Titre : Thirst

Disclaimer : Les personnages et l'univers ne nous appartiennent pas malgré un chantage à base d'expédition par la poste de pages de Death Note et de trognons de pommes cloués selon un rituel vaudou. Nous ne touchons bien entendu aucune compensation financière pour la publication de ce texte, là encore le chantage n'ayant pas suffi ^^ ( On nous a mentiiii x) )

Rating : M pour certains chapitres.

Un merci tout particulier pour le nombre de reviews postées au précédent chapitre, Noël en juin :3

Nowaki

Je salue la performance de lecture ! :D Oui, Raito est en plein déni, je dirais que des deux c'est celui qui a le moins d'excuses sur le sujet puisqu'il connaît le relationnel et les codes sociaux contrairement à L qui s'en contrefout. C'est très gentil, nous essayons de coller aux personnages originaux le plus possible, alors si ça te paraît réussi, génial ;) Merci beaucoup pour ta review !

Johanna

Waouh que de compliments ! La majorité de l'histoire (niveau enquête surtout) a été préparée, sauf quelques les événements « intermédiaires ». Nous en avions plutôt marre de tomber sur des fictions qui passent la relation des deux personnages en trois paragraphes et cinq pages, le tout assaisonné en général de niaiseries presque collector dans le genre x) Je pense que nous avons autant horreur que toi des OOC (sauf quand ils sont vraiment justifiés à la rigueur, et bien faits, évidemment sinon autant écrire une fiction originale x) ) Effectivement pour le coup nous avançons lentement, voire très lentement mais c'est pour la bonne cause xD Et aussi pour manier tous les différents éléments de l'histoire a peu près ensemble.

Tu as bien compris c'est une fic à quatre mains, question travail, ça en demande forcément un peu plus que pour une fiction, disons, classique, mais honnêtement rien d'insurmontable vu que Haaru et moi nous entendons très bien sur la vision des personnages et la direction à prendre, bien pratique ^^ Pour le nouveau Kira et BB, le flou va s'éclaircir peu à peu. Et quant à Raito...seul l'avenir te diras ce qu'il va lui arriver ou non x)

Merci pour ton commentaire tout à fait adorable :D

L Lundi

HEY, le retour x) Je suis bien d'accord avec toi, les fictions qui balancent des petites phrases du style « Light aimait L en secret depuis mercredi, quatre heures, dix minutes et cinquante sept secondes » donnent juste envie de se taper la tête contre un mur. Ceci dit pour rire un bon coup, c'est plutôt pratique, il y a des perles xD Et c'est justement parce que nous avons subi ces fics là aussi, que nous n'écrivons pas ce genre de guimauve neuneu ;) C'est vrai que nos styles respectifs sont assez proches finalement mais c'est un pur hasard même s'il arrive qu'on s'échange régulièrement quelques expressions en passant xd

Ah l'envie de s'égorger mutuellement de L et Raito sera toujours là, simplement il y aura de quoi la compenser xD Le déni n'est pas encore prêt de s'arrêter, selon hum différentes phases à suivre ... Je suis contente que tu apprécies Yagami père et Matsuda, tu dois être l'une des rares (au moins à le revendiquer xd) Points communs avec Matsuda ? Tête à l'airisme et maladresse je suppose ? (j'ai les deux à mon actif, tristesse xd)

Certaines intrigues vont commencer à se recouper bientôt. Il y en a beaucoup c'est certain, en fait elles nous permettent de faire avancer tous les éléments de l'intrigue à peu près en même temps. Pour les liens BB/Kira, c'est normal qu'ils te paraissent flous ou pas très clairs, c'est prévu pour ^^ Le tout va se démêler gentiment et ô miracle je suis sûre que tout te paraîtra brusquement limpide. Matsuda est un génie du mal avec ses sablés x) (le pire c'est que Haaru les a faits apparaître une fois, je les ai utilisé plus tard et depuis...ils sont toujours là xd) Le personnage de Matusda aura son importance dans l'histoire, mais je me tais pour le reste. Oui Beyond va faire son petit tour de piste, tu vas le voir assez régulièrement pendant quelque temps même si ce n'est pas pour tout de suite. En fait Naomi n'a jamais rencontré Raito, ici, et ne s'est donc pas suicidée par sa faute. Beyond a été plus rapide ^^ Merci pour tant de compliments et d'enthousiasme :333

Nee

J'aime aussi beaucoup Pandora hearts (mais oui, tu es poursuivie par Alice : o) Après, notre fic n'est pas une histoire disons professionnelle, enfin publiée officiellement quoi, donc je ne sais pas du tout si elle pourra être au niveau pour te provoquer le même effet. Aha si Misa t'a agacé, tu vas être servie dans ce chapitre ! Bravo, tu as trouvé la raison de la chair de poule (oui c'était bien une chair de poule), Remu pas totalement éjectée de l'inconscient de Raito (l'instinct de survie est plus fort xd) même si lui n'a aucune idée de ce qu'il lui arrive.

Misa se contente de peu, elle est aveugle la pauvre dans tout ça, ou enfermée dans son petit monde tout rose. Cette fin de chapitre, ou le choc général des lectrices xD Oui c'est moche, oui L l'a fait, oui nous n'avons pas honte x) L est jaloux et voir Misa qui fait céder Raito aussi facilement a de quoi l'agacer sévèrement, ce serait-ce que sur le principe. Merci beaucoup pour ta review !


Chapitre 23

Chasse macabre


Misa, rayonnante, trottinait sur ses semelles compensées, ravie d'aller exposer toute l'horreur de la situation à des yeux qui ne manqueraient pas de la féliciter. Ses doigts cloués sur les miens, comme si l'attache métallique ne suffisait pas. Prochaine étape, le collier pour chien, le tatouage, la laisse à enrouleur ?

Surprise sur les visages quand elle agita la chaîne comme un ticket millionnaire gagnant.

« Que s'est-il passé ? » Mon père, trop abasourdi pour être satisfait du changement, ça ne devrait pas tarder.

« Comme tu le vois, L nous a attachés. »

Watari une bribe d'inquiétude dans les iris. « Pour quelle raison ? » La douceur de sa voix, paradoxe avec l'impression furtive qu'il m'en tenait pour responsable. Furtive mais tenace. Une ridule mise à plat, une tension minimale dissipée, pas assez rapidement pour être vraiment inaperçue.

Certainement pas moi le responsable. « Il faudrait lui poser la question. Et je ne sais pas où il est. »

« Je vois. » Le vieil homme sortit pendant que Misa faisait un tour d'honneur des personnes présentes, similaire au tour de char après la victoire, le sable baigné de sang en moins.

Matsuda aurait pu allumer une bougie par sa simple adulation.

« Comment t'as fait Misa Misa ? C'est magique, t'as fait plier L ! Si on m'avait demandé de parier, j't'aurais pas choisie.

- Hey ! » tapote sur le front du policier « Sois pas méchant. Et dis-toi que c'est le talent ! Mon magnifique et étincelant talent ! Il a pas pu supporter. » Elle éclata de rire et s'enroula autour de mon bras enchaîné. « Maintenant, que le boulet est largué, la croisière de l'amour commence ! Tchou Tchouuu ! Et elle ne s'arrêtera ja-mais. » Son regard, à elle, aurait pu allumer une centrale, ou l'expédier dans les bras du plus compétent des psychiatres.

« Bravo Misa, le résultat est encore mieux que ce que nous voulions. Tu as été géniale, étonnante.

- Vrai, tu aimes ? » Mon visage se calqua sur celui de la mannequin, en touches plus retenues. Derrière, la colère. Une colère incroyable, étouffée sous le sourire.

Pouffement de Matsuda. « Faites gaffe avec « la croisière de l'amour », j'vous rappelle qu'il y a des caméras partout et toutes à vision nocturne. » Il gloussa sur un clin d'œil, les joues de Misa virées écrevisse.


Sa tête posée sur la table, moue enfantine. Ses poings frappaient la surface. Gros soupir. « J'peux pas le croire. Y a même des caméras dans la chaufferie et tous les réduits. Pas un coin de couloir, un placard, rien. Pfffffff.

- Ce n'est pas très surprenant. »

Une paupière fardée d'argent se ferma. « Mais on va pouvoir rien faire, c'est trop gavant ! »

Je passais une main dans ses cheveux. « Au moins nous serons ensemble.

- Rien que tous les deux.

- La plupart du temps. » Un regain d'énergie la fit se lever, s'installer sur mes genoux, front contre front. « Alors ça va. » Ses bras coulés autour de ma cage thoracique, sa tête sur l'omoplate.

Œil rouge de la caméra. Regard torve, pas pour la caméra, pour la personne qu'elle représentait. Qu'elle soit là, qu'elle n'y soit pas. Si sa paranoïa constituait mon meilleur dérobé je n'allais pas l'en remercier. Cet immonde bâtard.

Le salon étalait sa rangée d'ordinateurs, sa pieuvre de fils électriques à la conquête du sol. Une légère appréhension se comprima alors que j'entrai, balayée en une seconde. Il n'y avait que les policiers. Tant mieux. Un commentaire excité à mon oreille. « Je vais enfin voir ce que tu fais, trop contente j'ai hâââte de te voir à l'œuvre, je sens que ça va être chouchouchouette! »

Place habituelle, ordinateur habituel, les épluchages sans fin recommencèrent. Misa s'agitait sur la chaise voisine comme un enfant dans une salle d'attente. La pile de magazines diminuait plus vite qu'un rayonnage en solde assailli d'une horde hurlante de clientes compulsives de la carte bancaire. L'ennui de mademoiselle taquinait mon poignet de cliquetis, de tiraillements, d'écarts.

Ma main ripa sur le clavier une fois de trop. « Misa.

- Quoiii ? Je peux pas croire que tu passes tes journées à compter les camions qui passent ! Franchement t'as osé me laisser pendant des semaines pour ce truc à crever ?

- C'est important, et je n'ai pas fait ça pendant des semaines. C'est simplement la tâche du moment qu'il faut accomplir avant de passer à quelque chose de plus intéressant. »

Un bruit de désespoir à mi-chemin du grognement et du meuglement. Ses jambes gigotaient dans tous les sens, se trémoussaient. Battaient l'air. Au bout de deux heures, oublieuse de la chaîne, elle tenta de partir dans la direction opposée avant le rappel brutal de la secousse qui nous scia la peau aussi bien à l'un qu'à l'autre. Troisième essai infructueux, elle retourna s'asseoir, la bouderie étalée. « Nan mais nan, je veux pas faire ça moi. En plus tu parles pas, tu dis rien. On dirait que j'existe pas, comme avant. »

La porte s'ouvrit, mon regard glissa sur les deux arrivants, sans s'arrêter. L'indifférence pure sur mon visage. Hurlée.

L'entrée eut le mérite de faire taire mon enquiquineuse et d'immobiliser ses mouvements un bon moment. Elle voulait peut-être faire bonne impression ? Marquer son succès en jouant à la fifille sage ? Elle avait les couettes, pour le reste, on repasserait. De loin, de dos peut-être. Par une nuit sombre. Des bigoudis maintiendraient l'illusion éventuellement, pas plus bas que le visage.

Sa nature horripilante revint bien trop vite, la chaîne balancée, tournoyée sur un amas fangeux de questions existentielles. « Est-ce qu'on peut lui faire faire un tour complet, tu crois ? », « Oh oh oh on peut jouer à la corde à sauter, à ton avis ? », « Elle est assez longue pour que je m'enroule dedans ? », « Elle est assortie à la couleur de ma jupe, j'avais pas remarqué !...Mais est-ce qu'elle va bien avec mes yeux ? », « Ça te plairait un shooting, toi, moi et les menottes ? » « C'est trop triste le gris, pas kawaï du tout. Et si je les peignais en violet ? J'attacherais des petits cristaux colorés et des grelots. Des petites cœurs, des étoiles, de trèfles, des - »

Excédé par l'attache d'acier hyperactive, je fis asseoir Misa sur mes genoux. La manœuvre n'empêcha pas une dernière considération fanatique : « Quand ce sera terminé je la ferai découper en morceaux et je nous ferai des colliers tout pareils, comme ça, ce sera comme si on sera toujours enchaînés, que rien et personne pourra jamais briser notre amour, qu'on sera ensemble pour toujours. Symbolique et romantique tu vois ? Et on pourra jamais les enlever, et y aura mon nom sur le tien. » Exactement. Collier.


« Ils sont mignons en fait.

- Quoi donc ?

- Les camions. »

Demi sourire « C'est bien la dernière chose qui me serait venue à l'idée.

- Ah, mais c'est normal mon roudoudou – Matsuda camoufla, mal, un fou rire dans son café qu'il expédia hors de sa gorge en crachotant, criant qu'il se brûlait la langue. – les couples sont faits pour se compléter. Nous deux on se complète juste à la perfection.

- Peut-être, mais -

- Pas peut-être, c'est sûr ! Sûr comme j'ai jamais été sûre qu'un truc sûr soit aussi sûr dans toute l'histoire sûre des trucs sûrs.

- Face à « tous ces trucs sûrs » je ne peux qu'être sûr moi aussi. »

Elle se blottit un peu plus, colla sa main sur l'écran. « Regarde regarde regarde. On dirait plein de petits poussins qui se suivent à la queue leu leu. Des poussins rouges, tout petits, tout choupi. Ou alors des coccinelles ? Nan les poussins c'est mieux, c'est tout doux.

- Et si on faisait un jeu ? Celui ou celle qui trouve le plus de tes teintes de vernis gagne. »


Une voix surpassa les pépiements à ma gauche. Mes yeux vissés à l'écran.

« C'est très bien que cette colonie de 35 tonnes reproduise à la perfection l'ordre des teintes de ta collection de vernis noirs, nous en sommes tous ravis. Maintenant si tu pouvais la boucler et aller admirer la tapisserie dans le couloir ? » Pas d'insultes ? Pas d'éviscération verbale ? Misa avait dû suivre mon raisonnement, bouche ouverte, yeux écarquillés. Une posture équivalente à tendre le couteau pour qu'il la lacère. Pourtant non, rien de plus.

Les rires et les braillements reprirent de plus belle, le volume largement encouragé par mes commentaires. Mogi fut chargé de nous virer, une demi-heure plus tard.


À vingt-trois heures, Misa s'endormait littéralement. Moment tant redouté, où je serais le bifteck, elle le rouleau compresseur. Plus que conscient de marcher vers ma propre exécution, je guidais une Misa léthargique vers la sortie sous les regards jaloux des enquêteurs. Dans cet état, elle était reposante de calme et de silence, presque de bonne compagnie, si elle n'était pas incohérente.

Sa chambre ressemblait furieusement à l'intérieur d'une boîte à gâteaux, le rose décliné en matières et nuances. Un estomac plutôt, qui s'apprêtait à me liquéfier d'acides pour m'assimiler, intégrer mon existence dans sa matière. Des mannequins de métal déployaient des tenues extravagantes sur leurs squelettes en tiges acier. Elle voudrait peut-être me faire dévorer par l'une de ces horreurs de créatures froufroutantes à plumes, phagocyter, écraser. Squelette noir à mon tour.

Un immense placard béant, angles durs pour un gouffre blanc. À l'intérieur, la guerre. Au moins identique, sinon pire, à la tornade qui avait éparpillé quelques vêtements habituels en explosion de rayures et dentelles. Ma « petite amie » tituba jusqu'au lit, se frottant le poignet avec absence. La bride métallique desserrée par Mogi un peu plus tôt, nous permettant de changer de vêtements. Être préposé aux menottes, il y avait plus fascinant comme attribution.

Le trait rouge clairement visible pourtant Misa ne s'était pas plainte une seule fois. Sans doute pour elle synonyme d'une « marque de l'amour » ou une imbécillité criante du même genre. Chute sur le matelas. Ses cuisses à peine couvertes, disparues sous la traîne de draps à fleurs. En rideaux anglais, l'effet n'aurait pas été pire.

Ravalant l'appréhension j'imitais le mouvement, en catimini vers le bord opposé. Le lit était grand, quelles étaient mes chances d'échapper à la strangulation ? Nulles. Deux bras verrouillés autour de ma taille, la prise mécanique, sans relâchement. Boas constrictors. La pesanteur des draps oppressante.

Première nuit.


« Nouvelles infos ? » À la périphérie de mon œil, une fourchette se planta dans une assiette de crêpes noyée de sauce caramel et chocolat. L'atmosphère bonne, enjouée même, et les échanges de cordiaux à familiers, selon les interlocuteurs. L'ambiance était chaleureuse, l'ambiance n'avait jamais été aussi glaciale.

Un froid vicieux, insinué, concentré sur l'auteur de la question. Ma voix, dans la mesure. « Rien de nouveau sur les enregistrements d'Aiber et Wedy. » Néant placardé au visage. Certaines colères n'écarlatent pas la vue, n'éclatent pas les poumons. Brûlures, cuisantes jusqu'au gel.

Je lui découpais une solitude, chaque jour. C'était facile en sa présence. Ne plus le regarder ou à peine, juste une seconde dérobée. Parce que je n'étais plus un enfant, je lui parlais. Uniquement quand il me parlait. Sans entrer dans ses raisonnements, sans dialogue, sans discussion. Le vide d'une politesse mécanique, surveillée. Chaque phrase minimale pour la question posée, comme si je ne le connaissais pas. Presque.

Relation robotique.

Il n'en avait pas l'air dérangé, me rendait une certaine froideur. Sa ration normale de nourriture indécente de sucre avait doublé, seule variable notable, ajoutée à la disparition de ses plaisanteries diverses. Plus de silence aussi, n'ayant plus que les policiers pour parler et deux mots ou deux phrases n'étaient pas ce que l'on pouvait appeler parler. Il devait être heureux même, certainement : plus personne pour le contraindre à se doucher, travailler, dormir, envahir son espace. Plus personne, hormis Watari. Peut-être n'avait-il attendu que ça, attendu patiemment pour trouver sa manigance, la pire de toutes. La solitude était son habitude, bien sûr qu'il était ravi de la retrouver. Bien sûr que j'allais la lui rendre, avec plaisir. La modeler, la tordre comme une seconde peau.

Tout ça était totalement bancal.

Mon père et Misa étaient les plus utiles dans l'art de miner les repas, mes préférés. Ce soir, une autre séance de félicitations et copinage avec des êtres intellectuellement déficients mais péniblement existants. Le camp que je choisissais, contre lui.

« Fiston, je te l'ai déjà dit, mais ce sont des choses importantes. C'est une excellente chose que tu te sois rapproché de nous. »

Matsuda claqua une tape sur mon épaule. « Ouais, t'es vachement sympa quand tu joues pas au petit génie. » Il enfourna une bouchée de pâtes. « T'as touchours été chympa, ch'veux dire, mais là on est chuste trop potes. Ch'est cool. » Déglutition difficile.« Hey, oublie pas, ce soir on se regarde un film tous les trois. J'ai plein de pop-corn et de smarties. » Plongée dans son bol de ramen, pour ne plus en ressortir avant un bon quart d'heure.

Un quart d'heure, exactement. Le temps que l'information non essentielle passe les multiples ralentissements des cellules neuronales handicapées jusqu'à la catalepsie des comateux végétatifs de mon imbécile de voisine. « Hein ? Smarties et pop corn ? Pourquoi pas Nutella aussi ? J'ai mangé mon yaourt allégé du mois hier, alors j'ai déjà épuisé mon quota.

- J'veux pas bouffer du tofu, ou des galettes de riz soufflé dégueu. Un film c'est fait pour aller avec des trucs bons, c'est une règle fondamentale de la vie ! Comme si tu manges des crevettes pas fraîches ben tu vas en chier pendant deux jours, lo-gique. Tu vois, des trucs bons genre pocky myrtille-fraise ou des mochi glaçés à la mangue ou -

- Ahhhh tu veux que je prenne dix kilos en cinq secondes ? Ma coach en ligne a dit « Misa ma belle, la balance te nuira. » » Un index réflexif tapota sa bouche. « Ou mon horoscope ? Ch'ais plus.

- Beuhh jamais pris dix kilos en cinq secondes.

- T'es un mec, c'est pas pareil. Remarque, si après avoir mangé tes interdits caloriques, je mange des crevettes pas fraîches, je vais tout perdre ! » Son regard glissa sur moi. Grimace. « Nan c'est pas glam.

- Merci. » Manquerait plus qu'un abonnement aux toilettes pour me pousser au suicide. « Tu pourrais manger des bâtonnets de carotte. »

Les faux yeux verts de la déchaînée de la mini jupe s'illuminèrent, l'ironie de la proposition passée à quelques années-lumière pour ne jamais revenir.

« Mais oui, c'est ça ! Plutôt des bâtonnets de concombre quand même. Et vous n'auriez qu'à vous goinfrer d'oreo et de watapatchi. Enfin pas trop quand même, hein, Raito d'amour. »

Je cessais définitivement d'écouter cet étalage de fête d'anniversaire pour primaire, me concentrant vaguement sur mon père qui relançait la séance félicitations. « J'avais l'impression que tu t'étais un peu éloigné » blabla « je suis heureux que notre relation semble un peu plus détendue ». Sur ce Matsuda se pendit à mon cou – chose qu'il n'aurait jamais pu faire avant : « Ouais, détendu, tu m'étonnes. Il peut être détendu, hein. Il a la chance de dormir tôt et de se lever tard. » Soupir mélodramatique. « Ahah je t'envie. Plus de cernes, plus rien, juste cette tête diaboliquement reposée. Tch c'est de la torture, là. Se lever à dix heures et dormir à vingt-trois heures nan, c'est pas humain. »

Réponse tout sourire pour ne pas le décrocher de mon omoplate. « Je ne vais quand même pas réveiller Misa. »

Les sourcils de Matsuda se froncèrent comiquement, ses doigts pincèrent brusquement l'une de mes joues. « Raaah je suis jaloux, on dirait la peau d'une pêche et moi celle d'un vieux pêcheur borgne et unijambiste avec les sept mers sur le coin de la gueule depuis trente ans et tous les bars au fond du bide. »

La fin du repas eut son lot d'informations sur l'enquête.

« Les enregistrements d'Aiber et Wedy n'avancent pas. »

Matsuda, tout excité, pointa l'extrémité gauche de la table.

« Oh ! Un kouglof qui parle ! »

Misa lui chuchota discrètement avec une gentillesse absolument navrante de sincérité. « Nan nan c'est L, il est derrière. Tout caché, tant mieux. » S'il les avait attachés ensemble, le QG ne serait certainement plus debout.

« Yagami-kun. Les enregistrements. »

Une seconde nécessaire pour le regarder, puis lui préférer le kouglof géant, décalé de côté. « J'ai un début de piste. » Le sens du mot « information » avait bien changé.

Le soir, Misa dormit sur un coussin judicieusement préposé au rôle de la peluche. Mes côtes sauves, pour une fois, des griffures involontaires et des possibles fêlures post écrasement, j'allumai l'ordinateur. Deux heures plus tard je rédigeais un mail impersonnel, accompagné d'un unique commentaire lapidaire, vide de sens. « Ci-joint, les pièces justificatives. » L'épluchage de toutes les conversations terminé, j'avais intégré à l'envoi les séquençages de toutes les discussions impliquant la présence d'entreprises. Impossible de savoir laquelle ou lesquelles avec cette seule source d'information, le ou les noms n'étaient jamais prononcés ni même suggérés et impossible de déterminer leurs secteurs d'activités.

Une main tapota mon épaule, paire d'yeux bouffis, cheveux emmêlés. Timbre pâteux. « Je devrais t'acheter ces chewing-gums, tu sais, les réparateurs après être resté trop longtemps devant l'ordinateur. » Elle bailla, une imbécillité de trop coincée dans la gorge ? Puis se pencha vers l'écran, sourit largement. Son sourire, rappel d'une rengaine de mots qu'elle aimait ressortir. « Tu le traites enfin comme il le mérite. Comme s'il était rien. »

Tout ça était totalement bancal ? De bonne guerre.


Nuit huit.

Je n'allais plus tenir longtemps avec l'horripilance incarnée attachée à bout de bras. Ma patience lentement corrodée bataille après bataille et l'hyperactivité de la sangsue blonde rendait le manque vif, perçant. Grignoteur et flambeur de colère. L me manquait, et putain, c'était agaçant. Son intelligence me manquait, sa présence me manquait.

Quand il était là, c'était facile de prétendre le contraire, la colère glaciale balayait tout le reste. Il n'insultait même plus Misa, me volant toute excuse pour me défouler sur lui. Terriblement exaspérant.

Devant lui, c'était facile. Dans l'obscurité étouffante d'images et de souffles, il n'y avait plus personne devant qui faire semblant.

L me manquait. Je n'arrivais plus à me débarrasser du goût écœurant sur ma langue.

Une invitée imprévue dans mes pensées, étincelle électrique, une idée dans la continuité. Tournée, retournée, conclusion implacable : cette idée était détestable. À tous les niveaux. Répugnante. Je n'en voulais pas, la rupture n'aurait pas de retour. Pourtant l'idée trottait entre mes pensées, infatigable, et l'hésitation balançait. Idée parfaite pour me débarrasser de la chaîne sans m'abaisser à demander et jamais je ne m'abaisserais à demander. S'il me poussait, je ne reculerais pas : la contrainte métallique, entre Misa et moi, rien d'autre que l'équivalent d'une condamnation à mort.


« Les clients dont les commandes correspondent à toutes les dates de livraison s'appellent Tyrrel Ehimoor et Korrine Deemow. »

Une expression de dégoût peinte sur le visage du détective quand j'arrivais à sa hauteur, traînant le mannequin et la machine qui déroulait une niaiserie de série télé. « Ces noms te sont familiers ?

- Non. » Le pouce monté à ses dents, démenti ou assentiment de la négation ?

Le détective trouva en cinq minutes, éludant toutes mes tentatives combinatoires non abouties. « Ce sont les anagrammes de Thierry Morello et de Merrie Kenwood. Des noms utilisés par Aiber et Wedy. » Les vrais noms, ou d'autres alias ? La réponse vague à dessein, la raison toujours la même.

« Les livraisons ont commencé avant que tu ne les envoies en sous-marin, ce n'est pas - » Yeux étrécis. « Qui sont les autres clients ? »

Un silence. « Ça ne va pas vous plaire. Il y a quatre clients précédents, toujours pour l'ancienne confiserie. D'abord Kamoe Ginzo et Yatomi Raiga, puis Nomigaya Chisori et Udatatsu Toma. »

Matsuda haussa les épaules. « Ouais. Et ? »

Il fallait que je voie l'orthographe. Bordel. « Ce sont nos quatre noms, anagrammés. » Les lettres additionnelles « e » et « n » passées sous silence pour l'instant.

« Nos ? Tu veux dire… ? » Trois visages blanchirent. « Mais mais comment il les connaît ? C'est pas possible ! Aiber et Wedy auraient craché le morceau ? Nan nan je peux pas croire ça, c'étaient nos potes et- et- »

Mon père posa une main sur l'épaule de Matsuda, son regard accroché au sien. « Je ne pense pas que ce soit eux les responsables, ils ont été capturés par Beyond il y a trop de peu de temps. Je veux dire, remonter aussi loin pour avoir leurs noms réels et les nôtres…

- Tu considères Thierry Morello et Merrie Kenwood comme des identités réelles ? L est resté flou sur le sujet.

- Ah oui, c'est vrai, fils. Ce genre de personnes peuvent avoir une quantité de faux noms impressionnante.

- En tout cas, ce ne sont pas eux les responsables. Tu oublies que les livraisons ont commencé avant la disparition de Wedy et Aiber.

- Dans ce cas, comment Beyond a-t-il su ?

- Aucune idée. »

Le teint de Matsuda vira blafard. Une phrase réussit à s'extirper de la bouche de L. « C'est une démonstration de pouvoir. Il connaît vos noms à tous, depuis longtemps- »

Coupure véhémente. « Nous sommes en sursis, alors !

- Laissez-moi finir Yagami-san, conservez votre calme. Beyond connaît vos noms, comment je ne sais pas, mais il n'a rien fait et ne vous fera rien.

- Pourquoi ? Il n'y a que toi qui l'intéresse. Il pourrait se débarrasser des gêneurs.

- Je ne crois pas, dans la mesure où vous m'êtes utiles pour avancer plus vite. Sans vos aides, le circuit des camions aurait mis bien plus longtemps à émerger. Et il doit aimer le déséquilibre de la situation. »

S'il gagnait contre L et son équipe son mérite serait plus grand encore, même si dans l'absolu cette équipe l'indifférait totalement. La conversation roula entre les policiers, échafaudée de théories abracadabrantes. Pas un mot de plus du détective, des gouttes rouges perlaient entre ses dents. Il y avait autre chose, qu'il ne disait pas, ne dirait peut-être pas. D'un geste vif je volais la souris, fouillant rapidement dans les fichiers ouverts. Un acte de vente de parts de l'entreprise daté un mois avant le manège des palettes : Yama Saorime et Agita Nami désormais actionnaires.

Figement.

Les noms des quatre premiers clients étaient des anagrammes, nom et prénom mélangés un par un, une lettre ajoutée dans chaque paire. Le dernier duo Thierry Morello et Merrie Kenwood n'avait pas subi d'ajout parce qu'ils étaient la récompense à atteindre.

Chronologiquement présents bien avant les quatre clients, les patronymes des nouveaux actionnaires n'avaient pas de lettres en plus. Les autres six anagrammes formaient des paires mais surtout des entités nom prénom closes sur elles-mêmes. Pas une paire croisée. Yama Saorime et Agita Nami soit Amane Misa et Yagami Raito.

Beyond admirait L, son raisonnement devait être faussé de la même manière. Un froid métallique se glissa sur ma nuque. Mes yeux, agrandis, fusionnés aux iris sombres. La compréhension magnétique.

« Raito ? Tu m'écoutes ? » Cinq ongles ornés de petits nœuds plastique s'agitèrent. « Tu préfères lequel de ces deux dramas ? » Réponse sans écho pour mes propres oreilles, ce qui n'empêcha pas les images de défiler, les scènes neuneus de s'empiler jusqu'à l'overdose et la musique aux paroles dignes d'une fillette de dix ans de faire saigner mon écouteur. Misa évacuait toutes les cinq minutes les maigres réserves d'eau de son corps maltraité par les régimes, maltraitant dans le mouvement la réserve de boites à mouchoirs odieusement parfumés au melon synthétique. Les quelques conclusions des enquêteurs en fond sonore, mince échappatoire aux désespoirs amoureux proprement désespérants de personnages qui ne l'étaient pas moins. La tessiture grave de Mogi, en particulier, traversait les miaulements de l'actrice principale comme du beurre.

« La société de transport loue aussi des box de rangement. C'est important ? »


La porte de salle de bains se referma sur la raison de m'éclater la tête contre les murs. Elle en avait pour une heure et demi, voire deux. Moment de tranquillité, d'intelligence. De paradis. Je m'assis dos au mur, les paupières fermées. Saveur du silence, bouffée d'oxygène, fraîche de liberté.

Bientôt je ne pourrais plus la supporter, cette présence étouffante et sans répit. Neurones embourbés, la cyanose suffocante. Mon cerveau était en train de pourrir.

L'idée était tentante, détestable mais tentante. Le jeu de Beyond pourrait changer la donne, sauf que je savais exactement qui serait de mon côté. Il ne pourrait pas y faire grand chose cette fois. Des pas légers à mes oreilles, trop pour appartenir à Mogi, d'ailleurs il était bien trop tôt et la demoiselle à l'intérieur venait à peine de commencer. Les enjambées plus claires, je sus de qui il s'agissait. Mes yeux crispés pour ne pas s'ouvrir, se voulant lisses sans y parvenir vraiment. Le son s'immobilisa, reprit, froissé de mouvements imprimés dans les vêtements trop larges.

Il s'assit, à droite.

« J'ai envoyé Mogi sur le terrain, au box. » Pause. « Tu pues le parfum. »

L'eau écrasée sur le fond de la douche, longtemps. « Infection signée Shalimar. » Fracas d'eau en continu. Il fallait bien que je lui parle, cependant, cette fois. Paupières fendues en ligne mince. « Ta réaction n'avait aucun sens. »

Eau.

L'agacement me fit tourner la tête vers lui. Me regardait. « Est-ce que j'ai droit à une justification satisfaisante ?

- Rien de spécifique. Envie de t'emmerder, tu sais, la routine. »

Non. Ceci n'avait rien à voir avec la routine, la routine n'était pas radicale, empoisonnée. La colère transparaissait lentement, sans un mot.

« Je ne leur ai pas dit.

- Box 1313 au nom de Blackberry Brown ? Je m'en contrefous, tu fais ce que tu veux en piétinant les autres, bien connu. Tu ne veux pas ruiner leurs espoirs de retrouver Aiber et Wedy vivants et attendre qu'ils le découvrent par eux-mêmes. Comme c'est charitable, très humain. » Blackberry Brown. 1313. L'affaire de Beyond, une fausse piste dans le jeu du tueur.

« Tu penses qu'il s'agit d'une annonce de leur mort. La piste peut aussi mener nulle part, ou à la mort de l'un des deux. »

Épaule haussée. « Super. » Je mourrais d'envie de retourner en arrière. Envie de confronter les mentals, de retrouver la résonance, envie de le toucher. Écartelées par celle de lui casser une pommette, de lui rendre la pareille et de lui faire bouffer sa clé. Oser me coincer avec Misa par « routine » ? Inacceptable.

Ton acide. « J'imagine que c'est le moment où je suis censé te manger dans la main ? Me mettre à genoux, éventuellement ? »

La colère m'empêchait de ravaler la phrase suivante. La mort de la synergie. Quitte à me tuer un peu. Il pourrait m'enfermer dans une pièce au lieu de me renvoyer à la fac. Ou s'en foutrait complètement. Beyond serait là pour le consoler, un génie en valait bien un autre.

Un téléphone bipa, mode hauts-parleurs. Mogi.

« Ça y est, on vient d'ouvrir le box, y a une énorme... horloge à deux cadrans de 100, dépourvue d'aiguilles.

- Rapatriez-moi ça et en vit- »

Le battant de la salle de bains claqua sur un nuage de vapeur. Silhouette enveloppée d'une serviette, cri de guerre étourdissant. Crescendo surexcité. « Mon manager vient de m'appeler, je suis sélectionnée pour le prochain numéro de Vogue Japan ! Vogue Japaaaaan, tu te rends compte ! Putain j'ai envie de hurler ! »


Thirst


L'horloge trônait fièrement, noire et blanche, enfermée dans sa cage de plexiglas, au milieu de la salle. Le passage aux scanners et rayons divers n'avait révélé aucun explosif – comme je l'avais prédit, et contrairement à « l'instinct » sensationnel des chiens policiers renifleurs qui me tenaient lieu d'équipe. Comme d'habitude, la propreté était simplement parfaite. Pas de pollens, pas de poussière, pas d'empreinte. Rien. Et aucun indice dans ces cadrans stoppés. Celui d'ébène, 7,68, le bouleau, 3, 37. Sibyllins, abscons à souhait. Les idées glissées sur le verre hydrofuge, sans accroche.

Matsuda tournait autour de l'objet, suspicieux, intrigué comme seul peut l'être un abruti devant une machine inconnue. Aurait-il seulement été capable de démonter le mécanisme et de le comprendre ?

L'énigme, piqûre d'adrénaline, frisson du jeu. J'avais vaguement conscience du sourire qui me collait, réflexe enfantin pour un nouveau défi. Les doigts courant sur les claviers, théories élaborées, rejetées. En solitaire.

Raito opérait de son côté, parasité d'une Misa toujours aussi loquace. Sans que la synergie soit revenue, nous nous étions condamnés à avoir les mêmes idées, à les réfuter au même moment, et à ne pas avancer à un rythme aussi bon qu'il aurait pu l'être.

Ralentissement de la cavalcade. Jouer contre Kira avait été terriblement bon, un jeu de chasse un peu coupable. Faire équipe était différent. Mais si l'anticipation n'était pas la même... elle finissait par me manquer. La conscience d'une accélération possible de la réflexion, juste là, à portée, sectionnée, amputée, intolérable. Presque comme être malade, une moitié de cerveau arrachée. Et ni les cookies, ni les apfelstrudels, ni les cornes de gazelles, ni les religieuses, ni les mille-feuilles, ni les croissants, ni les souvaroffs à la framboise ne parvenaient à combler le vide. L'absence. Cruelle, méritée. Et pas de retour en arrière possible sans fournir d'explication, il me l'avait bien fait comprendre.

Soit. Je me réhabituerais au silence des pièces vides, au seul cliquetis du clavier résonné, à l'inactivité, à dormir seul. Ce dernier point problématique, mes nuits hantées de tentatives d'assassinat au mascara d'acide sulfurique.

Hors de question d'expliquer, ou de m'excuser. Hors de propos. Impensable.

« Deux cadrans, deux disparus. Deux kidnappés ? Ce serait l'annonce du temps qu'il leur reste à vivre ?

- Ce ne serait pas un indice, papa.

- Deux indices, alors ?

- Une seule horloge, Matsuda. Un seul indice. »

Un indice. Mais double, forcément. Et tant de choses allaient par paire. Mais l'urgence de la situation ne nous laissait pas le loisir d'explorer les pistes yin et yang, Laurel et Hardy, Holmes et Moriarty, Jeanne et Serge... Misa et Raito...

La blonde – fausse blonde, comme tout chez elle était faux ou retouché – s'ennuyant probablement à mourir – tristesse de la métaphore que de rester fictive – avait commencé à dessiner au dos d'un rapport. Le portrait de Raito, plutôt bien exécuté. Aussi admirable qu'une mouche sachant voler malgré un cerveau dramatiquement simpliste. Sa main droite, voletant, stylo bille comme bâton de majorette. Talent maigre et inutile, à son image.

Des yeux foudroyants soudain braqués sur moi, par-dessus l'épaule de son petit ami, n'est-ce-pas. Aigreur partagée.

« Tu regardes quoi ? C'est pas en m'admirant que tu auras mon teint parfait ou mon port de tête.

- Ça y est, j'ai trouvé le bon angle, je peux voir à travers ton crâne. Passe-moi la tarte aux myrtilles, derrière toi, tu seras mignonne.

- Je suis toujours mignonne. Et ta tarte, tu vas te la prendre dans la gueule.

- C'était plus ou moins l'idée, oui. Tarte ?

- Tu me traites de quiche ?

- Beau sens de la répartie. » Ton traînant, acide. Elle le méritait amplement, à se pavaner comme une maîtresse sado-masochiste, ou une loli-pouff toute contente de son nouveau chihuahua. Pourquoi pas un collier de chien, à piques et paillettes ? « Tu devrais mettre un chapeau sur la tête quand il y a du soleil, miss. Histoire de préserver ce qui peut encore l'être.

- Les chapeaux, ça aplatit les cheveux, et c'est pas hygiénique. Les ombrelles, c'est la vie. En dentelle, en plus, c'est hyper élégant. Genre, pas comme toi, tu vois.

- Quel intérêt, le gonflant des cheveux ?

- Quel intérêt, de tenter de comprendre une énigme quand elle est visiblement faite pour ne pas être comprise ? Vous allez tous attraper de l'acné, saigner du nez, et avoir mal à la tête. Autant manger de la charcuterie, ça a le même effet.

- Tu es fascinante. Peut-être que si tu faisais chauffer un peu ton cerveau, tu te rendrais compte d'à quel point ça peut être jouissif.

- Sans déconner, c'est bien la seule jouissance que tu connaîtras jamais, alors autant que tu en sois satisfait. » Regard soudain anxieux, détourné. « Désolée, Raito chéri... c'est pas très glam. Mais c'est lui qui a commencé, il me dénigre tout le temps.

- Ah, tu sais ce que veux dire « dénigrer » ? Tu me surprends.

- Et j'en ai encore quelques unes en réserve, sale pervers de nerd. Misa a plein d'idées dans sa jolie tête ! Le cumul, je sais faire !

- Ta tête sert seulement d'accessoire décoratif. Tu ne voudrais pas faire mannequin de cou, et porter des colliers de diamants toute la journée ?

- Ce sera peut-être dur à croire pour toi, mais je ne me réduis pas à mon cou. Voilà. »

Certes, son cul semblait plus au centre de ses préoccupations, ces derniers temps. Toujours à chercher un endroit calme, sans caméra ni micro, pour sauter (au cou de) ce pauvre Raito, de plus en plus visiblement exaspéré. À vrai dire, l'observer être aussi entreprenante, aussi bavante et câline avait aussi le don de faire courir une impulsion juste sous ma peau. Envie de meurtre, presque. Clairement, l'observer alors qu'elle tentait d'asservir un esprit aussi brillant, sans avoir le droit ou le temps d'intervenir, était hérésie. Il ne pouvait simplement pas lui appartenir. Les surnoms amoureux possessifs n'y changeraient jamais rien.

Main posée sur son épaule, enroulée, la chaleur de la peau sous la paume, agréable.

« Raito-kun, tu voudrais bien me faire passer la tarte, s'il-te-plaît ? » Mes doigts remplaçant les siens quelques secondes sur le clavier, continuant l'hypothèse, même axe, esprits siamois. Plaisir du partage d'idée.

« Merci. »

Sourcils relevés, voix sèche recouvrant le son d'acquiescement. « Tu es trop gentil, Raito chou. Il aurait pu se lever.

- Misa, nous essayons de travailler. Si chacun y met du sien, nous pourrons sans doute retrouver Aiber et Wedy. Ryuzaki a besoin de son sucre, tu le sais.

- Wedy, hein. Elle est pas très claire, cette fille. Mais bon, Aiber est plutôt sympa, lui. »

Crème fouettée à la vanille, sucre glace et fruits rouges.

Beyond avait sans doute crée quelque chose à plus d'un niveau. Les chiffres, trop unidimensionnels. 7, 68, 3 et 37. Rien d'évident. L'horloge en elle-même, binaire dans ses bois, ses couleurs. Des paires ? Comme les noms. Binarité, dualité. À assembler. Fusionner, pour créer le sens. Tant de choses allaient par deux. La combinaison à trouver, nécessairement indice, forcément compréhensible. Lire le code, simplifier le chaos. Peut-être trois niveaux à démêler, pour l'élément perturbateur de l'harmonie.

« Mais arrête de faire ça ! Raito, tape-le, qu'il arrête. » Double interrogation. L'instinct d'interrompre la réflexion, toujours au pire moment. Si dure à reprendre, une fois l'élan interrompu. La concentration perdue, le fil rompu. « Il lèche ses doigts comme si, comme si... mais c'est dégoûtant, enfin ! »

Petite nature. La tarte aux myrtilles se mange avec les doigts. Loi universelle. La crème obligatoirement récupérée, pas ma faute si elle se déposait sur mes mains.

« Tu n'as qu'à ne pas le regarder, il ne fait rien, ne parle même pas. J'essaie de réfléchir.

- Ouais, alors j'ai qu'à me taire, en fait ?

- Je ne sais pas si c'est l'idée de Raito, mais en tout cas, moi, ça me plairait assez. »

Silence boudeur. Gagné.


La nuit revenue, tout le monde parti. Solitude. Ni odeur de parfum frelaté, ni murmure, ni tortillement, ni clavier, ni froissement de papier. Ni deuxième souffle. Énervant. Presque l'habitude de tourner mon écran pour lui montrer une piste, d'attendre le contrepoint, la complétion. J'avais été effleuré par l'idée de rester en collaboration avec Raito après la fin de l'affaire Kira. L'évidence, maintenant. Mais au-delà, je devais bien m'avouer mon envie de le garder surtout au QG. Bonheur trop rare de la relation synaptique en présentiel, inconnu jusqu'à lui. Et j'avais du mal à m'en passer. Je ne pouvais plus m'en passer. Saleté de drogue dure. Au moins, le sucre des tartes aux fruits était remplaçable par celui des gâteaux au chocolat. Avec lui, je doutais de trouver un palliatif avant longtemps. Voire avant ma mort.

Hésitation. L'hypothèse pouvait tenir. Peut-être. La faille cherchée, la frontière échappée. Frustration honnie.

Téléphone, numéro connu, composé vite, du bout des doigts avides.

Sonneries.

« Ryuzaki ? Je suis au lit, là. Misa dort.

- D'où ton chuchotement. Si elle dort, je ne te dérange pas, n'est-ce pas ? » Ton âcre, sans retenue.

« Tu es celui qui nous a enchaînés. Un peu tard pour avoir un cas de conscience.

- Je n'ai pas de conscience. Si tu n'avais pas décroché, j'aurais forcé ton téléphone à hurler Lollipop jusqu'à ce que tu me répondes.

- Ou jusqu'à ce que je descende te dire tout le bien que je pense de tes goûts musicaux.

- Alternative valable dans les deux cas, j'aurais pu te parler.

- Même pas d'appel gratuit, à trois heures cinq ? Ton tact m'étonnera toujours.

- Je fais des efforts.

- L'évidence même. Donc, du nouveau ?

- Je pense que ce qu'il faut trouver, c'est un lieu. Il aime dire où il sera la prochaine fois.

- Comme à Los Angeles. Du coup, probablement un jeu avec les cadrans. Mais ce serait facile.

- Trop. Les noms anagrammés, l'entrepôt où était l'horloge, l'horloge elle-même...

- La confiserie, les combinaisons entre tous les éléments, le temps de leur disparition.

- Peut-être un timestamp.

- J'ai tenté, impasse. » Frisson d'excitation courant le long de mes bras, de mon dos. Il y avait déjà pensé. Merveilleux cerveau.

« Numéro de colis, de construction ?

- Pas plus. » Croisement des esprits. Ongles glissés sur la tasse de thé.

« Tu sais, ça irait plus vite si on se parlait un peu. Ça éviterait qu'on repasse derrière l'autre sur des pistes déjà écartées.

- Qui m'a attaché à Misa, rappelle-moi ?

- Tu voulais passer du temps avec elle, et avoir de l'air. Tu vas comment, là ? Tes poumons survivent, malgré le parfum ?

- De l'air sous-entendait surtout de la liberté. Être enchaîné est une torture, peu importe la personne.

- Je te torture ? » Silence. Insupportable silence accusateur. Estomac noué, essoré. Pouvait-il vraiment vivre sa présence ici aussi mal ? Concession arrachée. « Je pourrais probablement accepter que tu n'aies plus de menottes. Sous conditions strictes. Bientôt.

- Tu me testes. Je suis sûr que c'est un de tes jeux, pour voir jusqu'où je peux aller, et briser un espoir naissant. Tu adores faire ça.

- Pourquoi tout le monde croit que je suis pervers et sadique ? Je suis sérieux. Si vraiment tu... » J'hésitai. ''si tu en as besoin'', trop insultant, ''si tu le veux'' trop permissif. Juste milieu à chercher. Trouver les mots justes pour ne pas le froisser, pour ne pas me coucher. Exercice rare. Écraser un politicien était bien plus facile.

« Disons que je ne suis pas fermé à la discussion. Si ça peut t'aider – à mieux réfléchir, j'entends – je suppose que je peux te concéder le retrait des menottes. Mais je veux que nous partagions la même chambre.

- Attentat au salsifis, le retour ?

- Parle pas de malheur. Surveillance. Je t'accorde dix minutes de plus dans la salle de bains.

- Sa Majesté est trop généreuse.

- Sa Majesté paye l'eau et l'électricité.

- Sa Majesté a-t-elle pensé aux codes postaux ?

- Je vais tenter. L'évocation des douches t'amène au système d'adressage, c'est amusant.

- Ton sens de l'humour est déplorable. » Instant de silence, draps froissés. Chuchotis plus bas, empressé. « Misa va se réveiller. Je raccroche.

- C'est ça. Il ne faudrait pas que le sommeil de la princesse soit troublé, son teint sacré pourrait en pâtir. Bonne nuit. »


Pas de codes d'adresse, un leurre de plus. Rien à en tirer. Pourtant, forcément un lieu. Le champ des possibles se réduisait, intuition que nous avions le doigt dessus.

« Tout le monde, écoutez-moi. » Arrêt momentané des activités, hormis Watari qui m'apportait mes galettes au beurre. Attente interrogative, Yagami père au bord du burn out, Mogi sobre et sérieux comme seul lui pouvait l'être, Matsuda aussi concentré que possible. Misa, vaguement curieuse. Raito, prêt à répondre.

« Exercice collectif concentrez-vous, ça va être compliqué parce que premièrement vous êtes nombreux et deuxièmement vous êtes mauvais. Assemblez ça et trouvez une unique réponse : combinaison, chiffres, lettres, lieux. »

Coup d'œil vers l'unique femelle. Poudrée comme un gâteau, ongles peints de rouge, annonce des lacérations sanglantes possibles en cas de conflit. « Tu es dispensée, Misa-chan. On ne voudrait pas te fatiguer. »

Silence réflexif. L'énigme encore irrésolue.

Un écran allumé automatiquement, chaîne d'informations. La journaliste, en posture dramatique, sérieuse, alarmiste. Vendeuse de propagande sécuritaire. « NHN vous informe de la mort prématurée de son président directeur général, Nagita Ekinawa, cette nuit. Les circonstances n'ont pas encore été éclaircies, mais nous adressons toutes nos condoléances... »

Les coïncidences n'existaient pas, seule explication accessible aux cerveaux des faibles et des crédules. Nouvelle donnée.

« Nagita Ekinawa... Pourquoi Watari nous montre-t-il ça ?

- Lien avec Beyond, Mogi. Le N et le E reviennent. Sûrement un nouvel indice. »

Si simple.

« Nord est. » Voix jumelles, même écho. Jamais plus je ne pourrais me passer de lui. Hors de question qu'il retourne buller sur les bancs de la fac, à pourrir. Au pire, je lui trafiquerais un diplôme pour qu'il puisse jouer de temps en temps au fils modèle. Mais il était trop tôt pour en parler. Beaucoup trop tôt. Tant que l'enquête ne serait pas parfaitement terminée, je ne parlerais pas. Je n'en avais pas besoin, il était obligé de rester. Et après... son père promettait d'être difficile à convaincre – entre jérémiades sur le devoir envers sa seule patrie, l'impératif de fonder une famille pour perpétuer l'espèce, et tant d'autres débilités – mais j'avais confiance en Watari pour arrondir les angles, une fois que je lui aurais expliqué mes raisons. Un peu déraisonnables.

« Sans déconner, Beyond donne un nouvel indice parce qu'on va pas assez vite, ou c'est une idée ?

- Brillante déduction. On pourrait aussi bien attendre, peut-être qu'il finirait par nous donner directement la réponse.

- Ton ego ne se satisferait pas de ça, Ryuzaki.

- Tu dis ça parce que toi, tu ne l'acceptes pas. Moi, je trouve ça pas mal de me contenter d'attendre que les gens cassent leur pipe. »

Un petit PDG en moins sur la planète n'était pas un problème en soi l'injure faite était nettement plus grave. Cher L, comme tu ne sembles pas capable de comprendre, je vais te mettre le nez dedans.

Irrecevable.

« Coordonnées géographiques, donc. Maintenant, il nous reste à tripatouiller les chiffres.

- Du moment que tu ne tripotes pas autre chose. »

Non sens. Misa, sous-entendu salace ? Elle nous avait habitué à l'anorexie, aux inepties télé-réalité, aux absurdités kawai.

« Normalement, c'est moi qui suis qualifié de pervers. Si tu tiens à suivre ma voie, tu aurais pu reprendre la « pipe » de ma phrase précédente. Jeu de mots que tu pouvais trouver toute seule. »

Rougissement soudain, son museau détourné. Outrée. Effarouchée, risible.

Nettement moins amusante que la voix cassante, paternelle et protectrice, en vol plané au-dessus de mon épaule. « Ryuzaki, j'apprécierais que le niveau de la conversation ne descende pas en dessous de la ceinture. Il y a ici des oreilles innocentes, ou au moins des gens qui tentent de travailler sans avoir à subir des insanités.

- La sexualité buccale vous rebute à ce point ? »

Une main aux doigts fins retira mon assiette, immédiatement suivie de la mienne, réflexe de survie, et de mon plus beau regard d'enfant agressé sans raison.

« Ryuzaki, je te demande d'arrêter de parler de ça, c'est gênant. Surtout devant mon père. »

Flottement. L'évocation de l'acte avait-elle été si troublante, qu'il suggère que parler de ça n'était un problème que du fait de la présence de sa famille ? Amusant. Trop amusant.

« C'est naturel. Il n'y a rien de mal à ça. Les endorphines libérées donnent une sensation similaire au chocolat. Tu veux bien me rendre mes fondants ? Je pourrais être en manque de glucose et d'endorphines.

- Contre ton silence.

- Éternel, promis. »

Jeu de caresses, ma main sur la sienne au passage de l'assiette kidnappée. Follement amusant.

Malgré tout, ma propension à ce type de plaisanteries était nouvelle. Intéressant. Trop de relations sociales, sûrement. Ou un partage d'intimité intellectuelle trop régulier. Si imaginer Misa dans ce type d'acte était simplement vomitif... Arrêt. Retour au travail.

Pile de papiers en apesanteur, quelques secondes avant de rencontrer le Destin, au sol. Jamais rien qu'une bourde de plus. Temps de m'éloigner, avant de râler et de l'envoyer casser des cailloux au Kansas.

« Bon, je m'en vais.

- Pardon ?

- Je vais dans ma chambre, compter les possibilités que nous avons déjà écartées.

- Mais on doit toucher au but, nous devons continuer. Nous avons déjà bien travaillé !

- Justement, je doute de pouvoir égaler mes performances d'aujourd'hui, donc je pense prendre ma retraite anticipée à partir de demain. Je vous souhaite une bonne journée. »

Mon nom appelé, ignoré.


Mon lit recouvert de chiffres et de flèches, j'avais fini par m'expatrier sur celui de Raito. Du moins, l'ancien. Qu'il reprendrait bientôt. Et les feuilles continuaient de s'amonceler, joyeux doigt levé vers les lobbies écologistes.

Bientôt l'aube de la solution. Encore quelques réglages pour ne plus tomber en plein océan Pacifique. Le Nord résolu, le plus simple. La position du N dans l'alphabet, doublée pour le symbole des paires, le total additionné au nombre de lettres de Toma Udatatsu, en enlevant celles non doubles. 36°. Treize syllabes et trois vraies anagrammes dans la paire de noms, 16'. Le cadran d'ébène fournissant gracieusement la fin. N : 36° 16' 7,68''.

L'Est plus coriace. Cadran blanc du lever du soleil. Symbolisme mon amour. Besoin de disséquer le début pour utiliser 3 et 37. Longue ligne de possibilités, encore. J'attrapai mon ordinateur, bravement rescapé des tas de feuilles bazardés au sol, sans plus aucun intérêt. Connexion aux caméras de la chambre du quarante-huitième étage. Celle braquée sur le lit, de face. Noire. Souffle interrompu.

De côté, vue sur la chambre et le bas du lit. Noire. L'armoire, noire, le dressing, noire, la salle de bains, noire, la télé, noire, les fauteuils, la minuscule bibliothèque, le placard à chaussures, noire, noire, noire. Coup d'œil sur l'horloge. 5H37. Plus que l'heure de se réveiller. Deux feuilles attrapées en guise de prétexte, portable plié sous le bras. Emmener un boa probablement trop dangereux. Pauvre bête, mourir empalée sur un peigne à cheveux.

Lenteur de l'ascenseur, désespérante.

Couloir désert, sol plus mou qu'à mon étage de béton. Drame du tapis, si le mannequin venait à vomir dessus, il se verrait envoyer aux ordures sans aucune forme de pitié.

Porte ouverte sur le silence, sur une obscurité relative. Mes yeux vite adaptés, la raison du black out apparut. Vêtements envoyés au petit bonheur, dans l'optique évidente de m'empêcher de les « mater ». Pourtant, les pyjamas et l'absence d'odeur suspecte attestaient de la virginité du lit. Intense soulagement.

Ne pas la réveiller, impératif. Le rideau à peine ouvert pour laisser le soleil éclairer un minimum.

Raito dormait encore, dos à elle, qui s'était rabattue sur le pauvre traversin. Lui offrir un coussin de femme enceinte pourrait être une alternative intéressante. La situation était frappante par son incongruité. La certitude tenace que mon ami n'était pas à sa place, dans ces draps à fleurs parfumés, dans cette chambre trop fille, trop étouffante. Ils n'allaient pas ensemble.

Je montais sur le lit, de toutes façons beaucoup trop grand. La chaîne intolérable attrapée du bout des doigts. Si je voulais être un minimum intègre, je devais bien avouer regretter mon geste. La clef faufilée dans la serrure, mécanisme délicat ouvert, le poignet encore tout chaud de sommeil relevé dans ma main pour retirer le bracelet froid, puis reposé sur l'oreiller. Menotte orpheline, refermée sur le vide, inutilisable.

Je tapotai doucement son épaule, chuchotant son prénom. Un œil lumineux difficilement ouvert, accroché à la réalité, cherchant la raison de ma présence, puis attiré par la main libre, juste à côté.

« Bonjour, Raito.

- Cela promet en effet d'être une bonne journée.

- Et bien espérons-le en vérité car rien n'est plus agréable que la promesse qu'il nous offre chaque matin dans la douceur de l'aube. »

Bâillement étouffé. « Doucement, la poésie, le matin. » Feuilles attrapées, analysées presque aussi vite que s'il avait déjà pris son premier café.

« Avec toute la nuit, tu n'as pas fait l'Est ?

- Si tu n'en as pas rêvé, alors l'Est reste un petit mystère. C'est normal, le string dentelle sur la caméra numéro cinq ?

- Décoration, il faut croire.

- Elle aurait pu t'étrangler dans la nuit, je n'aurais rien pu faire.

- Incontrôlable, en effet. Être épié en permanence n'est pas facile, c'est normal qu'elle ait ce genre de comportement. »

Stylo obligeamment tendu, tests de combinaisons chiffrées. Le lit, nouveau bureau. Peut-être un peu plus douillet, mais nettement moins pratique pour poser théière et gâteaux. Les miettes grattent.

Soudain, un hurlement, suraigu. Suivi d'une magnifique rature sur la feuille parfaite. Les draps remontés sur sa poitrine inexistante, Misa me regardait avec des yeux comme des soucoupes, pas moins surprise que devant une araignée de 70 kilos.

« Mais moi aussi je suis content de te voir. »


L'Est tomba vingt-deux heures plus tard.

La position du E dans l'alphabet, multipliée par deux pour les noms, puis l'addition de la position du T par le nombre d'occurrences, et les deux lettres. 140°. Une complexité vaincue par l'évidence, la soustraction des chiffres 68 et 37, puis des deux absents, 29'.

Pleine nuit. Raito endormi. Scrupules à le réveiller. Incompréhensibles tergiversations. Tant pis, je pouvais me débrouiller.

Parc Agake, district Higashiibaraki. Coordonnées N 36° 16' 7,68'', E 140° 29' 3,037''. Environ 130km à vol d'oiseau. Ou d'hélicoptère. Ascenseur puis escaliers. Le toit s'était étoffé d'un Écureuil presque tout neuf – améliorations comprises. Largement de quoi être sur place avant d'avoir réussi à sortir du lit des policiers de province incompétents, mal réveillés, et qui massacreraient mes indices.

Bruit du rotor, familier. L'hélicoptère était un de mes jouets préférés.

Survol de Tokyo, capitale encrassée, aux lumières jaunâtres jamais éteintes. Un crachotis du casque, glas de la tranquillité. « Ryuzaki, je peux savoir ce que tu fais ?

- Tout va bien, Watari. J'ai trouvé la solution, je vais voir. J'y serai dans vingt-cinq minutes.

- Tu plaisantes ? C'est peut-être dangereux. Je veux ta destination, j'arrive. Partir sans prévenir est totalement irresponsable.

- J'ai laissé un mot.

- Vraiment ?

- Oui, mes notes sont encore au QG. Il n'y a qu'à les lire.

- Et tu es seul. Nouvelle lubie, de partir à l'aventure, alors qu'un Kira est encore en liberté.

- À mon avis, il n'a pas l'Œil. Et je suis invisible sur les radars.

- Ce n'est pas une raison. Tu ne veux pas rentrer, je t'emmène en voiture.

- Non. Mais viens, si tu veux. Parc Agake. Tu en as pour une heure et demi en théorie. »

Conversation coupée sur une énième remarque sur les enfants surdoués qui font leur crise d'adolescence au moment le moins opportun.

Le projecteur transperçait la nuit sereine. À une vingtaine de mètres de mon hélicoptère posé dans l'herbe, une poupée de paille à taille humaine. Pendue à un arbre. Du sang dégoulinant. Quelques corbeaux avaient percé la carapace, accédant aux chairs en-dessous. Celles d'Aiber, d'après la corpulence.

Le lac en arrière-plan était assez joli, l'absence de nuages laissait la lune et quelques étoiles se refléter. Plus qu'à attendre les autres.


A mardi, dans deux semaines, pour la suite ^^