Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages et l'univers ne nous appartiennent pas malgré un chantage à base d'expédition par la poste de pages de Death Note et de trognons de pommes cloués selon un rituel vaudou. Nous ne touchons bien entendu aucune compensation financière pour la publication de ce texte, là encore le chantage n'ayant pas suffi ^^ (On nous a mentiiii x) )
Rating : M pour certains chapitres
Et aujourd'hui, c'est Haaru qui répond aux reviews ( Meyan étant au bord de l'implosion pour cause d'année universitaire stupidement exténuante ).
Kalas1209 : On est contentes de te retrouver, et que tu aies apprécié le 28 :) Tu devrais être servie question énigmes pendant encore un petit moment. Faut dire qu'avec le temps qu'on a passé à broder tout ça, on en profite ( ça a un petit côté "Meyan et Haaru sont fières de vous présenter leur nouvelle énigme", mais on assume complètement) Et pour Misa... haha, la fin de chapitre ne devrait pas te déplaire ! A bientôt, en espérant que ce chapitre soit à la hauteur du précédent
L Lundi : Eh bien, le dernier chapitre t'a inspirée! Mais on adore toujours ça les longues reviews :3 normalement ce chapitre devrait t'apporter pas mal de réponses (et amener de nouvelles questions, mouahaha). On espère que ce chapitre sera à la hauteur de tes attentes. Désolée de pas répondre plus en détails, on est toutes les deux en retard sur tout - sortir le chapitre a déjà été une belle épreuve... En tout cas, change rien, tu es et restes notre toulousaine préférée :p
Ganymde : et voilà la suite attendue! Si tu galères sur l'enquête... Accroche toi, parce que ça s'arrange pas encore tout de suite xD bon, on essaiera de faire un petit topo pour toi quand on aura le temps, promis. Mais sinon, fais comme Matsuda, et profite du reste x) on est en tout cas super super contentes que Thirst te plaise autant, et on espère que ça continuera sur cette voie! A bientôt :)
Si vous avez commencé à décrocher question énigmes, on vous suggère de relire le 28, et de prendre des notes, on n'a pas fini de joyeusement corser la chose. Aller, on se concentre :p
Chapitre 29
Douceurs assassines
Huit symboles révélés à la flamme de la torche sur toutes les parois de l'escalier, verdâtres sur le béton. Encre sympathique à la cerise, légèrement coulée par l'humidité mais tout à fait lisible. Encore une preuve qu'en dépit des cadavres qui ne dataient pas d'hier, la mise en place, elle, était récente comme les sangsues sur le noyé, toujours vivantes.
Le ravissement de Matsuda un peu gâté d'inquiétude résonnait dans le vide de la cage. « Vous croyez que ce sont des avertissements ? Genre « Si vous avez l'outrecuidance de foutre votre pauvre orteil impur dans ce tombeau on vous poursuivra et on vous massacrera jusqu'au dernier, pauvre vermine blasphématrice, et en prime on redécorera la baraque du boss avec vos boyaux » ? »
Réponse stoïque de mon père. « Nous ne sommes pas des profanateurs de tombes égyptiennes dans une série B au ras de pâquerettes. Les momies sont très bien où elles sont, c'est à dire à l'autre bout du monde. Et je doute qu'il y ait des gouffres de pics cachés sous les marches ou des haches dans les murs.
- C'est ce qu'ils disent tous, juste avant que les emmerdes commencent. Et j'aime bien ce genre de films moi. »
Je me désintéressai des élucubrations surexcitées de l'amateur de films pour tendre le paquet de mouchoirs à mon voisin, qu'il cesse de me harceler toutes les trente secondes. Éternuements par lots de trois. « Tu ferais bien d'ouvrir les fenêtres.
- Et attraper un rhume en prime ? » Ses yeux rouges sur moi alors qu'il arrachait cinq mouchoirs. « Et je ne vois pas pourquoi je ferais ça, je vais très bien. » Il en avait la tête, assurément.
« C'est toi que ça regarde. »
Retour à l'écran de retransmission : les deux policiers arrivaient à la fin du colimaçon. Une embrasure grise, sans porte, rapidement franchie et le couloir s'élargit en salle. L'exclamation dégoûtée de Matsuda renseigna son contenu avant que la caméra ne surligne les faits d'un visuel.
Dans notre perspective dos à l'entrée, trois corps en ligne à l'exact second tiers de la pièce. La caméra avança lentement, une torche électrique et une torche de flammes en exploration évitant soigneusement d'éclairer les cadavres.
« Pas d'escalier à découvert. » Les faisceaux longèrent les murs, saisirent les courbes rouges d'un symbole. Dessin rond, étréci vers le bas pour se fermer en ligne droite, la forme soutenue d'un trait épais. Dans le cercle presque déformé en ampoule, un triangle surmonté d'une paire de points. Symbole clair, récurrent dans les recherches alchimiques. « Teste morte. »
Quatre jumelles rapidement trouvées, dispersées sur les murs. Écarlates de sang séché. Les trois cadavres brièvement aperçus avant que l'éclairage tourne sur les parois ne laissaient pas grand mystère quant à la source.
« Cinq pour trois, ce ne peut pas être une référence aux cadavres de cette pièce.
- Ni aux précédents : trois, quatre, huit. Sauf si l'on ajoute le serpentaire, auquel cas treize.
- Hn. Et symboliser la quintessence serait parfaitement stupide. »
Stupide puisqu'elle représentait le sel de…« Pourquoi stupide ? Le serpentaire pourrait s'ajouter aux quatre dont nous disposons déjà, et élève le compte à cinq. C'est le seul signe du zodiaque à ne pas être rattaché à l'un des quatre éléments naturels.
- Selon certaines extrapolations, la quintessence représente un cinquième élément, ou plus généralement la partie cachée de toutes choses. Comme le serpentaire dans le zodiaque… mais répéter les données déjà indiquées n'a pas de sens.
- Et nous sommes nécessairement dans l'ordre de découverte prévu par Beyond, au moins pour les cinq têtes mortes.
- Ce qui indiquerait cinq victimes supplémentaires, en prévision ou déjà mortes. » Pas besoin de regarder L pour savoir qu'il venait de monter le pouce droit entre ses dents.
« La salle est plus petite que la précédente. » Éternuement étouffé avant de prendre le micro. « Stop, revenez en arrière. Il y a quelque chose, sept centimètres à droite. »
Tous les deux penchés en avant, la mauvaise liaison traversée points noirs et neige.
« C'est un « S » ou un serpent ?
- Un S. » Assurance paternelle. « Il n'y a rien d'autre sur le sol et les parois, même pas d'encre sympathique. » Encouragement sous-entendu à l'encontre du second policier qui avait tout fait pour retarder le moment. La caméra se focalisa, les visions un peu plus soutenables une par une, peut-être. Visage droit de la femme, aux traits rigides sans émotion. La mort comme un masque, blanc du monde et blanc de soi. Sa robe longue imbibée d'arabesques vives, éclosions pourpres nées d'un cramoisi à la ronde mate. Femme blafarde cerclée dans son propre sang, le tissu moins livide que sa chair albâtre. Les entailles creusées verticales aux poignets, hautes à mi-bras, devenues bordures grisâtres allongées de rubans sombres. Sa chevelure épaisse, à l'obscurité ternie, avait été contrainte, ramenée de côté, nuque à demi libérée par la torsade. Entre les mèches qui noyaient encore l'oreille, une tête de licorne sur la finesse d'une chaîne. Évidence d'argent posée sur les tendons immobiles, écho dérangeant aux paupières de la femme, grandes ouvertes. Les iris scellés au mercure liquide.
Au centre, l'homme. Homme rouge : sa peau apparente, écarlate et cloquée sur toute sa surface.
Une voix basse me ramena dans le salon, oublia pour moi le décor sur ma rétine. Ou le ramena , justement, au rang de décor. Dévorant de réel et d'odeurs atroces, réduit à simples pixels, brusquement.
« Ébouillanté au lieu de brûlé, Beyond se diversifie. » Un zoom rectifia le propos. Deux puits à mélasse qui avaient été globes oculaires, magma noirci veiné de rougeâtre. « Disons plutôt qu'il… varie les techniques. »
Sur le torse parsemé de cloques, soufflets retombés d'une infecte couleur : une douloureuse figure de lion à l'aiguille d'acupuncture. Longues tiges plantées dans l'épiderme. Lion d'acier, la crinière hérissée de piques. Des fragments de phrases s'ajoutèrent, tordus de haut-le-cœur. Si l'image resta fixe, le micro n'épargna rien des spasmes et bruits hachés de régurgitation, réflexe viscéral forcé d'acides. Le flux gastrique extorqué du ventre par la gorge en constrictions sonores, le résultat spongieux éclaté sur le béton. Amplifié par le vide.
« Désolé. » Mon père. « Matsuda s'est un peu trop approché du dernier. Il n'a pas… enfin bref. »
La voix de l'intéressé se stabilisa une poignée de secondes « C'est dégueulasse… vous - » pour s'engloutir de sons inarticulés et râles liquides. Imaginer la puanteur acide mélangée à la viande pourrie par l'humidité et le temps remuait une nausée plus forte, psychologique.
« Monsieur Yagami ? »
La caméra tremblota quelques secondes. « Oui – timbre un peu plus lointain – Attrapez. » Réception d'un froissement de plastique, mouchoirs certainement, et l'angle tourna pour nous présenter le dernier du trio, l'enfant.
Il n'avait pas plus d'une dizaine d'années, les lèvres déjà grises. Les membres allumettes coulés de leur chair, fondus à l'os. Épiderme devenu flaques rosâtres, tachées par les colorants des vêtements. Une armure translucide scintillait sur le calcium dégorgé de sa viande. Des cristaux en arêtes, coupures dans la lumière. Un échantillon fut prélevé à la demande de L, à l'échange de nos regards, il savait comme moi de quelle substance il s'agissait.
La pluie d'acide en épargnant le visage et le tronc nous rendait visible la probable cause du décès : strangulation voire compression. Deux marques de cordes enroulées à partir de la nuque, en laçage croisé de la gorge à l'abdomen. Les traces en creux, violacées sur la peau, enfoncées de plusieurs centimètres.
« Il devrait y avoir un troisième escalier quelque part, un passage, une trappe, n'importe quoi. Les corps sont placés aux deux tiers de la pièce, la disposition indiquerait une suite, un dernier niveau. » Un troisième, pour compléter le tiers.
Sôichirô et Matsuda reprirent les recherches, la communication déconnectée de notre côté mais l'image toujours active, leurs voix en sourdine. Une feuille sous le crayon pour récapituler les données que nous avions jusque-là. Structure à trois niveaux en comptant les sept cadavres à même le sol et les deux souterrains. Deux escaliers reliant les souterrains. Quelques annotations relatives aux morts, au zodiaque, à l'escalier du -1 au -2, au « S ».
« Le premier niveau, celui du sol, est le plus large des trois. La superficie de douze hectares se réduit considérablement ensuite. » La main droite du détective traça deux lignes verticales de part et d'autre du schéma.
« Un triangle retourné - » Je m'interrompis à la légère rythmique de cliquetis. Deux billes noires surmontées de poils pelucheux apparurent à l'angle de la porte. Une petite oreille en pointe frétilla et l'animal s'élança vers L de toute la vitesse de ses pattes. Le nœud rose en tressaut à chaque bond, langue pendante.
Ryuzaki resserra les genoux contre la poitrine, se tassa sur sa chaise, concentré à ne laisser aucune prise à la bestiole outrageusement affectueuse qui prenait son territoire d'assaut. Hoshihime l'encercla de sautillements, gambadant tout autour et jappant à qui mieux mieux. Nullement découragée par la répulsion évidente de son humain du jour, les sauts de plus en plus hauts. Ryuzaki ou l'image de la proie recroquevillée sur un pauvre caillou perdu en plein océan, assiégée par une ronde de requins. Danse de crocodiles, les crocs claquants, la pirogue et ses occupants valsés par le remous des carcasses. Je croisais les jambes, appréciateur du spectacle, du rejet légèrement paniqué sur le visage pâle. Lassé de tourner comme un personnage de manège, le chien s'arrêta face à L. Jappement bref, la respiration haletante. Attente et espoir éperdus dans les yeux brillants.
Lentement, lentement, le détective se pencha, attrapa une de ses baskets. Son bras arqué derrière la tête, il propulsa la chaussure dans le couloir, suivie par l'animal qui détala avant même que l'objet ne s'écrase au sol.
« Je te remercie de ton aide précieuse et utile. »
Moquerie légèrement infléchie « Tu te débrouillais très bien tout seul. Jusqu'à maintenant.
- Jusqu'à maintenant ?
- Tu n'imagines pas qu'elle va laisser son trophée dans le couloir ? »
Moue renfrognée. « Son cerveau est tellement sous-performant qu'un détail anodin lui ferait oublier mon existence même. Une poussière, son ombre sur le mur, un - » Interruption brusque, étouffée dans un mouchoir. Éternuements passés en pack de cinq à six d'affilée. Étrange image, idée, que les yeux de Ryuzaki, rouges et débordés de larmes.
Comme prévu sa harceleuse revint, un talon de chaussure dégoulinant de bave dans la gueule. La queue touffue s'agita alors que la chienne déposait l'offrande, à défaut, aux pieds de la chaise. Tête relevée, queue battante. Elle s'assit, attendant la récompense.
« C'est le moment où tu lui donnes un sucre. Ou que tu prends une voix roucoulante et abrutie pour lui dire « bravo ma fifille ».
- C'est censé être ton rejeton, assume ou jette-la du quarante-huitième. »
Pureté du dégoût. Plutôt me balancer par ladite fenêtre, en courant. Plus vite si Misa me piaillait d'arrêter. « Vois le bon côté des choses, ta chaussure est beaucoup plus présentable qu'avant. Tu devrais lui confier ta garde-robe à l'occasion. »
La triste chose déjà piteuse et avachie avait perdu tout semblant de forme, couleur percée de traces de crocs et tenue écrabouillée. Objet luisant et découlant de salive canine, mâchouillé avec la fureur de l'adoration.
Depuis l'écran, une conversation dont L et moi étions le sujet.
« Bon ça fait quinze fois qu'on les appelle.
- Dites, commissaire… Vous croyez qu'ils font encore ce truc ? Vous savez. Quand on dirait presque qu'ils sont en train de- »
Micro ouvert. « On est là. » Je préférais ne jamais connaître les pensées tordues et grotesques de bêtise agitant l'huître crue qui lui servait occasionnellement de cerveau. « L se débattait avec Princesse Céleste. » Le nom m'arrachait la bouche. Tout ce que Misa y avait attaché m'arrachait la bouche.
« Le boss s'est enfin trouvé une fan ?
- Quelque chose comme ça. Elle lui tourne autour comme s'il était son propriétaire.
- Elle le harcèle ?
- C'est l'idée.
- Alors… il est… cerné. »
Le rire de Matsuda se bidonnant de ses propres blagues fit grésiller l'interface.
Les spirales de vapeur enroulaient la salle d'odeurs appétissantes. Les ramen élevés en saveurs translucides, le bouillon fumant entre mes mains. Un air de délice accompagné d'une sale odeur de poissonnerie. Poisseuse, infecte chambre froide grande ouverte par quarante degrés Celsius. Mes baguettes plongées sans conviction dans le liquide. Quelques pâtes, gluantes en boyaux de poissons. Vrombissements hypnotiques des mouches dans la tête, dans la bouche. Marcheuses vertes sur les yeux morts et la peau écailleuse. Leurs pattes griffues dans les ventres découpés au couteau, nourriture de tissus en nécrose pour leurs asticots. Odeur suffocante que ses poissons dans la glace fondue au sang, à moitié vidés. Laissés à pourrir, à la balade des mouches électriques.
Les pâtes flottaient dans le bouillon, intestins vacillants dans l'eau. Bouillon aux nuances diluées, roses presque rouges. Deux bouchées absolument forcées et je signais l'abandon. Le précédent repas s'était bien déroulé pourtant, symptôme sur le point de partir qui s'accrochait encore.
Le babillage de Misa qui racontait ses journées, le tournage, sa rencontre avec Princesse Céleste, le comportement des acteurs etc… à peu près aussi inexistant qu'une lueur de bon sens dans l'œil d'une vache. Babillage tranché par un récapitulatif de ce que nous savions déjà. Dialogue murmure, comme souvent. Mon père et Matsuda restés non loin du Mont Fuji, dans un hôtel moyen budget, plus économique qu'un autre aller-retour il n'y avait plus que Watari pour feindre s'intéresser à la garde-robe intégrale canine automne-hiver.
« Avec les yeux coulés au mercure, pas besoin du résultat d'analyse, l'enfant est couvert de cristaux de sel et l'homme a été brûlé à l'éther. » Le timbre monocorde tellement plus audible que le charabia gloussé à l'autre bout de la table. Audible également pour Watari, malheureusement.
« C'est-à-dire ? Les conclusions sont un peu hâtives il me semble ?
-Tu n'étais pas là, les corps sont couverts d'indices et ce ne sont pas les conclusions, il nous manque le lien. » Il avala un énorme morceau de pancake au bon moment, juste avant la partie explicative. Manœuvre des plus subtiles.
« Tu deviens paresseux. » Sur ces bonnes paroles le vieil homme m'interrogea en silence, bonne excuse pour cesser d'éparpiller mes ramen dans leur bol, tout bien réfléchi.
« Ce sont les trois principes alchimiques de la matière pour atteindre la perfection, c'est-à-dire la Chrysopée ou Pierre philosophale, ou un idéal. Ils sont représentés par le mercure : la femme, soufre et sel pour l'homme et l'enfant. »
Trois principes et non pas éléments chimiques, aisément repérable au vu de la foule de sous-entendus laissés par Beyond. Mercure, principe passif reliant le soufre et le sel, à l'échelle humaine représenté par les fluides vitaux. Or la femme avait subi une exsanguination, blanche par le procédé et son origine ethnique. La femme blanche ou l'une des nombreuses représentations du mercure alchimique, tout comme la licorne le mercure dans ses yeux ne faisant qu'ajouter au reste. L'homme pour le soufre alchimique, homme rouge selon la majorité des représentations ou imagé par le lion. Le soufre, principe actif, créateur et structurant soit le feu, et pour le corps humain : l'esprit. Impossible bien entendu à représenter, sauf via un gaz inflammable, éthanol, certainement comme l'avait suggéré L. Quant au troisième il représentait le sel, non pas un principe strict mais l'alliance des deux précédents, désigné par « rébis » dans les textes. Au lieu de massacrer un travesti ou un transgenre, Beyond avait préféré un enfant, produit plutôt que dualité. Le sel alchimique soit l'alliance du soufre et de mercure, du sang et de l'esprit, comme la chair. Le corps fondu de sa chair avait été justement cristallisé de sel. Parmi les nombreuses images pour figurer le rébis, le tueur avait choisi le caducée de serpents, ici creusé dans la peau par strangulation.
Watari enroula pensivement quelques pâtes autour de ses baguettes. « Et donc la conjonction des trois serait le procédé permettant de fabriquer la matière première, pure et parfaite. Idéal de l'or, de l'immortalité ou d'une forme de perfection quelconque.
- Oui, schématiquement. Mais L a raison, il nous manque la vision d'ensemble. Et la redondance des indices pourrait être un moyen de nous aveugler sur le vrai sens de cette mise en scène. »
Une main se ferma sur mon bras. Pointue d'ongles bleus. « Dis, est-ce que - » Ma paume sur la sienne pour demander un temps de silence.
« L'alchimie est en elle-même une discipline de cryptage et de dispersion, tout ceci vise peut-être un agrandissement du triangle.
- Les éléments qu'il nous donne sont sans doute dans le désordre ou améliorés, supprimés, décalés. Nous n'avons pas terminé avec les murs ou les étages. La pyramide peut nous orienter vers l'extérieur ou plus loin dans les souterrains. »
Reprise d'un mot, sans presque m'en apercevoir. « Une progression en poupées gigognes. Nous avons trouvé plusieurs niveaux de lecture concernant certains éléments, il y en a forcément d'autres. C'est une pyramide inversée, le sens ne se donne pas, référence à la Papesse et sa relation avec l'analyse mentale. »
Les iris s'agrandirent. « Pyramide. Inversée. » Une assiette à dessert attrapée du bout des doigts. Son regard, incitation plus vive qu'une force cinétique. Ma propre assiette, emportée, avant de m'éclipser derrière lui.
« La base, en haut, correspond de manière synthétique à la pyramide de la Chrysopée.
- Avec nos quatre éléments naturels. Et même si le second niveau n'entre pas dans la pyramide classique, le zodiaque est aussi une manière de représenter la fabrication de la pierre, comme la pyramide originale. Pareil pour les femmes oiseaux, référence aux trois étapes majeures. Je vois. Le troisième niveau est classique dans l'évocation des trois principes de la matière mais il manque la suite. »
L acquiesça. « Au moins un niveau pour l'argent et l'or alchimiques manquants. » Produits respectifs du mercure et du soufre, et du soufre et du sel. Dernière étape avant le résultat parfait. « Ils sont forcément quelque part.
- À cause de la disposition, qui montre un tiers manquant. »
Son index chassa quelques traces de sucre ambré de sirop. Une pensée mise de côté s'invita, j'écartais prudemment la pyramide de la Chrysopée et notre schéma du souterrain du lit, attrapai l'assiette posée par terre.
Ryuzaki vit le monticule de pancakes atterrir devant ses jambes en tailleur avec une expression d'enfant. Surprise et ravissement, effacés d'une hésitation en balance. Je lui tendis la fourchette et le couteau qu'il n'avait pas vus, n'avait pas pu voir, dissimulés dans un hasard de plis. Il me fixa et d'une main à l'aveuglette rapatria l'assiette, le sirop manquant déborder sa couleur dorée par-dessus la porcelaine. C'était son lit, son problème. Le trophée sucré atterrit sur ses tibias mis à plat. Gourmandise brûlante autour des pupilles.
« Tu ne pensais pas que j'allais ingurgiter cette inondation de sucre, insulte au bon goût. » Je désignais le plat, tour de pâte moelleuse. Besoin de me justifier, de moquer. « Watari a visiblement prévu le coup. »
La porte s'ouvrit sur Misa, surexcitée. Ou plutôt s'écrasa avec violence contre le mur. Le masque d'avion, rempart contre les cages de verre et leurs animaux, retiré d'un geste fluide de publicité à shampoing. « Alors mon-ange-d'amour-chéri, tu viens ? » Ton glougloutant, comme si elle s'était échappée de la compagnie animale du couloir après séjour prolongé derrière les vitres. « Tu. As. Pro-mis. » Ses couettes battirent les sautillements prétendument kawaï. Triste promesse, décemment non refusable après la période d'éloignement.
Les heures terribles passées avec le sourire, mes zygomatiques se relâchèrent dès ma sortie de l'enfer dentelles noires et rose bonbon. Il était tard mais le temps s'était donné un malin plaisir à relativiser sévèrement ma notion de soixante minutes. L travaillait sur son ordinateur, concentration maximale. Silence tapoté par le bruit des touches, interrompu bien plus tard d'une poignée de mots atoniques.
« Encore une fascinante soirée au pays des bisounours de l'amour et du zéro pour-cent ? » Pincée aigre. « Elle est passée sous le bureau du producteur pour obtenir sa petite escapade. Nouveau titre, Blonblonde neuneu à la rescousse de son tendre futur mari ? »
Ne pas relever. « Je lui ai posé la question. Elle n'aurait rien fait d'autre que demander « et il a dit oui parce que je suis trop adorable et douée » le tout, avec je cite « mon meilleur air de chaton perdu ».
- Celui livré avec la panoplie jupe ultra mini et décolleté plongeant ? Tu as vérifié l'état de ses genoux ? La moquette année 80 et le faux parquet ça laisse des traces.
- Ta réputation d'expert en la matière n'est plus à faire. Quelle est ta brillante analyse pour le carrelage et le lino ? »
Il ferma son ordinateur, raillerie lente à venir. « Quel manque d'imagination. » Inflexions paradoxales d'acidulé, une certaine tiédeur retrouvée, en cachette entre les sons.
Mon humeur un peu plus douce, en miroir. « Il faut se mettre au niveau du vrai sujet de la conversation. »
La lumière s'éteignit, le signal habituel de mon transfert dans l'autre lit. Quand les résidus psychiques passaient le seuil de l'insupportable. Pas cette fois, pas avec Misa dans le bâtiment susceptible d'enfoncer la porte à tout moment.
L ralluma.
« Non. » Sans appel. « C'est presque terminé. » Pas tout à fait faux, c'était réellement presque parti. Et si ce soir plongeait dans la rechute, je ne dormirais pas, tant pis.
Les fêlures expressives se lissèrent, visage atonique absorbé dans l'ombre soudaine.
J'observai pyramide et schéma des souterrains en alternance, cherchant l'explication de l'escalier à l'encre sympathique, des cinq têtes mortes, du « S ». Dispersion et une restructuration des données.
L cherchait la signification des symboles verts, les photos entières et agrandissements parcellaires étalés jusque sur les claviers et les bordures des tables. La retransmission de Sôichirô et de Matsuda aux prises avec la forêt tournait en muet. Bien plus loin du point d'arrivée qu'avant depuis l'abandon de l'hélicoptère, le seul désavantage de l'hôtel bien moins préjudiciable qu'un siphon à carburant dans le gouffre déjà béant des finances.
La présence de Mogi était reposante pour mon cerveau, fatigué de sa nuit quasi blanche. Il étudiait une copie de mes documents, la tension de ses traits relâchée par l'absence de paroles. Subir l'existence de Misa usant pour les nerfs de la patience personnifiée.
« Il arrive. » Interruption incongrue, échappée de la bouche de L en fin d'après-midi. Personne n'était pourtant sorti. Mon interrogation discrète ne rencontra qu'un visage sans prise. Muré sur la distance.
Un crescendo feutré de pas, mon intérêt animé par le rythme. Un homme passa l'encadrement, silhouette haute frôlant le mètre quatre-vingt-trois. Une stature nerveuse à l'esthétique découplée, harmonie d'angles et de lignes fines. Il était jeune, légèrement plus que la vingtaine, peut-être. Sa démarche en écho de fluidité noire, impulsions courbes dans le tissu de sa chemise. Jambes serrées de jean sombre aux mouvements souples et incisifs.
Il s'arrêta devant notre trio, pouvoir serein de l'assurance, visage sérieux aux touches nonchalantes. Présence corsée, l'intensité sans effort. Masculine. La glace sous la peau, prête à glisser, féline. Il ne pouvait être que le membre additionnel dont j'avais demandé la présence.
Un sourire velouté, lent. Qui se savourait. « Il t'arrive d'écouter mes remarques de temps à autre ? Étonnant. »
Sa bouche arqua la suggestion d'un sourire, un souffle satisfait aux commissures des lèvres.
« De temps à autre, précision non négligeable. Voici Akemi. »
Les mèches brunes bousculées vers l'avant d'une légère inclinaison. « L, ravi de faire votre connaissance, en personne.
- Réciproque. Votre aide sera précieuse. » Le policier désigné d'un vague geste du menton. « Mogi Kanzo, un enquêteur. » Salutations concises de part et d'autre. « Et Yagami Raito. »
Pas de qualificatif : « suspect », « enquêteur » éludés, pas même « ami », son propre terme lors de l'arrivée de Wedy. Si cet homme était vraiment à la hauteur, cette nuance ne pouvait lui avoir échappé. Confrontation mutuelle de curiosité, énigme miroir. La rupture visuelle au même instant, sur quelques paroles lisses et polies. Amicales en retenue.
Il serait utile. Utile selon les récentes problématiques en plus de l'enquête : relations et argent indispensables dans l'équation. Son âge était un obstacle à la plupart des possibilités, exceptée celle de l'héritier d'un nom, d'une fortune. Oubliée vu la menace gouvernementale officieuse et le large réseau relationnel dont nous avions besoin, étendu à divers secteurs. Surtout la propension de L à travailler avec des criminels, Akemi ne serait pas ici sans réunir les deux critères, trois avec l'esprit. Une seule conclusion possible et je ne savais pas si elle me plaisait.
« Des contacts dans la mafia japonaise, j'aimerais dire que je suis surpris. » Mogi fila un regard surpris dans ma direction. « Au moins tu vises dans la haute hiérarchie, je te l'accorde. » Plusieurs possibilités quant au rang, mais forcément élevé.
« Solution parfaite.
- Je ne peux pas le nier, c'est l'évidence même. »
Misa se coula dans la pièce. Toute discrétion explosée d'enthousiasme un brin excessif. « Tiens, je savais bien que c'était une nouvelle voix que j'entendais. Salut, Amane Misa, ravie de te rencontrer. » Ton chantant, ses doigts en forme de V se collèrent sur sa pommette. Sourire brillant de fuchsia et de dents blanches. La réticence voila le visage du nouveau venu, assez tenue pour que le mannequin ne le remarque pas. Il devait la connaître au travers des médias, où son entrée colorée avait suffit pour l'informer des dégâts irréversibles des vapeurs de vernis sur le cerveau.
« Akemi, enchanté.
- Tu participes à l'enquête ? » Les yeux bleus en évaluation indiscrète. Il hocha la tête.
- Cooooool. » Elle virevolta ses couettes d'un mouvement. Se tourna vers, L, soudaine prédatrice. « Comme ça, tu l'as lui. Tu vas donc cesser de t'accaparer mon petit ami. » Sa main se glissa dans la mienne, poigne comprimée avec une force insoupçonnée. « Et me laisser le voir, ce soir, par exemple. »
Deuxième escalier. Encre invisible. À force de tourner et retourner la même idée, une autre survint. Identique, tellement différente. « Et si les femmes oiseaux n'étaient qu'une allusion ? La pyramide canonique montre les étapes de la pierre philosophale. » L n'avait guère besoin de plus. La compréhension jubilatoire.
« Si Beyond les décompose à sa manière, l'escalier serait la deuxième étape, la phase blanche, par l'encre invisible. Ça ne peut pas se référer aux trois Principes, les signes sur le mur n'ont aucun lien avec la préparation de la pierre. »
Huit symboles, celui du sable, ana, du soleil ou de l'or, du blanc d'Espagne, de l'huile de saturne, des fleurs de cuivre, de l'eau mère et de l'esprit de vitriol. Notre lien, toujours manquant, grille d'analyse incomplète.
« C'est forcément une référence aux cinq têtes, ou au « S », il devrait forcément y avoir un troisième souterrain si ma théorie est correcte, pour la phase rouge.
- Il faut passer le premier escalier au Luminol, ce qui validera ou invalidera l'hypothèse. » Son timbre se décolora, lointain. « Je me demande si le « S » n'est pas un référencement atomique ou chimique. Sept symboles sur huit désignent des composés chimiques. » L'alchimie, strictement synonyme de chimie jusqu'au 18ème siècle après tout.
Princesse Céleste pointa sa truffe quelques minutes plus tard, ses griffes vernies de doré. La cible repérée, elle se rua dessus comme un boulet de canon. Panique, L se leva du fauteuil, éternuant au passage sur le museau de sa fanatique canine qui le lui rendit bien. Boule de poils sautillante, de plus en plus haut jusqu'à l'objectif ultime. Pattes sur le coussin, museau conquérant vers L qui se tenait debout dessus.
« Raito, vire-moi cet immonde bestiole puante ! Sinon j'éjecte cette erreur de la nature à coups de pied ! » La nuance de dégoût m'obligea à prendre l'animal, huit kilos sur les bras au lieu de dix. Elle n'était pas tout à fait adulte selon Misa. Seul palliatif qu'elle aurait jamais, elle avait bossé son sujet.
« Sauvé de l'infâme envahisseur, sa rangée de crocs et son air de bête sanguinaire feraient fuir n'importe quelle personne saine d'esprit. » Moquerie limpide, quelque peu gâchée par la bestiole qui me léchait frénétiquement le cou.
Sa réplique amère densifia mon amusement. « Ça devrait. »
La relance que je m'apprêtais à dire se bloqua : Akemi très intéressé par la scène, intelligence mordante aux iris brunes.
« Je vais la rapporter à Misa.
- Tu as un job à faire, et ce n'est certainement pas du dog-sitting ou de t'occuper de ta petite barbie plus siliconée à la connerie romantique qu'une actrice porno en fin de carrière après s'être fait passer dessus par toute la profession. »
Heure du dîner, quelques heures avant le départ d'Akemi, qui ne serait présent au QG que de manière occasionnelle. De retour d'une conversation téléphonique, il s'assit à notre table alors que nous discutions des dernières évolutions du jour.
« Il devrait y avoir un troisième souterrain. Il n'y en a pas l'ombre d'une trace, mon père et Matsuda l'ont cherché toute la journée sans résultat. On devrait leur demander de rentrer, tu ne crois pas ?
- Si. Tant que nous n'avançons pas, ils ne servent plus à rien là bas. » L rapprocha sa pana cota au miel avec entrain. « Et Matsuda n'a jamais servi à rien de toute sa vie, pas en revenant que ça changera. On ferait mieux de l'abandonner dans la forêt pour qu'il y meure lentement de faim et de déshydratation, si son cœur ne lâche pas de peur ou s'il ne se fait pas courser et grignoter par un animal sauvage. Peut-être en le ficelant comme un rôti au premier arbre venu en guise d'offrande au mont Fuji pour abus de stupidité. Bon débarras. »
La lumière noire avait révélée une colonne de chiffres sibyllins :
2 6
6 5
2 1
4 8 +5
1 9 +5
2 3
5 +2
et quatre autres au niveau -2, soit 1,73 35,1 5,13 et 9,99. Pour le moment, difficile. Les chiffres en colonne flottaient vaguement comme un déjà-vu impossible à saisir. Le fascinant cerveau qui se plaisait actuellement à dévorer des cookies rescapés de la précédente opération pâtisserie de Watari partageait l'étrange fantôme d'impression. Bien qu'en l'occurrence, il ne partageait pas grand-chose à part les miettes sur la nappe. La conversation entre le vieil homme et le yakuza tournait autour d'un sujet ennuyeux au possible.
Geste devenu automatisme, je poussais mon dessert vers le ventre ambulant qu'était le détective. Un pli se forma sous l'assiette, stoppa le mouvement. La main de L se chargea de terminer le trajet, un sourire de remerciement. Une goutte de miel tombée sur l'une de mes phalanges lors de la manœuvre. Dôme d'ambre liquide sur ma peau. Une seconde et l'importune disparut entre mes lèvres. Le dialogue prenait enfin un tour intéressant, je me tournais légèrement de côté. Avidité en gouffres noirs.
La surprise du soir ne fut pas au goût de L, ni du mien. Misa attendait, sur mon matelas. Chemise de nuit rouge, cintrée, serrée, courte, garnie de petits nœuds en satin et de dentelles presque transparentes. Sourire. « Coucou mon chéri, comme ça on passera la soirée ensemble. Tu sais que j'ai que huit jours de permission, alors je veux être avec toi touut le temps. » Elle colla un baiser sur ma joue, collant de… gloss… « Même si ça veut dire supporter le taré, timbré, le dégénéré, le-
- C'est bon, Misa.
- Ça veut dire que je peux rester ? » Ni une ni deux, elle s'invita sous la couette. Ryuzaki s'assit lentement de son côté. Illisible, il s'installa sous les draps, nous tourna le dos.
Misa finit par se lever, farfouilla dans un empilement de déchets et d'objets divers puis s'approcha du matelas de Ryuzaki, y posa le panda. « Voilà, tu pourras te consoler. » Elle piétina un moment, les joues rougies puis son index s'avança, s'enfonça dans l'épaule de L. « Diiiis. » Pas de réaction. « Dis, tu nous débrancheras quelques caméras dans une pièce demain soir ? » Sans attendre le retour, elle fila. Se rallongea à ma droite et se blottit contre mes côtes, ses bras fermés en prison d'os et de peau parfumée synthétique. Le symptôme ne tarda pas. Amplifié, écœurant à un niveau jamais atteint. Pourriture suintante de mort ajoutée de vanille de laboratoire disproportionnée de sucre. Vanille puissante, capturée dans la gorge pour ne jamais en sortir, qui se mélangeait, s'ajoutait aux immondes relents de décomposition. Une saturation contradictoire, lourde et repoussante qui fermait presque mes poumons de sa pesanteur fétide sucrée à l'excès. Mes quintes de toux drastiquement contenues, Misa venait de s'endormir. Ronronnant presque. Les heures ou les minutes compressées dans la semblance vomitive, engluante de nausée. Insupportable au delà de l'insupportable. Fallait que je sorte. Que je parte. Avec une prudence infinie, je décrochetais les ongles un à un. N'osant pas les soulever plus que nécessaire, ils raclaient le tissu et la peau sauf que Misa ne se réveillait pas. Je continuais, précautionneusement. Les mains enfin décrochées, les bras écartés, je me faufilai hors du lit. La porte se ferma sans bruit derrière mes talons, le tourbillon nauséeux creusé dans le ventre.
Le toit comme un salut, une chanceuse liberté. Ouverture sur un univers froid de mouvements, vif et sifflant. La puissance glaciale du vent accueillie avec bonheur. Je pourrais rester là, hors de question de retourner à la chambre, pas avec Misa. Le vent, chaos dans mes vêtements et mes cheveux, chahuts d'air et bousculades. Torsade nocturne, mille mains de glace pour écarteler une à une les molécules qui m'empoisonnaient la gorge. Claques sur mes paupières fermées.
༻ Thirst ༺
Le bruissement des draps, le glissement des pas, le chuintement de la porte. Et le retour à un silence entrecoupé, imparfait, rompu par des inspirations presque ronflantes, à la limite du porcin. Une truie vaporisée de vanilline de synthèse, d'alcool à parfum et d'artifices de shampoings immondes, mais toujours aussi bestiale. Pas étonnant que Raito ait fini par céder, et ne puisse plus dormir avec elle.
Je tentai de supprimer mon sourire, de rendre à mes lèvres leur placidité habituelle. Normale.
Me retournai, fusillant l'endormie du regard, la détaillant. Ses doigts aux ongles trop longs crispés sur les couvertures, ripant contre le tissu, presque à l'arracher. Cheveux éparpillés pour la nuit, une mèche glissée jusque dans sa bouche, à moitié recouverte de bave. Démaquillée, ses yeux perdaient facilement la moitié de leur taille, et sa peau laissait réapparaître la tristesse des imperfections.
Pourquoi Raito s'encombrait d'elle restait un mystère, et le resterait probablement à vie. Enfin, au moins était-il suffisamment libre pour encore pouvoir supporter de l'abandonner pour la nuit, et la laisser dormir seule. Sauf qu'à y réfléchir, lui aussi avait besoin de sommeil. L'enquête avançait, et même si les indices n'étaient pas encore éclaircis, nos cerveaux caracolaient à longueur de journée, cavalcade synaptique assez dense pour que je puisse concevoir qu'il ait besoin de se reposer la nuit.
Je laissai mes pieds rejoindre le sol, dégageai rapidement le petit bout de métal recherché hors de ma partie de chambre – dans un tiroir coincé par des macarons effrités, sous un enchevêtrement de réglisse et quelques pantalons – puis partis, silencieux, à la recherche du fuyard.
Salles vides après salles vides, le refuge habituel s'imposa comme ultime solution. Le toit ne me rappelait pas que des bons souvenirs. La première fois que nous nous y étions vus, j'étais sûr de ma mort imminente.
Là, pas de pluie mordante, seulement le vent, hurlant. Et Raito, droit, la respiration calme et profonde. Quelques pas, et son visage de côté, un peu plus haut que moi. Yeux clos, traits détendus. Juste beau.
« Tu plagies mes lieux d'évasion, maintenant, ou tu voulais sauter pour fuir à jamais ta poupée gonflante ? »
Iris dévoilés, couleurs faussées par l'obscurité. Regard d'abord baissé, amusé.
« Et toi, tu es somnambule ou tu régresses au stade enfantin ? » Regard suivi, échoué sur ma main refermée sur la patte du panda, suspendu à moi, ses billes noires presque investies d'une lueur moqueuse.
« Je n'y ai pas fait attention.
- J'avais besoin de prendre un peu l'air. »
Jolie manière de ne pas jeter clairement la culpabilité sur Misa, pourtant évidente. La raison pour laquelle il continuait de la protéger de moi… ventre noué, brûlé à l'acide. Rien que penser à elle finissait par me donner la nausée. Oui. Penser à elle en n'importe quel contexte, pas spécialement quand elle se greffait à Raito comme de la pourriture sur un beau bavarois au citron, nappé de caramel.
Respirations apaisées, jumelées, regards perdus au loin, dérivant sur les buildings, pourchassant les lumières vives sur les routes, douces des appartements encore éveillés. Agréable moment de… de vide. De rien. Juste d'être là. Satisfaction de savoir l'autre à portée, juste là. Moment parfait. Et presque dérangeant, au moment de m'en rendre compte.
Main glissée au fond d'une poche, attrapant le fer presque gelé.
« Tiens. » L'objet plaqué dans sa paume, le contact des peaux délicieusement tièdes écourté. Interrogation visible, légitime.
« C'est la clef de mon ancienne chambre, tu n'as qu'à aller dormir là-bas, Misa ne pourra pas la trouver. Pour aller au bon étage, tu prends l'ascenseur, et tu demandes l'étage 46368, en laissant deux secondes d'écart entre chaque appui de touche. Il n'y a que ma porte dans le couloir. Fais comme chez toi. De toute façon, tu pourras toujours dire à miss casse-couilles que tu t'es réveillé avant elle et que tu n'as pas voulu déranger son sommeil de princesse ratée. »
L'étonnement à l'orée de son expression. Un instant, l'appréhension qu'il refuse fusa, puis disparut.
« Une clef en fer ? Pas de scanner rétinien, d'empreinte digitale, de balance dissimulée dans le sol ?
- Imagine qu'on m'arrache les yeux, me coupe un doigt et sache combien je pèse. Trop facile. N'avoir qu'une clef laisse croire que la pièce n'a pas d'importance. Et personne n'irait demander un étage qui n'existe pas.
- Donc, tu l'as cachée parce qu'elle a de l'importance, cette pièce ?
- Non. Il m'arrive d'agir de manière irréfléchie. Et je suis puéril. » Justification absolue, qui avait toujours eu raison de mes plus pugnaces interlocuteurs.
Ombre de sourire, éclat lumineux des dents jouant avec la lune et l'éclairage néon diffus. Sourcil relevé sur son scepticisme.
« Cette peluche serait donc une marque d'infantilité refoulée ? Ça pourrait expliquer certaines choses.
- Ravi de l'apprendre. » Moquerie non relevée, pas envie d'une confrontation maintenant. Insister probablement inconvenant. Je me détournais, retournant à l'atmosphère confinée de l'immeuble.
« Bonne nuit, Raito.
- Bonne nuit, Ryuzaki. »
La salle principale, silencieuse à l'envi. Parfaite. Air conditionné à la perfection, lueur des écrans pour tout éclairage. Rien de meilleur pour une nouvelle longue nuit blanche, à relire les indices offerts, ou retrier les victimes.
L'alchimie semblait être elle-même une étape, et une étape seulement. L'évocation d'éléments en dehors du domaine, les chiffres des escaliers, allait en ce sens. L'absence d'un étage, reprenant les étapes Or et Argent alchimiques, aussi. Et l'incompréhension de la signification du S. Les cinq crânes, des victimes, certainement désignées par l'énigme elle-même. Mais sans compréhension absolue, il n'y avait pas, ne pouvait avoir de réponse.
Les chiffres à la signification connue, fait certain. Leur association déjà rencontrée, ailleurs, ne restait qu'à retrouver le contexte pour avoir la clef, et inclure l'élément dans la structure globale. Simplicité enfantine d'une devinette trop singulière pour être facilement résolue. Presque tricherie, injustice de la toute-puissance du concepteur de l'énigme. De son point de vue, il n'y avait qu'un sens, une logique de résolution, un cheminement à faire. Du nôtre, chaque trace appelait des symboles, des interprétations multiples. À tester, invalider, poursuivre puis annuler.
La licorne, le lion, le rébis. Trinité ? Lion et licorne, comme de l'Autre côté du miroir, encore référence au renversement ? The Lion and the Unicorn were fighting for the crown : The lion beat the unicorn all around the town. Forcément incomplet ou erroné, et une pure symbolique n'avait aucun intérêt. Référence à l'énigme de Samson, le lion et le miel ? Le plus fort et le plus doux…
Raito avait léché son doigt, et la goutte de miel qui y était tombée. Peut-être que son appétit irait mieux, avec du sucré-salé ? Ou juste avec des plats incluant du miel. Pureté, joli éclat d'ambre, simplicité.
Téléphone rapidement décroché.
« Watari ? Je te réveille ?
- Il est quatre heures quarante-trois. Je prépare ton petit-déjeuner.
- Merci. Je veux bien des croissants au miel. D'ailleurs, est-ce que tu voudrais bien, s'il-te-plaît…
- J'ai peur, quand tu es poli, L.
- Des plats avec du miel, pour ce midi. Pour tout le monde.
- … Si tu recommences tes expériences pseudo scientifiques pour déterminer à partir de quel seuil les gens normaux ne supportent plus le sucre, ou se mettent à vouloir deux desserts, je préfère te prévenir que je ne cautionne pas.
- Tu as une mauvaise image de moi.
- Une image réaliste.
- Mais tu acceptes, quand même ?
- Il faut qu'on parle, sérieusement, L. »
Poignard en approche au niveau du creux entre mes omoplates, odeur de trahison décelée, même à travers les ondes. Prudence.
« De ?
- Toi, ton attitude et aussi de Rai- »
Tonalité. Il l'avait cherché.
Échapper à Watari était au-delà de l'impossible. Pire que suicidaire, même. Un peu comme se rouler joyeusement dans une mer de boyaux sanguinolents, puis traverser une arène pleine de fauves affamés, les yeux bandés et à cloche-pied. Sans porte ouverte pour sortir. Au moins, le suicide avait des chances d'échouer.
En apparence, pourtant, rien de critique. Mon petit-déjeuner parfait, disposé autour du clavier. Café à droite, thé à gauche, scones à côté du thé, cookie à portée de café, assiette de croissants dégoulinants de miel sur mes genoux.
Mais une aigreur, dans les mouvements, dans la respiration pas aussi apaisée qu'à l'habitude.
« Bonjour, Watari. »
Et ce silence là, aussi. Je ne m'excuserais pas, parce que je ne regrettais pas. Et ne m'excusais jamais. Mais à être ainsi ignoré, par lui, j'en venais presque à virer craintif.
« Tu deviens une feignasse, L. Et tes côtés borderline commencent sérieusement à m'inquiéter.
- Bonjour, Watari. » Si c'était pour m'entendre reprocher tout et n'importe quoi dès le matin, je préférais encore aller me coucher. D'autant que la vulgarité détonnait dans sa bouche, annonce de minutes sombres.
« Tu aurais dû me parler de ton intention de faire appel à la pègre.
- Bonjour, Watari. Tu me disais que l'argent était un problème. Ce n'est plus un problème.
- C'est absolument illégal, et au-delà de ça, ça finira par se savoir. Ces gens ne gardent pas leur bouche fermée.
- Sauf si c'est dans leur intérêt. Akemi ne parlera pas. Et nous avions besoin de pouvoir. Si l'officiel ne nous aide pas, nous sommes forcés d'en appeler au contre-pouvoir. N'utiliser que des contacts éparpillés serait moins efficace. C'est toi qui m'as appris ça, tu te souviens ? »
En appeler à ses souvenirs et à son fichu instinct paternel était fourbe. Et maladroit, à en juger par son air blasé.
« Tu ne peux pas me manipuler comme ça. N'essaye plus. »
Orteils tortillés, croisés, frottés entre eux.
« Ce qui m'inquiète, c'est que tu te reposes de plus en plus sur d'autres. Tu n'as jamais eu besoin d'aide. Pas pour démêler les enquêtes.
- Beyond et Kira ne sont pas simples à attraper. De l'aide venant de personnes intelligentes ne peut qu'être utile.
- Akemi n'est pas si intelligent. Ce n'est pas un génie, en tout cas. Et nous ne le connaissons pas réellement. Pour ce que nous en savons, il pourrait devenir un obstacle gênant, à l'avenir.
- Il n'y aura qu'à s'en occuper plus tard. Pour l'instant, il nous apporte un soutien financier et politique non négligeable. Tu ne vas pas nier ça. Je travaille pour que ces enquêtes aboutissent.
- Ton inclination à travailler avec des criminels reconnus s'accentue. En as-tu seulement conscience ?
- Des criminels ? J'ai toujours fait ça.
- Mais… j'ai besoin de savoir. »
Watari tira une chaise, et s'assit, me tournant vers lui. Désagréable instant, beaucoup trop solennel. Était-ce ça, ce que ressentaient des gamins normaux, quand ils avaient à présenter un bulletin de notes médiocre à leurs parents ?
« Tu ne t'es jamais trompé, dans aucune enquête. Alors, s'il s'avère que jusqu'ici, tu avais raison, et que Raito Yagami est bien Kira, ou l'a été, d'une quelconque manière, que feras-tu ? »
Pensées entrechoquées, avalanche d'hypothèses, de mots, de possibilités.
« Tu as déjà blanchi des criminels, pour t'en servir plus tard, profiter de leurs talents. Mais ça ne peut être le cas, avec Kira. S'il est ce coupable que tu cherches, est-ce-que tu le feras pendre ? »
Brutalité de la demande. Et parmi les innombrables fins disponibles, alternatives multiples… aucune ne menait à Raito se balançant au bout d'une corde. Chanvre autour de son cou. S'il était, ou avait été Kira… Beyond aussi semblait me l'indiquer. Mais non, il ne mourrait pas de pendaison, la peine de mort ne s'appliquerait pas à son cas.
« De toute façon, il y a plusieurs Kira.
- S'il était le premier, que tu le prouves, tu devras le donner à la Justice. »
Résolution ferme. La Justice, c'était moi. Et je ne donnerais pas Raito à des juges dont les capacités de discernement ne seraient même pas suffisantes pour comprendre ses rédactions de premier cycle de primaire.
« L. Ce serait te trahir, de refuser de…
- Tu te rends compte ? Il est le seul qui soit mon égal.
- Ce qui n'a rien à voir. Ce n'est pas parce qu'il est intelligent qu'il n'est pas justiciable.
- Pas à mon niveau. Mon égal.
- Je suis vieux, mais pas encore sourd.
- Si je le traduis en justice, je le mérite aussi.
- Absolument pas. Tu contournes la loi, parfois, pour arriver à coincer des criminels. Ce n'est pas comparable à un délire divin et à des meurtres de masse. Quand tu auras les preuves de sa culpabilité, tu n'auras pas le choix. Je ne te le laisserai pas.
- Si je trouve des preuves. Et j'ai changé d'avis. Ce n'était pas lui, c'est tout. »
Peu importait que ce soit vérité ou mensonge, le résultat serait le même. Il n'y aurait pas de preuves de la culpabilité de Raito. Je les chercherais, et ne les trouverais jamais. En tout cas, ne déclarerais jamais les avoir trouvées.
« Tu accepterais de travailler avec lui, après l'avoir soupçonné de ça ? Tu voudrais t'associer à un ex Kira pour résoudre des enquêtes ?
- Je ne suis pas le seul à décider. »
Discussion close, en ce qui me concernait. Je forçais d'un coup de pied mon retour face à l'ordinateur et à mon petit-déjeuner. Presque froid.
La circonspection absolue des regards face au repas était assez désopilante. En l'occurrence, mon sourire semblait faire peur à Matsuda, et Mogi préféra sortir s'acheter un bento tout fait. Donc, mal fait. À la vue de la table, Neuneu première du nom avait préféré faire demi-tour, effrayée à l'idée de respirer des calories. Grand bien lui fasse de ne manger que deux tomates infectes et acides à se trouer les joues, ou un demi pamplemousse tout juste bon à faire rougir le papier pH.
Néanmoins, mon ami fit l'effort de grignoter un peu plus que d'habitude, allant jusqu'à accepter une cuillère de miel dans son thé. Désespérément fade à mon goût, mais tout le monde ne pouvait pas apprécier de manger du miel de bruyère à la cuillère. Et les chebakia seraient intégralement consacrées à remplir mon propre estomac. Peut-être tenter une sucette au miel de fleurs, la prochaine fois.
La demi déception du repas passée, il était temps de reprendre les choses sérieuses. Akemi nous attendait tous les deux, confortablement disposé dans un des fauteuils du salon du quatrième, aux couleurs ocre et chocolat, agréable et agrémenté de tapis soyeux et assises de cuir. L'échiquier posé devant lui, ses doigts jouant distraitement avec un cavalier blanc, le yakuza attendit une poignée de secondes avant de daigner lever les yeux vers nous. Attitude calculée, volontairement détendue et nonchalante. Un félin sûr de son autorité, jouant avec ses subordonnés. Manque de chance pour lui, il n'était pas le seul ici à se reconnaître comme maître du jeu, et je n'attendrais pas son bon vouloir pour dicter le rythme.
« Alors, les indices sont source d'inspiration ? » Sa grimace à peine dissimulée, preuve que même en étant exceptionnellement intelligent, lui non plus n'était pas clairvoyant dans les jeux de Beyond. Et lui rappeler que de nous trois, il était l'inférieur était absolument jouissif.
Sur un sourire, Raito et moi prenions le canapé faisant l'angle. Pas en face, pas en opposition.
Les yeux sombres en observation, évaluation des distances entre nous, l'acuité éveillée et curieuse. Qu'il s'amuse, tant qu'il le pouvait. En termes de relations sociales, Raito était sans doute au moins aussi pointu que lui, et saurait fort bien faire savoir quand cet amusement lui déplairait. Les noisettes enrobées de sucre cuit, parfaitement assorties aux nuances de la pièce, sauraient me faire patienter jusque là. Délicieux croquant, sucre fondant sur ma langue, éclats de fruit contre le palais, caresse des papilles et de la gorge. Mes yeux mi-clos de plaisir, léchage des doigts à demi collants. Une merveille.
« Le S du dernier étage pourrait être un symbole chimique, qui désigne le soufre, l'homme. »
Ah, Akemi avait moins envie de rester assis sans rien dire à me regarder manger que Raito. Ou du moins… avait plus envie de commencer à réfléchir. Autres noisettes, extatiques. Pour un peu, un gémissement de plaisir aurait franchi mes lèvres.
« Le S ne peut pas désigner l'homme, il n'y a ni le mercure ni le sel inscrits. Le sel n'a même pas de symbole.
- D'accord, mais ce S a forcément une signification. Votre type ne fait rien au hasard. De même, pourquoi avoir omis une étape alchimique ? L'or et l'argent… Au et Ag. 79 et 47. »
Instant de doute. 79, comme 1979… ? Il n'aurait pas fait ça ?
« L'étage n'existe pas. Il peut indiquer que la solution est dans une autre branche.
- Comme la disposition des corps, aux deux tiers de la pièce.
- Deux tiers. Votre Beyond, il est anglophone? »
Regards croisés. « Pourquoi ?
- S'il utilise le terme anglais alchemy, et que le tiers manquant désigne qu'il faut enlever ou déplacer une syllabe sur trois, on tombe sur chemistry. Le radical étant chemy, ça peut se tenir. Et Al…
- L'aluminium, de symbole 13. »
Frisson d'adrénaline remonté le long des reins. Le 79, le 13… mais l'inexplicable 47. Pourtant forcément un trio logique. Ongle enduit de sucre pourléché avant d'être rongé entre mes dents.
Raito croisa les bras, peut-être contrarié de ne pas avoir lui-même trouvé cette piste.
« Ces trois-là, 13,47,79. Ce sont des nombre premiers, je crois.
- Mais pas le S ?
- Simple piste pour nous faire passer à la chimie puis aux mathématiques ? Ce serait léger, il doit avoir une autre utilité. »
Et là, je n'avais pas envie qu'il réfléchisse vraiment aux significations des chiffres. Le 13 évident, le 47 encore inconnu, mais le 79 assez facilement trouvable. Beyond m'avait déjà forcé à donner mon signe du zodiaque, continuer dans la même voie et selon le schéma modifié criminel-enquêteur-autre était légitime. Beyond en criminel, cette fois. Et la victime, ou la personne représentée par le 47… restait à trouver. Rien ne rattachait Raito ou Misa à ce chiffre. Changement de piste, changement de Kira ?
Yeux interrogatifs de mon voisin, inquisiteurs de la part de Akemi. Feuilles et crayons étalés sur la table basse, échiquier à terre. Réécriture des indices, relations entre morts, chiffres et symboles.
Pistes poursuivies, toujours impasses. Et je me refusais à donner la signification du 79, pourtant limpide pour moi. 1979 aussi était premier.
Crescendo de pas aiguilles, annonciateurs de la fin de la parenthèse réflexive. Encore elle, toujours Elle. À peine entrée, aussitôt lovée contre Raito, s'accaparant son bras, tripotant ses mains, reposant sa tête contre son épaule. Invasive.
« Raito, tu me laisses encore toute seule là-haut, et c'est pas très très gentil…
- Misa, écoute, nous essayons d'avancer, c'est important. Je te rejoindrai plus tard.
- Mais pourquoi plus tard, trésor ? » Ses yeux bleus larmoyant, une de ses rares aptitudes faisant d'elle une comédienne médiocre et non simplement odieuse. « Tu crois pas qu'ils peuvent se débrouiller tout seuls, les deux-là ? Regarde, ils n'ont pas besoin de toi, non ? Ils vont juste discuter cinq minutes, rejouer les scènes les plus crades du Secret de Brokeback Mountain, et nous laisser vivre notre amour tranquilles jusqu'à au moins demain matin. »
Bras enroulés, presque tentative d'étranglement. Couettes battus volontairement, jouant comme les oreilles pendantes d'une chienne bâtarde. Ma tasse de café toute disposée à voler pour se briser et ficher d'exquis éclats de porcelaine dans le front de la princesse, décoration d'un goût sublime, si accordé à son intérêt pour le gothique.
« Tu peux le lâcher, ce n'est pas un objet que l'on s'approprie en le gardant pour soi. S'il voulait venir te voir, ou partir avec toi, il ne serait plus là. Raito n'a pas besoin de tes suggestions.
- Raito est mon petit-ami.
- Il n'est pas à toi, en tant que personne.
- Bien sûr qu'il est à moi, comme moi je suis à lui. Pas vrai, chou ? »
Le silence désintéressé, tellement plus blessant que toutes les paroles du monde. Une technique à réemployer, assurément.
De côté, je percevais le sourire torve du mafieux, qui se délectait ostensiblement de la situation, appréciant le spectacle de la défaite à sa juste valeur.
Diva blessée, drapée dans le peu de dignité qu'elle pensait encore avoir, la blonde franchit la porte, la claquant avec le peu de force disponible dans ses bras maigrelets.
« Bon débarras.
- Pourquoi tant de haine ? Il y a quelque chose que je devrais savoir ?
- Elle est Misa, et c'est suffisant. Si vous n'êtes pas à même de comprendre que son être est insupportable, et de percevoir l'incommensurable bêtise dont elle fait preuve à chaque instant de sa misérable vie, nous n'allons pas pouvoir continuer notre collaboration.
- Elle a l'air plutôt mignonne.
- Ce doit être la fille la plus égoïste, dépendante, insensible, manipulatrice, égocentrique, prétentieuse et pleurnicharde que vous verrez de votre vie entière. »
Un soupir bref, et un tapotement de crayon ramena mon attention au sujet principal. « Les nombres des escaliers ne sont pas premiers, leur signification est forcément autre. Mais ils ont une unité, il faut que nous la retrouvions. La piste de la chimie n'est peut-être pas une impasse, il serait trop décousu de changer encore une fois de domaine scientifique, et rien ne nous indique de le faire.
- Soit la chimie, soit les mathématiques, donc.
- Oui. Sauf à trouver un indice nouveau qui nous dirigerait vers autre chose.
- Une seconde. Vous avez une idée du nombre de relations possibles entre tous ces nombres ? »
Regard complice, lavé de l'intrusion précédente. « Bienvenue dans l'équipe, Akemi. J'espère que vous comprenez mieux pourquoi notre avancée n'est pas si fulgurante qu'elle pourrait l'être ? »
Frisson de satisfaction, à peine brouillé de frustration.
Opération en terrain inconnu. Royaume du rose, du mauve, du noir à dentelles, des nœuds dans les cheveux et sur les culottes, des peintures de guerre et des talons pointus à s'en péter les chevilles, des miroirs de poches et chaussettes géantes.
Un étage entier pour préparer mes pièges et assouvir mon envie viscérale de lui faire payer… quoi que ce soit. Sa bêtise, sa présence, sa façon de toujours interrompre les conversations intelligentes, de s'asseoir sur les genoux de Raito, de lui bouffer le visage, de laisser des traces de rouge à lèvres, de s'inviter dans notre chambre. Tout.
La salle de bains semblait tout indiquée pour une première razzia. Ministère du ravalement de façade et de l'emplâtrage de visage. Fer à lisser – pour une raison obscure – fer à boucler, sèche-cheveux, épilateur. Merveilleux. L'étalage d'huile de tournesol sur les plaques chauffantes, et le saupoudrage généreux de farine dans les pales sauraient rendre sa prochaine séance de bichonnage un peu plus amusante. En omettant les hurlements de banshee que la diva massacrée ne manquerait pas de pousser.
Un recoin de mon esprit, pétri de justice, tentait vaguement de me raisonner. Elle ne méritait probablement pas ça, alors qu'elle n'avait pas été si infecte depuis son retour, allant même jusqu'à me demander poliment de la laisser en paix pour qu'elle puisse pervertir un étudiant encore mineur. Voilà. J'œuvrais pour la justice en contrecarrant ses plans de détournements de mineur. Et acceptais parfaitement la puérilité édifiante de mon comportement. Seule explication recevable.
La douceur de la soie de mon oreiller de plumes, soudain empuantie. Haleine aux relents d'égouts mêlés d'un dentifrice infect. Mon pauvre nez agressé à m'en donner envie de l'écorcher, yeux brûlés aux hormones, filet de bave dégoulinant sur ma joue.
Réveil en sursaut, mon champ de vision envahi par une marrée de poils laiteux. La chienne… ses poils partout sur moi, sur mon lit, dans mes poumons, à me les faire cracher. Respiration plus douloureuse et erratique qu'après un régime légumes-poisson vapeur au milieu d'une chocolaterie. Apoplexie en devenir.
Une paire d'yeux faussement bleus soudain disparue derrière la porte, suivie par un panache de cheveux blonds cramés. Dent pour dent. Mais je n'avais pas tenté de l'assassiner.
Ascenseur en montée, mes ongles ripaient sur ma peau, désagréablement irritée. Animal trop présent, son intolérabilité autant due au canin qu'à l'artificiel. Au-delà des poils et des griffes, la teinture, les parfums et les vernis achevaient de compléter l'horreur de la chose. Hormis le but de me pourrir la vie, pourquoi cette conne s'était-elle donc entichée d'un tel animal, plutôt que d'une tortue, d'une salamandre, d'un scolopendre géant, d'un axolotl ou d'une charmante rascasse volante ?
Mon étage, enfin. Douceur du pelucheux sous les orteils, le parquet ayant cédé sa suprématie pour mon confort plantaire.
Porte poussée, silencieuse. Marche sans souffle de bruit. Dans la semi obscurité, le corps endormi découpait l'enchevêtrement des draps froissés, courbes aiguisées aplanies. Tête dissimulée dans le confort des plumes.
Rapide détour par la salle de bains, l'abandon signé du tee-shirt à jamais dégradé et du pantalon dévasté d'affection canine.
Interrogation fugace il n'aimerait probablement pas que tant de conventions sociales soient ignorées en même temps, alors qu'il n'était pas réveillé pour pouvoir me repousser. Tranche. Peu importait, les conventions ne méritaient pas de nous atteindre, et ne l'avaient jamais mérité. Pour les gens ordinaires, les faibles et les quelconques, peut-être avaient-elles un sens. Et je me refusais à en tenir compte. Quand une personne avait suffisamment de valeur, la respecter demandait de passer outre les règles idiotes édictées par des imbéciles. Raito valait bien de jeter aux ordures l'intégralité du Savoir-vivre en société pour les Nuls.
Couverture soulevée, corps glissé contre. Sa chaleur communiquée, aimant pour ma peau. Centimètre à centimètre, jusqu'à ce que je me retrouve blotti contre lui, frustré de rencontrer la barrière de ses vêtements. Enfin, au moins, il dormait sans chaussettes. Mes orteils contre ses pieds en témoignaient. Une main lancée contre la frontière de son haut, taquine, jouant avec le bord, effleurant l'interdiction. La pointe de l'ilium, juste sous la peau satinée, admirablement esquissée.
Douce odeur, aussi, mélange de peau propre, vierge d'essence de rose ou de térébenthine, délicat effluve de shampoing au creux de sa nuque. Presque cannelle. Mes lèvres posées dessus, innocente vérification. Pas cannelle, mais savoureux. Ventre essoré d'envie mal déterminée.
On vous retrouve le 13 janvier, bonnes fêtes à tous ! Et pas d'indigestion de chocolat !
