Titre : Thirst

Disclaimer : Les personnages et l'univers ne nous appartiennent pas malgré un chantage à base d'expédition par la poste de pages de Death Note et de trognons de pommes cloués selon un rituel vaudou. Nous ne touchons bien entendu aucune compensation financière pour la publication de ce texte, là encore le chantage n'ayant pas suffi ^^ ( On nous a mentiiii x) )

Rating : M pour certains chapitres.

Merci pour toutes vos reviews, notre booster à movitation ;D Cette fois aussi le pov de Raito commence dans la continuité du chapitre précédent. Bonne lecture !

Nee :

XD La tentation est dure à combattre, mais je suis sûre que tu as vaillement lutté contre l'envie de lire le chapitre. Quel jour tu craqueras pour celui-ci, humhum, les paris sont ouverts ! Ah tant mieux, je ne voulais surtout pas te décourager dans tes hypothèses ^^ Mon frère a mon âge mais j'ai eu ma dose (et j'ai donné la mienne aussi xd) après les choses se calment beaucoup en grandissant, pour moi en tout cas, maintenant lui et moi on s'entend plutôt bien et la distance aide aussi. Pour les grands frères, ils ne sont pas très pénibles je crois si l'écart d'âge est marqué, sinon il faut prendre son mal en patience et savoir qu'ils ne savent en général pas très bien s'exprimer autrement que physiquement (voire douloureusement) mais c'est plus fort qu'eux et ils le font pour embêter, faire chier etc, certes mais jamais vraiment pour faire mal et en fait c'est précisement l'inverse qu'ils expriment (bêtement). Oui, les versions pour enfants d'Alice sont nettement simplifiées ^^

Si Raito s'écarte aprés l'opération "tache de chocolat sur la joue" ce serait quand même légèrement contre productif XD Je veux absolument savoir comment va évoluer ta pitié pour Misa au fil du temps x)) Ma propre curiosté qui parle xd Tu t'y connais donc très bien en invitation puisque c'est excatement ça, le coup des confitures (l'éléhpant dans le couloir quoi) :) En effet, Beyond ne montera jamais d'organisation anti-L, parce qu'il adule L, donc fatalement... xd Pour les théories, tu t'en sors pas mal, en tout cas elles tiennes fictivement la route l'une comme l'autre * rire sadique* Le "soye"...hé oui c'est une faute horrible mais, nous avons osé ! xd Les petites phrases d'Haaru en fin de chapitres, où l'art d'augmenter diaboliquement la frustration en attendant le chapitre suivant xD Celles-ci sont particulièrement marquantes, en plus :D Merci beaucoup pour ta review !

Lilyanna :

Bon retour parmi nous et bon courage pour ton boulot ! Misa ferait même perdre aux plus philosophes toute foi en l'humanité si ça peut te rassurer (quant aux dictateurs, terroristes et sadiques divers, je te laisse imaginer la réaction) xd Oui la relation et l'enquête avancent en parallèle, mais assez lentement on ne peut pas dire le contraire. Nous sommes vraiment contentes que tu aimes la mise en place :33 Je suis partisante d'envoyer Misa explorer les cages à serpents mais je ne sais pas s'ils seront assez kamikazes pour essayer de la bouffer xd (pas fous, la survie est en jeu xd)

Pour le rêve/cauchemar de L, c'est normal de ne pas réussir à trancher vu qu'il s'agit des deux à la fois. Attirance et angoisse du retour de Kira et si on va plus en profondeur sans doute aussi l'angoisse d'une relation plus forte que ce qu'il a pu connaître et la possible trahison si l'attachement est trop grand, même si c'est Kira qui prime côté angoisse. Tu as parfaitement raison, les deux intéressés ne veulent pas se rendre compte de l'évolution, mais ça viendra évidemment xd Vive le déni ! C'est vrai que la disparition d'Aiber et Wedy est assez brusque, et je mentirais si je disais que la surprise n'était pas l'effet recherché, tout comme le floutage pour le moment de l'enquête ^^

Merci beaucoup d'avoir pris le temps de poster un commentaire avec ton manque de temps ! :D

Nowaki :

Tu as lu les 21 chapitres en trois jours ! C'est un exploit vu la longueur xD Merci pour tes compliments, nous sommes ravies que tu aies suffisament apprécié la fic pour laisser un commentaire :D (je dis "nous" parce que nous sommes deux à l'écrire, chacune un personnage ) N'aie pas peur d'en écrire plus si tu en as envie, ce ne sera jamais trop, pour nous en tout cas. Merci beaucoup pour ta review et ton encouragement !


Chapitre 22

Morsure de métal


Un soupir pour le silence. « Tu sais, Raito-kun, quand je disais « ne bouge pas », la durée n'était pas censée dépasser la première minute. »

Monosyllabe absente.

« Tu contemples ce clavier depuis trente-six minutes.

- Oui. » Un cliquetis de touches s'ajouta au premier, s'immobilisa une demi-heure plus tard. « Je vais la voir. » Misa devait être calmée maintenant, la vague violente.

« On travaille. Tu n'as pas besoin de ce résidu raté d'Aye-aye anémié en pleine crise de névrose. »

Jonglage entre paradoxes : le besoin de Misa, son amour aveugle et gluant qui la rendait utile, potentiellement inarrêtable. Le besoin d'écart, besoin vital, jusqu'au moment où l'écart venait d'elle. Management de la distance essentiel pour éviter son implosion, et surtout la mienne.

Écran clos sur le clavier. « Tu as voulu que je reste, je suis resté. Maintenant je sors. On appelle ça faire des concessions.

- Les concessions c'est surfait. » Je me retins de lever au ciel, fermai le fichier consulté par Ryuzaki. Mise sous pression par le regard. Puis sous la menace je-te-traîne-sur-ta-chaise-dans-tout-l'immeuble-par-les-escaliers. Bonus au gavage de topinambour ?

Je m'apprêtais à l'exécution de la théorie et il finit par se lever. Dos rond, mains dans les poches. « Je vois que l'aliénation mentale a déjà commencé.

- Dit l'homme terrifié par les légumes.

- Au moins les légumes ne hurlent pas comme un putois égorgé à la scie sauteuse. » Pas mollusques, décomposés par ses baskets informes. Lequel tenait l'autre debout, mystère à jamais sans réponse. « Alors, quoi, tu vas… t'excuser ? »

Rictus sardonique, payé de son double parfait.

Misa était recroquevillée en face de la porte, ses bras croisés sur le front. Mains lentement écartées pour un visage coulé de lignes sombres et des yeux fondus en violet baveux. Expression flottante, crispée quand elle vit le détective. Durcie. Debout, elle ouvrit la bouche, une protestation sonore en marge. Coupée à l'interrogative quand je montrai le casque emprunté à Matsuda.

L m'éventra du regard alors que je le posais sur sa tête, essayant de ne pas avoir l'air trop satisfait en reconnaissant le générique insupportable d'une série pour enfants craché par les oreillettes. Dos à dos. Ma main en arrière autour de son poignet libre, l'autre tenant le lecteur, volume quasi maximum. À moins d'un prise d'arts martiaux, il ne pouvait pas enlever le casque ou mettre la musique en pause sans que je le sache.

Le semblant d'intimité incita Misa à un certain calme, il ne fallait pas lui en demander trop. « J'en ai marre. Je veux me casser loin de cet enculé de détective voyeur, j'en peux plus de lui. » Elle agrippa ma chemise. « Je comprends pas comment tu peux être ami avec ce connard. En plus il te soupçonne d'être un tueur en série, c'est pas normal ça ! Et il m'aime pas ! Tout le monde m'aime ! C'est encore moins normal. Pourquoi tu fais rien pour me défendre ?

- C'est difficile – enchaînement rapide avant de perdre toute capacité auditive – Il pourrait être encore pire avec toi, et je ne veux pas que tu le subisses. »

Légère détente. « Je vois pas comment il pourrait être pire. C'est lui le tueur en série, le tueur de l'amour ! Le méchant de l'histoire, ouais c'est le méchant. La sorcière de Blanche-Neige en geek et en travelo. » Elle afficha une moue boudeuse, une lueur folle derrière ses lentilles. « Tu sais quoi, j'm'en fous, le connard de nerd peut montrer ses dents et être méchant. L'amour c'est le sacrifice, nan ? » Et Jésus sur sa croix portait une perruque blonde et des cuissardes en cuir. « Je veux que tu me défendes, c'est tout ! Tu me défends. Tu me défends. Tu me défends. » Son index sur ma poitrine en ponctuation. « Parce que je suis ta personne importante, c'est vrai, pas vrai ?

- Tu es la plus importante.

- La seule ?

- La seule. Ne doute jamais, il n'y a que toi. » J'offris un sourire confiant. Toute ma patience à peine suffisante pour cacher l'envie de briser son désolant petit imaginaire, son ridicule cœur d'enfant.

Faible sourire retour, une tension qui se relâchait. « Merde, j'aime pas être en colère. » Des larmes diluèrent un peu plus les pigments, en traînées. « Ça ruine mon make up, t'as pas idée de combien c'est cher. Et plus que ça, j'aime pas quand t'es loin. T'es tout le temps loin.

- Je vais essayer de faire relâcher la surveillance, d'accord ? Nous pourrions passer plus de temps ensemble.

- Ce serait vraiment vraiiiiment bien. » Ton acéré. « Et je veux plus de ses sales tours. Plus. Jamais.

- Lesquels ? Il y a l'embarras du choix. » Je ne voulais pas en parler, je savais ce à quoi elle faisait référence, et elle savait que je savais.

Ses yeux roulèrent. « Tu saaaais. Ces trucs trop dégueu , où vous êtes si près que…- yeurk. Si t'oses encore me dire que tu réagis pas parce que t'es surpris je… je… j'le tue et… et ensuite je… » La colère transperça son visage. Cris à l'encontre de « ce détraqué de pervers de merde », « dépravé » (et globalement toutes les insultes en « dé ») en passant par « pignouf du clavier, et je vais le lui exploser dans sa gueule de ravagé », « bouffeur sadique de pancakes », et il n'avait qu' « à se trouver une pute à payer au lieu de faire chier les autres. Un mannequin gonflable carrément tiens, comme ça il pourra pas l'faire fuir. », « Mort à Voldy et ses serpents, s'il aime tant le sucre je cuirai ses immondes bâtards pleins d'écailles comme des marshmallows et il les bouffera tous jusqu'à crever. »

Misa pouvait tenir plus d'une heure à hurler sur L à s'en casser les cordes vocales, ce qui n'était pas en soi une si mauvaise chose. Le casque audio ne devait plus être franchement utile à ce stade, de toute façon elle ne savait même plus ce qu'elle disait. Lâchant le poignet du détective, je lui posai le lecteur à l'aveugle, dans la paume de la main.

Interruption d'une injure particulièrement aiguë par un baiser rapide, toujours le moyen le plus efficace pour faire taire une Misa en pleine crise. Succès total de la manœuvre : ses ongles serrés brusquement sur ma nuque pour une collision désagréable. Mélange de chairs spongieuses, suintantes de salive. Un goût doucereux flirtant avec le fade, presque écœurant. Ses lèvres avides et leur douceur secondaire dans l'ennui qu'elles maniaient en duo. Leurs mouvements et leurs essais accompagnés, jamais refusés, toujours dissous en brouillard insipide.

La consistance du temps, molle et informe. Étirée dans un monde moite et dénué de tout semblant d'intérêt.

Rupture du contact, une interrogation dérangeante. Les baisers de Misa plus vides que d'habitude, plus nauséeux. Parallélisme évident avec Ryuzaki : malgré l'auto-protection derrière un blocage psychologique et imparfait , ce qui avait filtré n'avait rien de commun avec ça. Misa soupira de soulagement, de contentement, de désir. Sa bouche sourit, se colla. La possession ventouse.

Le goût persistait sur ma langue, pâteux. Accentuant l'insatisfaction picotée sur mes lèvres.

Misa, la moue chiffonnée devenue radieuse, essuya une trace de pigment transférée sur mon visage. Elle arrêta sa main avant de toucher les griffures horizontales. « J'suis désolée pour ça Raito d'amour. » Baissa le regard, un sérieux rare pour les traits de poupée. « Je t'aime tu sais, Raito, plus que n'importe qui. Mais lui je le déteste. Et je pourrais presque te détester aussi, quand tu es avec lui. Parce que tu es avec lui. Je crois. » Détester. Un souffle gelé me dévala la nuque, engouffré sous la peau. Le verbe et ses syllabes enroulées, serpent de glace autour des vertèbres. Promesse d'écrasement.

Il y avait cette ligne à propos de Misa, cette ligne que je ne devais pas basculer.

La porte fermée, j'attendis quelques mètres pour relever une manche : la peau de mon bras soulevée. L, plus près que je ne pensais, siffla. « Elle est parvenue à faire une addition sans compter sur ses faux ongles ? L'échange buccal dépassait les promesses mensongères de l'emballage ? »

Presque trop joué, cette fois, peut-être. L'instinct froid était revenu. Comme un avertissement. La voix de L passée en second plan, effacée à demi.

« Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes à Lalaland, et Amane cabriole de nouveau sur ses nuages roses avec son tutu à froufrou et sa couronne en toc. » Ignorance. « Quand elle aura fini de vomir ses arcs-en ciel et replongera en phase furie dépressive, pour les mea culpa et génuflexions diverses, tu devrais essayer de commencer par « Pardonnez-moi Misa car j'ai péché. » Ça fait toujours son petit effet. » Pas de réaction. « Tu comptes lui parler à quel moment de tes petits échanges de mails hebdomadaires avec Takada ? Désolants au possible et ennuyeux à faire crever une colonie de blattes, si tu veux mon aimable avis.

- Tant mieux, je n'en veux pas. Pratique. Économise ta salive pour ce qui a vraiment de l'importance et le monde te remerciera.

- Et si tu suivais ton propre conseil ? »


« Est-ce que tu sais quel milieu précis Aiber et Wedy étaient en train d'infiltrer au moment de leur disparition ? »

Seconde blanche.

« Dans ce cas, ils prévoyaient de s'occuper de quels réseaux de Lockhart ? »

« Par quel contact ils ont commencé le sous-marin ? Quel lieu ? »

Pointe de culpabilité, à peine visible. Bordel.

« Laisse-moi résumer… tu ne sais strictement rien sur les agissements de tes deux meilleurs éléments ?

- Ce sont des pros, ils n'ont jamais eu besoin d'aide. » Ajout tardif. « Tout contact avec l'extérieur, surtout avec moi, pendant ce type d'opération augmente la probabilité de capotage à 90%.

- Sans blague. Et louper la mise au point avant de les y envoyer augmente la probabilité à quel pourcentage exactement ? »

Grignotage de pouce en règle. « Les traceurs n'émettent plus, ou le signal est brouillé.

- Et les caméras à proximité des lieux potentiels utilisés par les réseaux ?

- Rien que pour les lieux publics et privés dont je suis à peu près sûr, le nombre est déjà très élevé. »

L'envie de le frapper titillait sérieusement mes phalanges.

Watari, l'image du calme et de la tempérance nous regardait à l'opposé de la pièce. Peut-être une légère désapprobation dans l'arc d'un sourcil, ou l'ombre de l'éclairage. Je ne l'avais même pas vu, entendu arriver. Un plateau garni de mini kouglofs colorés et de tartelettes aux fruits fut déposé et le vieil homme s'éclipsa. Discrétion à l'état pur.


L'inquiétude creusée dans les visages. Wedy et Aiber étaient introuvables.

« Vous pensez vraiment que l'épluchage des caméras de surveillance de tous ces endroits va mener à quelque chose ? » La réponse pourtant déjà dans la question, mon père attendit. Espoir de l'espoir.

« Non. C'est une perte de temps et de ressources, mais si vous avez une autre idée, je bois vos paroles Yagami-san. »

Matsuda se racla la gorge. « Et si j'allais m'infiltrer là-bas ? J'veux dire, dans les mêmes cercles, ceux de Lockhart. Je suis doué en filature.

- Excellente idée, Matsuda.

- C'est vrai ?

- Vous voulez devenir le 15% de viande en plus officieux des usines de croquettes pour chiens régionales ?

- Hey j'essaye d'aider. On peut pas les laisser tomber ! Faut y aller en renfort.

- S'abstenir serait plus aidant que les stupidités que nous rabâche votre incompétence légendaire. Confondre filature et infiltration… vous êtes sûr d'être policier ou vous êtes entré en voyant de la lumière ?

- Vous avez essayé le GPS des portables ?

- Détruits. Pendant que nous perdons encore plus notre temps à écouter l'agonie de vos ersatz de neurones en pleine séance de cannibalisme, consultez les pages jaunes, il reste peut-être des places à la crèche. »

Ryuzaki reprenait ses multiples séances d'agression, son pouce trituré entre les dents. Traque de Aiber et Wedy sur les enregistrements des caméras du QG, recherche d'une conversation à décrypter, d'informations. Travail fastidieux mais moins que l'épluchage précédent, les autres membres de la cellule y étaient toujours, plus pour s'occuper qu'autre chose. Au moins celui-là avait une chance d'aboutir une fois l'ensemble des données collectées pour le logiciel de lecture sur les lèvres.

Aiber et Wedy en dialogue, ou seuls au téléphone. Toutes les caméras d'une même scène, utiliser tous les angles. Avance ultra rapide, sélectionner, délimiter, archiver.

Mains automatiques, cerveau ailleurs : une fenêtre à taille réduite sur l'écran du détective, conductrice de pensées. Une caméra en temps réel filmait le couloir de notre étage… L comptait continuer dans sa lancée, une nouvelle manœuvre pour éjecter Misa ? Si les coups vicieux de L marcheraient toujours, le repêchage d'une diva en détresse ne fonctionnerait pas longtemps. Pourquoi être le seul à se faire emmerder ? Comment essorer l'ambiguïté, ramener des conséquences pour L, là où elles n'étaient que pour moi.

La caméra montra l'ouverture de la porte d'ascenseur. Inspiration.

Certes, l'impact serait moindre, tant pis. D'un mouvement sec, j'approchai mon siège, exécutant une rapide copie : ma main fila son dos, installa une pression sur la hanche. Nos visages à niveau, le mien se décala légèrement. Chatouilles de mèches noires dans le cou, les bustes en concordance, ajustés dans une pression tiède. Sa nuque, l'odeur d'une peau qui ne s'asphyxiait pas de parfums sirupeux. Agréable.

Rester, ce ne serait pas si… déplacé ?

Je manipulais la tentation d'explorer l'idée, juste une micro seconde. Rien d'agréable dans la chaise qui pouvait partir en arrière à tout moment. Mes muscles en tressaut pour contrer la gravité. Rien. Du tout.

Le son régulier d'une marche se fit entendre, en approche. Expectative adrénaline.

Ma pommette effleurée sur l'autre, en douceur. La porte de la salle ouverte, une phrase suspendue, reformulée après un instant. La tension de L serpenta son dos. Je posai un demi sourire contre sa joue, effronté. Tiraille pour les traits rouges.

Watari toujours là, autant emmerder L franchement.

Mes doigts se faufilèrent à la gorge chaude, mimétique de chatouillis aériens, amorces évanouies. À peine le frémissement d'une peau sur l'autre, un jeu par dérobés. Touches lutines, la délicatesse d'une ébauche. Esquisses d'une rencontre murmure, le chuchoté d'une plume.

Une seconde oublieuse au creux du ventre, et la caresse s'échappa, filante sur la soie pulsatile. Geste immobilisé, conscient de la limite que je venais de pousser, du bout des doigts. Aiguille de colère, dénaturée d'une relativité apaisante. L était censé fuir les contacts, les détester. Il n'y avait pas d'ambiguïté, parce que, de ses propres mots, Misa était plus détestable encore.

« Tu as du sang dans les cheveux. » Ma voix d'indifférence, répondue par un détachement équivalent.

« Ce sont des choses qui arrivent lorsqu'on s'amuse à frapper les gens contre des murs.

- Tu l'avais amplement mérité.

- Quand j'ai traité Misa d'amante ? Ou toi d'impuiss- » Pichenette cassante, claquée sur la zone douloureuse. Son exclamation comme signal de l'écart, je réintégrai ma place habituelle, Watari était parti.

« Ça fait deux ou trois jours, non ? » commentaire sec, associé à l'humeur « Tu es déplorable. »

Ryuzaki se frotta la tête, réprobateur. Le « méchant » épinglé sur son expression. Sans attendre l'insulte qui allait déborder, je plaçai un commentaire dédaigneux. « Chacun son tour de jouer. » Retournai à mon écran d'ordinateur, toute satisfaction disparue, sans retour. Reprise de la frappe du clavier : avance ultra rapide, sélectionner, délimiter, archiver.

Un contact, devant Watari, imprévu, dans le seul but de semer le bordel, l'attaque verbale était pourtant incontournable. Pas de mots à la destruction corrosive, juste la pesanteur d'un regard.

Sélectionner, délimiter, archiver. Sélectionner, délimiter, archiver.

Une sonnerie de téléphone, L décrocha, laps de secondes. Crachotement des hauts-parleurs. « Capitaine Takasugi, Division de lutte contre le Crime organisé, 4ème District, Commissariat Est Shigunami. Pour assurer la coopération des services comme vous l'avez spécifié, Monsieur ! C'est un honneur de participer à une enquête de la PSB, Monsieur. »

L leva les yeux au ciel. « Votre rapport ?

- Après inspection de l'usine pétrochimique, les livraisons hebdomadaires des quatorze palettes ne sont qu'une erreur due à la confusion de deux adresses presque identiques. Les palettes sont systématiquement réexpédiées à l'autre adresse depuis un mois. Nous sommes remontés à une ancienne confiserie désaffectée mais n'avons pas pu aller plus loin. Pas d'empreintes, pas de résidus ADN, caméras de surveillance HS depuis longtemps, pas de reprise d'activité annoncée. Les voisins ne savent rien.

- Quelle est la différence entre les deux adresses ?

- L'usine est au Bis, la confiserie au B.

- Je vois. Vous avez photographié les lieux comme convenu ? Sous tous les angles ?

- Je vous envoie les clichés à la fin de l'appel, Monsieur.

- Pas d'objet étrange ?

- Hormis les palettes, il n'y a rien d'autre, Monsieur. » La conversation se clôtura en quelques mots, L lança le mobile dans une poubelle.

« Tu te fais passer pour un agent du Bureau de la Sécurité Publique ?

- Et ça t'étonne ? »

Sourire. « Non. J'imagine que Watari ou l'un de nos deux policiers devront fouiller les palettes, vu qu'il n'y pas d'indices laissés en évidence, a priori.

- Des troupeaux d'éléphants peuvent randonner sur les scènes de crime de la police locale sans qu'elle ne s'en aperçoive. Les clichés sont beaucoup plus fiables. Oublie Matsuda, il noierait l'indice laissé par Beyond en actionnant le système anti incendie par erreur.

- À moins qu'il ne nous grille tous en invitant les collègues qu'il croise au QG pour une pyjama party ou un atelier crêpes. »


Les nouvelles informations laissèrent un flottement mitigé, entre soulagement d'avoir une piste et angoisse de la chasse macabre.

« L, vous pensez que Beyond Birthday peut nous aiguiller, nous donner un vrai indice ?

- Je vous l'ai déjà dit, il aime le jeu. L'indice le plus probable balance entre jeu de piste pour la découverte des cadavres ou provocation. »

Grimace de Matsuda. « Un truc genre « j'ai gagné, nananère ? » Z'êtes pas sérieux ? »


Je sortis de la salle de bains, à regret. La détente des muscles sous l'eau chaude, trop brève. La faute au cumul des nuits passées sur une chaise. Celle-ci ne ferait pas exception, L debout, un ordinateur sur un coin de table. Comme toujours, bras sous le tissu, contre l'abdomen, j'attendis. L ouvrit la menotte, que je passe la manche. Et comme toujours, le cercle métallique revint, sitôt le tissu encerclant mon bras. Recul de biais. Évitement.

« Peut-être qu'il serait temps que tu nous débarrasses de ça. Peut-être que tout le monde a besoin d'air. »

Surprise ravalée d'un « Qui ? » puis « Un ventilateur est avancé pour Monsieur ? » La mauvaise foi claire.

« Moi et Misa pour commencer. » Si je lui donnais l'enlèvement des menottes, elle serait peut-être moins agressive, possessive, collante. Et demanderait moins. Concession pour l'équilibre des distances et pour mon équilibre mental que j'étais prêt à faire. De toute manière la surveillance serait toujours maximale, elle ne pouvait pas trop demander.

« Misa n'a jamais été une raison valable. » Il approcha l'attache, anticipa le retrait de mon poignet en l'enfermant dans sa paume.

« Je croyais que tu ne me considérais plus comme Kira. C'est ce que tu as dit.

- Je te concède la main donc tu veux me bouffer le bras ? Intéressant. » Masque froid.

Blessant. Il ne voyait plus Kira en me regardant et peu importaient les nuances ou les réticences. Il l'avait admis, je ne voulais pas qu'il me retire ça. « Au contraire, ne plus avoir H 24 une mannequin changée en furie despotique est censé profiter à tout le monde, en priorité à l'enquête. »

Expression lisse, sans accroche. Ses épaules légèrement crispées et la pression un peu trop élevée autour de l'articulation de ma main, seuls signes de la colère qui rampait derrière le visage muré. Hors de question qu'il revienne sur ses paroles, me les retire. Je détournai le regard avec une certaine rancœur. « Fais ce que tu veux. »

La poigne se retira, remplacée par le métal.

La soirée retourna à son utilité première : le travail, ponctué de quelques mots distants. Après des heures de décortication, les clichés de la confiserie ne révélèrent aucune mise en scène, et effectivement aucun indice. L'appréhension de passer sur une preuve lentement atténuée. Il n'y avait tout simplement rien. Sôichirô, rompu, abdiqua le dernier. « Je suppose que si Beyond Birthday a laissé quelque chose, c'est à l'intérieur des palettes. » Je hochai la tête, aussi mon avis. Et celui de tout le monde, certainement. Sur un échange de « bonne nuit » et autres politesses, il quitta la pièce, ébouriffant mes cheveux en passant, nous laissa en duo.

Les palettes ne pouvaient pas être fouillées dans l'immédiat, il ne restait que les enregistrements des allées et venues d'Aiber et Wedy à compiler. Mes yeux brouillés consultèrent l'horloge numérique. 3 heures du matin, et dire que nous n'en étions même pas à la moitié. Je commençais sérieusement à perdre prise.


Un chuchotement perdu dans un rêve. Un mouvement brusque tira lentement ma conscience vers le haut. Le chuchotement reprit. « Raito-chou. Raitooo. » Paupières soulevées, péniblement. La silhouette mince de Misa découpée dans le rétroéclairage, à travers ma vision en flou artistique. L n'était pas là, sa menotte accrochée quelque part.

« Ah t'es réveillé. Il est 4 heures 30 . » Je n'avais dormi qu'une demi-heure. Dur constat. « Bouge pas, je reviens. » Mes yeux aussitôt scellés, lutte perdue d'avance pour s'accrocher au réel. Perceptions éparses coupées de vide. Mots que je n'enregistrais pas. Allers retours. Misa qui portait des… taches de couleur, plus ou moins grandes. Des mains autour de ma taille. Misa qui me voulait debout, assis. Une surface moelleuse sous ma joue. Et le néant englouti.

Une autre secousse. L ? « C'est quoi ce bordel ? » Oui, sa voix. Un effort incommensurable pour ouvrir un œil. Quelle était la question déjà ?

Noir.

Parmi les derniers fils de perceptions, un reniflement et la pression relâchée sur mon col. Affaissement contre un coussin moelleux.

La douleur, fulgurance, trop vive, réelle. Le réveil s'accompagna d'un second coup envoyé dans mon ventre. J'ouvris les yeux, alerte, juste à temps pour une troisième édition. Je me pliais en deux, me redressai à demi. Cherchant un souffle. « Bordel, L ! »

Silhouette surplombante. « C'est aussi la question que j'ai posée au zombie qui porte ton nom, à voyons, cinq heures ? » Le salon avait subi une petite transformation, à quelques centimètres des chaises, un amoncellement de couvertures et de coussins. À gauche, Misa dormait enroulée autour d'un traversin. « Je le lui ai refilé en pâture. Estime-toi heureux de ne pas être à la place de ce pauvre coussin. »

Vu l'enfoncement des ongles et la posture strangulatoire, oui je m'estimais heureux. « Une idée de Misa, mais elle n'est pas mauvaise. C'est presque aussi confortable qu'un lit et à dix centimètres des ordinateurs. Pour le reste, chais pas. Demande-lui. » Sur ce, j'attrapais un coussin et enfouis mon visage dedans.

Coup dans les reins.

« C'est l'heure de bosser.

- Putain, je jure que je te ferai bouffer des kilos de jardinière jusqu'à t'expédier dans le coma. »

La jeune fille de l'autre côté du lit improvisé geignit, se frotta les yeux entre deux bâillements. « Pourquoi y a tant de bruiiiit ? » Elle roula vers moi, ouvrit les paupières, vit L. « Ah non ! Toi, tu dégages ! »

- Si je dégage, ton petit chéri dégage avec moi. Console-toi avec ce traversin. »


Rien de meilleur qu'une accumulation de hurlements pour bien commencer sa journée.

« Nan nan et nan. Je t'ai vu, cette nuit ! T'as accroché les menottes là-bas, là, et ensuite tu t'es barré. Alors si tu les as enlevé, ça veut dire que y a pas besoin de ces menottes de merde !

- Cesse de prononcer des lettres dont le sens t'échappe complètement et contente-toi d'être idiote en silence. Déjà que tu nous imposes l'ignoble spectacle de ton visage au réveil, n'en rajoute pas dans la galerie des horreurs. » Pâlissement des joues. Il fallait que j'intervienne, sans doute. À un moment. « On comprend pourquoi tu t'emplâtres la gueule chaque matin version yaourt nature fermenté. Deux heures avec une truelle de jardin, il faut bien ça pour un ravalement de façade de cette ampleur. Et dire qu'avec tout ce boulot de restauration, tu ressembles toujours à un monstre hybridé avec un blobfish, c'est navrant. »

« Ne l'écoute pas Misa, tu es magnifique. »

Convergence de regards, l'un soulagé, l'autre aiguisé.

« Allons Raito, inutile de faire semblant d'être gentil. Il faudra bien qu'elle regarde la vérité en face, à défaut de pouvoir se regarder dans un miroir. Dix ans de retard pour convoquer des spécialistes des situations désespérées, la nature ne pardonne rien. Pas sûr qu'ils puissent encore faire quelque chose. Chirurgiens de l'extrême, employés de pompes funèbres, usine de recyclage des déchets radioactifs. Mais tu es déjà recyclée non ? » La jeune fille s'étouffa à moitié. « Les doses pour jument d'acide hyaluronique font leur œuvre et nous devons les en remercier. En ajoutant une bonne rasade de toxine botulique, la mor-»

« Ryuzaki, il n'est même pas sept heures. »

Il désigna négligemment Misa, blanche. « Ah tiens, regarde-la. Même plus besoin de fond de teint, c'est beau la vie. Merci qui ? »

« Tu viens d'admettre qu'elle n'a pas besoin de maquillage. » Je passais un bras forcé autour des épaules de Misa, quelques secondes, le moins longtemps possible. Misa fit valser ses couettes avec triomphe. Un sourire de victoire s'étira sur sa bouche alors qu'elle trottinait, toute guillerette, vers la porte.

Au dernier moment elle fit volte face : « Raito est à moi, tu me le voleras pas. » Rit, tira la langue et disparut.

Huit heures. Mogi et Watari partis depuis soixante minutes pour examiner les palettes. Mon père se douchait, Matsuda aux prises avec la cafetière. En face, L construisait une tour de spéculoos, la concentration extrême, sa pile au bord de l'écroulement à chaque oscillation.

« Tu la défends uniquement quand ça t'arrange. C'est assez fascinant. De la torture émotionnelle, en fait.

- Torture ? Conception extrême de l'amour. »

La tour manqua de s'écrouler, retenue et stabilisée. Ses yeux me raillaient. Amour ? À qui veux-tu faire avaler une idiotie pareille. « J'appellerais plutôt ça un syndrome yoyo. Plus elle s'approche plus tu la repousses, mais tu la rattrapes toujours, juste avant la rupture.

- Théorie sans fondement, et assez ridicule. Tu ferais le bonheur des psychologues de tout le pays.

- Sans fondement, tu viens pourtant de le faire. Tu l'as repêchée hier, et d'ici…deux jours, disons, tu lui trouveras à peu près autant d'intérêt que le cours de la céramique en Transylvanie.

- Tu ne devrais pas t'intéresser à des choses qui se rapportent à l'enquête, plutôt que de perdre ton temps en spéculations sur Misa ? Où vont tes priorités ? Beyond ne se fera pas attraper tout seul, et certainement pas en lui agitant ton truc vaseux à base de yoyo sous le nez. » Effrayant parfois, cette capacité à lire. Un sarcasme, insuffisant pour éprouver l'idée, peut-être, ou rien de plus qu'une fendille. Tant pis. Sarcasme, ma respiration. « Peu importe comment ton cerveau tordu peut interpréter une relation, nous savons tous à quel point tu es performant et infaillible sur le sujet. Ce n'est pas de la torture, en aucun cas. »

Son air sceptique tira vers l'outrage quand j'attrapai à dessein le dernier spéculoos de la tour. La pile s'écroula, dévala la table pour le sol. Miettes éclatées, brisures de gâteaux. La délicieuse odeur de cannelle ne dissipa pas la tristesse sur le visage de L. Vingt-six morts, dix-neuf blessés, zéro survivant. Sauf le dernier, dans ma main. Amusé, je lui tendis le biscuit. Une hésitation passa dans ses doigts, il avança brusquement la main. Trop tard, le biscuit dérobé, ailleurs.

Ses yeux, abysses décontenancés mon sourire retenu face à tant d'accusations muettes.

Deuxième tentative soldée d'un échec, l'agacement perça franchement. Ses gestes plus rapides, plus exaspérés. Énervés alors que je le baladais, il ne pouvait pas deviner où j'allais diriger son petit trésor rescapé malgré ses efforts. Jeu de vitesse et d'instinct, amusement inversement proportionnel à son irritation. Combien de temps avant qu'il ne règle la question d'un coup de pied ?

L finit par me coincer dans un angle. En dernier recours je levai le biscuit le plus haut possible, jouant avec l'idée de l'écraser contre le mur.

« Monsieur Travail a décidé que faire joujou avec un spéculoos arrêterait Beyond et Kira ? Tu vas leur agiter sous le nez en plus du yoyo ? » Il envahit mon espace, les commissures relevées de dérision. Elle lui allait bien.

« Chacun ses contradictions. »

La dérision retraça les contours de sa bouche. Répercussions picotées sur mes lèvres. Intenses jusqu'à la piqûre d'envie. Insistantes.

Torsion dans mon ventre, à faire taire.

Je cassais le biscuit dans ma main, broyais la matière. L se figea, nos bras se baissèrent. Voix choquée. « Tu as assassiné quarante-cinq speculoos sans l'ombre d'un remords.

- Ça, c'est de la torture. »

Il restait un fragment de biscuit à l'intérieur de ma paume, caché sous les miettes. J'hésitais. Tendis à Ryuzaki le morceau restant. Il n'avait pas l'air de vouloir le prendre, et je n'allais certainement pas attendre. Le fragment atterrit sur la table des ordinateurs et fut kidnappé un peu plus tard par une main baladeuse.

Fouiller cinquante-six palettes prenait du temps. Les autres activités laissées en plan, Sôichirô tournait dans la pièce, en cage. Sur ses talons, Matsuda, chien plutôt que lion. Mes doigts pianotaient sans discontinu. L était occupé apparemment, ou faisait semblant, je n'avais aucune idée de ce qu'il fabriquait depuis le sms de Mogi « Presque terminé. » Rien de pire que l'attente.

Mon père soupira fortement. « Raito, arrête ce bruit. » À la place, un stylo en dérapage sur les phalanges.

Mogi et Watari posèrent un sac sur la table basse. « On a trouvé des coupures de presse dans les pots de confiture. Il faudra vérifier mais on pense qu'il y a le parcours intégral de troisième Kira depuis son apparition dans les journaux. Un pot contenait les différentes versions d'un même sujet d'article, déclinées par tous les journaux nationaux. Dans les deux derniers bocaux de la dernière palette, il y avait quelque chose. » Mogi sortit une pochette de son manteau. Derrière le plastique, deux traceurs écrasés, les composants vomis.

« Ryuzaki, avec tout mon respect, vous pensez toujours que Beyond Birthday n'est pas Kira ? » Les regards rivetés sur Sôichirô.


Thirst


« Ce n'est pas parce que Beyond était dans ce bâtiment qu'il est Kira.

- Il est en relation avec ceux que nous soupçonnons – non, dont nous savons qu'ils ont un lien avec Kira. C'est un criminel même hors normes. Il est obsédé par l'idée de se mesurer à L, et est psychiatriquement instable ! Ça ne suffit pas ?

- Psychiatriquement n'existe pas.

- Tu as compris l'idée. »

Tous en cercle autour de moi, meute affamée, à l'affût de la moindre faille. Devoir toujours tout expliquer, justifier, commençait à être pesant. Normalement, quand les équipes ne me connaissaient pas, elles ne discutaient jamais mes ordres. Tristesse des rencontres IRL, et de mon pseudo manque de crédibilité. Peut-être que si j'atteignais quarante ans, et me laissais pousser la barbe…

« Ryuzaki ? B, Kira ?

- Non, non. Déjà, quand je réfléchis, vous vous taisez. » Regards entre la surprise et l'inquisition. Heureusement que la plupart n'était pas au courant de l'existence d'accessoires de torture dans les étages inférieurs, certains auraient pu vouloir les tester contre un innocent.

« Ensuite, non, Beyond n'est pas Kira. Beyond était dans cette confiserie, Beyond a mangé de la confiture de fraises. Merci du scoop. Ça, je vous l'avais déjà prédit. Les fraisiculteurs sont heureux. Mais les victimes de Kira ne meurent pas toute la journée, elles claquent aux heures hors bureau. Et ça, c'est totalement incompatible. » Je pris une voix niaiseuse, copie des abrutis me harcelant sans cesse. « Mais pourquoi ? Parce que Beyond ne travaille pas. Alors comment paye-t-il sa confiture ? Autrement, peu importe, vous n'avez qu'à regarder les factures. Piratage quasi certain. Et les indices dans les pots ? Pourquoi Beyond garderait-il ça, si Kira était vraiment son rôle ? Non, Beyond n'est pas Kira, mais il veut peut-être nous le faire croire. De toutes manières, là, on s'en fout, puisque, par contre, c'est probablement lui qui a Aiber et Wedy. »

Mogi ouvrit la bouche, interrompu dans la demi seconde. « Parce que le Kira actuel est trop narcissique et égocentrique pour avoir kidnappé des éléments d'ici. Il les aurait tués, et laissés comme avertissement. Éventuellement, comme Lockhart. Il n'est pas subtil. » Le silence, réconfortant, preuve que je disposais encore d'un quota de crédibilité acceptable dans le groupe.

« Bon. Je suppose qu'il n'y avait rien de plus que ces découpes de journaux ?

-Non. Ni empreinte, ni cheveu, ni poussière. Rien du tout. »

Si reconnaissable. Un sourire étira mes lèvres. La chasse recommençait. Jeu pour lui, et au final… pour moi aussi. Même si la présence de Kira 3 m'handicapait, et que ce sournois serpent en jouait.


L'ambiance aurait pu être meilleure. En tout cas, elle aurait difficilement pu être pire. Moi contre tous, parce que j'étais le seul à savoir vraiment que j'avais raison. À peine une heure et demi du matin, et tout le monde était déjà irritable, soi disant à cause d'un « manque de sommeil aussi criant que dangereux pour la santé physique et mentale ».

« Vous n'allez pas commencer à vous plaindre, à nouveau. Il est encore tôt.

- Il serait tôt si nous nous levions à des heures décentes. Mais nous ne dormons pas assez, notre efficacité s'en ressent. Nous sommes humains, Ryuzaki. Et mon fils aussi a besoin de ses heures de sommeil. Il a mauvaise mine. »

Coup d'œil rapide. Sur sa chaise, à l'autre bout de la chaîne, à sa place naturelle. Toujours droit, bien habillé, cheveux savamment indisciplinés, illusion de spontanéité. La peau légèrement tirée, esquisses d'ombres sous les paupières. Peut-être un peu amaigri. Accompagné d'un sourire, je poussais mon assiette de cornes de gazelle vers son clavier. « Tiens, c'est pour toi. » J'attrapai ma théière, et une petite tasse. « Tu veux du thé ? Il est à la menthe. »

Raclement de gorge. Encore et toujours Yagami, pire qu'une mère louve.

« Raito n'a pas faim, il a sommeil.

-C'est bon, papa. Je vais bien.

-C'est pour ça que tu as une tête de déterré.

-Sans vous manquer de respect, Yagami-san, je crois que vous n'avez pas vu de cadavre depuis trop longtemps. »

Déjà, un cadavre, ça ne respirait pas, et puis sa peau n'était pas agréablement tiède et sèche. Au mieux, sur un macchabée, la rigidité cadavérique associée au froid ne permettait pas aux mouches de pondre et à la moisissure de se développer. Là, vraiment, Raito n'était pas du tout mort. Et c'était assez heureux.

Une corne disparut. La pâte d'amande et la fleur d'oranger, alliance indéfectible. Deuxième. Retour aux écrans, ignorance de la désapprobation flottant dans l'air. Après tout, Matsuda se chargerait tout seul de créer un cataclysme distrayant l'attention de tout le monde, et je lui donnais maximum trois heures avant d'éventrer un des ces horribles paquets de sablés.

Idée, clignotante, arrêt de la course des claviers, suspension du curseur. Tapotement d'index en accéléré sur le bureau. Silence, filtration inconsciente. Yeux fixés sur le rebord de l'écran, sans le voir.

Seconde infinie, cavalcade de neurotransmetteurs, les synapses à blanc.

« Messieurs, en chasse. »

La piste serait encore chaude. La confiserie désaffectée, toujours en service, n'avait pas été laissée à l'abandon absolu depuis longtemps. L'absence de poussière pour preuve. La confiture n'y avait pas séjourné. L'eau aurait dû être utilisée, ça n'avait pas été le cas. Les camions de transport, forcément impliqués. Les suivre tous à la trace, tâche presque sans fin, mais nécessaire. Même l'univers a une limite. Beyond se cachait dans un coin, et je le trouverais. « Raito, tu traduis, s'il-te-plaît : Il faut remonter et trouver la sortie des fraises. Bâtiment discret, grand, insonorisé. Banlieue, route proche. Sûrement par camion huit ou dix tonnes. Rouge ou noir. Éventuellement détails bleu sombre. »

À entendre les « euh », « pas compris », « plaît-il ? » et autres « c'est pas faux », la traduction s'avérait plus que nécessaire. Heureusement, Raito était doué pour les langues du peuple. Talent ô combien agréable, gain de temps relevant du miracle.


Un ronflement intempestif raisonna sous le haut plafond. Aucun besoin de nous retourner – le seul incompétent assez ignare et désintéressé de son travail pour s'endormir au beau milieu de l'après-midi était le même que celui qui avait réussi à arracher dans la même minute les tuyaux d'un évier et des toilettes, provoquant une inondation ayant fait gondoler une bonne partie du parquet du quatrième étage, en plus de répandre une odeur tout à fait charmante pour les résidents dudit étage.

Un jour, j'en viendrais sans doute à installer des prises électriques avec la protection pour les enfants.

J'attrapai quelque chose du bout des doigts, carburant nécessaire à l'endurance demandée pour le visionnage de caméras de surveillance d'autoroute. Pister des camions, des dizaines, sur des heures et des semaines, pas grand chose de plus fascinant que de lire sur les lèvres de Wedy et Aiber, à l'affût du moindre indice.

« Tu devrais reposer ce que tu t'apprêtes à manger.

-Pourquoi ? » Yeux toujours fusionnés à l'écran, mais main en arrêt, attente du verdict.

« Je n'ai pas envie de te suivre aux toilettes maintenant, et tu finirais par tuer ce pauvre Matsuda. »

Alerte au sablé de l'enfer. Réduction de l'arme biologique en miettes, relâchées au sol comme la poussière radioactive qui devait avoir servi à la conception. Puis, joignant mes mains et emprisonnant celles de mon sauveur, parodie de prière, l'amusement en ligne d'horizon, rendre fou son père comme dommage collatéral.

« Tu m'as sauvé la vie, je ne pourrai jamais te monter à quel point je t'en suis reconnaissant. »

Moue entre l'énervement et la gêne, probablement due à la présence de son paternel à quelques mètres, ses yeux de faucon braqués sur nous. Il faudrait que je trouve encore une excuse pour échapper à une séance de mise en garde contre le détournement de mineur, l'objectivité de la justice, la non ingérence dans les affaires en cours, et une dizaine d'autres poncifs arriérés.

Je lâchai les mains, en profitai pour attraper les derniers sablés restants, sournoisement disséminés parmi les mini bavarois au citron, et bombardais l'endormi sur son canapé.

« L, laisse-le, il a besoin de dormir.

- Tu dis ça parce que tant qu'il dort, il ne recommencera pas à vouloir comprendre comment tu sais quels passages des bandes vidéo sont importants. » L'entendre m'appeler ainsi, toujours étrange, plus que pour les autres. L'utilisation de l'un ou l'autre des alias avait un effet tellement différent sur moi, mais il ne pouvait pas le savoir. Et il était hors de question qu'il l'apprenne. Mieux valait qu'il pense que Ryu était la racine importante. Lui devait avoir eu cette idée, à un moment ou un autre.

« S'il n'est pas assez reposé, il sera encore plus maladroit.

- Je soutiens que c'est impossible.

- Il n'est pas si horrible, beaucoup de gens n'ont même pas son niveau. »

Fin des hostilités momentanée. Un biscuit s'était logé sur un œil fermé, un autre en équilibre sur le front, mais les ronflements continuaient sans altération notable.

« Tu te fiches de moi.

- Sors de l'immeuble, vas dehors, tu constateras ça par toi-même. Même à la fac, certains sont plus idiots.

- L'idiotie n'a rien à voir. Des types qui ont été greffés avec deux mains bioniques sont capables d'ouvrir un bocal de cornichons, je n'en dirais pas autant de Matsuda.

- Ni de toi. » Sourire joueur, ton chaud, sa chaleur partagée jusque dans mon estomac. Agréable sensation.

« Moi, c'est parce que je m'y refuse.

- Excuse, excuse. Tu n'ouvres jamais tes gâteaux avec tes mains, Watari te les apporte déballés. Quel mystère cela peut-il cacher ? »

Une voix grave brisa la symbiose, tranchante, barbare. « Oui, tout cela c'est bien beau, mais hormis les cornichons et les gâteaux, ne croyez-vous pas tous les deux qu'il serait temps d'arrêter de vous chamailler comme des enfants ?

- Nous ne nous disputons pas comme des enfants. On fait plein de choses, mais pas comme des enf- »

Le coup de pied dans le tibia, fourbe et douloureux, fin de ma plaisanterie. Début de la suivante. Écran détourné pour être hors de sa vue, piratage de son téléphone et remplacement de sa sonnerie par un passage tout à fait bien choisi. L'appel de la tumeur blonde, salué de la voix déchirée de Cobain. Rape me, I'm not the only one, Hate me, You're gonna stink and burn… J'avais longuement hésité avec le thème de Darth Vader, pour finalement pencher du côté du glauque.

« Tu es malsain, en plus d'être gamin.

- Et encore, tu n'as pas entendu ton réveil. Mais tu admettras que c'est assez dans le ton de ce qu'elle nous sert, en ce moment.

- Nous ? Il me semble qu'il n'y a que toi, qu'elle déteste. Et tu la cherches, juste pour le plaisir.

- Tu devrais répondre. » Pas de réponse à lui offrir. Pas de réponse logique, du moins. Rendre Misa folle, alors qu'elle était si facile à contenter… oui, ça me faisait plaisir, de la faire enrager. Décapitation d'un crocodile bleu en gélatine. La voir était même au-dessus de mes forces, sa seule présence suffisante à la rendre éligible au titre d'ennemie publique. Si je constituais le public. Tout le reste du groupe l'appréciait – hormis Raito, forcément. Il ne pouvait pas avoir sérieusement des sentiments pour elle. Trop contradictoire avec lui en tant que génie, et en tant que personne que j'estimais.

Sa voix, presque câline, caresse pour le petit chiot blessé dans son amour pour son maître. Pourtant, elle était à nouveau en orbite autour de son soleil, cette débile. Et ça avait le don, sans aucune raison ni logique, de m'agacer plus que ça n'aurait dû.

Reprise de la dissection des vidéos, mécanique, automatique. Utile. Des schémas se dessinaient, petit à petit, presque assez bons pour me passer l'envie d'arracher le téléphone et de le donner à mes murènes.

« Tu avances, toi ?

- Hmm. J'ai une zone de quelques hectares. Et toi ?

- Quelques bribes. Rien de franchement net. Ils parlent surtout de café, de salaire, d'un musée à cambrioler en binôme, et de l'agencement de leurs appartements.

- Génial. Toi, tu aurais commencé par quel cercle, chez Lockhart ?

- Pourquoi tu me le demandes ? Je croyais que tu n'écoutais que ton opinion.

- C'est pareil, mais en double. Si tu penses la même chose, il n'y a plus de risque de nous tromper.

- Les entreprises. Plus mobiles, plus d'intérêts dans tous les milieux. Si Kira a transmis son pouvoir, il doit l'avoir donné à quelqu'un qu'il pourra retrouver facilement.

- J'aurais opté pour la politique.

- Les politiques sont des lâches, des rémoras. Les requins sont dans les grandes firmes. Ton Beyond pourrait s'associer avec l'un d'eux.

- Non.

- Si tu me dis que tu as ce point de vue parce qu'il n'est pas comme les autres, je te verse mon thé sur les doigts.

- Non, c'est parce que moi, je ne m'associerais pas avec un Kira dans une entreprise. Trop instable. Trop imprévisible. Un politique, ça n'a qu'un but : le pouvoir. Un financier, ça veut l'argent et la reconnaissance, il peut trouver ça ailleurs qu'avec moi. »

Le soupir n'augurait rien de bon, ni pour le thé, ni pour mon clavier. « Ton raisonnement devient bancal. Tu t'en rends compte ? »

J'y réfléchis quelques secondes. Vraiment, devenais-je stupide ? Le silence de la pièce, le calme de la nuit auraient dû me permettre de mieux réfléchir. D'après sa peau ternie, bleuie par les écrans, lui aussi devait commencer à ressentir la fatigue. Rapide enregistrement des fichiers, extinction des écrans.

« Nous pouvons aller dormir, quelques heures. Beyond ne va pas s'envoler, et les politiques comme les hommes d'affaires dorment tous à cette heure. » La surprise n'eut pas d'écho vocal, la moindre remarque pouvait trop souvent me faire changer d'avis à propos des pauses. Claquement des pas contre le sol, chuintement des portes d'ascenseur, ronronnement de la ventilation, yeux rougeoyants des caméras.

À peine arrivés, effondré sur son lit, tout juste changé. Affalé sur le ventre, la respiration déjà lente et profonde, son nez enfoui dans l'oreiller. Par-dessus la couverture. Hésitant un instant, je finis par la rabattre sur lui. S'il tombait malade, il deviendrait lui aussi insupportable, et nous ne pourrions plus travailler normalement. Ou du moins, dans les conditions précédentes.

L'idée de virer définitivement tout le monde, et de ne garder que Raito – en plus, évidemment, de Watari – était plus tentante que jamais. Si je venais à mourir, et qu'il ne redevenait pas Kira, par un moyen quelconque, un piège infâme et désespérément sale, il pourrait avoir le potentiel de faire un très bon second L. Voire meilleur. Plus sociable. Et si je survivais… il était de plus en plus établi que je ne le laisserais pas retourner terminer ses études et perdre au minimum cinq ou six ans de sa vie à traiter des cas ridicules et mineurs. Autant l'envoyer dans un stage de tourneur-fraiseur, ou de puériculteur.

Je posais ma tête sur mon oreiller. Quelques secondes.

Réveil brutal, assis, en sueur. Mon regard rivé sur mon compagnon de chambre. Je descendis de mon lit, grimpai sur le sien. Épaule doucement secouée, mon visage à quelques centimètres du sien, murmure pressé.

« Raito, il faut que tu me dises quelque chose, tout de suite.

- Va te faire foutre, ça te va ? » Mauvais réveil. Peu importe.

« Si tu avais une hache géante en forme de brocoli, est-ce que tu l'utiliserais pour me décapiter et remplacer ma tête avec ? »

Un œil ouvert, un sourire narquois. « T'es con. Dors. » Il leva la main, ébouriffa un peu plus mes cheveux, puis la remit sous sa joue. L'œil refermé, un bâillement comme appel de Morphée.

Retour à mon lit, froid. Le sommeil fuyant, insaisissable. Tourné à gauche ou à droite, enroulé dans la chaîne trop courte, je n'arrivais plus à clore les paupières. Tout de suite hanté par l'image atroce de la Brassicaceae diabolique. Et il n'y avait plus d'arlequins sous mon matelas.

Un grognement étouffé brisa le calme. La menotte tirait sur son bras, à moitié hors du lit. Hésitation. Résolution du problème. Je me relevais, me glissais à côté de lui. Au moins, il ne finirait pas par terre parce que je me serais retourné une fois de trop.

Sa respiration, souffle contre ma peau, mes lèvres. L'obscurité cachant mes yeux mi-clos. Douce chaleur, repos bienvenu.


« Bon, il faut que je te parle, Ryuzaki. »

Soupir même pas dissimulé. Si Misa se mettait à attaquer comme ça, dès le matin au petit-déjeuner, frontalement, la journée s'annonçait tout simplement insupportable.

« Ça peut plus durer, tout ça. Toi, toujours là, avec Raito. Tu as une trop mauvaise influence, alors c'est plus possible.

- Dommage, parce que je ne compte pas te laisser décider de ce qui est possible ou non. Mais puisque tu en parles, évoquons la possibilité de te couper la langue pour la donner à manger aux murènes. Leur repas n'a pas encore été servi.

- Il n'y a pas que moi. Raito est d'accord. »

Tasse de café reposée, entrechoc contre la petite assiette de porcelaine. Dur d'apprendre que l'on était du même avis qu'une folle, dès le lever du soleil. Après tout, il l'avait cherché. Personne ne le forçait à supporter ses câlins, ses papouilles, ses tripotages.

« Misa, nous en avons déjà parlé, c'est important pour l'enquête, que je sois là.

- Là, au QG. Pas attaché. Et lui ne peut rien faire de plus pour être affreux. Même physiquement, c'est pas permis. Et niveau comportement, le seul truc pire ce serait qu'il ronfle. Alors, maintenant, tu n'as pas d'excuse. Dis-lui de te détacher. » Silence, attente de la guenon. Regards confrontés, elle exclue. Il savait que je ne le laisserais pas partir, et ce n'était pas dans ses intentions. « Aller, force-le ! Comme ça nous, on pourra vivre ensemble. Si tu dois sacrifier le boulot, c'est pas grave. On s'en sortira toujours.

- En vivant à mes crochets, chez moi ?

- On n'a pas l'intention de rester ici, gros pervers !

- Pourtant, il est hors de question que mes suspects partent.

- Alors tu raqueras pour nous, voilà. C'est ta faute. »

Irritante, agaçante, à en mourir. Si seulement mon projet de prison sur la lune pouvait voir le jour plus tôt…

« Raito ?

- Oui, c'est ça. Raito, dis-lui qu'elle peut toujours aller brûler un cierge, elle a plus de chance d'obtenir un cerveau par miracle plutôt que de comprendre par elle-même que tu n'en as strictement rien à faire de son gros cul de cheval de trait.

- Ryuzaki. » Ton forcé, yeux de sa poule éclairés comme pour l'épiphanie. « Je voudrais que tu nous détaches.

- Non. Il n'y a pas de raison.

- Je le veux.

- Et… Raito chou, il faut que tu dises tout, sinon il comprendra jamais, lui. Et sinon, je te quitte. »

Silence acide. Jamais il ne le dirait. Pourtant, il resta le regard fixé dans le mien, et parla. « Je voudrais que tu me lâches pour pouvoir être plus souvent avec Misa. »

Sale traître. Il ne bavait ça que parce qu'il était certain que je dirais non, et qu'il n'y avait aucun risque qu'il se voit accaparé plus que nécessaire par sa sangsue à couettes.

« Bon, c'est léger, hein. En plus clair, on veut que tu partes, que tu disparaisses, pour vivre en amoureux. Voilà.

- Fort bien. Sauf que c'est moi qui ai la clef. Et je ne veux pas enlever la chaîne.

- Je peux te forcer.

- Avec tes quarante kilos toute mouillée ?

- Hey, trente-six.

- Anorexique, tu réussis l'exploit d'être mal foutue. Un cageot, avec l'intelligence trop limitée pour faire fonctionner un aspirateur. As-tu même encore tes règles ? Que veux-tu donc que Raito fasse de toi ?

- Et de toi, que veux-tu qu'il fasse ?

- Au moins, nous pouvons avoir une conversation.

- Et peut-être que si tu n'étais pas là, nous pourrions faire autre chose que parler. »

… Rien que l'idée, à vomir. Elle et lui, entrelacés dans un lit, et ayant une portée neuf mois plus tard. Animaux. Au teint blafard qu'il arborait, Raito non plus n'était pas enchanté par l'idée.

« Ravissant, féminin. Élégant.

- L'amour est plus fort. Si c'est comme ça, et qu'alors que Raito te dit d'enlever ce truc de malades, tu le laisses, et ben je vais rester avec vous deux. Pour toujours. Et quand tu dormiras, je t'arracherai les yeux, les ongles, et puis pour finir, la tête.

- L'amour n'a rien à voir avec ça. Tu devrais te faire soigner. »

Ses yeux, au bord des larmes, sa colère frémissante, elle se tourna vers Raito, vindicative. L'atmosphère glaciale. Agrippa son bras d'une main griffue. L'appel à l'aide clair comme celui d'un porcelet envoyé à l'abattoir. Et lui, cédant, pour une raison incompréhensible, probablement à mi-chemin entre le déni et l'amnésie. « Ryuzaki, tu ne comprends rien à l'amour, c'est un fait. Et Misa est indéniablement plus socialement apte que tu ne le seras jamais. Je te l'ai dit, j'ai besoin d'air. »

Autrement dit, la compagnie de Misa lui était plus agréable que la mienne, sa conversation sans doute d'un intérêt sans limite, n'est-ce pas ? Et moi, j'étais indésirable, et mon évanouissement dans la nature souhaitable, pour les laisser batifoler comme deux pigeons en avril. Furie blonde, insupportable de regards mielleux enamourés.

La punition méritée.

Ma main enfouie dans une poche, la clef minuscule attrapée, enfoncée dans mon bracelet de métal. Mes doigts en serre autour du poignet maigrelet, froid, poisseux de crème de jour. La morsure de la menotte sur le féminin, serrée à en être inoubliable.

Yeux vides d'étonnement.

Paroles crachées. « Puisque vous y tenez tant, tous les deux, voilà ma réponse. Et interdiction de quitter le QG. »

La porte claquée derrière moi, l'absence gênante. Ascenseur vers l'étage inconnu de presque tous. Besoin de calme pour ravaler mon envie de vomir, acidité remontée jusqu'aux yeux.


Hé oui, c'est la fin des haricots.

A dans deux semaines, mardi, pour la suite ^^