que me vaut cette expression dubitative ?

- J'ai une idée, et j'ai l'impression que ça concorde.

- Mais ?

- Il n'y a qu'elle qui semble correspondre, mais elle très... capillotractée, comme le veut la formule. L'assassin serait d'un narcissisme extrême. »

Il prit une cuillère de crème, amusé. « Rassure-toi, il personnifie narcissisme et capillotraction à lui tout seul.

- La lettre B est le centre de cette affaire. Si l'on s'intéresse aux dates, on s'aperçoit qu'elles se rapportent à treize. » Maintenant place au saugrenu. « Visuellement 13 est identique, ou presque, à B. Le 31 juillet en inversant, devient 1+3 donc 13, le 4 août aussi 1+3. Le 13 août se passe d'explication je crois. » Il voulut me couper, je le devançai en levant la main. « J'ai laissé le 22 juillet à part, un peu plus retors. Les kanjis japonais sont construits sur un modèle unité-dizaine-unité, ici deux-dix-deux pour vingt-deux. Le kanji pour dix ressemble à s'y méprendre à un « + » soit 2+2, soit 4, et 1+3 égal 13. Bien sûr ça fonctionne très bien en chiffres arabes. »

J'attendis le verdict nerveusement, verdict qui ne vint pas. Juste une question. « Selon toi, à quelle date a été perpétré le quatrième homicide ?

- Le 22 août.

- Plus le 17 ? Tiens. Tiens.

- Non. Les écarts entre les actions du tueur sont de neuf jours, quatre et neuf. En additionnant encore neuf jours après le 13 août, la somme des écarts grimpe à trente et un. C'est-à-dire, 3+1 inversés, 13. Pour finir, le 22 août est bâti sur le même schéma que le 22 juillet. »

Il avala la moitié du monument crémeux. « Ton intelligence est réellement étonnante. » Il considéra pensivement son couvert, goba le dôme blanc. « Étonnante. »

Alarme. Les chiffres, comme les juges. Je haussai une épaule. « Le jeu de piste est remarquable, tout se recoupe sans le moindre accroc.

- J'ai une dernière devinette pour toi. » Il désigna le cliché mortuaire de Backyard Bottomslash. Nul besoin d'en rajouter.

La femme était allongée au milieu d'une pièce pleine de peluches, bras gauche et jambe droite amputés à l'articulation. La jambe avait été retrouvée dans la salle de bain, pas le bras. Un sens ? Un bras était beaucoup plus maniable qu'une jambe. La mise en scène du cadavre, car c'était bien une mise en scène, était très particulière. Je n'arrivais pas encore à saisir en quoi, mais pas de doute. La posture, l'agencement millimétré dans l'espace. Les membres manquants. Inclure le vide occasionné ou inclure le résultat définitif ? Pianotement réflexif de mes doigts sur la table.

Une heure passa, deux bombes Chantilly et une farandole de tasses. Machinal, je comptais le nombre de peluches. Une fois, deux fois. Le nombre des poupées. Séparés, ensemble. Séparés autrement, ensemble autrement. Tilt. Nombres familiers depuis l'enfance. Mes doigts s'arrêtèrent. J'attrapais l'image, la fis pivoter à plusieurs reprises. Les peluches et les poupées de paille, le corps sectionné. La pièce. Voir global.

L'excitation perça ma voix. « La pièce est une horloge. La tête de la femme pour la petite aiguille, la jambe gauche, la grande et le bras restant, la trotteuse.

- La pièce est une horloge ? Là tu n'assimiles que le corps.

- Les poupées et les peluches sont disposées par trois, six, neuf et douze. Les chiffres habituellement présents sur un cadran. Pour Backyard Bottomslash il est donc six heures, quinze minutes et cinquante secondes. Un indice pour le quatrième meurtre, sans doute. »

Ryuuga se pencha en avant, iris béants. Cuillère en suspension. Muet. Un cortège de détails me chiffonnait, détruisaient ma satisfaction. « Il n'y a pas mention de l'heure du décès de la quatrième victime. Si mon raisonnement tient la route, elle devrait l'être. Le nom du tueur n'apparaît pas non plus.

- Stop ! » Il se renfrogna en un temps record « Je t'ai averti. Tu n'as qu'un fragment de l'investigation et c'est tout ce que tu auras.

- Pourquoi faire de la rétention dans un test d'aptitudes ? Plus je lis ce dossier, plus je me rends compte que tout ce qui concerne le quatrième mort est censuré, à part son nom, son sexe et le procédé entraînant la mort. Ce procédé est franchement douteux d'ailleurs et il a loupé. En plus de ça c'est - » Je m'interrompis.

Un souvenir, à la surface. J'avais déjà vu ce cas, il y a quoi, cinq, six ans, sept ? La ressemblance était là mais le souvenir lointain. Un article dans un journal américain, un entrefilet même, exhaustif de précision, quelques lignes. Impossible de restituer le contenu, mais l'enquêtrice était japonaise. Sûr. Mes paupières s'étrécirent, le nom émergea dans le mouvement : Naomi. Misora. Je l'avais déjà vu, ce nom, bien plus récemment… Où ? … Raye Penber était son fiancé. Frisson de glace. Pourquoi n'était-elle pas au Japon ?

« Autre chose Yagami-kun ?

- Non. » Le téléphone de Ryuuga sonna. « Excuse-moi. » Il décrocha, se figea. Yeux écarquillés, figés de surprise. Qu'est-ce qui pouvait - Mon propre téléphone se manifesta. Les deux ? Au même moment ? Intrigué, anxieux je plaquai l'appareil contre mon oreille. Les coïncidences n'existent pas.

Ma mère trébucha sur les mots, la nouvelle difficilement extirpée de sa voix tremblante. Effaré, je coupais la communication sans le remarquer. Le téléphone faillit s'écraser au sol, mes doigts ne le tenaient plus.

Ryuuga dit brusquement « Yagami-kun, ton père a-

- eu une crise cardiaque. »

L'exclamation fusa en simultané. « C'est Kira ? »

Mon nuage de stupéfaction implosa, je recontactai ma mère une poignée de secondes. « J'arrive tout de suite. »


La grande carcasse du Shinigami étalée sur le siège central de la limousine, bras derrière la nuque et jambes largement croisées, m'offrait une fausse impression de sécurité. Obstacle visuel trompeur dans l'habitacle boursouflé de silence. Je m'agitai fébrilement sur le cuir de temps à autre, simulant une panique mal jugulée. La tête résolument tournée vers la vitre teintée pour que Ryuuga ne puisse pas vraiment m'observer.

Calcul des déclencheurs.

L'infarctus n'était pas de mon fait, certitude. Les malformations cardiaques, l'obésité et diverses maladies également exclues. Restaient le stress, le surmenage, un effort physique violent, le manque de sommeil et l'hypertension artérielle. Le désir qu'il lâche l'enquête et celui qu'il la continue s'écartelèrent un instant, le premier vite dévoré par le second. Mon père était une source d'informations importante. S'il devenait trop dérangeant, je le tuerais de sang-froid, et tous les autres membres de ma famille si nécessaire.

Un fait déjà établi depuis longtemps dans mon esprit. Ce ne serait pas avec plaisir, mais en dernier recours, potentiellement indispensable. Les liens familiaux ou affectueux n'existaient pas, plus. Détails insignifiants. Une vérité unique : Kira et l'avènement d'un monde parfait. Un rôle de gentil petit fiston nerveux pour son papa adoré m'attendait.


Trois personnes dans le couloir de l'hôpital, non loin de la chambre. Je fronçai les sourcils avant de les reconnaître. « Monsieur et madame Misawa ? » Je saluai distraitement leur enfant de quatorze ans. « Que faites-vous ici ? »

Madame Misawa passa une main réconfortante dans les cheveux de son fils. « Nous étions avec Sayu et Sachiko quand l'hôpital a appelé. »

Je hochai la tête « Voisins ». Le murmure si bas que seul Ryuuga pouvait le percevoir. S'il n'était pas déjà au courant, du reste. Geste d'assentiment presque imperceptible de sa part. Passage à un volume normal : « Vous n'êtes pas autorisés à entrer ?

- Si, mais nous voulions vous laisser un peu de temps en famille. »

Remerciements rapides et prise de congé. Mes parents étaient dans la chambre d'hôpital, mon père allongé sur le lit avait le bras transpercé par sa perfusion. Dès notre arrivée, il me présenta son visage pâli. « Raito, viens mon fils. » Je me penchai dans sa direction, il enroula son bras autour de mes épaules et m'attira contre lui. Étreinte sans force que je rendis, n'osant pas serrer de peur d'aggraver la situation.

À peine libéré, ma mère posa une main sur mon épaule, invitation silencieuse à le laisser se reposer.

Elle n'était pas capable de parler, ses yeux humides des larmes qu'elle mourrait de laisser couler. Sayu était repliée dans un angle, anormalement silencieuse. Je m'accroupis à sa hauteur, soutenant son regard embué. Vive, elle s'accrocha brutalement à mon cou. Je la soulevai et l'amenai hors de la pièce. Elle resta un long moment crochetée dans mes bras, sa peur lentement débordée en eau salée. J'attendis, et quand ma petite sœur se calma, la confiai à la famille Misawa.

De retour, je me laissai tomber sur une chaise, tirant légèrement mon col trempé. Ryuuga étudiait toutes mes réactions, il allait en avoir pour son argent. Le petit fiston entre en scène. Je posai question sur question sur l'état de mon père, l'endroit de l'incident, les causes possibles. Colère et angoisse alternées.

« C'est vraiment de la fatigue, papa, tu es sûr ? »

Ma mère intervint, choquée. « Qu'est-ce que tu sous-entends, Raito ?

- Quand une personne fait un infarctus, la première pensée est une attaque de Kira, non ? »

Mon père baissa les yeux. « L'idée m'a traversé l'esprit, mais je suis toujours en vie. »

Ryuuga, muet jusqu'alors s'immisça dans la conversation « Un loupé n'est encore jamais arrivé, mais rien n'indique que le taux de réussite de Kira soit de 100%. Monsieur Yagami a un poste élevé dans la police, une tentative d'assassinat semble justifiée. »

Mon père et moi convergeâmes vers Sachiko d'un même regard. Qu'est ce qu'il lui prenait de balancer ça devant ma mère ? Il voulait provoquer un deuxième infarctus ? Elle serrait convulsivement son sac, tentative de maîtrise ruinée par son expression. Mon père tenta de la faire sortir en douceur. « Sans vouloir vous vexer, vous faites peur à voir et c'est le malade qui l'affirme. Rentrez à la maison et reposez-vous, les docteurs s'occupent très bien de moi. »

Sachiko hésita et céda devant l'insistance de son mari. Sauf qu'elle voulut rapatrier tout le monde avec elle, arguant un imparable « Tu as besoin de calme mon chéri. » Je dissimulai mon agacement : une chance perdue d'apprendre la vérité sur L. Je ne pouvais pas insister sans provoquer de conciliabule.

« Nous sommes venus avec les Misawa, les cinq places de la voiture sont prises en nous comptant ta sœur et moi. Comment vas-tu rentrer, Raito ?

- Ne vous inquiétez pas, Madame Yagami, je vais le ramener, se proposa Ryuuga.

- Merci énormément. Je suis navrée pour le dérangement. Qui êtes-vous d'ailleurs ?

- Un ami de Raito. » Je serrai les dents, remerciant mentalement mon père pour son intervention. « Ami » n'était vraiment pas le terme, mais l'explication la plus simple. Je confirmai malgré mes réticences.

« Ohh ça fait tellement longtemps que Raito ne nous présente plus ses amis. » Elle offrit un sourire terne à l'ami susnommé et prit un air de conspiratrice « Quand mon mari ira mieux, car ça ne fait aucun doute, je serai ravie de vous avoir à dîner. » La stupéfaction de Ryuuga fut bien vite remplacée par une acceptation polie mais enthousiaste. Je l'éviscérai lentement du regard. Sale con.


Le moteur de la limousine ronronnait, à peine couvert par ma portière méchamment claquée. Après le premier tournant, le deuxième passager, ô combien honni, se ramassa sur l'assise. « Ça t'ennuie, Yagami-kun ?

- Que tu t'amuses à cuisiner toute ma famille pendant le dîner ? Oh bien sûr que non.

- La formulation n'est pas très heureuse. » Il me tendit une enveloppe en papier kraft.

« Tu n'es pas sérieux ? Tu continues tes tests, maintenant ?

- Hé bien ? Je ne vois pas le problème. Ton père est hors de danger désormais, et tu as accepté que je t'évalue.

- C'est donc l'instant idéal ?

- Exactement. Ton cerveau n'est plus parasité. Considère ceci comme une formalité. » Il ouvrit l'enveloppe.« Ces informations n'ont jamais été publiées sur l'affaire Kira. Cette feuille – il attrapa la plus grande – est une liste récapitulant le nom des douze agents du FBI tués, ainsi que l'ordre de leur mort et l'ordre dans lequel ils ont reçu un dossier particulier. » Il désigna les autres papiers. « Ces trois lettres ont été écrites par les victimes sur des murs de prison, avant leur décès. Je compte sur ton avis. »

Je saisis l'énumération des agents, accroché d'emblée par le nom de Raye Penber. Bien sûr. Me transmettre de telles informations... Ryuuga attendait une réaction. Unique explication valable. Mon visage, composition parfaite, ne lui laisserait aucune prise. Conscience aiguë de son regard scalpel : chacune de mes attitudes absorbées, bues par les abysses noirs. Disséquées.

« Alors, que penses-tu de cette liste, Yagami-kun ? »

Tch. Il pensait m'avoir aussi simplement. Insultant. Un piège aussi lamentable...

« Hum...

- Oui ? »

Je posai la feuille sur le siège. « Désolé, mais sans avoir connaissance du dossier qu'ils ont reçu, cette liste est inutile. »

Ses iris s'évasèrent. Il se frotta la tête, l'air contrit. « Ah oui, ils se sont envoyés leurs noms et photos puis sont morts après réception du dossier.

- Les noms et visages... et tous les agents sont morts... Kira a donc réellement besoin de ces deux éléments pour tuer ? »

Il ne commenta pas, enchaîna : « Les trois lettres t'évoquent quelque chose ? »

Je les examinai une par une. La fameuse allusion sur les pommes. Les lettres étaient numérotées au verso. Si je lui livrais la réponse de but en blanc, sans en faire la remarque, j'étais mort. Enfantin. J'avais compris son petit jeu. Issue défavorable pour L, sans l'ombre d'un doute. Je laissai filer un temps que je jugeai acceptable avant de me prononcer.

« Apparemment, Kira peut contrôler d'une manière ou d'une autre ses victimes avant leur décès. Je dirais qu'il a voulu te provoquer en codant ces messages. Si l'on positionne les lettres comme ceci – démonstration à l'appui – les premières lettres des colonnes permettent de lire « L sais-tu que les Shinigamis ne mangent que des pommes ? »... mais, les messages sont numérotés, et si je les place comme indiqué, on obtient alors « L, sais-tu que ne mangent que des pommes les Shinigamis. » Vraiment très étrange. Je ne vois pas quel intérêt peut avoir Kira avec la dernière disposition. »

Un « Faux ! » véhément, et mes théories, tranchées nettes. « En réalité, il y a quatre lettres – il posa la dernière avec une réjouissance non dissimulée – le message devient donc « L, sais-tu que les Shinigamis qui ne mangent que des pommes ont les mains rouges ? » »

C'est quoi ce bordel ? Qu'est-ce qu'il veut avec ce truc ? Merde. « S'il y avait trois lettres, mon analyse serait parfaite.

- Sauf qu'il y en a quatre. Pas tout à fait ce que j'appelle la perfection. Plutôt l'erreur, l'échec, l'arrogance. Choisis celui qui te fait le plus plaisir, je suis magnanime. Tu n'as pas pris en compte la possibilité d'une quatrième lettre tellement tu étais persuadé d'avoir raison. Ton analyse n'est donc rien de plus qu'un piteux ratage. »

Fils. De. Pute. La colère se mit à pulser. Mais l'avidité manifeste de ses traits... bien trop manifeste, et cette autre chose, que je n'arrivais pas identifier... Non. Je ne tomberais pas dans ce panneau, surtout celui-là. Une vulgaire émotion ne prendrait pas le dessus. Kira savait le vrai nombre de lettres, Ryuuga tablait sur un sursaut d'orgueil ? Cette quatrième lettre ressemblait à un appât. Une ruse pour baisser ma garde. Comment contourner le problème ? Comment ?

Nier en bloc. Dévaloriser le sujet. Le tout avec un peu d'enjouement, qu'il avale la pilule. « J'ai négligé la possibilité d'une quatrième lettre, on dirait que tu as parfaitement raison. » Rire bref « De toute façon ces messages ne signifient rien du tout, que ce soit avec trois lettres ou quatre. Les Shinigamis n'ont jamais existé. C'est complètement bidon. » Kira peut éviter ces pièges les yeux fermés, c'est évident. Pour moi et pour toi. Une autre question paraît inévitable, sinon tout ceci n'a aucune valeur. Quel sera ton prochain mouvement, L ? Ta prochaine question ?

« Si tu étais L, comment t'y prendrais-tu pour savoir si ton suspect est Kira ? »

Je souris, vraiment cette fois. Transparent. « Précisément ce que tu essayes de faire à l'instant même. Je lui ferais dire des informations que seul Kira connaîtrait. »

Il se détourna vers l'extérieur, son visage fantomatique superposé au défilé des rues. « J'ai posé cette question aux membres de la cellule d'enquête. Il leur a fallu du temps pour trouver une réponse très insatisfaisante, par exemple montrer au suspect le nom et la tête de criminels que personne ne connaissait. Désespérément simpliste. Mais toi, juste une poignée de secondes, et ta réponse surpasse celle des enquêteurs. » Face à face. « Tes capacités sont incroyables. »

Merci. Beau compliment. Sauf qu'il avait cet air, le même que tout à l'heure, exactement le même. Celui qui attisait ma paranoïa. Une exultation à peine rentrée. Une tournure de « j'en étais sûr. »

Des yeux si larges qu'ils me bouffaient.

« Cela dit, je comprends mieux d'où te vient cette étrange obsession des pommes. » Attitude amusée pour sonder l'étendue des soupçons. « Même si j'ai dû me rendre encore plus suspect avec cette réponse.

- Exact. 7%. »


༻ Thirst ༺


Un silence s'établit quelques minutes. L'augmentation de mes soupçons allait de pair avec mon envie de le faire participer à l'enquête. Sa contribution pourrait être une aide précieuse. Véritablement. Inhabituellement.

D'autant que l'incident Yagami père allait me priver d'un élément important de la petite cellule d'enquête. Pourquoi n'était-ce pas quelqu'un d'inutile qui avait fait un infarctus du myocarde... ?

Je jetai un coup d'œil vers Raito. Son rôle de fils prodigue était trop étudié, trop crédible, trop neuneu.

« Yagami-kun, tu sembles contrarié.

- Évidemment. Peux-tu imaginer un instant ce que ça fait d'être soupçonné d'être un meurtrier de masse ? »

Un instant de calme, durant lequel je mordillai mon pouce en scrutant la banquette en face de nous.

« C'est très désagréable, en effet. Mais Kira ne se considère pas comme un assassin. Il doit même s'imaginer être un messie ou quelque chose d'aussi mégalomane.

- S'il-te-plaît, Ryuuga. Mon père vient d'être hospitalisé. Voudrais-tu bien, pour une fois, ne pas t'acharner, et te taire ? »

J'écarquillai les yeux l'espace d'une demi seconde. Susceptible. Intéressant.

J'attrapai une boîte de pâtisseries, gentiment préparée par Watari. Il me fallait bien ça pour compenser la grossièreté de mon Kira. Jamais personne ne me disait de me taire, surtout pas de façon aussi vindicative. Beaucoup le pensaient très clairement, mais l'idée ne passait pas la barrière des lèvres.

Sale petit insolent.

Je lui ferais payer ça, en me faisant un plaisir d'accepter l'invitation à dîner de sa mère, dussé- je pour cela manger du salé. Horreur absolue, frissons et sueurs froides. Eurk. Cette affaire promettait de m'amener à dépasser mes limites une fois de plus, et je n'en étais pas content. J'avais déjà été acculé au point de devoir me montrer à une poignée de policiers ahuris, alors que jamais je n'avais eu à m'exposer. Cruelle défaite. Manger un repas salé était une dure punition que m'infligeait ma détermination à poursuivre la traque du tueur. Quelques biscuits ne me consoleraient pas si facilement, il allait falloir que je joue avec Raito pour me détendre un minimum.

« Si tu étais vraiment le fils chéri et impliqué que tu prétends être, tu ne devrais pas me demander de me taire. Au contraire, la logique voudrait que tu me demandes d'attraper Kira pour te venger de celui qui a manqué de tuer ton père, ou est à l'origine de son surmenage. En fait, étant donné que tu es conscient de tes capacités et que tu as déjà aidé la police plusieurs fois, tu pourrais même proposer ton aide dans l'enquête. »

Manière détournée de rappeler mes accusations tout en l'invitant au QG. Il ne goûterait probablement pas mon humour.

« Les vrais humains ne sont pas forcément des stéréotypes, tu t'en rendrais compte en vivant plus à leur contact. Je ne vais pas mettre ma vie en jeu stupidement, alors que je ne suis pas Kira. Je continuerai à enquêter de mon côté, bien sûr. »

Il voulait que ce soit moi qui lui demande de l'aide. Arrogant, manipulateur, prudent dans ses demandes. 9%.

La voiture s'arrêta en face d'une maison proprette, bien entretenue, cocon idéal pour un petit prodige. La portière s'ouvrit, Raito sortit, puis se pencha vers l'intérieur. « On se revoit bientôt. Tant que mon père n'est pas tiré d'affaire, il faut se consacrer à sa guérison, c'est ma priorité.

- Comme il se doit. La famille est au centre du système de valeurs nippon, n'est-ce-pas. »


Sonnerie.

Café chaud et caramélisé. Je touillais tranquillement, tentant de faire fondre le onzième sucre. L'idée m'était venue pendant le trajet de retour vers le QG, mais curieusement, j'avais jugé plus adéquat d'attendre 4h17 pour en faire part à Raito.

Il décrocha.

« Quand je t'ai dit qu'on se revoyait « bientôt », c'était censé exclure une conversation téléphonique au beau milieu de la nuit.

- Techniquement, là, nous sommes le matin. Bonjour, Yagami-kun. Bien dormi ?

- Que veux-tu ? »

Réveillé alors que le soleil n'était pas levé, il était rarement d'humeur polie. Du moins, pendant les premières minutes. Au delà, son cerveau finissait par sortir des limbes du sommeil, vrais boulets pour l'efficacité d'une enquête.

« J'ai pensé à ton père et à Kira.

- Curieux. Je n'aurais jamais cru ça de ta part.

- Il est actuellement à l'hôpital, et sa convalescence te bloque dans tes activités, n'est-ce-pas ? De plus, là où il est, il n'est pas exclu que se trouvent des partisans de Kira, prompts à diffuser les images de vidéo surveillance ou à ébruiter des rumeurs handicapantes pour la police. Qu'en penses-tu ?

- Mon père n'est pas une machine, Ryuuga. Tu ne peux pas demander à quelqu'un de se remettre en une journée d'une crise cardiaque. Laisse-le se reposer un petit peu. »

Je soupirai, et mordis dans un rainbow cupcake. Pourquoi tout le monde se méprenait sur mes intentions et pensait que j'étais responsable de tous les surmenages de mon entourage ? « En fait, je pensais surtout à sa sécurité. Il doit être écarté de l'enquête le temps d'être remis sur pied, mais je crois qu'une hospitalisation à domicile serait plus indiquée.

- Tu es aussi médecin ?

- Kira ne peut rien trouver concernant mon identité en sachant que j'ai des notions de médecine.

- Des « notions ». Tu n'es donc en aucune façon qualifié pour prescrire un traitement ou décider d'éloigner mon père d'un hôpital et des salles de chirurgie. S'il récidivait à la maison, il n'aurait presque aucune chance de s'en sortir.

- Tu n'as pas à t'inquiéter de ça. En vacances, il ne devrait pas refaire d'attaque, et même si ça arrivait, il pourrait être transporté par hélicoptère en moins de trois minutes, si nécessaire. »

Un léger silence suivit, et dans le calme de la pièce, j'entendais sa respiration ralentir. Il était probable qu'il finisse par s'endormir sans y faire attention, comme c'était déjà arrivé. Toujours légèrement vexant.

« Yagami-kun, je ne te parle pas pour que ma voix te serve de berceuse.

- Je ne dors pas. Je mesure l'imprudence de ta proposition.

- Une proposition ? Il n'y avait aucune sorte d'hypothèse dans ce que je te disais. Ton père est d'accord avec moi, et je me doute que ton statut d'enfant va t'imposer d'accepter la décision des adultes.

- Retire ce sourire, je l'entends. Tu as appelé mon père en pleine nuit, tu l'as réveillé pour lui dire de prendre des vacances ? Tu mesures qu'un réveil brutal n'est pas bon pour la santé ?

- Ne m'accuse pas en plus de vouloir sa mort. Je l'ai appelé en milieu de soirée.

- ... Alors, que me vaut cet appel à 4h24 ?

- J'avais peur que tu rates ton réveil. Ne me remercie pas. »


Peu de choses avaient été aussi faciles, depuis le début de l'enquête, que de ramener Sôichirô Yagami chez lui. Le matériel médical et les consommables nécessaires n'avaient été qu'une formalité à amener au foyer. En poussant quelques meubles, le policier pouvait maintenant dormir à sa convenance au salon ou dans son lit, tout en étant aussi bien surveillé et traité qu'à l'hôpital.

Peu de choses avaient été aussi ardues que de convaincre Sôichirô Yagami de rester chez lui. Il voulait participer à l'enquête le plus vite possible, voire même depuis son lit – il avait gentiment suggéré d'installer un lit médicalisé au QG. Refusé, sans quoi tout le monde allait à nouveau me prendre pour un esclavagiste. Et il était temps de reposer ce pion. Mieux valait qu'il soit bloqué plutôt qu'exclus définitivement de la partie.

J'allais bientôt partir pour le dîner de l'Enfer. Du salé. Quel était mon crime, pour que pareil châtiment me soit infligé ? En attendant le départ, prévu une vingtaine de minutes avant 19h, je mangeais autant que possible, sous l'œil circonspect de Watari – les autres policiers avaient eu l'autorisation de rester tranquilles ce soir, et de préférence loin de mes ordinateurs.

« Pour une fois, juste le temps d'un repas, ce serait peut-être intéressant que tu manges normalement, non ?

- Non. »

Ce serait diminuer mes capacités cognitives que d'aller là-bas le ventre vide. L'épreuve s'annonçait suffisamment difficile, il n'y avait nul besoin d'en rajouter. La limousine s'arrêta une nouvelle fois en l'espace de trois jours devant la maison. Je n'avais, mais vraiment, pas envie d'y aller. Elle me faisait l'effet d'un abattoir. Je me traînai jusqu'à la porte, tirant sur les manches de ma chemise grise. Convenances.

La porte s'ouvrit avant même que j'aie le temps de m'annoncer. « Ryuuga-kun, bonjour, bienvenue. Je vous en prie, entrez !

- Yagami-san, c'est un plaisir de rencontrer la mère de Raito. »

Je lui tendis la boîte rectangulaire que j'avais apportée.

« Ce n'est pas grand chose, juste quelques pâtisseries.

- Oh, c'est très gentil, vraiment. Il ne fallait pas.

- J'insiste, c'est bien le moindre que je puisse faire pour vous remercier de m'accueillir chez vous. »

Rougissement léger de plaisir de la maîtresse de maison, qui prit le carton puis s'effaça pour me laisser tranquillement me débarrasser de mes chaussures. L'intérieur n'avait pas du tout changé depuis que les caméras avaient été retirées. Toujours la même propreté maniaque, le rangement impeccable.

Une avalanche de pas dans les escaliers m'avertit de l'arrivée de la jeune collégienne. Sayu. Yeux et cheveux noirs, pétillante, espiègle. Le contraire de son frère, certainement beaucoup plus bavarde et manipulable. Derrière elle vint mon ami, égal à lui même. Un signe de tête en guise de salut, et déjà la petite sœur gazouillait sans discontinuer, un sourire franc collé aux lèvres. « Je suis enchantée de te rencontrer ! Je m'appelle Sayu Yagami, je suis la petite sœur de Raito, j'ai 14 ans. Bienvenue à la maison !

- Moi aussi je suis heureux de rencontrer dans de bonnes circonstances la famille de Raito-kun. »

Léger tic nerveux du susnommé, que je n'appelais jamais par son prénom. Mais puisque d'après son père, nous étions censés être des « amis », et que par ailleurs, nous jouions cette comédie tous les deux, il était normal d'en venir à cette familiarité.

Familiarité. Quelle déchéance pour moi.

« Je m'appelle Hideki Ryuuga.

- Aaah, comme la star ! C'est cool ! Il paraît que toi aussi tu es bon en cours, c'est bien. Enfin, comme ça, mon cher grand frère et toi vous devez arriver à rire de vos blagues. Parce que franchement, les plaisanteries de Raito, il n'y a que lui pour les comprendre. Trop perché. »

Sur ces paroles lancées comme une invitation à boire un soda, elle partit se vautrer sur le canapé sous les remarques réprobatrices de la matriarche. Néanmoins, elle n'avait pas totalement tort, même si l'humour n'était pas au centre de mes échanges avec son frère. En d'autres circonstances, nous aurions peut-être pu être de vrais amis, dans le sens d'égaux. Enfin, presque égaux, puisque s'il était Kira, je finirais par gagner, indubitablement.

Sachiko nous invita à nous installer autour de la table basse du coin salon, le temps qu'elle fasse les derniers préparatifs de son repas. Oh joie.

Dans un fauteuil à accoudoirs, en cuir blanc d'Italie, Sôichirô nous attendait, et m'accueillit avec un sourire légèrement gêné. En présence de sa fille et de sa femme, il ne pouvait exposer ses doléances quant à ses vacances forcées. Quelques formules de politesse échangées, un silence s'établit. J'avais certes bien l'intention de profiter de cette soirée, mais me précipiter ne m'apporterait qu'une méfiance des membres de la famille, plutôt que de les guider vers des confidences.

Finalement, Sayu finit par ne plus supporter le vide. « Alors, comment vous vous êtes rencontrés, avec Raito ?

- À la cérémonie de rentrée à l'université, nous avons tous les deux été représentants des élèves. Et par la suite, nous avons été dans la même classe.

- C'est bien qu'il se fasse des amis à la fac, tous ses amis du lycée sont partis étudier ailleurs.

- Tu étais inquiète à l'idée que ton frère se retrouve seul ?

- Ah, pas du tout ! Mon grand frère est le meilleur, il arrive toujours à bien s'entourer.

- Sayu, si tu allais aider maman à la cuisine ? »

Geignement épouvanté en provenance de la jeune fille, qui fit une grimace peu gracieuse. « Heeee, c'est bon, j'ai le droit de parler. Je vois pas pourquoi je devrais rester cloîtrée dans la cuisine, on n'est plus au siècle dernier !

- Sayu... je te rappelle que tu as un contrôle de biologie dans moins d'une semaine, et que tu n'as encore rien révisé. »

La menace porta, et sur un sourire forcé la demoiselle en pleine crise d'adolescence partit rôder dans la pièce adjacente, d'où s'échappaient déjà d'horribles odeurs de poisson et de légumes. La porte refermée, les dames éloignées, je pouvais m'exprimer plus librement. Toujours en ignorant magistralement mon Kira. « Monsieur Yagami, j'espère que vous reprenez des forces.

- Je vais mieux. Mais j'aurais l'esprit plus serein en me sentant utile. Là, je ne fais rien de mes journées, j'ai l'impression que je vais devenir fou si ça continue.

- Papa, tu dois te reposer, c'est le plus important.

- Bien sûr, oui, votre fils a raison. Mais il est vrai aussi que nous manquons d'effectifs. »

Il me lança un regard noir, lourd de sous-entendus. Sa culpabilité à affaiblir l'enquête n'était pas encore assez grande pour qu'il me laisse éloigner son petit chéri de l'université. Ledit petit chéri semblait sur le point de parler, quand la porte se rouvrit sur les femmes de la maison, apportant les mets.

« À table ! »

Selon les règles de politesse japonaises, il faut finir son assiette, quitte à ne se servir que très peu.

Mais même en m'étant moins servi que si j'avais été un moineau, j'étais au bord de la crise de nerfs. Le riz pouvait passer, avec beaucoup de bonne volonté. Mais les accompagnements, variés, me donnaient seulement envie de vomir.

Une réelle peine avait envahi mon âme quand la jardinière de légumes avait été présentée. Les effluves qui en émanaient avaient comme un parfum de Tiers-monde, de dernier recours avant la famine. Visuellement, le spectacle était à la hauteur de mes plus folles espérances. Bouillie immonde, mélange de petits pois éventrés vomissant leurs entrailles farineuses, de carottes blanchies par la cuisson et réduites à un état de décomposition, de pommes de terre décimées en dés ramollis, de haricots verts rabougris déchiquetés et tordus comme sous l'effet d'une torture inimaginable. Impossible de distinguer les autres végétaux incorporés là-dedans.

Quelques misérables lardons faméliques dégorgeaient de la couenne, blanchâtre, collante, suintante. Le tout recouvert d'une pellicule de gras huileux et infect, vernis brillant apportant au tout un air de pelote de régurgitation de rapace en période de disette. Remuée du bout des couverts, la mixture inquiétante n'en finissait pas de chuinter, de glisser, de se vomir toute seule. Splortch. Flurfl.

Tableau d'art contemporain abstrait, aux couleurs nauséabondes. Assemblage flasque d'horreurs à l'état brut, ce résidu de vaisselle, encouragement à l'amputation de langue, attentat à ma personne, devenait un diamant d'immondices d'une perfection jamais atteinte de mémoire d'Homme. Pourquoi tant de haine en ce bas monde ? Si Kira avait été la justice, il aurait tué l'inventeur d'un plat aussi ignominieux.

Malgré mes ruses, les plats étaient de véritables tortures. Le filet de poisson grillé me faisait l'effet d'être un morceau de polystyrène trempé dans de la boue et du sel. Et la conversation tournait définitivement en rond.

« Tu sais, ce serait vraiment bien si tu invitais plus souvent des amis à la maison, Raito.

- Maman, je n'en invite pas parce que je n'ai plus douze ans. Tu n'as pas besoin de surveiller mes fréquentations.

- Oh, je le sais, que tu fais attention, mais c'est un tel bonheur de voir de la vie, dans cette maison. J'ai l'impression de pouvoir encore m'occuper de mon petit trésor. »

Barbant. D'une certaine façon, être un orphelin élevé dans un cadre privilégié par un autre génie était ce qui m'était arrivé de mieux. Au moins, je n'avais pas eu à subir ces contraintes sociales, entraves au développement intellectuel. Il était vraiment intrigant que Raito ait pu arriver à son niveau actuel malgré ces boulets.

« Avant, Raito-kun amenait souvent des amis à la maison ?

- Non, je n'ai jamais fait ça. Ou alors, pour travailler sur des exposés. Je préfère sortir.

- Ah bon. Pourquoi ?

- C'est ce que je me tue à essayer de comprendre. Même quand il était au collège, il ne voulait pas inviter de petits camarades à la maison. C'est à croire que je suis une mauvaise mère.

- Chérie, ne recommence pas, s'il-te-plaît... »

Et le repas s'étirait à l'infini. Rien ne venait contrarier la monotonie du moment. Le tapotement des baguettes me rappelait sans cesse combien il était délicat de tenir ces ustensiles primaires du bout des doigts. Ma position assise, conventionnelle, n'était pas pour m'aider, non plus. Ma déconcentration, mon ennui et le manque de sucre se combinaient pour démultiplier la langueur qui s'emparait petit à petit de moi.

La soupe était écœurante. Tout était affreux. Il fallait absolument que je me trouve une occupation. N'importe quoi. Je resservis Raito en eau. Assis à côté de moi, il fut bien obligé de respecter les règles de bienséance de son propre pays, et de remplir mon propre verre. Au moins, l'eau n'était pas salée. Et je pouvais profiter du passage de mon bras au dessus de ma nourriture pour laisser glisser le contenu d'un sachet de sucre sur mes légumes, depuis ma manche longue. Discrètement. Petite technique de survie de L en milieu hostile.

Fin de mon verre. Je papotais quelques secondes de la hausse des prix de la viande blanche – quelle idée de manger de la viande en habitant sur une île – et recommençai à remplir le verre de mon voisin. Un léger souffle d'exaspération atteignit mon oreille, et un début d'amusement prit place dans mon esprit.

Troisième fois. S'il ne buvait pas, son verre allait bien finir par déborder.

« Ryuuga-kun, que font vos parents ? » Question bien typique de la mère de famille surprotectrice. L'occasion pour moi de montrer l'étendue de mon talent d'acteur. « Je suis en mauvais termes avec eux. Mon père dirige une entreprise agroalimentaire bulgare et ma mère l'a quitté pour ouvrir un cabinet d'avocats à Los Angeles. Ma famille est très dissolue, mais je me plais bien au Japon. Vous savez, c'est un réel bonheur pour moi que de vous voir, tous les quatre, aussi soudés. Ça me rappelle qu'il y a du bon, en ce monde, un réconfort irremplaçable. »

Silence. Peut- être avais- je été trop loin dans le mélo... Mais au vu de l'humidité dans les yeux de Sachiko, qui se leva pour débarrasser la table, j'avais su m'attirer sa bienveillance. Et joie ultime, le salé s'en était allé vers d'autres horizons. Victoire. Distraitement, j'ajoutais de l'eau à Raito, et ne manquai pas de provoquer un petit tsunami, qui me valut un coup de pied bien senti dans mon tibia.

« Les garçons, nous n'allons pas prendre de dessert tout de suite, vous pouvez monter pour bavarder tranquillement, si vous voulez. »

Le pépiement de Sayu finit donc par s'évanouir, à mesure que nous montions les marches, en silence.

Sa chambre était, elle aussi, exactement similaire à ce que j'avais pu voir par l'œil des caméras. Le lit sur la droite, le bureau en face sur la gauche. Deux fenêtres. Désespérément aseptisé. Une surface lisse, neutre, qui ne reflétait rien de son propriétaire. Raito alla s'asseoir sur son lit, en me désignant sa chaise de bureau d'un geste vague. Enfin, je pus me percher comme j'en avais l'habitude.

« Alors, tu t'amuses bien ?

- Relativement. Toi, en revanche, tu n'es pas bavard à table. Peur de t'emmêler dans tes rôles ?

- Je n'ai pas peur. Tout le monde triche un petit peu avec sa famille, pour être sous son meilleur jour. Même toi, tu dois le savoir.

- Vraiment ? Je note que tu triches, parfois, donc. Rien ne me dit que tu ne triches pas, chaque minute de ta vie.

- Ryuuga, en matière de mensonge, je ne pense pas que tu puisses me faire la morale. Tu déformes la vérité, ou tu en inventes une, pour qu'elle colle à tes hypothèses. Surveiller ses manières en présence d'autrui est une marque de respect envers les autres et envers soi-même. »

Je ne me sentais pas très bien. Une étrange saveur restait sur ma langue, et la nausée n'était pas loin. Mes doigts s'entortillèrent, vaine tentative pour oublier les plaintes de mon estomac malmené par tant de sel en un seul dîner. « Excuse-moi. » Je me levai et sortis de la chambre précipitamment, puis courus presque jusqu'aux toilettes, au bout du couloir.

Vraiment, mon organisme ne voulait pas admettre une quelconque ingestion de sel. En conséquence, la jardinière de légumes alla rejoindre les égouts, où était sa véritable place. Je frissonnais ; je me sentais toujours nauséeux, et je détestais être malade. Agenouillé, appuyé sur les coudes sur le siège des toilettes, j'entendis vaguement un tapotement contre la porte, restée entrouverte.

« Ryuuga, tout va bien ?

- Laisse-moi mourir en paix. »

C'était du harcèlement, que de venir jusqu'ici pour assister à ma déchéance. Ma voix était éraillée, j'avais les larmes aux yeux à cause de l'acidité sur ma langue. Je me relevai en chancelant légèrement, et observais d'un regard morne le panneau de contrôle du lieu. Curiosité nippone que le monde entier trouvait amusante. Aucun intérêt.

De retour dans sa chambre, après avoir bu un verre d'eau salvateur, je retournais m'asseoir. Ses pensées concernant un éventuel trouble alimentaire ne me gênèrent pas outre mesure, et je me contentais de pencher la tête sur le côté, cherchant le meilleur moyen d'aborder le sujet qui m'intéressait. « Tout à l'heure, quand j'ai dit que nous manquions de personnel, au QG, tu as été interrompu avant de pouvoir parler.

- Ne considère pas que mon père n'est qu'un pion. C'est un être humain, tu dois attendre qu'il aille mieux avant de le remettre au travail.

- Je n'ai pas dit que lui devait revenir au plus vite. » Haussement de sourcil, croisement de jambes. Élégant, raffiné. Se refusant à demander, voulant être désirable. « Je ne te ferai pas la cour, Raito-kun. Je te propose de rejoindre la cellule d'enquête, et ne te le redemanderai pas. Je pense que tes capacités pourront nous être utiles. Tu as bien dû discuter avec ton père, qui t'auras confirmé que je suis L. Si tu es intéressé, le QG t'est ouvert. Ainsi, tu pourras poursuivre le responsable de la crise cardiaque de ton père.

- Et tu pourras me surveiller encore plus totalement qu'à l'université. »

Je lui souris. Son intégration présentait autant de risques que de potentiels bénéfices, mais j'étais de toute façon déjà habitué à ce que mes larbins fassent de fausses hypothèses. Si Raito tentait de m'emmener sur des pistes sans issue, ce serait autant de preuves de sa culpabilité. S'il était innocent, son intelligence serait une arme redoutable en ma faveur. Et dans tous les cas, j'aurais beaucoup moins besoin de sortir et de m'exposer. Mieux encore, je ne verrais plus l'immense masse grouillante d'imbéciles qui régnait hors de mon sanctuaire.

Enfin vint le moment béni du dessert. J'avais bien fait d'apporter assez de pâtisseries pour nourrir un régiment, mélangeant allègrement cornes de gazelle, kouign amann, mini forêt noire aux cerises, sorbet au melon et autres cupcakes à la fraise. Mon pauvre ventre torturé pouvait enfin être consolé.

« Toutes ces douceurs, ça me rappelle les goûters d'anniversaire des enfants. »

La chaleur et la douceur du thé vert mélangé au miel me ramenaient à un niveau convenable, et mon envie d'amusement reprenait le dessus sur ma faiblesse précédente.

« Vraiment ? J'ai du mal à imaginer Raito-kun jeune, il est tellement sérieux. »

Un rire de Sayu vint approuver ma remarque, alors que la mère partait gaiement à la recherche d'un album photos familial. De son côté, Sôichirô semblait au bord de la dépression. Voir son boss prendre le thé chez lui en regardant des photos de famille ne devait pas être très conforme à ses habitudes. Mais l'enfant des photos n'avait rien de réellement spécial, si ce n'est la lueur d'éveil qui semblait l'animer. Déjà si jeune, il était à part, petit prince.

Et bien sûr, le dîner ne m'avait pas vraiment aidé. Personne dans la famille n'avait remarqué un changement radical dans le comportement de Raito, toujours aussi serviable, dévoué, généreux, beau, intelligent, parfait. Par contre, un Raito de cinq ans en short de bain à rayures, boudant sur le sable, rouge coquelicot, était une image qui valait le déplacement.

Plus d'une demi-heure après le début de la séance, alors que la redondance des clichés commençait sérieusement à me lasser, mon téléphone bippa. Je fis rapidement mes au revoir à tout le monde, et partit enfiler mes chaussures défraîchies. Mon Kira – que j'imaginais avec hilarité intérieure en short de bain – m'ouvrit la porte, l'air presque aussi soulagé que moi que cette soirée infernale se termine enfin.

« On se revoit sur le campus, demain.

- Non. Je suis malade. Mais réfléchis à ma proposition. »

Je grimpai dans la limousine. Oui, il me fallait des vacances, consacrées à nettoyer mon corps de tout le sel qui avait peut-être eut le temps de me contaminer dans ce lieu de perdition. Et avec de la chance, je n'aurais plus à y remettre les pieds, si mon suspect venait travailler avec moi.

Finalement, la soirée n'avait pas été si contre-productive. Mais quand même, une jardinière de légumes était un prix particulièrement élevé.


Que pensez-vous du chapitre ? Une petite review pour vos pauvres auteures personnelles ?

Et surtout, vous reprendrez bien un peu de jardinière ? J'insiste.

Pour celles et ceux qui ne connaissent pas cette histoire de meurtres plein de B et de noms à coucher dehors, il se trouve que cette enquête existe vraiment en format livre sous le titre de Another Note, elle se déroule avant Kira, avec L et Naomi à LA en duo d'enquêteurs.

On se retrouve dans deux mardis, comme d'habitude pour la suite des petites aventures de L et de Raito ^^ Que votre bouillie soit immonde. (Note de Haaru : Et votre cœur bien accroché.)