Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages et l'univers ne nous appartiennent pas malgré un chantage à base d'expédition par la poste de pages de Death Note et de trognons de pommes cloués selon un rituel vaudou. Nous ne touchons bien entendu aucune compensation financière pour la publication de ce texte, là encore le chantage n'ayant pas suffi ^^ ( On nous a mentiiii x) )
Rating : M pour certains chapitres, bien que ce ne soit pas encore justifié.
Bonjour bonjour, rassurez vos petits ventres ce chapitre n'est pas une basse tentative d'attentat à leur bien-être ni à leur bonheur. L'hécatombe (imprévue) est terminée lol
Après notre tout choupinet, ravissant (et délectable) cliffhanger, voici donc la suite pour récompenser l'attente ^^ Merci pour tous vos commentaires ! Et j'espère que pour une fois, le site n'a pas bouffé des espaces de manière inexplicable pendant la publication...
Lilyanna
Courage, ce chapitre là ne devrait pas plonger ton estomac dans un SPT chrononique x) Tu pourras manger après, avant, pendant sans problèmes ^^ J'ajoute que ce sont L et Beyond qui ont des problèmes avec la bouffe, pas nous xd Considère Misa comme une épreuve divine xD Hé oui Misa est une torture pour tout le monde, mais elle va vite évoluer (je ne dis pas qu'elle sera moins ...torturante mais un peu différente du manga) et on ne vous inflige pas sa présence pour rien, elle est l'élément principal d'un des plus gros ressorts de l'histoire. Ahh je suis parfaitement d'accord avec toi pour Kyomi !
Pour Sôchirô l'amélioration ne va pas venir avant longtemps xd D'ici là, ça va se dégrader joyeusement même. Un homme idéaliste, borné et d'un autre temps, que veux-tu xd Raito est énervé à cause de l'amnésie, et saute sur n'importe quel prétexte pour extérioriser (évidemment l'énervement est centré sur L, toujours à cause de l'amnésie. Même si L n'a pas besoin de ça pour paraître chiant à ses yeux en temps normal, là c'est pire xd)
XDD j'adore la comparaison de L à Misa, c'est tellement insultant et drôle à écrire * rire sadique* La Reine des neiges ? Pourtant non, pas fait exprès xd J'ai vu Frozen quelques temps après l'écriture de ce chapitre (Haaru je ne sais pas) mais en tout cas, la référence n'était pas recherchée. Quand tu demandes pour Beyond « comment a-t-il pu se faire passer pour un enquêteur sans que L ne le remarque ? » tu parles de Another Note ? Ou de Beyond qui semble se faire passer pour L dans la fin du chap ? L et Raito vont plus ou moins arrêter de se taper dessus, et la complicité va plus ou moins augmenter. Oui plus ou moins parce que, comme tu le dis, se taper sur le système et se pousser à bout fait partie de leur relation. Après la tendance générale va vers le mieux (avec quelques ratés en perspective)
Oh cliffhanger mon amour ;D Et amour de tous les auteurs, nous te vénérons O x) Merci pour ton commentaire !
Chapitre 17
Le Meilleur des mondes
La voix modifiée de Kira, lame dans le silence brut.
« La vérité éclate enfin, la Justice a triomphé en dépit de ses nombreux ennemis décidés à la briser. N'est-ce pas le propre de la vraie Justice ?La vérité qu'aucun ennemi n'a pu regarder droit dans les yeux. Voyez comme leur échec démontre l'erreur et l'aveuglement. L a reconnu ma suprématie et m'apporte soutien et obéissance. Les Gouvernements devront se soumettre, et vous, individus, avez enfin trouvé votre plus grand défenseur. Aucun crime majeur ne restera désormais impuni et ceux qui vous contrôlent auront des comptes à rendre, personne n'est à l'abri du Jugement Divin.
Je demande la pleine et entière collaboration de toutes les institutions et des agences de renseignements, votre chef n'est-il pas L, celui-là même qui me voue allégeance ? L vous fera passer plus amples instructions par la suite, afin de convaincre les réticents, ma parole est la Parole. Le scepticisme, la neutralité, la rébellion et l'athéisme ne seront pas tolérés. Je dépose aujourd'hui le monde à vos pieds, un monde de lumière et de pureté, d'harmonie et de Justice. Le monde parfait que vous n'osez imaginer, le monde qui porte mon nom, y prendre part ne tient qu'à vous. Vivre le rêve ou embrasser l'Enfer. »
Écran noir.
Ryuzaki posa la télécommande. Je restais sur la télévision, fixe. Les implications en terrible arborescence, le compte à rebours lancé, mon ventre littéralement essoré.
Les premières répercussions au bout de quatre secondes : le téléphone de L éparpilla ses vibrations, répliques de l'onde de choc initiale. Appels entrants, double, triple… Au dixième, L jeta le mobile entre les mains de mon père. « Répétez mot pour mot ce que je viens de dire. Démenti massif, qui doit rester officieux. Insistez là-dessus, officieux.
- Mais ce n'est pas à moi d-
- Impossible de me concentrer en situation de crise emmailloté dans cet étouffe chrétien comme un gigot dans son filet… Maudits soient Edouard VII et toute sa secte de pingouins masochistes. » Il m'entraîna dans l'ascenseur au pas de course, pestant entre ses dents.
« Personne ne t'a forcé à l'enfiler, pourquoi, si c'est tellement insupportable ?
- Il faut bien se divertir en ce monde abyssal d'ennui. » Ses habituelles loques sous le bras, il referma la porte de notre salle de bains sur les maillons métalliques. Mon dos trouva appui contre l'encadrement. Ryuzaki commençait à se débattre, les maillons grinçaient désagréablement les mouvements, serrés en étau. Sourire narquois, pas facile de se changer avec une main, mais il allait l'ôter, pour la manche.
« Tu devrais en porter plus souvent. »
Un accent joueur filtra par l'entrebâillement. « Ce n'est pas à ta petite amie que tu devrais dire ce genre de choses ? Bizarre.
- Misa n'a besoin d'aucun conseil vestimentaire. »
Le fer cliqueta sur un reniflement. « Ce n'est pas exactement mon avis.
- C'est particulier mais elle peut se permettre de porter des vêtements pareils.
- Tu viens d'admettre que tu les trouves laids, c'est comme dire « c'est personnel cette déco, récupérée dans un cabaret dites-vous ? » ou « original cette truite aux fraises ». Mon style vestimentaire me convient très bien.
- Tu parles des chutes de rideaux que tu oses faire passer pour des habits ? Personne n'est dupe. Et j'ajoute que Misa porte le même genre de tenue, mais pas les mêmes vêtements tous les jours de l'année.
- Moi non plus.
- Ils sont tous identiques.
- Avoue que tu détestes ses fringues de petite miss vulgaire. » Il ouvrit la porte. « Cela dit, je ne suis pas très étonné que tu puisses aimer les costumes.
- C'est insultant ? » Je regardais les sacs qu'il venait de revêtir avec dégoût.
Il s'étira avec satisfaction, veste, chemise et pantalon atterrirent en boule sur le sol. La cravate extirpée d'une poche de jean débarquée sous un lit. « La corde autour du cou, ça te connaît.
- À l'heure actuelle, tous les dirigeants du pays rêvent de t'en faire découvrir les aspects pratiques. À propos, tu as intérêt à mettre les autres au courant, sinon je le ferai.
- Beyond Birthday. » Ce n'était pas une question.
« Même si rien n'indique effectivement sa présence dans l'enregistrement, c'est toujours une piste. Ils doivent être informés. »
Les enquêteurs étaient submergés, au sens littéral, par les coups de fil en avalanche. Si L avait pu fuir la tourmente téléphonique quelques minutes il n'avait d'autre choix que d'y replonger, assailli par les membres de gouvernements, directeurs d'organismes nationaux et internationaux. Tous les fixes du bâtiment et les portables de L alignés sur la table basse ne cessaient de bondir sur les bases, assourdissants. À tous le même démenti et l'exigence d'une confidentialité absolue. Le ministre de l'Intérieur et le Président n'eurent droit à aucun traitement de faveur en dépit des imprécations et hurlements dénonçant les conséquences néfastes d'un tel silence dans les médias et la presse.
Ils n'étaient pas les seuls à cultiver l'insulte fleurie agrémentée de cris de guerre barbares à percer les tympans. Déluge des compositions d'insanités, bouquets d'invectives, injurieux parterres, créations gratinées d'artistes et noms exotiques variés. Ryuzaki ne fléchit pas une seconde, ne laissa personne fléchir pour lui à grand renfort de menaces en couronnes mortuaires, histoire de filer la métaphore. « Nos pensées et nos prières accompagnent ta veuve éplorée. Ton nom restera gravé sur le papier, ô urne électorale nous n'oublions pas ta profonde solitude. », « À notre ami, toi qui as su faire de la fraude un art et élever ta secrétaire au rang de prouesse linguistique. Un exemple à suivre pour nous tous, et elle l'a fait. »
Le bon vieux chantage à l'information embarrassante, toujours efficace. « Que l'amour qui nous a unis dans la différence continue de vivre éternellement ! Razmotte ton bulldog qui t'aimera toujours. », « Pour toi maman, toi qui fus tellement de choses, mon fût, ma femme, cousine, sœur et bien plus encore… », « À mon ami sincère , tes chiffres s'alignent et mes promesses restent. Tu fus la lumière de mon compte en banque comme je fus l'artiste de ta réussite. » Ce genre de petites vérités montées en mayonnaise à grande vitesse. Selon l'adage, un petit coup de clavier pour le journaliste etc. « Dans nos cœurs à jamais tu demeures. Dans les leurs surtout, ou plutôt dans leurs seins, à toutes tes pouffiasses. Les airbags sont traîtres. »
La tourmente de bruits et de fureur s'apaisa vers minuit. Enfin, mon père posa le dernier portable, Matsuda en raccrocha un autre, se laissa aller contre le sofa. « Terminé. Pas trop tôt. Il a pas loupé son coup le Kira. Vous en pensez quoi ? C'est le même ou un troisième ?
- Il s'agit d'un troisième, je pense, ce n'est pas du tout le même procédé. » Sôichirô me fit une place et je m'écartais pour laisser Ryuzaki s'asseoir.
Le visage du gaffeur en chef s'alluma, vrai sapin de Noël. « Ça aurait un rapport avec l'enquêtrice en morceaux ? Ça ne peut pas être une coïncidence hein ? »
Regard éloquent à destination de L, qui fit mine de m'ignorer. Tentative numéro deux. « Ryuzaki a quelque chose à dire sur le sujet. » Tous les yeux rivés sur sa personne, il remonta les genoux sous son menton, dents serrées. Je taquinai sa côte, un léger impact de coude.
Silence en chiens de faïence.
« La discussion sur le travail d'équipe ? » Sensation aiguë des yeux affûtés au noir. Mes paupières piquées d'un nuage de petites aiguilles. Il n'aimait pas que je lui force la main ? Hôpital et Charité, pas un pour rattraper l'autre. « Tu veux qu'on avance dans cette enquête oui ou non ? »
Il ménagea son auditoire quelques instants, et se décida à l'instant où, las, je m'apprêtais à prendre le relais. « Je connais l'identité de l'expéditeur des « colis » que nous avons reçus. »
Chiant jusqu'au bout, pour changer.
Surprenant, les réactions étaient assez réjouies et les questions polies, rien à voir avec la mienne, la veille. Matsuda en particulier ne cessait de demander précisions et détails, frappa sa paume d'un poing enthousiaste. « Je le savais ce Birthday, c'est Kira, sûr et certain ! Et il se fait passer pour toi du même coup.
- Il y a plusieurs possibilités, dont celle-ci, mais je n'ai aucune certitude.
- Plusieurs ? Non celle-là, c'est la mieux ! On trouvera les preuves de toute façon, c'est forcément ça. »
Sôichirô, en commissaire, se rangea du côté L. « Non, on ne peut pas se contenter d'une piste unique. Il peut s'agir de Birthday ou bien d'un nouveau Kira, seul, avec la volonté de faire un gros coup médiatique, ou d'une alliance des deux. Nous devons chercher des preuves supplémentaires, pour le moment on n'a pas grand-chose hormis cet enregistrement.
- Ouais, mais commissaire, se prétendre allié avec L sans l'être c'est carrément stupide. Suicidaire ! Et si c'est pas le tueur adepte des kits à monter soi-même, ça se trouve c'est toujours le premier Kira. »
Le premier point étonnamment pertinent, la magie inattendue se brisa au deuxième. La proximité phonétique « mirages » et « miracles », fortuite mais bien à propos. « Bien sûr que ce n'est pas le même Kira, le discours tenu est trop différent, l'idéologie n'a rien à voir. » Je ne comptais pas débattre là-dessus avec lui, la divergence d'une terrible évidence. « Plus important, L. Ta réaction ? Réfuter les propos de la cassette en aparté n'est valable qu'au très court terme, quand la pression médiatique sera à son paroxysme je doute qu'ils tiennent leur langue bien longtemps.
- Je réfléchis sur la suite.
- Une cassette réponse ? Comme avec le premier Kira ?
- Non, Monsieur Yagami, je ne veux pas jouer son jeu. Il utilise la police de notre cassette-leurre, il me nargue. »
Matsuda se gratta la tête, mâcha ses lèvres, hésitant. « Mais… la rapidité serait plus efficace qu'une réponse trop à retardement, non ? » Reflet d'angoisse, étouffé par L.
« Comme chacun de vous en a conscience – le policier surligné d'un air lourd – les répercussions seront non négligeables si nous ne faisons rien, mais au moindre faux pas elles seront pires. Je ne veux aucune initiative personnelle. »
Le courant d'air froid qui habitait la chambre souleva un relief sur ma peau.
« La climatisation de ce bâtiment est indécente. Il fait encore vingt-six dehors. »
Ryuzaki se défocalisa à peine de son écran. « Il fait encore vingt-six dehors, exactement. Voilà ce qui est indécent à cette heure. »
Une petite serviette absorba les dernières traces d'humidité prises dans mes cheveux. « Motivé finalement ? »
Le cliquetis des touches se tut, reprit. « C'est un moyen détourné pour me faire comprendre que mon nouveau passe-temps qui consiste à t'agacer, t'agace ?
- Il m'agace souverainement et c'est la raison pour laquelle tu ne vas pas arrêter de sitôt. Je parle de l'enquête.
- Un moyen détourné, donc. »
Il avait à moitié raison, par conséquent à moitié tort. « Pense ce que tu veux. » Pause. « Mais je ne serais vraiment pas contre une accalmie. »
Un rire profond courut sa gorge, dissipé en deux éclats. « La mauvaise foi en toutes circonstances porte ton nom.
- La question était sérieuse.
- Je dirais que la motivation n'est pas encore suffisante.
- Avec cet enregistrement qui pourrait détruire L ? Sans blague. Tu n'as juste pas envie d'arrêter de me taper sur les nerfs.
- Et c'est réussi ? Je te tape sur les nerfs ? » Vif je me levai, claquai son clavier. « Apparemment oui. C'est important à savoir. » Insupportable d'autosatisfaction. Je dérobai l'ordinateur, écarté pour voler sa place.
Le matelas jumeau acquis à ma cause, je calquais mon tailleur sur le sien, les yeux sur les yeux. « Je veux savoir ce que tu penses vraiment.
- « Je veux. Je veux. » J'espère que tu ne parles pas à Misa de cette manière. Enfin, c'est surtout elle qui veut, n'est-ce pas. » Masque impassible fissuré d'exaspération. Et dire que je n'avais toujours pas étranglé L avec sa chaîne. Méchant regret. « Comme je l'ai dit à toute la classe, les preuves sont insuffisantes, mais il s'agit d'un troisième Kira, je ne peux que t'appuyer sur ce point.
- Ou de Beyond Birthday. »
La commissure gauche pincée. « Matsuda a peut-être la même théorie que toi concernant Beyond Birthday, mais ce n'est certainement pas ce que j'appellerais une bonne chose.
- Peu importe. Ce Kira, quel qu'il soit, va beaucoup plus loin que le précédent, c'est une piste. Des thèmes font récurrence mais il assimile des opinions a des crimes majeurs passibles de mort. S'il dénature l'idéal c'est qu'il en soutient un second.
- Ou qu'il se sert de l'idéal du premier Kira comme couverture pour autre chose, quoi que cette chose puisse être. »
Mes doigts jouaient machinalement avec le drap. « Tu ne veux pas riposter officiellement pour voir jusqu'où il va pousser l'utilisation de ton nom et comment il va s'y prendre.
- Pourquoi poser une question dont tu as la réponse ?
- C'est un procédé dangereux, s'il va trop loin, s'il te dénonce ? L vous fera passer plus amples instructions par la suite. Éminemment inquiétant s'il a de la matière.
- Mais en a-t-il, ou tout ceci n'est-il qu'un monumental coup de bluff ? Peut-être pour me faire plier sous le poids des médias, me forcer à l'alliance. Peut-être guidé par l' inconscience ou la folie mégalomane. Et s'il a de quoi me dénoncer, à quoi serait-il réellement avancé ?
- Autrement dit, où va son intérêt. »
Il acquiesça. « Le jeu a toujours été dangereux.
- Et c'est pour ça que tu le joues. » Fin sourire. « Il faut contrer avant que la situation ne devienne intenable. Je dirais que nous avons un jour, deux maximum. »
Les propositions échangées de part et d'autre, immanquablement rejetées. Trop ou pas assez, la lézarde était toujours apparente, en prémices de la rupture. Pourtant les hypothèses déboutées sans concession ne portaient pas l'échec, pas une seconde. Notre défi sur le fil, défi d'équilibre en duo.
La connivence intellectuelle devenue résonance. Une ouverture jamais autorisée, un mur jamais franchi : ouverture des possibles, sans mesure. Les idées bousculées, accordées dans une harmonie presque inutile de mots. Immédiate. Une allumette dans le pétrole devenue cavale de flammes filantes. Fulgurances d'étincelles en poursuite sur le bitume.
Aucune proposition ne fonctionnait, la balance difficile et je n'arrivais plus à m'en soucier, la compréhension trop grisante. Ryuzaki soumettait une énième éventualité et je commençais à entrevoir quelque chose d'intéressant, encore insaisissable. Son téléphone sonna, accroc dans le virtuel. La stridence éclata la densité d'une fusion qui faisait monde. La densité de l'exclusif.
Dépossession sans préavis qui fit suinter une brusque mauvaise humeur, le fantôme d'idée m'échappait déjà, fumée dans la paume. Et L qui se tournait de côté, la voix basse, vexant. D'autant que son attitude était bien différente pendant la tenue du bureau des plaintes, et l'appel était passé sur son portable personnel, pas de ceux dévolus à sa fonction de détective. Un collaborateur peut-être, en tout cas pas un réclamateur.
La conversation durait depuis maintenant cinq minutes quarante-trois secondes, long. Je retrouvais mon lit, pressentant qu'elle n'était pas prête de s'arrêter. Il était réellement tard, je m'enroulais dans ma couette, les yeux clos sans dormir pour autant. L'appel s'étirait si bien que Ryuzaki renonça aux murmures, les monosyllabes et mots uniques faisant tout aussi bien le travail de cryptage. Aimable.
Le sommeil prit son temps et s'effilocha à toute vitesse. Je me redressai d'un coup, après une heure de décortication cérébrale, j'avais mon fantôme.
L dormait encore, la respiration régulière, lente. Pour une fois la situation était inversée et je n'allais pas rater l'occasion. Lui faire frôler la crise cardiaque en représailles de tous ses exploits, pourquoi pas. Un chant tyrolien sur fond de cornemuse à plein volume, vengeance particulièrement délectable. Quoiqu'à la réflexion, la douce mélodie d'une horde de vuvuzela me plaisait beaucoup. Un véritable régal auditif, bonne dégustation.
Je devinais la main de L plaquée contre l'oreille victime de ma vendetta. Un juste retour de politesse. Retour à ma place, en tailleur, sur le matelas voisin. Mon portable au centre crachait son rétro-éclairage, insoutenable mais à faible portée.
Ses iris fondus entre lumière et pénombre, accroche magnétique pour mes rétines. Je déroulais mon idée, arrêté dès le début par une exclamation de dédain. « Des femmes ? Pour quoi faire. » Ses yeux réduits à deux incisions miroirs. « Tu veux me faire croire que ma campagne « Misa » n'a plus de raison d'être ?
- Ah, parce que c'est une campagne, maintenant ? Et elle n'a jamais eu de raison d'être, navré de te l'apprendre. Non, la vraie raison est franchement facile. Une honte si tu ne trouves pas. »
Jubilation ouverte. « Détournement de l'attention.
- Précisément. » Sourire en coin. « Deux ou trois, je pense que ça fera l'affaire, et je pense utiliser les - » Coupé par une sonnerie. Sa sonnerie. Cette fois je ne m'embarrassai pas d'attendre et réintégrai mes quartiers.
Bruit mat de la coque plastique sur le sol. « Alors, tu penses utiliser… ? » La chaîne tira mon poignet.
«Tu n'as qu'à demander à ce correspondant qui te harcèle depuis des heures.
- Deux appels, ce n'est pas du harcèlement. Où vas-tu déduire qu'il s'agit de la même personne ? »
Je lui présentais mon dos. « Ton, attitude, vocabulaire. » Me calais confortablement dans l'oreiller. « Débrouille-toi avec ton collaborateur externe.
- Je vois à peu près où tu veux en venir avec le « détournement de l'attention », techniquement je peux m'approprier l'idée sans problème. Bonne nuit. »
Tch. Mon oreiller brusquement beaucoup moins confortable.
Quatre heures du lisse. « Tu ne dors pas.
- Merci, je suis au courant. » Je virai la couette, embarquai l'ordinateur et une paire d'écouteurs exhumée de mon sac. Le mot de passe réclamé, il me déverrouilla le code touches. Tout juste si je ne ripostais pas au commentaire peu sympathique étouffé dans les draps visant mon ego et ma motivation. Je travaillais sur le concept jusqu'au matin pour prendre mon avance.
Mes yeux piquaient désagréablement, je descendis ma tasse de café. « Selon moi, le seul moyen de contre-attaque valable, c'est le brouillage d'informations. Le message du nouveau Kira comporte des failles majeures : les plus amples informations données par L, son soutien, et la dégradation de l'idéal du premier Kira. » Ryuzaki en opération d'allègre tartinage de brioches à la confiture de lait, n'avait pas besoin de se déplacer pour voir l'écran juste allumé. Matsuda prit appui sur mon épaule avec une allégresse presque similaire.
Le «L » en Old English 2 envahit l'espace, une voix sentencieuse aux accents synthétiques. « Kira est la seule Justice, l'épuration est nécessaire. Les criminels souillent ce monde nouveau que nous voulons construire et entravent la réussite du plus grand nombre. L'ancien mode de fonctionnement est un échec, mon mode de fonctionnement, et je le reconnais. Le taux de criminalité n'a jamais été aussi élevé qu'avant l'arrivée de notre sauveur et ce en dépit de mes efforts. Les journaux télévisés et la presse n'ont jamais autant regorgé de meurtres et de sang. Et tout ça pour un fragment pourri de la population qui tire tous les autres vers le bas. Allons-nous les laisser faire ? Ce n'est pas acceptable ! Il faut de nouveaux moyens de dissuasion, il nous faut évoluer, tuer le mal avant qu'il ne gangrène la planète toute entière comme un fruit en putréfaction rongé par les vers. Kira est le nouveau garant de l'ordre contre le chaos. Afin de garantir cet ordre, je vous demande de respecter les instructions suivantes. »
Un titre : « Les commandements de L. » puis la voix reprit : « Tu ne mangeras point autre chose qu'un légume par jour et ce, dans l'ordre suivant : lundi carottes, mardi artichauts, mercredi patates, jeudi purée de carottes, vendredi purée de patates, samedi purée d'artichauts, et dimanche salade carottes-atichauts-patates. L'omelette sera tolérée pour Noël. Tous les matins tu te gargariseras d'un verre de vinaigre pur et d'un seau d'huile de foie de morue. Tu ne diras point les mots « peut-être », « je ne sais pas », « Suisse », et toutes allusions au scepticisme ou à la neutralité. Toute évocation de « Dieu » sera obligatoirement associée à Kira et au verbe « exister », les qualificatifs positifs sont fortement conseillés. Toute rébellion sera sanctionnée quelque soit sa nature, l'ordre ne saurait souffrir d'une guerre au supermarché pour une paire de chaussures ou pour pack de petits suisses, aliment désormais interdit de par son côté anarchiste tout comme les 3 Suisses, panthéon de la rébellion. Longue et heureuse vie dans ce nouveau monde. Voici notre hymne national, désormais musique unique de notre belle et grande nation. »
Petite mélodie agaçante accompagnée d'un karaoké rose et d'une petite fille au pépiement très désagréable. « Ce matin j'imagine un pays sans nuage où tous les criminels vivent en cage. Violeurs, tueurs, escrocs, je mets ce qui me plaît, car c'est comme ça que j'imagine un monde parfait. » Une horde de vaches se dandinèrent en second plan, agrémenté de quelques chèvres volantes sur des tournesols. « Ce matin, j'imagine un monde à mon image, d'une seule couleur, un dessin sans noir détour. Ces méchants sont vilains, je les efface et je recommence, avec d'autres morts violentes et d'autres noms. Un crime, un sauveur, du soleil. Le bleu du ciel, salade délice et purée sans sel. Crises cardiaques, quelques tombes, une abeille. Et ce soir je m'endors au pays des merveilles. »
Derrière la Lettre, la menace limpide enterrée sous les sonorités lourdes. « Tout manquement aux commandements évoqués sera sanctionné de mort, afin que tous les bons citoyens puissent s'endormir au pays des merveilles. C'est comme cela que nous imaginons notre monde parfait. » Une avalanche de lèvres rouges et de smack éclatèrent en tous sens tandis que les chèvres s'envolaient aux quatre coins de l'écran dans un nuage de pétales jaunes.
Matsuda ricana. « Ilona ? C'est moche. Donc ça, c'est pour le soutien de L, et les infos qu'il est censé faire passer. Mais ce sera suffisant ?
- Bien sûr que non. C'est une manière de décrédibiliser le dernier message de Kira mais ce n'est qu'un exemple, et il en faudra effectivement plusieurs. Le plus important n'est pas là, on a besoin de créer un brouillage identitaire.
- Donc ?
- Une guerre d'alias. Le principe, faire apparaître plusieurs L qui corroborent la thèse avancée par le nouveau Kira et d'autres qui disent le contraire. Sachant que tous traiteront en priorité le L du message d'imposteur, tout en se traitant d'imposteurs les uns les autres. Cinq ou six de chaque côté et d'âges différents me paraissent jouables. Et il faudrait quelques femmes également. Pour paraître crédible et en signe de bonne foi, ils devraient révéler une partie de leur identité pour prouver qu'ils sont L. »
Mon père hocha la tête. « Mais s'ils montrent leurs visages…
- La silhouette suffira, et éventuellement le visage couvert d'un masque ou d'une cagoule avec des lunettes de soleil. »
Matsuda se gratta la tête. « Pourquoi des femmes ? »
L soupira, peu amène : plus de confiture. « Pour jouer au maximum sur le brouillage… il faut toujours tout t'expliquer, c'est navrant. Toute la presse se demandera qui est L, et surtout si L est une femme, plutôt que de s'intéresser aux propos de Kira. Ils penseront tous que le vrai L sera dans le lot et leurs pronostiques vont éjecter Kira dans les coulisses. Pour que tout fonctionne les cassettes devront être distribuées avec un certain intervalle, pour ne pas griller toutes nos cartouches d'un seul coup. »
Le commissaire caressa sa mâchoire, songeur. « Ça pourrait marcher. Mais Ryuzaki a viré le directeur de Sakura TV hier soir et il sait pertinemment d'où l'ordre est venu. »
Le détective haussa une épaule, ajouta un sucre à la pyramide qui s'élevait lentement. « Je ne vois pas où est le problème. Évidemment, les enregistrements « sérieux » et « parodiques » ne vont pas être diffusés par le même canal, au risque de mettre à plat l'ensemble. Nous enverrons les parodies à l'ancien directeur de Sakura. Selon le pied sur lequel il décide de danser, il se fera une joie de ridiculiser mon image pour se venger ou au contraire de redorer son blason dans l'espoir de retrouver sa place. Les vidéos sérieuses seront pour le nouveau directeur de Sakura. »
Le soir, L décréta une pause dans la création sur papier des profils de nos alias. Les deux policiers juste partis pour la première vague d'achat concernant les éléments de déguisements déjà décidés, nous n'avions guère d'autre choix que de nous grimer nous-mêmes. Rajouter prothèses et rembourrages pour épaissir la silhouette de Misa s'annonçait caustique.
Heureux d'un répit après cette nuit quasi blanche, je suivis le détective au salon sans poser de questions. L'arrivée d'une Misa guillerette franchement suspecte, toute mon attention se riva sur la poche tenue entre les ongles prune. « Tu sais, je commence à t'apprécier Ryuzaki. C'est ma série préférée ! » Le mauvais pressentiment roula dans mon échine. « C'est gentil à toi aussi d'avoir accepté Raito chéri, tu es un amour. » Accepté quoi ?
J'enroulais discrètement la chaîne autour de ma main, menace implicite pour le détective, nullement impressionné. Misa glissa un dvd dans le lecteur m'empêchant involontairement de voir le coffret.
Murmure chaud à mon oreille. « Comme si tu allais me frapper devant ta petite Misa. Tu ne m'arrêteras pas, l'apocalypse est en marche. » Il ne manquait que le rire sadique.
Une promesse d'éviscération dans le regard, je déroulais les maillons, évidence : je ne l'arrêterais pas. L'annonce de Ryuzaki à voix haute, si faussement enthousiaste qu'elle en était effrayante agrandit mes yeux d'horreur. « Marathon Grey's Anatomy ! »
Écouter les pensées off du personnage principal et tous ses petits problèmes égocentrés était au dessus de mes forces. Écouter Misa commenter, et Ryuzaki – le traître – renchérir, pire que tout. La mannequin lovée contre mes côtes encensait une blonde de roucoulements continus « C'est la preuve qu'on peut être canon et intelligente ! Je devrais peut-être faire médecin moi aussi : Chirurgien Amane, ça pète !
- Wikipédia dit qu'elle devient tarée.
- Maaaieuh ! Mauvaises ondes. » Sans autre argument, elle passa à la description détaillée des hommes qui peuplaient cette immonde série, agrémentant le tout de « Mmm il est trop sexy » ou « Je l'adore il est tout choupinouuurs. » Que de choses terribles à entendre, Seigneur… M'avisant d'un livre sur la table basse, je tentais l'approche furtive de l'objet de mon salut. Les yeux de L suivirent le mouvement, mais il n'intervint pas. J'ouvris le livre, incertain mais heureux d'échapper aux désolantes sinuations amoureuses et autres opérations-ulra-tragiques-mais-rose-guimauve-et-à-la-fin-ils-vécurent-heureux-bla-bla qui peuplaient l'épisode de bout en bout.
Des phalanges pâles se refermèrent sur la page 20, m'arrachèrent le livre des mains et le jetèrent par dessus le dossier. « Tu vas vexer Misa. Regarde, c'est intéressant, là.
- … Deux médecins qui s'envoient en l'air dans un placard ?… Génial.
- Et ça fait déjà cinq minutes ! » Il croqua une meringue « Toutes les filles y passent avec celui-là, quel tombeur. » Je regardais L, fixement. Dégoûté. Il me sourit. « Et c'est une salle de garde, pas un placard. »
Les fils de l'intrigue gros comme des troncs d'arbres dans l'Amazone et les passages réguliers dans les salles de garde achevèrent ma résistance. J'ouvris un œil quand Misa explosa de rire en tapant des mains. « Ahah je le savais ! Je suis trop forte. Suivant !
- « Putain putain putain ! »
- Quatre mariages et un enterrement ! Je l'adore celui-là.
- Gagné.
- Vouiiiii ! Ah tu es réveillé Raito ? » Non, je dors les yeux ouverts. « On se fait une petite pause et après on rattaque la saison 1, et je trouve tout !Ryuzaki, la suite ?
- « Je rêve que nous sommes des papillons n'ayant à vivre que trois jours d'été. Avec vous, ces trois jours d'été seraient plus plaisants que cinquante années d'une vie ordinaire.
- Ttttt je sèche. »
Pourquoi ne pouvait-elle pas se comporter autrement qu'en diva hystérique pendant trente secondes ?
L jubilait. « Raito-kun, tu connais la réponse. C'est inscrit sur ton visage. » Sur mon ennui et ma tombe. Misa écarquilla les yeux façon cocker au retour de son maître tant adoré.
« … John dans Bright Star… J'ai une petite sœur. » Et la tragédie d'une excellente mémoire.
« C'est ce qu'ils disent tous, mais exact. » Ryuzaki ricanait sous cape. Misa colla un baiser rapide à la bordure de mes lèvres alors que L donnait une autre citation. « « Tu es mon exception. »
La réponse fusa de la bouche teintée fuchsia « Ce que demandent les hommes ! ». Le « Yes » retentissant de sa victoire mit fin à l'interrogatoire et marqua le retour dans un enfer peuplé de blouses blanches et de bistouris. Auquel s'ajouta l'enfer d'un autre interrogatoire, entre deux bouchées de meringues. « Tu peux nous le dire à nous, Raito.
- Cesse de répandre tes débris de meringues partout, je suis juste à côté.
- Tu préfères laquelle ?
- Laquelle ?
- Quel personnage féminin. » Misa se tendit brusquement. « Tu as l'embarras du choix et je suis curieux. Misa ne t'en tiendra pas rigueur, j'en suis certain, ce n'est qu'une série. »
L'intéressée siffla. « Bien sûr que si ! Je t'interdis de répondre à ça. » Je tournais la tête, lentement, sur elle. « Désolée… » Elle bafouilla une seconde et son ton s'affermit. Ses bras se croisèrent, la moue boudeuse. « T'as aucun tact Ryuzaki, demander ça franchement… pfff. Quel manque de savoir vivre. » Dommage, l'enquêteur ne lui prêtait plus aucun intérêt.
Mes yeux punaisés par les pupilles noires.
« Quelle est la plus attirante, jolie, blabla – mets ton qualificatif préféré – de toute la série ? » Chaque esquisse d'expression disséquée, un vas-te faire foutre voleta en silence, de moi à lui. Des ongles prune s'enfoncèrent douloureusement dans mon bras, Misa s'invita, rappela son timbre plaintif.
« En échange de sa réponse, je veux mettre mon lit dans votre chambre. On est un couple très amoureux et on veut passer plus de temps ensemble. »
L épousseta les miettes neigeuses, les traits trop innocents. « Tu en penses quoi, Raito ? Veux-tu passer plus de temps avec Misa ? » Il ne pouvait pas être d'accord avec ça. Impossible. Hors de question. Jamais. L'étirement de mes lèvres m'arrachait presque les muscles.
« Quand je ne serai plus enchaîné, on passera tout le temps que tu voudras Misa. Loin de cette sangsue. »
༻ Thirst ༺
Après la comparaison avec les autistes, les chiens, les bébés et les blondes, voici venir l'ère des sangsues. Bien, bien.
Je basculai sur l'assise, ma main chassant celle féminine et indésirable se frayant un chemin vers la cuisse de Raito. Les papouilles amoureuses entre les deux-là, ce ne serait pas pour tout de suite. Voire, pour jamais, si j'avais assez de chance. Épargner mes pauvres yeux, illusoire sans doute dans ce monde trop cruel.
Mon visage à seulement quelques centimètres du sien, yeux rivés, perçant les iris concurrentes. Océan de miel et de brun chaud, regard droit et candide en apparence. Image de l'assurance et de la droiture. Mais au-delà du masque, une lueur de gêne, une brume de fausseté. Presque imperceptible, trop ténue pour qui n'était pas attentif.
« Menteur. »
Constatation, sans appel. Il ne tenait pas à passer du temps loin de moi avec Misa. Celle-ci ne lui avait servi que comme second Kira, qu'elle n'était plus. Et pour une raison obscure, il refusait maintenant de la renvoyer dans les abysses de médiocrité qui l'avaient vue grandir. Son inattendue mémoire des citations ne faisait que confirmer mon jugement ; trop infantile pour avoir ses propres idées, elle empruntait même ses paroles à d'autres. Elle n'était pas intéressante, et n'éveillait pas l'intérêt de l'ex-Kira.
Je me rassis convenablement, mais entre lui et elle, puis rattrapai mon assiette de mini choux.
« Hey, c'est ma place, là. Je veux être à côté de mon Raito.
- Dis-moi, Misa, que dirais-tu de jouer dans un court métrage ? Il pourrait permettre à ton copain d'être libre plus tôt. »
Brillance dans les yeux. La même que celle d'un chien devant une friandise, ou d'un footballeur devant sa balle.
Les accessoires réunis sur les tables formaient un ensemble particulièrement hétéroclite. Entre les prothèses, les postiches et les accessoires divers, tout portait à croire qu'un carnaval approchait.
« On aurait pu prendre aussi un habit d'arlequin.
- Je te rappelle que nos L doivent être crédibles.
- Pas comme moi, donc, si je suis ton raisonnement.
- Je croyais que c'était Birthday, qui faisait un complexe d'infériorité. Pas toi qui était susceptible au point de bouder pendant des jours entiers.
- J'ai eu une sociabilisation difficile. »
Regard rapide, par en-dessous. Il n'allait certainement pas lâcher son clavier, occupé qu'il était à peaufiner les détails d'un énième alias.
« Je ne l'aurais jamais deviné. Les autres enfants n'aimaient pas que tu leur voles leurs sucettes ?
- Je n'avais pas besoin de les voler, il suffisait de persuader les autres que c'était pour le bien commun. Si tu refuses les vêtements arlequin, réfléchis au moins à la possibilité d'une Misa en Harley Quinn.
- L'alliée du Joker ?
- Pourquoi pas ? Elle a bien été l'alliée de Kira.
- Tu n'as aucune preuve qui appuie tes théories vaseuses et erronées.
- Mon instinct est suffisant. Si tu n'étais pas concerné, tu serais d'accord avec ma vision des choses. »
Raito releva finalement les yeux de son écran, sincèrement irrité. La journée passée, pourtant productive mis à part l'épisode fricotage amoureux, ne suffisait pas à lui faire garder son sang froid passé minuit. Repli stratégique du saladier de cristal contenant les pâtes de fruits derrière mon lit.
« Honnêtement, tu penses qu'il est possible pour quelqu'un d'oublier qu'il a été Kira, ou de feindre une telle amnésie ?
- Nous n'avons toujours aucune idée de l'arme qu'il utilise, mais je me méfie. Je n'ai pas besoin de te rappeler le nombre de tués, ni que j'ai déjà failli y laisser la vie. Tu es capable de le comprendre, alors arrête de jouer.
- Je joue ? Ce n'est pas moi qui fais le pitre depuis des jours, en ne cherchant qu'à rendre fou mes coéquipiers. Je t'ai répété suffisamment que je ne suis pas Kira.
- Ce n'est vrai que depuis quelques semaines.
- Comportement infantile, tu m'avais manqué. Ne pas être capable de reconnaître tes torts est particulièrement gamin. »
Soit, s'il me voyait comme un enfant, j'avais des avantages à lui donner raison. Je repris mes sucreries et entamait l'ongle de mon pouce droit, pas suffisamment martyrisé.
Les accusations de traîtrise pleuvaient dans les médias, et le silence absolu des autorités ne calmait pas vraiment le jeu. Le temps nous était compté, du moins en ce qui concernait la survivance de l'aura L dans le monde. Mais une réputation populaire était nettement moins grave à perdre que ma vie, rien n'étant plus facile que de recréer une identité sous laquelle briller. Après tout, je gérais les trois meilleurs détectives mondiaux, et mon ombre planait sur un nombre certain d'agences d'investigation. Emprise sur le monde, décisions de Justice prises par mes marionnettes. Pouvoir démiurgique, mon amour. Créer la culpabilité ou l'innocence d'un suspect pour mieux m'en resservir, une des mes armes les plus sournoises et les plus efficaces.
Le goût du sang envahit ma bouche, les minuscules vaisseaux du bout des doigts trop fragiles.
Dégainais mon portable, envoyai un sms. Il fallait absolument que je puisse assortir mes besoins en tant que L avec mes interrogations plus triviales actuelles.
« Au fait, tu n'as pas répondu, tout à l'heure. Blonde ou brune ? »
Silence absolu, refus évident. Le « vas te faire foutre » épinglé sur son expression. Pourtant, mon intérêt pour ses préférences en matière de femmes était purement scientifique. À ma connaissance, aucune étude sérieuse ne s'était intéressée au comportement amoureux des génies. Or, j'en avais un sous la main. Un seul, puisque personnellement, la chose ne me passionnait pas plus que l'inflation du manteau en vison au Congo occidental. L'intelligence non héréditaire – sans quoi Raito n'aurait pas été bien au-dessus de la norme internationale – terminant d'enterrer toute velléité de reproduction de gamètes.
Réponse au message envoyé plus tôt. « Demain matin. » Suivait un numéro de vol, en provenance de Sydney. Parfait.
« Plutôt femme au foyer ou émancipée ?
- Que tu aies réussi à survivre et à te faire passer pour le meilleur détective au monde sans en foutre une est inconcevable. Alors pourquoi est-ce que c'est maintenant ta ligne de conduite ?
- J'ai d'autres préoccupations.
- Prioritaires sur l'enquête et l'arrestation de Kira.
- En l'occurrence, elles se recoupent.
- Bien sûr. Sauf que là, ce que tu fais ne sert à rien. Tu ne sers à rien, voire tu me ralentis. »
Trop aimable. Encore un peu, et ce serait lui qui prendrait mon nom pour combattre le crime. Et m'offrir des vacances. L'horreur même de cette pensée me fit finalement attraper un ordinateur traînant sur une table, au chômage, puis me pencher sur quelque chose de productif. L'inactivité, synonyme de mort.
Le château de tuiles en chocolat commençait à atteindre des proportions tout à fait honorables. Il grimperait probablement jusqu'aux soixante centimètres de hauteur avant que je ne cède, et ne le mange. Pour le moment, son ascension continuait, et l'architecte que j'étais repoussait petit à petit les claviers gênants à sa périphérie. Tours de sucre, donjon de croquant. Les douves illustrées par le gouffre du bord du bureau.
Une main rapide attrapa un biscuit, et ramena sa proie à la bouche de son propriétaire.
« Il me semblait que sa Majesté le Génie trop sérieux n'aimait pas les sucreries.
- Au moins, tu auras plus vite fini ce jeu, et peut-être que tu pourras enfin réfléchir et participer à l'effort commun pour sauver ta peau.
- Tu fais ça si bien, je ne voudrais pas te priver de ton rôle de chevalier servant. »
Assez ironiquement, il se comportait plus comme si c'était lui qui était directement menacé, alors que mon cadavre au bout d'une chaîne n'aurait pas dû tellement le gêner, au moins une fois qu'il aurait délivré son poignet de l'entrave. En oubliant probablement que, sans son aide, j'avais déjà réussi à m'occuper de ma propre survivance. Égocentrique adolescent narcissique.
« Cette image de chevalier t'obsède, visiblement. Mais navré, tu n'as rien d'une demoiselle, et encore moins d'une princesse, en détresse.
- Enfermé dans ma tour d'ivoire ?
- Argument rejeté. Aucun dragon ne t'y retient, et tu n'es pas maudit d'un sommeil de cent ans. Je ne vois aucune belle-mère acariâtre non plus. Et puis tu es sans doute trop vieux pour jouer la jouvencelle. »
Pique joueuse, gentille taquinerie. D'une pichenette, j'écroulai les créneaux Ouest sur son clavier, qui partirent s'encastrer entre les idéogrammes pour ne plus s'en déloger.
Fin du petit-déjeuner au calme, les autres arrivaient, reprenant leurs activités quotidiennes. L'effet de bombe de l'annonce du nouveau Kira, ou de Beyond, ayant rapidement décru. Le rythme restait efficace, mais le silence pesant. Yagami pourrissait l'atmosphère de ses coups d'œil intempestifs sur le lien de métal, Mogi se murait dans un silence appréciable mais exaspérant pour un Matsuda toujours en quête d'une oreille attentive. Pour Noël, je lui offrirais un cyborg féminin, seul être capable de l'écouter déblatérer sans vouloir le faire taire à jamais. Violemment.
Les scénarios des allias prenaient forme, les plans se dessinant lentement. Notes prises sur un grand tableau pour plus de visibilité, la toile tissée autour de l'imposteur. Qui qu'il soit, il ne m'emprunterait pas mon nom trop longtemps. La réplique devait paraître au maximum le surlendemain, pour distraire au mieux la populace, friande de spectacle. Le divertissement, art de travailler sans se faire emmerder de tous les côtés. Idée à creuser, donner un Rubik's cube à Misa pour avoir la paix pour au moins deux ans. Si sa patience ne la faisait pas imploser avant.
Matsuda se leva précipitamment, frappé par un éclair d'inspiration, et couru devant le tableau blanc trônant au fond de la salle. Ses pas précipités et maladroits ripèrent au sol, et il manqua de s'écrouler en emportant dans sa déchéance tout ce qui pouvait se trouver sur son passage. Table, boîtes de pâtisseries, sac échoué au milieu de la pièce pour une raison inconnue. Les plantes précautionneusement repoussées loin des chemins de cette catastrophe ambulante purent continuer leur vie en toute quiétude.
« Et il n'a même pas l'excuse des câbles d'alimentation. Prions pour qu'il ne réussisse pas à mettre le feu au QG avant la fin de l'année.
- Ou plus modestement, la fin de la semaine.
- Oui, j'ai tendance à être trop exigeant avec mes sub… collaborateurs. Travail d'équipe, tout ça.
- Dommage que tu n'appliques pas cette rigueur à ta propre personne. »
Je ne répondis pas, fasciné par les imbécillités gribouillées à toute vitesse, en bleu sur l'écriture noire. Les caractères psychologisants des différents L brouillés par des pattes de mouche incompréhensibles. Illisibles et inintéressantes par essence. Cet électron libre avait besoin d'être sérieusement recadré, sans quoi il transformerait un plan brillant en une lointaine étoile morte.
Sans avoir à communiquer mon projet – douce harmonie des idées, bonheur de la synergie des pensées – Raito m'accompagna jusqu'au lieu du crime, côte à côte. Ne pas s'énerver.
« Tota Matsuda.
- C'est moi. J'ai une idée, il faut que je la note pour ne pas l'oublier.
- Ne te donne pas cette peine, économise tes forces. »
Incertitude dans le regard sombre. Ne pas lui dire clairement qu'il était idiot, une nécessité pour conserver de la main d'œuvre. Frontière de la colère et du désespoir, cette irrécupérabilité. Je repliai ma manche sur ma main, et entamai le nettoyage du tableau des saletés intellectuelles le souillant, épargnant l'écriture noire en contraste total avec les horreurs matsudiennes. Son acte faisait penser à ces jeux enfantins ou adolescents, destruction d'une œuvre par le raturage, le rajout de peinture ou d'annotations. Moustaches sur les magazines, le LHOOQ collé sur la Joconde par Duchamp. Si Léonard avait été vivant, il aurait sans doute été plus énervé que moi de voir son travail dénaturé et ravalé au rang du vulgaire et du banal.
« Maintenant que ce tableau a retrouvé sa virginité, je voudrais que chacun le laisse en paix. »
Ricanement rentré dans la gorge du policier, qui lui valut des regards exaspérés. Pas suffisants pour le dissuader de prendre la parole. Malheureusement.
« La virginité et L, c'est comme une évidence non ? Pourtant j'aurais pensé que la perdre serait un but en ce moment. »
Silence. Il sous-entendait vraiment quelque chose d'aussi trivial, d'aussi… animal ?
« Et vous, Matsuda, toujours pas de copine. La dernière n'a pas aimé devoir prendre le rôle de votre chère mère, mais depuis cette époque, votre Œdipe a bien dû être résolu. »
S'il comptait me surpasser dans le lancer de petites phrases assassines, il pouvait toujours tenter de se lever tôt, voire de ne pas se coucher du tout, il n'y parviendrait jamais.
Fin de cette conversation de café des sports ou des Maternelles, retour au travail. Vraiment. Je commençai à en avoir marre, d'une manière générale, de m'intéresser à la foule des cerveaux communs, primitifs. Primates.
Mais le cerveau niché dans la jolie tête du jeune homme assis dans la chaise toute proche méritait probablement que je m'y consacre encore, au moins pour quelques tests inoffensifs et amusants.
La nuit bien avancée ne nous avait pas exilés dans la chambre, mais les autres étaient partis ronfler, vaincus par leurs corps et leurs besoins bassement physiologiques. Yagami presque aussi silencieux que Mogi, dans son embarras de père bafoué, heurté par l'enfermement et la surveillance étroite de sa progéniture.
Trois personnages féminins étaient prévus, en plus de la petite dizaine de masculins. Pour une raison inconnue, la décision collégiale m'avait légèrement écarté de leur création, me retranchant aux personnages d'hommes.
« Misa ne peut pas jouer les trois « Elles ».
- Tiens donc. Tu as encore trouvé une idée rétrograde à dépoussiérer, ou c'est juste contre elle en particulier ?
- Tu ne peux pas dire que tu considères les femmes comme tes égales. Pas plus ni moins que les autres humains, d'ailleurs. Je ne fais qu'établir des théories sur ce reste de l'Humanité, je ne vois pas pourquoi tu en serais gêné, à moins de te sentir agressé. Mais tu n'es pas une femme…
- Merci de l'avoir constaté. Plus grand détective du monde, réputation méritée.
- La seule autre option est que tu projettes, consciemment ou non, ton identité sur une femme, que tu aies créé une entité du couple, au point de t'estimer lésé quand c'est elle qui est dénigrée. Tu aimes Misa à ce point ? »
Si mes yeux n'avaient pas été à l'affût du moindre changement sur son visage, ils auraient pu laisser échapper le pincement de lèvres et le minuscule tic nerveux au coin de l'œil. Grimace, faille dans le masque plus mouvant qu'avant son arrestation. Oh non, il ne l'aimait pas. N'était a priori même pas attiré physiquement par elle. Le dernier point à vérifier, mais le résultat similaire.
Satisfaction de savoir que lui, intelligence semblable à la mienne, ne s'abaissait pas à ce point. Étrange réflexion, cette joie de le savoir libre de l'entrave qu'était ce sentiment amoureux stupide. Boulet pour la vivacité d'esprit, sangsue à points de QI. Non, Raito était libre, et son cortex opérationnel, pas embourbé dans l'animalité du cerveau reptilien. Bien. Me restait à tester jusqu'où cette intégrité pourrait être poussée, et ma testeuse se trouvait dans l'entrée.
« Je vais te présenter quelqu'un.
- Ce mystérieux interlocuteur qui ne te harcèle pas, mais t'appelle plusieurs fois par jour et auquel tu donnes la priorité absolue ? » Ton légèrement ironique, rancunier malgré sa légèreté.
« Jaloux ? Non, si nous nous parlons par téléphone, c'est que je ne veux pas l'avoir ici. Mais j'ai invité quelqu'un d'intéressant, et qui devrait te plaire. »
Appui sur les commandes ouvrant les portes sécurisées, même si, si elle l'avait voulu et en avait eu le temps, elle aurait probablement pu passer outre les protections.
La femme entra, de sa démarche habituelle, féline, souple et secrète. Jeu de séduction implicite, entre la panthère et la veuve noire, son corps liane flexible enserré dans sa combinaison de cuir noir, cuisses mordues par les bottes, sa chevelure blonde tache de lumière dans la demi obscurité. Sourire asymétrique, charmeur et confiant, destiné à plaire. Elle retira ses verres noirs de ses yeux alors que je finissais de me rappeler les détails de celle que je n'avais jamais vue ailleurs que sur un écran, fenêtre impénétrable.
« Bonsoir, Wedy. »
Le claquement des aiguilles sur le sol s'arrêta, le temps suspendu. Évaluation mutuelle entre Raito et Merry Kenwood. Certes, la blonde que je venais d'introduire au QG détonnait à la fois avec les policiers présents et avec l'image que je donnais de mes choix de collaborateurs, mais le contraste avec une Misa, même absente, était tout autant flagrant – hors couleur de cheveux.
« Raito, voici Wedy. Nous avons travaillé ensemble plusieurs fois, ses talents sont utiles.
- La dernière fois, c'était en Russie, du côté du lac Baïkal. Affaire de trafic humain, me semble. Leurs systèmes étaient absolument miséreux, j'en avais presque été apitoyée. »
Voix veloutée, à peine éraillée par le manque d'habitude. Symptomatique d'une fumeuse peu portée sur les arts de la conversation. Tellement reposante dans son amour de l'efficacité.
« Wedy, Raito. » Hésitation au moment de préciser. Suspect ? Prisonnier ? Génie ? Coupable ? Empêcheur de rogner ses ongles en paix ? « Un ami. »
Haussement de sourcils de la nouvelle arrivée. Ils se serrèrent la main, façade sociale policée.
« Enchanté.
- Tout le plaisir est pour moi, voyons. » Le contact des peaux trop appuyé, l'envie de tirer sur la chaîne courait dans mon bras, juste pour le plaisir d'être insupportable. Mais mon expérience sociologique nécessitait de laisser faire. Inactivité insupportable.
« Et donc, Wedy, vous êtes ingénieur en sécurité informatique ? »
Sourire charmeur, mouvement d'une mèche dorée, petit rire de gorge. Wedy, la femme. Dans ce qu'elle peut avoir de plus élégant, irrévérencieux et décomplexé.
« Presque. Je suis une voleuse professionnelle. Pour L, je fais quelques heures supplémentaires dans la surveillance de mes collègues, voire dans leur arrestation indirecte. Chacun y trouve son compte.
- Surtout que vous me devez la vie, très chère. Plusieurs fois, si mes souvenirs sont bons.
- Comme toujours, pour mon malheur. Mais au moins, je ne m'ennuie pas, dans ces missions. C'est un plaisir de vous rencontrer de visu. »
Acquiescement, poli. Je n'étais jamais heureux de devoir me montrer, mais rencontrer Wedy IRL était moins une défaite que d'avoir été contraint de m'exposer à une cellule policière japonaise composée d'illustres inconnus.
« Un plaisir de vous compter parmi nous Wedy. Vraiment. Vous êtes une des rares à qui je fasse confiance, en ce moment.
- Moi et l'autre W, n'est-ce pas ? Je n'aurais aucun intérêt à me détourner en cette période sans la protection du nom de L, mon nom et mon visage seraient déjà dans les médias, et mon pauvre corps dans une boîte en sapin. J'ai d'autres ambitions. Et venir jouer à redorer votre image s'annonce plutôt amusant, je pense. »
Un chat devant une pelote de laine. La femme, dans tous ses paradoxes, mais douée d'humour et de ses mains capables de forcer les plus subtils verrous digitaux. Elle rivalisait avec moi sur ce plan, pour ne pas dire qu'elle me surpassait parfois. Presque unique, et je lui cédai volontiers cet avantage, sa vie entre mes mains comme garantie ultime. La reconnaissance éternelle, plus précieuse qu'une paye versée chaque mois, toujours grevée par un syndicat agaçant ou des revendications de pouvoir d'achat.
« Tu travailles avec des criminels. La notion de « détective » est censée signifier une lutte contre le crime, pas une couverture pour ceux auxquels tu trouves une utilité.
- La Justice, c'est moi. Seule une justice idiote se priverait des individus talentueux qu'elle peut récupérer. Je ne suis pas idiot.
- Mais tu es capable de donner une bonne idée du concept, si bien que la confusion devient facile. Enfin, je comprends ce que tu veux faire. »
Liaison des regards, communication immédiate des idées. La télépathie ne rendrait pas aussi bien compte de cette capacité à deviner ce que pensait l'autre. Oui, il comprenait. Son sens du devoir et son respect de la loi pliaient devant une efficacité de cette qualité, pour un prix aussi modique.
Avoir une voleuse pour pallier les stratégies des délinquants de l'ombre et à leurs stratégies particulières, inestimable. Des indics, triés sur le volet, chiens de garde et de chasse. Et en sus, pour moi, un outil de test. L'outil en question, pour qui j'avais tout de même un respect rare – seule Naomi aurait pu rivaliser, avant de passer à l'état de puzzle décomposé artistiquement puis monté en chantilly. Elle tenait beaucoup moins la comparaison maintenant. La culpabilité de Birthday presque évidente, l'ingénuité de Misora établie. Elle aurait dû se méfier. Presque de quoi gagner un Darwin Award, si elle s'était faite avoir de manière aussi stupide que je pouvais l'imaginer. Tristesse d'une estime déçue.
Wedy, elle, était plutôt celle dont il fallait se méfier. À la fois plus froide dans ses sentiments et plus cajoleuse dans son comportement. Figure libre, amoureuse de sa seule chérie, monstre à deux roues lui donnant une impression factice de liberté dans la vitesse. Wedy et sa Kawasaki, presque aussi fusionnelles que ses lèvres et leur Dior cerise, ou ses mains et leur boîtier de piratage.
Enjôleuse, elle vint enrouler sa main sur l'épaule de Raito, première étape de sa manœuvre à venir.
« Bon, les garçons, demain on a du travail, je vais aller compter les moutons. Soyez sages. »
Disparue dans un souffle d'air, ombre dans un couloir.
Si elle ne faisait pas céder Raito, malgré son intelligence et son sex-appeal, je pourrais toujours tenter une autre approche, plus marginale. Le numéro de Thierry Morello était tranquillement rangé dans ma mémoire.
Le cliquetis des touches rythmait mes pensées. Assis sur mon lit, le ventilateur du portable crachant l'air chaud contre ma cuisse, je terminais de pister mon évadé préféré. Beyond n'avait pas été repéré plus loin qu'à l'aéroport de Heathrow, sa trace se perdait dans les méandres des voies aériennes. Il avait toujours été doué en maquillage et dissimulation.
L'écran de mon téléphone s'illumina, un W stylisé affiché comme un ordre de décrocher. Les vibrations n'eurent pas le temps de réveiller Raito que la conversation prit le dessus sur le silence. Watari, veilleur.
« Bonsoir, L. Tout va bien ?
- Hmm, pourquoi ?
- Tu as décidé de retravailler, c'est bon ? Je peux te rendre le choix pour tes goûters ?
- Oui. S'il-te-plaît.
- Pourquoi avoir fait venir Kenwood, et lui montrer ton visage ? Il me semble que tu aurais pu attendre encore un long moment, voire t'en passer.
- Non.
- Si. Et si tu n'as pas évité la rencontre, c'est que tu as une autre motivation pour la voir. Quand est-ce que tu comptes m'en parler ?
- C'est un interrogatoire ? Je vais raccrocher. Raito dort et il n'aime pas être réveillé. »
Excuse nettement plus pertinente que celle de la douche ou d'une idée lumineuse à noter. Je regretterais peut-être d'avoir eu quelqu'un attaché à moi, dans quelques temps.
« … Je vois. »
La tonalité, glas de l'échange. Excellente excuse. Raito me manquerait sûrement, une fois ma douce solitude retrouvée. Pour le moment, le regarder dormir était presque apaisant. Visage détendu, une certaine innocence retrouvée.
Sms à mon presque père. « Je veux bien des croissants au beurre frais pour demain matin. Avec du beurre de cacahuètes, de la confiture d'églantine et des oranges sanguines. Sans la peau, les oranges. »
Un commentaire ?
A mardi dans deux semaines pour la suite :)
