Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages et l'univers ne nous appartiennent pas malgré un chantage à base d'expédition par la poste de pages de Death Note et de trognons de pommes cloués selon un rituel vaudou. Nous ne touchons bien entendu aucune compensation financière pour la publication de ce texte, là encore le chantage n'ayant pas suffi ^^ ( On nous a mentiiii x) )
Rating : M pour certains chapitres, bien que ce ne soit pas encore justifié.
Bonjour ^^ A notre étonnement, le chapitre précédent ayant fait monter une certaine nausée, si votre petit estomac est délicat ne lisez pas ce chapitre avant de manger ou pendant ! Votre assiette nous remerciera xd Merci encore pour tous vos commentaire ;DD
Nekoko
Merci pour tes compliments, nous sommes ravies que la fic te plaise ;DD
Lilyanna
Encore un nouveau chapitre, et une réponse à ta review ^^ Carrément une mini dépression avec glace ? Waouh ! J'ai jamais pu pardonner aux auteurs d'avoir tué L (et j'ai beaucoup boudé la suite du manga) mais pas à ce point mdr
Vive les pro-Raito, ils sont rares ;) Toutes nos excuses pour les malheurs de ton estomac, j'en profite pour le prévenir : ne pas manger avant ou pendant la lecture de ce nouveau chapitre (si tu tiens à vraiment manger lol)
Même si ça peut te paraître bizarre, Haaru et moi aimons bien Naomi, mais ça ne nous a pas empêché xd Justement, Misa s'est donnée du mal pour avoir le pire (dans sa tête le meilleur mais passons) cadeau possible. Franchement peu de cadeaux pourris peuvent rivaliser ! Je partage totalement ta vision des relations entre Raito et sa famille, quant à Yagami père : va-t-on réussir à le faire remonter dans ton estime ? Suspens... mais en tout cas, si on y arrive, ce ne sera vraiment pas pour tout de suite, avant son attitude va s'aggraver un bon moment.
Courage, pas yaoi dans ce chapitre, mais ça ne va vraiment plus tarder ^^ Non le pavé ne dérange pas, tu as toutes les autorisations xDD Je te laisse à tes suppositions ; hypothèses et théories, bonne lecture et merci pour ton commentaire ! ;)
Chapitre 16
Analogie rouge
Les mains cerclées autour d'un café que je ne boirai pas, l'œil mauvais sur Ryuzaki : petit déjeuner presque standard. Mes mains se serrèrent d'un cran. Presque standard. « Ryuzaki, ôte-moi d'un doute… » Simulacre d'attention, traduite par un léger ralentissement de la fourchette dans son œuvre de gavage. « Aucun enfant en bas âge ne s'est introduit dans le building, déjouant brillamment le système de sécurité grâce à son biberon magique ? »
La fourchette se figea « Pas à ma connaissance…il est vrai qu'elle est beaucoup moins fiable ces derniers temps, ceci dit. » Le couvert reprit son circuit, désintérêt marqué du propriétaire. L'allusion pourtant suffisamment transparente.
« Dans ce cas, pourquoi le coussin gauche du canapé semble avoir subi la fibre artistique d'un bébé en pleine régurgitation ? Pourquoi la table, sur laquelle je ne poserai jamais mes coudes, ressemble au Tokyo d'après guerre ? »
Une épaule soulevée en toute indifférence entraîna la chute d'un énième morceau de gâteau, bombe à fragmentation mietteuse. J'évitai les résidus explosés d'un recul précipité. Deux autres mottes crémeuses s'échappèrent de la bouche du détective, roulèrent sur le menton avant de décomposer leur matière sur la table. Champ de ruines et cimetière à bavarois.
Regarder L répandre les trois quarts de ses pâtisseries sur le sol, la table, ses genoux, me coupait définitivement l'appétit. Sans parler des récalcitrants qui glissaient carrément de ses mâchoires après un bref séjour dans sa bouche, à croire qu'il décidait soudain que manger demandait trop d'efforts et abandonnait le projet à mi-parcours. Des portions s'écroulaient entre ses lèvres, pans entiers de gâteaux dégringolés, écrasés en relief sur son t-shirt ou mines piégées jonchant les dalles de béton.
« Tu as le droit de répondre au lieu de te barbouiller le menton avec ta chantilly comme un gosse de deux ans. » Désinvolture totale. Avait-il seulement écouté ? « Bien, monsieur est tellement déprimé que fermer la bouche est au dessus de ses moyens ? » Toujours rien. La tasse claqua sur le recomposé, le ton sec. « Je vais être plus clair. Tu es immonde. »
Misa fit son entrée, un pas de Walkyrie fracassé par la démesure des talons. Elle se coula dans la salle, nuage de bruissements et d'odeur sucrée, traqué par le tonnerre. Presque arrivée, une chaussure ridiculement compensée dérapa sur un amas de crème, le talon argent sillonna le sol, bascula l'équilibre. J'étais debout, son bras mince juché dans ma main, ses doigts accrochés à mon col. Profit de l'inattendu. Je devrais presque remercier L d'avoir parachuté un morceau de framboisier à cet endroit : un acte ajouté à ma partition.
Opéra en cinq. N'était-ce pas le nombre parfait ?
J'aidais Misa à se redresser et la semelle ripa, patinée de crème dissidente. Ses mains comprimées d'un cran sur ma chemise, la lèvre marquée d'un pli douloureux. Je soutins sa taille guindée de rose et noir, ma chaise offerte. Genou à terre, son mollet droit doucement soulevé. Le mouvement ondoya dans le satin, glissa les tissus superposés, mille feuilles de soie et rubans. Ses jambes à demi enveloppées d'une cascade de matières miroir, à demi, Dieu merci.
La cheville de Misa était maigre. La structure des os, ronde et anguleuse, parfaitement visible, les jonctions dénombrables à travers la peau fine, rose cigarette. Le labyrinthe lacé des tendons, travail aisé laissé à l'imagination. Ma main sur le sommet de la chaussure joua lentement avec l'articulation. « Ça devrait aller dans quelques minutes. Tu penses pouvoir marcher ? La malléole est un peu rouge. » Être prévenant, axe essentiel de l'argumentaire.
« Tu t'inquiètes pour moi ? » Ton inquisiteur plutôt que ses habituels gloussements de dindon en crise de démence. Comme prévu.
« Bien sûr, Misa. » Une brève esquisse de sourire avalée par une mine sérieuse, elle entortilla une mèche blonde. Image de l'innocence. « Je me soucie de toi plus que de n'importe qui, tu devrais le savoir. » J'effleurai le rouge du bout des doigts, une chaleur factice infusée dans les iris. La caresse cueillit un sourire rebelle sur la bouche cerise, trop vite disparu.
Le neutre durement contrôlé, détruit d'un cri aigu. « Hey, mais t'as un gros bleu sur le sternum ! »
Une voix atonique grinça « Certainement pendant qu'une pauvre damoiselle en détresse se cachait derrière un ficus. Le ficus n'a rien, heureusement.
- Tu as retrouvé l'usage de la parole ? »
L replongea dans la bouillie colmatée au fond de son assiette. Magma quasi prédigéré, parsemé de flotteurs orange, tristement englués dans la flaque compacte. Aucune réponse accordée, encore.
Misa rétablit mon attention sur elle d'un claquement de langue désapprobateur. « J'aime bien celui-ci et la coupure. » Son index voleta vers ma mâchoire ecchymosée, ma lèvre inférieure ouverte. « Ça te donne un genre. » Un genre… Combien de conneries pouvait-elle débiter à la seconde ? Si ma joue s'écharpait sur toute la longueur, elle me trouverait aussi un genre ? Peuh. Et pourquoi pas un tatouage d'ourson avec un bonnet de piquants ? BS.
« Mais l'autre là, on dirait juste que tu t'es pris un mauvais coup.
- Sans doute parce que c'est exactement le cas. » L'hématome sur le sternum, le plus violacé de la petite panoplie, le tibia également bien placé dans la concurrence. L avait une force insoupçonnée sous ses simulacres d'habits informes.
Elle dévisagea Ryuzaki attentivement, pouffa. « Oh mais, tu ne t'es pas loupé non plus. Il a presque une tête de Quasimodo. » Les coins de ma bouche se relevèrent, malgré moi. « Il a la posture et tout, manque la perruque et on est bon !
- Bien trouvé, Misa. » Un rare vrai sourire. Le compliment m'attira un œil peu amène. Un seul. L'autre à demi fermé : les paupières mauves et gonflées difficilement ouvertes, leur volume augmenté par l'arcade fendue. Le tout parachevé d'une large contusion à la pommette gauche dont mes phalanges se souvenaient clairement. « Et encore tu ne l'as pas vu marcher. Je crois que ses côtes n'ont que moyennement apprécié mon coude.
- Bossu puissance dix, hein ? Déjà qu'en temps normal c'est Babar dans un concours de raffinement alors là… » Elle rit derrière sa paume, s'arrêta brusquement. « Hé mais c'est sa faute ! J'ai failli me péter la cheville ! »
L'accusation n'empêcha pas le détective d'asperger un coin de table avec le contenu de sa fourchette, trop inclinée. Le mépris souverain. « Quelle idée de se balader avec des perchoirs pour volatiles vissés aux pieds ?
- Je vais te prendre un bavoir, moi ! Un joli bavoir pour bébé.
- Contrôle ta petite chérie, Raito-kun. Je ne sais même plus si elle tient du psoriasis purulent ou du furoncle fessier. Elle gâche le goût de mon dessert avec ses inepties infantilisantes. »
Misa le foudroya de ses lentilles vertes. « Je gâche le goût de ton dessert ? Toi tu gâches ma vie ! Et en plus tu attentes à mon intégrité physique, abîmer mes chaussures c'est un crime ! Le talon est éraflé, j'ai plus qu'à les jeter maintenant. »
Marmonnement intelligible, au milieu duquel je captais les mots « décapiteuse de morues arriérées », « serpillière blondasse » et « tabourets pour nains. »
Ma prise de parti, nécessaire. Acte deux. « Misa a raison. Tu aurais pu la blesser gravement.
- Remuer chon chac d'os chous une mini robe, tu parles d'un travail.
- Et toi ? Tu n'en fous pas une ! Comment gâcherait-elle le goût de ton dessert, on pourrait nourrir six personnes avec tout ce qui macule le sol. » Regard torve, noir. Bruits de mastications, les éboulements visqueux de nourriture reprirent de plus belle. Un filet de confiture baveuse roula, sa bouche collée de miettes pistache. Provocation.
« L, cesse de manger comme un porc ! » Irritation urticante. « Tu devrais prendre exemple sur Misa. » Son œil valide s'agrandit. Incompréhension éraflée sur la pupille nocturne. « Elle aurait beaucoup à t'apprendre et je ne parle pas qu'en terme d'élégance. Ses conditions de détention étaient infâmes, indignes de toute humanité et pourtant elle ne s'est jamais plainte. Pas une fois. Regarde-toi, une petite remise en question et tu boudes, tu bouffes, tu déprimes ? Et tu te prétends supérieur à Misa ? »
Je me levai, la chaîne tracta sèchement son poignet de côté. « Tu devrais y réfléchir à deux fois avant de prononcer la moindre critique sur son métier, son physique ou son intelligence, parce que ici, tu ne ressembles à rien, et surtout pas à L. L'enquête n'avance pas ? Et alors ? Trouve-toi une occupation, cherche de nouveaux éléments au lieu de te vautrer dans ton rôle de pauvre petit Caliméro, passif et pleurnichard. » J'oubliai les menottes une paire de secondes, partir loin de ma source d'énervement, tout ce que je voulais, maintenant. L'attache se rappela d'une forte secousse, contrarié je me rassis, à contrecœur. « Je ne savais pas que tu étais un apathique imbécile qui se complaisait dans une déprime sans fondement. Personne n'ira arrêter Kira à ta place.
- Il n'y a pas de nouveaux éléments.
- Cherche d'autres angles. Ce Kira est peut-être différent des précédents, qu'en sais-tu au juste ? »
Misa devait partir à l'agence. « Tu pourras marcher, vraiment ?
- Oui. » Son visage se fit rigide. « Il faudra qu'on parle ce soir, Raito ché-… Raito. »
À dessein, je levai la main, un signe d'au revoir. « À ce soir, Misa. » Au vu des efforts qu'elle mettait pour conserver son expression droite, la partie était à moitié gagnée. Elle avait vu le niaiseux bracelet autour de mon poignet, fanion du mauvais goût et de la laideur absolus. Cette chose pendouillante que j'aurais dû jeter sur l'instant dans un cratère volcanique, qu'il ne reste aucune trace de sa médiocre et horripilante existence.
Le mannequin partit, le pas incertain, l'expression oscillante.
La jeune fille m'entraîna dans une pièce vide, son parfum éventé : colère et chaleur de juillet. « Me prends pas pour une conne. C'est qui cette Takada ? Je veux ton téléphone. » Les faux ongles agités, griffure sur le vide, criarde sur mes yeux.
« Kyomi de son prénom » Ryuzaki s'éloigna un peu, un sourire aimable. « C'est la miss Todaï de l'année. Très charmante selon l'avis général.
- Merci pour cette intervention. » Connard. « Elle est dans ma promotion, je n'y peux pas grand-chose. »
Les couettes blondes frappèrent le vide. « Je suis allée à l'université. On m'a dit que t'étais souvent avec elle. »
Shinji, Nari et Oda avaient fait leur boulot. « Nous sommes dans le même groupe et nous avons été répartis au hasard pour un projet sur tout le long de l'année. Bien sûr que je dois la voir souvent.
- Hn pas très convaincue. Ton téléphone. » Je lui tendis sans rechigner. « Il est éteint. Je ne connais pas le mot de passe. » Je ne dis rien, baissai les yeux. « Le mot de passe. » Ses ongles fermés sur mon épaule, ses yeux corrosifs. « Le. Mot. De. Passe. » Mes iris cognés sur l'externe gauche. « Alors ? » Sa voix aiguë, vrillée. « Mais réponds ! C'est quoi ce fichu mot de passe ! »
Reddition hésitante. « Tu le connais.
- Ça m'étonnerait. » Ricanement amer. « Oh, si je sais ! Kyomi en chiffres ? Kyo-chan ?
- Il y a six chiffres… » Image progressivement nette de sa bague éclatée sur ma joue. Je réfutais toutes les propositions, allant de « Kimiyo», « Takada » « Kchan » au très sympathique « salope », moment d'égarement sans doute. La jalousie écumait ses cris. Petite gamine pourrie. J'allais y laisser un tympan.
« Sa date de naissance alors ? » Enfin, la bonne question.
Regard réticent sur L, à peine un battement de paupières. Pause. « En fait, c'est la tienne. »
Surprise muette, Misa bouche ouverte agrippa le téléphone. L'avidité gravée au visage. Ses ongles vifs survolèrent les touches, déverrouillèrent le mobile. Le fond d'écran, deux photos succédées une Misa irréelle, maquillée et retouchée à l'excès, la séduction minérale. Couverture d'un magazine. L'autre Misa, mouvement, expression vivante.
Le silence m'alarma : j'en avais fait trop ?
« Mais c'est… » Ses joues s'inondèrent de rouge « …moi. » Elle se mit à dégouliner d'amour, fondue comme un caramel mou. Je me contentais de baisser le regard, une seconde fois. J'espérais la gêne prégnante. Avec une grande inspiration Misa se jeta à mon cou, babillant une suite de propos que je n'écoutais même pas.
J'avais gagné.
Elle n'avait même pas regardé les conversations sms, supprimées en dehors de quelques badineries étudiantes. Mes bras s'enroulèrent autour du corset, ses cheveux ruisselaient, dorés contre mon visage. Au creux de son oreille, à mi voix. « Tu es la personne la plus intéressante que j'ai jamais rencontrée. »
Énième dispute. Misa revenue, nous trouva murés. Le mannequin s'installa sur un accoudoir, ignorant le regard furieux de Ryuzaki se voyant dérober l'une de ses places préférées, et s'accapara mes cheveux, vaine tentative de consolation, certainement. Les mèches enroulées, déroulées entre ses doigts. Moi, relégué au rang canin. Atroce. Je l'aurais virée avec joie mais la réconciliation ne datait que de la veille… et tant qu'elle ne demandait rien de plus. Ma culpabilité des premiers jours estompée, elle avait choisi de rester, et textuellement je ne lui avais jamais rien promis. Son choix, sa désillusion finale. En attendant l'inévitable, elle serait éminemment pratique, malléable. Utile.
« L t'as encore tout énervé ? Pffff.
- Pourquoi, « encore » ?
- Tu rigoles ? C'est permanent ! » Son sourcil dessiné s'arqua. « Tu ne t'en étais pas aperçu ?
- Pas vraiment. » Pas vraiment, oui. Mais le encore était frappant vérité. Inconsciente de la portée de ses propos, elle continua son manège prétendument apaisant, attisant l'envie d'arracher sa main de mes cheveux.
« Heureusement que je suis là, alors. » Encore. Permanent. À la réflexion, elle n'avait pas tort. Misa pouvait frôler l'intelligence et elle-même ne le savait pas. J'étais dans un état d'énervement continu. Pour être précis, Ryuzaki ne cessait de jouer avec mes nerfs, sa simple présence déjà suffisante pour me mettre en boule et grâce aux foutues menottes la présence était permanente, par conséquent l'animosité ne me lâchait plus.
Alors que je regardais L, absorbé par son ordinateur, je la sentis. Le simple fait d'observer le détective éveillait la colère, fantôme rouge qui me rampait sous la peau. La rage sourde, dès ma sortie de cellule. Trop à l'étroit en dedans : les confrontations verbales, un exutoire, un soulagement trop provisoire. La nécessité de recommencement induite, latente sous la surface. Devenue moins vivace depuis la confrontation physique, enfouie : une démangeaison, un fourmillement entre les chairs. J'en parvenais presque à l'oublier, parfois. Jamais vraiment.
« Tu m'écoutes, Raito ? »
Mes yeux rivés sur L, l'agacement insistant. Picotement devenu piqûre. Il ne faisait que taper sur son clavier, pas un mot, depuis une heure. Où était la cause ?
« Non Misa, pardon. Peux-tu répéter ? » Il pouvait être horripilant plus que de raison, mais là il ne faisait rien, sa simple présence déjà suffisante. Complètement illogique.
18 heures, les prévisions étaient mauvaises. La conversation tournait à la houle et je n'étais pas au nombre des protagonistes. Rare ces derniers temps. Ceci dit, mon père ne se gênait pas pour me prendre à parti. Les deux duellistes de chaque côté de la table basse, attitudes seigneuriales. Peut-être deux lions se disputant un pauvre morceau de barbaque.
« En temps normal, tu m'aurais accompagné demain voir ta sœur et ta mère mais ce n'est évidemment pas possible. Pas avec cette… chose. » La chaîne bien sûr désignée sous le qualificatif et le regard répugné.
L mordillait son pouce, faisait fi de l'air accusateur du patriarche blessé dans son autorité de chef de famille. Agaçant.
« Je n'ai jamais forcé votre fils à les accepter.
- Tes méthodes sont en effet réputées pour leur douceur et leur liberté d'application. Ne peux-tu pas les défaire, juste cette fois.
- Hors de question. Si je le fais ne serait-ce qu'une fois, elles n'auraient plus lieu d'exister.
- Et ce n'est pas plus mal, seuls les dégénérés portent ce genre… d'attributs… coercitifs.
- Si les mots « surveillance constante » et « surveillance partielle » sont différents, c'est parce que les sens qu'ils recoupent sont différents.
- Il n'a pas vu sa famille depuis trop longtemps.
- Ça n'a pas l'air de le perturber. »
Mon père se tourna. « Raito, es-tu perturbé ? »
… Léger toussotement. « J'ai effectivement accepté ces menottes de mon plein gré, papa, mais uniquement pour faire avancer l'enquête. Tant que je les porte, je ne peux pas rentrer à la maison.
- Est-ce que tu en as envie ?
- Ce n'est pas la question. Jamais tu ne pourras convaincre L de m'en débarrasser tant qu'il ne l'aura pas décidé, et jamais tu ne trouveras une explication qui rende crédible la présence de Ryuzaki au bout d'une chaîne pour maman. »
Le poing de Sôichirô se serra. « Tu as envie de les garder ou quoi ? » Une veine palpitait son front, mauvais.
Je posais ma main sur son épaule, le contact aide la persuasion. « Pas du tout, ce sont des faits. Si j'avais le choix je m'en débarrasserais à la seconde, tu peux me croire. »
L ne cessait de mordiller son pouce dans le coin de mon œil. Ô combien pénible.
« Mais alors demande-lui de les enlever ! Il ne m'écoutera pas, mais toi peut-être. » L'acide du citron dans un rictus.
« Vous savez parfaitement que je ne l'écouterai pas plus que vous monsieur Yagami. Pourquoi perdre notre temps ? Allez retrouver votre famille. » Éclats discrets, les dents trituraient la peau, plus rapides. Mon exaspération grimpait, Ryuzaki, esthétiquement déplorable dans tout ce qu'il faisait. Navrant. La démangeaison s'entêtait, presque intenable.
« Mon fils est part intégrante de ma famille.
- L'évidence même, merci Monsieur Yagami. Il est cependant indisponible pour le moment. Laissez votre message après le bip sonore et prenez votre mal en patience. »
Mon père se rembrunit. Profitant du silence passager, je pivotai vers la gauche, happai le poignet de Ryuzaki. « Arrête ça. » À peine lâché, le geste automatique recommença, acharné. « Arrête. » Pas de réaction. Je forçais l'écart, le poignet pâle maintenu. « Ça m'énerve. »
Il considéra la prise, la constatation plate. « Ta main est froide. »
Ça m'énerve… J'ouvris la paume, le poignet glissa, retomba. Ça m'énerve. Irrationnel. Je retrouvais ma place initiale, conscient que L venait de recoller son pouce entre ses dents.
Sôichirô nous observa tour à tour. « Vous vous liguez contre moi ?
- Personne ne se ligue contre personne. » Mes yeux au coin, toujours rivés sur le geste machinal. Et je refusais de m'abaisser. M'abaisser à extérioriser mon agacement. Agacement ridicule pour une chose aussi insignifiante qu'une exécrable manie.
Obnubilé à tenir mon contrôle en place, la conversation avait filé.
« Tu n'as donc pas envie de rentrer à la maison ? Voir ta propre mère ? Ta propre sœur ? Je ne crois pas t'avoir éduqué de manière aussi égoïste.
- C'est justement par éducation que je refuse de me balader en public et encore moins en famille avec une paire de menottes. » Et ça tournait en boucle, tournait, les mêmes arguments, répétés. Finalement, sur un regard noir, le statu quo. « Je pars demain, samedi. L, toujours pas ?
- Non.
- Bien. Raito, tu ne le sais pas étant donné que tu ne viens jamais, mais Sayu se lance dans la cuisine, je t'en apporterai. » J'avais bon dos, lui n'y avait pas fichu les pieds depuis un mois.
« Avec plaisir. »
Les rétines imprégnées de noir, grandes ouvertes. La respiration hachée, je me relevais sur les coudes. Un mouvement froissa un drap sur la gauche. Si L était là, pourquoi est-ce que je venais de me réveiller ? La réponse arriva sous forme de question, laconique.
« Encore un cauchemar ?
- Qu'est-ce que tu racontes, je ne fais pas de cauchemars. »
Ricanement. « À d'autres, quatre nuits consécutives.
- Ça m'étonnerait, je m'en souviendrais. »
Étonnement furtif dans le ton. « Tu ne t'en rappelles pas ? Je pensais que tu n'en parlais pas à cause d'une quelconque raison narcissique. »
Un rêve peut s'oublier au réveil, un cauchemar plus difficile. « Je n'ai aucun souvenir de cauchemar. » Sourcils froncés. « Et si c'était le cas, pourquoi tu ne m'as pas réveillé ?
- Tu n'arrêtes pas de remuer dans ton sommeil, d'habitude tu ne bouges pas d'un muscle, un vrai cercueil. Mais ce n'était pas réellement dérangeant, tu ne disais rien, j'ai donc laissé faire.
- Trop aimable, vraiment. »
Un silence. « Alors comme ça Misa est la personne la plus intéressante que tu aies jamais rencontrée ?Il faudrait mettre Takada au courant non ?
- En quoi ça te concerne ?
- Tu n'en penses pas un mot en plus. Une chèvre n'est pas une personne. »
Soupir. « Ré édition : en quoi ça te concerne ?
- C'est très amusant. Pourquoi Misa plutôt que Takada ? Pourquoi garder les deux ? Pourquoi les avoir choisi elles, plutôt que d'autres ? Quel est ton intérêt ?
- Tais-toi un peu, j'aimerais dormir.
- Me taire ? J'essaye de sortir de ma déprime. Je ne fais que suivre ton conseil : me trouver une occupation. Un petit jeu de patience.
- Trouve-t-en une autre, l'explication est d'une banalité affligeante, ce n'est pas un jeu.
- Permets-moi d'en douter. Ta langue va devenir noire à force de débiter tous ces mensonges.
- … Fais-t-en une madeleine comme cadeau retour à ton psychopathe. Je suis sûr qu'il appréciera la touche « pure pétrole ». Et tu enverras tes pieds aussi pour être raccord, la crasse fait son œuvre. »
6 heures du matin. L'heure du siège. Moi l'envahisseur, L en défense. Heure de l'assaut : discrètement j'ouvris le tiroir, jetai une serviette sèche au visage du détective. Le projectile toucha la cible avec un bruit mat, une exclamation étouffée. « Une petite douche ne serait pas du luxe. »
Il ôta la serviette, renfrogné par l'attaque surprise. « Tu en as déjà eu une hier soir.
- Je parlais de toi. Cinq jours, on te piste à l'odeur. » Curieusement la situation était amusante, en dépit de l'horaire. « Nous sommes deux dans cette chambre. Ce sont les règles collectives de base. » Je récupérai un t-shirt blanc du bout des doigts, lâchement abandonné sur le sommet d'un placard. « Je suis déjà assez tolérant pour ton syndrome de la bordelite aiguë. »
Le coin estampillé L n'aurait pas été beaucoup plus différent après avoir essuyé une tempête tropicale, les vêtements et les emballages de friandises éparpillés dans tous les coins, même les plus improbables. La veille j'avais eu la surprise d'un papier de bonbon caché sous le savon, à se demander comment il avait échoué là, L mettait si rarement les pieds à la salle de bains. Je savais qu'il planquait toute une colonie de gâteaux sous son lit, en guise de dépôt à long terme. Ses draps eux-mêmes un paradis à la Hansel et Gretel, pour preuve chaque bruit sec que j'entendais la nuit se soldait le lendemain par la découverte d'un arlequin ou d'un berlingot échappé de son radeau de fortune matelassé.
« Je ne vois pas le rapport. J'irai pas à la douche. » Il s'assit sur son lit, les genoux relevés, amure de jean entre lui et moi.
« Alors, tu pourrais faire un effort sur l'option toilettage puisque je tolère ton sombre capharnaüm . L'odeur que tu trimballes devient une infection, une présence physique. »
Les genoux se ramassèrent l'un contre l'autre. « Le Japon est un pays libre. Essaye toujours de me forcer. » J'agitai la chaîne pour l'agacer, mon humeur curieusement légère. Le manège fonctionna, son pied écrasa les maillons d'acier, bloqua le balancier.
« Allons, toi qui es tellement porté sur l'hygiène.
- Mes propres cellules et bactéries diverses ne me gênent pas. Celles des autres sont par contre affreusement dérangeantes.
- Tu refuses de bouger ?
- Perspicace. Ça relève du génie. »
Sourire mauvais. Le réveil m'avait laissé une drôle de sensation. Délivrance du malaise marécageux, l'émotivité poisseuse qui envasait mon intelligence. Extirpé de cette boue lourde, brûlante qui carbonisait ma maîtrise.
Définitivement un jour à l'humeur taquine. « Tu me forces donc à employer les grands moyens. » Ma main se referma sur un flacon, au fond de ma poche.
Deux pupilles au dessus des genoux. « Un bavoir encore ?
- Petit joueur, si ce n'était que ça… Misa et moi sommes réconciliés, elle a donc accepté de me rendre un petit service. » Les yeux se plissèrent. « Ceci est l'équivalent d'une bombe nucléaire olfactive. » Je lui présentais une fiole, terriblement satisfait.
L lut l'étiquette, un masque choqué. « Essence concentrée de chou-fleur cuit.
- On trouve tout et n'importe quoi de nos jours. » Mes doigts chipotèrent le bouchon. « Si tu n'abdiques pas, je te promets une douche d'un tout autre style. Pas avec de l'eau. »
Le peu de couleur sur ses joues s'éclipsa, ses yeux s'écarquillèrent, l'horreur pure. Je ris légèrement. Edvard Munch. Le cri.
Sôichirô précédé de sa valise investit le salon, la contenance ébranlée. « Tout va bien, papa ?
- Oui, ce n'est rien.
- Tu n'en as pas l'air.
- Je voulais prendre un peu de soupe Miso de la veille dans le frigo numéro cinq. »
Grimace collective, je jetai un œil sur Matsuda, railleur depuis mon éclatante victoire au chou-fleur. « Et tu avais oublié les Maxi bûches de Noël, c'est bien ça ? »
Mon père hocha la tête, décomposé, Matsuda glapit « Raito, arrête ça ! Dès le matin parler de bras coupés c'est dégeu ! » Je cachais à peine un sourire moqueur dans ma tasse de thé.
L entra dans le jeu. « L'imitation coulis de fruits rouges était assez bien réussie, franchement les avant-bras étaient bien pires.
- Ils sont où déjà ? Dans le frigo de cette cuisine, non ?
- Il me semble. Qui veut un jus d'orange bien frais ?
- Et n'oublions pas les tympans-sucettes, triomphalement plantés dans ces tronçons d'intestin tressés de bonbons en ruban.
- Quatre parfums délicatement acidulés selon mon expertise, l'ensemble se marie comment à ton avis ? »
Le policier se plaqua les mains sur les oreilles. « Ahhhh taisez-vous ! Vous êtes des monstres ! »
Le véritable monstre du jour s'avéra être Mogi. Il débarqua peu après tel le messager de l'Apocalypse. Un paquet dans les mains, boîte de Pandore.
« Ne t'avise pas de poser ce truc à côté de mon chocolat chaud ! Je veux pas savoir ce qu'il y a dedans !
- Désolé Matsuda, il n'y a plus de place sur la table. » Le paquet trôna entre le panier de chocolatines et le bol, au plus vif dégoût de son propriétaire qui expatria le breuvage le plus loin possible.
Un carton à pâtisserie émergea de l'emballage. Le doré mat, contraste avec le pastel des précédents. Celui-ci était le dernier. Sans cérémonie Ryuzaki déchira les angles, ajoura un gâteau circulaire pour six personnes. Élégant de sobriété. Couronné de blanc, saturé de rouge. La pointe de ma fourchette inutilisée souleva un rectangle de matière fine déposé en décoration. Ce n'était pas de la pâte d'amande. « Pourquoi un dessin de pinson ? »
L examinait l'une des deux roses en pétales nacrés, autres éléments décoratifs. « Naomi avait ce tatouage au bas du dos…
- C'est un morceau de peau… Répugnant.
- Hn. » il attrapa un pétale avec une paire de baguettes neuves, le plaça à la lumière. « Raito, tu te demandais où étaient passés les ongles, hum… je les ai trouvés. Vernis à la perfection ceci dit en passant. »
Matsuda poussa la table en arrière, réflexe. Le gâteau vacilla sans rompre. Sous le choc, les contours de l'inscription avaient bougé, la gélatine fendue. Les lettres dégoulinaient lentement, sanguinolentes.
Happy Birthday Naomi.
༻ Thirst ༺
Le corps entier de Naomi avait donc fini par être reconstitué. L'oiseau avait regagné sa place, morceau découpé sur les reins. Charmant, vraiment.
Et le dernier indice terminait de compléter mes doutes sur l'expéditeur. Toutes les autres options écartées, celle-là restait la seule valable. Rares étaient les psychopathes connaissant les liens que j'avais pu avoir avec elle, mon amour des gâteaux et pouvant réunir les deux dans ce jeu glauque. Le coupable était forcément brillant – Naomi ayant été une des rares à acquérir de ma part une certaine forme d'estime – et avait eu un intérêt à la supprimer, elle en particulier.
Sans être Kira. Kira dormait dans son lit, à côté de moi. Son sommeil me laissant libre de ronger mes ongles et rogner mon pouce à loisir. Agaçant petit adolescent susceptible. Sans arrêt, toute la journée, il ne cessait ses tentatives pour me forcer à bouger et à reprendre sérieusement l'enquête. Trop obsédé par la victoire depuis son enfance pour concevoir une baisse de moral. Japonais jusque dans cet acharnement névrosé.
Incisif et absurde, même. Sérieusement, me suggérer de prendre exemple sur Misa ?
Vengeur, je tirais sur la chaîne, dérangeant l'endormi. L'insulte était sans commune mesure. La blonde trop obnubilée par son apparence pour connaître le nom des mouvements politiques de son pays, avoir lu un livre ces six derniers mois ou juste être capable d'entretenir une conversation ne portant pas sur les potins mondains ou le maquillage. Insignifiante de superficialité. Étudiée dans le moindre détail de son apparence au point d'en oublier de réfléchir. Et moi, L, j'étais censé m'en inspirer ? Lui envier sa résilience, son humeur immanquablement au beau fixe, son apparence ? Et pourquoi pas sa blondeur, aussi ?
Les papiers de ces bonbons de sucre étaient particulièrement bruyants. Je me faisais un plaisir de les enchaîner, extirpant un souffle énervé chez mon compagnon de chambre, qui enfouit inconsciemment son nez dans son oreiller, bien décidé à replonger dans son sommeil paradoxal.
Dans quel mesure avait-il été sérieux ? Me dénigrer juste pour s'attirer les faveurs de la pieuvre jaunâtre et obtenir la mini bombe olfactive ? Ou était-il réellement sérieux en disant vouloir me voir me remettre au travail ? S'il était Kira… non. Il n'était plus Kira, ou ne s'en souvenait plus. Ses cauchemars sans doute liés à ce dédoublement de personnalité. Kira retranché dans un coin obscur de ses souvenirs, la douleur de cette scission refaisait surface dans ses rêves.
Son caractère était plus joueur, maintenant. Ses réactions plus vives, sans approcher la candeur enfantine de sa sœur ou d'un abruti. Il n'était pas l'inverse de celui que j'avais connu, et était pourtant radicalement différent.
Jusqu'à quel point, ce serait un challenge que de le découvrir. Et pour ça, j'allais lui faire regretter ses suggestions vaseuses. Une par une.
Sur les coups des quatre heures, Raito commença à s'agiter, murmurer. Une fine pellicule de sueur sur son front. Cauchemar.
Dilemme. Commencer dès maintenant ? La vengeance n'attend pas. Je passai d'un lit à l'autre, faisant tout de même attention de ne pas lui marcher dessus. Accroupi à côté de lui, penché sur son visage, je pris son épaule.
« Raito ? » Plainte informe, mots mâchés sans articulation. « Raito ? Réveille-toi. »
Je le secouai plus fort, jusqu'à ce que ses yeux s'ouvrent. Sursaut. Regard perdu d'un réveil en plein rêve. Puis il se redressa sur ses coudes.
« Qu'est-ce que tu fais sur mon lit ?
- Tu faisais un cauchemar. Comme la nuit dernière tu n'as pas apprécié que je ne te réveille pas, je me rattrape. Tu n'es pas content ?
- Franchement, j'ai connu mieux, comme réveil. »
Oh, ma vengeance allait être tellement pénible à mener. Mais avec un peu de chance, il finirait par me laisser le droit de disposer de mes ongles comme je l'entendais, et ne me comparerais plus à une femelle au QI de chihuahua trisomique. Ce qui valait bien quelques sacrifices.
« Désolé. Bonne nuit. »
Son regard rendait à merveille sa surprise. Sacrifices, mais aussi amusements sans fin.
Miaulement suraigu des cordes frottées contre le crin. Sifflement des oreilles, presque plus mordant qu'un Larsen.
Raito sursauta, immédiatement réveillé, assis et prêt à m'étriper. « Mais qu'est-ce que tu fabriques, encore ?
- Ah, désolé. Je joue du violon. Je t'ai réveillé ? »
J'esquivai de justesse un oreiller volant d'une agressivité étonnante, le renvoyant au lanceur d'un coup d'archet bien placé.
« Remballe ce truc ou il va passer par une fenêtre.
- Tu m'as dit de me trouver une occupation. J'ai suivi ton conseil.
- Trouve une occupation silencieuse, alors. Ne fais pas hurler ce truc pendant que je dors, ou je vais vraiment devenir un meurtrier. »
Remarque étrange pour un Kira. Mais juste un reproche incisif, en l'occurrence. « Tu sais, j'ai bien réfléchi à ce que L en tant que détective devrait être. » J'allai me poster au pied de son lit, sûr d'être entendu. « L'idéal de l'enquêteur est Sherlock Holmes, non ? Il réfléchit mieux en jouant du violon, alors je tente de rattraper ma misérable performance de ces derniers mois, et tous les moyens sont bons pour y arriver, quitte à m'inspirer de tous ses troubles obsessionnels.
- Tu as déjà le sucre, toi.
- Mais tu ne veux plus que j'en mange.
- Pas salement. Ça me coupe l'appétit.
- Sucre ou violon.
- Tu ne sais pas en jouer. On ne peut pas être un génie en tout, tu as visiblement atteint tes limites. »
Limites. Il n'avait pas idée d'à quel point m'en parler pouvait m'énerver. Les limites et frontières étaient faites pour être repoussées, contournées, abolies.
« Soit. Il va donc falloir que je trouve un domaine moins inaccessible pour mes médiocres capacités.
- Voilà. Pourquoi pas le crochet, ça t'occupera les mains. »
Puisque je n'avais pas le droit d'imiter Sherlock, j'étais parti sur un projet bien plus ambitieux : comprendre et reproduire le fonctionnement d'une gothic lolita blonde, amoureuse et inculte. Alors que tout le monde tentait plus ou moins de se concentrer sur les ordinateurs, de trouver des indices sur les adresses d'expédition des colis ou d'éplucher les morts par crise cardiaque dans l'espoir fou et infantile d'y déceler une faille qui indiquerait une piste.
Si mon idée était la bonne – pour une fois – il n'y avait presque aucun risque que l'actuel Kira se dévoile si. Plutôt que de participer à l'effort collectif de pataugeage dans la semoule, j'avais allumé les enceintes de mon pc, et parfaisais ma culture cinématographique. Après Le journal de Bridget Jones, c'était au tour d'Un long dimanche de fiançailles. Suivraient Autant en emporte le vent, 27 robes, Pretty woman, Dirty dancing et Twilight. Ceci avant que je n'attaque les séries.
« Raito-kun ? À ton avis, je dois commencer par Desperate Housewives ou plutôt Sex in the city ?
- Pourquoi pas la formidable épopée de l'Enquête japonaise visant à arrêter et condamner le plus grand criminel de ce siècle ? Il paraît que c'est pas mal, que les personnages sont intéressants et le suspens à son comble.
- Hmm… non, pas assez romantique. Je vais plutôt demander à Misa, elle saura, elle. »
Regard figé, mains en arrêt au dessus du clavier. Retour à l'envoyeur. Il avait voulu que je prenne exemple, il était servi.
La conversation divine de Misa n'en finissait pas de m'éblouir. Tant de bêtise en une seule personne, inconcevable. Néanmoins formidable arme biologique, une fois orientée pour énerver au maximum. Le rendez-vous pseudo amoureux à trois, aussi neuneu que les autres. Canapé et fauteuil face à face, café, chocolat et coupe de fruits.
« En fait, le lolita, ce n'est pas qu'une mode, c'est une pensée, une façon de voir le monde, un art de vivre.
- Une philosophie, presque.
- Oui, voilà ! Tout est assorti, harmonieux, c'est ce qui permet cette impression. Tout n'est qu'illusion, art du spectacle, tu vois ?
- Société du spectacle, amour de l'image.
- Si tu veux. Mais c'est ce qu'incarne l'image qui est important. Toi, par exemple, tu serais bien mieux en faisant attention à toi. Je suppose. En tout cas, presque assez chou pour te trouver une copine ! » En sous-titres : Et tu nous ficherais la paix, à Raito-nounet d'amour et à moi. Grignotage de choux à la crème. Une copine. Idée saugrenue s'il en était. Pourquoi pas un chat, aussi ?
Moue jalouse en vue, regard rivé sur mon innocent goûter. Moment choisi pour ressortir une réplique idiote d'un film idiot, qu'elle avait sans doute adoré. « Le bonheur, ce n'est ni l'amour, ni la richesse, ni la gloire. Le bonheur, c'est la poursuite d'objectifs réalisables : un régime, qu'est-ce d'autre ? Tu atteindras le bonheur éternel, Misa. Je t'envie.
- Oooh, je connais, ça !
- Le journal de BJ. En plus, dis-toi qu'en faisant attention à ce que tu manges, tu ne te retrouveras pas avec le gros cul de Nicki Minaj ou de Kim Kardashian.
- Toi aussi, tu trouves qu'elles ont pris, hein. Des croupes de juments, franchement.
- Elles ne passeront bientôt plus les portes. »
Passe-temps féminin et Misaien : dire du mal des célébrités. Satisfaction de l'égo à moindres frais, sans effort.
Coup d'œil sur le côté, Raito occupé à pianoter sur son téléphone. Regarder les actualités politiques et économiques. Ne rien écouter, intolérable. Si je m'amusais à parodier toutes les midinettes télévisées, ce n'était que dans l'unique but de le pousser à bout.
Misa surprit mon regard. « Raito-kun ? C'est quoi, ton film préféré ? »
Joie des conversations profondes et intellectuellement enrichissantes.
Le sol de la chambre était recouvert d'un monceau de torchons aux couleurs criardes. Presque aussi vives que les enrobages de mes bonbons, mais nettement moins appétissants.
Sortant de la salle de bain, Raito faillit glisser dessus. Peut-être que ça lui passerait l'envie de se plaindre de mes emballages à l'avenir.
« L'intérêt de ces magazines, Ryuzaki ? Outre celui, que tu sembles beaucoup apprécier, de me faire perdre mon temps ?
- Outre celui-là, rien de spécial. Tu savais, toi, que pour allonger ton espérance de vie, ton tour de taille doit être au maximum égal à la moitié de ta hauteur ?
- Non. Mais toi, vu l'entrain que tu mets à détruire tes rares neurones encore fonctionnels, tu n'arriveras bientôt plus à calculer la moitié de ta taille.
- C'est pas très très gentil de dire ça. »
Regard circonspect. « Quand comptes-tu arrêter de faire l'idiot, ou une caricature de ce que tu imagines être une femme ?
- Dans Eighteen, ils disent que cet hiver, en matière de make-up, ce sera le prune le plus tendance. Et qu'il faut éviter les graisses saturées pour ne pas abîmer son grain de peau. Le teint healthy devrait revenir en force à la prochaine saison. Tu veux les mots croisés ? C'est un force 3, trop dur pour mes pauvres capacités. Limitées. »
La nuit venue, le constat était accablant. J'étais fatigué. État d'une rareté proprement exceptionnelle. Finalement, ne rien faire d'une journée engluait tellement l'esprit que le sommeil apparaissait sûrement au cerveau comme l'unique moyen d'enfin avoir une activité. Le Sun ou Voici Paris constituaient de vrais trous noirs à intelligence, phagocytant les points de QI comme autant de sangsues en période de disette. Effrayant.
Et la journée du lendemain s'annonçait autrement plus difficile.
« Tu vas dormir ? » Incrédulité, moquerie marquées.
« J'ai sommeil. Il me semble que tu connais ça mieux que moi, d'habitude.
- Ta journée de travail a en effet été épuisante.
- N'est-ce pas. Je ne me souviens pas avoir jamais été fatigué par le travail. Mais l'oisiveté m'épuise complètement. La poursuite de Kira est nettement plus reposante.
- Dans ce cas, je ne voudrais pas te priver de ta récréation reprends le travail. »
Assis en tailleur sur mon lit, les doigts démêlant confusément mes mèches un peu trop longues, je le regardais. L'air dégagé, il n'irait pas jusqu'à me dire que j'avais été odieux toute la journée. Mais son attitude était équivalente à un aveu. Un sourcil presque froncé, un tapotement trop raide sur le clavier, une tension de la nuque qui le faisait à peine pencher la tête.
« Hmm… je ne suis pas sûr de le pouvoir.
- Arrête ces conneries, L.
- Tu ne veux pas me chanter « Mais si voyons, tu en es capable, parce qu'il faut fêter ce renouveau » ? »
Léger sourire, rappel de l'échange de vidéos.
« Tu te compares encore à une blonde. Fétichisme ? Nostalgie de ton Angleterre ?
- L'Angleterre n'est pas à moi. Et je ne comprends pas vraiment comment une couleur de poils peut être un critère de sélection dans le renouvellement d'une espèce. »
Un rire de gorge, chaud et velouté, lui échappa. Chassez le naturel…
« Pourquoi pas de pelage, aussi ?
- Franchement, il n'y a pas tant de différence. On emmène bien les chiens chez le toiletteur, comme on va chez le coiffeur. Variation de dénomination, pas de fonction.
- Pour que tu saches ça il faudrait déjà que tu y ailles. Vu le nid d'oiseau qui te sert de cheveux…
- Tu vois, toi aussi tu es contaminé par les stupidités que j'ai débité toute la journée. C'est dangereux, de côtoyer les idiots. Contagieux. »
Joueur, je sortis un plateau de sous mon lit.
« Échecs ? »
J'avais mal au dos, aux pieds, et j'étais mal à l'aise. Très mal à l'aise.
Mais les regards des policiers en valaient largement la peine. Plus que largement.
Matsuda n'en revenait toujours pas, resté bugué, son ordinateur avait eu le temps de mettre l'écran en veille sans qu'il ne s'en rende compte. Même Mogi avait été surpris, ce qui n'était pas un mince exploit.
« Sérieusement, Ryuzaki, pourquoi est-ce que tu es allé à la cérémonie de Todaï en étant aussi mal fringué que d'habitude, alors que tu es capable de porter quelque chose de bien ? »
Yagami père n'avait toujours pas digéré que je vole la vedette à Raito. Mais tout de même, je n'allais pas mettre un costume tous les jours. Le pantalon noir était trop serré à mon goût, la veste assortie n'était pas mieux, et la cravate au nœud presque défait me faisait plus l'effet qu'une laisse qu'autre chose. Même la chemise blanche était d'une matière inconfortable. Le tout désespérément ajusté, j'étais obligé de me tenir à peu près droit devant mon clavier.
« Vous voulez vraiment parler de ça, Yagami ? Il y a prescription.
- C'est un manque de respect. Tu ne prends pas en compte les réactions des autres, alors même que tu es censé représenter l'ensemble des étudiants.
- Ryuuga était le représentant. Je ne pensais pas avoir besoin de vous faire remarquer que L a fini son cursus scolaire depuis longtemps. »
Il allait repartir sur le sujet, plus tenace qu'un pitbull enragé ayant vu un mollet appétissant, mais je n'étais pas d'humeur à supporter ses remarques n'ayant aucun rapport ni avec l'enquête, ni avec quelque chose qui ne soit pas terriblement ennuyeux.
« Nous sommes mercredi. Je me suis dit que, s'il le souhaite, Raito-kun pourrait appeler sa famille via webcam. Vous avez dit qu'il était parti vivre avec Misa, il ne serait donc pas étrange qu'il contacte sa maman et sa sœur, maintenant.
- Et tu…
- Je me mettrai hors champ, et il n'aura qu'à garder ses mains sur ses genoux, bien gentiment. Vous râliez qu'il ne voyait jamais sa famille. Pas bon pour le développement psychologique des enf… pour le moral. Et « les chocolats ne suffisent pas à faire survivre les gens normaux, L. » »
La crispation du poing de l'autre petit génie autour de la chaîne avait eu l'immense pouvoir magique de me faire changer la fin de ma phrase. Mon visage à peine dégonflé, les hématomes terminant de tirer sur le vert, je ne tenais pas particulièrement à rehausser les couleurs de ma peau à coups de simili poing américain chaîné.
La conversation en fond sonore, je pouvais me concentrer sur l'affaire. Temps de me remettre sérieusement au travail. D'accord, je n'avais pas coincé Kira. Pas l'essence de ce qu'il était, seulement son incarnation. Mais rester sur cet échec n'allait pas le stopper. Et il était forcément arrêtable, d'une quelconque façon. Raito et Misa n'avaient pas été manipulés, ils n'étaient pas des victimes. Et si mon Kira, l'original, le vrai, avait agit correctement, alors il avait dû s'arranger pour pouvoir revenir, d'une quelconque manière. Il ne se serait pas satisfait de disparaître.
Le « petit trésor » toujours aux prises avec une mère poule n'avait pas semblé particulièrement ravi à l'idée de passer les vingt minutes accordées avec sa génitrice et sa donneuse de rein potentielle. Boulets sociaux. Souvent des femmes, d'ailleurs. Quand comprendraient-elles que le plus grand service à nous rendre, ce n'était pas de nous faire des gâteaux à l'âge où ceux-ci étaient très bien fabriqués par des machines, mais de nous laisser vivre tranquilles ?
Avec ces conneries de « hier j'ai mangé une poire », « j'apprends à faire des roulés au jambon de Parme », « on a un nouveau vase au salon » et autres « j'ai mes règles c'est pour ça que je suis chiante et moche », nous n'étions pas près de pouvoir avoir une conversation intéressante.
Tapotement des doigts énervé, à la périphérie de sa vision. Rien à faire, il restait jovial, enjoué, enthousiaste, amène. Fils et frère parfait. Ma tête s'écroula sur mon bras, à quelques centimètres de son clavier. Sous cet angle étrange, les perspectives de son visage changeaient un peu. L'envie d'aller l'embêter presque irrépressible.
Du bout de l'index, je déplaçais la souris, amenant le curseur jusque sur la zone de texte. Il ne pouvait pas regarder ce que je faisais sans baisser les yeux, et donc, trahir ma présence aux yeux de son carcans familial personnifié.Verrou des capitales. J.E. .E.N.N.U.I.E. Il chassa ma main d'un revers de la sienne, et effaça le message.
« Nii-chan ? Tu écris un truc ? Il y a marqué « frérot est en train d'écrire ».
- Non, j'ai glissé sur le clavier. Je ne vois pas pourquoi je t'écrirais, Sayu, puisque je te parle. »
E.L.L. .E.S. .T.R.O. .N.E.U.N.E.U… Cette fois, il agrippa fermement ma main pour l'empêcher de repartir à l'assaut du clavier.
Soyez bons, tiens. Les minutes s'écoulaient sans la moindre envie de se dépêcher. Sans aucune pitié pour ma décrépitude. Jusqu'à ce qu'enfin, il lâche la visio conférence, après que j'ai murmuré un « J'ai peut-être une idée, pour l'enquête. »
Isolés dans un petit salon, loin des autres, face à face. Schéma idéal pour parler tranquillement.
« Alors, cette intuition ? Si tu l'as puisée dans du Agatha Christie, du Conan Doyle ou du Fémina, autant te dire que je risque de t'envoyer manger la fenêtre.
- Une fenêtre, ce n'est pas comestible. Bon, le dernier élément donné, c'était le gâteau. Avec marqué « Happy Birthday Naomi. »
- Exact.
- Naomi est née en février. Tu as aussi dit que je devrais m'occuper de pister le psychopathe qui m'envoie des gens en pièces détachées.
- Toujours exact. Si j'avais pu décrypter quelque chose avec ça, je m'en serais rendu compte.
- Le criminel dont tu as résolu l'enquête, pour le test que je t'ai fait passer, après le match de tennis. »
Il décroisa les jambes, attentif. Ce que je m'apprêtais à faire, je ne l'aurais jamais envisagé, à peine quelques semaines plus tôt.
« Il s'appelle Beyond Birthday. »
L'impression en négatif de ses phalanges contre ma joue allait certainement se colorer de violet dans les heures à venir. Basculé contre mon fauteuil, j'eus tout de même le réflexe de ne pas tomber.
« Et tu comptais me dire ça quand ? Jusqu'à nouvel ordre, on est censés être une équipe ! Si tu avais un doute aussi gros, avec un indice pareil, je peux savoir ce qui t'a empêché d'en parler ?
- J'avais un doute.
- Mais justement, c'est dans ces cas-là qu'une équipe est utile ! Vérifier une information en étant cinq, ou même deux, c'est forcément mieux que de faire cavalier seul. Tu es con, quand tu veux, c'est impressionnant. »
Certes, je l'avais peut-être un peu méritée, celle-là. Je frottais ma main contre ma joue, le goût du sang suintant déjà à mes lèvres, mais sans dent cassée à déplorer. Un moindre mal.
« Tu frappes fort. » Constatation, sans reproche. Légère pause.
« Et donc, ce Beyond Birthday ?
- Il s'est évadé de prison, et j'ai tenté d'en apprendre un maximum sur ses déplacements. Il est probable qu'il soit au Japon.
- Pourquoi Misora ?
- Il a enquêté… avec elle, sur l'affaire. Il s'était présenté comme un enquêteur. C'est aussi lui, la quatrième victime. »
Surprise dans son regard. Évidemment, le scénario peu commun, un criminel suicidaire jouant les enquêteurs.
« Les poupées de paille, elles dissimulaient le système de fermeture des portes.
- Oui.
- Le dernier meurtre devait forcément être un suicide. Mais vu le mode, s'il est vivant, il est certainement reconnaissable, non ? Il doit être totalement défiguré.
- Pas tant que ça. La chirurgie esthétique a bien progressé. »
Hésitation. Sa question lui brûlait la bouche, il ne la posait pas pour ne pas réveiller mes soupçons. Pourtant, elle était limpide, et d'une logique imparable.
« Il me ressemble, un peu.
- Facile à retrouver sur des caméras, donc. Encore faut-il qu'il y apparaisse. »
Silence pensif. Je gardais un œil sur lui, peu enclin à revoir sa main de si près une deuxième fois. Et je maudissais sur quarante générations les créateurs de pantalons trop ajustés pour pouvoir placer un bon coup de pied défensif en cas d'agression. « Il agit par rapport à toi, d'une manière ou d'une autre.
- Probablement. Beyond a développé une sorte de complexe d'infériorité atypique. Les meurtres de Los Angeles devaient me poser une énigme insoluble.
- Ce pourrait être lui, le nouveau Kira. »
Mon téléphone vibra et cria, le son aigu témoin de l'urgence. Watari, rarement pour me signaler une bonne nouvelle. Deux mots. Sakura TV.
J'attrapai la télécommande, et un frisson de sueur froide descendit mon dos. À l'image, une police d'écriture familière. Utilisée par la police il y a quelques temps. Kira, élégant, soigné, lumineux.
Le timbre de voix modifié, calme, grave. Tombeau.
« Je suis Kira. Je m'adresse à vous pour vous annoncer l'avènement d'un monde nouveau. Ma victoire est venue. L a cédé, et s'est allié à moi. Ployez devant ma volonté, et je vous offrirai un monde parfait. Une ère nouvelle est arrivée. »
Hé oui, voilà une fin bien moche, et pourtant si bien coupée XD
Un petit commentaire malgré la torture stomacale qu'on ose vous infliger ;) ?
A dans semaines, mardi, comme toujours et merci de votre lecture ^^
