Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages et l'univers ne nous appartiennent pas malgré un chantage à base d'expédition par la poste de pages de Death Note et de trognons de pommes cloués selon un rituel vaudou. Nous ne touchons bien entendu aucune compensation financière pour la publication de ce texte, là encore le chantage n'ayant pas suffi ^^ ( On nous a mentiiii x) )
Rating : M pour certains chapitres, bien que ce ne soit pas encore justifié.
Bonjour, votre chapitre est avancé ! Je plaide coupable pour les références de la première partie, (normal c'est la mienne mais passons) principalement autour d'Aiber, je tiens à préciser que c'est entièrement de sa faute, le petit chenapan x)
Bonne lecture et merci pour toutes vos reviews ^.^
Nee :
XD Bravo pour avoir réussi à dormir avant 4h du matin ^^ Tu n'auras pas eu si longtemps que ça à attendre entre ta lecture et ce nouveau chapitre, si ?
J'ai essayé de faire coller - au moins à peu près - les paroles au rythme initial de la chanson d'Ilona (et je me suis pas mal inspirée de son "ravissant" clip xd mais cette ironie n'engage que moi mdr) Je peux comprendre que le changement de prénom pour Raito, tu fasses bizarre ^^ Mais le monde merveilleux de la review te permet de l'appeller Light, ou comme ça te fait plaisir, c'est pas beau ça ? (même des variantes à base de "psychopate" ou "timbré" on ne fait pas de discrimination xd)
Je te rassure, L et Raito n'ont pas fini de se faire monstreusement chier, tu vas être servie, je pense ;) (Auront-ils seulement terminé un jour xd) Nous essayons de maintenir un ryhtme régulier, mais nous avons eu quelques (gros) soucis de retard dans l'écriture à cause d'une période assez chargée dans l'année, mais elle va très vite se finir donc on devrait reprendre pas mal d'avance. Normalement il ne devrait pas y avoir de coupure dans la publication, mais ne parlons pas trop vite, ce genre de phrase c'est un coup à s'attirer la poisse xd
Merci beaucoup pour tous tes compliments et pour tes deux commentaires ! Pour la review pavé, tu as tout à le fait le droit d'en faire, et vu la taille des chapitres c'est pas nous que ça dérangera lol Nous serons vraiment ravies de lire tes hypothèses et élucubrations, franchement c'est toujours drôle, alors fais-toi plaisir ;)
Chapitre 18
L'instinct du chaos
Face caméra, mon père boutonnait le long trench-coat au col relevé, sa stature carrée par les épaulettes, invisibles dans la doublure. Ce trench-coat était l'élément clé : architecture et caractérisation du personnage, le réglage se devait d'être millimétré. Et le résultat : doublure parfaite de la doublure de L, qui avait d'ailleurs catégoriquement refusé de convier la vraie – pour autant qu'une doublure puisse être vraie – à jouer son propre rôle.
Une main gantée déposa le chapeau, couronne sur les cheveux teintés. Mon père, les cheveux blancs. Curieuse image.
Des lunettes noires cachèrent ce que la cagoule ne couvrait pas, et le déguisement, fin prêt. L monopolisait une chaise et un tabouret, un thé tué au sucre fumant en équilibre précaire sur ses genoux, remué de temps à autre d'une main ennuyée. « Pour la cinquième fois Monsieur Yagami, il faut habiter votre personnage ! On ne va pas passer trois heures là-dessus, faites un effort.
- N'exagère pas, ça ne fait que dix minutes et tu nous as levés aux aurores. » Un geste m'intima le silence.
« On ne critique pas les directives du metteur en scène. Si j'ordonne « à quatre pattes et rugissez férocement » en lui collant une serpillière orange autour du cou, il le fait. Point barre. » Tout juste s'il n'agitait pas un petit drapeau à son nom et un clapet de cinéma. « Mettez-vous dans la peau de votre personnage ! Je veux la doublure de L devant moi, vous êtes un artiste ou un babouin hémiplégique ?
- Commissaire aux dernières nouvelles…
- La question étant purement rhétorique ma conclusion penche vers la deuxième option. Et c'est faux, aujourd'hui vous êtes L. Respirez L, habillez-vous L, mangez L, vivez L. Inspirez-vous de sa diction, de sa gestuelle, ce n'est pas compliqué, bon sang ! Vous n'avez pas visionné la compilation de toutes ses apparitions officielles spécialement préparée à votre usage ?
- Suis-je censé parler allemand ou néerlandais ? Swahili ? »
Matsuda se pencha à mon oreille. « Les muffins sont mal passés ou quoi ? Qu'est-ce qu'il nous fait là ? La Diva des plateaux ?
- Je crois qu'il s'amuse. » Le détective continuait son laïus, une lueur taquine enterrée dans les yeux. « Répétez après moi, Monsieur Yagami : contrairement à ce que mes propos sous-entendent, je suis un artiste, pas une bête. » À l'air outragé de son acteur principal, enchaînement : « On expire, on souffle, on soigne sa diction. Bien souple sur les épaules, vous n'êtes pas casté dans le rôle du porte-manteau ou du rouleau de printemps vertical. Je veux voir de la conviction, de l'assurance, du charisme. Les muses devraient déjà vous chanter depuis longtemps à l'oreille, le solo assuré par Jeanne d'Arc en personne. Sentez l'inspiration. Sentez l'esseeence du personnage. Sentez-la, sentez-la. Vous la sentez bien ? »
La vidéo finale, hormis quelques menues retouches à prévoir, était étonnamment crédible et ce, en dépit de la parodie metteur en scène mélodramatique signée L. Heureusement il avait cessé le petit jeu à la septième prise, lassé lui-même, à court de qualificatifs ou conscient de l'urgence de la situation.
La cassette démarrait avec « L » noir sur fond blanc, écriture habituelle. C'était l'entrée prévue pour toutes les autres à venir. « Je suis L. Et je dénie à ce Kira toute autorité sur ma personne. Celui qu'il tente de faire passer pour moi est un faux insultant et grossier. Jamais L ne cautionnerait le meurtre ou la dictature sous toutes leurs formes comme idéologiquement recevables. Jamais L ne cautionnerait ces basses tentatives de manipulation des foules par la peur comme instrument de la justice. Kira est corrompu, Kira est un tueur, un tueur peut faire régner la peur mais certainement pas prôner la moindre idée de justice. Vous ne pouvez lui faire confiance, il vous a déjà menti : L ne s'allie pas à la mort arbitraire. L ne s'alliera jamais à Kira. Pour vous prouver ma bonne foi et mon identité, je vais me révéler à vous pour la première fois. Que l'imposteur qui ose citer mon nom soit démasqué. »
La lettre aussitôt remplacée par la silhouette droite et massive du prétendu L. Le chapeau baissé sur le visage, les traits masqués d'étoffe sombre. Il incarnait l'image de L au sens strict, l'image conçue par les autres, pour les autres. Homme d'âge plutôt mûr mais toujours grand, solide : la stabilité dans sa posture, l'assurance tranquille. Il était l'expérience, la sagesse. Il était rassurant. En un mot, il inspirait confiance, image typique du détective. Image typique, obéissant à l'horizon d'attente. L, dans cette vidéo, était exactement celui qu'il était censé être. Concurrent terrible aux prétentions du troisième Kira.
La rythmique percutée salua la femme d'un tambour effilé, l'élégance piquante d'un talon aigu. Sa marche fluide, pure provocation lancée contre le vide, pas serpentin et liquide. Le vide ne gagnait jamais, Wedy toujours. Une attraction suspendue pour accrocher l'autre, les rétines imprimées de sa mouvance animale. Prestance aérienne et écrasante. Le manteau quadrillé noir et blanc incapable de soustraire la souplesse fauve qui roulait ses hanches, la traque glissée des jambes longilignes.
Une brève inclinaison du menton oscilla la chevelure soufrée. Économie de mots partagée par les trois policiers, muets d'admiration.
« Alors vous êtes un ami de L ? » La bouche vive voleta contre le café d'une tasse blanche. « Je pensais qu'il n'en avait pas. » La proximité du détective ne la gênait visiblement pas pour évoquer son existence à la troisième personne. « Je suppose que cela explique beaucoup de choses. » Un regard éloquent appuya le lien métallique entre nos poignets opposés.
« Je ne suis pas son ami. » Un sourcil s'arqua. « Mais sans doute ce qui s'en rapproche le plus. »
Elle se pencha, voix basse. La ligne courbe de la gorge à ses épaules nues en découpe fine. « Qu'êtes-vous dans ce cas ?
- Est-ce que c'est important ? »
Un rire dans le timbre voilé. « Vous avez raison. Quoi de plus ennuyeux qu'un nom sur les choses ? » La posture droite, elle croisa ses jambes fuselées. « Il n'y a rien de plus enfermant, c'est ce dont j'ai le plus en horreur. Les murs. »
Ironie légère. « Je suppose que cela explique bien des choses. » Je tendis la panière de viennoiseries à mon voisin qui me tapotait le coude avec insistance. « De votre longue collaboration, c'est la première fois que vous rencontrez L en personne, vous n'êtes pas, disons, déçue ? » Coup de patte pour ledit voisin qui se gardait bien d'entrer dans la conversation jusque-là, le pourquoi du comment inconnu, et de sa part, forcément néfaste.
La malice grésilla, une cigarette rougeoyante juchée entre les dents blanches. « Je savais déjà à quoi m'attendre.
- Quoi, c'est le mot. » Pas de réaction, toujours.
Le mystère plana au coin des lèvres de la cambrioleuse. « Ai-je droit à un joker ?
- Je n'aurai pas l'indélicatesse de vous le refuser. » Le manque de réponse, réponse en lui-même.
Objectivement L n'avait aucune raison d'appeler Wedy, ni surtout de se montrer à elle. Misa pouvait endosser les trois rôles féminins, avec beaucoup d'entraînement, d'astuces maquillage et prothèses certes, mais le tour de force était possible. Pourquoi faire venir la cambrioleuse ? La mise en danger profonde et manifeste : Wedy, la voleuse, dans le quartier général. L lui faisait manifestement confiance, du moins suffisamment. Leur collaboration ne datait pas d'hier, néanmoins se révéler maintenant, alors que précisément ils se connaissaient depuis longtemps... Pourquoi maintenant ? L ne s'abaisserait pas à prouver son existence physique sans vraie raison, et se faciliter le travail n'entrait pas dans la catégorie. Lui qui répugnait tant à se montrer, il avait une idée derrière la tête, et de mauvais augure. Penser le contraire aussi illusoire qu'idiot, et la constatation n'aidait pas à découvrir la raison en question.
« Raito. Raito. » Tressaillement sur l'attache d'acier.
« Quoi ? »
Le détective me vola l'ordinateur sans préavis. « On a besoin de toi pour des essayages. Faux numéro 5. »
Wedy arriva, un petit sac à la main.
« Des cravates ?
- Il faut bien commencer quelque part. Et interdiction de faire bouger la chaîne, je travaille. »
Touché par tant d'amabilité et rendu à la latitude maximum, je voulus prendre le sac, que la voleuse escamota.
« Wedy, navré de vous déranger, vous n'êtes pas là pour porter des sacs, et encore moins m'apporter des cravates. N'hésitez pas à profiter des équipements de ce bâtiment ridiculement grand, vous trouverez certainement une occupation intéressante.
- Les lumières de la salle S sont en cours de réglages, et vous savez, ce n'est pas inintéressant. » Elle éloigna la pochette hors de portée. « Inutile d'insister, vous n'aurez pas ces cravates.
- Elles ne vous plaisent pas ? »
La distance brusquement réduite entre elle et moi, avalée en deux enjambées de talons aiguilles. « Vous ne pouvez pas bouger vos mains sans subir les foudres de notre employeur. Quelle autre solution reste-t-il ? Laissez-moi faire, à moins que vous ne soyez versé dans l'art de la télékinésie ? » Sourire mutin, un autre pas m'enveloppa du parfum léger qu'exhalait sa peau, corsé d'une pointe de tabac. « Plier les cuillères en argent, faire exploser les verres ?
- Plutôt dérangeant au restaurant, vous ne trouvez pas ? Je suis un magicien présentable en société, si nouer une cravate par la pensée n'est pas au manuel, je peux néanmoins vous scier en deux si le cœur vous en dit.
- Et vous êtes présentable en société, dîtes-vous ?
- Il faut bien vivre, la cravate ne vend pas.
- Quel dommage, vous seriez fantastique avec un imprimé étoiles et petits lapins.
- Vos goûts sont exquis de raffinement. Je peux vous offrir mon chapeau du dimanche dont le pouvoir magique est de faire apparaître des plantes en pot dans les manches. Avec les pots.
- Hum tentant, mais… ce ne sont pas vos manches qui m'intéressent à vrai dire. » Ses mains fines relevèrent le col de chemise, un ruban soyeux enroulé entre ses phalanges. Un autre pas, et sa voix devenue confidente éteignait des pulsations dans mes clavicules. La bouche coquelicot papillonnait près, une inclinaison, suffisante pour l'attraper. Un filet de souffle feuilletait ma joue, le tissu lentement noué, minutie dansante. Le souffle se déplaça contre mon oreille, aguicheur. « C'est excitant, jouer.
- Vous êtes née pour faire l'actrice » Murmure.
Une allume espiègle dans les iris, elle emprisonna le tissu dans mon col, rabattu sans hâte. La compréhension sur la commissure écarlate, phrases à double niveaux. Sa paume nonchalante sur la soie. « Mes compétences excellent en de nombreux domaines.
- L'agilité inégalée dont vous gratifiez cette cravate est commune à toutes les cambrioleuses de haute volée, ou est-ce une compétence personnelle ?
Un rire sibyllin, résonance voilée plutôt qu'éclat. « C'est un atout indispensable. »
Ronronnement de mots. « C'était la dernière. » Wedy ôta l'étoffe de ma gorge, un mouvement penché, prévu, plaqua une mèche dorée sur la chair cerise. Mèche écartée d'un doigt délicat, perdue à la naissance du décolleté.
« Votre bras gauche n'a pas bougé d'un seul millimètre.
- L'agilité est définitivement votre atout.
- Ce n'est ni le seul, ni le moindre, j'ose l'espérer. »
Je souris à la multiple allusion absurde. Comme si Wedy, la trentaine envoûtante, était femme à convoiter des hommes dix ans plus jeunes. Faire miroiter peut-être. Joueuse et calculatrice, l'instinct félin. L lui avait certainement promis une prime alléchante.
« Dites-moi Wedy, puisque nous en sommes à parler de vos talents, j'ai cru comprendre que vous étiez surnommée « W ». Qui est l'autre W ? »
Un mystère amusé joua son expression. Elle s'échappa d'un geste, une respiration et déjà loin. Froide et câline par entrechocs, joueuse seulement à demande, la sienne.
Femme-chat. Les griffes sous le velours.
Les autres réactions masculines observées le reste de la journée n'avaient pas la courtoisie de ma retenue. Mon père était d'une prévenance et d'une gentillesse inhabituelles, quitte à lui chercher son rouge à lèvres si elle lui donnait du s'il te plaît mon chou. Tuyau pour Sachiko.
Un mot de la voleuse et le visage de Matsuda virait homard bouilli, la bouche bredouillante si par hasard il conversait au moment choisi. La voir, simplement, suffisait parfois à lui faire perdre ses moyens, semant une vague de catastrophes sur son sillage. Combats épiques avec grille pain, sachets de semoule, éponge et tout autre objet pourtant inoffensif devenu ennemi vicieux. Toute honte bue, il se contentait alors de baver en silence sur la silhouette racée qui lui demandait de retenir la porte de l'ascenseur ou de lui passer le sel. Fidèle à lui-même, Mogi la discrétion incarnée, se fendait une fois ou deux d'un léger rougissement. Des trois, sans doute celui qui amusait le plus la cambrioleuse.
Wedy, penchée sur mon épaule, caresse douce des cheveux balancés contre ma peau.
« Incroyable, le discours est parfait. Exactement l'idée que je m'en faisais. » Rire de gorge. « Ce n'est pas comme si vous aviez le droit de faire moins. » Elle se déroba, la feuille au bout des doigts.
« Vous allez pouvoir assimiler le texte d'ici trois heures ? »
Elle s'immobilisa, l'aplomb hautain. Un sourcil levé, moqueur. L'insolence retenue dans la porte, déjà battante.
L reprit place sur son duo chaise tabouret, rembourré d'énormes coussins chapardés aux quatre coins du bâtiment. Il me faisait l'effet d'un gamin sur trois rehausseurs, ou de la princesse au petit pois après opération irréversible. Bien sûr, je n'avais d'autres choix qu'un siège ridiculement bas, presque complexant dans le genre repose pied.
Un papier de bonbon chuta dans mes cheveux, puis un autre, un autre. Sur un dernier regard noir payé d'un demi sourire narquois, je craquais sur la station debout, bras croisés. De quoi éviter dignement l'emballage de sucette que L menaçait de m'expédier par « inadvertance » d'une seconde à l'autre. Le genre de friandise multicolore et torsadée qui lui mangeait la moitié du visage avant de subir un juste retour des choses.
Le grand détective L ne s'excuserait pas pour ces bonbons.
Mogi ferma le dernier store, occulté d'un tissu. « Les réglages sont prêts.
- Bien. Wedy, tu n'es pas rompue à ce genre d'exercice même si je ne doute pas de ton brio. Pour faciliter ta concentration, focalise-toi sur un point précis, une personne par exemple, et imagine que tu t'adresses à elle. » Il balaya la salle d'un coup d'œil, pointa la sucette. « Tu n'as qu'à t'entraîner sur Raito, parler au tapis de manière crédible est nettement plus difficile. » Une comparaison des plus valorisantes.
La première vidéo, conception épurée de mouvement et de théâtralisation, trouvait son opposé avec le second faux. Les verres sombres lamés d'or à chaque pas, les pommettes découpées aux jeux de lumière, anguleusement félines. Son corps dessiné d'encre, le port de tête habité d'élégance. Arabesques de cuir mat et de courbes, suintant la fascination d'un superbe maléfice. L'hypnose d'une flamme noire.
Les jambes déliées étendues sur le fauteuil, le matifié parcouru d'éclats. « Quels minables imitateurs. Comment supporter ces misanthropes arriérés, incapables d'admettre la vérité. La vérité toute simple. Eux qui ont l'audace terrible de dérober mon nom sont finalement de bien pauvres petits esprits étriqués, tellement ridicules. Quel triste manque d'imagination en fin de compte. Ils pensent que vous êtes dupes de leurs déguisements grotesques, ils vous prennent pour des imbéciles, alors qu'ils le sont bien plus que vous. » La voix velours exhala la fumée d'une cigarette, caresse brumeuse sur la pulpe rouge. « Regardez-moi, je n'ai pas de déguisement. Je suis libre et j'ai l'audace de me montrer, de me dévoiler, pour vous. Regardez-moi quand je défie la mort, quand je défie Kira. Sans tromperie… ou presque. Que cacher sous cette combinaison que vous ne voyiez déjà ? » Le venin cramoisi s'étira d'un sourire. « Pourquoi L ne serait-il pas… Elle ? » Une sphère nébuleuse s'effilocha entre les lèvres incandescentes.
Je sortis de la douche quand L finalisait la modification vocale du second faussaire. Il restait une poignée de détails à revoir, mais l'ensemble avait l'air de tenir la route.
« J'ai envoyé la cassette de ton père il y a une heure. » Sans même lever les yeux.
« Celle de Wedy attendra un jour ou deux, pour la crédibilité du temps de réponse.
- Bien sûr. Si tu es sorti de la salle de bains pour balancer des évidences tous les deux mots, tu peux y retourner. » Sans même lever les yeux, toujours, il claqua la menotte sur mon poignet d'une main et suivit mon déplacement par la force des choses, à la chambre. Sur mon lit respectif, je regardais avec étonnement Ryuzaki me rejoindre. Beaucoup moins étonnant, la vidéo de Desperate Housewives qu'il me lança sous le nez, plein écran, le volume ostensiblement élevé.
« Vire.
- En quel honneur ?
- Détresse émotionnelle face à un chef d'œuvre au dessus de ma compréhension limitée ?
- Bien essayé, sauf que tu n'as pas à demander quoi que ce soit. » Il fit grimper la voix grinçante d'une blonde psychorigide. Lancement des hostilités. Je posais un coussin devant l'écran. « Ttt. Ne gâche pas l'épisode.
- N'inflige pas ce tissu de mauvais scénario aux autres, surtout à moi, et je te ne gâcherai rien. » Le coussin valsa contre le mur, je le regardais s'écraser au sol, tristement. « J'ai une meilleure idée, et si tu m'expliquais plutôt ce que tu traficotes avec Wedy, exactement ? Ne te donne pas la peine de prendre un air innocent, ça ne marchera pas.
- Ce n'était pas dans mon intention. » Il ignora mon expression suspicieuse. « En fait je suis en pleine phase de test. Tu ne sembles pas t'intéresser à Misa, pourtant ta petite amie théorique, en toute contradiction avec les réactions habituelles des ados de ton âge. »
Sourcil mauvais. « Ado ?
- Peu importe. » Geste de main pour chasser un moustique imaginaire. « Il faut dire que la pauvre n'a pas grand-chose pour elle.
- Elle est mannequin, nouvelle égérie d'une marque de cosmétiques.
- Elle est plate comme une planche à pain. Neuneu, blonblonde, avec des couettes. Stupide comme un presse-citron, gamine, capricieuse. Tout le contraire de Wedy, ceci dit en passant.
- C'est bien ce que je pensais… tu as fait exprès d'accepter la participation de Misa à cette grosse campagne de pub, surchargeant sciemment son emploi du temps pour qu'elle ne soit jamais là. Pourquoi ne pas lui avoir collé Matsuda aux basques ?
- Je te l'ai dit, neuneu comme un presse-citron, elle n'a aucun intérêt et je me demande bien ce que tu peux lui trouver. J'ai estimé Katie Nounou plus utile ici, sur quelque chose qui a vraiment de l'importance. »
Je coupai définitivement le son, arrachai machinalement le pouce trituré entre les dents. « Misa n'a donc pas d'importance ? »
Il roula des yeux. « Misa est une gourde, inutile de faire semblant. Wedy est son parfait opposé sur tous les points : magnifique, intelligente, la meilleure de sa profession, indépendante. Je suppose que c'est de bonne guerre, le « W » est l'inverse du « M » après tout. » L pivota, face à face. « La vraie question est : est-ce que Wedy t'intéresse ? Je n'ai pas eu l'impression, mais je peux me tromper.
- Je ne vois pas pourquoi je devrais répondre à ça. » Ma main écarta, brusque, le poignet de L levé vers sa bouche.
« Les proportions de la voleuse sont idéales, si on calcule la circonférence de ses hanches, la largeur est optimale pour la procréation. Tes hormones devraient être en ébullition à l'heure qu'il est, dis-moi, ça se passe comment ? »
Wedy revenait taquiner sa proie, de multiples façons. Un contact appuyé, un œil aguicheur, un sourire entendu, voluptueux. Elle ne trouvait en moi qu'un miroir poli, appréciateur de son intelligence, sa répartie, son charisme, le jeu de séduction accepté jusqu'à un certain point. Un jeu, aucun doute là-dessus, et le jeu de L qui plus est. Jamais ne céderais à l'un de ses pénibles tests, hors de question. J'avais la fierté tenace.
Le détective, en passe de devenir harceleur professionnel, traînait ses baskets en déliquescence derrière moi. La fuite vaine, les questions abattues sur ma tête comme un incessant raz-de-marée.
« Allons je ne peux pas le croire. Tu ne peux pas préférer Misa, le tas d'os, aux formes de Wedy. Misa passe à dix milles de tes préoccupations.
- Comme toute cette histoire ridicule devrait passer au-dessus des tiennes. Kira est toujours dans la nature.
- Ne te cache pas derrière Kira. Regarde les autres, ils sont en génuflexion devant Wedy, ils bavent tellement qu'on pourrait repeindre les murs. Et toi, rien ? »
Répondre à ces sempiternelles accusations, encore et encore. J'arrivais à saturation. « Parce que la retenue est une mauvaise attitude ? Je ne pense pas. Ce sont les autres qui sont stupides à étaler l'influence démesurée de leur cerveau reptilien.
- Hum… je ne suis pas convaincu, ou tu caches bien ton jeu. Tu n'es peut-être pas normalement constitué. »
Soupir excédé. Je savais comment mettre fin à cette conversation une bonne fois pour toute, une échappatoire grossière, mais la seule qu'il me restait. « Peut-être que je préfère les brunes ? »
Silence réflexif. « Ou les hommes ? »
Immobilisation. Stupéfait, je me tournai vers L, muet d'effarement. L'hilarité me prit la gorge. « C'est de loin l'idée la plus grotesqueque j'ai jamais entendue. »
L'homme en costume et chemise colorée avança nonchalamment à la rencontre de L. Cheveux dorés, visage occidental.
« Raito, voici Aiber. »
Le dénommé extirpa une main de ses poches en ma direction. « Enchanté. » Un léger accent européen dans le timbre profond, français peut-être.
« De même. » La politesse d'une poignée de main échangée, L reprit les rênes de la conversation, insupportable d'autosatisfaction. Comme si je ne connaissais pas la raison de la présence de cet Aiber après la conversation de la veille, la vraie et absurde raison, outre le nombre d'alias.
« Il fera partie de nos onze faux L masculins. »
Matsuda, moqueur en lointain : « Et il va s'entraîner sur Raito, lui aussi ? »
L haussa ses épaules. « C'est une idée à retenir. » Sitôt cette comédie terminée, j'irais étrangler Matsuda à mains nues. « J'ai pensé préférable de convier Aiber dès maintenant, même s'il n'entrera pas en scène tout de suite.
- Après tout, c'est ce que je sais faire de mieux, m'intégrer aux groupes. » Le visage d'Aiber inondé par la chaleur d'un simple sourire, toute sa personne se déploya d'une vague de charisme, le flegme de son attitude soufflé par une force attractive. Si Wedy avait une beauté de glace, Aiber avait la gravitation chaleureuse.
Je haussai un sourcil. « C'est un escroc ? »
Il répondit lui-même, les iris rieurs en bleu. « Diplômé en grande gueule ou plus communément, escroc. J'aurais tout aussi bien pu faire carrière comme avocat, ou bosser pour un groupe de lobby.
- Vous êtes de ceux qui préconisent « une défense pour tous » et la relativisation des points de vue ?
- Pourquoi pas, lutter contre les marchands de mort ou travailler pour eux, quelle différence au fond. Il n'existe aucun lobby pour Kira, ni contre, d'ailleurs.
- Vu l'évolution de la société la donne pourrait changer. »
Mouvement de tête approbateur. « Les statistiques de Kira ne vont pas tarder à dépasser ses prédécesseurs. Alcool, drogue, tabac, armes et tutti quanti ne pourront bientôt plus rivaliser.
- Vous dites que auriez pu faire avocat, donc vous défendriez Kira si jamais il vous le demandait ? »
Un regard aigu pesa sur ma nuque.
Aiber, amical, prit place sur un fauteuil du salon. « Ce que je ferais ou ne ferais pas doit-il avoir une quelconque importance à vos yeux ? La vraie question est : le défendriez-vous ? »
Je choisis le siège d'en face. Intéressante question. « Certaines personnes sur cette planète savent vraiment ce que signifie « être détesté. » Mais peut-on leur soustraire le droit à une défense ? Ils sont humains et la défense est un droit fondamental de l'humanité. »
Sa bouche s'étira de deux millimètres. « Répondre à une question par une question, déplacer le sujet : ou l'art de noyer le poisson. Vous avez quelques bases sauf que Kira n'est pas détesté, ou du moins pas par tout le monde. » Il se pencha imperceptiblement, attentif, l'intérêt porté à la conversation apparemment sincère.
« Même chose pour les principaux lobbies, ils connaissent tous un puissant clivage. En théorie si l'on est à prêt à défendre l'un de ces groupes de pression, alors défendre Kira revient au même. Kira, officiellement, n'est pas scientifiquement ni biologiquement prouvé comme néfaste pour la santé publique. Comme les téléphones portables ou les ordinateurs. »
Ton grandiloquent « Il y eut Attila, Gengis, Hitler et… Kira. Le nouveau nom de la mort, le colonel Sanders de l'infarctus ! »
L, dont j'avais presque oublié la présence, se rappela avec une petite pique de son cru. « Comparer Kira au créateur de KFC, heureusement qu'il n'est pas dans cette pièce.
- Ravi de te l'entendre dire. » Faux sourire.
« Je parlais de Sanders. » Faux sourire retour. « Quoique Kira gagnerait à s'inspirer de KFC finalement, provoquer la mort à coups d'ailes de poulet graisseuses est rentable, et l'efficacité est prouvée sur le long terme.
- Peut-être mais l'obésité manque d'arguments frappants, et c'est le principe de la crise cardiaque. »
L, incrédule. « L'obésité manque d'arguments frappants ? … Ce n'est pas si faux. » Aiber ricana alors que le détective mordait dans une datte, lui laissant la réplique « Sans oublier que Kira serait alors proscrit par la santé publique.
- Donc complètement contre-productif. »
Le noyau avalé, L m'offrit un second regard triomphant. « Vous devriez bien vous entendre tous les deux, vos morales respectives sont aussi flexibles l'une que l'autre. » Sous-entendu détestable, rappel d'une conversation peu sympathique.
Le dîner tardait à se finir, et ce n'était pas pour me déplaire. Le débat lancé quelques minutes plus tôt par l'escroc, le tutoiement déjà évident. « Raito-kun, tu sembles avoir une petite tête bien formée, et si on regardait comment tu t'en sors dans un mini débat ? Question, si je dis que la glace à la vanille est la meilleure glace du monde, et que tu défends celle au chocolat. Tu dirais l'argument inverse ?
- Sans doute, sauf que ce n'est pas un argument. »
Les yeux, pôles magnétiques. « Exactement. Comment sortir de l'impasse ?
- Simple. Si la première hypothèse est la supériorité d'une glace sur toutes les autres, il me suffit d'attendre que l'adversaire dise que la glace vanille est la meilleure, que pour rien au monde il ne changerait d'avis et qu'il ne voudrait pas d'autre parfum que celui-ci. Ce qu'il dira forcément vu la tournure du débat.
- Et donc ? Une fois dit ?
- Et donc, est ce qu'un seul parfum de glace est suffisant ? Je veux la liberté de choisir, parce que le parfum vanille ne suffit pas. Je crois que nous devrions tous avoir le choix, c'est une définition de la liberté. »
La ruse pétilla sur le visage d'Aiber. « Nous ne parlions pas de ça.
- Moi, je parle de ça. »
La vitesse des réponses s'accéléra. « Tu n'as pas prouvé la supériorité d'une glace sur l'autre.
- Inutile, si je prouve que tu as tort, alors je prouve que j'ai raison.
- Désolé, je ne suis pas convaincu. »
Arrogance de la victoire. « C'est un débat, je ne parle pas pour convaincre mon adversaire, mais pour les autres. »
Un rire bref, un large sourire « Joli boulot.
- Je maîtrise les bases selon toi ? » Ironie rentrée. « Si tu argumentes correctement, tu n'as jamais tort.
- C'est la beauté de l'argumentation. » L'œil bleu cligna. « Tout le monde a son talent. »
Le dîner clôturé, L et moi seuls dans l'ascenseur. Les autres distribués aux étages inférieurs.
Je cassais le silence, aigre. « Tu as osé le faire venir, incroyable.
- Tu ne le connaissais pas, et tu sembles beaucoup l'apprécier. Il était, coïncidence, à Vladivostok, autant dire presque la porte d'à côté, je lui ai demandé son aide. Pourquoi te plaindre ? » Il claqua ses doigts dans le vide. « Tu parles de la conversation d'hier, à tout hasard ? » Mes dents, serrées. « Disons que je ratisse large.
- Tu comptes fonder un club avec Matsuda aussi ?
- Ne dis pas de stupidités.
- Ah non ? Et me traiter d'homosexuel, ce n'est pas une stupidité ? Et bien la plus absurde que tu aies pu dire jusque-là, et justement, c'est dire.
- Absurde ? Non pas du tout, en fait ça pourrait expliquer quelques petites choses. »
Bras croisés. « Par exemple ?
- Misa plate comme une table à repasser. Tu préfères peut-être le corps masculin. Que penses-tu du torse d'Aiber ? À ton goût ? Il faut imaginer sans chemise évidemment.
- Dis-moi que tu vas arrêter ce cirque immédiatement.
- Sinon quoi ? Oh et puis, tu partages une chambre avec un homme, suspect. »
Je le poignardai du regard, estomaqué par tant de mauvaise foi. « Entièrement ta faute. Qui a voulu se balader avec une chaîne au poignet ? Certainement pas moi ! »
L'air absent, il écarta une mèche tombée devant ses yeux. « Et tu as accepté sans poser de questions. Il y aurait de quoi s'interroger aussi, mais nous parlerons de ça plus tard, chaque chose en son temps. » Je pinçai les paupières, brièvement, l'exaspération tournée en colère. « En plus de cette douteuse chambrée, il y a cette histoire de glace. »
Incompréhension. « Quel rapport ?
- Allons, Raito. Est-ce qu'un seul parfum de glace est suffisant ? Je veux la liberté de choisir, parce que le parfum vanille ne suffit pas. »
Pour la seconde fois de ma vie, la réponse ne vint pas. Comment avait-il pu transformer le sens d'une phrase à ce point ? Flagrance soudaine. « C'est toi qui lui as demandé de poser le mini-débat ?
- Bien sûr. Tu as joué à mon jeu sans le savoir.
- Tu es un tel con… En résumé, si je parle de glaces, je suis gay ? Il n'y a rien qui te choque dans la logique de cette phrase ?
- Pas du tout. Stylistiquement correcte. Et puis, je crois que nous devrions tous avoir le choix, c'est une définition de la liberté. » Mes poings se fermèrent, la brûlure se propageait, incendie de colère. « Nous y voilà, le déni. Cette frénésie de conquêtes féminines, jetées aux oubliettes sitôt vues ? Cette attention portée à ton image sociale ? Ne pas aimer les gâteaux ? Déni. Déni.
- Dans ce cas porter du orange et aimer danser devraient aussi figurer dans le guide de reconnaissance des homosexuels refoulés.
- Entre nous, qui porte du orange.
- Tu t'entends quand tu parles ? Tout ça parce que je n'aime pas le sucré ? C'est n'importe quoi. D'autant que je déteste le orange. »
Ryuzaki pouffa, ma bourde réalisée avec un temps de retard. Merde. Il se mit à chantonner « déni déni déni » à tort et à travers. Son regard tomba sur mes mains closes. « Le retour de l'argument frappant, tiens, tiens. Ne te gêne pas, tu n'es plus à une fois près, sachant bien sûr que la violence ne résout rien. C'est une autre forme de déni. »
L'irritation crachait par ma bouche. « Je ne suis pas gay. »
Exclamation dédaigneuse.
« En quoi mon orientation sexuelle te concerne ? Tu m'asticotes depuis des jours ! Je ne. Suis pas. Gay. »
Il se figea, l'expression lentement peinte au sarcasme. « Je ne suis pas Kira, je ne suis pas gay, bouhouhou. Tout ça sonne pareil pour moi : des mensonges. Et ce n'est pas en décomposant la phrase qu'elle sera plus vraie. » Enfoiré.
« Tu veux une preuve ?
- Peuh. J'ai hâte de voir ça. Un coup de poing ? Un témoignage grassement rémunéré ? Une petite amie enceinte dans ta manche ? » La porte de la chambre claqua sous l'impulsion de mon bras, déversoir inefficace. « Aliéner ton cerveau en devenant accro au tabac, signe de virilité machiste ? »
Volte-face, l'envie irrésistible de lui en mettre une irradiait mes phalanges.
Il s'anima « Attends deux secondes. » S'enferma dans la salle de bains, un marqueur à la main, ressortit le visage bariolé de pointillés. « Voilà, tu peux cogner ici et ici. » Sourcil levé.
« Allez vas-y, qu'est-ce que tu attends ? Tu comptes me prouver quelque chose ou pas ? Je vais finir par m'endormir. Tu ne peux pas lutter contre le mot en G s'il est dans ta nature. » Le démon s'acharnait dans mon bras, élancé à la conquête de mon cerveau. Démon de fureur qui hurlait vengeance pour son ego fendillé. Pas à pas, mes doigts écrasés, encastrés dans leur chair. Contenir, un combat défait.
« Tu as déjà perdu, renonce. »
Perdre. Pas contre L, ni contre personne. Pas même contre moi. Le poing droit levé, l'idée m'arrêta net. Une idée retorse, atrocement efficace. Un vrai sale tour.
Mes lèvres étirées lentement, la perfidie offerte. Colère gelée à la sournoise.
« Je ne faisais plus de cauchemars depuis quatre nuits, c'est bien ça ? »
La tête de Ryuzaki penchée de côté, l'expression instable entre déroute et atonique. « Oui. »
Je me fixai, moins d'un mètre, caparaçonné de vide. « Dommage. Je crois que je vais remettre ça. »
Mes doigts, légers, sur sa joue ; mes lèvres, apposées sur ses lèvres. Caresse lente, chair contre chair, chaleur sur chaleur.
La frappe attendue, brute contre mon sternum, ne vint pas. Surprise mise à profit, mon autre main enferma sa nuque et mes lèvres glissèrent l'arrondi, testant la souplesse des formes. Bouche étonnante de velours, douceur faite matière, les courbes lisses fondues à mes lèvres. Arcs ajustés, souples pour la pression de ma chair.
L ne bougeait pas. Mes mouvements s'appuyèrent, imprimés dans la texture suave. Chasse d'un frisson, une impulse perdue sur la carnation. Frustré par l'inertie de l'autre, ma langue taquina la pulpe, imprégnée d'une touche vanille. Vanille. Je faillis arracher le baiser, Ryuzaki hoqueta l'urgence d'une bouffée d'air, ouvrit les lèvres, déroba une respiration à mon souffle. Aimantées, mes lèvres s'imposèrent contre les siennes. L'interdiction de son repli limpide, contrainte de ma peau couplée à sa peau. Toute pensée de complot se délita, ma bouche envahie de chaleur bouillante.
Le goût, liquoreux à la pointe de la langue, enveloppant pour mes sens.
Je titillais, chipotais la chair, les lèvres, une fois, deux. Vite focalisé ailleurs, le satiné effleuré à ma malice, tourment lascif pour sa langue brûlante. Un tressaillement pinça les commissures jumelles, une amorce frémit les lèvres. Nos bouches aussitôt disjointes, distanciées. Mon approche, mon recul.
L'écart montra un L statufié, les iris creux d'émotions.
Les saccades inhabituelles de ma respiration brutalement tues par la volonté : le cruel manque d'air sur la fin, imputable à la réussite imminente de mon petit jeu. Ma voix sèche combla la distance encore infime, intime.
« Je pense que tu seras d'accord avec moi, on ne pourra pas dire que je n'ai pas essayé. C'était répugnant, parfaitement immonde. » Grimace. « J'espère que le message est clair une fois pour toutes. Je ne suis pas homosexuel. » Chuchotement dans les cheveux noirs. « Si tu n'es pas convaincu, je peux aussi aller embrasser Aiber ou Matsuda pour te montrer ton erreur. Qui a perdu, finalement ? »
Je rejetai le menton pâle en arrière, vengeance classée.
Le détective resta immobile, la posture rigide, les yeux immenses.
Posément, j'attrapai le livre qui gisait en solitaire sur l'assise d'un fauteuil, possession du premier et du second d'un geste. Une pomme, évidence rouge, sur l'osier d'une corbeille.
Le fruit lisse craqua entre mes dents, cassant la ligne d'un sourire fourbe. La jubilation pure menaçait la traîtrise d'un ricanement.
༻ Thirst ༺
Fatal system error. Redémarrage.
Étrange impression de flottement, besoin de m'asseoir. Qu'étais-je en train de faire, à l'instant ? La soirée avait été amusante, ponctuée de sous-entendus, mais… bon. Les souvenirs reviendraient. Je devais m'être plongé dans une analyse pour avoir oublié ce que je faisais là, debout. Pas grave.
Raito assis confortablement, pomme et livre. Symboles de tentation et de connaissance. En avait-il seulement conscience ?
L'ignorance feinte comme affront, je m'assis à terre, extirpant de sous un magazine quelques madeleines un peu écrasées. Contact doux, sucré, bizarrement insatisfaisant. Envie de chaleur. Thé ou chocolat, confort pour mon estomac un peu désagréable, essoré. Comme si une émotion forte venait de passer, entre la nouvelle d'un attentat sur un orphelinat anglais et l'annonce de reconversion de Lutti dans la lingerie SM.
Pour quelle raison est-ce que… ?
Raito dormait, emmitouflé dans sa couverture. Que faisais-je encore par terre ?
Les lumières éteintes, seules les LED de veille de mon ordinateur baignaient la pièce d'un vert radioactif, et me permirent de me rapprocher et de m'asseoir sur quelque chose de plus confortable que le sol. Sortie de veille, consultation des mails. Une grosse trentaine de gouvernements hargneux doutaient de mon intégrité. Des abrutis. « L, la République démocratique du Congo exige des explications complémentaires sur les allégations de Kira de ces derniers jours, au nom de nos valeurs… » Bla bla bla. « L, tout le Mexique se joint à moi… » Hahaha. C'est cela, oui.
Souriant sadiquement, je rédigeais un message commun à tous. « Très cher, C'est non sans une certaine tristesse que je me dois de vous rappeler encore une fois que si vos prisons sont pleines et vos rues sécurisées, ce n'est pas grâce aux budgets que vous allouez miséricordieusement aux forces de l'Ordre de votre pays – qui, vous feriez bien de l'oublier, ont été débarrassées de certains parasites compromettants pour la sûreté de la nation par mes soins. D'autre part, malgré votre protection diplomatique, il serait de bon ton que vous n'oubliiez point certains aspects peu reluisants de vos actions qui sont à ma connaissance suffisamment intéressants pour vous faire destituer ou vous envoyer devant la cour internationale. Enfin, soyez s'il-vous-plaît conscient que si Kira n'est pas sous les verrous à l'heure actuelle, c'est en bonne partie parce que nombre de personnes aussi incontournables que vous ne cessent de me harceler et de me voler mon temps. »
Assez clair pour qu'on me laisse en paix quelques jours, le temps de terminer les enregistrements des faux L et de les monter. La machine médiatique se chargerait de distraire le reste d'attention sur quelque chose d'aussi futile qu'un talk show ou une série romantique d'une mièvrerie confondante, avec des baisers dans tous les sens et sans aucune logique. Coup d'œil vers mon camarade de chambre. Les lèvres légèrement entrouvertes dans son sommeil, comme si… oh, il n'avait quand même pas…
Un oreiller vola, boule de plumes ensachées, à l'aérodynamique douteuse. Head shot.
Je crachai quelques mèches de cheveux sournoisement insinuées sur ma langue, et en chassai d'autres de mes yeux. Regards rapides autour de moi. Assis en tailleur sur mon lit, devant un ordinateur allumé, resté sur un récapitulatif des emmerdeurs internationaux.
À côté, un jeune homme, les yeux encore bouffis de sommeil, auteur de l'attentat cruel au linge de lit. « Ton téléphone, Ryuzaki, bordel ! » Hum ? Ah, la stridence des appels de Watari l'avait visiblement réveillé. Jamais de très bonne humeur, au saut du lit. Pire qu'un chat. Les horaires de sommeil tout à fait comparables. « Si tu ne décroches pas, c'est moi qui réponds. Tu m'entends ? »
Réflexe. Doigts refermés sur le rectangle, touche pressée.
« L, tout va bien ?
- Je suppose que oui.
- Tu as été lent à répondre. J'imagine que tu n'étais pas sous la douche.
- Non. Ça se saurait.
- Qu'est-ce que tu faisais ? »
Excellente question.
« Peu importe, je ne veux pas le savoir, ça ne me concerne pas. Tu es sûr de vouloir envoyer ce mail à ces dirigeants de pays ? Ils risquent de ne pas apprécier, et de voir ça comme une injure.
- Ce que c'est. Si c'est leur point de vue, au moins nous aurons la preuve qu'ils ont plus de deux neurones connectés. Mon espoir en l'humanité repose sur eux.
- C'est beaucoup leur demander. Ils se vexeront et voudront peut-être retirer leur aide financière.
- Peu importe, non ?
- Les autres identités ne servent pas à renflouer le budget alloué à tes caprices. Ton alimentation est déjà un poste de dépenses totalement indécent.
- Envoie. »
La tonalité, glas de l'exaspération. Depuis toutes ces années, notre binôme n'avait jamais connu de faille, et ce n'était pas près d'arriver. Sur son lit, Raito me jetait un regard presque torve. Agacé, le petit étudiant trop parfait, vexé de ne pas être dans la confidence. Pour une fois que quelqu'un ayant une once d'intelligence lui résistait et ne lui mangeait pas dans la main comme un chiot domestiqué.
Les faux profils se multipliaient, passant en boucle sur toutes les chaînes, à peine entrecoupés d'analyses aussi bancales que reflets de la bêtise de leurs auteurs. Et la réponse de Kira se faisait attendre. Un coup d'éclat, après trop de calme.
Je soufflai, éloignant une mèche de cheveux trop longue, qui eut le bon goût de venir cacher mon autre œil. Après deux nouveaux essais infructueux, la paire de ciseaux traînant sur le bureau était trop tentante. Un coup bien placé, et je voyais à nouveau le monde. Sans compter un cri strident qui manqua de me faire me crever un œil. Misa, furie aux couettes volantes, se précipita sur moi comme si ma vie et la sienne en dépendaient.
« Mais qu'est-ce que tu fabriques, là ?
- Contrairement aux apparences, je ne tente pas d'assassiner ton chéri. Si c'était dans mes projets, j'utiliserais plutôt le Magnum dans ma poche. Et ce n'est pas de la marque de glace que je parle.
- T'es pas drôle. Non mais pour de vrai, tu crois tout de même pas que tu vas te couper les cheveux tout seul, là, sans miroir ? Raito trésor, dis-lui que c'est n'importe quoi. Il va ressembler à rien. » Vu la tête du trésor, l'état de mon désordre capillaire ne constituait pas la première de ses priorités. Sur un soupir, il retourna à son montage vidéo du dernier L. Ses talents informatiques ne se démentaient pas.
Pour autant, la donzelle ne s'avoua pas vaincue. « Non, mais je sais ce qu'on va faire. C'est moi qui vais te les couper, comme ça ce sera bien fait. »
Oh, le diplôme de coiffeuse lui siérait tellement bien. Une voie de reconversion, une fois sa carrière de petite pouf de télé évanouie. « Qu'est-ce que tu veux comme style ?
- Pratique. » Des styles de coiffure. On aurait tout vu. Pourquoi pas des modes et des tendances, aussi.
Le bruit des ciseaux et de son bavardage n'en finissaient plus. Peu importait le résultat, mes cheveux n'avaient jamais vraiment été au centre de mes préoccupations. Pour être poli.
« Misa.
- Oui. Je restructure, ça va donner un vrai élan, trop kawaii.
- Tu es gentille. Si tu continues comme ça, je pourrais tomber amoureux de toi. »
Deux insultes en une. Gentille, gourdasse, synonymes. Tomber amoureux, la déchéance incluse dans l'expression. Pourtant, les bras autour de mon cou ne tentaient pas de m'étrangler, et tout son corps plaqué contre mon dos n'avait pas l'air spécialement dangereux.
« Oh, mais tu es trop adorable ! Mais moi c'est Raito que j'aime. On reste amis, hein, m'en veux pas.
- Comment t'en vouloir ? »
Un bisou sur ma joue acheva de me faire connaître les joies de l'amitié avec une handicapée cérébrale. Bientôt, soirée film d'amour-glace au chocolat-pyjama.
L'écran afficha une alerte écarlate, rapidement mise en avant d'un mouvement d'index, le direct de la chaîne retranscrit devant moi. Mais pas de Kira, contrairement à mon intuition première. Déconcertant. Seuls les agissements de Kira poussaient récemment Watari à me signaler des émissions. Roulement de chaise, Raito penché à mes côtés, attentif. Toujours à l'affût d'indices, de preuves, d'éléments pouvant servir sa petite suprématie estudiantine…
Une flopée de journalistes cernait une table de mélaminé miteuse, faussement chic par son aspect glossy, mais branlante. Déliquescence des moyens d'un studio encrassé.
« Pourquoi regarder ça ? » Matsuda, un air pincé, probablement frustré de ne toujours pas comprendre l'importance d'être à l'écoute des médias.
« Des indices peuvent surgir n'importe où, et l'opinion publique – notez que ça m'arrache la langue de le dire – doit jouer en notre faveur, sinon nous serons ralentis.
- Ah… mais je ne vois pas pourquoi ces types auraient une meilleure approche, ce ne sont que des journalistes. » Étrange orgueil, venant d'un policier médiocre… peut-être croyait-il encore à un quelconque honneur dans le fait de vouloir mourir pour autrui. Jamais je ne pourrais l'admettre, en aucune façon. Si le gouvernement avait voulu me forcer à passer à la télé, j'aurais simplement disparu.
Par les enceintes, une voix assurée, mesurée. « Franchement, je n'y crois pas. L n'a aucune raison de rejoindre Kira, et encore moins de le faire savoir. Non, si vous voulez mon avis – et même si vous ne le voulez pas, je vais le donner – soit c'est un canular de Kira, qui veut embrouiller tout le monde, soit si L l'a vraiment rejoint, c'est qu'il s'est senti menacé. Et pourquoi ce serait le cas ? La seule réponse, c'est que Kira connaît L, mais que L ne peut pas ou ne veut pas l'arrêter. Après, reste à creuser ça, mais m'est avis que la farandole de messages de gens se prétendant L n'est qu'un leurre, pour tromper notre vigilance. Kira connaît L, et veut le forcer à le rejoindre en le coupant du monde, c'est une logique élémentaire. »
Je me penchai, scrutant le journaliste. Tripotant un crayon à la gomme rongée, plus tout jeune, maladif. Pourtant, il ne s'était pas fait remarquer ces derniers mois. Un journaliste capable de se taire quand il n'avait rien à dire, mais assez fou ou courageux pour l'ouvrir quand ce qu'il croyait savoir lui semblait important…
« Fascinant.
- Pas tant que ça, il extrapole et imagine des histoires, en ayant la chance de tomber assez juste, mais n'a pas non plus de quoi se vanter.
- Tu es vexé, Raito-kun ? Tu n'as pas le monopole de l'intelligence, et rien ne nous dit que dans sa situation, tu aurais aussi bien réagi. »
Une étrange susceptibilité me parcourait la peau, pour une raison inexplicable. L'intuition qu'il avait déjà eu un comportement paradoxal, une logique bancale… Mais je n'arrivais pas à mettre le doigt sur le moment en question, resté en marge de mes souvenirs. Inconfortable poids dans le ventre, en le regardant froncer les sourcils. Je le devançai, avant qu'il ne réplique, sa remarque sans doute acérée ravalée. Certainement bombe à retardement pour plus tard.
« Ceci dit, ta prudence à la limite de la couardise t'aurait au moins évité de te faire assassiner. Parce que si Beyond est Kira, il ne laissera personne s'approcher de notre vérité. »
Les regards de tous scrutaient maintenant l'homme, suivant le fil de sa pensée majoritairement juste. Malheureusement véridique.
« L'ancien Kira ne l'aurait pas fait, il ne tuait pas d'innocents.
- Dur d'être un génie incompris, n'est-ce pas ? De prôner la justice, et d'engendrer des meurtres condamnés par ses actions.
- Je n'ai jamais été Kira, les meurtres ne sont pas une solution viable.
- Ton pays comprendra un jour l'inutilité de la peine de mort, avec de la chance. »
L'écran devint blanc. Intervention de Watari, mais certainement trop tard.
Une voix grave, prudente, reprit, assez incertaine pour exposer la honte induite. « Si cet homme meurt, ce sera une confirmation de ses propos. S'il meurt, c'est que la susceptibilité du nouveau Kira est touchée. S'il meurt, c'est que Birthday est Kira.
- Merci pour cette analyse aussi simpliste et enfantine qu'erronée, monsieur Yagami. C'est exactement ce que pourrait vouloir faire penser un Kira dont nous ne connaissons pas encore l'identité.
- Mais le meurtrier aux poupées de paille est aussi déséquilibré. Les malades mentaux sont impulsifs et soumis à leur colère. Ce ne serait pas étonnant qu'il tue. Il a été capable de planifier ses meurtres juste pour te contrarier. »
L'énervement reprenait, sans raison particulière. Je n'avais pas de motivation pour que la seule présence de Raito, et les moindres de ses paroles m'irritent, si ? « Il est meilleur que ça. Oubliez tous tout ce que vous avez appris dans les manuels de psychologie, rien ne s'applique à Beyond. Il est hors normes, au sens premier. C'est précisément ça, sa nature. Il n'est pas simplement fou, déséquilibré ou quel qu'autre adjectif que vous voudriez injustement lui attribuer. Il est bien au-delà, le mal qu'il couve est un millier de fois plus sauvage. N'essayez pas de prédire ses pensées, vous tomberiez systématiquement à côté.
- Tu as l'air de le connaître en détail.
- Secret défense, Yagami-kun. »
Un poing s'abattit sur le bureau, l'autre main enserrant mon épaule brutalement.
« Si tu sais comment il va réagir, si tu peux émuler sa manière de penser, tu n'as pas le droit de nous exclure. Ce que tu as vécu avec lui, je m'en contrefous, mais ça doit forcément pouvoir nous permettre de le coincer.
- Ce n'est pas en me broyant l'omoplate que tu me feras parler, tu sais. La colère exacerbée n'est visiblement pas l'apanage des tarés officiels. » La main se décrispa, s'éloigna. « J'ai déjà dit tout ce qui pouvait servir : complexe d'infériorité, observateur, manipulateur, menteur. » Inutile de compléter, le reste n'était que détails inutiles. Orphelin, blessé, rejeté… il n'avait pas été le seul, et les autres n'avaient pas évolué dans le même sens.
« Ah, et il voue un culte démesuré à la confiture de fraises. »
Silence éloquent. La tension retombée. La voix moqueuse de Raito, tranchante.
« Son complexe d'infériorité aurait son origine là-dedans, lui n'aimant pas l'intégralité des aliments sucrés que compte la planète ?
- Théorie fumeuse, pour le moins.
- Les complexes ont des racines, si on trouve les siennes, on saura où frapper pour lui faire faire des erreurs.
- Tu veux le blesser. C'est bas. Très Kira. »
Utiliser les phobies sociales pour heurter, exploiter les indices laissés par le comportement et…La fois où Aizawa m'avait empoigné, il n'avait pas hésité à profiter de la faille, jouant de mon malaise avec les contacts humains.
Et hier, alors que… oh, shit…
« Tu l'as cassé, je te dis.
- Tais-toi, Matsuda. Je lui ai juste cogné la mâchoire, ce n'est pas la première fois.
- Il ne bouge plus du tout, ça se trouve tu lui as éclaté le cerveau à travers le crâne. »
Bêtise absolue. Comment pouvait-il être une telle buse en anatomie ? Impossible de ne pas répondre. « Ne racontez pas n'importe quoi, si mon cerveau était touché, je serais mort. »
Les visages autour de moi étaient circonspects. Ah. J'avais peut-être encore une fois eu une légère absence, dont la raison était à nouveau d'un flou absolu. Frustrant.
Un fantôme de sourire goguenard flottait sur les lèvres de Raito. Ce sale petit emmerdeur avait-il trouvé le moyen de me faire manger des brocolis, ce qui m'aurait rendu malade ? Ou des choux-fleurs. La seule idée de cet acte de trahison me fit me lever de mon siège aussi vite que possible, courant vers les toilettes les plus proches pour soulager mon malheureux estomac.
De l'autre côté de la porte entrebâillée, sa voix, horripilante de suffisance. « Je ne sais pas trop comment je dois le prendre, si ma seule vue te fait cet effet-là. »
Enfoiré de profiteur.
« Tu prends ton pied, à me savoir malade, mais épargne-moi tes remarques, tu seras mignon. »
L'attentat au siège de la chaîne de télévision avait fait une vingtaine de morts. Impossible de savoir si Kira en était à l'origine, l'avait commandité, ou si ses fanatiques partisans avaient trouvé judicieux d'offrir cette publicité aux journalistes. Au moins, là, j'avais la certitude absolue que Raito ne pouvait plus être Kira.
« Il est con. »
Effet secondaire ; l'acte ne ressemblait pas du tout non plus à Beyond. Une bombe, ce n'était pas une énigme. Je n'avais rien à résoudre, tout était limpide. « Ce que je vais vous dire n'appelle pas de remarques. Ça n'était pas une idée de Beyond Birthday. » Évidemment personne ne prit en compte ma première phrase, tentatives d'argumentaires pour me faire changer d'avis. En vain, personne ne pouvait me faire plier.
« Et toi, Raito, tu es d'accord ? » Mogi, voie de la sagesse. Les murmures se turent, laissant parler le petit ex-dieu autoproclamé, brillant face au parterre de ses fidèles.
« L'affaire des meurtres en série de Los Angeles ne colle pas avec cet attentat. Pourtant, le but devrait être le même. » Regards croisés, pensées synchronisées. Mes doigts caressaient distraitement les palets bretons disséminés dans l'assiette, cherchant ma prochaine victime. « Il voulait offrir une enquête jamais résoluble. Sans lien entre les victimes, sans mobile, sans rien qui rentre dans les cadres. Il… admire L, s'il veut lui ressembler alors il se doit d'être insaisissable. Cet attentat est trop lisible. Trop… »
Légère hésitation. Je terminai sa phrase, comblant le vide. « Sérieux. Le problème, c'est que ce n'est pas un jeu. Et pour mon cher Beyond, tout est un jeu, ses victimes ne sont même pas des pions. Il ne peut pas s'être senti menacé par des journalistes et avoir voulu leur mort.
- Les criminels…
- Ne sont pas Beyond Birthday, monsieur Yagami. »
Il ne pourrait jamais comprendre son comportement. Moi, je le pouvais. Parce qu'il me ressemblait. Raito le pouvait, parce qu'il me connaissait.
Select your player : Yagami Sôichirô. Round one.
« Il faut libérer mon fils, c'est une occasion spéciale. Il faut qu'il y assiste, c'est non négociable.
- Il faut, il faut… la seule chose qu'il faille, monsieur Yagami, c'est mourir.
- Ryuzaki, sa cousine se marie, c'est un événement important pour la famille, tout le monde y sera. Ne peux-tu pas accepter une sortie pour une fois ?
- J'ai déjà accepté une sortie, et on me l'a reprochée pendant des jours. »
Moue renfrognée. « C'est différent. C'est la famille.
- Magnifique. Mais ça pourrait tout aussi bien être le baptême de plongée du labrador de votre grand-mère. La réponse est non. »
K.O. Perfect victory.
Il partit prendre son repas hors de ma vue. La salle à manger, lieu banni de ma vue.
« C'est comme ça que tu motives les troupes ?
- Je viens de t'éviter une ennuyeuse cérémonie peuplée de gens barbants et envahie d'enfants insupportables. Tu devrais me dire merci.
- Compte là-dessus. Je n'imagine même pas l'ambiance qu'il doit y avoir à la maison.
- Justement, tu n'es plus contraint d'y aller. Merci qui ?
- Tais-toi. Je travaille. »
Coup d'œil rapide. En plus c'était vrai. Bourreau de travail. « Tu devrais faire une pause, tu vas t'esquinter les yeux.
- Et ?
- Rien, ce serait dommage. »
Il tourna la tête, interrompit la course de ses doigts sur les touches de plastique. Un sourcil levé, un sourire en coin. « Tu te rappelles, maintenant ?
- Me rappeler. »
Éclat malicieux, un peu dangereux. What the fu…
Round 2.
« C'est mon fils, il est mineur, et je décide qu'il rentre à la maison.
- C'est mon suspect, il est enchaîné à moi, j'ai décidé qu'il restait.
- Cette possessivité est tout bonnement inacceptable et révoltante !
- Je ne vous le fais pas dire. »
La crise de colère n'était pas loin, le désamorçage nécessaire. Fatigué, sans motivation pour rembarrer une énième fois un père hargneux, un sms m'échappa. Dans la minute, une Wedy toujours aussi féline et élégante s'invita dans la pièce, adossée à mon fauteuil. Technique de lâche, je l'admettais sans honte. Yagami ne criait plus, et c'était le principal. Comme mus par leur instinct bestial, les autres policiers se rapprochèrent, travaillant sans aucun doute mieux en ayant quelque chose de joli à regarder.
Sourire complice avec la voleuse. Alliée inaltérable, d'une utilité sans faille. Presque une amie. Contrairement à l'autre homme, à l'autre bout de la chaîne, qui s'amusait à compter les points dans la guerre opposant la volonté de son père à la mienne. Bras de fer dramatique, que je gagnais cette fois en jouant de la plus fourbe des tricheries.
La petite caméra dissimulée dans mes appartements n'avait toujours pas été trouvée. Bien cachée sous un monceau de boîtes de gâteaux, d'emballages défaits, d'un panda en peluche et de rapports d'analyses scientifiques, elle était indécelable. Et je savais en l'installant que jamais Raito n'irait fouiller dans mon « dantesque foutoir ».
Sa seule utilité, braquée sur la porte de la salle de bains, était de permettre à Watari de m'appeler au meilleur moment. Pas toujours pour les bonnes questions.
« L, tu sais que je t'aime, et que je ne te laisserai jamais, quoi qu'il advienne.
- Tu as décidé d'aller élever des esturgeons en Tanzanie ?
- Es-tu gay ? »
Le bruit de la douche, seul audible depuis que ma respiration avait cessé de fonctionner. Passage en revue de mes actes récents. Pourtant, rien ne ressortait. Rien n'avait changé. « Je ne vois pas ce qui peut te conduire à cette conclusion.
- C'est précisément pour ça que je te la soumets. Ton comportement est ambigu, et tu réagis comme si tu avais été traumatisé. Je veux savoir ce qui s'est passé.
- Tu es aussi chiant que Yagami père, tu sais ? »
Un rire chaleureux, comme ressorti d'un souvenir d'enfance, au parfum de tisane menthe et réglisse.
« Et toi, pire que quand tu étais vraiment en âge de faire des caprices. Alors fais attention, ne te fais pas de mal. Tu n'es pas gay ?
- Définitivement non. »
Je raccrochai. Si les femmes dans leur ensemble me révulsaient, les hommes ne valaient guère mieux. Et puis, sans que j'y trouve un quelconque intérêt sexuel, certaines femmes étaient quand même belles. Naomi et son air de biche traquée, vive mais trop docile. Wedy, la féline chasseresse au caressant charme envoûtant. Quand elle se taisait, Misa savait avoir un côté mignon.
Au contraire, mon regard ne s'attardait jamais sur Aiber, pourtant parmi ce qui se faisait de mieux en la matière.
Raito sortit de la salle d'eau, sobrement habillé d'une chemise et d'un pantalon en soie fluides, gris.
Je laissai mes yeux s'attarder, évaluant. Dans l'hypothèse où je serais gay, aurais-je été attiré par ce corps, là ? Jambes longues et fines, corps élancé, à la peau doucement hâlée, par ces mains agiles et ses doigts bien entretenus. Visage sans défaut, yeux inquisiteurs, ses cheveux châtains un peu trop longs ?
Bien sûr.
Que non.
Et voilà, fin du chapitre, pauvre L tellement torturé xd
On vous aura fait légèrement attendre et en plus c'est un faux départ en quelque sorte...ou presque
* rire diabolique*
A dans deux semaines, mardi, pour la suite !
