Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages et l'univers ne nous appartiennent pas malgré un chantage à base d'expédition par la poste de pages de Death Note et de trognons de pommes cloués selon un rituel vaudou. Nous ne touchons bien entendu aucune compensation financière pour la publication de ce texte, là encore le chantage n'ayant pas suffi ^^ ( On nous a mentiiii x) )
Rating : M pour certains chapitres, bien que ce ne soit pas encore justifié.
Bonsoir, à notre grand étonnement le chapitre précédent a plutôt plu, nous vous remercions pour vos commentaires ! Chose promise, le 8, en publication cadeau ^^ (Et Laukaz "ton" chapitre :3 )
De tout coeur bonne lecture :D
Chapitre 8
Renversement, l'oeil de Sakura
Une autre feuille, une autre liste. Et la procession des noms, morne et sans fin, aussi allègre qu'un cortège funéraire. Je les décortiquai toutes, inlassablement, chaque procession, nom par nom. Le rythme de mes doigts sur le clavier bien rodé, toujours les mêmes vérifications et les résultats négatifs. C'était couru d'avance, sauf qu'ils n'avaient pas à l'être, pas tous. Où était le leurre ?
Il y avait forcément un leurre quelque part, les soupçons de L n'étaient pas tombés. Un test de réaction, selon moi, seule réelle justification à l'épluchage fastidieux auquel j'étais assigné. Fastidieux et inutile qui plus est. Comme si l'on pouvait savoir qui dans le monde avait visionné le journal japonais aux horaires exacts où les portraits des criminels avaient été diffusés. Les paramètres étaient trop nombreux, trop aléatoires. Simplement impossible. La fouille, par conséquent, superflue.
Ne restait qu'une poignée d'explications à probabilités plus ou moins similaires : L s'ennuyait, avait lancé cette piste pour ne pas donner l'impression de patauger dans la semoule alors qu'il y barbotait joyeusement, ou les listes cachaient un leurre destiné à tester ma réaction. La dernière hypothèse paraissait la meilleure, certainement nourrie des deux autres. Possible que les noms ne soient que des noms, auquel cas L n'était pas la personne que je pensais, sauf si chaque lieu privé, public, surface connectée de par le monde était équipé de caméras à reconnaissance faciale et vocale estampillées de la douzième lettre de l'alphabet. Ce qui serait pousser la théorie du complot un peu loin.
Je cherchai à creuser et malgré mon insistance Ryuzaki refusait le transfert des documents entre ma maison et le QG. J'abandonnai assez vite l'idée de le faire plier, s'il voulait vraiment que je les emmène, s'il voulait que je cherche plus activement, il aurait fini par me donner cette fichue autorisation. Ce refus remettait ma théorie en question. Erronée ? Vraiment ? Mais alors pourquoi me faire disséquer ces noms ?
Les autres explications n'étaient pas très satisfaisantes, je m'accrochai à la conjecture du leurre, question d'instinct peut-être. Céder n'était pas dans ma nature, pas plus dans la sienne : ses doutes à mon sujet rendaient suspectes toutes ses actions. Sauf que, si L avait déjà placé une fausse piste, elle serait cachée mais accessible, à cause de la restriction de non-transfert des listes et à cause de l'essence même des fausses pistes. Conséquence, si elle existait, elle me sauterait aux yeux. Or, je barbotais dans la pataugeoire à semoule, le manque de sommeil n'aidant pas.
L'épilogue de la conférence fut le champ d'une incessante bataille paupières-cerveau et le cours de sociologie des arts sonna comme le gong de la défaite. Mes yeux s'y fermèrent à n'en plus finir, lestés de béton. Les coups de coude distribués par Ryuzaki à intervalles réguliers me sauvèrent du courroux professoral, tout juste. Cette matière ne faisait pas vraiment partie de mes centres d'intérêt en temps normal, conviction partagée par une bonne moitié de la classe et peut-être par l'enseignant lui-même. Le soir venu et l'épuration hebdomadaire de la lie criminelle bouclée, je m'écroulai sur le lit et m'endormis en un temps record.
Ma main se referma sur la coque noire dès la première sonnerie, réflexe. « 3 heures 59 aujourd'hui, hier et avant-hier. Tu joues les chiffres au bingo ?
- Statistiquement j'ai mes chances. J'essaye de réguler ton horloge biologique proprement désespérante.
- Tu es bien plus désespérant que mon horloge biologique. Amputer mon sommeil de manière aussi drastique ralentit ma capacité de travail, tu t'en rends compte ?
- Je me trouve déjà trop généreux de t'accorder autant de repos. Sauf si bien sûr, tu utilises la plage horaire pour autre chose, comme perpétrer des assassinats de masse par exemple. »
Je frottai mes yeux lourds et m'enroulai dans la couette. « J'essaye de dormir figure-toi, mais c'est difficile ces derniers temps, et je ne vise personne.
- Trois heures ou quatre maximum, c'est largement suffisant.
- Huit heures. » Un reniflement dédaigneux me répondit. « Tu devrais t'y mettre, aucune personne normale ne tombe malade pour avoir mangé des légumes verts.
- Tu te considères comme une personne normale donc ? Première nouvelle, Yagami-sama n'est-il pas divinement au-dessus du lot commun ? »
Je baillai, journée longue et fatigante. Et Ryuzaki avait toujours eu le don de m'énerver. « Je n'ai jamais dis ça.
- Kira le dit.
- Et alors ? Pour la énième fois je - »
Il m'interrompit, sec. « Toute ta personne le dit.
- Extrapolations personnelles injustifiées.
- Tu reconnais qu'en te considérant comme une personne normale dotée d'un besoin excessif de sommeil, Kira ne peut être en aucun cas être considéré comme un dieu ? Puisque au niveau de la multitude ? »
Pas un dieu, Dieu, sale petit enfoiré. J'écrasai un pan de couette entre mes doigts pour rester aimable. « Tu me places sur le même tableau que lui. Extrapolations personnelles injustifiées.
- D'accord, cessons les devinettes. Tu viens d'affirmer que je n'étais pas normal. Si je ne suis pas normal, je suis supérieur ?
- Tu es Kira ? Je convoque la presse.
- Tu considères Kira comme supérieur ? »
Défense. « Je n'ai fait que suivre ton idée.
- Je voulais dire, supérieur à toi. Selon ton propre argumentaire. »
Un rire fusa dans ma gorge. Toi ? Supérieur à moi ? Invraisemblable. Les illusions n'empêcheront pas ton cœur de se déchirer, les flammes de consumer tes os à la cendre. Je me rendis compte du risque qu'il interprète ma réaction exactement pour ce qu'elle était. Rattrapage. « Faux, je n'ai spécifié aucune notion de supériorité ni d'infériorité, juste de différence. Interprétation très puérile. Rappelle-moi ton âge ?
- Je ne donne pas d'informations à mon principal suspect.
- Mais tu adores le déranger la nuit.
- Chacun ses hobbies. »
La discussion aborda des eaux moins dangereuses et mon attention baissa. Je baillais encore, rappelé à l'ordre par une voix traînante. « Ne t'endors pas, ça changera.
- Si au moins tes conversations étaient intéressantes.
- Si au moins tu arrivais à aligner deux mots sans te décrocher la mâchoire. »
Ma conscience s'étiolait, et je laissais faire. Ryuzaki détestait, je n'allais pas m'en priver. Mes pensées effilochées lentement par les minutes, jusqu'à la dernière attache tombée.
Le jeu des circonstances libéra le vendredi de son emploi du temps coutumier, ma présence de ce fait réquisitionnée par la cellule d'enquête. Nouvel hôtel, nouveau quartier général, sans doute lassant à la longue. Dès mon arrivée, je terminai l'analyse des quelques feuilles abandonnées le dimanche précédent, ma présomption de leurre lentement grignotée par l'absence d'aboutissement, corrodée par le doute. L installé à ma droite, ordinateur en position précaire sur l'os des genoux, surveillait toutes mes démarches de vérification. Le dernier nom de l'ultime ligne se révéla aussi improductif que le reste.
« Terminé.
- Ne perds pas le rythme, Matsuda va t'apporter la suite. » Aha trop aimable. Ce dernier se profila de loin, chargé d'une nouvelle pile de vingt bons centimètres d'épaisseur.
« Travail à la chaîne, course au rendement, l'esclavage est mort, vive l'esclavage.
- Quelque chose à redire Yagami-kun ?
- Loin de moi cette intolérable idée de sédition.
- J'espère, un mot de plus et l'émeute frappait à nos portes. »
Je détendis ma nuque, regardant l'avancée de Matsuda d'un œil circonspect. « Est-ce une bonne idée de confier ce genre de tâches à – » le policier trébucha, la pile trembla, vacilla. Sa main bloqua l'avalanche in extremis.
« Qui d'autre portera les documents, les cafés ? Qui ira faire les ravitaillements ? Toi ? Certainement pas. Et son sens de l'équilibre n'est pas si mal. »
Matsuda sauva l'honneur une fois, pas deux. Un câble plus retors eut raison de son « sens de l'équilibre ». Le monceau de papiers éclata entre ses bras. Les pages voletèrent, un instant suspendues, et s'écrasèrent au sol, éparpillées par la gravité. Je ne fis pas de commentaire, le sarcasme flotta en silence. L'équipe entière mise à contribution pour réunir tous les documents, la pile se reforma rapidement sur le coin de ma table. L posa une feuille au sommet. « Je crois que c'est la dernière. »
Le gaffeur du jour choisit son moment « Non, y a encore ça. » La soi-disant dernière feuille disparue sous dix consœurs, fantôme d'agacement sur le visage de Ryuzaki. Cette liste précise avait-elle de l'importance ? Ou son irritation simplement imputable à Matsuda ? Le deuxième point conséquence de l'échec du premier ?
« Rien de tout cela ne serait arrivé si tu n'avais pas imprimé ces feuilles.
- Fait imprimer, pas imprimé, et épargne-moi tes considérations écologiques.
- Combien de forêts inutilement dévastées sur l'autel de ton ego ? Entre autres choses. »
Il ricana. « La fatigue parle à ta place, ces imprimés sont la conséquence de l'affaire Kira. Combien d'êtres humains et de forêts inutilement sacrifiés sur l'autel de ton ego ?
- Une fois encore, ton raisonnement s'appuie sur une donnée erronée, donc nul et non avenu.
- Vraiment ? Il me plaisait bien, Kira, le destructeur de la planète. »
Tant d'intelligence et ne pas l'utiliser à bon escient, navrant. Il ne comprenait pas, ne comprendrait jamais. « Trouve le vrai Kira pour lui exposer ton opinion, il en sera ravi.
- Je l'ai trouvé. Alors, le vrai Kira est-il ravi ? »
Je contemplai le plafond une fraction de seconde, retournai à ma liste. Il ne lâcha pas, évidemment. « Si tu étais aussi soucieux de l'environnement, tu porterais des vêtements fabriqués au pays pour réduire la logistique et les émissions de polluants. Montre l'exemple de tes convictions et habille-toi en fécule de pomme de terre.
- Comme les sacs poubelles ? Charmant. Quant à choisir, j'opterais plutôt pour du coton bio.
- Le chanvre c'est très bien aussi. »
Je souris en coin. « Sûr.
- Tu refuses le chanvre, tu n'es donc pas écolo. Si tu mens là-dessus, tu mens sur tout le reste.
- As-tu seulement conscience de la vacuité de cette démonstration ? Si tu tiens tant à me montrer la somme de travail en attente pour me décourager, rien ne t'empêche d'utiliser du papier recyclé.
- Ton titre de Chevalier vert n'est pas très crédible. Mais ta réflexion n'est pas sans intérêt, elle me rappelle une certaine conférence sur la paranoïa et le délire de persécution. »
Soupir. « Tu surveilles le moindre de mes faits et gestes.
- Brutus avait cette phrase à la bouche, j'en suis certain. Pourtant le couteau était bien dans sa main.
- Tes comparaisons me vont toujours droit au cœur.
- Étudiées pour frapper juste. »
Inspecter le passif des personnes inscrites sur ces listes prenait du temps, je loupais la pause déjeuner pour avancer sans décélération, enfermé dans une bulle hermétique aux perturbateurs extérieurs. En début de soirée, je triomphais enfin des dix foutues pages. La onzième, celle de Ryuzaki, ne présentait rien d'extraordinaire a priori. Persuadé que cette liste contenait le leurre, ma déception grandissait. Mais, sur le point d'enterrer définitivement ma théorie, l'avant-dernier patronyme attira mon attention. J'avais trouvé le leurre. Les recherches basiques effectuées sur Antoine Reynart domicilié à Nouaillé-Maupertuis – petite commune au fin fond de la France – m'apprirent qu'il était étudiant en japonais. Intéressant.
La littérature n'avait jamais été mon domaine de prédilection – française, japonaise, espagnole, peu importait – néanmoins l'ouvrage était célèbre et la référence culturelle avait le goût d'une mauvaise blague. Détail, l'information majeure pour le moment : ses études. Je piratais d'abord le site de l'université la plus proche, Poitiers. Consulter son dossier ne méritait pas le nom de difficulté, de même, remonter l'intégralité de son parcours scolaire. Sans me targuer de comprendre assez la langue pour en saisir toutes les subtilités – il aurait fallu que je m'y mette sérieusement – ma maîtrise n'était pas mauvaise.
Antoine Reynart, mon âge, des notes élevées, délégué presque tous les ans du premier et deuxième cycles, leader de plusieurs clubs et associations. Son physique ne me ressemblait pas, pourtant l'impression était tenace : une sorte de double sous évolué, incapable d'atteindre la perfection, seulement le très bien. Nettement insuffisant pour prétendre au génie. Bref, ce type était ennuyeux. Ennuyeux comme j'avais pu l'être avant de voir le Death Note tomber. La fiche des renseignements personnels de l'Université indiquait le décès du père quelques mois avant l'obtention de son Bac. Père, mère et sœur aînée tous fonctionnaires de police par ailleurs. Très intéressant.
Un petit tour sur les réseaux sociaux fut révélateur d'un individu idéaliste, politiquement impliqué, critique sur le fonctionnement de la société, rebuté par la défaite et l'échec. Assez bonne correspondance avec l'idée que Ryuzaki se faisait de Kira. Sans oublier qu'il était membre actif de plusieurs groupes de soutien pro-Kira. Il me manquait une donnée d'importance, avait-il oui ou non regardé la télé du Kanto aux moments voulus ? En France le calcul des audiences télévisuelles s'effectuait via le Médiamat, un échantillon représentatif de population. Voie sans issue. L n'avait certainement pas poussé le vice jusqu'à faire des Reynart une famille témoin, éléphant dans le couloir bonsoir.
L'abonnement de la famille et celui de l'étudiant ne comportaient pas de bouquets avec chaînes japonaises incluses, étonnant, ô combien. L'historique de l'ordinateur devrait me renseigner davantage sur le sujet. L'appareil offrit une résistance des plus pathétiques. Vraiment ? Si facile ? L n'avait pas renforcé les protections, les preuves imaginaires avaient intérêt à être bien dissimulées, que ça en vaille la peine.
Ryuzaki écorcha ma concentration, « Tu as trouvé quelque chose, Chevalier vert ? Ta vitesse de frappe est doublement supérieure à ta moyenne habituelle.
- Je ne suis plus le Grand Destructeur de la planète ?
- Toujours, mais chacun est libre de croire au Père Noël. Tes rêves te préservent des cauchemars, sans doute. »
Pas de toi, dommage. « J'ai une piste sérieuse, mais je dois encore faire quelques vérifications. »
Le fond d'écran était issu d'un jeu vidéo nippon, je me concentrai aussitôt sur l'historique censé m'apprendre ses récents déplacements : effacé, à tous niveaux. Le site de la chaîne Kanto était néanmoins consigné en favoris. Discutable mais acceptable.
Armada de photos cosplay et clichés de meeting politiques et manifestations. Quand je disais Reynart Jr impliqué... Ajoutons des scans de mangas par tonnes, des fichiers musicaux presque essentiellement japonais hormis un dossier non intitulé contenant les morceaux du moment. Sans oublier l'avalanche d'images de sa petite personne à l'intérieur de bars à sushi, à la Japan expo parisienne, en voyage à Tokyo, en kimono, etc... Personnalité auto-centrée à tendance passionnelle, compulsive, jusqu'au-boutiste. Frénétique.
Je délaissai la partie émergée et plongeai plus avant. Au départ, pas de matière. Grâce à Ténacité et Minutie, surgit de mes excavations un ensemble de fichiers cachés, très bien cachés. Comme la découverte, l'accès donnait beaucoup de fil à retordre, tellement plus que l'entrée dans l'ordinateur lui-même. Autrement plus intriguant, attrayant. Le noyau des fausses preuves, juste ici.
Le premier transcrivait une série, que je reconnus aussitôt mais fis mine de vérifier : les noms des derniers criminels avec dates et heures de la mort, tels qu'écrits dans le carnet les trois jours précédents. En grisé, d'autres noms sans plus de détails. Je souris pour moi-même : des prévisions pour les jours à venir, pas mal. Sans oublier le schéma de flèches et de chiffres, dépourvu de notes : la trame de mon jeu « cherchez les juges corrompus ». Je dénichai également des lettres remplies de colère contre le gouvernement et son laxisme, contre l'inefficacité de la police. L'une d'entre elles adressée au défunt Reynart sénior, haineuse envers son assassin, douloureuse.
L'inventaire se poursuivit d'articles véhéments à caractère politique, notamment sur la peine de mort associée d'un comparatif France-Japon, faveur Japon. Le plus distrayant dans le genre pot-pourri se révéla être le dernier dossier. En guise de mise en bouche, un minuscule recueil de poèmes en plusieurs langues, thème commun, la pomme. Bravo L, on s'amuse bien ?
Plus sérieux et sentencieux, le mythe des pommes d'or du jardin des Hespérides, la légende d'Idunn, la pommeraie d'Avalon et quelques contes japonais sur les dieux psychopompes. Je ne m'attardais pas sur les passages bibliques, globalement la chute de l'humanité, le jardin d'Éden et le devoir de se faire justice selon ses propres convictions, appuyé en cela du plus célèbre extrait d'Antigone. Pour la première fois, Ryuzaki dut me signifier qu'il était l'heure de partir, et qu'il me reverrait le lendemain. J'avais tout ce qu'il me fallait, monsieur le détective avait bien fait mumuse.
Il était tard, mais j'avais ce trop-plein d'agitation dans la tête, bouillonnement incontrôlable. Au bout d'une demi-heure de vaines tentatives de repos, j'actionnai la lumière et m'assis. Parce que je savais ce que L voulait, depuis le début. Le leurre, un test. Je n'allais pas me vendre à la place de Reynart Jr, certitude absolue et totale en dépit de son innocence.
Jusqu'où aller ? Jusqu'où sans mettre ma posture en question ? L'envoyer directement à la sentence finale ? Essayer de la lui éviter ? Dans les deux options, un débordement dans un sens ou l'autre me mettait sur la sellette. Les preuves trafiquées par L – dans quelle mesure exacte, je ne le saurais jamais réellement – étaient un vrai problème. Presque toutes offraient poids et contrepoids, mais le presque basculait vers la mention coupable.
Qu'attendait-il vraiment ? Que j'utilise les faiblesses, les forces ? Que je les laisse de côté ? Comme cette brèche, de confier le rôle de Kira à un étranger. Pourquoi le Japon en ce cas ? La réponse était donnée avec Antoine, mais... assez peu logique finalement. Brèche voulue ? Fortuite ? Et surtout qu'en faire ? Dans quelle proportion ? Le tout était question de dosage, pas d'erreur envisageable.
Jamais ma gorge ne finirait disloquée par une corde.
Sans prévenir, le Shinigami ouvrit la fenêtre de l'extérieur et s'assit sur le rebord, les jambes dans la chambre, le buste plaqué contre la surface externe du verre. Il déformait ses traits de grimaces hideuses, se jouant du reflet répercuté par la vitre. Je levai un sourcil. « Tout va comme tu veux, Ryuuku ? »
Figé dans un rictus plein de crocs, il essuya les carreaux d'un mouvement circulaire de la paume, l'air de dire « Ah, tu es là toi aussi ? » Souplement, il fit entrer toutes les parties de son corps par l'ouverture, à croire qu'il était dépourvu de structure osseuse. « Tu finiras par lui ressembler avec ces cernes, pourquoi s'obstiner à décrocher chaque fois qu'il appelle ?
- Évident. Refuser un appel, réduire le nombre de criminels sur le Death Note, abaisser mes heures à l'université ou au QG serait un signe de faiblesse, de défaite.
- Et tu détestes la défaite. »
Je souris, suffisant. « Exactement.
- Est-ce que tu vas sauver la peau de machin ? Les innocents c'est ton truc non ? »
Je regardai la silhouette d'un arbre balancé dans la nuit noire. « Te rappelles-tu de Lind L. Tailor ? »
Il réfléchit, réfléchit, réfléchit... visage vide.
Je précisai, agacé « Celui que L a fait passer pour lui, au tout début.
- Ah, le type au journal que t'as buté ? Tu ignorais qu'il n'était pas L. T'façon, il était déjà condamné avant nan ? Comment vous appelez ça, les humains ? La peine capitale ?
- Peu importe. Il n'était pas L et je ne l'ignorais pas. »
Le Shinigami écarquilla ses yeux, déjà naturellement ronds. « Ah ?
- L, dont personne n'a jamais vu le visage, déciderait soudain d'apparaître en public sans quasiment rien savoir de Kira ? Soyons sérieux. »
La carcasse de Ryuuku se secoua d'un amusement rauque. « En plus, il t'avait méchamment provoqué ce Lind.
- L à travers lui.
- Ku, t'étais sacrément furax. »
Haussement d'épaule. « Je me suis laissé un peu déborder, mais tuer Lind était nécessaire pour que L comprenne. On m'insulte pas sans payer.
- Un humain avec du cran, c'est pas tous les siècles – une lueur gourmande palpita dans les billes charbon – dis, t'aurais pas une pomme qui traîne dans l'coin? »
« Comment se porte ton père, Yagami-kun ?
- Il me harcèle de questions avec une énergie étonnante.
- Je vois. Tu as trouvé quelque chose hier soir, il me semble ? » Ryuzaki planta sa cuillère dans un entremet abricot. « Fructueux ? »
Je m'assis sur un canapé, genoux croisés. « Je pense avoir un suspect pertinent. »
Les autres membres de l'équipe délaissèrent leurs activités en cours et le comité se rassembla au complet. L'explication concise du cas Antoine Reynart et le visuel des preuves collectées suscita une réaction générale d'enthousiasme. Ukita lança un poing dans le vide. « Enfin un vrai type louche ! »
Matsuda me donna une tape dans le dos. « On voit que t'as bossé, t'as vraiment une sale mine ce matin, encore pire que ces derniers jours. – Il frappa dans ses mains – Bon, on va arrêter ce Reynart ? »
C'était le moment, la corde au-dessus du vide. « Ce n'est pas la chose la plus indiquée, je pense. »
Incompréhension collective, sauf Ryuzaki, soudain penché vers moi. Vautour en attente. Avide de mon échec. Avide de ma chute. Je ne vais pas te faire ce plaisir. « Ces pièces à conviction sont cohérentes mais bancales.
- Antoine fait pourtant un excellent coupable. Elles me paraissent assez parlantes. Qu'as-tu à leur reprocher ?
- Ryuzaki a raison ! » Aizawa se leva, brusque « Ça ne peut être que ce type, tout y est non ?
- Tout n'est pas sujet à caution, mais par exemple on ne sait pas si il a vraiment regardé la chaîne du Kanto, l'historique est effacé, il ne reste qu'un favori, ça ne veut rien dire. »
Ryuzaki éclipsa ses policiers, engagea le dialogue. « Tu ne peux pas contester les lettres, ni le contenu des post sur les réseaux sociaux. Les extraits bibliques ajoutés à son obsession pour le Japon et son amour de lui-même collent au profil de petit révolté idéaliste, horriblement prétentieux et immature correspondant à Kira.
- Je ne conteste pas.
- Tu cherches à le défendre.
- Il risque l'extradition, par conséquent, la peine de mort. Je suis consciencieux. J'aimerais ne pas envoyer un innocent à la pendaison, pas toi ? »
Les commissures de ses lèvres s'allongèrent d'un centimètre. « Bien sûr. Et tu as raison, certains problèmes subsistent. Il est méchamment accro à la culture japonaise, alors pourquoi tuer justement des japonais ? Un tueur d'origine nippone aurait plus de cohérence. De plus, comme tu l'affirmais, nous ignorons s'il a regardé la chaîne télévisée aux instants opportuns.
- En y réfléchissant, il admire énormément le Japon, ne serait-il pas normal pour lui de vouloir épurer ce pays en premier ?
- Il le considère déjà comme un paradis. »
Pas faux. « Nous savons qu'il collectionne tout ce qui a trait de près ou de loin à cette culture, son obsession peut aller jusqu'à regarder la télévision nationale d'autant plus qu'il est étudiant en japonais et très assidu dans son travail. »
L acheva l'entremet. « Ça se défend. Et ça se contredit. Néanmoins Kira est très intelligent. Reynart a-t-il les capacités nécessaires ? Je pense que oui. » Le jeu d'alternance se poursuivait et il tentait d'attaquer mon ego.
« Je le pense également, ses résultats scolaires ne sont pas exceptionnels, mais découvrir les dossiers cachés n'a pas été si facile. Il peut cacher son jeu ? Non, Kira est trop narcissique et Antoine ne cache pas ses opinions tranchées, ouvertement militantes. » Pause. Je me servis un café, en proposait à mon interlocuteur qui s'empressa de le transformer en goudron pour caries.
« Il y a autre chose, Yagami-kun, ça concerne le schéma avec les chiffres. Il peut tout à fait avoir deviné le processus de fonctionnement, ne pas en être l'auteur ?
- Tu suggères qu'il peut ne pas être Kira ?
- Je poursuis ton propos. Il est membre de plusieurs groupes pro-Kira et favorable à la peine capitale, une couverture douteuse, s'il est le tueur ?
- Ou au contraire, très efficace. »
Il hocha la tête. « Ou très efficace. La grille contenant le nom des criminels et les dates de leurs décès me fait pencher en ce sens.
- Il peut les avoir écrites après coup, c'est un fan.
- Non. Comment expliquer les noms grisés ? Ce sont des pense-bêtes pour les futures victimes.
Ou de simples devinettes. S'il s'agit d'aide-mémoires, pourquoi ne pas préciser la date et l'heure ? Et nous n'avons que les meurtres des trois derniers jours, où sont les autres ? »
Aizawa poussa un soupir dépité. « On se sent tellement utile à vos côtés … » Ukita et Matsuda acquiescèrent vigoureusement. « Mais du coup... on fait quoi pour Reynart ? Il est Kira ou non ? T'en penses quoi, Raito-kun ? »
Pour imiter L et ses métaphores romaines, rendons à César ce qui est à César. « Je n'en suis pas certain, mais si Ryuzaki en est convaincu, je lui fais confiance. Il connaît Kira mieux que personne, et il représente la justice de ce pays. »
J'avais fait ce que je pouvais, montrer les discordances et les concordances, instiller un doute raisonnable. Si L ne faisait pas marche arrière maintenant, je ne l'arrêterais pas.
Si Antoine Reynart devait mourir, qu'il meure. Le changement dégouline de sang.
༻ Thirst ༺
Je restai là, l'observant. Ses réactions étaient étudiées, ciselées, parfaites. Ni trop désinvolte, ni trop impliqué. Les failles ne l'amenaient pas à innocenter Reynart, mais il n'en faisait pas abstraction.
Si seulement il était innocent. Je pourrais même en venir à travailler avec lui régulièrement, exploiter son intelligence au service de la Justice, m'en faire un allié. Même si conclure l'entretien comme il l'avait fait relevait de la tricherie, dans son abandon de la décision finale.
Mais il faisait aussi un Kira parfait. Après tout, l'habileté du tueur ne faisait aucun doute, puisque je peinais à le confondre. Qu'il existe beaucoup de personnes dans le monde capables de mener cette vendetta avec un tel niveau de raffinement dans le modus operandi tout en ne se trahissant pas était hautement improbable. Non, Raito Yagami était très bien placé pour être Kira, et il jouait dans ce sens, avec juste assez de sournoiserie pour ne pas me laisser l'envoyer à une mort méritée.
Gâchis absolu.
« Ryuzaki, que fait-on? » Ide semblait prêt à déclarer une crise nerveuse, ses doigts froissant les pans de sa veste compulsivement alors que ses yeux tentaient de déchiffrer ma réaction.
« Je pense que nous devrions faire emprisonner Reynart, en isolement total, pour voir si les meurtres s'arrêtent. Dans l'année suivant l'incarcération, nous pourrons soit le relâcher, soit l'exécuter. »
Aucune autre réaction qu'un léger froncement de sourcil chez Raito. Peut-être allait-il falloir que je mette des caméras dans la cellule du français, et que j'use de méthodes radicales, pour éveiller un quelconque intérêt dans son regard. S'il le fallait, je le ferais.
À l'inverse, Ide bondit littéralement du canapé, cognant contre la table basse et faisant tanguer dangereusement les cafés et les thés. J'attrapai ma tasse et la gardai en sécurité avant qu'un autre humain ne cède à une pulsion d'adrénaline malencontreuse et ne continue à bousculer le mobilier innocent.
« Quoi ?! Mais c'est totalement contraire aux droits de l'Homme enfin ! On ne peut pas emprisonner quelqu'un sans preuve tangible ! Ce n'est pas juste ! » Et bla, et bla. Je laissai mon visage s'assombrir, témoignant de mon degré de fatigue et d'impatience. Ce type affligeant de banalité commençait à être facultatif, dans cette cellule d'enquête. « Je ne suis pas d'accord avec ces méthodes !
- Libre à vous. J'estime que l'arrestation de Kira vaut bien quelques entorses à des règlements qui...
- Mais c'est toujours comme ça. Vous ne respectez jamais rien ! Ni vie privée, ni le travail des autres, ni les lois ! Je ne veux pas travailler dans ces conditions, en sacrifiant tout ce qui m'est cher. »
Il cessa de s'époumoner, vaincu par sa propre colère. S'il attendait que je le retienne de partir, il risquait d'attendre longtemps. Il m'avait coupé la parole, et mon côté puéril avait décidé de faire la gueule et de ne plus parler jusqu'à ce que ce policier irrespectueux et emporté débarrasse le plancher. Ce qui ne tarda pas à arriver, avec un grand claquement de porte qui acheva de rendre cette journée exaspérante. Et dans l'attitude de Raito, je lisais quelque chose comme un « tu l'as bien cherché », juste bien dissimulé pour que je ne puisse pas le lui reprocher devant les autres.
Enfoiré. L'avais-tu prévu ? Connaissait-il suffisamment Ide pour prévoir cette réaction ? Cherchait-il à réduire l'effectif pour effacer des témoins potentiellement gênants ?
La nuit arriva finalement, et avec elle, du calme. Et donc, la possibilité de réfléchir sereinement, sans parasitage. J'avais déjà mené des enquêtes avec beaucoup moins d'effectifs. Et des moins dégourdis. Qu'Ide parte n'était pas vraiment un problème, mais pourrait donner des idées de sédition à d'autres. Et je ne voulais pas que la désobéissance devienne la norme. Pourquoi pas l'anarchie, aussi, et que chacun donne son avis sur un pied d'égalité avec son voisin ?
Les muffins étaient de pures merveilles.
Watari entra, un petit paquet de linge dans les bras. « Tu devrais aller te laver, Ryuzaki. Tiens, pour te changer. » Mêmes vêtements que ceux que je portais actuellement. Je savais vaguement que quelque part existait une série de pulls blancs et de jeans bleus tous identiques, sans pour autant m'en être jamais préoccupé. Mon goûter passait avant ces considérations matérielles. Je poursuivis donc mon entreprise d'élimination méthodique des quatorze muffins, les découpant précisément en quarts du côté de la fourchette avant de les faire disparaître.
« Monsieur Ide nous a rendu ses affaires.
- Encore heureux.
- Il ne reviendra pas. Ne devrions-nous pas garder ces hommes pour servir l'enquête ?
- Il était agachant, ne m'écoutait pas et en plush il a un acchent moche. » Silence. D'une certaine façon, son silence était plus réprobateur qu'une bordée de sermons. Je pris donc la peine d'avaler avant de reprendre. « Ce n'est pas une grosse perte. Remplaçable.
- Mais pas remplacé. Les policiers ont trop peur pour collaborer.
- J'ai pris Raito, il vaut largement mieux. Même s'il est suspect, ce qu'il fait est utile. Et s'il est innocent, nous attraperons plus vite Kira.
- Honnêtement, tu y crois ? Tu m'as demandé de ne plus venir ici quand ils sont là. Tu ne l'aurais pas fait, avec un suspect léger. » Je partis à la salle de bains. En emportant quelques provisions.
Tout le monde était réuni, assis en rond pour l'habituelle et rituelle séance de remédiation, moment de débriefing, de brain storming, de bavardage inutile mais nécessaire pour remonter le moral des troupes en brisant légèrement la routine. Une première pour Raito, qui déjà s'imposait dans la prise de parole, écouté comme la voix de la sagesse parmi ces policiers trop dépendants.
« Pour en revenir au sujet de Raye Penber, il est étrange que sa fiancée, Naomi, n'ait plus été aperçue. Yagami-kun, une idée neuve ? » Aizawa, probablement le plus critique, restait sur ses gardes, peu enclin à se laisser dicter sa conduite par un « gamin », comme il le qualifiait en son absence. Ce qui laissait penser que mon âge pouvait aussi lui poser problème, mais ma réputation l'obligeait à ravaler sa suffisance mal placée. Même à quatre ans, Raito aurait sans aucun doute pu résoudre une enquête plus vite que lui.
« Elle a pu se suicider, mais c'est étrange pour un ex-agent du FBI. Autre possibilité, elle est tombée dans un piège, de Kira ou d'un de ses partisans.
- Tu suggères qu'une armée de l'ombre se crée ?
- Ce serait envisageable sur internet, les sympathisants sont nombreux, ils finiront par se sentir assez forts pour agir.
- Ce qui t'arrangerait bien.
- Je ne suis pas Kira, et ma position ici me mettrait en danger. Je ne vois pas ce que je pourrais en retirer, Ryuzaki.
- Ta présence ici est un secret, n'est-ce pas ? Il n'y a aucune raison que Kira l'apprenne, sauf si tu le lui dis.
- Euh... on parlait de Misora, là. »
Soupir. Matsuda n'arrivait toujours pas à comprendre que quand je parlais avec son camarade adoré, nous interrompre était impoli, inutile et agaçant. « Une idée brillante à soumettre, peut-être ?
- C'est une femme, elle a pu partir avec un autre homme. »
Je le regardais, silencieux. Son sourire ne flétrissait pas, malgré la bêtise de sa proposition. Je me retournais vers la seule personne intelligente et intéressante de la pièce, me consolant avec une tartelette aux fraises. « Ne nous appesantissons pas sur la myriade de points à contester dans cette théorie. Une armée ne peut être efficace sans un leader, et j'ai du mal à imaginer Kira diriger des troupes. Il n'est pas pour la guerre. »
Raito allait me répondre, toujours aussi bien maîtrisé, appuyé avec une fausse indolence contre les coussins moelleux en lin écru, ses longues jambes croisées et pantalon aux plis impeccables, quand une sonnerie l'interrompit. Pour que Watari m'appelle, la situation devait mériter toute mon attention. J'attrapai le téléphone, toujours sur moi. « Oui.
- Ryuzaki, regardez Sakura TV, c'est grave. »
Je refermai le clapet, interrompant la conversation, et me penchai dangereusement au-dessus de la table pour appuyer sur la télécommande sous les regards intrigués. À l'écran, un homme en complet blanc, l'air sérieux. Derrière lui, des cassettes vidéo posées sur une table, et un texte. Un message de Kira.
Merde. Raito ? Avait-il prévu la diffusion pour être là à m'observer et me laisser voir ses réactions ? Pour l'instant, il semblait aussi étonné que le reste des enquêteurs – même si, bien sûr, il ne se retrouvait pas bouche béante et yeux écarquillés. « … nous ne diffusons pas ceci dans le but de divertir. Il y a quatre jours, le réalisateur de cette émission a reçu quatre cassettes dont nous sommes sûrs qu'elles viennent de Kira. La première cassette annonçait la mort de Seiichi et Seiji Machiba, et hier à 19h ces deux suspects dans une affaire de drogue sont morts de crise cardiaque. Il s'agit donc bien de Kira. »
Je me renfrognai. Kira était le seul à pouvoir tuer par crise cardiaque, si tout ça était vrai, alors... coup d'œil vers Raito. S'il avait envoyé la vidéo, aurait-il procédé ainsi ? Tué des suspects ? Ce n'était jamais arrivé. Pourquoi communiquait-il maintenant ? Son message était déjà clair, ses objectifs disséqués par des dizaines d'experts politiques, son existence prouvée par mes soins. Quoi de nouveau pour le faire sortir de son silence ? Pourquoi cette rupture... ?
À l'écran apparut la vidéo. Forcément, avec des cassettes à bande, la qualité ne pouvait pas valoir le numérique, mais quand même... c'était crade.
« Je suis Kira. »
Voix virtuelle, sale. Écriture manuelle. En Old English 2, comme moi. Sérieusement, provocation ? C'était d'une puérilité confondante. Ça aussi, c'était voulu ? Raito jouerait sur ce que nous avions conjecturé au QG ? Ce serait une faute bien trop grosse, une stratégie avariée. Et surtout, une qualité aussi pourrie était tout juste digne d'un enfant... ou de Matsuda. Les déliés des lettres étaient tremblants, les pleins incomplets et gribouillés. Où était, là-dedans, l'écriture raffinée que je lui connaissais ? Pourquoi cette caméra, probablement distribuée largement dans les grandes enseignes, n'était-elle pas sur un trépied, faisant bouger le cadrage ? C'était honteux, ça. Indigne.
« Il doit être maintenant 17h59, 38 secondes, 39, 40... passez sur Taiyô TV. À 18h précises, le présentateur principal, Kazuhiko Hibima, va mourir d'une crise cardiaque.
- Changez de chaîne. Et branchez vos ordinateurs pour capter la télé directement. »
Constat accablant, homme décédé sur le bureau, bavant déjà. Presque à l'heure du goûter, merci beaucoup. Raito s'empara de la télécommande, rezappant. Anticipant ma demande. Appréciable, même si je n'avais pas exactement l'esprit à m'extasier sur une déduction aussi sommaire.
« Monsieur Hibima a soutenu le fait que Kira est le mal et a fait ses émissions dans ce sens-là. Il en paye le prix. » A soutenu le fait que... ambiguïté étrange. Parler de Kira à la troisième personne, étrange. Maladroit. Mais l'homme était mort. L'auteur du message avait le pouvoir de tuer par crise cardiaque, sans porter la main sur ses victimes. « Une deuxième cible sera encore quelqu'un qui a continué à nier mon existence et qui doit passer en direct aujourd'hui.
- Ryuzaki... » Ton terrifié de Matsuda, dont le front se couvrait d'une horrible pellicule de sueur. Rapide passage en revue de l'actualité médiatique.
« La 24. »
Panique sur le plateau. Doute. Kira était tyrannique, mais tuer des innocents qui ne partageaient pas son point de vue était inédit. Raito aurait-il fait ça ? Sur son visage, une perplexité sourde. La situation n'était pas attendue, il écoutait vraiment. Captivé par ce qui se passait, mais toujours digne, posture droite, respiration maîtrisée.
Les questions se bousculaient, anarchiques. Je fis cesser la dissidence, reprenant le contrôle sur la situation et les hommes présents, trop occupés à paniquer pour faire quelque chose de constructif. S'énerver et perdre notre calme ne nous aiderait pas, n'aidait jamais. « Il ont dit que la cassette contenait un message de Kira au monde entier, il faut stopper la diffusion, sinon quelque chose de terrible va se passer. » Bond des enquêteurs sur les téléphones, appelant à l'aide tous ceux potentiellement utiles et glapissant comme des renardeaux coincés dans leur terrier, acculés par un chasseur.
Devais-je donc repenser toutes mes hypothèses ? Raito était parfait en tant que Kira. Mais quand aurait-il envoyé cette vidéo ? Aujourd'hui dimanche, le colis aurait dû être posté mardi. Mardi, il était à la fac. Je l'avais vu sur les caméras de surveillance, avant que je n'efface toute trace de sa présence. Après tout, il méritait autant de protection que le reste du groupe. Et au-delà des horaires postaux, pourquoi faire un truc aussi laid, aussi inélégant ? Si c'était pour me tromper, c'était compréhensible. Mais là, le monde entier le verrait. Inconcevable, il ne pouvait simplement pas être l'auteur de quelque chose d'imparfait. Trop contraire à ses principes.
Un claquement de porte retentit dans mon dos. Je refis surface, laissant de côté mes doutes pour le moment. Raito s'était assis, je voyais son visage de trois quarts. Concentré, fermé. Attentif. « Écoutez-moi tous ! Je ne veux pas tuer de personnes qui n'ont pas commis de crime. Je hais le crime et j'aime la justice. Je considère la police comme mon alliée, non comme mon ennemie. »
Le pouce que je mordais finit par saigner, laissant un goût de fer sur ma langue, colorant ma bouche d'un rouge violent. Frustré de ne rien pouvoir faire immédiatement, je grognais : « Tu es le jugement, pas la justice, enfoiré. » Pas de commentaire de Raito, toujours obnubilé par le discours plat et convenu. Il tentait de débaucher les troupes de la police, d'en faire une armée à la solde de Kira. J'arrangeai la lignée d'ordinateurs, chacun connecté sur une chaîne. Tout le monde reprenait les événements, couvrant l'info et se régalant comme autant de charognards. Pourquoi ne pas laisser place à un opéra à la place ? « Aizawa, ça avance ?
- Le téléphone d'une connaissance qui travaille chez Sakura TV est débranché, j'essaye d'appeler chez lui. »
J'attrapai mon propre téléphone, et composai un des nombreux numéros que je connaissais de mémoire. Sonneries. Sonneries. Trop d'attente. Il allait m'entendre, quand il décrocherait.
« Je suis occupé, là !
- Ici L. Stoppez la diffusion de Sakura TV.
- Hein ? L ? Je suis ministre, moi, pas votre larbin pour...
- Tout de suite.
- Je ne peux pas. Ils se sont mis en circuit fermé et ont tout coupé depuis l'intérieur.
- Pour une fois, essayez d'être compétent, ou trouvez quelqu'un qui le soit.
- J'ai dit que c'était impossible ! Vous en demandez trop! »
Je raccrochai, il ne servait à rien de recommencer à insulter les dirigeants d'un pays.
« Moi, je peux le faire. Je peux transformer ce monde en un monde au centre duquel seules les personnes bonnes vivront. »
Énervé, je tendis machinalement la main pour me saisir de mon ordinateur, mais mon mouvement resta en suspens. Raito l'avait pris sur ses genoux, et pianotait rapidement. « Je vais tenter de trouver un accès, mais il faut d'abord que je passe par le fichier central. » Dilemme. Décision prise dans la seconde. Je me penchai, en appui sur une main, respirant au passage l'odeur de son shampoing, et de l'autre main, d'une combinaison de touches complexe et au rythme précis, déverrouillait les différents passe-droit que j'avais préparés et accumulés. De toutes manières, je changeai de mot de passe tous les jours.
« Fais au mieux, tu as accès à tout. »
Potentiellement, il pouvait s'introduire partout, accéder à n'importe quoi, des secrets défense des États-Unis aux projets atomiques de Corée du Nord. Sauf au dossier Kira, caché plus profondément dans les entrailles d'octets. Voir ses doigts sur mon ordinateur d'acier brossé était plus qu'étrange, mais nécessaire pour accélérer, à cet instant.
Je me rassis, les écrans affichant toujours l'écriture horriblement laide, des slogans et l'entrée du siège de Sakura TV. Chaîne de vendus, obsédés par les chiffres et jouant avec ce qui les dépassait.
« Imaginez un peu : un monde sous ma protection et celle de la police, un monde dépourvu de mal... »
Propagande honteuse et lamentable. En agissant ainsi, en imposant ses idées et en tuant ses détracteurs pacifistes, Kira ne faisait que conforter l'opposition, alors qu'il prétendait œuvrer pour le bien. Dans nos jeux de conversation, de tennis ou d'échecs, Raito avait eu des stratégies élaborées, à la limite de la fourberie parfois, mais toujours propres, parfaites et logiques. Il ne m'avait pas habitué à quelque chose d'aussi... bourrin.
Soudain, sur un des ordinateurs, apparut devant les studios une voiture noire, un homme en sortit, tapant violemment contre les vitres. Ukita. Il sortit son arme, prêt à tirer pour entrer. Puis il se figea, son arme tomba, sa silhouette trembla. Je quittai Raito et Sakura TV des yeux. Ukita était à terre.
Mes mains se resserrèrent sur mes genoux. Tué par Kira. Pourtant, Raito était là, et le timing était parfait – il aurait pu le manipuler. Mais alors pourquoi pas Aizawa, nettement plus gênant, ou tous les enquêteurs ? Non, ce n'était pas Raito. Ukita ne le gênait pas. Et si ma théorie était juste, la situation était nettement plus grave.
« Un homme est étendu sur le sol devant l'entrée de l'immeuble ! Nous sommes en direct. Nous ne pouvons pas vous montrer des images de notre équipe, mais nous sommes en direct devant Sakura TV ! »
Un grand bruit de collision se fit entendre, et Aizawa sauta par dessus un fauteuil pour s'agripper à l'écran, comme si avoir le nez à moins de cinq centimètres pouvait l'aider à mieux distinguer quoi que ce soit. Hormis faire des traces de doigts dégoûtantes et envoyer ses postillons partout, il ne faisait qu'avoir un gros plan sur les pixels. « Ukita ! Merde, c'est Kira ? » Il se retourna, manquant de faire tout tomber, et se mit presque à courir vers la porte. Imbécile et irréfléchi.
« Aizawa, non ! Où allez-vous comme ça ? »
Il s'arrêta net, mais sa colère restait perceptible, son souffle précipité, sa voix grave et sous pression. Je pouvais presque entendre ses dents grincer de rage. « À ton avis ? Là où est Ukita, et je vais arrêter cette vidéo ! »
Okay, on en venait donc au tutoiement. Encore un peu et je me ferai inviter à un karaoké entre collègues. « Si vous y allez maintenant, vous mourrez. » Clair, simple, concis.
« Ryuzaki, tu voudrais que je reste les bras croisés, à ne rien faire d'autre que regarder la télé ?!
- Non, je vous demande de garder la tête froide. »
Ce point semblait mal parti. Mais à y réfléchir, Ukita s'était fait tuer parce qu'il était allé sur place, pas parce que Raito le connaissait. Il ne fallait plus sortir. Sous aucun prétexte. Si il suffisait désormais à Kira de voir une personne pour la tuer... moi aussi, j'étais en danger. Le regard rapide que je jetais à Raito fit remonter un frisson le long de mon dos. Toujours concentré, les yeux fixés sur les données, mais attentif à la scène. S'il était Kira, s'il pouvait tuer juste avec le visage, il pouvait me tuer.
Dans notre jeu, c'était de la triche. J'avais eu une fausse information, ma déduction de la nécessité du nom était erronée... ou pas totalement. Les règles avaient changé en cours de partie. Coup bas. Sans ça, j'aurai pu éviter la mort d'Ukita. L'expression d'Aizawa appelait un complément de réponse, sinon, il risquait de faire quelque chose de très stupide.
« Moi aussi, j'ai envie de stopper cette diffusion. De plus, si nous saisissons l'ensemble du colis tel qu'il a été envoyé, nous avons de fortes probabilités de récupérer des indices. » Oui, si Kira était capable d'envoyer une vidéo aussi miteuse, envoyer un courrier d'un anonymat parfait devait être un trop gros défi. Trouver des empreintes, des cheveux, de la salive ou même des taches de café ne me surprendrait pas. « Mais si Ukita s'est effectivement fait avoir par Kira, alors en y allant, nous subirons le même sort que lui. » M'inclure parmi eux, le meilleur moyen qu'il reprenne ses esprits et pense au groupe avant sa petite individualité et aille tenter de secourir un mort.
« Mais ça veut dire que nos badges n'ont servi à rien ! Kira connaîtrait donc nos noms à tous ? Malgré toutes les précautions ? Alors il pourrait remonter jusqu'à nos familles, tous nous tuer !
- En effet, c'est peut-être le cas.
- Mais il serait plus logique alors qu'il tue tous les enquêteurs, il serait plus libre de ses mouvements. » Le regard fou d'Aizawa me lâcha quelques secondes pour se poser sur Raito, le nez toujours baissé sur l'écran. Il serra les poings, en colère. S'il cassait mon ordinateur, tout père de famille qu'il soit, il ne rentrerait pas en un seul morceau chez lui.
« Ma théorie était que Kira avait besoin de connaître le nom et le visage de ses victimes. Mais maintenant, il est probable que le visage seul lui suffise. En tout cas, ce qu'on peut dire, c'est qu'Ukita est mort parce qu'il est allé sur place, et...
- Il est mort parce que TU n'as pas réussi à stopper la diffusion, parce que TU l'as laissé y aller !
- Je ne lui ai rien demandé. Pour l'instant, Kira est dans le bâtiment de Sakura TV, ou à un endroit d'où il observe ceux qui rentrent. Il a peut-être fixé lui-même une caméra de surveillance.
- Si tu dis qu'il est peut-être là-bas lui aussi, ça justifie encore plus qu'on y aille ! »
Le ton recommençait à monter, il gesticulait, balançant ses bras dans tous les sens comme une parodie de moulin à vent. Sa colère et la peur qu'Ukita soit mort – la culpabilité aussi, peut-être – l'empêchaient de réfléchir et de prendre des décisions logiques. Alors qu'aux écrans, le message continuait d'être ânonné par la voix d'ordinateur, sur un fond tanguant alors que les mains tenant la caméra devaient commencer à fatiguer.
« Je viens de vous expliquer qu'en y allant, on se fera tuer. Faites un effort pour comprendre. »
Un souffle de buffle se préparant au combat. Ne pouvait-il pas s'asseoir et me laisser travailler ? Kira avait-il prévu cette débâcle ? Je n'avais pas entendu Ukita partir. Aurais-je dû prévoir qu'un tel changement pouvait avoir lieu, aurais-je dû détruire non seulement leurs noms des fichiers, mais aussi leurs photos ? Tu m'as eu, connard. Il m'avait coupé les ailes, s'il réussissait à tuer ou faire fuir mes subalternes.
« Non, je ne comprends pas... » Voix rauque, menaçante. Une main large et lourde s'abattit sur mon épaule, l'enserrant avec force. La chaleur horriblement désagréable traversait le tissu encore trop fin pour me couper du monde. Mes doigts glissèrent, partirent enserrer mes tibias, et je baissais la tête, ne voulant pas affronter le regard de meurtrier qu'Aizawa me lançait certainement. Une nausée inquiétante me prit aux tripes, insidieuse.
« Ukita est peut-être mort ! Tu es prêt, toi aussi, à risquer ta vie pour attraper Kira, non ? C'est ce que tu nous as dit !
- Faire quelque chose en sachant qu'il y a une forte probabilité de mourir bêtement et risquer sa vie, c'est totalement différent. »
Je sentais son haleine brûlante contre ma joue, il était hermétique à toute tentative de raisonnement.
Sa patte me faisait mal, il n'avait aucun problème à enrouler ses serres contre mon épaule entière. Je n'aimais pas être touché, je n'avais jamais aimé. Alors que ce sous-fifre se permette de m'agripper comme ça, et surtout devant un suspect, c'était particulièrement dérangeant.
J'étais en colère contre Kira, qui avait un pouvoir encore plus grand que prévu. À ça s'ajoutait le fait que si Raito était effectivement mon coupable, il avait certainement la possibilité de me tuer dès qu'il le voudrait.
Il existait quelqu'un, dans ce monde, capable de tuer en voyant un visage. Au QG, six personnes de l'extérieur m'avaient vu. Jamais je ne m'étais autant exposé, et c'était une défaite encore plus grande que prévu. Et en plus, Aizawa continuait d'envahir mon espace vital, de me démolir la clavicule et la tête de l'humérus. Un frisson accompagna les sueurs froides qui me prenaient maintenant.
« Je comprends ce que vous ressentez Aizawa, mais retenez-vous. D'abord Ukita... si ensuite, vous deviez perdre la vie, alors... » Je pensais sincèrement qu'il m'aurait lâché après que j'aie compatis à sa douleur, mais il se contenta de tirer sur mon bras pour que je sois face à lui et le regarde. Ma tête resta baissée, et je tentais tant bien que mal de conserver ma position, luttant pour que mes mains continuent d'entourer mes jambes, maigre réconfort.
« Alors FAIS quelque chose ! Fais quelque chose, L ! Tu ne peux pas rester comme ça alors qu'Ukita vient de se faire tuer en allant sur le terrain. Il faut y aller, envoyer quelqu'un, des fumigènes, ou lancer une incursion depuis le toit par un hélico, ou... »
Je ne l'écoutais plus.
Une petite review pour le plus grand plaisir des auteurs ?
A dans deux semaines, le mardi ! Oui, nous osons vous laissez en plan quand L se fait sauvagement attaquer par Aizawa ^.^ Le prochain chapitre devrait vous plaire ;)
