Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages et l'univers ne nous appartiennent pas malgré un chantage à base d'expédition par la poste de pages de Death Note et de trognons de pommes cloués selon un rituel vaudou. Nous ne touchons bien entendu aucune compensation financière pour la publication de ce texte, là encore le chantage n'ayant pas suffi ^^ ( On nous a mentiiii x) )
Rating : M pour certains chapitres.
Bonne lecture ! Hum certaines parties sont peut-être un tout petit mini brin choquantes pour les esprits très très sensibles...
Nee :
Je dois dire que j'ai bien ri en lisant " j'ai tenu deux jours " xd J'espère que ton devoir de maths a pu survivre quand même x) Tu auras une partie des réponses à tes questions dans ce chapitre, mais uniquement sur la partie "comment la bombe a atterri au siège de la chaine télé " ^^ Pour la fin avec l'histoire du micro que L débranche, ne t'inquiète pas ton cerveau ne se détraque pas, tu auras l'explication dans ce chapitre et elle est toute simple ^^ Normalement les yeux ne permettent pas de voir la durée de vie d'un porteur de Death Note, je confime x) Pour l'arrêt des cauchermars tu n'as loupé aucun élément, ils s'arrêtent parce que le cerveau a terminé d'évacuer la période "Kira" de son subconscient. (partant du principe qu'on ne supprime pas totalement des souvenirs du jour au lendemain d'un cerveau peu importe ce que dit le manga, la confrontation subconscient/mémoire consciente se faisait via cauchemars, et comme ça dure depuis un moment maintenant, nous avons décidé que le cerveau avait finalement complétement intégré l'info amnésie) Et donc grâce au temps, plus de cauchemars.
Et tu n'es pas trop attentive, tu es attentive, nuance :D Personnellement, j'aime les personnages de L et Raito autant l'un que l'autre mais comme tu l'as dit, Raito est en sérieux défficit par rapport à L, alors considère que je suis dans ton camp :D Paul Verlaine dans le chapitre 18 n'avait strictement rien de prémédité et la référence n'était pas cherchée mais au moins tu vas penser qu'on est plus intelligentes qu'on ne l'est xD (bon sauf la reine des neiges, qui n'était pas recherchée non plus mais boon oublions ça xd) Le "débat de la grande révélation" est globalement chipé dans un film, après avoir subi quelques détournements pour l'intégrer à la fic. Pour les hypothèses Beyond, je dirai simplement que ce n'est pas ça, mais je ne dirai pas à quel point tu es proche/loin de la verité mouhahaha, try agaaain !
Respire respire le "faux départ" c'est simplement parce que le baiser était motivé pour l'unique raison "faire chier L", mais c'est le début (involontaire) de l'évolution de leur petite relation ;) Merci beaucoup pour tes deux commentaires, toujours un plaisir à lire ! :3
Lilyanna :
Misa est terrible et ce n'est qu'un début du niveau supérieur xD Hystérique, c'est le mot ! Et oui, qui a dit que le commissaire Yagami échappait à ses contradictions... il est plus ou moins en train de flippouiller ou disons d'essayer de restaurer son autorité de chef de famille (et en a marre que son fils soit accaparé, suspecté etc), d'où aussi le fait que Misa ne lui sorte pas par les yeux alors que dans une situation "classique" il pourrait tolérer notre dinde à couettes, mais tout juste, et en se faisant violence. Son attitude (la partie "déplorable") est en fait, essentiellement cadrée par rapport à la bienséance et la relation R/L (les menottes passent pas, et comme ils s'entendent un peu trop à son goût) ...bref, action toujours en réaction par rapport à quelque chose (père surprotecteur nous voilà)
Je crois que tout le monde est a peu près d'accord sur le sujet , les mariages c'est chiiiiants alors pour se sauver Raito est en effet légèrement plus cynique que d'habitude (tous les moyens sont bons pour survivre, surtout avec les trois autres qui commentent joyeusement par dessus xd) La famille Yagami est plutôt bizarre, mais comme toutes les familles, après bien sûr certains personnages ne sont pas dans le manga mais comme presque tous les persos d'origine sont désequilibrés...autant continuer dans la lancée xd
Le redémarrage de L s'est très bien passé, même :) La digestion était juste un peu lente mais le résultat sera appréciable xd Le retour de flammes a déjà commencé à la fin du chapitre que tu as lu, mais ce n'était qu'un aperçu x)) Les rapports L/Misa seront donc très tendus ma chère mais ce n'est pas un scoop je pense :) ^^ Et puis, y a pas moyen que ces deux là puissent bien s'entendre de toute façon. Quelques questions mineures sur l'enquête devraient être plus ou moins résolues dans le chapitre qui suit, quant au reste tout viendra en temps et en heure (avec option longue marinade) mouhaha. Merci beaucoup pour ton commentaire et tes compliments adorables, nous sommes ravies que l'histoire te plaise toujours autant et nous sommes tout aussi contentes de te retrouver !
Chapitre 20
La théorie de la reine rouge
Watari déverrouilla une porte blindée, nous laissant entrer dans une salle juste assez grande pour une table et des chaises, une lumière blanche se déversait du mur frontal : une glace sans tain. Derrière, un homme dans l'œil exsangue des projecteurs, sanglé debout, les pieds arrimés au sol. Un bandeau sur la bouche et les yeux, les bras menottés en arrière.
« Cet homme n'est pas sous l'emprise formelle de Kira, sa disparition doit être largement connue désormais. » L farfouilla dans sa poche une seconde. « S'il l'était, il devrait être mort. Son acte était entièrement volontaire.
- Il fait déjà parti de groupes, Kira n'a pas besoin de le manipuler comme les autres s'il est acquis à sa cause, mais selon les caméras de surveillance il n'est pas entré dans la pièce où la bombe a explosé. Tu as une idée de l'identité du ou des complices ?
- Peut-être, il fallait que les déplacements passent inaperçus. » Le sachet de pop-corn crissa dans les mains empressées, le papier proprement déchiré, Ryuzaki sélectionna deux flocons. « N'hésite pas à demander une pause, ce genre d'interrogatoire nécessite toujours un peu de préparation pour être efficace. »
L fit pivoter une partie du panneau stratifié qui tenait lieu de tableau de commande. Les touches pressées avec la rapidité de l'habitude, les enceintes de part et d'autre de la table s'allumèrent, jumelles des haut-parleurs disséminés derrière la vitre. Le tissu noir vibra de suppliques heurtées, crescendo et decrescendo de pas, de portes fermées. Cliquetis et craquements secs, entrechocs et alternances amplifiés par le vide. L'enregistrement modulait la terreur, gémissante de voix sans nom. Murmures striés de cris puissants : la douleur fouillée jusqu'à l'animal , l'esprit brisé tonnait dans les poumons. Poisseuse imagination nourrie de claquements cassés et de grincements mécaniques, les hurlements venus des profondeurs. Sous le bandeau, le visage du prisonnier creusé d'angoisse par les voix torturées qui saignaient sa peur. Les muscles se contractaient sous sa tunique aux jeux des distances, quand les sons de terreur martelaient trop près. Sanglots d'hommes devenus enfants, prières perdues dans les échos de violence.
Le micro n'était pas encore en fonction. « La bande sonore défile depuis combien de temps ?
- Depuis son arrivée, mais il est temps de baisser les décibels. » L manipula les commandes pour faiblir graduellement l'enregistrement. Un quart d'heure passa et la panique relâcha son emprise d'un cran. Quand le prisonnier baissa la tête de soulagement, Watari fit son apparition dans la cellule, frappant ses pas et la fermeture de la porte; le corps immobile s'habita d'une tension immédiate. Le vieil homme arracha le bandeau et ôta le bâillon. Les yeux sans protection furent agressés par les projecteurs, éclairs aveuglants, un à un. Le choc du contraste reflété dans les pupilles douloureuses.
« Qui êtes-vous ? Arrêtez ça ! Chuis innocent ! » L'homme voulut fermer les yeux, Watari le corrigea d'une tape sur la joue du plat de la main. « Ne ferme pas les yeux. Tu as entendu les hurlements, n'est-ce pas ? Ne ferme pas les yeux. » Sa voix presque douce sous la menace. « Nous savons ce que tu as fait.
- J'ai rien fait, bordel ! Laissez-moi ! » Les éclairs en saccades brutales.
L alluma son micro adapté d'un dispositif de modification vocale. « Yamashita Makoto, 26 ans, commercial, célibataire, parents résidant dans la préfecture d'Okinawa à Nago. En froid depuis cinq ans avec sa sœur Inoue, mariée, deux enfants de 2 et 6 ans. Je continue, ou dois-je faire la liste de tes collèges et de tes amis ? Le nom de ton chien ? Ton numéro de téléphone ? Ta supérette préférée ? »
L'homme déglutit. « Vous êtes malades ! Comment vous savez ça ? Vous m'avez espionné ? J'ai rien fait !
- Tu es actif de plusieurs groupes et mouvements pro-Kira, ce qui fait de toi un coupable.
- Vous êtes à la solde de ces chiens du gouvernement ? » Il cracha au sol.
« Tu as déposé la bombe au siège de la chaîne ***, ce n'est pas une question, c'est une certitude. »
Le prisonnier s'agitait, se contorsionnait autant que possible avec ses jambes bardées de métal. « Arrêtez ces putains de projecteurs, merde ! » Il secoua la tête, Watari attrapa ses mâchoires, le força à rester fixe, en face des battements intenses.
L, sans pitié. « C'est un aveu ?
- Non ! Innocent, vous comprenez pas ce mot !
- Tes comptes en banque sont tout sauf innocents. Ces rentrées d'argent soudaines depuis ton ralliement à Kira, fascinante coïncidence.
- C'est une violation de mes droits, espèce de taré !
- Ici tu n'as aucun droit. En fait je n'ai pas besoin de tes aveux pour la bombe. Je veux savoir comment tu as procédé et pour qui.
- Plutôt crever, connard. » Des larmes s'échappèrent, dues aux décharges de lumière éclatante.
« Pas tout de suite, cher ami. C'est l'heure du bain. »
Dans sa bouche c'était toute une ironie. Mais je n'avais pas l'esprit à l'ironie.
Au prix d'une torsion arrière, le bassin instable sur rebord métallique du bain, visage et buste crevèrent la gangue d'eau et de glace. L'homme crachota le gel. « Un mec en cagoule, un autre qui a peur de se montrer, un petit seau avec deux glaçons et vous pensez me foutre la pétoche, les gars ? » Son ricanement se noya dans la deuxième immersion. Quelques bulles jouèrent entre les cubes sous l'éclairement livide, les mèches de cheveux ballottées par l'eau qui tapait contre la paroi.
La sixième apnée le vit ressortir la poitrine cahotée d'à-coups impérieux, l'air aspiré à goulées voraces par son visage écarlate, aussi brûlant que ses poumons. Le gel dégoulinait sa bouche, évacué par la gorge. Le prisonnier demanda grâce à la perspective d'une septième plongée.
« On avance. » Le commentaire dédaigneux, L engloutit une autre poignée de pop-corn.
La réticence lisible dans l'expression faciale, les iris déportés aux externes des paupières, évitement du contact visuel direct. Attitude de très mauvais menteur. Pas étonnant qu'Aiber et Wedy l'aient grillé aussi vite. « C'est elle. » exulta la voix synthétique. La confirmation ne venant pas, Watari indiqua obligeamment le bain : toujours une excellente option, très bénéfique à la circulation sanguine, surtout de manière prolongée. Les derniers mots achevèrent la maigre résistance du prisonnier, l'approbation arrachée. Je coupai le son. « C'est l'une des victimes de l'attentat, une journaliste.
- Ema Suzuki. »
J'observais pensivement le vieil homme ranger la flopée de photographies. « Elle est morte, pas Yamashita.
- Une évidence de plus. Je devrais te laisser interroger notre ami et Kira sera arrêté dans deux jours maximum, que dis-je, deux heures ? »
Regard mauvais. « Il est certain qu'avec ta grandiose expertise, Kira pourrait faire son jogging la bouche en cœur à deux blocs d'ici sans être inquiété une seconde. » Avant la réplique attendue, approximativement fondée sur une fallacieuse protestation type « Je balade déjà mon Kira au bout d'une paire de menottes », j'enchaînai sur mon idée première. « Suzuki est décédée dans l'explosion, il est possible qu'elle ait été directement commandée par le tueur, contrairement à Yamashita.
- Elle n'était pas favorable à la politique meurtres de masse, c'est la seule explication qui tient la route. » Allume du témoin vert. « Comment Suzuki et toi avez procédé ? » Le prisonnier baissa la tête, sans un mot. Watari lança un regard vers le miroir sans tain.
« Qu'est-ce qu'il va lui faire ? »
Évasif, L craqua un maïs soufflé entre les dents, sa main tripota une molette, comme en passant. « C'est une technique chinoise, très efficace. »
À côté du curseur, un decrescendo de chiffres : un thermostat en baisse, en baisse.
« Tu viens de l'immerger dans un bain de glace.
- L'eau augmente la sensation de froid. Le but est de baisser sa température interne entre 30 et 28°C, rassure-toi je ne descendrai pas à 24 et je règle le thermostat pour alterner toutes les deux heures avec un bon petit 36°C en température externe. » Je serrais les lèvres, ma désapprobation morte aux prémices de la « technique chinoise. » Yamashita avait une main par dessus une épaule, l'autre immobilisée tout au bas du dos. Watari enroula des attaches plates autour des épaules et des bras, reliées à un dispositif de poulies. Un jeu de répartition des forces ? L'installation terminée, il força un mouvement impossible pour la structure dorsale et articulatoire, il tira les bras pour rapprocher les poignets. L'homme ouvrit la bouche, les yeux exorbités de surprise, et très vite, les hurlements. Les caméras de supplément ne laissaient pas une image passer, les enceintes pas un son. Amas difforme des deltoïdes, trapèzes et muscles dorsaux, atrocement visibles sous la mince tunique en épaisse protubérance gauchie.
Jormungand ramassé sous la peau en diagonale monstrueuse. Tordue, abominable à chaque tension. L'homme méconnaissable, ses cris confondus avec les voix déshumanisées de l'enregistrement.
« La méthode complète recommande de menotter les mains, malheureusement le sujet meurt à cause de la douleur extrême. Contre-productif dans notre situation. » Pour la salle d'interrogatoire : « On va arrêter là, il ne survivrait pas à un autre essai. Une piqûre préventive, je vous prie. »
Hors du pantalon noir de Watari, une seringue jeta un éclat translucide. L'accusé pantelant, mais incapable de tomber, tibias tenus par les entraves de fer. « Je vais… je vais parler, retenez la seringue. » Timbre cassé, joues blanches. L'aiguille s'immobilisa.
La vérification sur les caméras de surveillance de la chaîne télévisée confirma les propos de Yamashita, à savoir l'échange d'une mallette et d'un boîtier en pleine rue dans un angle mort, de l'homme à la femme, et le dépôt de la mallette en salle de réunion par la journaliste.
« Qui vous as mis en contact ? Qui est derrière tout ça ? » Le passeur de bombe se montra inflexible. « Chuis pas une balance, les potes sont les potes. Je dénonce personne espèce d'enfoiré de bourreau de merde. » Le produit corrosif en intraveineuse n'y changea rien, les grognements et les convulsions seulement émaillés d'insultes. Frustré, L décida de le faire mariner deux jours en station debout, privé d'eau, de sommeil, de nourriture. Lumière vive pour dérégler son horloge biologique, bruits de basse en quasi continu.
Ce traitement n'avait strictement rien de commun avec celui que j'avais reçu.
Le retour à la face admissible du monde se fit en silence. Le cercle élargi d'enquêteurs en pleine partie de cartes nous accueillit avec naturel. Mon père se faisait proprement plumer par Aiber et Wedy, l'un par sa fascinante capacité à détourner l'attention, l'autre par sa séduction et ses piques déstabilisantes. Matsuda et Mogi exclus quelques minutes avant lui, il déposa son jeu en riant. « Vous êtes redoutables. » Il se leva. « Ne joue jamais avec ces deux-là, ce sont des fauves. » S'assit sur une chaise voisine, sourit. « Je suis vraiment heureux que tu aies pu assister au mariage de ta cousine, et ta mère et ta sœur étaient très contentes de te revoir. Je voudrais te remercier, je sais que tu n'aimes pas vraiment ce genre d'événements.
- Ce genre d'événements gagnerait beaucoup sans la présence de la deuxième cousine par double alliance de la troisième sœur remariée du second demi-frère de mon père, au dixième degré. » Visage interdit, une seconde, fendu d'un large sourire. « Callisto était là ? Seigneur… j'ai été chanceux de ne pas tomber sur cette déchaînée.
- Petit veinard.
- Elle t'a fait du rentre dedans ? » Son œil infusé d'amusement.
« Plutôt me jeter en pâture à des clientes… mais j'imagine qu'elle aurait ramassé les restes.
- Ne prends pas un air aussi dégoûté, il y a vingt-cinq ans, cette folle furieuse m'a fait boire assez pour que j'en oublie mon nom et a presque réussi à me traîner dans un avion pour Las Vegas. Elle avait tout prévu, sa robe de mariée était dans la voiture, prête à l'emploi et je ne te parle pas de ce qu'elle avait manigancé pour la nuit de noces. » Il rit. « Je crois que je ne t'ai jamais vu avec un tel écœurement sur le visage. » Chassant cette vision horrifique, je me concentrais sur la nouvelle partie juste débutée. Watari s'était joint aux trois autres – sans Wedy – qui plaisantaient, se taquinaient. Univers alternatif.
« Je te trouve particulièrement détendu, depuis quelques jours.
- Je sais, fils, c'est étonnant, l'ambiance n'est clairement pas au beau fixe. » Son regard glissa sur L, à quelques mètres. « La présence de ce Watari semble avoir un effet apaisant, ou est-ce l'arrivée de nos deux spécialistes de la criminalité. Un peu de sang neuf, rien de tel pour galvaniser une équipe. » Notre absence plus certainement. L'atmosphère était ignoble, et le coupable ne cessait d'en rajouter, à chaque occasion. Je me détournai du coupable en question, focalisé sur la partie.
Aiber gagnait main sur main, riant des exclamations dégoûtées de Matsuda, des soupirs de Mogi. L'humour toujours en pétillance au coin des lèvres. « Allons, messieurs, un peu d'amour propre. Dois-je me résoudre à gagner si facilement ?
- Se résoudre, jamais ! Prends ça. » Matsuda abattit triomphalement ses cartes. « Carré, héhé ! » Aiber sourit, dévoila son propre jeu et toute joie s'évapora pour le policier. Sa tête s'écrasa sur la table, vaincue. « Pffff j'en ai marre.
- Le talent, que voulez-vous. » Les mouvements d'Aiber rapides et précis battirent les cartes, hypnotiques d'élégance et d'agilité. Maîtrise du jeu au bout des doigts, maîtrise de ses adversaires au bout des mots. Le schéma se dessinait lentement. Il menait la conversation, les autres étaient entraînés sans s'en rendre compte.
Appuis sur les points faibles et les points d'intérêt, aucune marge laissée au hasard, aucun répit. Ses adversaires enlisés dans ses tours de mots, de velours ou de facéties. À chaque silence, impitoyablement aspirés par des iris aigus, la concentration phagocytée par la gravité bleue. Je plissai les yeux : un geste, infime. Il trichait. Magistralement. Détournement de l'attention d'une facilité déconcertante.
Sitôt rentrée, Misa se précipita dans ma direction et mon père s'éloigna, non sans son petit commentaire. « Prends bien soin d'elle. »
Après un regard assassin pour Ryuzaki, le mannequin me tendit fièrement un manuscrit. « Tu m'aides à réviser mon texte ? » Demande constante de réconfort et d'attention depuis l'épisode « rageuse lacération de la joue de L » la collection de faux ongles de la jeune s'était ainsi vue amputée de cinq congénères. Pendant des heures Misa avait pleuré toutes les larmes de son petit corps, tempêté, menacé d'étrangler L avec ses collants, de le clouer sur scène à la merci d'une foule affamée, de lui enfoncer un pieu dans le cœur. Le détective ne manquant pas la moindre occasion d'en rajouter, les crises se succédaient, sans fin, Misa était devenue un presque symbiote pour mon bras.
Réviser son texte devant L apporterait plus d'eau à son moulin, mais soit, j'acceptais gentiment. Ravie, elle sauta sur la table basse, l'énorme nœud accroché autour de sa taille manqua d'attenter à l'intégrité de l'œil gauche de L, qui détaillait le pantalon ultra moulant découpé en damier sur tout le devant des jambes avec une franche horreur.
« Une taille au dessus ne serait pas du luxe, ou un sac poubelle. » Misa ignora le commentaire, déclamant ses réparties avec application, encore et encore. Son jeu n'était pas si mauvais, mais sa mémoire au moins aussi exécrable que le texte.
À bout de nerfs d'entendre les mêmes phrases en boucle infernale, L finit par singer Misa, un air d'une niaiserie absolue plaqué, les mains jointes à gauche du visage. « Oh Franciiis, allons regarder les moutons baguenauder dans les prés. Quand tu reviendras de la méchante grande guerre, nous irons pique-niquer au milieu des trèfles et des marguerites. Je ferai plein de tartes, mon amour, et nous achèterons un poney. C'est navrant. Il y a un jeu de mot sur « pique-niquer » ? Cet assassinat du bout goût que tu oses appeler film devrait se refaire titrer « L'invasion des pachydermes » et je ne parle pas uniquement de ton pseudo jeu d'actrice aussi minable de mièvrerie que confondant de pesanteur. Et tous ces braillements dans la scène 12… tu es une hippopotame femelle sur le point de mettre bas ? » Il se tourna de côté, penché sur l'un des cubes taillés dans le tissu de la jambe gauche. « Hum, ton esthéticienne s'est loupée. Juste là. »
Rapide, Misa déroula l'énorme ruban rose rayé noir qui cintrait sa taille. Cible évidente, le cou. D'un bond, elle fut sur L, la soie étirée entre les mains et se jeta en avant. Sa taille, arrêtée en plein vol par mes bras. Elle se débattit, furieuse. « Je vais lui faire la peau, à ce connard de squatter ! Laisse-moi, il va regretter ! Lâche-moi ! »
Un timbre sardonique en profita. « Oui, c'est bien ça, une hippopotame. Les intonations sont tout à fait caractéristiques. » J'écartai Misa avec difficulté, son corps se démenait pour la liberté, énergique et brutal. D'une contorsion particulièrement vive, la jeune fille réussit à basculer mon équilibre en arrière et s'écrasa sur moi. Choc doublé de mes vertèbres sur le sol et de son poids sur ma poitrine. Coudes osseux dans les côtes.
Alertés par le remue ménage Matsuda et Mogi me débarrassèrent de l'oppression thoracique, qui se tortilla ensuite, mal à l'aise. « Désolée Raito chéri. » Selon la toute récente habitude, je l'entraînais dans un coin isolé et Watari faisait de même avec L aussi loin que la chaîne le permettait. Duo à voix basse.
Misa, assise droite, ses lèvres pincées tremblantes de colère. « Pourquoi il me critique tout le temps ? Qu'est-ce que j'ai fait ? » L'exaspérant poncif allait arriver, visible dans l'arc tressaillant. « Pourquoi il croit pas en nous ? Je comprends pas. » Voilà, gagné. Je ne remercierais jamais assez Ryuzaki pour cette sympathique remarque, et démerde-toi, c'est cadeau. Changement de tactique, marre de passer la pommade. Je répondis légèrement plus fort que le murmure, juste assez pour qu'il puisse entendre. « Tu veux que je te dise, Misa ? Je pense qu'il est jaloux. » Étonnement. « Tu ne te rappelles pas, la première fois qu'il t'a vu ? Il a dit qu'il m'enviait car il était fan de toi depuis le numéro d'Eighteen de Mars. Et il n'y a pas si longtemps, n'a-t-il pas affirmé qu'il pourrait tomber amoureux de toi ? »
Cocktail d'insultes ? Bien sûr. Même si le terme exact serait plutôt juste retour de paiement. Une exclamation éberluée passa « Oh tu as raison, ça paraît super logique, en fait ! Brrr c'est un psychopathe, ce type. » Sa tête se dressa fièrement. « Et t'façon, il a pas la moindre chance ! » Elle appuya son front au mien, l'apaisement revenu. Pour le moment.
« Tu ne devrais pas trop lui en vouloir, Misa. C'est un associable paralysé et paumé par les relations humaines, il ne sait pas comment réagir.
- D'accord, d'accord ! Je vais être gentille avec lui, le paaaauvre. J'le plains en fait. » Elle me gratifia d'un sourire énamouré. « Tu es tellement prévenant. Et si adorablement attentionné. »
Par dessus l'épaule de mon interlocutrice à couettes, un regard noir se plissa, dangereux.
Demi sourire arrogant.
Matsuda rentra précisément cinq minutes avant le dîner, surprenant de rigueur quand la satiété de son estomac était en jeu. Commentaire glacé, étrange dans sa bouche. « Wedy et moi avons fouillé l'appartement de Suzuki, il n'y avait rien. Et dans celui de Yamashita rien à trouver qu'on ne s'y attendait déjà. » Expression naïve habituelle bousculée sur l'aberration frigorigène, il fusa joyeusement vers moi, L copieusement ignoré. À force de se défouler sur l'équipe Ryuzaki avait réussi à chasser Matsuda, porté volontaire pour la fouille. Et dire qu'une tape sur la tête et un mot aimable en gage de réconciliation seraient largement suffisants avec un spécimen de cette trempe… Mais le Grand Détective sera infect ou ne sera pas, l'adage de la semaine.
Dans la fougue de ses enjambées, Matsuda arracha le câble d'alimentation d'un ordinateur. L'appareil ne résista pas à la loi de la gravité, dégringolade fatale de soixante-quinze centimètres en perspective, menace des circuits explosés par l'atterrissage. Mû d'un instinct pour la survie de la collectivité, mon père réussit à agripper la machine in extremis. Le sauvetage de l'appareil, arraché aux griffes d'une mort prématurée ne calma pas l'ouragan nocturne, en sommeil. Attente du moindre prétexte pour déferler son venin. Goutte à goutte. Le policier fut exfiltré de la pièce par Watari et Sôichirô avant de se faire saigner à blanc par les lames verbales, couteaux tirés dans ses insuffisances et ses manquements. Points sensibles écharpés, maladresse tailladée au rasoir.
Le dîner dans un linceul de silence, seulement Ryuzaki et moi. Tous les autres avaient quitté la pièce, rats fuyant le navire à la nage, estimant l'étage inférieur d'une rare hospitalité. Dérangeante ambiance. Dérangeant regard. Présence physique qui plombait mes mouvements.
« Je suis étonné. Selon moi ton insupportable égocentrisme donnerait deux types de réactions : Mutisme enfantin et mauvaise humeur ou harcèlement. » Étonné, le mot juste. Depuis quand L m'adressait-il la parole hors enquête et hors moqueries après rémission de son SSPT ridicule ? « Tu ne poses pas de questions sur Watari, et ton mutisme boudeur est trop long pour une basse tentative d'extorsion de données. Étonnant, donc. »
Je levais les yeux sur lui. « Je vois. Maintenant que tu t'es bien défoulé sur tes pauvres punching-balls humains, tu m'adresses la parole ? C'est toi, définitivement, qui a un problème ici. » Ne pas répondre à la vraie question, atrocement tentant. Mes baguettes tapotèrent la bordure d'une assiette, rythme régulier, volontairement pénible. Extériorisation minime des piqûres d'agacement.
L décala sèchement l'assiette.
« Les questions appellent des réponses. J'ai déjà les réponses, il suffit de vous observer. » La clôture parfaite de ce simulacre de conversation par le silence s'enlisa d'un goût immonde de… poisson sucré.
La cuillère voisine fendit le fondant chocolat, délibérément lente. « Je teste ta vision d'un monde de syllogismes. – Désigna le sel. – Tu t'es mis seul dans cette situation, à propos. » Et il ne parlait pas uniquement du sel. Ma main attrapa un verre d'eau, avalée sans méfiance, d'une traite. Passage d'un souffle brûlant sur le larynx, le toussotement s'étrangla en cavale. Picota jusqu'à mes yeux.
« Du… vinaigre ? L ? » Incapable de terminer ma phrase, je préférai lutter pour contenir la dignité scellée sous mes paupières.
« Non.
- Tu te fiches de moi ?
- Non. » Et toute son expression clamait oui. « C'est toute la différence entre "Je vois ce que je mange " et " Je mange ce que je vois".
- Tu te fiches de –
- Finalement, j'ai rencontré une brouette, et j'ai pensé qu'elle me prêterait une oreille attentive. Mais apparemment j'avais tort.
- Je suis une brouette ? »
Pointe d'un rictus sardonique. « Soyez ce que vous voudriez avoir l'air d'être ; ou, pour parler plus simplement : Ne vous imaginez pas être différent de ce qu'il eût pu sembler à autrui que vous fussiez ou eussiez pu être en restant identique à ce que vous fûtes sans jamais paraître autre que vous n'étiez avant d'être devenu ce que vous êtes. » Il posa son portable, écran allumé sur l'horloge. « Je suis en retard, mais surtout toi. Ta petite chérie doit t'attendre. »
Chambre vide. « Le lapin a cassé sa montre à gousset ? Elle n'est pas là.
- Si c'était vrai, cela ne pourrait pas être faux ; et en admettant que ce fût vrai, cela ne serait pas faux ; mais comme ce n'est pas vrai, c'est faux. Voilà de la bonne logique… même si en réalité c'est vrai à bien des égards. » Soupir.
Misa se lova sur le matelas, sous la couette. Son babillage rapide avait des vertus reposantes. Torrent sans répit, tout le secret dans le rythme : laisser les mots couler sans chercher à les saisir ou les retenir. La berceuse d'un fleuve tranquille, remparts cotonneux contre les pensées auxquelles je ne voulais pas penser.
Le visage de L baigné dans le bleu d'un écran, la chambre dans le noir. Misa se cala plus confortablement, pouffement argentin. « J'adooore cette coupe. » Ses doigts jouèrent sur mon front avec quelques mèches plus courtes que les autres. « La déstructure de la structure. Ou la déstructure dans la structure. »
Le détective renifla de dédain. « Alice n'avait pas la moindre idée de ce qu'était la latitude, ni la longitude, mais elle trouvait que c'étaient des mots impressionnants et agréables à prononcer.
- Ça veut dire quoi, ça ?
- Rien du tout, sa nouvelle lubie.
- Je m'entraîne à l'art du syllogisme. Ton cher Raito le maîtrise à la perfection. Les bébés sont illogiques. Nul n'est détesté quand il aime les crocodiles. Les gens illogiques sont détestés. »
Misa posa son menton sur l'oreiller. « Pfff ça veut rien dire. T'as raison Raito chéri, il est nul en relations sociales. »
Ses bavardages repartirent de plus belle, jusqu'à la dernière citation du soir « Aimante comme un chien » qui la fit sangloter dans mon cou, combinée d'une remise en cause de notre relation. Rengaine rengaine. Rassurée par une armada de mensonges et de non contradictions soigneuses, elle conclut par une horreur sur notre prétendue future maison, et qu'elle voulait un hamster. La jeune fille s'endormit là, sur un soupir de contentement pur, contrairement à ce qui était prévu.
Je me tournais à l'opposé, conscience dégradée, presque engloutie de sommeil. Une voix se faufila dans le noir, dernière attache avant le glissement. « - Voilà donc de la gloire pour toi.
- Je ne comprends pas ce que vous voulez dire, dit Alice.
Humpty Dumpty sourit dédaigneusement.
- Évidemment que tu ne comprends pas — pour cela il faut que je te le dise. Je veux dire : Voilà un argument décisif pour toi !
- Mais " gloire " ne veut pas dire " argument décisif ", objecta Alice.
- Lorsque j'utilise un mot, dit Humpty Dumpty avec mépris, il signifie exactement ce que je choisis qu'il signifie — ni plus, ni moins.
- La question est de savoir si vous pouvez faire signifier aux mots autant de choses différentes, dit Alice.
- La question est de savoir qui est le maître, et rien d'autre, dit Humpty Dumpty. »
« Cadeau. »
Le désinfectant posé entre un bol et un croissant. Où était-elle allait pêcher une idée pareille ? « Pour ta joue, Ryuzaki. » Ah oui, je lui avais dit d'être gentille… Misa n'aurait sans doute pas dû le présenter devant L comme la concession d'une faveur suprême, ou l'offre d'une relique sacrée.
« Inutile, je fais une culture de bactéries. Si j'attrape un staphylocoque, je ferais publier un article sur l'hygiène douteuse d'une top-model. Je mourrais alors pour la science. » Il reprit ses propos sur le fil, à savoir tel ou tel panel de questions à aborder avec le prisonnier lors de la prochaine session d'interrogatoire, dans quelques heures.
Brutalement, Matsuda sauta sur ses pieds, absolument ravi et frappa son poing dans le vide « Yes ! Je l'avais dit, pas vrai ? Je l'avais dit ! Le type n'était pas contrôlé par Kira ! » Danse pseudo indienne autour d'un fauteuil. « C'est qui l'meilleur ? C'est moi ! L, je vais vous mettre au chômage ! » La bouteille de désinfectant fusa dans son œil.
Watari prit L à part, conversant à voix basse, j'en captais à peine un sifflement. « Je veux faire installer un vivarium. » Il se renfrognait de seconde en seconde. Même la double dose de gâteaux, idée du vieil homme, n'était pas aussi efficace que prévue.
L'odeur. Claque au visage. Relents macérés d'urine, de sueur et autre chose que je ne voulais pas identifier. Le prisonnier pendouillait, misérable. Visage creusé, lèvres craquelées. Deux jours. En cinquante je n'avais jamais ressemblé à cette loque. À cet homme qui chouinait sa peur quand Watari lui versa une bouteille de phéromones à mygales sur la tête, quand les bestioles grouillantes escaladèrent son buste, sa bouche. Immiscées sous ses vêtements en immonde armée galopante.
Un pistolet braqué sur sa tempe, un œil cave, explosé de vaisseaux sanguins s'attarda sur le miroir sans tain.
« Parle. Qui est ton commanditaire ? Qui te manipule ?
- Personne… j'ai fait ça, tout seul. Pitié, je veux m'asseoir, j'en peux plus. Pitié.
- Tu sais comment procéder.
- Non, j'ai tellement soif, tellement mal aux jambes… juste… Non, non. Je peux pas. Peux rien dire. »
Le cran de sûreté ôté d'un bruit sec. « Qui est ton chef ? » Watari appliqua encore l'arme sur la tempe dégoulinée de sueur.
« Personne, rien, personne. Laissez-moi. J'ai mal. Mal.
- Tu ne me laisses pas le choix, tu le sais.
- Non ! Ma famille, mes amis. Vous ne pouvez pas me- me-
- Il est temps de dire au revoir.
- Non ! Arrêtez. » Les joues sales se sillonnèrent de sanglots. « Dormir. J'veux dormir. Je veux pas avoir mal.
- Un nom, et j'arrête. »
Il ferma les yeux et pleurnicha une litanie de « non ». Watari appuya la détente, impact sonore brute, mime de l'acte de mort. Le dernier « non » inaudible dans le tir à blanc.
Yamashita tremblait violemment dans ses sangles. Uniquement des non sans nom. Enfin, le prisonnier céda à la vue d'un chariot rempli d'instruments, et plus que le reste, à la visite de la salle voisine. Repaire d'horreurs d'autres temps et de machineries modernes, annonciatrices d'une douleur sans soulagement. Jamais.
Les lèvres labourées par la sécheresse s'animèrent d'un nom, éteint sur une respiration lourde. « Victor Lockhart. »
Les remarques saignaient, les unes après les autres. Misa, Matsuda en priorité. Le mannequin craqua en larmes à la suggestion de sa candidature pour le rôle titre de La Momie. « Et dire que j'ai voulu être sympa, j'te déteste ! » Les deux sortirent au pas de course , cognant la porte. À bout de patience, je traînais L dans une pièce vide.
« Tu n'as pas fait assez mumuse avec ton prisonnier ? »
Épaule vaguement haussée. « Je t'avais prévenu que ce ne serait pas un beau spectacle.
- Combien d'articles de la Constitution et des droits de l'Homme sont enfreints dans cette foutue cellule ?
- Pas un scoop. Il faut être borderline pour obtenir ce que l'on veut. » Les yeux coupants s'étrécirent. « J'imagine que ton petit utopisme follement estudiantin ne s'en remet pas ?
- Tu es censé être l'incarnation d'un idéal. »
Moquerie grinçante. « Kira aussi. Les idéaux ne trompent que la masse, par définition les idéaux n'existent pas. Il serait temps de comprendre le monde des adultes, à ton âge.
- Bien sûr. Si le premier Kira croit vraiment en ses conneries, c'est un idiot. Le Kira actuel est bien plus malin, finalement, en se servant de l'emprise de l'original pour asservir les foules. » Urticaire d'agacement sur la peau. « Si tu penses comme cela, il y a quelque chose de pourri dans l'incarnation de ton L.
- Tout le monde se fout de ce qu'il peut faire, tant que l'image est lisse. Pourquoi aurais-je crédits illimités et subventions massives des Gouvernements si ce n'était pas le cas ? Accès à tous les systèmes de données ? Parce que ce que je fais n'a pas d'importance tant que ces messieurs ventripotents restent confortablement assis sur les responsabilités, déléguant le boulot à d'autres.
- Tu as donc tous les droits.
- Évidemment.
- Le droit de torturer un sous-fifre ? Jusqu'à le faire mourir au besoin.
- Il avait des informations, je ne l'aurais pas fait mourir.
- Parce que devenir un légume ce n'est pas être mort ? C'est un type sans importance et sans envergure et tu l'aurais massacré sans sourciller… Tu n'avais qu'à me laisser crever dans cette cellule, puisque tu as tous les droits. On se demande pourquoi tu ne l'as pas fait.
- Je n'allais pas laisser mourir un Kira potentiel avant son jugement. »
Ricanement froid. Il avait l'air d'y croire cet enfoiré. « Tu ne fais pas le jugement toi-même ?
- Mes méthodes fonctionnent. Qu'elles ne plaisent pas à une bande de politiciens frileux, peu importe.
- Tu n'iras donc pas te plaindre quand à force d'insultes les membres de ton équipe iront se jeter dans les bras de Kira ? T'en prendre même à Mogi ? À Mogi. Tu n'es pas sérieux ? »
Il leva les yeux au plafond « Ciel, aurais-je offensé leurs délicats esprits ? Que ferais-je sans leurs fabuleuses compétences ? Je suis perdu. » Il se dirigea vers la porte. « Un câlin et tout sera fini, je suis sûr que tu te dévoueras. Sauveur de l'infâme L.
- Je n'ai pas terminé. » Il ne pouvait pas avancer si je ne bougeais pas. Et je n'étais pas prêt de bouger. « Le vrai problème, c'est ton comportement complètement invivable. » Coup sec sur la chaîne. « Cesse de te défouler sur les autres. Tu n'as qu'à t'en prendre à la source du problème.
- Le Chevalier Raito à la rescousse de tous les gueux du royaume ? Touchant, vraiment. Dommage que ce ne soit pas sincère. »
- Applique les préceptes de ton livre du moment « S'il est impossible de ne pas penser à quelque chose, il reste encore possible de penser à autre chose. » Sourire coupant.
« Qu'est-ce que ça veut dire ?
- Tu le sais parfaitement. Puisque la situation – je n'irais pas prononcer le mot – semble tellement compliquée à gérer pour sa Grande Autorité Suprême, pense à autre chose.
- Tu te figures que j'y pense ? » Incrédulité ronde dans les iris.
« Comportement invivable, donc oui. Ou que tu essayes de ne pas y penser, ce qui revient au même. Essayer n'a pas l'air de suffire. » Une envie d'étranglement passa sur l'expression presque lisse. Fendilles d'agacement qui suscitaient un irrépressible besoin de pousser la limite.
« Que tu le veuilles ou non, le syllogisme est une forme de logique.
- Avariée, aux motivations pernicieuses.
- C'était sans importance et sans intérêt. Mais je t'en prie, persécute tes neurones jusqu'à trouver mes motivations pernicieuses imaginaires, je te souhaite bien du plaisir. » Hautain, concession d'une dernière suffisance. « Prends le sens de « sans intérêt » comme tu voudras. »
༻ Thirst ༺
Le bonheur d'avoir enfin un nom semblait bien amer, au milieu de tous ces reproches injustifiés. S'il n'avait pas voulu assister au spectacle, rien ne l'avait empêché de me demander une pause. Hormis son insupportable ego et sens du devoir d'un futur policier. Futur père de famille, qui ne devait céder devant aucune adversité, pour honorer femme, enfants, nom et patrie… Ridicule. Risible. À pleurer.
Heureusement, les tartelettes à l'angélique – douce hérésie pour les papilles du commun des mortels – et mes exigences animalières récentes suffisaient à me remonter en partie le moral. L'ambiance n'allait pas s'arranger.
Raito, suffisant, croyant que son… acte inqualifiable me hantait encore. Certes, j'y pensais. Parfois. Principalement quand il parlait, ou que Misa se collait à lui, véritable tique – à peine plus sexy que le parasite en question. Vampirisant notre temps, ses bras et mon air.
En panne de biscuits, j'attaquais mes ongles, regard dérivant sur les colonnes de chiffres, les tableaux de noms. Il me fallait un plan, avant qu'elle n'ait l'occasion de tenter de s'enfermer dans la salle de bains avec son symbiote pour y tourner un remake d'une mauvaise scène de film érotique de prisunic. Frisson d'horreur. Si elle devait baptiser la douche, je la ferrais démolir. La douche.
Une claque sur ma main fit riper mes dents, et le sang goutta de mon annulaire meurtri. Regard mauvais vers Raito.
« Tu n'avais qu'à laisser tes mains sur ton clavier et continuer à travailler. Le bruit que tu fais est intolérable.
- Tu n'as rien à tolérer. Je suis encore chez moi, et je décide de ce qui est faisable. Manger et me ronger les ongles est acceptable. L'horreur de chips goût consommé, voilà qui est insupportable.
- Je ne me souviens pas en avoir jamais mangé devant toi. »
Débat clos, terrain trop glissant.
Mieux valait reprendre la recherche de Lockhart, en espérant que la piste soit véridique et exploitable. Puis décider du sort du pauvre type encore coincé au sous-sol, dont les tibias avaient pris des teintes violacées particulièrement chatoyantes.
Une harpie croisée avec une sirène antique aurait été moins bruyante, aurait eu un cri moins strident que celui émis par Misa quand elle découvrit les aménagements apportés au couloir abritant notre chambre. Pourtant, les vivariums, aux vitres si propres qu'elles en devenaient invisibles, laissaient admirer en toute sécurité et sérénité les deux boas constricteurs, l'iguane vert et les trois mygales, installés stratégiquement pour entrer dans le champ de vision d'une certaine donzelle susceptible de faire irruption dans une autre chambre que la sienne en pleine nuit sous le prétexte d'un besoin urgent d'amour et de câlins et de vérifier qu'un psychopathe ne s'en était pas pris à son dieu vivant.
Fasciné, j'attendis, mais la porte resta sagement fermée. Victoire de la sournoiserie d'un piège animal sur la candeur sucrée, un Cri à déchirer les tympans, aussi doux à mes oreilles qu'un clairon de victoire.
« Je sais pas pourquoi j'ai pas remarqué avant, mais en fait, Ryuzaki, c'est trop Voldemort. Avec ses serpents, son égoïsme, son teint de malade, et il fait peur, et connaît rien à l'amour. C'est ça qui tue Voldemort, d'ailleurs, donc moi je crois que si Ryuzaki meure ce sera à cause de l'amour invincible d'un autre couple, que rien, même pas des serpents affreux, peut séparer. Il pourrait mourir de douleur de jamais trouver son âme sœur, et il resterait pour toujours seul, seul, seul. T'façon, il s'entend bien qu'avec lui-même, il ferait la conversation tout seul. Même en rimes, comme les fous et les génies bizarres qui vivent en ermite au fond des bois. Tu es d'accord, hein, Knight ? »
Silence. Même lovée contre lui sur le canapé, elle ne pouvait s'empêcher de tout faire pour être insupportablement bête. Qui au monde pourrait apprécier, ou simplement accepter, un surnom aussi ridiculement épique et cucul ? Ses doigts fins aux ongles peints de rouge, délicatement posés sur le torse de Raito, repliés comme une serre d'oiseau de proie, moue à la limite du suppliant, visage penché sur le côté, couettes symétriques dans leur banalité. Leur proximité avait le don de m'agacer, tension épidermique. Avec un peu de chance, elle aurait bientôt un rôle dans un film qui lui prendrait tout son temps… quelque part au Chili, avec beaucoup de chance.
« My light ? »
Exaspération à fleur de peau, il cherchait comment l'envoyer paître telle le bovidé qu'elle était inconsciemment. De bon cœur, d'un ton léger, je l'aidai.
« Ne perds pas ton temps en explications futiles. La vie est courte, ignore les imbéciles. »
Regards complices, sourires jumeaux. Un cri outré, paume tendue lancée contre mon visage. Ma main se referma sur le poignet vengeur, mais une seconde s'enroula aussitôt autour de la mienne. Rires légers. Même réflexe de stopper la petite furie blonde.
« Eeeurk… C'est gras, c'est malsain, c'est indigeste. Tu comptes vraiment avaler cette horreur ? »
Pauvre crêpe myrtille-chocolat-miel.
« Non, je vais la glisser dans mes chaussures. J'adore la sensation de la confiture quand elle nappe mes orteils. »
Teint jaunâtre, visible sous les multiples couches de maquillage. Remplacer le fond de teint par de l'autobronzant serait délicieusement jouissif, et dramatiquement puéril.
Un énième paquet de sablés vola, seul un réflexe me fit plonger, épargnant ma tête et condamnant par la même occasion les verres à thé posés sur la table derrière moi. Comment Matsuda parvenait encore et toujours à introduire ici ces horreurs resterait un mystère à jamais irrésolu. Au moins tant qu'il ne tentait plus de m'en faire ingurgiter et se contentait d'empoisonner le reste des humains présents. En attendant, ces mini attentats à la salubrité stomacale servaient bien à toutes celles et ceux qui avaient des comptes à régler avec leurs voisins.
Une batte de baseball aurait souvent été d'une aide précieuse, pour retourner à l'envoyeur les boîtes malfaisantes. Watari refusait toujours de m'en donner une, pourtant, sous le prétexte bancal et totalement fallacieux que mon manque de considération pour l'existence et le bien-être des humains vivant là pourrait me pousser à ne pas frapper seulement les paquets de sablés.
Je n'étais pas sociable ? Soit. Ce n'était pas une compétence utile. Mais à en juger par la façon dont Misa et d'autres énergumènes peu développés intellectuellement arrivaient à se procurer de quoi manger et s'armer tous les jours, acquérir cette capacité ne serait peut-être pas une pure perte de temps.
Besoin d'entraînement. Tour d'horizon des disponibilités.
Une armoire normande aussi rigide que la Justice dans ce qu'elle avait de plus bureaucrate, un père surprotecteur et bourreau de travail au point de déserter le domicile familial pour son pays, un incompétent congénital à l'idéal utopique canin, une mannequin aux rêves cinématographiques et anorexiques, un jeune génie au complexe de Dieu refoulé, un mélange entre Alfred et le professeur Xavier. Beau panel de marginaux. Fine équipe. Constat étrange, que celui de penser à eux comme mes colocataires depuis tout ce temps… presque une famille recomposée. J'en aurais ri si la seule pensée de m'enfermer dans un carcans familial ne m'avait pas fait frissonner.
Restait une solution de repli. J'attrapai mon ordinateur portable, et me mis à coder. Une intelligence artificielle reproduisant les principaux schèmes sociaux ne devrait pas être plus complexe à mettre au point que l'invention du gâteau au chocolat parfait. Le caramel était bien sûr une évidence, mais le sucre à utiliser, moins irréfutable, selon le type de cacao employé, et l'utilisation d'écorce d'orange ou non.
Les lignes de code s'enchaînaient, interminables. Une main se posa sur mon épaule, paternelle.
« Tu ne pourras pas faire de variables de hasard et de sentiments.
- Mais alors, dit Alice, si le monde n'a absolument aucun sens, qui nous empêche d'en inventer un ? »
Une IA ne pourrait jamais reproduire fidèlement un cerveau performant, mais émuler une adulescente ou un jeune adulte simplet était largement dans mes cordes. Assez pour jouer avec Soci-Haby-lity. Une compagne de jeu qui, elle, aurait l'avantage de ne pas pouvoir envahir mon espace vital de ses bras et de ses cheveux.
Les trois caméras fixées aux torses des policiers retransmettaient tout sur les écrans de la salle du QG. L'arrestation de Victor Lockhart était programmée pour ce matin, aux aurores. La lumière du soleil à peine levé offrait un caractère glauque à la scène, maison individuelle en limite de ville, garage attenant, jardin entretenu avec soin selon les principes et la rigueur en usage au Japon.
« Souvenez-vous, n'enlevez vos masques sous aucun prétexte.
- Bien reçu.
- On sait, oui.
- Sans commentaire. Allez-y. »
Mogi se détacha du groupe, apparaissant sur les autres caméras. De côté, appuya sur la sonnette. Attente.
« Si cet homme connaît la composition de la cellule d'enquête, s'il sait qui dans la police était sur l'affaire au tout début, il les reconnaîtra. Un logiciel de reconnaissance vocale pourrait leur être fatal.
- Raito, tu es trop inquiet.
- C'est pour ça que toi, tu n'y es pas allé. » Ton acide, moqueur. De bonne guerre.
« Je ne vais jamais à la rencontre de criminels supposés, surtout quand ils sont en lien presque certain avec Kira. » Pause. « Non, je sais ce que tu vas dire, et je ne veux pas en parler.
- Je n'allais rien dire. » Voix traînante, celle d'un type satisfait. Trop honnête. Tant pis pour cette fois il avait été la seule exception de ma brillante carrière, entorse à une règle dont il ne connaissait pas la longévité.
Pas de réponse, seuls quelques merles entrecoupaient la bande son.
« Défoncez la porte. Surveillez les fenêtres. »
Oiseaux envolés. Éclats de bois volant, projetés en l'air par l'impact. Au moins, l'absence de blindage facilitait les opérations. Le contraste lumineux força les objectifs à s'adapter, nous laissant quelques secondes dans un flou désagréable. L'entrée débouchait sur un salon, vide. Fauteuils de cuir marron, tapis persan, luxe étalé, affiché, exhibé. Quelques faux tableaux sur les murs. Peut-être un ou deux originaux, volés à Florence au musée diocésain d'art sacré, quatre mois plus tôt.
Rien ne semblait avoir bougé depuis un moment, tout trop impeccable pour que quelqu'un y ait vécu ces derniers jours.
« Fouillez toutes les pièces, il y a peut-être encore des indices. » Mon avis partagé par mon ami, visiblement.
« S'il a fui, s'il est lié à Kira et en est un allié, il n'y a presque aucune chance pour qu'il ait commis une erreur aussi grossière et débile qu'oublier sa carte d'identité. Le monde n'est pas gentil avec toi parce que tu poursuis les criminels. C'est même plutôt le contraire.
- Promis, L, s'il me vient l'envie d'aller vivre à Télétubbyland, je t'appellerai pour que tu me remontes le moral. Si on ne cherche pas d'indices, il n'y en aura pas.
- Élémentaire mon cher. Mais attraper de la fumée avec les doigts, ce n'est pas plus facile si tu sais qu'il y a de la fumée. »
Regard circonspect. Son souffle de justice ne souffrait pas mes doutes sur l'utilité de capturer Lockhart. Mais celui-ci n'était certainement qu'un autre pion sur l'échiquier ; s'il avait été Kira, ou été un collaborateur – idée saugrenue au vu des agissements de Kira premier du nom – je l'aurais forcément remarqué avant, arrêté, interrogé, incarcéré.
« Wedy, du nouveau ?
- Rien. Personne de suspect dans les environs. Le suspect n'est pas sorti, et n'est pas dans le secteur.
- Ici Aiber. Les voisins et les services de poste et journaux ne l'ont pas vu depuis un moment, mais c'est un gars discret. Est-ce que quelqu'un serait assez gentil pour me préparer un café pour mon retour ?
- Vous trouverez seul comment appuyer sur un bouton, Aib'. Et vous serez chou d'appuyer une deuxième fois pour mon café perso.
- Silence ! » L'autorité de père avait au moins le mérite d'imposer le calme à un groupe d'adultes en pleine dispute de maternelle.
« La salle de bains est verrouillée. Alpha, je répète : salle de bains fermée. Oméga, sors et reste devant la fenêtre. J'enfonce. »
Me penchai sur mon siège, attentif. Les masques et les gilets pare-balles normalement suffisants pour contrer toute éventualité d'attaque à main armée.
Attente, encore. Adrénaline courant dans les doigts. Raito était aussi tendu vers l'écran, à l'affût du moindre changement. Visage de la Justice attendant d'abattre son marteau sur les coupables. Remplacer la femme à la balance par lui, muni d'une épée, serait agréable à l'œil. Je cherchai encore l'inévitable imperfection adolescente, sans jamais la trouver. Presque rageant tant il était immaculé et simplement beau. Peut-être trop conscient de l'être, son seul défaut.
Trop sérieux, aussi. Joueur, je pinçai rapidement sa taille, provoquant un sursaut incontrôlé, masque de sérieux brisé, remplacé par une surprise non feinte. Un rire irrépressible sortit de ma gorge, bien vite vaincu par le coup sur le sommet de mon crâne.
« Mais t'es con, c'est pas possible ! Ce n'est pas le moment de faire n'importe quoi, Ryuzaki, concentre-toi !
- Un problème, les garçons ? »
Voix inquisitrice, sur le qui-vive. Je coupai notre micro.
« Et voilà, il va être invivable. Tes réactions sont excessives, Yagami-kun.
- Mes réactions ? Grandis un peu. Tu es celui qui aimes l'angoisser en le laissant croire n'importe quelle absurdité immorale.
- Tut, tut, ma petite, dit la duchesse, tout a une morale si l'on cherche bien. »
Yeux au ciel, rictus made in Désespoir face à l'infantilisme, glas de mon argumentaire.
Porte ouverte, nuage de poussière. Cinématographique, suspens gâché par le recul d'un policier pestant contre l'odeur. La faïence blanche, omniprésente, éclatante, éblouissante des lumières au néon du plafond, vaincue par les flots carmins.
« Messieurs, vous avez trouvé Victor Lockhart. Dites bonjour. » Un « Et merde », à mes côtés, me fit sourire. Il s'habituait très bien aux visions de cadavres. Presque fier, mon coéquipier ferait un très bon second L… Pour le jour où je mourrais.
Dans sa baignoire, face à la porte, bras en croix, l'homme macérait dans une eau infusée de son propre sang. La peau pâle, exsangue, vidée à l'extrême. La chaleur refusant la cicatrisation, il s'était simplement vidé, le poignard diamantin tombé de sa main sur le carrelage désormais froid. Diptyque de blanc et rouge, la couronne de ronces ceignant son front offrait une esthétique christique au tableau, appréciable de précision et de raffinement.
« Une traîtrise pour une couronne de sang. Un meilleur aveu eut été indécent.
- Tu es vraiment susceptible, quand Misa te parle. Influençable, le retour. S'il s'est suicidé, c'est plus qu'un très bon indice.
- Je ne suis pas d'accord. Les types dans son genre ont de multiples raison d'en finir. Pas d'espoir en l'avenir. Ou la culpabilité d'échouer, encore.
- À tous. Fouillez la maison, il doit y avoir quelque chose. Si Kira l'a éliminé, ou s'il a eu trop peur de se faire attraper, il a certainement commis des erreurs. »
Mouvements des enquêteurs, répartis dans toutes les pièces, à l'affût de la moindre bribe utile. Ils en auraient pour des heures, voire des jours, avant de tout avoir retourné.
« Watari, nous avons un macchabée sur les bras. Je fais quoi ? »
Ranger mes jouets cassés n'avait jamais été un de mes passe-temps favoris. En général, je les envoyais toujours vivants dans leurs nouvelles résidences, quelque part au-delà du cercle polaire. Endroit charmant, tout de ciment et de neige, sans couteau ni moyen de s'évader. À moins de finir dévoré par les loups.
Les éléments s'amoncelaient, emplissant les disques durs. Victor avait été un homme à la vie bien remplie, ses comptes étaient aussi illégaux qu'intéressants et mouvants. Partant en Suisse, puis aux Baléares, aux îles Caïmans et ailleurs. Son groupe immobilier florissant, les racines enfoncées profondément dans la fange des réseaux plus ou moins mafieux. Éden Buildings, vraiment… Le délire divin n'en finissait plus de se répandre, véritable maladie contagieuse.
Le petit Jésus, messager de Dieu, suicidé avant que l'Anté-Christ ne mette la main sur lui aurait été parfait dans son rôle de martyr. Si seulement le public en avait eu connaissance. Aux yeux du monde, ce chef d'entreprise véreux serait décédé d'un défaut de chaudière, empoisonnement au monoxyde de carbone. Nettement moins m'as-tu-vu que le bain de sang et la couronne d'épines. De toutes façons, il avait oublié les stigmates. Trop douillet, sans doute.
Les indices, ou pas. Les liens entre les sociétés, entre collègues, entre voisins, compagnons de bus ou de parking. Tous les tickets rangés scrupuleusement, pour les notes de frais. Son trajet retraçable sur des semaines, toujours le même. Ses cartes d'abonnement au cinéma Yamato, de fidélité au restaurant italien Chez Luigi – tenu par un authentique yankee du Texas immigré depuis les années 90 – et de nombreuses autres ; médiathèque du quartier, le concessionnaire Yotsuba qui lui avait fourni sa dernière voiture stupidement rapide et consommatrice d'essence pour les boulevards aussi fluides aux heures de pointe que les artères d'un obèse ayant planté sa tente dans un fast-food depuis quinze ans. Carte de piscine, de magasin de vêtements, carte routière. Il avait entretenu des relations cordiales, renforcées par les cadeaux mutuels, avec la majorité des entreprises influentes de Tokyo et de sa banlieue. Véritable anguille. Murène, d'après les dents longues qu'il avait eues.
Installer un aquarium avec une murène devant l'ascenseur serait peut-être une excellente idée, très dissuasive pour les intrus. À condition de fermer hermétiquement ledit aquarium, pour éviter tout risque. Certains milliardaires excentriques n'avaient pas été bien remerciés par leurs animaux de compagnie.
« Il doit y avoir une évidence, quelque chose à voir.
- Calme.
- Je suis calme. Mais je veux coincer Kira, et je suis certain que Lockhart et sa société avaient un lien avec lui. Son mélodrame religieux le laisse entendre.
- Éden ? Tu ne peux pas accuser tous les religieux de crime contre l'humanité.
- Et toi, tu n'as pas le droit de torturer quelqu'un pour ensuite ne pas prendre ce qu'il crache au sérieux.
- Je ne vois pas tellement ce que ça change pour lui, surtout qu'il ne le saura pas.
- Cesse, ou je devrai trouver un moyen de te faire taire. »
Coup d'œil incertain. Mieux valait ne pas trop l'énerver. S'il tentait de m'étrangler dans mon sommeil, hypothèse farfelue mais de l'ordre des mondes possibles, après m'avoir empoisonné aux sablés et à l'essence de chou, savoir qu'il finirait pendu ne me serait pas d'un grand réconfort. La prudence était sans doute une alliée plus fiable qu'une pique acerbe.
« Même si pour l'instant le lien n'est pas décryptable, il nous sautera aux yeux au moment opportun. Je ne suis pas inquiet. »
Une porte claqua. Un « Je suis de retour » claironné.
« Tu devrais peut-être. », murmuré.
Le matin se levait tranquillement, les minutes défilaient, rapprochant l'échéance du réveil. Dans moins d'une dizaine de minutes, une banshee hystérique défoncerait la porte, après avoir probablement soit jeté des draps sur tout son chemin, soit commis un génocide reptilien.
La grasse matinée du dimanche – accordée avec bonté jusqu'à sept heures – devait-elle vraiment prendre fin ? Raito n'était jamais aussi lisible, serein et détendu que dans son sommeil. Mèches de cheveux libres, muscles sans masque social à porter. Simplement beau. Constat agaçant, superficiel.
Une idée de jeu, légèrement cruel.
Le réveil ne sonnerait pas, annulé. Sans bruit, je glissai à terre, puis tirai sur les couvertures, dévoilant une épaule, un bras, des hanches. Corps caressé par les habits de soie, légèreté et douceur. Un rapide frisson, signe de la gêne causée par l'air plus frais. Me figeai, craignant de l'avoir sorti des bras de Morphée. Pas de mouvements.
Je repris, me glissant aussi silencieusement, discrètement que possible à ses côtés. La manœuvre ne souffrirait aucun à peu près, aucun réveil, aucune fausse note. Les plumes rabattues sur nous deux, les étapes à moitié complétées. Plus que cinq à six minutes.
Mise en application des scènes vues et reprises dans de multiples films plus niais les uns que les autres. Ce qu'elle comprendrait.
Prudemment – peut-être gauchement… quoique je ne l'avouerais jamais – je passai ma jambe au-dessus des siennes, rapprochant nos corps. Contact humain étrange, mais pas étranger, dans une certaine mesure. Proximité permanente depuis trop longtemps. Connivence sans interruption depuis des mois. La chaîne lâche, trente fois trop longue, nos mains séparées par une quinzaine de centimètres, tout au plus.
La chaleur émanant remontait la température vers un bon 37°, cocon terriblement tentateur et soporifique. Odeur de peau chaude et de savon, entêtante. Manque terrible d'arôme chocolat, pourtant supportable. Position trop agréable pour regretter vraiment le manque de petit-déjeuner. Dans la lumière blafarde et tamisée de quelques ampoules et écrans, je n'avais plus rien à faire que d'attendre et d'étudier son visage, me perdant dans les détails.
Des bruits de pas, aussi aériens que ceux d'un lamantin dans une flûte à champagne.
Parfaire le tableau, nécessaire. Mon nez contre sa clavicule, cheveux mêlés, doigts sur l'omoplate. Tissus se frôlant, sans envie de m'enfuir. Étrange.
La porte pivota, souffle d'air presque inaudible. Un « Mon ché… » chuchoté coupé en plein élan. Sourire sadique dissimulé contre une nuque, je me tortillais, corps imbriqués, froissement de draps comme au sortir du sommeil. Un léger froncement de sourcils m'avertit du manque de temps. Il allait bientôt se réveiller. Moment de tenter le tout pour le tout. Murmure assez fort pour être audible, pas assez pour faire croire à une intention malveillante.
« Sur l'eau calme voguant sans trêve…
Dans l'éclat du jour qui s'achève…
Qu'est notre vie, sinon un rêve. »
Un hoquet de larmes fit écho à un gémissement du type « Je me réveille et celui qui me parle va regretter le jour où il a appris à parler ». Misa partie, manquant le regard à peine hagard d'un Raito réveillé dans une position incongrue et pour le moins inattendue.
Magnifiques yeux noisette, bouche superbement dessinée, appelant une tentative renouvelée. Mon nez presque contre le sien, chatouillis courant le long des nerfs jusque dans le bas du dos.
« Bonjour Raito, bien dormi ? J'imagine que je ne puis espérer une accalmie ? »
Petite fin bien sympatique, n'est-ce pas :D
A dans deux semaines, mardi, comme toujours !
