Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages et l'univers ne nous appartiennent pas malgré un chantage à base d'expédition par la poste de pages de Death Note et de trognons de pommes cloués selon un rituel vaudou. Nous ne touchons bien entendu aucune compensation financière pour la publication de ce texte, là encore le chantage n'ayant pas suffi ^^ ( On nous a mentiiii x) )
Rating : M pour certains chapitres, bien que ce ne soit pas encore justifié.
Joyeux noël avec un peu d'avance !
Et pour le coup Haaru a fait un pov encore plus long que le mien comme quoi les miracles de noël... Par contre le chapitre passe des records, donc conseil, à partir du changement de pov, une petite pause s'impose (uhu je n'ai même pas honte d'un jeu de mots aussi naze, un peu de pitié et de miséricorde en cette période de fête xd)
Merci pour vos nombreuses reviews, vous êtes géniaux et on vous adore ! Une petite scène dans le second POV devrait vous rappeller quelque chose héhé ;) Celle-là c'est cadeau !
Bonne lecture ^.^
Guest
Merci pour ton commentaire enthousiaste, visiblement ce chapitre t'a plu ! Hé oui début très agité, mais le tout retombe un peu par la suite ^^ Misa arrive dans le prochain en chair et en os (surtout en os) et elle va en avoir en avoir pour son grade tout au long de la fic, mais son rôle va être crucial à un moment donné, donc tu vas la voir un petit moment. Rassure-toi, nous aussi on la déteste ! Tu devrais trouver un petit défouloir dans les pov/répliques de L à son sujet ^^
Bonne lecture x)
Kalas1209
Merci pour tous ces compliments miss, et pour te donner la peine de nous laisser un petit mot aussi gentil x) Quand je lis ta liste, je me rends compte que finalement il s'est déjà passé mal de choses alors qu'on en est qu'au chapitre (maintenant) 10, on fait une espèce de fic-pain complet, un peu de tout en espérant que ce soit bon xd
Ah nous n'avions pas pensé à ressortir la boite de chocolats et son petit mot, vu que c'est un « vrai » cadeau, mais nous aurions pu xd Hé oui, Misa sera de sortie dans le chapitre suivant, on ne peut effectivement pas se passer de cette plaie comme tu dis, et je valide l'appellation à 100% xd Elle aura un rôle essentiel à jouer dans la partie détachée de l'histoire originale, donc on doit la garder dans nos basques jusque là, la vie est cruelle xd Mais L le sera aussi * rire sadique * :)
Le yaoi n'arrive pas avant l'amnésie de Raito, pour une raison assez simple : son envie de tuer L est plutôt incompatible avec une relation plus poussée, non ? XD Mais rassure-toi, il arrive. Comme nous sommes en train d'écrire la fic, et qu'elle s'annonce juste super longue, nous ne savons pas combien de chapitres elle aura, à part...beaucoup xd Mais dans l'écriture nous sommes passées au yaoi par contre ^^
Mel
Merci, pour ton commentaire et tes encouragements ^.^ Si tu imagines les personnages exactement comme nous les décrivons, quel plus beau compliment :333
Makubex
Bonjour ^^ En fait comme la majorité des lectrices, semble-t-il, préfère L à Raito, sachant que le détective se fait un peu martyriser par Raito... ça aurait pu susciter quelques envies meurtrières xd Ah je ne pensais pas au délai, mais oui, pour ça aussi ^^
Merci pour ton immeeeeense bonté d'âme, tellement d'indulgence, nous n'en méritons pas tant ô grande dame Makubex xd Dans ce cas merci Noël xd (d'autant que la fic va être très longue vu comment elle part xd) donc tu vas devoir nous laisser en vie longtemps malgré les fins de chapitres mouhaha ;)
A bientôt avec plaisir :DD
Chapitre 10
La pute de Babylone et la vache de Troie
Nuit agitée, encore. Ma cartouche était grillée, le second Kira découvert, mais il fallait que cela arrive tôt ou tard. Trop tôt à mon goût, certes, mais L avait joué franc-jeu, ne m'avait pas mis à l'écart, je savais qu'il savait. L'incertitude était bien pire.
Les motivations de Ryuzaki n'étaient pas un secret, loin de là : mon aide pour arrêter l'imposteur, augmenter la pression sur mes épaules au passage, et en bonus, remonter jusqu'à moi par le biais du crétin qui n'avait même pas de quoi posséder la première barre du « K » du nom qu'il se targuait de porter. Du nom qu'il salissait de cette atroce voix enregistrée, chaque mot un peu plus. Je devais le trouver, le trouver à tout prix. Avant L.
Une idée germa dans le clair-obscur, mouvant sur les lames du rideau. Retarder L, le temps que je puisse entrer en contact avec la contrefaçon ratée, impliquait une chose, essentielle : craquer ses nerfs. Sa paranoïa, la clé de mon plan.
Mes pas dans l'escalier, légers bruits mats en ce vendredi embaumé par l'odeur du petit déjeuner. Le salon déjà investi par mon père, habillé de pied en cap, impeccable, fin prêt. Tout comme moi. C'était l'un de ces débuts de journée exceptionnels, de ceux où ma mère n'était pas levée avant toute la maison, à s'affairer sur la préparation du repas. Il était trop tôt, et la cause de nos réveils respectifs tenait à la douzième lettre de l'alphabet.
Le café, plaisant et indispensable pour dissiper les dernières traces de fatigue, fumait déjà dans mon bol. Sur la table, tous les éléments traditionnels japonais mêlés d'une poignée d'aliments occidentaux. Petit déjeuner somme toute semblable à tant d'autres, excepté ce long paquet disposé en transversal.
« Bonjour fils, bien dormi ?
- Bonjour papa. – je haussai une épaule pour la question – Qu'y a-t-il dans ce colis, si ce n'est pas indiscret ? »
Il attrapa un peu de riz entre ses baguettes, perplexe. « Aucune idée, il t'est adressé. » Intrigué, je fis courir brièvement mes doigts sur la boîte drapée de tissu, du lin. « De la part de L. »
Ma main s'immobilisa. « Finalement, je préfère aller au QG en marchant, l'hôtel n'est qu'à quelques stations de Shinkansen après tout.
- Raito ? » Perplexité devenue suspicion.
« Pars devant, je prends le métro aujourd'hui. Tout va bien. » Il se renfrogna mais s'exécuta et sortit de la maison, seul. Je ne voulais pas l'ouvrir en sa présence.
L'objet venait de L, insinuations ou accusations liées à Kira fortement à craindre. Plus ou moins agressives, plus ou moins voilées, déplaisantes. Plus que moins d'ailleurs. Une hésitation passagère, et j'ôtai le couvercle. Une petite carte blanche fragmentée d'une ligne manuscrite reposait sur un morceau d'étoffe, pour autant que je puisse en juger. Étonnant quand l'on connaissait l'identité de l'expéditeur et ses goûts esthétiques généralement douteux : l'écriture était fine, harmonieuse, élancée d'encre noire. « Je te prie de me croire, ceci n'est pas une corde. »
Le sens beaucoup moins attrayant que la forme, allusion à une conversation récente basée sur sa certitude de ma pendaison prochaine. Ambiguïté de la phrase : retour aux hostilités alors que je pensais la hache enterrée, ou l'inverse, induit par la formule de politesse ? Je posai la carte de côté, dépliai le morceau de tissu. Une écharpe noisette, extraordinaire de fluidité et de délicatesse. Un toucher incomparable, la texture liquide fondait entre mes doigts. Eau-matière, veloutée et légère. La soie et le cachemire, pâles figures en comparaison.
De la vigogne peut-être ? Pourquoi se donner la peine de m'offrir un cadeau de cette valeur ? L me détestait : au delà de nos idéaux en totale opposition, mon discours n'avait pas été tendre. Car c'était bien le sujet, L m'avait offert un cadeau, et pas n'importe lequel si je ne me trompais sur la provenance de la laine. L'écharpe était imbibée d'un quelconque poison ? Ou avec l'un de ces prétendus sérums de vérité ? Je souris en coin, un véritable sacrilège pour un vêtement de cette qualité, sans compter la petite plaisanterie écolo ruinée. Quelques réticences encore, l'objet venait de L. Mais je devais l'avouer, la pièce était belle, indéniablement élégante, épurée. Parfaite. Et j'avais plus qu'envie de la porter. Finalement je la laissais s'enrouler autour de mon cou, presque confondue avec la couleur de mes cheveux. Caresse sur ma peau, irréelle de douceur.
Définitivement pas une corde.
Je me résolus, pour une fois, à adopter la raison la plus simple : mes excuses avaient été acceptées. Dehors, il faisait frais. Pour les autres.
Les trois policiers en plein débat ne firent pas attention à mon arrivée. L'expression contrariée d'Aizawa ne m'indiquait rien de bon mais les jeux d'alliances étaient contre lui, la posture des deux autres clairement réfractaire aux propos tenus. « Rien n'indique vraiment la présence d'un deuxième Kira, non ? Je veux dire à part Ryuzaki et ses analyses, mais je les trouve peu convaincantes. On ne sait pas, ça se trouve, Kira est tout simplement devenu plus fort et nous mène en bateau. »
Sôichirô nia d'un mouvement de tête « Les cassettes sont trop amateuristes, ça n'a pas de sens.
- Pour nous induire en erreur, ça en a. »
Matsuda bondit de sa chaise « Et les victimes alors ? L l'a dit hier, les profils ne collent pas. Ce sont tous des crimes mineurs du genre à passer dans la presse à scandale et des magazines féminins, parce que sinon le deuxième Kira marcherait sur les plates-bandes du premier et se ferait tuer. Sans oublier tous ces gens publiquement en désaccord avec le monde parfait, le premier n'a jamais fait ça avant.
- Je persiste à croire qu'il s'agit d'un très bon stratagème pour nous piéger, et vous ne faites que répéter les mots de L, comme d'habitude. »
Sôichirô essaya d'endiguer l'amertume de la réplique, déroulant un peu plus le panel d'arguments développés par le détective, certains en ma présence, d'autres pendant mes cours. Je n'y prêtai pas plus d'intérêt, la discussion avait l'air en de bonnes mains. L n'était pas dans les parages. Sorti ? Non, zéro chance. Je le trouvais dans la mini cuisine, assis par terre face à un ordinateur, « L » noir sur fond d'écran blanc. Anormal. La colère de son interlocuteur mystérieux mal traduite par le timbre modifié, mais palpable. « Est-ce que j'ai raison de le penser ? Tu n'as quand même pas fait un cadeau à ton principal suspect ? Un cadeau ? Tu es complètement -»
L'enquêteur s'avisa de ma présence – sixième sens ? – et rabattit violemment l'écran, coupant court à l'invective. Je me raclai la gorge « Pardon, j'aurais dû frapper.
- De toute évidence. » Le sifflement fendit l'air.
« La cuisine est un lieu consacré à la préparation et la consommation de nourriture. Je ne pensais que tu étais en conversation privée.
- Tu ne pensais pas ? C'est bien ce que je te reproche.
- Ça ne se reproduira plus.
- Le mal est fait. Trop tard. » Il se leva, courbé à son habitude. Mon cerveau à grande vitesse, quelqu'un avait la permission de se balader avec le symbole de L, devant L lui-même. Sa doublure publique ? En tout cas, un collaborateur dont je ne connaissais pas l'existence. Un collaborateur proche, pour lui parler de cette manière et arborer la lettre. Part intégrante de son passé ? Il ne me l'avait jamais présenté. Dangereux. Combien de personnes laissait-il dans l'ombre ? « Pour quelle raison sa Seigneurie daigne-t-elle s'aventurer en cette pièce si éloignée de son standing ? »
J'écartai d'un cran le col de ma veste. Il comprit. « Je voulais te remercier. »
Bras croisés. « Hé bien fais-le.
- Je sais que je ne mérite pas un tel cadeau, après mon comportement... emporté. » Honnêtement j'aurais pu être plus incisif et plus insultant encore, largement, mais alors, pas de retour en arrière. Or son pardon était vital, au sens propre du mot. « Je te suis reconnaissant pour cette chance de repartir sur des nouvelles bases.
- Un ton parfait dans un entretien d'embauche formaté ou pour vendre des voitures. Ne te fatigue pas, si tu ne l'aimes pas, je la renverrai.
- Non, surtout pas. J'étais juste un peu surpris par l'intention, c'est un excellent cadeau, merci. » Un sourire presque malgré moi. Dépourvu d'arrière-pensée, moquerie ou faux-semblant. Sourire clair. Vivant dans mes yeux, sur mes lèvres. Vrai.
Une étincelle de surprise sur le visage plat de Ryuzaki me répercuta la réalité de mon attitude inhabituelle. Inacceptable... et pourquoi ne pas lui faire des couettes et parler chiffons dans la foulée ? L'expression indésirable disparut purement et simplement. Il inclina la tête, juste deux millimètres. « Elle te plaît ? »
Aucun présent, aussi bien pensé soit-il, n'irait modifier mon récent projet. Quand je participe à une course, c'est pour gagner. Perdre celle-ci est hors pronostiques. « Oui, beaucoup. Merci. » Pas de débordement inapproprié, juste un peu de chaleur, sincère mais contenue, et c'était tout. « Aizawa n'est pas convaincu de l'existence du second Kira, il serait bon de l'en assurer et je ne suis pas certain que mon père et Matsuda y parviennent. »
Il soupira.
Dès son arrivée, Aizawa le prit à parti, sa mauvaise humeur visible comme une erreur dans le modèle standard Lagrangien de la physique des particules. « Nous avons terminé d'éplucher les caméras hier soir et aucune image de votre Kira imaginaire ! Comment vous justifiez ça ? Vous lui attribuez une greffe de télescope sur l'œil ? Ou peut-être qu'il s'agit d'un humain robotique ? Ou d'un cyborg ? »
La réplique claqua. « Ne soyez pas stupide Aizawa, vos élucubrations sauce SF vous desservent. Si le second Kira est réel, ce que je crois, il est moins intelligent que l'original et constitue donc une faille majeure pour remonter jusqu'à Kira. »
Je corroborai la thèse, admise depuis longtemps, ce policier était affreusement têtu. « Et si jamais l'hypothèse se révèle fausse, nous aurons perdu du temps, mais je pense que ça vaut le coup d'essayer. »
Aizawa accusa ma désolidarisation, consommée. « Ben tiens, Raito du même avis que L ? Étonnant, tu ne veux pas courir le risque de te faire virer ? Petit génie à reconnu son maître ?
- Si deux petits génies affirment la même chose, tu ne penses pas que les écouter serait dans ton intérêt ? C'est une piste très sérieuse et la négliger, une erreur monumentale. Cette éventualité a de quoi effrayer, mais si elle s'avère correcte... »
L'animosité se dissipa, sa source, la peur, visible en filigrane. « L va mourir dans cinq jours maintenant que le refus de collaborer avec Kira 2 a été diffusé, et je ne vois en quoi notre cassette envoyée ce matin va changer quoi que ce soit. »
L planta ses mains dans les poches de son jean, agacé de s'expliquer. Et je le comprenais. « Le faux doit partager les convictions du vrai, son adulation est plus qu'évidente. Par conséquent il est très probable qu'il obéisse à notre message, s'il pense que Kira en est l'auteur. La formulation exacte Yagami-kun, s'il te plaît ?
- « Si certains d'entre vous me comprennent, partagent mes idées et souhaitent m'apporter leur collaboration, qu'ils le fassent avec modération. Ceux qui ne tiendraient pas compte de cet avertissement seraient châtiés à la hauteur de leur insolente usurpation. »
- C'est on ne peut plus limpide, Aizawa ? Les initiatives personnelles excessives, telles que ma mise à mort publique, se rangent dans la catégorie « à châtier pour insolente usurpation. » »
Malgré sa réticence, le susnommé composa. « Si le faux répond, j'admettrai mon erreur. »
Matsuda crut bon d'intervenir, heureux de la concession, « On prend les paris ? Je me range dans l'équipe Kira 2, donc ça nous fait du 5 contre 1 et- » Le regard ombrageux du détective propulsa la proposition aux oubliettes manu militari. Il se passa une main dans les cheveux, avec gêne. « Au fait, le terme technique pour le deuxième Kira, c'est copycat, vous saviez ? » Basse tentative de changement de sujet.
Le début de matinée passa lentement, agitation fébrile de l'attente. Le deuxième Kira ne pouvait pas répondre aussi rapidement, alors que notre cassette commençait juste à tourner en boucle sur toutes les chaînes d'information. Mais cela, bien sûr, n'entrait pas en ligne de compte pour la majorité des occupants de cette pièce. Au bout de dix minutes je n'en pouvais plus d'entendre les mêmes stupidités journalistiques répétées sur tous les tons, et coupai sèchement le son. Qu'ils s'estiment contents, l'écran était toujours allumé.
Je devais retourner à l'université pour 10h30, le premier cours. Une phrase de Ryuzaki prononcée peu avant mon départ, écho dans mes pensées. « Si j'étais à la place du premier Kira, j'essayerais de savoir de qui il s'agit avant que la police ne le trouve. Je verrais ensuite si ses opinions s'accordent aux miennes pour me servir de lui, et je l'éliminerais en bonne et due forme. » Il avait largement raison, sauf sur la fin, manque de précision flagrant. Éliminer l'imposteur, oui, mais pour emporter L dans la chute.
Plutôt que de perdre mon temps à compter les stations de métro, je peaufinai mon récent plan. Malheureusement il reposait sur plusieurs variables inconnues, mais incontournables : le moment où L mettrait le nez dehors, contraint et forcé, et le comportement du faux Kira. Elle, selon toutes vraisemblances, allait forcément demander à me rencontrer et ce, via un autre message enregistré, seul moyen de communication, L ne manquerait donc pas de le savoir. Le terrain ne demandait qu'à être préparé pour un rendement de stress maximum. Et j'allais commencer par le club photo.
Takada m'accueillit avec une petite moue pincée. « J'ai entendu parler de ton rendez-vous médical hier matin.
- Rien de grave, rassure-toi. Comment as-tu su ?
- L'épouse de mon cousin travaille à l'accueil. » Ryuzaki était parfaitement au courant, aucun doute... le traître. Pointe agacée sur le visage à l'ovale parfait. « Pourquoi me cacher la raison de ces insomnies ? Je sais que ce n'est pas ton père. Ça dure depuis des semaines maintenant. »
Je feintai un soupir désolé. « Si je la connaissais tu serais la première informée, Kiyomi. Je ne voulais pas t'ennuyer avec un fait mineur. »
Elle plissa ses yeux en amande. « Mineur ? Je refuse que de te voir avec des cernes aussi prononcées que cet épouvantail d'Hideki. » Fausse affection pour cacher l'insulte.
« Ça n'arrivera jamais. Tout comme je me garderai soigneusement éloigné de tout t-shirt blanc trois fois trop large pour moi.
- Il ne vient plus à l'université récemment, tu en connais la cause ? » La vraie question : est-ce que nous sommes enfin débarrassés de ce gêneur caractérisé, déplorable pour ma réputation ?
« Non, je n'en ai pas la moindre idée, mais je t'informerai dès que j'aurais des nouvelles. »
- Merci – la satisfaction étincela dans son regard sombre – et surtout fais attention à santé. » Ma santé n'avait que peu à faire dans l'histoire, elle détestait Ryuzaki et ne s'en cachait qu'à moitié. Sa paume douce se posa sur ma main. « S'il y a quelque chose que je puisse faire...
Je souris. « Il y a en effet quelque chose. M'occuper davantage l'esprit pourrait contribuer à améliorer mon sommeil. Je pensais à un club ? »
Un rire argentin. « Tu es bien le seul du campus à avoir besoin de s'occuper davantage l'esprit. Les inscriptions sont closes mais Aiko dirige le club photographie, je suis persuadée qu'elle fera une exception pour toi. » Justification aisée de ce choix : Aiko, sa sœur aînée, déjà fiancée. Comme si Takada allait laisser la moindre opportunité aux autres étudiantes. Sur certains points elle était si prévisible.
La pause déjeuner nous trouva installés à la table d'Aiko, en quelques minutes l'affaire était réglée, première séance en fin d'après-midi. La paranoïa de Ryuzaki allait bientôt crever le plafond.
Le club comportait une vingtaine de membres, dont plus de la moitié de filles. Très arrangeant. Moins pour Miss Todai, certainement, mais je lui faisais confiance pour avoir passé quelques recommandations à sa sœur. Pas la moindre importance, tant que ça n'entravait pas mes projets.
La petite salle dédiée, emplie d'une discussion animée entre étudiants en parut d'autant plus minuscule. Sujet épineux du pugilat verbal, la parité. Et pour ce faire, trois camps. Une pincée de femmes tendance féministe, un soupçon d'hommes tendance macho et une large rasade de neutres, sans opinion et intermédiaires. En résumé, une magnifique application de l'universelle loi canine : plus la bestiole est courte sur pattes, plus elle aboie fort. Les meneurs respectifs aisément identifiables, un cran au-dessus dans la véhémence et la capacité pulmonaire.
La photographie à mille lieues de leurs préoccupations comme des miennes, je me mis à la recherche de ma parfaite candidate. Mon choix s'arrêta sur une étudiante italienne, l'une des chefs féministes. Son prénom, Rebecca. Ryuzaki allait-il goûter le sous-entendu ? Ajoutons ses opinions bien tranchées, en particulier sur la condition féminine. De quoi faire enrager un certain détective plutôt misogyne, si j'en croyais la composition de la cellule d'enquête et ses réflexions peu valorisantes à l'encontre de la gent féminine. Et bien sûr, le loisir favori de Rebecca, la photo. Un leurre idéal pour retarder L. Sauf que, pour de flagrantes raisons, je ne pourrais pas m'en servir tout de suite, tant que l'autre Kira n'avait pas sollicité une rencontre.
Mon futur pion était lancé tête la première dans la joute, saturé de certitudes. « Regarde la vérité en face, s'il te plaît, Môssieur Sosuke. Quel est le pourcentage d'enseignantes titulaires, ici à Todai, la plus prestigieuse université du Japon ? En fait le nombre est tellement faible qu'un pourcentage ne refléterait même pas la réalité des faits. Et le conseil d'administration, combien de femmes ? Glossobalement ...zéro. Ça s'étend à l'échelle du pays dans tout son entier, l'État, les grandes entreprises. Et je sais ce que c'est, je viens d'Italie, l'une des sociétés les plus patriarcales du monde. Alors, moi je connais, et je vous comprends. Les japonaises sont encore plus corsetées que nous : les ikebana et la petite femme foyer, le siècle dernier c'est fini !»
Sosuke, certainement, usa de l'argument le plus éculé de tous, rictus arrogant à l'appui. « Elles sont simplement moins compétentes que les hommes. J'ai discuté avec un militaire une fois, il affirmait que le cerveau des femmes comporte des zones atrophiées, je suis assez d'accord. »
Elle glapit, outrée. Sosuke se fit ensevelir sous un torrent d'insultes aussi stridentes que fleuries. Un sourire mauvais étira mes lèvres. L, tu vas l'adorer. Il était question de briser ses chaînes de pudeur et de se lever contre l'oppression masculine, à base de maquillage, cuisine et fer à repasser. Des hommes bien capables de poser un sachet de thé dans une tasse, d'allumer les plaques de cuisson et adieu couches, vaisselle, lessive. « Ils se prétendent supérieurs alors qu'ils pleurnichent comme des bébés à la moindre minuscule coupure ? Qu'ils accouchent, merde. Ils réclament des ovations pour descendre la poubelle ou jeter le rouleau de PQ. Qu'ils portent des talons, des robes ! Mesdames, brûlez leurs tennis, leurs jogging, critiquez-les, comme ils ne se gênent pas au moindre relâchement. « Oh chérie, tu ne t'es pas maquillée aujourd'hui ? » confortablement assis sur le canapé, avec cet air réprobateur : « Mais dépêche-toi, il faut pas dix jours pour enfiler un fichu bout de tissu ! » « Ah, le dîner va encore brûler. », « Tu comptes vraiment porter ce...truc ? Ça te boudine, non ? » »
Un sms m'arracha de cette fraction plutôt inspirée : « En retard. »
Je fronçai les sourcils. De quoi parlait-il ? « Je ne vois pas pourquoi.
- J'avais pourtant spécifié, présence obligatoire à 19h30. Sa majesté n'écoutait donc pas ? J'ai une importante annonce à faire.
- Sa majesté buvait chacune de tes saintes paroles. Tu ne l'as pas dit. Ou seulement à la porte fermée derrière mon dos.
- Maintenant tu le sais. Et tu es en retard. »
Chambre 345. La porte ouverte, deux projectiles à grande vitesse, droit sur mon visage. Un mouvement de pur réflexe me fit plonger, jambes pliées, genou gauche à terre. Les deux ovnis s'écrasèrent contre le mur du couloir. Rapide coup d'œil, les objets de mon agression ressemblaient à des... paquets de biscuits. Sans blague ?
Ramenant les preuves de cette basse tentative d'attentat – ironie du hasard ? – je m'engageai dans le salon. « Qui est l'imbécile qui balance des petits sablés à tort et à travers ? » D'un geste choral, les trois hommes de la pièce désignèrent le quatrième. Qui haussa les épaules, tout sauf repentant. « Yagami-kun, il suffisait de ne pas ouvrir la porte à ce moment là.
- Tellement évident... comment n'y avais-je pas pensé ? C'est pourtant simple de ne pas jouer aux fléchettes avec des biscuits.
- C'est pourtant simple d'arriver à l'heure. Tu aurais préféré les fléchettes ?
- Là n'est pas la question !
- Très bien, mais ne vas dire que je manque d'imagination pour saluer tes retards. »
Je serrai les dents. « Un accueil des plus percutants. Un peu plus et j'étais a- » Mon regard se posa sur la table basse. « Que s'est-il passé ici ? » Le meuble croulait sous des empilements de verrines, de bols et d'assiettes au contenu à peine entamé. Les yeux encre traversés d'un brusque éclair mauvais se rivèrent sur Matusda. Encore responsable d'une bourde pendable ? Ryuzaki leva une main, avant que le policier ne puisse répliquer quoi que ce soit. « Plutôt que d'expliquer, goûte. »
Méfiant, je m'emparai d'une petite cuillère et d'une première verrine. Encouragé par le détective j'en pris une bouchée. Le fromage blanc, rien de particulier. Haussement de sourcil. « Continue, tu vas comprendre. » Une texture spongieuse sous mes dents, molle, rance. Grimace.
Je testais plusieurs préparations, le silence seulement troublé par le détective qui frottait ses pieds nus l'un contre l'autre. Le rance revenait sous divers états : croustillant, en miettes, en bloc compact, agrémenté de confitures, compotes, garnitures, sirops, aucune ne parvenait à atténuer l'arrière-goût puissant et l'impression non moins puissante d'un aliment périmé de longue date. La dernière assiette, mélange de sablés et miel façon nougatine finition béton me précipita sur la première bouteille d'eau qui traînait.
« Verdict ?
- Immonde. Et je pèse mes mots.
- Remercie Matsuda. – le ton se durcit, métal – Notre cher ami allait justement m'expliquer pourquoi il s'obstine, depuis midi, à me gaver comme une oie avec ces immangeables atrocités ?
- Il se pourrait que... – Matsuda baissa la tête – herm, j'ai un ami qui travaille dans une petite supérette. Il se lance, vous voyez, c'est le patron, et je voulais lui filer un coup de main. » Échange de regards rapides, il n'avait pas osé ? Ryuzaki eut le courage de demander confirmation. « Tu lui as acheté combien de paquets, exactement ?
- ...Une cinquantaine ?... Bon d'accord, cinquante-six. Mais avec ce que tu engloutis d'habitude, j'ai pensé que ce serait vite réglé. » Un tel manque de bon sens ? Cinquante-six paquets ? Cinquante-six ? L tentait de se maîtriser, mais ses doigts resserrés sur l'accoudoir témoignaient pour lui. D'autant plus que le gaffeur invétéré ajouta d'une toute petite voix, « J'ai bien fait attention à ce que les placards soient vides, pour que tu puisses te concentrer uniquement sur les sablés. »
Calme de façade. « Je vois. C'est donc la raison de ta soudaine lubie à me préparer des desserts. – Les lèvres de Ryuzaki s'étrécirent, son timbre grave – Tu as sacrifié mon cheesecake à la framboise pour... ça ? Tu as intérêt à me ramener de quoi manger et tout de suite ! De quoi manger pas que de quoi vomir. Je suis bien clair où je dois te l'écrire sur un post-it, afin que ton pauvre petit ersatz de cerveau puisse s'en rappeler ? Tu brades mon estomac, je vais bien finir par brader ton poste. Tu pointeras au chômage sous une montagne de ces immondes sablés. »
Je me levai. « Non, laisse Matsuda. J'y vais. Je viens juste d'arriver, ce n'est pas grave. »
Tape dans le dos. « Merci, Raito.
- Je t'en prie. » Être plus aimable en apparence, part intégrante de ma nouvelle politique du mieux s'entendre avec L. C'en était parfois étrangement facile, d'ailleurs. Depuis l'accrochage de Sakura TV, je me portais fréquemment volontaire pour le ravitaillement, m'efforçais de diminuer les sarcasmes. Ce dernier point n'était pas un total succès : chasser le naturel... De son côté L semblait aussi faire des efforts, selon moi pour endormir ma méfiance au même titre que je voulais endormir la sienne, pour frapper plus fort.
Trois heures et demi de circulation difficile me trouvèrent gratifié du plus grand coffret des meilleurs macarons de la mégalopole dont la boutique était ouverte à toute heure, de plusieurs bouteilles de ce thé glacé citron-thym délicieux, promis à L depuis des jours, et d'éclairs mandarine et tonka.
Je posais la dernière boite sur la table basse, entre-temps débarrassée. Il ne restait que l'enquêteur dans la suite. « Et voilà de quoi venger ton cheesecake à la framboise. » Le contenant garni d'homologues format mini. Le visage de L s'éclaira de gourmandise à chaque couvercle en carton blanc, sans doute la seule émotion honnête de son répertoire. « Tu devrais tenir jusqu'à demain, je pense. » Légère ironie.
« Je pense aussi. » Sourire miroir. « Et tout cela à mes frais ?
- Comme toujours. Mais je peux t'accorder une boîte de tic-tac de ma propre poche, si le cœur t'en dit.
- Que sont quelques macarons face à des tic-tac !
- Peu de choses, c'est certain.
- Trois heures et demi, Yagami-kun, voilà ce que j'appelle de l'entêtement.
- Peut-être, mais je n'allais pas te laisser mourir de faim. Matsuda est vraiment capable de te donner une boîte de tic-tac. Ou peut-être une autre préparation infâme pour écouler son stock de sablés.
- Parfaitement capable, même.
- Quelle était cette annonce si urgente ? »
Il jeta son dévolu sur un éclair, saisi de l'extrême bout des doigts. « Oh, tu en seras informé demain, comme les autres. » Première bouchée, ravie. « Tout le monde doit être là. Soit à l'heure cette fois, je n'ai aucune tolérance le samedi. » Bouchée deux, trois. Il se lécha consciencieusement le pouce et l'index. « Mandarine tonka, très bon choix. » Ses iris plus aigus, inquisiteurs. « Au fait, tu étais où ? »
Je ne lui fis pas l'offense de demander des précisions. « Au club photographie de Todai.
- Depuis quand ce genre de loisirs te captive ? »
Irritation. « Mes centres d'intérêt sont variés et je n'ai pas à t'en rendre compte. Sur ce, pardonne-moi, il est tard. » Je n'ai pas à t'en rendre compte, mais je le fais quand même. Parce que te donner cette information, d'une manière ou d'une autre, est indispensable pour la suite.
Les lampadaires jetaient une lumière crue, la nuit tranchée de faisceaux blancs. Je n'eus pas conscience du regard pensif qui me suivait dans la rue, du haut de la chambre 345. Comme ce regard n'eut pas conscience de la silhouette décharnée qui me suivait à coups d'ailes paresseux.
« Tout est au point ?
- Bien sûr. Pour qui me prends-tu.
- Tu es au courant que ne peux rien lui faire de sérieux ? »
Je me tournai à demi vers le Dieu de la mort. « Contraire aux règles du Death note, je sais. Crois-moi, si je voulais être sérieux, il ne s'en sortirait pas. »
Je pensais rentrer discrètement à la maison, mais l'ampoule du vestibule s'alluma dès que j'y posais les pieds. Ma mère. « Tu rentres bien tard, jeune homme. »
Il me fallait une excuse, et vite. « Pardon j'aurais dû prévenir pour le dîner. » Soichiro arriva du salon, comprit le danger. Je me raclai la gorge. « En réalité je suis sorti avec ma petite amie. »
Elle retint un gloussement. « Et tu as mangé ?
- Le room service de l'hôtel. » Elle se tut, surprise ou choquée, pas bien sûr. Coupant court au supplice qui s'annonçait je filai dans ma chambre à toute vitesse, maudissant mon père ne pas m'avoir couvert.
Le lendemain, ce dernier se plaignit pendant la pause de 10h, armé d'un toast à la confiture. « L, ce n'est plus possible ces horaires. » Affreux pressentiment. Il passa outre mon avertissement muet. « Raito est forcé de mentir délibérément à sa mère, et ce, pas plus tard que hier soir.
- Qu'a-t-il été forcé de dire ? » Mon père ouvrit la bouche, il n'allait quand même pas répondre ?
« Il a – Raito arrête de me donner des coups de pied sous la table – il a donc dit - » Soichiro eut la prétention d'un regard noir, renvoyé au centuple. « Et ne me fixe pas avec cet air-là. Bref. Raito a excusé son retard en expliquant qu'il avait une petite amie et qu'ils étaient à l'hôtel. » Matsuda s'étrangla. « Mais hier soir Raito n'était pas censé être avec – » ses yeux s'arrondirent.
Il avait tout compris de travers cet imbécile congénital. À l'expression hybride qui flotta sur les traits de mon père, je sus qu'il avait parfaitement compris le sous-texte. Non seulement Matsuda était un crétin définitif, mais en plus il osait répandre ses théories fumeuses et fumées... La colère difficilement rentrée sous un masque arrogant, je montais ma défense, faisant mine de ne pas sentir l'attention pesante de Ryuzaki. « C'est la seule explication logique qui me soit venue à l'esprit sur le moment. »
Rire étranglé. « Tu trouves ça logique toi ?
- Matsuda... je te rappelle que nous sommes effectivement dans un hôtel, ceci expliquant le dîner loupé je m'en suis servi, en changeant un ou deux détails, évidemment.
- Un ou deux, tu vas un peu vite, c'est bizarre et-
- Il fallait une explication rapidement, une poignée de secondes, alors oui, c'est bancal mais j'ai dû faire avec la première idée qui passait.
- Mais c'est ça qui est b-
- Est-ce que c'est vraiment important ? » Il ne s'offusqua pas d'être coupé aussi sèchement, se contentant de grignoter sa biscotte d'un air boudeur « Ce que j'en dis moi... »
L ne commenta pas les divagations de Matsuda, sourit. « Pas d'inquiétude Monsieur Yagami, tous ces... problèmes... seront résolus dans les plus brefs délais. Il se trouve que dans quelques jours, le QG définitif sera entièrement construit et je vous demanderai de vous y installer à plein temps, avec moi. » Matsuda en cassa sa biscotte, absorbée par le thé avec un discret plop. Les enquêteurs, figés, en chiens de faïence. Silence lourd. « Je vous laisse un délai pour réfléchir mais il est évident qu'en cas de refus, vous pourrez faire une croix sur votre participation à l'enquête. J'oubliais, vous pourrez rendre visite à vos familles une fois par semaine. Tout de même, je ne suis pas un monstre. »
À cette conclusion Aizawa retrouva toute sa mobilité. Il se leva d'un bond, heurta la table, gonfla ses poumons et nos oreilles de protestations, bientôt imité par les autres. Déluge de questions. Je n'écoutai pas un traître mot, intérieurement ravi. Sans le savoir, L venait de m'offrir l'occasion que j'attendais, sur un plateau en argent massif. L'occasion de mettre mon plan à exécution : il allait devoir sortir, au moins pour le transfert. Et d'ici là, nul doute que le faux Kira aurait déjà demandé une rencontre, au moins répondu à la cassette envoyée la veille au matin, concoctée par mes soins.
Je savais exactement comment organiser mes trois pions. Rebecca, mon leurre, active seulement après la demande de rencontre officielle du second Kira n'allait pas figurer sur le cahier. Contrairement aux deux autres, criminels notoires, chargés de la partie pratique proprement dite. Fukuo Abe pour la diversion, activité de courte durée, par conséquent inutile de prolonger sa durée de vie plus que nécessaire. Il s'écraserait sur le pare-brise d'un camion après avoir accompli son devoir. Takei Okamoto, cas plus complexe. Hors de question que l'on puisse remonter jusqu'à moi, pour me remettre l'objet en sa possession, j'avais prévu un minutieux parcours à travers la ville, parfait pour brouiller les pistes. Écrire toutes les instructions le concernant en moins de six minutes quarante, un véritable défi en perspective.
Une poigne sur mon épaule. « Qu'en penses-tu, fils ?
- Si Kira est arrêté plus rapidement, pourquoi pas. Et c'est une bonne chose d'avoir enfin un endroit adapté. – pause – Il faudra trouver une explication valable pour maman.
- Vu ton talent éprouvé dans ces situations, il vaudrait mieux que Monsieur Yagami s'en charge. » L but une gorgée de café avec une innocence exagérée. Je le mitraillais en silence. Bientôt tu n'auras plus du tout envie de rire, fais-moi confiance. Jouer la complicité, nécessaire pour craquer ses nerfs, par dichotomie. Je passai une main sur ma nuque, sourire léger, contrit. « Tu as sans doute raison. »
En fin d'après-midi, la porte manqua d'être fracassée. « Ça y est ! Kira a répondu ! » Mogi inhabituellement précipité, une enveloppe à demi dissimulée dans sa large paume.
༻ Thirst ༺
La marque de la cassette et l'écriture gamine sur l'enveloppe ne laissaient pas de doute, Kira 2 avait mordu à l'hameçon. Les exigences d'Aizawa étouffées par la nouvelle, tout le monde s'installa – plus ou moins impatiemment – autour de la télévision, dans une ambiance grise et froide induite par la luminosité déclinante derrière un ciel de nuages.
Assis devant le reste des hommes, je lançai la vidéo, retrouvant avec bonheur la qualité apocalyptique à laquelle nous étions désormais habitués.
« Kira, je ferai ce que vous avez demandé. » Une abrutie, rien de nouveau sous le soleil. Si elle comprenait réellement les intentions de Kira, elle aurait dû insister pour que je meure, moi le seul obstacle dans son ascension au pouvoir absolu. Mais ce n'était qu'une gourde, guidée par sa navrante sensiblerie. Au moins, ma vie était désormais moins menacée à très court terme. Du moins, ma vie ne serait pas finie en passant à la télévision, après que des politiques m'y auraient trainé de force pour épargner la vie d'un directeur de police pleutre et incompétent.
« Kira, je veux vous rencontrer. » Comme prévu. « Je pense que vous n'avez pas l'œil, mais soyez sans crainte, je ne vous tuerai pas. » Incompréhension. L'œil ? Je me balançai sur le fauteuil, celui-ci ne tenant en équilibre que sur deux pieds. À quoi faisait-elle référence, en parlant d'œil... ? Ou de l'Œil ? La seule différence, entre Raito et elle – hormis le gouffre d'intelligence, le sexe, le raffinement et l'idéologie – était cette apparente divergence dans les informations nécessaires à l'assassinat. Mais...
« Donnez-moi un moyen pour que l'on se voie, un moyen que la police ne comprendra pas. » J'aurais pu rire. Si elle comprenait, il y avait fort à parier que l'intégralité des enfants de primaire pourraient le comprendre. Et encore, j'étais gentil. Maternelle. Crèche. « Lorsque nous nous rencontrerons, nous pourrons nous montrer nos dieux de la mort en signe de reconnaissance. » Sursautant, je fis basculer le fauteuil, et terminai ma chute sur le tapis, assis. Effrayé. J'avais déjà entendu cette appellation. Kira l'avait utilisée, et cette information n'était pas publique. Elle ne pouvait pas être connue de Kira 2, mais l'expression apparaissait.
Et il y avait forcément une raison. « Les dieux de la mort... ils existeraient ? »
Une voix calme et posée répondit, maîtrisée. « Les dieux de la mort n'existent pas, Ryuzaki. C'est insensé. »
Je dévisageai Raito, cherchant une faille dans son regard glacé. Son masque de fer était en place, intransigeant. Rien ne filtrait.
« Par ses messages, Kira aussi laissait penser que...
- Alors il s'agit sûrement d'un seul et même Kira! Je vous l'avais bien dit !
- Non, Aizawa. S'il s'agissait du même, jamais il n'éviterait à L de passer à la télévision. »
Le papotage continua encore, toujours autour des mêmes thèmes ennuyeux et redondants. Je me réinstallai sur le fauteuil traître, bien calé sur ses quatre pieds. « Pour l'instant, nous allons attendre et observer. Nous pourrions nous trahir en répondant, et ce sera intéressant de voir ce qu'ils vont faire. Que Kira envoie sa propre vidéo, ou que l'imposteur s'acharne et tente de le forcer, ce sera instructif. Elle pourrait être menaçante en révélant des secrets que Kira souhaite garder... »
Oui, ce serait fascinant, bien que très dangereux. Je souris, mordillant mon pouce. « Par ailleurs, je compte sur vous Mogi pour avoir le contrôle total sur ce que comptent diffuser les médias. Nous accorderons ou refuserons la diffusion de tout ce qui concerne l'affaire, sans exception, selon notre intérêt.
- Ah, nous avons aussi reçu les résultats concernant les cassettes. Nous savons où et quand elles ont été vendues. C'était...
- Je le sais déjà. »
Silence interrogatif.
« Depuis longtemps. »
Je savourai mon effet, petit réconfort au milieu de la tourmente. Je me torturerais l'esprit une fois seul pour tenter de déchiffrer les sens cachés du message. « Il y avait un pollen très particulier incrusté dans les colles des enveloppes, et les bandes magnétiques étaient légèrement oxydées. Ces cassettes ont été fabriquées l'an dernier en bord de mer, d'où la présence de l'air iodé qui abîme le matériel, dans l'usine proche de Tsuruoka, seule encore en activité sur le littoral. Et donc vendues à Niigata, où part toute leur production. Entreposées dans un endroit chaud, humide et ensoleillé, certainement un magasin de proximité ou une épicerie. Et les enveloppes ont été fermées dans la région proche de Saruwada, d'après le mélange de pollens. »
Je regardai Mogi, scié. Le silence absolu sonnant ma victoire. Je souris plus franchement, penchant la tête sur le côté. « J'ai bon ?
- Euh... o-oui... »
Je me levai, et partis dans la cuisine chercher un des ces mini cheesecakes absolument divins. Petite récompense.
La nuit venue, j'étais seul avec toutes ces nouvelles données à intégrer dans mon équation. L'œil, les dieux de la mort... si ceux-ci pouvaient certes désigner le pouvoir de tuer, je ne pouvais m'empêcher d'être sceptique. L'expression aurait plutôt dû désigner les Kira eux-mêmes. Et le fait que les deux les aient mentionnés... il y avait forcément une explication rationnelle, logique, irréfutable. Que je finirais par trouver.
Le ravitaillement en produits de première nécessité était arrivé, et je mélangeai distraitement les pâtisseries en un maelström coloré. Les horribles sablés étaient passés en partie par la fenêtre, le reste avait été envoyé chez Matsuda. Il devrait bien comprendre par lui-même ce que cela faisait, de voir ses placards vidés pour être colonisés par ces infections.
Autant que les dieux de la mort, l'Œil m'intriguait. En y réfléchissant, il s'agissait probablement de cette capacité de tuer sans le nom. Mais ce que désignait l'appellation, je ne pouvais le deviner. Une machine recensant tous les noms et visages de l'humanité n'existait pas. Une arme plus puissante ? Mais dans ce cas, Kira aurait dû pouvoir se la procurer ; « Je pense que vous n'avez pas l'œil ». L'absence de certitude appuyait mon hypothèse. Et renforçait l'angoisse qui me gagnait petit à petit, malgré les remparts de chocolat et de sucre glace protégeant mon esprit.
Si Raito pouvait acquérir l'Œil d'une façon ou d'une autre, il pourrait me tuer avec une facilité absolue. Il connaissait mon visage, et était certain que j'étais L. La conscience que j'avais au moins un collaborateur qu'il n'avait jamais vu ne le dissuaderait certainement pas de me mettre à mort.
J'engloutissais des loukoums en accéléré, jugulant mon stress et accélérant ma réflexion.
Si Raito n'avait pas cette puissance, c'est que quelque chose l'empêchait d'y accéder. Pourquoi, comment, il était inutile de tenter de le deviner. Mais pour le moment, il ne pouvait pas m'assassiner. Ce qui changerait s'il mettait la main avant moi sur sa doublure. Kira pouvait tuer à partir de photos. Certes, les téléphones étaient éteints et rangés au QG, mais tout cela restait extrêmement risqué. S'il parvenait à capturer mon image, et à me montrer à cette nouvelle Kira...
Un frisson me parcourut. Il allait falloir que je redouble de vigilance, et que rien de ce qu'il faisait n'échappe à mon regard. J'attrapai mon téléphone. Il n'était pas encore minuit.
« Bonsoir, Aizawa. Je ne vous dérangerai pas longtemps. J'ai besoin de vous. »
Raito était assis à une table, entouré de camarades de classe, dont Takada, et de quelques membres du club photo. Ils mangeaient tout en piaillant, dans un joyeux capharnaüm. Placés dans un angle idéal pour la caméra de surveillance dont j'avais pris le contrôle.
Malheureusement, le son faisait défaut à l'équipement, et je ne pouvais donc deviner les paroles que de ceux dont je voyais les lèvres. Apparemment, il était question des possibilités de vivre de sa passion, du désenchantement global et de révolution marxiste/féministe. Une belle conversation d'étudiants, du niveau café du commerce. Rien de bien nouveau à signaler, depuis deux jours que je ne quittais pas mon Kira des yeux, dans cette ville où les caméras étaient omniprésentes. Hormis les jeunes du club, ses fréquentations étaient les mêmes, et je profitais des heures de sommeil conventionnelles pour les passer au microscope, cherchant le moindre indice, la moindre bribe d'information pouvant me sauver la vie et constituer une preuve dans l'arrestation programmée de l'assassin.
« Ryuzaki, je sais que tu soupçonnes mon fils, mais ne devrions-nous pas nous pencher sur ce que peuvent signifier les dieux de la mort ?
- Non. Au fait, je voudrais que vous me signaliez si Raito se mettait soudain à fréquenter quelqu'un que vous ne connaissiez pas. Surtout une fille.
- … Pourquoi ? »
Je me retournai, surpris. N'avait-il rien suivi depuis que j'avais annoncé que Kira 2 était sans doute une femme ? Il me fixait, l'air... soupçonneux. Un gloussement provint du côté de Matsuda. « N'est-ce pas évident ? Même moi, devant ces indices, je...
- Silence » Je sifflai méchamment. « On ne s'en sortira pas si tout le monde se fourvoie sans arrêt. Kira 2 est une fille, certainement assez jeune vu sa naïveté. Et elle souhaite contacter Kira. Si mes soupçons s'avèrent fondés, je veux être au courant des relations de Raito parce qu'elles représentent potentiellement un danger non seulement pour moi, mais pour l'ensemble du monde. C'est compris ? Monsieur Yagami ?
- Oui. Je ferai attention. » Il était contrarié. Grand bien lui fasse, je n'avais pas le temps de soigner son égo.
Mon regard se reporta sur l'écran, et je zoomai. Raito buvait un thé vert, en souriant faussement à une Takada éblouie par sa perfection. Encore un peu et elle se jetterait à ses pieds, front contre terre. Il n'avait pas la tête de l'emploi de meurtrier de masse, certes. Mais je ne lui ferais aucun cadeau, à lui qui planifiait ma mort depuis des semaines, ne montrant jamais que ses sourires faux et ses expressions hypocrites.
Je baissai les yeux sur son cou, enlacé d'une étoffe chaude et douce. Presque aucun cadeau, pour quelqu'un presque toujours faux.
Le téléphone vibra à côté de ma main, je l'ouvris et le portai à mon oreille, coincé entre deux doigts.
« Ryuzaki, j'ai fouillé chez les Azumi et les Okino, rien à signaler. Je continue cet après-midi.
- Merci.
- Ryuzaki ?
- Oui ?
- Notre accord tient toujours ?
- Bien sûr. »
Il raccrocha. Cet homme allait véritablement me manquer, c'était un bon enquêteur. Mais il valait bien mieux pour moi qu'il parte de son plein gré, plutôt qu'il n'explose devant les autres. Il ne serait jamais resté, dévoué à sa famille. Je n'acceptais jamais qu'autre chose soit la priorité numéro un. Quand on travaillait pour moi, j'étais la priorité. Sans concession. Et puis, avoir son appui au sein de la police pourrait être utile, un jour. Si je survivais assez longtemps.
Un souffle incertain m'échappa. Même le café et les fruits confits ne me rassérénaient plus autant.
Surveiller les vingt-deux membres du club en plus de Raito était un bon exercice pour l'attention. Mais je désespérai d'enfin être au vrai QG, où un beau mur d'écrans m'attendait, et m'éviterait d'avoir à entasser des télévisions les unes sur les autres, en piles anarchiques et laides, disséminant des câbles apparents partout et manquant de faire trébucher le plus maladroit de mes larbins.
Les garçons étaient certes moins dans ma ligne de mire, mais chacun d'eux pouvait peut-être servir de contact pour relier Raito à une Kira 2. Et il était hors de question que le moindre aspect de sa vie m'échappe, en laissant dans l'ombre une part trop dangereuse de ses actions. Les vingt-deux familles et relations étaient sous mes yeux en permanence, et pour l'instant, rien de suspect à déclarer. Certains étaient certes de véritables abrutis, et leur seule existence aurait pu constituer un outrage à Darwin, mais la justice actuelle ne considérait pas ça comme un délit.
La porte s'ouvrit avec fracas, et je me figeai, ne me retournant pas avant d'être sûr de l'identité de l'homme.
« On a un nouveau message de Kira !
- Oui, oui, fermez la porte, s'il-vous-plaît. Vite. »
La page de journal était entre mes doigts. Arrachée à un cahier standard, en vente partout. Parmi les dates, plusieurs faisaient mention d'une rencontre. Écriture ronde, niaiseuse. La gamine était impatiente. Impulsive. Bête. Détestable. Féminine.
Beaucoup de dates parlaient d'une rencontre avec un « ami ». Exclues, celles avant le 12, date de l'envoi du colis. Entre autres, elle lui avait prêté un CD le 13, recopié sur lui un devoir le 16, eu un rendez-vous à Aoyama le 22, vu au réfectoire le 23, acheté avec lui des habits à Shibuya le 24, et vérifié le dieu de la mort le 30 au Tokyo dôme. Était-elle stupide à ce point, ou avait-elle su dissimuler un autre mot clef là-dedans? Si c'était bien le cas, je ne serais pas capable de le voir.
J'attrapai mon téléphone, et appelai l'université.
« Bonjour, ici l'hôpital Aiiku. Pourrais-je parler en urgence à Yagami Raito ? Il est en première année, actuellement en cours d'histoire de l'art.
- Euh... je vais vous le chercher. »
Je patientai avec un macaron, sous l'œil circonspect du père. « Je peux savoir ce que tu fais ? Il a cours, en ce moment. » Je ne répondis rien. Pas envie de redébattre encore une fois du bien fondé de chacune de mes actions, ou de me justifier face à ce papa poule.
« Yagami Raito.
- Ah, Yagami-kun. Fais comme si ton père avait fait une rechute, et viens au QG.
- Quoi ?
- Surprise bien imitée. Viens, nous avons reçu un nouveau message.
- Vraiment ?
- Ne fais pas comme si partir d'histoire de l'art te gênait. Je te ferai un mot pour l'école, dépêche-toi de venir. Tu as quinze minutes. » Je raccrochai, le laissant faire semblant de parler avec la tonalité.
Il lisait, attentif. Sérieux, fermé. Sous mon regard qui le disséquait, traquant la moindre variation, le moindre frémissement sous son armure. Le silence était absolu, alors que tout le monde attendait la fin de son analyse. Moi y compris. « Alors ?
- Ce que je peux dire, pour le moment, c'est que c'est un imbécile. » Matsuda le soutint avec enthousiasme, de même que Yagami père. J'avais donc a priori vu juste. Le manque d'énervement chez Raito laissait présager un message caché. S'il n'y en avait pas eu, l'idiotie absolue de cette Kira aurait été établie, et elle aurait pu être facilement attrapée. Mais comme elle était moins gourde que prévu, elle était peut-être plus difficile pour moi à capturer, ce qui diminuait les risques qu'il soit mis en cause trop vite. … je réfléchissais trop.
Je partis m'asseoir, cherchant ma réponse dans le plateau de chocolats.
« Nous allons envoyer un message de la part de notre Kira : « entendu, rencontrons-nous ».
- Tu crois qu'il va mordre à l'appât ?
- Kira ? Certainement pas. Mais l'autre... difficile de prévoir l'étendue de son idiotie. Il y a peut-être d'autres messages cachés... nous allons surveiller tous les endroits mentionnés, dès que possible. Il faut faire rajouter des caméras, surtout dans les quartiers très fréquentés que sont Aoyama et Shibuya. Si elle est assez bête pour venir, je la verrai. Même sans la reconnaître dans l'immédiat, nous aurons une base pour quand nous l'aurons capturée, et donc des preuves. »
Venait la partie de manipulation légère. Je n'étais certainement pas le seul à me sentir menacé par la situation. « Le jour venu, il faudra avoir un maximum d'agents en civil sur place. J'observerai à travers les caméras.
- Mais, si Kira nous voit, il peut décider de tous nous tuer. C'est risqué.
- Oui. Pour le 30, nous pourrons annoncer des contrôles de police, et prendre des empreintes digitales à ce titre, mais pour les autres jours, je veux que vous soyez conscients que vous mettez votre vie en jeu. Même si Kira 2 a fait la promesse de ne pas faire de victimes innocentes. Aussi, les personnes au regard et au comportement trop suspicieux – comme vous monsieur Yagami – n'y iront pas. » Un ricanement salua ma remarque, et Matsuda, souriant autant que possible malgré la situation dangereuse, annonça avec orgueil pouvoir se mêler à la foule de jeunes, oubliant qu'il ne l'était plus tant que ça.
« Moi aussi, j'y vais. Je connais ces quartiers, ça n'aura rien de bizarre si je m'y balade avec des amis.
- Mais, Raito...
- Ne t'inquiète pas, papa. De toute façon, ce qui intéresse le faux Kira, c'est Kira. »
Phrase improbable dans la bouche de Kira. Trop évidente. Un leurre ? Il en était bien capable, lui, si réfléchi. Pour autant, aurait-il pris le risque de se montrer ? Cela constituait-il même un risque, entre les Kira ? Ou avait-il confiance en son double, foi en sa non agressivité à son égard ? Avait-il un doute quant à son identité... ? Ou savait-il d'ors-et-déjà qu'aucune rencontre n'aurait lieu dans ces quartiers ? J'enrageai d'en savoir moins que lui, de ne pouvoir saisir les allusions dans les messages.
Je n'y pouvais rien, je serais obligé de tout surveiller, pour ne rien laisser passer. « Nous ferons diffuser le journal demain. Il y a un autre point important qu'il faut aborder. » Silence interrogatif, le retour. « Notre priorité désormais est d'attraper Kira 2. Mais en même temps, je veux renforcer le secret de notre existence.
- Comment ça ?
- Vous n'êtes déjà pas autorisés à révéler que vous participez à l'enquête. Désormais, ne sortez plus en uniforme, ne gardez pas vos vrais papiers sur vous. Tout aussi important, je veux que vous récupériez toutes les photos et vidéos où vous apparaissez, où qu'elles soient – chez vous, chez vos amis, au bureau, chez votre maîtresse, chez votre médecin – et que vous les détruisiez. En ce qui me concerne, je n'ai laissé aucune image de moi nulle part, même à l'université où je suis pourtant beaucoup allé. Les caméras de l'hôtel ne nous filment pas quand nous passons.
- Mais... Raito aussi va à l'université, il y est filmé ! »
Terrain glissant avec le père, sur-protecteur à tous les niveaux.
« J'efface systématiquement les vidéos où il apparaît. Son dossier scolaire n'a pas de photo. Ne vous en faites pas pour lui, il ne risque rien du tout.
- Tu le soupçonnes encore d'être Kira. » Pas une question. Affirmation acide, revancharde.
« Oui. Mais cela n'enlève rien au fait que son visage n'est pas visible sur une quelconque vidéo ou photo de l'université ou de surveillance. »
Je passais sous silence la chasse aux images sur internet, la traque contre les vendeurs d'informations sans scrupules. Le climat ici était assez tendu ainsi. Heureusement, le fils prodigue prit la parole, m'épargnant les remarques de son géniteur. « Je ne commenterai pas tes soupçons, mais tu as raison d'être prudent pour les photos. Si Kira parvient à entrer en contact avec son double et qu'il décide d'éliminer le quartier général, il lui suffit d'avoir nos photos. Nous serions à sa merci. »
À sa merci. Thématique religieuse. Mais Kira ne ferait jamais preuve de miséricorde. À moi de ne pas être un agneau innocent et sans défense. Je ne comptais pas me laisser égorger sur l'autel de son orgueil.
La sécurité d'Aoyama n'avait jamais connu un tel niveau. Le nombre de caméras quadruplé, et moi de l'autre côté des ondes. Si ça avait été mon but, la police aurait eu assez de petits délinquants pour remplir ses prisons en moins d'une heure. Mais pour l'heure, mes yeux étaient fixés sur mon suspect principal et ses alentours. Guettant le moindre geste équivoque. Entouré de ses courtisans, sa Majesté paradait, épiant l'air de rien les environs. Il était forcément conscient de mon regard sur lui, se faisant passer pour un apprenti enquêteur à l'affût d'un Kira, alors qu'il cherchait son double.
Soudain, il s'arrêta, délaissant ses suivants, les saluant d'un geste de la main, pour entrer dans un café branché.
Je changeai de caméras, accédant à la surveillance de l'établissement. Assise à une table, Rebecca Tranancella, du club photo. Une fille avec qui il avait déjà mangé, le midi. Jamais en tête à tête.
La fille, italienne, installée depuis quelques mois, petite, à la peau mate, aux cheveux lâchés ondulés en vagues brunes, était posée sur sa chaise, jambes croisées en une tentative de séduction bestiale. Le langage du corps, les phéromones, tout ce qui rapprochait certains hommes des animaux.
Dépité, je regardais Raito s'asseoir en face d'elle, dos à moi. Je ne pourrais pas lire sur ses lèvres. Était-elle Kira 2 ? Pour quelle autre raison Raito l'aurait-il rejointe dans cet endroit, à cette date ? Était-ce là la raison de son intérêt aussi soudain qu'improbable pour la photographie ?
« Ryuzaki, mon fils a visiblement un rendez-vous galant. J'aimerais que tu ne l'espionnes pas dans ces moments.
- Pardon ?
- Mon fils a le droit d'avoir une copine, c'est normal à son âge et...
- Sortez, vous m'énervez. »
La journée finit en me trouvant plus déprimé et apeuré que je l'étais le matin. Si elle était le double, j'étais plus en danger que jamais. Ils n'avaient pas ma photo, mais si elle pouvait lui donner l'Œil … alors lui aussi aurait la capacité de tuer en ayant seulement le visage. Et il n'hésiterait pas.
Rebecca Tranancella. Passionnée de photo. Serait-elle en mesure de dissimuler un appareil dans les vêtements de Raito ? Ou de me capturer à mon insu ? L'Œil désignait-il un appareil de photographie étrange ? Connecté à un ordinateur à reconnaissance faciale ? Je resserrais mes genoux contre moi. Je n'étais pas sûr qu'elle soit celle que je cherchais. Il n'était pas temps d'agir. Aizawa n'avait rien trouvé de suspect chez elle quand il y avait été. Bouger et me tromper de cible serait pire que d'attendre. Aveu de mon échec temporaire... et de ma peur.
La journée à Shibuya avait été d'un calme plat. D'un ennui mortel, une observation sans intérêt d'attroupements de jeunes décérébrés. Et le lendemain matin, aux premières heures, le constat était sans appel.
« Les 22 et 24, il n'y a rien eu de suspect. Puisque Raito a croisé par hasard une connaissance de l'université, il n'y a rien.
- Je t'ai déjà dit que je ne pouvais pas l'ignorer. Elle est du club, et plutôt gentille.
- Elle était surtout là un jour où toutes les personnes présentes étaient censées être suspectes. »
Sa réplique fut interrompue par un L noir sur fond blanc apparaissant sur l'ordinateur le plus proche.
« Ryuzaki. » Voix modifiée de Watari, dévolu désormais au tri du courrier, depuis que j'avais réassigné Mogi à la mise en place des caméras dans les lieux suspects. « Un nouveau message du deuxième Kira vient d'arriver pour Sakura TV. Il est daté du 23. Je vous en envoie une copie. » Forcément le 22. Aoyama. Ma paranoïa grimpa en flèche, je mordis mon pouce. La métallique odeur de sang surpassant la douceur langoureuse du sucre vanillé.
« J'ai réussi à trouver Kira. Je remercie les chaînes de télévision et la police. »
Le brouhaha du groupe n'atteignit pas mon cerveau. Raito semblait immensément contrarié. N'avait-il finalement pas pu rencontrer son double ? Ou juste pas eu le temps de mettre au point une stratégie? Cette réponse n'était pas logique, s'il contrôlait désormais son copycat.
« S'ils se sont unis, on est dans la merde.
- Matsuda !
- Non, je ne pense pas qu'ils se soient déjà rencontrés. Kira 2 n'est pas à l'aise avec les spécificités de la langue. Trouver n'est pas rencontrer. »
Mais cet état de fait risquait de ne pas durer. Avant qu'ils ne se soient unis, il fallait que je me sauve. Profiter du temps de latence, d'absence de coordination. Je me levai, délaissant définitivement les pralinés orphelins. « Je déménage. Nous nous reverrons plus tard. »
Le temps s'était couvert, de nouveau les nuages formaient une couverture sans accroc. Sous le ciel grondant et les premières gouttes de pluie froide, la limousine sortit du garage souterrain.
« On en a pour combien de temps Watari ?
- Vingt minutes avec la circulation. Tu le sais très bien.
- Oui. Mais même. C'est long.
- Détends-toi. Il ne va rien t'arriver, je conduis.
- Statistiquement, la pluie augmente les risques. Et c'est la dernière occasion pour Kira 2 de voir mon visage. Une fois que je serai à la tour, ça ira. »
Je me calai contre le siège, emmitouflé dans une couverture, rabattue sur ma tête. L'estomac noué tant que je ne serais pas claquemuré à l'abri. J'avais rarement – jamais – eu peur pour ma vie lors d'une enquête. Mais Raito était le meurtrier d'exception. Au dehors, le vent sifflait entre les rangées de bâtiments délavés, s'engouffrant en hurlant dans les ruelles, faisant claquer les banderoles détrempées par la pluie gelée. Sinistre. Tellement moins délicate que la neige.
Un bruit assourdissant retentit, une lumière aveuglante masqua l'eau grise, brûlant mes yeux. Le froid de la pluie remplacé par le souffle de géhenne de l'explosion. Le monde se renversa, alors que la voiture se retrouvait sur le flanc.
Tremblant, la vision teintée de rouge, je tentais de me redresser à l'intérieur du véhicule.
« Watari... ?
- L, sors. Vas à la tour te mettre à l'abri. Je te rejoins dès que j'ai terminé avec la police ici.
- Mais...
- Cours. Ils ne doivent pas te voir. Ils ne me connaissent pas. Cache ton visage et vas-t'en. J'ai probablement une jambe cassée. »
La portière n'était pas coincée, je sortis par le haut, rampant presque pour m'éloigner.
Le cœur battant plus vite qu'il ne l'avait fait les quinze dernières années, je tirais sur la couverture blanche et duveteuse, tentant vainement de la dégager. Un déchirement finit enfin par se faire entendre, alors que je gardai la tête baissée, fuyant le regard des badauds qui s'attroupaient déjà.
Plusieurs autres véhicules avaient été pris dans l'attentat qui m'était clairement destiné. Les gens sortaient, plus ou moins hébétés. Il avait tenté de me tuer. Et pourrait profiter du moment pour me désigner à Kira 2.
Je me détournais, et couru. L'itinéraire en tête, les jambes en mode automatique. J'étais seul. Dehors. Il ne pouvait pas y avoir pire situation. Les sirènes de police percèrent les brumes matinales, me ramenant des années en arrière, quand Watari était venu pour m'emmener. J'espérais sincèrement qu'aujourd'hui, elles ne me l'enlèveraient pas.
Au pied de ma tour de Babel, épuisé, trempé, effrayé, je passais rapidement les systèmes de sécurité. Du moins, aussi rapidement que possible.
Je séchai mes mains une fois entré, et attrapai mon téléphone, miraculeusement sorti indemne de l'épreuve.
« Aizawa ? C'est Ryuzaki.
- Ryuzaki, ça ne va pas ?
- Allez arrêter miss Tranancella de toute urgence.
- Compris. De nouvelles preuves ?
- Elle pourrait me tuer d'un instant à l'autre.
- Hein ? Bon, je raccroche, je suis au volant.
- Attention sur la route. »
Je raccrochai sans prêter attention à son exclamation de surprise.
Blotti dans le premier canapé venu, toujours mouillé, j'attendais avec anxiété que Watari passe la porte. Quand enfin, un quart d'heure plus tard, il entra, la jambe gauche emprisonnée dans une attelle, je me précipitai pour l'aider à gagner l'ascenseur qui le mènerait à son bureau.
« Alors ?
- Double fracture tibia péroné. Je m'en remettrai. Tu saignes du front.
- Ah ? »
Je passai deux doigts, les ramenai poisseux de sang à demi coagulé.
Les portes se rouvrirent, dévoilant l'espace dépourvu de fenêtre, les murs tapissés d'écrans, le sol immaculé. Le poste de pilotage de ce navire.
J'aidai l'homme à s'asseoir le plus confortablement possible. Puis restais à le regarder, incertain. « Qu'y a-t-il, Ryuzaki ? » J'avais eu peur de le perdre. Plus que pour moi. Son identité était plus secrète encore que la mienne. Je ne pourrais jamais me le pardonner, s'il devait mourir par ma faute. Abattu par Kira au seul motif qu'il m'aidait. Et vu les circonstances actuelles... « Qu'y a-t-il? »
Je m'approchai, le laissait me prendre dans ses bras. Perdu. Si j'avais tort, j'aurais définitivement échoué. J'avais l'impression d'entendre les cloches, les mêmes que celles ayant résonné dans le ciel vide, longtemps auparavant.
« Je vais faire tout mon possible, Watari. Je suis désolé si j'ai fait des erreurs.
- Peu importe. Réfléchis à ce que tu dois faire maintenant. »
Je sortis, attrapai une nouvelle fois mon téléphone. À peine avait-il décroché que je parlais. Je n'étais pas d'humeur pour les formules de politesse.
« Yagami, au nouveau QG, tout de suite. Il se passe quelque chose de première importance. Tout de suite.
- Mais tu...
- Si tu n'es pas là dans dix minutes, tu es Kira. » Je lui raccrochai au nez. Il fallait à tout prix le couper dans son élan. Prendre les devants, ou au moins riposter pour reprendre la main. Ne pas le laisser me dicter son rythme tyrannique.
Tout le monde patientait dans la nouvelle salle de travail, sous l'étroite surveillance des caméras. Quant à moi, j'étais assis ailleurs, devant l'écran retransmettant l'image de Rebecca, menottée à une chaise, les yeux bandés. L'interrogatoire pouvait débuter.
« Vous vous appelez bien Rebecca Tranancella ?
- Qui êtes-vous ? Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
- Répondez à la question.
- Oui, je suis Rebecca Tranancella. Et vous ?
- Vous êtes accusée d'être le deuxième Kira.
- Ah oui ? Et vous vous basez sur quoi pour me dire ça ?
- Vous niez l'accusation ?
- Bien sûr ! Je ne suis pas Kira. En quel honneur ce serait le cas ?
- Vous avez des relations avec un suspect. Et le deuxième Kira est une femme.
- Pourquoi ?
- En effet ; pourquoi tenez-vous tant à rencontrer Kira?
- Pourquoi je le voudrais ? Je ne suis pas complètement conne. Vous, par contre, si vous croyez que je pourrais être Kira, vous avez dû être fini à la pisse d'alcoolique.
- La colère est un bon moyen de détourner la conversation. Avez-vous des choses à cacher ?
- Je ne vois pas pourquoi je vous le dirais, si c'était le cas. Je ne suis pas une meurtrière, le reste ne vous concerne pas. Détachez-moi !
- Calmez-vous. L'hystérie n'est pas un moyen de communication. Avez-vous des problèmes d'expression ? Souhaitez-vous un dictionnaire italo-japonais ?
- Je ne suis pas hystérique ! Et je suis suffisamment grande pour pouvoir parler, ne vous déplaise. D'autant que j'aurais besoin de mes yeux, pour lire. Et vous me les avez bandés, espèce de pervers dégueulasse.
- L'hystérie est le propre de la femme.
- Et la connerie le propre de l'homme.
- Étymologiquement parlant, hystérie vient d'utérus. Et connerie est un dérivé de con, argot désignant le sexe faible.
- Quel sexe faible ? Il n'y a pas de faiblesse intrinsèque à la condition féminine. Si les mecs souffraient tous les mois pendant leurs règles, là, ils comprendraient, peut-être, qui est résistant entre les deux genres !
- D'où l'invention par les hommes de médicaments anti-douleur, pour faire taire les femmes.
- QUOI !
- La colère est un des moteurs de l'action de Kira. Vous reconnaissez-vous dans cet aspect ?
- Mais va te faire foutre avec ton Kira ! Il est question de cette société phallocratique qui traîne dans la boue son origine ! Les sociétés primitives reconnaissaient au moins les femmes comme l'origine du monde ! Elles étaient divinisées, chefs de clans, reconnues pour leur capacité à donner la vie.
- Ravissantes sociétés primitives. Cannibalisme mon amour. Aimeriez-vous être une déesse d'un nouveau monde ?
- Tu sais pas ? Si je connaissais Kira, je lui en mettrais une dans les dents, tellement il est évident que ce type est imbu de sa personne. Je ne veux pas être une déesse, mais je plaide pour un monde sans injustice envers les femmes. Toutes les femmes.
- La seconde Kira pourrait œuvrer en ce sens. Guidée par ses sentiments, sans comprendre ce qu'impliquent ses actions...
- Ça pourrait aussi bien être un homme. Quelle sorte de misogyne êtes-vous ? Les négriers du XIXe siècle ont fini par disparaître, il en ira de même pour vous et vos semblables.
- Menaces de mort. Je retiens. Quand avez-vous commencé la photo ?
- Quand j'ai jeté mes poupées à la gueule de mes parents, le matin de Noël, et que j'ai pris l'appareil de mon frère. C'est vrai, les jouets pour filles sont tellement psychoréducteurs ! Franchement, quel empaffé centré sur sa queue a comploté pour que les gamines veuillent faire des chiards dès leur plus jeune âge ? La maternité est un carcan pour mieux asservir...
- C'est bien, on lui dira. Que faisiez-vous le 22 à Aoyama ?
- Je ne suis pas obligée de répondre. Je veux mon avocat.
- Il n'est pas là. Vous avez quelque chose à cacher.
- Non. J'ai des droits. Pas seulement en tant que femme, mais en tant qu'être humain. Vous ne connaissez pas les Droits de l'Homme ?
- Si. Mais l'homme, ici, c'est moi.
- Pardon ?! Les femmes ont les mêmes droits ! Espèce de résidu de fausse couche ! Pourceau de cancrelat !
- Non, la Déclaration s'adressait uniquement aux mâles à l'origine. L'existence de l'âme chez les femmes était encore débattue dans les milieux religieux.
- La religion, voilà un autre truc totalement sectaire et mauvais pour la libération féministe !
- Que diriez-vous de créer une nouvelle religion ? Centrée sur la justice ?
- Non, non et non ! La liberté viendra de l'athéisme ! Ni Dieu ni maître ni mari ! Une lutte qui ne s'achèvera qu'avec la reconnaissance des fautes passées ! Et je veux toujours mon avocat ! »
La voix partit dans les aigus stridents, hurlant de nouvelles insultes plutôt très imagées. Je coupais le son.
Elle était insupportable, et je mourrais d'envie de lui faire fermer définitivement sa bouche en l'envoyant croupir quelques années dans un goulag pour outrage à la Justice que j'incarnais, mais je me retins. Pour le moment, en tout cas. Elle n'était pas le deuxième Kira. Par voie de fait, j'allais probablement mourir bientôt.
La pluie tombait toujours, sur le toit. Un déluge.
Rebecca, « servante de Dieu » en hébreu. Avait-il fait exprès ? Le prénom pouvait aussi désigner la corde à nœuds. Corde de pendaison ? Ou une des lanières d'un chat à neuf queues, punition que de me confronter à cette fille ? Aussi la femme d'Isaac, celui sacrifié par erreur, par caprice. Pourtant, rien dans son attitude ne le situait comme une victime.
L'horizon n'était qu'immeubles. Ma tombe serait donc cette tour ? Je pouvais entendre un écho de cloches, au fond de mon esprit torturé. L'attentat avait blessé Watari. Aurait pu nous tuer tous les deux. Peut-être étais-je déjà condamné. Trahi par Raito, piégé lors de ma fuite vers mon lieu sûr.
Un mouvement en périphérie de ma vision. Mon traître favori m'appelait. Bien au sec, abrité. Dans un élan de sadisme puéril, je lui fis signe deux fois que je ne l'entendais pas, le forçant à venir sous les éléments en furie pour me parler. Si ma mort pouvait lui faire attraper la pneumonie de sa vie, au moins en souffrirait-il un peu.
« Qu'est-ce que tu fabriques ici, Ryuzaki ? »
Entrée en matière presque décevante. Je ne lui demanderais pas de préparer mon éloge funèbre. « Rien de spécial, c'est juste... le son des cloches. »
La manche de sa chemise blanche s'imprégnait déjà d'eau, alors qu'il tentait vainement de se protéger le visage du vent glacé.
« Des cloches ?
- Oui. Elles sont vraiment bruyantes aujourd'hui, non ? » Sa montre devait sans doute être résistante à l'eau.
« Je n'entends rien.
- Vraiment. »
Je détournais le regard. « Je les entends souvent, en ce moment. Une église ? Un mariage, ou bien... » Le glas signant mes funérailles proches, comme il avait annoncé celles de mes parents. Leur agonie. Et mon arrivée à l'orphelinat.
« Mais qu'est-ce que tu racontes ? Il n'y a pas de cloches. Ne dis pas n'importe quoi. Je rentre.
- Désolé. Tout ce que je raconte est complètement absurde. Ne fais pas attention à moi. »
Peut-être que tout mon raisonnement jusque ici était erroné. Ma défaite aujourd'hui serait la plus cuisante, irrattrapable. Définitive.
Le sol était couvert d'eau. L'engourdissement gagnait mes pieds. Peu importe. On ne sentait plus rien, une fois mort.
Un léger soupir amusé. « Je suis d'accord, Ryuzaki. Ce que tu dis est absurde en général. Tout ce que tu racontes n'est pas parole d'évangile. »
Il me cherchait. Relançait la thématique. « Je sais, Raito-kun. Cependant, cela est aussi valable pour toi. As-tu déjà, une fois dans ta vie, dis la vérité ? N'es-tu pas hanté par l'Œil de la culpabilité ? »
Bonjour, Caïn. Tueur de frère, tueur de ton seul rival intellectuel. Aller, Raito, dis-moi des banalités, quelque chose de parfait, que je devrais avoir envie d'entendre. Fais-moi rêver. Garde ton masque d'impassibilité.
« Qu'est-ce-que tu racontes ? Bien sûr qu'il m'arrive de mentir, comme tout le monde sur cette Terre. Personne n'est parfait. Mais je n'ai jamais menti de façon à blesser qui que ce soit. C'est tout. »
Évidemment. Je souris, détournant les yeux. Même alors qu'il pouvait sans doute me tuer, il ne se mettrait pas en danger.
« Je savais que tu allais dire ça. » La pluie s'infiltrait, collant ses vêtements contre lui. Il devait avoir froid. Envie de rentrer. Et même s'il allait me tuer, je ne pouvais que saluer un tel adversaire. « Rentrons, nous sommes trempés. Tu vas tomber malade. »
Assis dans l'escalier, la serviette blanche et chaude frictionnant doucement ses cheveux, sa peau visible à travers la chemise blanche imbibée de pluie, il était certainement ce qu'une midinette aurait qualifié d'une « beauté à se damner ». Même pour s'essuyer la tête, il contrôlait ses gestes. Mais j'avais vu clair dans son jeu, il ne trompait pas mon instinct. Malgré son talent à dissimuler les preuves.
« Quel déluge.
- C'est de ta faute. Rester comme ça, dehors sous la pluie...
- C'est vrai. Désolé. »
Pas de réponse. En avait-il assez que je lui présente des excuses ? Ou ne les acceptait-il pas ? Peut-être était-il d'humeur pour une ultime reconstitution religieuse ?
Je descendais quelques marches de l'escalier désert, et m'agenouillai en contrebas. Ma serviette dans une main, je saisis son pied de l'autre. Un léger sursaut accueillit mon mouvement.
« Mais que fais-tu, encore ? Tu es bizarre.
- Ah, je voulais juste t'aider un peu. Je veux juste t'essuyer.
- Tu n'es pas obligé de faire ça.
- Laisse-moi aussi te masser, afin de me repentir. Je me débrouille assez bien. »
Et puis, tu aimes certainement me voir à genoux devant toi. Il détourna le regard vers le plafond. « Si ça t'amuse. »
Il me laissait jouer. Bien aimable, d'exaucer un des derniers vœux d'un agonisant en devenir. Je laissai ma main gauche remonter contre sa cheville, peau contre peau. De l'autre, à travers le tissu, j'entrepris de délasser les muscles et tendons. Un sursaut salua la manœuvre.
« Tu vas t'habituer. » Je repris les mouvements de mes doigts, plus mélancoliques que médicaux. Avant d'être trahi et vendu à la mort, Jésus avait lavé les pieds de ses apôtres, Judas y compris, tout en étant conscient de sa prochaine trahison. Pardonnée d'avance.
Je ne pardonnerais pas à Raito de me tuer, encore moins si mes erreurs devaient entraîner Watari dans ma chute. Mais si défaite il devait un jour y avoir, Raito était un bon adversaire contre qui perdre.
Sa main vint essuyer les quelques mèches qui laissaient goutter de la pluie sur sa peau à peine réchauffée.
« Tu es encore trempé.
- ... Désolé. »
Le silence était total, mais presque léger, apaisé. La conscience de son regard n'était pas aussi pesante que d'habitude. Peut-être à cause du contre-coup de l'attentat, je n'avais plus vraiment peur. Une anesthésie étrange me prenait, calme avant une course effrénée pour tenter une fois encore d'éviter la fatale et douloureuse crise cardiaque. Essai certainement voué à l'échec.
« C'est triste, non ?
- Hm ? »
Je relevai la tête, lui laissant voir un sourire entrecoupé du fatalisme et du respect que je ressentais pour la façon dont il avait joué. « Il est bientôt temps de nous dire adieu. »
Le visage caressé par la lumière rasante du crépuscule enfin débarrassé de ses nuages lourds de pluie, il était beau.
Je me relevai, délaissant la serviette au sol. Mon dernier mouvement serait légèrement désespéré, mais nécessaire. Forcer Kira 2 à se montrer, à aller à la rencontre de Raito. De retour dans la salle principale, j'annonçai, ignorant les regards sur les quelques contusions souvenirs de l'accident : « Rebecca Machin est innoc... n'est pas celle que nous cherchons. Nous allons envoyer un message à Kira 2 de la part de la police. Lui proposer de dénoncer Kira en échange d'une atténuation de ses fautes. Nous le diffuserons au flash info du soir. »
Soit Kira 2 sortirait de sa cachette et nous donnerait une chance de l'attraper, soit j'étais déjà mort.
Un commentaire pour vos petites auteurs ?
Vous avez deviné qui sont les deux personnages féminins mentionnées dans le titre je pense xd A dans deux semaines pour la suite ^^
