Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages et l'univers ne nous appartiennent pas malgré un chantage à base d'expédition par la poste de pages de Death Note et de trognons de pommes cloués selon un rituel vaudou. Nous ne touchons bien entendu aucune compensation financière pour la publication de ce texte, là encore le chantage n'ayant pas suffi ^^ ( On nous a mentiiii x) )
Rating : M pour certains chapitres, bien que ce ne soit pas encore justifié.
Merci à celles (et ceux ?) qui se donnent la peine de laisser une review :D
Lilyanna
Bon courage pour ton boulot à la fac, c'est la période chiante en ce moment :)
Désolée de briser tes rêves mais Misa va devenir encore plus imbuvable qu'avant (si si c'est possible !) et l'ambiance va en prendre un coup.
Pour le baiser, oui Raito n'a pas du tout trouvé ça désagréable en vrai, et non il n'est pas prêt de l'admettre xd Le souvenir mis en quarantaine dans le cerveau de L ? Ma chère, cette métaphore est parfaite :3 Et pour continuer dans la ...parfaititude, je suis tout à fait d'accord avec ton analyse de la relation L/Raito ;) Au départ l' « incident Futi » n'était pas prévu contrairement à ce baiser-là, mais oui pauvre L, il se fait sévèrement attaquer xd Le vrai départ de la relation est initiée par cette attaque surprise donc ça va démarrer gentiment ^^
Merci beaucoup pour ton commentaire !
Chapitre 19
Coup de griffes
Le déroulement de l'attentat tournait en boucle sur toutes les chaînes depuis des heures, la majorité des programmes interrompus pour laisser place aux citoyens choqués, aux riverains, aux journalistes. Les noms des vingt victimes venaient d'être communiqués aux médias, aussitôt relayés. Journalistes pour la plupart mais aussi personnels de la régie, personnels de sécurité et un journaliste d'une chaîne concurrente présent ce jour-là par malchance.
Matsuda éteignit le poste sur un énième flash info. L'image de la journaliste coupée, le bandeau rouge qui mordait son buste « Attentat à la bombe au siège de la chaîne **** » devenu noir.
Mon père ouvrit la bouche, arrêté par la main de Ryuzaki, levée. « Je sais ce que vous allez dire, et encore une fois, ça ne prouve rien.
- Mais l'homme de l'autre jour est cité dans la liste des victimes, celui qui clamait haut et fort des théories sur les alias et le ralliement impossible de L à Kira. Je l'avais dit, s'il meurt, alors Kira est Beyond.
- Monsieur Yagami, il est mort, oui. Mais ça ne change strictement rien à ce que Beyond ferait et ne ferait pas. Peut-être des fanatiques ou un criminel lambda mais lui n'est certainement pas derrière ça et je ne compte pas revenir là-dessus. »
Mon père croisa les bras, front plissé en signe de réflexion. « Et… si Kira et Beyond s'étaient associés ? Dans ce cas, l'attentat serait signé Kira. »
Je devançai L d'un quart de seconde. « Il me semble que quelqu'un comme lui ne s'associe pas, ou seulement s'il peut en tirer un bénéfice substantiel. » Comme L à l'heure actuelle, d'une certaine manière. Jusqu'où allait la ressemblance ?
« Et la contrainte ? »
L se riva sur Mogi. « Personne ne peut le contraindre à faire quoi que ce soit.
- Peut-être en temps normal, mais la mort à partir d'un nom ou d'un visage est le pire - ou le meilleur – moyen de contraindre quelqu'un.
- Peu importe le moyen, Beyond ne pliera pas. Pour le moment le plus logique serait Beyond = Kira, et le ou les poseurs de bombe ne viennent pas de Beyond. Il n'y a pas énigme dans le fait d'exploser une bombe dans un bâtiment en tuant vingt personnes au lieu d'une seule. Aucune subtilité. »
J'ajoutai un point, évident comme les marronniers télévisés mais qui savait quel miracle pouvait éclore par pur accident entre deux neurones rescapés d'une guerre atomique d'imbécillité nourrie à la sitcom et aux magazines people. Sur un malentendu bla bla bla. « Même si Beyond n'est pas Kira, ça ne ressemble pas non plus à Kira. Pourquoi vingt personnes avec une bombe alors que Kira a les moyens de tuer directement la personne visée par crise cardiaque ? Plus propre, plus centré, plus rapide, et la certitude de ne pas louper sa cible. Et le profil des victimes - »
Je m'interrompis, écoutant distraitement la réplique de Sôichirô projetée en arrière fond sonore « Ryuzaki l'a dit hier, c'est éventuellement un moyen pour ce Kira que nous ne connaissons pas de détourner l'attention, de nous induire en erreur. » Une idée expliquerait bien la bombe. Ce Kira avait l'air bien moins intelligent que le premier, mais il pourrait être l'auteur de l'attentat, à une seule condition.
La petite réunion se termina sans éclosion miraculeusement intellectuelle, et la réplique finale de Matsuda ne fit qu'abaisser le niveau moyen dans des abîmes de vacuité et de vindicatisme fangeux. « T'façon je l'avais dit hier, ce journaliste aurait mieux fait de la fermer. »
Ton tranchant. « Alors vous devriez appliquer vos propres conseils. » L n'avait pas plus goûté le commentaire que moi. « Allez donc me chercher du pain d'épices avec Mogi, et n'oubliez surtout pas de la fermer, on ne sait jamais quel genre de malade traîne dans les rues. »
Le premier ordinateur à proximité atterrit sur mes genoux, mes mains à pleine vitesse sur les touches. L se pencha, traits aiguisés, aucune question audible, lisible. J'accédais juste au site web de la chaîne quand l'ordinateur me fut brusquement dérobé. Dépité je m'apprêtais à engueuler L, ce n'était pas lui.
« Il faut qu'on parle du mariage de ta cousine. » Mes yeux suivirent le pc qui s'éloignait, injustement subtilisé pour une cause sans intérêt. « Tu dois y assister, ce n'est pas négociable.
- Ce n'est pas comme si je le pouvais, négociable ou non. » Le détective réussit à rapatrier l'ordinateur devant son nez. Tsss, il ne me le donnerait pas, évidemment.
« Tu en as envie ou moins ?
- Bien sûr. » Que non. « Et si je n'assiste pas à cet événement, je serais le punching-ball préféré de ma chère et tendre cousine pendant les dix années à venir.
- Motivation très compréhensible. Je ne donnerais pas cher de ta peau. » Léger rire. « Si tu plaidais avec moi, je suis sûr que Ryuzaki finirait par entendre raison. »
La danse du clavier un instant suspendue. « Raison ou pas, je vous entends parfaitement bien, Monsieur Yagami. C'est toujours non. » Une voix coupa court, provenance directe des hauts-parleurs. « Allons c'est évident, Kira n'est plus le même, sans doute plus la même personne.
- Pourquoi tenir ce genre de propos, Ishi ? Quelles preuves avez-vous ? » Ishi Araki. Le journaliste assassiné. L pivota l'écran, la vidéo d'une interview date et heure affichées : émission débat entre plusieurs journalistes.
Une ride se creusa sur le front d'Ishi. « Il suffit d'écouter, mais avez-vous le courage suffisant ? Tout le monde a peur, et nous avons raison d'avoir peur, mais indéniablement les cibles ont changé, l'idéal défendu des premiers mois n'est plus d'actualité.
- Vraiment ? Pourtant des criminels meurent.
- Plus uniquement des criminels. Kira n'a pas de visage, ce n'est qu'un nom. N'importe qui peut être derrière un nom et je pense que quelqu'un se cache derrière Kira, derrière le Kira initial.
- Vous pensez ? Avez-vous de quoi appuyer votre hypothèse ?
- Certains profils de victimes ne collent plus.
- N'avez-vous que des suppositions ? Kira pourrait tout aussi bien avoir fait évoluer son point de vue. Cette évolution était peut-être même prévue et orchestrée depuis le début.
- Peut-être. » Scepticisme mal dissimulé, il joua avec un vieux stylo, imperturbable face à ses confrères d'opinion contraire, calquée sur « une évolution prévue et orchestrée » du comportement de Kira.
« Ce journaliste n'était vraiment pas bête. » L changea de page. « Avant même la dernière cassette de Kira, il avait deviné l'essentiel.
- Hum. Et toi quand as-tu deviné ? » Je désignai l'écran, mécontent. S'il avait déjà eu cette idée, pourquoi n'avait-il pas cherché avant ?
« Que de reproches dans une question si laconique. » Ton railleur. « En même temps que toi. Je ne suis pas tordu au point de te laisser trouver une idée pour le simple plaisir de fanfaronner en te faisant savoir que je l'ai déjà eue bien avant.
- Oh que si, tu l'es.
- N'importe quoi. Il me semble que les mots déclencheurs étaient : « Pourquoi vingt personnes avec une bombe alors que Kira a les moyens de tuer directement la personne visée par crise cardiaque. Plus propre, plus centré, plus rapide, et la certitude de ne pas louper sa cible. »
Exactement.
Matsuda débarqua avant que nous puissions pousser la recherche, pain d'épices sous le bras. Largage sur une table en bougonnant. « Au moins quand il joue au merlan frit, il donne pas d'ordres et il est presque sympa. » Sortie de la pièce en coup de vent. Ryuzaki haussa une épaule, attitude peu concernée démentie par le code tapé sur le clavier. Je pensais qu'il avait regardé l'enregistrement des caméras de surveillance bien avant. Peut-être l'avait-il déjà fait et le choc revenait tellement qu'il en oubliait tout au fur et à mesure ?
Un poisson rouge dans son bocal, triste destin. Un sourire s'étira : j'avais réduit L à l'état d'huître éclopée, Kira devrait m'engager en stratégies d'attaque.
Les enregistrements caméras nous suivaient dans l'ascenseur, hérissant l'agacement à la redite de cet amoncellement de syllogismes. L tombé aussi bas dans le non-sens, navrant. Il se pavanait, fier de lui-même et de sa petite trouvaille à l'écœurement. La colère sur mon visage quand le sien n'était qu'auto suffisance. Désespérante envie de l'étrangler, même alors qu'il n'était que pixels sur un écran. Succession de couloirs. Malgré la distance des objectifs, mon humeur irradiait l'image et le flot d'imbécillités ne tarissait pas de sa bouche. L voyait l'effet de chacun de ses mots et le voyait avec plaisir. Je me vis ouvrir la porte de la chambre, L me suivre.
J'attendis le plan suivant, expectative purement perverse de revoir la scène. Après ça, il ne pourrait plus se dérober, plus maintenant. Forcé d'admettre ses propos insultants pour ce qu'ils étaient, forcé de reconnaître son erreur. Cœur battant, prêt à la victoire, la porte se ferma.
Rectangle noir pointillé de blanc. Caméras mises hors service.
Putain. Je me tournai vers L, terriblement contrarié, ne rencontrai qu'un regard vide, paralytique, encore. Au moins j'avais tout le loisir mental de coller sa tête sur un pieu. Deux heures plus tard, une aiguille piqua son regard insipide, l'intelligence poinçonna le terne à l'éclatement. Retour de l'intensité noire.
« Pourquoi avoir éteint les caméras de la chambre ?
- Il me faut une raison ?
- Précisément ce jour-là ?
- Je n'ai de compte à rendre à personne, surtout en ce qui concerne la surveillance de mon principal suspect. Monseigneur est vexé ? »
Reniflement dédaigneux. « Plutôt impatient. Tu ne pourras pas te planquer derrière ce pseudo SSPT ridicule indéfiniment, et je veux assister au spectacle. » La suffisance sur un coin de sourire, je ne voulais louper ça pour rien au monde.
Mon père fit son entrée au salon, visiblement déterminé, le pas conquérant. « Ta mère va t'appeler dans quelques secondes à la webcam. »
« Bonjour Raito. – soupir maternel – Tu me manques tellement. » Passé le cortège des « comment vas-tu ? », Sachiko passa à l'offensive, s'attirant un regard surpris de Ryuzaki, hors champ.
« Tu pourrais nous donner une explication ? Tu n'appelles quasiment jamais, tu ne viens plus nous voir et maintenant tu décommandes une invitation donnée depuis presque un an, de ta propre cousine ? Il se passe quelque chose dont tu ne veux pas parler ? Oh je suis vraiment triste que tu ne puisses plus venir souvent, je sais que tu n'as pas le choix – au vu de l'excuse servie pour justifier mon absence, en effet – mais tu sais, je ne demande pas grand chose. Juste d'avoir de tes nouvelles de temps en temps, ça me rendrait déjà si heureuse. » Larmichette débordée des cils.
« Ta sœur aussi, tu n'as pas idée de combien tu lui manques. La maison paraît vide, mais ça je peux m'en accommoder. Même si ça me brise le cœur chaque fois que je vais dans ta chambre alors que tu n'y es pas, que je t'imagine descendre les escaliers et qu'il n'y a que le silence, et c'est idiot mais j'ai la sensation de pouvoir te croiser dans la maison, juste en poussant une porte. Et quand je pousse toutes les portes, je me rappelle que tu n'es plus là. Chaque fois que je lis un article et que je sais qu'il t'aurait plu, je ne peux m'empêcher de t'appeler. » Des larmes dévalaient ses joues, un mouchoir serrée dans sa main. À croire que j'étais mort et enterré. « Tu vas encore me prendre pour une idiote je sais bien, mais tous les jours je mets ton assiette à table, parfois je commence à préparer ton petit déjeuner avant de me souvenir. Et Sayu qui entre dans ta chambre en claironnant une question ou un commentaire dont elle serait ravie de te faire part, je l'entends qui babole, babole – tu connais ta sœur, et puis d'un coup, plus rien et j'entends sa porte qui claque. »
Elle se moucha.
« Mais nous ce n'est pas grave, tu sais. Mais ta cousine, elle, elle se marie. Ça n'arrive qu'une seule fois dans une vie. Ou ce n'est censé arriver qu'une fois. Combien t'a-t-elle dit et répété que tu devais absolument être là ? Que si tu ne venais pas, autant annuler tout de suite ? Alors s'il te plaît – reniflements – elle y tient tellement. Mais tu la connais, elle n'osera jamais te faire le moindre reproche, sauf qu'elle n'en pensera pas moins et je refuse que la nouvelle génération se fasse la guerre ou soit en froid. Mon chéri, tu sais combien elle tient à ce que tout le monde soit présent, la famille pour elle, c'est tout. Et toi tu… tu brises la tradition ! Et tu lui briseras le cœur ! Le jour de son mariage c'est… c'est – son mouchoir voleta élégamment au coin de ses yeux – Je t'en prie, explique-moi en détails pour quelle raison tu ne pourras pas assister au mariage de ta cousine préférée, ce moment unique et précieux pour toutes les familles ? Tu te rends compte, tu ne seras même pas sur les photos, et tu ne seras sans doute sur aucune photo avant longtemps.
Tu savais depuis plus de dix mois que ce mariage aurait lieu après demain, tu aurais largement pu te préparer à venir, décommander tes autres obligations. Les mariages japonais sont tellement onéreux. » Ma mère jeta un regard à gauche. « Ta sœur voudrait te dire un petit mot. »
Sayu inclina l'écran d'un centimètre. Les yeux plissés, foudroyants. « Si tu viens pas, j'te brise les genoux. » Elle tourna la tête, partit, revint une seconde, l'index menaçant. « Mieux, je demanderai à Kensei et Jiyû de le faire pour moi. » Ses yeux s'étrécirent une seconde et elle s'éclipsa pour de bon. Ma mère reprit la parole, le visage dur. « Maintenant que j'y pense, Hitomi nous a laissé un petit message pour toi. »
Message vidéo. Hitomi Kimura. Une longue tresse rejetée sur l'épaule, le sourire immense. « Salut p'tit cousin, alors comme ça on boycotte mon mariage ? Si tu confirmes pas ta venue, j'envoie Kensei et Jiyû te péter les genoux. Vu ? » Voix basse « Et tu sais que je ne plaisante pas. » Le sourire s'élargit.
Fin du message.
« Bref, je ne confirmerai pas à Hitomi à ta place et en direct que tu ne seras pas présent le plus beau jour de sa vie. Et j'attends des explications précises, ton père a été très vague sur le sujet quand il est venu manger tout à l'heure. J'espère que tu as une bonne excuse. »
Circonspect, Ryuzaki siffla entre ses dents sitôt la communication coupée. « Charmant. C'est une tradition familiale de vouloir « briser des genoux » ? Je ne pensais pas ta mère aussi…
- Actrice ? Adepte du chantage affectif ? »
Sôichirô s'empressa de défendre sa chère épouse. « Toutes les mères le sont en certaines circonstances. Elle ne le fait pas souvent, mais je dois reconnaître qu'elle a mis le paquet cette fois.
- Et bien sûr tu n'as rien à voir avec ça, papa ?
- Moi ? Pas du tout, je ne voudrais pas que tu sois banni des relations de ta fragile et délicate cousine. » Micro expression triomphante, le manipulateur se révélait. « Alors, Ryuzaki ? Mon fils est-il enfin autorisé à faire son devoir familial ?
- Toujours pas non. Réessayez plus tard.
- Tu voudrais donc qu'il soit exilé de sa propre famille juste pour une stupide histoire de menottes ?
- Qu'est-ce que vous voulez que ça me fasse. Je suis enquêteur, je me bats pour la justice, pas pour sauvegarder les relations de bonne entente entre les membres du clan Yagami. »
Digne dans l'autorité bafouée, mon père se leva. « Je n'ai pas dit mon dernier mot. Il assistera à cette cérémonie, un point c'est tout. » Sans attendre la réponse, fatalement négative, il vida les lieux, drapé de sa dignité à la raideur toute nippone.
Le détective attrapa une assiette de mignardises, sélectionna une tarte au citron. « De toute façon tu ne peux pas sérieusement avoir envie d'aller faire mumuse à un mariage, n'est-ce pas ? » Silence éloquent, mis à profit dans le choix d'un rocher pistache. « Hum. D'ailleurs, très intéressant ce passage de l'affectif à la menace physique… des ancêtres yakuzas ?
- Ryuzaki ? La ferme.
- Ce serait dommage, j'ai fait quelques recherches pendant ton interminable interrogatoire. Toutes les données de l'ordinateur personnel d'Ishi, le journaliste, et de celui de son bureau sont entièrement détruites, ou effacées de façon permanente. Impossible de récupérer quoi que ce soit et son bureau au siège de la chaîne a été vidé, aucune trace écrite. »
Soupçons confirmés.
Mes baguettes pêchèrent un morceau de naruto en perdition dans le bouillon miso, juste entamé. « Le poseur de bombe est Kira, sans aucun doute.
- Toi et Ryuzaki disiez l'inverse ce matin.
- Nouvel élément, Matsuda. Il se trouve que toutes les données du journaliste, papiers et informatiques, se sont volatilisées depuis l'explosion. La bombe n'était qu'un prétexte pour détourner l'attention. » L ne participait pas ? Coup de coude. « Ryuzaki ? » Je coulai un regard à gauche, soupçonneux. Gagné. Il tenait sa cuillère en l'air, garnie de charlotte aux fraises, rivé sur le monticule crémeux. Le contenu finit par s'échapper de l'enceinte métallique et s'écrasa sur le sol accompagné d'un bruit spongieux. L, lentement, baissa le nez, lentement, s'orienta vers la flaque; brutalement fixe.
Matsuda ricana, s'attirant le regard ombrageux de Sôichirô « Raito sait forcément ce qu'il a, franchement, c'est obligé. Ça se trouve c'est la faute du fiston si Ryuzaki fait n'importe quoi. Qui sait ce qu'il a subi.
- Ne redites jamais ça, et passez-moi la carafe d'eau. »
Prenant garde à ne toucher que son t-shirt, je dirigeais mon zombie dans le bâtiment jusqu'à la salle de bains la plus proche. Pour une fois qu'il ne la ramenait pas, autant en profiter. Il était d'une parfaite docilité, pour peu que les déplacements soient lents sans excéder la complexité d'un pas après l'autre. Je le guidais en douceur, une chaise sous le bras. Il ne broncha pas à la vue de la salle de bains, ne broncha pas plus au crissement du battant, coincé sur la chaîne. La chaise apportée à cet effet bloqua la poignée de l'extérieur et je m'assis, dos à la porte. Attente de son retour à la conscience.
Une série de chocs contre mes vertèbres, un timbre hésita entre morgue et horreur. « Yagami-kun, je suis enfermé dans une salle de bains ? » Un iris se colla dans l'interstice.
- C'est fascinant de perspicacité. En tant que génial-super-méga-détective-petit-poney-fantastiquico-magique tu devrais avoir une petite idée de la raison ? » Nonchalamment, je lui présentai mon dos, comme abandon signé à son triste sort.
« Tu profites de mes… absences passagères. » Reproche, le poids de ses yeux sur ma nuque.
- Une erreur de ne pas en profiter.
- Très Kira.
- Kira ou pas, tu ne sortiras pas de cette pièce avant d'avoir pris une douche. »
La poignée s'agita furieusement, en vain. « Laisse-moi sortir.
- Tu connais la condition. » Le silence s'allongea, s'épaissit. « Tu penses que bouder comme un gamin privé de son tour de manège à Disney Land te fera sortir plus vite ? Tu veux un ballon Mickey pour te consoler ? Un costume de Daisy ?» Un bruit d'eau filtra par la porte un moment, s'arrêta.
« Terminé. »
J'écartai la porte de quelques centimètres avec toute la suspicion du monde. Il ne s'était pas douché une seconde. « Sans blague. Tes cheveux sont secs. » Claquement sur la chaîne.
- La serviette est mouillée.
- Dis plutôt qu'elle a atterri sous le pommeau de douche, menteur. »
Il se renfrogna. « Je refuse de me doucher sous la contrainte. C'est anti-constitutionnel, de la torture et de la séquestration. »
Un rire léger dans ma gorge. « Je t'ai pourtant prévenu. Pas de douche, pas de sortie. Sauf si tu préfères le karcher ?
- Non assistance à personne en état de grande détresse émotionnelle ? Maltraitance et cruauté ? La liste de tes crimes s'allonge, elle n'en avait pas besoin.
- Prends-t-en à ta petite personne, tu t'es mis dans cette situation tout seul ; et ce n'est pas la première fois. »
Mon commissaire de père arbora son expression la plus grave. « J'ai un ultimatum à soumettre. »
La lassitude en dichotomie, à peine arquée sur les traits pâles, à peine voilée pour l'oreille. « Encore cette histoire de mariage ? Ma patience est à bout, Monsieur Yagami, je vais devoir le répéter combien de fois ? C'est non.
- Vraiment ? Pourtant mon fils est mineur, et à ce titre, je suis légalement à même de décider à sa place.
- En effet, mais son jeune âge – sale emmerdeur – ne le soustrait pas à la justice. Les enfants n'échappent pas à leurs crimes parce qu'ils ne sont que des gamins. » Et pourquoi pas « mouflets » tant qu'il y était ? « Il est mon suspect, je décide de ce qu'il peut faire ou non. »
Sôichirô leva les paumes, reddition étonnante. « Je ne conteste pas. Mais, je te rappelle qu'il est mineur.
- Vous venez de le dire, il y a cinq secondes. Si le parent est déclaré en état d'incapacité mentale, l'autorité décisionnaire lui est retirée de fait.
- Je ne perds pas la tête mais merci de t'en inquiéter. Bref, Raito étant-
- Mineur. Oui. »
L'agacement de Ryuzaki contre le calme olympien d'un conciliant « Oui, mineur. » Le sourire amical n'ajoutait rien de bon. « Je décide qu'il ne participera plus à l'enquête de quelque manière que ce soit, par le biais de tout moyen de communication, sans restriction sur les dits moyens. »
Les yeux du détective, élargis d'un silence. « Il reste mon suspect.
- Bien entendu, mais il ne t'aidera plus à l'avenir, sauf s'il va à ce mariage. Et comme tu as reconnu toi-même qu'il ne pouvait pas être l'auteur de cet attentat, tu peux bien lui accorder six heures de liberté. Il sera sous ma surveillance et la salle de la réception est truffée de caméras qu'il te suffira de pirater. »
L poussa la table d'un pied, un banoffee dans une assiette comme combustible à neurones. Le tintement de la cuillère contre la porcelaine martela sa pause réflexive et la dernière miette du gâteau anglais avait disparu quand il rendit sa décision. « En mesure complémentaire, je veux qu'il porte un micro et une mini caméra. Cérémonie et réception, j'imagine ? »
Cette fois, mes yeux, écarquillés en silence.
« On peut te parler, mais tu peux pas vraiment répondre… et voilà, finito » Misa gazouilla un moment, ravie d'avoir pu installer le matériel de surveillance elle-même, caché dans mon col. Elle lissa la veste de costume une seconde avant de s'écarter, les yeux brillants. Les pensées agitées dans sa petite tête étalées en majuscules clignotantes, une écœurante rêverie guimauve de kimono ou robe de mariée, pièce montée et lune de miel. Un soupir taquina ses lèvres roses. « J'aurais tellement a-do-ré venir, mais bon un mariage est un mariage, quand on est pas invité on vient pas ! C'est la décence de base, héhé Ryuzaki te collera pas non plus aux basques. Si je viens pas, lui non plus, et puis c'est tout. Traitement de faveur pour personne.
- Je ne crois pas qu'il en ait la moindre envie de toute façon. » J'allumai l'oreillette.
« Il sait pas ce qu'il rate, les mariages c'est troop romantique. » Re-soupir « Dommage… mais au moins je pourrai te surveiller, mon Raito d'amour… j'veux dire, surveiller qu'aucune pétasse ne t'agresse. D'ailleurs Ryuzaki, je voudrais parler au micro, ok ? »
Elle agita les doigts devant une expression étale, des iris inertes en duo. « Allô ? »
Les rues claires derrière la fenêtre, la voiture emplie de mutisme. L allait regretter d'avoir accepté ma présence à ce foutu mariage. C'était sa faute, parce que c'était lui qui me poussait, parce qu'il savait que je ne reculerais pas. Et s'il en doutait, il était fixé désormais.
Comme la dernière fois, sa faute. Inutile de revenir sur l'enchaînement de mes actions, induites par l'enchaînement de ses inepties. La seule réponse au syllogisme est le syllogisme. Inutile de revenir sur le baiser, cantonné dans un coin de souvenirs, bientôt compacté comme indésirable. Incinéré. Détruit. Non avenu. Moment parasite et futile.
Les amnésies de L, très amusantes au début étaient plus que contrariantes. Une chose n'était pas à anéantir dans cette affaire, comme le reste devait l'être et le serait. Une minuscule image, un quart de seconde totalement frustrant. L'expression la plus vivante que je lui avais vu, un regard délicieux d'effarement absolu.
Cet enquiquineur jusqu'au boutiste me privait du point d'orgue. L'effarement je le voulais étalé, immense sur son visage. Ses propos ravalés, tous.
Mes actes avaient été illogiques ? Le raisonnement par l'absurde, excellente défense. La preuve, il n'avait pas renouvelé ne serait-ce qu'une fois ses accusations grotesques. Il bouffait déjà ses mots diffamatoires jusqu'au dernier, bien mieux que prévu et je n'en avait pas terminé. C'était Ryuzaki, encore, qui m'en donnait l'opportunité, la corde pour se faire pendre. Il détestait les contacts physiques, bien pratique pour le traumatiser avec ce que j'avais eu en tête, mais des amnésies à répétition ? Le jeu marchait tellement bien et il pensait sérieusement que je n'allais pas en profiter ? Surtout après m'avoir relégué à un stupide mariage interminable et criminel d'ennui. Un peu de divertissement en ce monde.
Mon père se racla la gorge. « Tu es bien silencieux.
- En fait, je savourais de ne plus être limité par un emmerdeur. » Grésillement. « Tu sais que le micro est branché, l'emmerdeur t'entend. » Demi sourire, reflet filant sur la vitre.
La cérémonie shinto passa, car il fallait bien qu'elle passe, enfin. Savant mélange de kimonos, robes du soir et costumes. Déplaisante de chronomètre – je savais exactement pour combien de temps le supplice allait durer – et de salutations familiales discrètes. Hitomi, corsetée dans l'horrible coiffe traditionnelle tendance ovni débarqué pour Pâques, m'adressa un sourire suintant de menace, traduction littérale : tes genoux l'ont échappé belle, mon petit pote. Et on la disait douce et délicate… Elle tenait par moment plutôt du camionneur ou du yakuza que de la gentille cousine.
Tout ce petit monde se dirigea ensuite au lieu de réception, une salle gigantesque décorée de blanc et argent – original. Décoration de princesse écrasante et luxueuse en provenance direct des poches des parents de la mariée. Merci maman, merci papa. Éviter les sculptures en cristal en échappant à quelques connaissances familiales serait le sport du soir. Misa poussait tellement de soupirs émerveillés que pour un peu j'aurais réduit l'oreillette en petits débris sous mon talon. Les chandeliers sont magnifiques, j'adore les chaises avec les rubans en satin, et les piliers à paillettes argentées, mon rêve. Des lys et des roses ? Sooo chic… Et ces tentures en soie, trop belles ! Les retrouvailles et découvertes des membres de la famille, amis et collèges de travail, anciens et nouveaux étaient bien plus bruyantes et énergiques.
Je réussi à échapper aux griffes d'une grand-mère côté paternel qui s'obstinait à m'appeler « poussin », « mon lapin », « et comme va mon titou depuis la dernière fois ? » Si Matsuda s'étranglait littéralement de rire à mon oreille, « doudou » le mena au bord de l'asphyxie. Au bord. Dommage. À mon retour je lui dirais qu'elle avait simplement oublié mon prénom, oubli coïnciant à peu près avec le jour de ma naissance.
La recherche de la table qui m'était attribuée prit des allures de quête du Graal, le genre périlleux et sans fin où l'habilité dans le sourire poli et la fuite en avant étaient de mise pour tromper le trépas. Je me débrouillais excellemment bien, et si le tableau approchait la perfection, un détail clochait. La manière dont je bougeais clochait, une impression tenace de porter encore la chaîne, fantôme baladé à bout de poignet. La tentation, plusieurs fois, de me retourner pour une remarque acerbe destinée à L, tentation de répondre aux commentaires dont lui ne se privait pas une seconde, le silence comme une entrave. Mauvaise force de l'habitude, on se débarrasse des mauvaises habitudes. Un petit ajustement en somme, une mise à jour minimale.
Une main surgie de nulle part me broya l'épaule, les faux ongles fichés à travers le tissu. « Mais regarde-moi ça, Ayaka chérie ! » La propriétaire de la poigne portait une coiffure vertigineuse bordée de perles et de plumes écarlates. Quel pauvre canard empaillé s'était vu sauvagement épluché pour parfaire le déguisement de cette énorme meringue rouge garnie de volants à étages ? La meringue étira ses lèvres bourgogne d'un sourire carnassier, mauvais. Ses serres coupaient la circulation de mon bras, comme pour m'empêcher de fuir. Une seconde femme la rejoignit, plus âgée d'au moins vingt ans, elle plissa le front derrière d'épaisses lunettes aux branches vertes.
« Mais je le reconnais, c'est le fils de Yagami, ton commissaire préféré. » La harpie à volants gloussa, l'autre ajusta ses lunettes. « Tu as quel âge, maintenant, mon petit ? Douze ans ? » Un coup de hanche rebondie propulsa la plus âgée à un mètre de là, et l'utilité des volants me sauta aux yeux en même temps que la vision d'un tout autre empilement d'étages que le tissu avait visiblement du mal à contenir.
« Allons Ayaka chérrrie, passe chez ton opticien, ma belle ! Il serait parfait, mais ouiiii, parfait parfait.
- Pardonnez-moi, je ne pense pas avoir le plaisir de vous connaître ?
- Et il est poli en plus ! Que du bonus !» Sa main broya la mienne dans son étau. « Je suis la deuxième cousine par double alliance de la troisième sœur remariée du second demi-frère de ton père, au dixième degré. Mais restons simples et appelle-moi Callisto, tu seras mignon.
- Comme la nymphe, je présume.
- Cultivé, un point supplémentaire. Nos clientes vont être folles de lui. Les jeunes et les… autres aussi… Uhuhuhuh. »
Matsuda, médusé, formula à voix haute ma pensée, et c'était bien la première fois. « Mais qu'est-ce qu'elle veut cette tarée ? » et Misa « Clientes ? Hé oh pas touche, il est à moi, à moi, à moi. » Je l'imaginais tout à fait piétiner sur place.
« Oh certainement, elles vont se l'arracher. » Ayaka remonta la monture sur son nez. « Mais les cheveux sont un peu longs, non ? » Misa piailla « Oui elle a pas tort, un peu. Comme t'as vu mes talents de coiffeuse, à ton retour je vais m'occuper de toi. Le mieux… on garde la forme générale mais en raccourcissant et quelques mèches plus courtes. Un effet déstructuré, tu vois ? Roooh oui je ferai ça, promis promis.»
« Pardonnez-moi Callisto, vous avez dit, clientes ?
- Où avais-je la tête ? Je suis dans une agence matrimoniale. » Elle me désigna des pieds à la tête. « Et je vous prie d'en croire mon expérience, chéri, pour mes clientes vous êtes la proie idéale, l'équivalent d'un thon rouge de deux cents kilos. » Silence dans l'oreillette. Un… Deux… l'hilarité manqua de m'exploser un tympan, même Misa, traîtresse.
Un bam grésilla puis le mannequin, hésitante. « Matsu-chan est tout rouge, on dirait qu'il a du mal à respirer. Est-ce qu'on doit appeler une ambulance ? » Et L, de répondre « Pour quoi faire ? »
Où était la corde ?
Un visage familier se présenta, tout sourire et piercings . « Excusez-moi mesdames je vous l'emprunte. » En vitesse, il m'écarta, obligeant Callisto à lâcher sa prise. Enjambées rapides, loin de la zone de chasse. En trois mots : repli stratégique vital. Mon sauveur poussa un soupir soulagé, agita sa main enserrée de bagues pour saluer une connaissance au lointain. « T'en as réchappé belle, cousin, elle te regarde comme de la viande fraîche.
- Merci Kensei… je devrais demander à être exilé de cette famille.
- Tu rigoles ? Elle va t'achever façon tartare au premier coin de couloir. »
Une voix narquoise infiltra son sarcasme. « Pendant que tu batifoles dans ton bain d'admirateurs, certains travaillent, et, j'ai trouvé quelque chose d'intéressant. Un policier a été trouvé mort à deux rues du bâtiment attenté à la bombe. L'autopsie révèle qu'il marchait en sens inverse de la cohue en convergence vers l'explosion. Son décès est dû à un infarctus sans antécédents ou risques cardiaques. Je pense qu'il a été commandé par Kira pour sortir de l'immeuble avec les documents après s'être débarrassé des preuves informatiques. » Et je perdis le fil jusqu'à ce qu'une tape réveille un essaim de fourmis sur mon épaule endolorie. « Notre table. » Sayu m'adressa un grand sourire et pouffa avec Kensei. « Enfin sauvé des griffes de la terrifiante Callisto ? J'ai vu toute la scène.
- Et tu n'as pas bougé un muscle ? Merci Sayu, quel bonheur de t'avoir pour petite sœur.
- Bonheur partagé, nii-chan.
- Pourquoi cette folle est ici ? »
Ma sœur haussa les épaules. « Je crois qu'Hitomi la trouve marrante. »
Callisto chaloupa justement ses hanches vers la table voisine – je m'enfonçai légèrement dans mon siège – s'arrêta devant une jeune fille d'environ quinze ans, inconnue. « Allons choupinette chérie chérie, promets-moi de manger un peu. » Son braillement devait s'entendre aux quatre coins de la salle malgré le brouhaha ambiant. « Tu sais, il faut voir les choses en face ma fille, certains hommes préfèrent les coffres arrières spacieux. » Une certaine mannequin s'égosilla, et mon tympan faillit rendre l'âme une seconde fois. « Non, c'est faux, entièrement et totalement faux ! Aux États-Unis peut-être, mais nous les asiatiques c'est l'élégance qui prime! Renseignez-vous avant de dire des horreurs pareilles ! C'est inadmissible, irresponsable ! Laver le cerveau de cette gamine, vous n'avez pas honte ? »
Sayu sembla trouver la remarque beaucoup plus drôle que Misa, mais cessa de rire, brusquement, laissant un sourire moqueur s'épanouir. « Alors, comment va ton ami, Hideki ?
- Bien, je suppose.
- Tu supposes, hein ?
- En fait je n'en ai aucune idée. Et je m'en fiche un peu, pourquoi ?
- Pour rien, pour rien. » Elle noya son hilarité dans un verre d'eau.
Haussant un sourcil, je préférais tourner la conversation à mon avantage. En parlant d'Hideki… Je désignai Kensei et sa coupe de cheveux. « Tu t'es mis au orange ? Sérieusement, qui porte du orange ?
- Hé oh, j'aurais pu te laisser mariner avec la vieille peau ! Un peu de respect. » Matsuda gronda brusquement « Mais c'est pas vrai, L nous fait encore le coup de l'amnésie, pfffff. La prochaine fois je lui fais des couettes, une moustache et je lui colle des papillons roses sur le t-shirt. »
« Garde le mouvement et passe-moi les petits pains.
- En parlant de petits pains, tes études de cuisine ?
- Impec', mec ! Sachiko ne t'a rien dit ? J'en ai parlé avec elle il y a quelques semaines. » Je secouai la tête. Kensei se pencha, l'excitation vibrante dans sa voix grave. « J'ai mis au point un concept génial. » D'après ce que j'avais entendu ça n'avait rien de génial, sauf pour déglinguer le cerveau de L… c'était peut-être génial en fin de compte. « Je t'explique. En gros c'est de la cuisine moléculaire, tu connais mon style. Mais les clients adorent quand même savoir ce qu'ils mangent, donc pour les desserts aux fruits, il faut une présentation qui claque ! Le dessert composé d'un magnifique […] Le truc c'est de poser le dessert étape par étape sur l'assiette, normal, et ensuite on l'enveloppe dans une coque de sucre très délicate en forme de fruit. Évidemment, tout tourne autour d'une saveur maîtresse et d'une seule couleur.
- Donc pour une pomme, rouge ?
- Par exemple, tiens ça m'donne une idée d'ailleurs. » Il sortit son carnet d'une poche, quelques coups de crayon s'ornèrent d'un soupir profond. « Fatal error system, encooore. J'comprends pas, ils parlent que de recettes de cuisine.
- Peut-être qu'il aime pas les pommes. Rouges. Pourtant c'est bon, et c'est joli les pommes rouges, tout le monde aime les pommes rouges.
- Misa, arrête de dire ce mot, il a des tressaillements bizarres. » Pause. « Tu crois que Raito l'a attaqué avec une pomme ? »
« Puisqu'on en est aux anecdotes culinaires, tu veux qu'on parle de tes dix ans ? La période où tu te nourrissais exclusivement de biscuits ? »
Sayu se renfrogna. « Ce ne sont pas n'importe quels biscuits, ok ?
- Des langues de chats, je sais, je sais. Pardon pour l'offense. »
« Personnellement j'hésite encore, mais Todaï laisse l'embarras du choix. Et toi Jiyû, tu comptes embrasser quelle carrière ? Politique ? Économique ?
- Je me verrais bien dans une banque en fait.
- Pas dans cette tenue en tout cas, ils sont sévères sur la présentation.
- Quoi, il est très bien ce costume !
- Je ne parle pas du costume. » Mon second cousin plissa les yeux. « Je ne saisis pas.
- Tu as un peu de sauce au coin de la bouche.
- Oh merci ! » Une serviette fit disparaître la tache anarchiste.
« J'ai vu cette photo l'autre jour.
- Quelle photo ? » Sayu trépignait sur sa chaise « Laquelle, je veux savoir. »
Kensei inclina la tête. « Quelle photo, Raito ?
- Quand tu jouais au secouriste de piscine. »
Kensei éclata de rire devant mon sourcil levé. « Oh, cette atroce histoire de bouche-à-bouche ? J'aurais préféré une magnifique blonde mais hein, faut sauver tout le monde comme on dit, même une mémé avec un bonnet de bain à fleurs. »
Ironie. « L'appel du devoir. »
L'inquiétude tremblota chez Misa « Tu…penses qu'on doit appeler une ambulance Ma-chan ? Ça m'inquiète. » Matsuda, la vengeance bien satisfaite eut un ricanement. « Pour quoi faire ? »
« Allez frérot, tu peux bien goûter cette pièce montée ! Quand même, t'aimes pas les trucs trop sucrés mais là, tu peux pas dire non. » Sayu agita une assiette ensevelie sous une énorme part, entourée d'une épaisse couche de pâte à sucre.
« Non. »
Regard grave. « Tu veux que j'te pète les genoux ? »
Je fis mine d'hésiter. « Bon, d'accord, je cède à ton odieux chantage. » Quelques bouchées plus tard, je repoussai le gâteau. « Je pense que tu seras d'accord avec moi, on ne pourra pas dire que je n'ai pas essayé. C'était répugnant, parfaitement immonde.
- Roh t'éxagère ! Il est trop chucré mais ch'est très bon.
- Chacun ses goûts. » Un gling raisonna, une exclamation chorale : « L ! » puis Mastuda couina dans les suraigus « Ah… Ah… merde merde … c'est chaud… ça brûûûle ! Mais que quelqu'un vire cette théière bordel ! »
De retour au building qui nous servait de QG, j'eus le plaisir de constater que L avait retrouvé ses esprits. Parfait. Dès mon arrivée je lui offris une petite boîte blanche avec toute l'innocence dont j'étais capable. « Tu en feras meilleur usage que moi. » Il hésita, mais la curiosité fut plus forte.
« Une tasse à thé ? » Je soulevais une petite étoffe. « Un macaron, merci.
- Cadeau traditionnel de fin de réception de la part des mariés, tu aimes la mangue ? »
Sans répondre, il le goba d'une bouchée. Son visage se vida.
« Ah, désolé. Ça me revient, il est à la vanille. »
Misa toqua à la porte de la chambre un peu plus tard, me sautant dessus comme un labrador au retour de son maître. « Raitooooo, tu m'as manqué ! Même si c'était que six heures. Heureusement que y a pas eu de soirée dansante comme les occidentaux, j'aurais pas pu supporter. »
Le détective leva les yeux au ciel dans le dos de la jeune fille.
« Tu m'as manqué aussi. » Je plaquai un baiser rapide sur ses lèvres, sans goût. D'un roucoulement de volatile elle appuya le contact, joua un moment comme un enfant avec un nouveau jouet et je me prêtais au jeu, la manœuvre visant un objectif précis.
Les lèvres colorées se posèrent une fois sur mon cou avant que la jeune fille ne s'éclipse. « À demain Raito chéri. » Rose et sautillante, enveloppée de mèches blondes.
Contenant le triomphe je me tournai vers Ryuzaki, plongé sur l'écran de son ordinateur. Déception. Il n'avait rien vu ? Le moment entre tous susceptible de lui rappeler un exécrable souvenir ? Sauf qu'il ne bougeait pas, depuis cinq secondes déjà. J'agitai ma main entre ses yeux et l'ordinateur, rien. Bug maximum.
Je passais devant une montagne d'immondices à laquelle j'adressai mon dégoût, veillant à ne pas percuter le tas de détritus. Le lit contourné, je jetai au œil à l'écran. Un mail véhément en cours d'écriture à propos de maintien de subventions. Hum. Le nom du destinataire était en langage crypté, impossible de connaître l'identité de la personne avant que L ne se réveille. Je parcourus plus en détails le texte en anglais, terminé par vingt lignes de « ggg »
Jubilatoire.
Je tapais rapidement une petite question. En tant que L, n'est-ce pas problématique d'être aussi influençable ?
༻ Thirst ༺
Influençable ? Raito ne m'influençait pas, il m'handicapait. Mon pauvre cerveau en lag absolu, freeze et bugs en cadeau bonus.
Il lisait un rapport, allongé sur son lit, jambes croisées, empereur romain. Ne manquait que la toge. Un rictus releva un coin de ma bouche. La couronne de laurier le rendrait particulièrement ridicule. Délectable.
Méticuleusement, je repassai les extraits sonores du mariage – enterrement de liberté individuelle bonsoir – forçant un logiciel vocal à tout retranscrire. L'entièreté des paroles entrant en conflit avec ma conscience lacérée affichées noir sur blanc à l'écran. Forcément dans la chambre, caméra malencontreusement éteinte, comme il m'arrivait de le faire sans autre raison qu'une pulsion post adolescente. Revanche pour avoir été un enfant modèle, parfait en tous points. Donc, qu'avait-il bien pu faire en rapport avec des pommes, des langues de chat et de la vanille… ?
Éclair. Mon regard rivé sur lui. Suffisant, arrogant, insupportablement intelligent et conscient de l'être. Mes taquineries des jours précédents l'avaient-elles agacé au point qu'il en ait ce comportement aux confins du non sens et de l'illogisme ? Visiblement, ma volonté de le pousser à bout avait porté ses fruits. D'une manière totalement inattendue.
Songeur, je laissais mes doigts jouer sur mes lèvres.
Psychologiquement, on ne fait pas quelque chose que l'on prétend ne pas aimer. Paradoxe absolu. Mon comportement avait-il été en quoi que ce soit une invitation… comme l'avait suggéré Watari ? Ce vieux renard trop observateur et connaisseur des relations sociales pour mon bien.
Raito jouait. Pour lui, tout cela n'était qu'un jeu. En témoignaient ses remarques, ses allusions, sa bonne humeur insupportable. Si tu veux jouer, je suis tout à toi. Mais tu ne pleureras pas quand tu auras lamentablement perdu. Des madeleines, début de ma vengeance. Se servir de mon dégoût pour les contacts était bas, il ne méritait qu'une attaque dans son domaine, les relations sociales.
La matinée à peine commencée, mon silence décidé, masqué derrière une façade de travail acharné. Ce n'était pas tout de prévoir des coups de pute pour mon prisonnier adoré, quelques États continuaient de me harceler pour avoir des résultats. Trop heureux de décapiter ou d'emprisonner à vie ceux que je leur livrais sur des plateaux d'argent depuis des années, trop oublieux de me remercier et de se remémorer mes services pour me faire confiance sans chantage.
Au-delà de tout, les subventions, nerf d'une guerre que je ne pourrais pas gagner sans. Même avec la meilleure volonté du monde – sérieusement émoussée depuis que Kira n'était plus Raito, mais simplement un autre, guidé par ses désirs personnels, et même pas Beyond – et mon cerveau enfin redevenu opérationnel, il aurait été impossible de fonctionner depuis une chambre d'hôtel minable sans même une connexion internet digne de ce nom. Si c'était pour crécher dans un hôtel capsule et se traîner avec l'adsl, autant tenter les signaux de fumée depuis la pampa péruvienne.
Petit-déjeuner en tête à tête, calme inhabituel. Absence de conversation, de débat, de confrontation d'idées. Sa faute. Me rabaisser au corporel, y avait-il pire insulte ?
Ses doigts enroulés autour de son thé vert, ignorant mes accusations muettes. « Programme de la journée, Ryuzaki ? Hormis bouder et te complaire dans ton amnésie ridicule ?
- Trouver l'adresse de Kira pour lui envoyer une boîte de biscuits à l'arsenic. »
Sourcil levé – avait-il seulement conscience des tics qui lui échappaient parfois ?
« Très juste et démocratique, j'admire.
- À ton aise. La démocratie est le gouvernement par les idiots. La dictature serait une voie infiniment plus sage, pour peu qu'on en choisisse bien le leader.
- Toi, par exemple ?
- Ou toi ? »
Sourire sardonique. Pas dupe. Mais peu importait toutes ses bizarreries de comportement, jamais il ne pourrait me faire croire que tout n'avait été que coïncidences. Ex-Kira, oublié. Renié… ? Un manipulateur, potentiellement dangereux. À garder loin, à ne pas considérer plus que nécessaire, en prévision du moment où toute la lumière serait faite, et où je devrais mettre son cou à disposition d'une hideuse corde de chanvre. Ou alors, je pourrais peut-être passer outre, et le garder.
Estomac essoré à cette idée proprement scandaleuse. Le ferais-je ? Soustraire Raito à la justice, pour continuer à travailler avec lui ? Impossible, hors de propos et écœurant.
Je n'avais pas eu besoin de lui pour résoudre mes enquêtes jusque là, alors même si sa présence était une nouveauté appréciable dans mon panel de relations sociales, tout devrait forcément s'arrêter un jour. À la mise à mort de Kira.
Je reposai ma tasse de chocolat, à peine entamée.
« Tu es conscient, ou encore en kernel panic ?
- Pas d'écran bleu de la mort ?
- Trop commun, ton fonctionnement est bien plus marginal.
- Stabilité du système rétablie, anti-virus terminé. Puisque tu t'en inquiètes.
- Je ne suis pas inquiet. » Bien sûr, mot trop personnel. Il s'amusait, surtout. Seulement.
Sourire, dents apparentes. L'envie de le frapper, courant sous la peau, besoin impérieux d'apaisement.
Kira lui-même s'était entravé. L'attentat, aveu de son impatience, de sa colère, de son infantilisme. Impuissance. Risible, si ces tares n'avaient pas provoqué la mort d'autant d'innocents, et de quelques individus moins débiles que la norme.
Aiber et Wedy envoyés sur le terrain, à l'affût du moindre indice, du plus petit comportement suspect. Peut-être Kira contrôlerait-il encore un quidam pour qu'il se fasse exploser la tête…
« Kira peut tuer autrement que par crise cardiaque. » Regards perdus. Seul Raito avait suivi. Étonnant, ô combien… « Il a contrôlé l'homme pour qu'il efface les données avant de mourir d'une crise cardiaque. Mais celui qui a fait l'attentat à la bombe n'a pas été retrouvé. On aurait dû pouvoir suivre sa trace. Je suis sûr qu'il est mort dans l'explosion, et que son corps s'est volatilisé en poussière.
- Il est possible qu'il se soit enfui. Que ce soit le type retrouvé dans la ruelle. Ou juste que la bombe ait été posée là avant…
- Non, papa. On aurait vu l'aller retour sur les caméras de surveillance, le matériel ne serait pas passé inaperçu. Mais ce qui est plus ennuyeux, c'est que jamais Kira n'avait laissé entendre qu'il était capable de tuer par suicide.
- L'ancien Kira n'a pas fait cette erreur, nuance. Il est fort probable que des suicides aient été programmés par lui, mais que les circonstances nous aient empêchés de faire le rapprochement.
- Kira est donc perturbé, moins habile.
- Sûr. Je pourrais presque te soupçonner. C'est ta spécialité, non ? »
Éviscération visuelle. Je lui offris mon sourire le plus candide. Joie de la vengeance dans les questionnements visibles des policiers.
« Quoi qu'il en soit…
- Oui, évitons ce qui ne nous met pas à notre avantage. Les comportements illogiques sont normalement réservés aux bambins et aux oisillons.
- Kira a pu être blessé -
- Oh, que c'est vilain ! Le pauvre, donnons-lui un pansement. »
Le poing chaîné ne s'abattit pas sur ma tempe par un heureux réflexe qui me fit lever le bras à temps. Élancement de douleur dans le coude.
« Tu arrêtes, maintenant, L ! »
L'envie de répondre me brûlait la langue, mais je la retins. Ne pas donner le change, la meilleure façon de l'exclure de mon cercle vital. Sans bien sûr le détacher ou l'éloigner plus que nécessaire. Être insupportable, sans donner de bonnes raisons pour m'assassiner avec une tasse à café.
« Alors alors ? C'est dans la veine d'Un long dimanche de fiançailles, mais en plus élégant et dramatique, avec des poneys. Franchement, si ce script passe pas auprès de la prod', je sais plus quoi faire. En plus comme je serai dans le rôle principal, ça peut être que parfait. Dans deux ans, je monte au festival de Cannes. Tapis rouge, champagne… avec Raito avec moi ! » Les yeux déjà dans le vague, l'esprit complètement parti. Rêvant éveillée, la petite Misa. Temps de briser ses espoirs fous, comme la coque d'un œuf en chocolat d'un coup de cuillère en argent. Ou la surface d'une crème brûlée.
L'eau à la bouche rien que d'y penser.
Encore un de ces moments obligatoires, rendez-vous pseudo amoureux à trois. Calvaire. Sacerdoce.
« Misa ?
- Huuum ?
- C'est nul. » Yeux encore plus écarquillés qu'à son habitude. Prouesse que personne n'aurait cru possible, avec son habitude de lolita stupide d'entourer ses paupières de crayon gras noir, à la limite du globuleux.
La tempête, déchaînée, se brisa sur les murailles de mon indifférence, et s'en fut tourmenter mon cher voisin. Good luck, have fun. C'était sa petite-amie, à lui de la consoler. Au pire, elle irait pleurnicher chez les policiers, toujours en quête de formes féminines à réconforter, d'autant plus du fait de l'autarcie imposée et de l'absence récente de Wedy.
La nuit venue, le sommeil tombé sur la moitié des occupants de la chambre, les idées et les souvenirs n'en finissaient plus de me revenir et de tourner, comme un canari en cage. Horripilant.
Son acte, sans explication. Ma réaction, peut-être exagérée. La surprise pouvait-elle justifier mon choc… ? Illogisme.
Le regarder dormir n'était plus aussi reposant qu'à l'époque où il était chez ses parents, et moi derrière mes caméras. Je n'aurais peut-être pas dû le laisser m'approcher. L'enquête, prioritaire sur tout. Mais elle ne l'aurait pas été, si j'avais su à quel point ce petit salopard allait jouer avec mes nerfs.
J'allais m'asseoir à côté de lui, immobile et silencieux. Ses cauchemars avaient disparu, au fil des jours. Les nouvelles d'attentat, de meurtres et d'ignominies ne le perturbaient pas au point de l'empêcher de rêver. Il pouvait en dire ce qu'il voulait, je n'étais pas le seul à avoir bloqué des souvenirs trop durs à supporter. Mais dans son cas, la raison restait trop floue pour être honnête.
Vibration contre ma cuisse. Message de Watari.
Y a-t-il encore danger à ma présence au QG ?
Sous-entendu ; vas-tu cesser de m'empêcher de te surveiller de près, et de te couver comme j'aime tant le faire ?
Sans bruit, je laissai ma main retracer la mâchoire de Yagami. Ce serait si facile, de l'étrangler. Fin de tout, et Kira sûrement vite attrapé. Sans remords ni doute. S'il avait été Kira, je ne pouvais pas croire un seul instant qu'il n'ait pas tout planifié pour le moment où il pourrait refaire surface. Dès que ma vigilance serait émoussée… Aurait-il l'audace, le culot, l'outrecuidance d'oser penser que m'embrasser pourrait me faire éprouver quelque chose d'aussi dégradant que des sentiments, et qu'une fois que je serais tombé amoureux de sa sainte Majesté, il pourrait me tuer, voire me rallier à sa cause ?
« Are you fucking serious, man ? »
Jamais je n'avais eu une idée aussi mélodramatique. Overdose de séries pour fifilles.
Secouage d'épaule en règle. « Si tu voulais me tuer, Raito-kun, tu serais plutôt partisan de la fourberie ou de la violence ? »
Mon poignet broyé dans une serre d'aigle. « Bordel, je jure que je te mettrais un entonnoir dans la gorge et que j'y verserais du céleri jusqu'à ce que ton foutu estomac explose. »
Sur ce, mon foutu estomac se rebella. Main plaquée contre ma bouche, je me relevai, traînant un Raito plus qu'à moitié comateux jusqu'aux toilettes.
« T'es malade, Ryuzaki. Franchement, qui vomit parce qu'on parle de légumes ? Il faut que tu consultes, c'est grave à ce niveau.
- Et toi, être aussi sournois, ce n'est pas pathologique ? »
Bras croisés, menton relevé, il me regardait de toute sa hauteur.
« La liste de tes tares serait infinie. Je ne fais que m'en amuser, à plus forte raison quand tu me réveilles à des heures indues alors que tu as toute la journée pour me poser tes questions inutiles et paranoïaques. »
Ma brosse à dents m'empêcha de lui répondre convenablement. Le goût de la fraise – chimique, mais fraise tout de même – apaisa un peu ma nausée. Aidé par les vraies fraises en sucre qui suivirent.
Les piles de paperasses encore une fois échouées au sol. Il y avait longtemps…
« Herm, euh… sinon, j'ai pensé à un truc.
- C'est ça, Matsuda. Raccrochez-vous aux branches.
- Kira n'a pas forcément contrôlé le type, il a pu juste en persuader un. Plein de gens sont pour sa justice, ce serait pas étonnant un kamikaze convaincu. »
Calme polaire. La colère grouillant comme une colonie de punaises de lit sous ma peau.
« Tōta Matsuda-san, peut-être serait-il temps pour vous…
- D'aller prendre l'air et un café. »
Voix calme, posée. Une assiette de porcelaine noire devant moi. Rainbow brownies miniatures, cœur coulant de framboise. Me figeai. Regard sur ma droite, sur la présence inopportune. Toujours dans un de ses costumes impeccables, mais sans le manteau et le chapeau qui le faisaient connaître comme Watari auprès de toutes les polices présentes à l'Interpol.
Pourtant, avec les gaffeurs, impatients, mentalement inefficients et autres mous du cortex présents, inutile de penser à préserver son identité. D'autant que d'après son manque de réaction apparent, mais ses yeux inquisiteurs et brillants de réflexion, Raito avait déjà fait les liens.
Soupir.
« Watari, Raito. Raito, Watari. Mon collaborateur. » Manière largement elliptique, réductrice, simpliste de désigner l'homme. Autant dire que Venise était bâtie sur quelques brindilles.
Échange de banalités d'usage. Vernis nippon et flegme anglais à leurs extrêmes. La folie du samedi soir en vue. Ma tête tomba sur le clavier, mon esprit terrassé par une pensée aussi nullissime.
« Qu'est-ce que tu nous fais, encore ?
- Laissez, Yagami-kun. Il arrêtera quand il en aura assez.
- Le connaissant, ça risque de prendre un moment.
- La patience est une vertu qui s'acquière avec de la patience. Travailler ici en demande des réserves presque inépuisables.
- À la mesure de celles de gâteaux ? »
Je n'avais même pas besoin de les voir pour entendre leurs sourires.
« Bande de traîtres. »
Une large main se posa sur mon épaule. Paternellement énervante. Voix basse.
« Tu ne m'as pas répondu, j'en ai déduit que tu ne t'opposais plus à ma présence.
- Extrapolation injustifiable.
- Tu en viens à menacer ces hommes de les renvoyer et de leur trouver un emploi dans un KFC. Justification suffisante pour que je revienne.
- Je n'allais pas le renvoyer. Juste lui suggérer de se laver l'estomac au liquide vaisselle. Ou d'aller jouer à la marelle sur des mines au Liban. »
Raclement de gorge.
« Et donc, mon idée ?
- Matsuda, vous êtes con comme une pelle, je vous demanderai de garder vos idées pour vous à l'avenir. Ou de les faire dire par quelqu'un d'autre, qu'au moins la proposition en question n'ait pas le handicap de sortir de votre bouche. »
Vague de contestations hargneuses. Calmées par un Watari au sommet de son art. Jouer au médiateur entre moi et ceux qui me servaient, son domaine depuis presque toujours.
Resté fixé sur son écran, Raito avait cette attitude de jeune premier ne supportant pas qu'on lui ait fait des cachotteries. J'aurais droit à un interrogatoire dès que nous serions seuls, ou à un silence tout aussi éloquent. Peu importait, notre amitié avait des limites, il devait bien en être conscient. Lui-même faisait tout pour les rendre nettes et précises, m'encourageant de plus en plus à le frapper. Tension insupportable que cette pulsion.
L'heure du thé, bonheur absolu. Les retrouvailles avec de vrais scones, une extase sans nom. Et le pudding…
« Enlève cet air d'ahuri de ton visage, tu es flippant.
- Venant d'un thon rouge de deux-cents kilos, cela ne me touche pas.
- Tch. Vieux panda drogué, ton espèce s'éteindra avant l'heure à cause de ton diabète imminent. »
Une tornade force 5 claqua la porte contre le mur. Pire qu'un meme internet japonais, Misa. Élancée, elle sauta par dessus le rebord du canapé, atterrit entre mon prisonnier et moi, et se lova contre un Raito dépassé par les événements. Ses bras, deux tentacules enguirlandés de bracelets noirs et dentelle. Les froufrous de la jupe envahissant jusqu'à mes jambes, menaçant de se perdre dans mon assiette en équilibre aussi précaire qu'un emploi de prothésiste ongulaire en Jordanie.
« Raito, j'ai eu le job ! Je vais jouer dans le film de Jinmai, pour la défense des droits des animaux.
- C'est… bien, Misa.
- Complètement pourri, surtout.
- Hey, mais tais-toi ! Pourquoi t'es méchant, comme ça ? Qu'est-ce que je t'ai fait ?
- Tu nous sautes dessus. Tu parles. Tu existes. »
Yeux larmoyants de cocker battu tournés vers son chevalier. Mais la rescousse vint d'ailleurs.
« Ryuzaki, avec tout mon respect, j'aimerais que tu cesses de dénigrer la petite-amie de mon fils. »
Croisant le regard de Raito, je me fis un plaisir absolument sournois d'ignorer l'avertissement muet. Pour une raison inconnue – certainement mauvaise – il refusait de ramener la donzelle sur Terre. Se muselant volontairement, pris entre le mensonge par omission et une vérité impossible à dire.
« Mais Misa n'est pas la petite-amie de votre fils, voyons. »
Le grand cri suraigu ponctué d'un « connard » n'eut pas autant d'impact sur mon sourire que la patte pleine de griffes qui me lacéra la joue. La furie changea de cible, lâchant son chéri pour grimper sur moi alors que je tentais vainement de tenir ses mains éloignées de mes yeux. Ses dents en profitèrent pour s'attaquer à mon poignet, piques de douleur compensées par un coup de genou placé dans son ventre.
Les hurlements incessants passant du « Tu me le voleras pas ! » au « Enculé de nerd rachitique » - exploit d'un mot de dix lettres – vrillaient les oreilles de tous ceux présents, jusqu'à ce qu'enfin des bras saisissent cette folle pour l'empêcher de continuer à m'arracher la peau.
« Amane, tentative de meurtre, c'est la peine de mort… » Bloquée dans les bras de Mogi, elle continuait de donner des coups de pieds vengeurs dans ma direction.
« Bon, les filles, on se calme. Misa, s'il-te-plaît. Tu le sais, que Ryuzaki a un sens de l'humour particulier.
- Mais il rigole pas, làààà ! Ce salaud est sérieux, il croit pas à notre histoire ! On doit lui prouver !
- Si ça ne vous dérange pas, je ne tiens pas à assister aux preuves.
- On aura des enfants, plus tard, nous !
- Certains croient que le génie est héréditaire. Les autres ont des enfants. »
Cette garce m'avait griffé à sang.
Elle avait peur des serpents. Je ferais installer un vivarium avec un boa constricteur devant notre chambre. Prévention pour toute tentative d'assassinat nocturne. Mourir étouffé dans un soutien-gorge n'était pas une optique follement excitante.
L'absolution parmi les récriminations interminables apparut en la personne de Watari. Entrant dans la pièce principale comme un messie en son royaume.
« Aiber et Wedy sont revenus. Ils ont interpellé un homme. »
Fin des enfantillages, retour au travail. Tout en grattant ma pauvre joue striée de rouge.
Le fichier présentait un pauvre tokyoïte de 26 ans, célibataire, vivant seul, commercial. Chez lui avaient été retrouvés des comptes plus que suspects, des tracts pro-Kira, des explosifs et armes de guerre et des notes sur les morts qui l'arrangeraient. Tant de gens devaient croire que des morts pourraient leur servir… Seul l'idéalisme du premier Kira l'avait fait créer ce pseudo-dieu, plutôt que de se contenter de se hisser au sommet de la hiérarchie sociale. Coup d'œil. Il y parviendrait tout seul, en jouant de son intelligence et de son charisme. Enfoiré trop gâté par la nature, et qui en devenait un psychopathe utopiste. Dans les années 70, en Europe, il aurait tué les patrons des sociétés pétro-chimiques.
« Vous restez tous là, pour le moment. Je vais l'interroger moi-même. »
Ils n'étaient pas obligés de savoir ni où ni dans quelles conditions était retenu cet homme, potentiel bras armé de Kira. Leur réaction à la vue de Misa avait déjà été plus que tiède. Inutile de les alarmer avec quelque chose du même acabit, mais en version « parle tout de suite ».
L'ascenseur descendit, passant le niveau du sol pour s'enfoncer dans les souterrains. Inaccessibles aux résidents.
La quinzaine de cellules vides, à l'exception d'une. Murs blindés, totalement insonorisés. Outils divers et majoritairement interdits par la convention de New York rangés dans une pièce à part, largement sécurisée.
« Avant qu'on y aille, j'aimerais que tu aies conscience que c'est nécessaire. Je ne fais pas ça par plaisir. Si tu ne te sens pas bien, préviens-moi, que je coupe le micro. On fera une pause.
- Te fous pas de moi. En plus de cinquante jours, je ne suis pas mort. »
Herm. Certes, mais j'ai été particulièrement gentil, avec toi.
« Watari, nous pouvons y aller. »
La porte de métal se déverrouilla. Commande uniquement informatique, sans serrure à crocheter.
À l'intérieur, la lumière blafarde et l'odeur d'urine nous accueillirent. Une douzaine d'étages au-dessus, une midinette tapait des poings contre les portes de sa cage dorée qu'elle n'était pas prête de requitter de si tôt.
A mardi, dans deux semaines pour la suite ^^
