Titre : Thirst

Disclaimer : Les personnages et l'univers ne nous appartiennent pas malgré un chantage à base d'expédition par la poste de pages de Death Note et de trognons de pommes cloués selon un rituel vaudou. Nous ne touchons bien entendu aucune compensation financière pour la publication de ce texte, là encore le chantage n'ayant pas suffi ^^ (On nous a mentiiii x) )

Rating : M pour certains chapitres

Merci pour vos commentaires : D Je suis sûre que vous vous souvenez de la fin du chapitre précédent ?

Pour mieux comprendre certains passages, nous vous conseillons d'avoir les colonnes de chiffres sous les yeux (qui sont dans le chapitre précédent)

L Lundi

Je t'assure, nous sommes des êtres humains parfaitement normaux (malgré un léger pète au casque). Des fiches ? Si on veut, en fait on bidouille certaines des enquêtes à part de manière très générale, on écrit notre petite partie et on envoie la trame à l'autre, qui la modifie à sa guise. Pour la plupart des enquêtes on ne l'a pas fait mais pour celle de l'Alchimie, oui. Tu as pigé dans toute ta génialitude du coup ? ;)

Hé bien oui, BB doit avoir ses petites adresses pour ses cadavres maison, imagine dans une cuisine de studio le drame (et les odeurs xd) Si si L sait bien qu'un chien rapporte ce qu'on lui lance, mais il comptait sur le manque d'attention de la bestiole (un rien les distrait) Pour Akemi, nous te laissons te faire ton opinion ^^ Et oui clairement la comparaison avec les deux génies n'arrange personne xd

Nous avons planifié ta mort en secret en fait avec nos fins sadiques XD (mais la coupable est plutôt Haaru en la matière héhé non je ne dénonce personne. Mais j'avoue, si je passais en deuxième je t'en ferais aussi baver avec les fins ) Merci beaucoup pour tes compliments et encouragements, ça nous fait plaisir et c'est un gentil soutien dans notre marathon interminable de choses-chiantes-et-longues-à-faire-mais-tristement-indispensables x)

PS : Va savoir pourquoi, le mot « feignasse » dans la bouche de Watari m'a fait rire aussi quand je l'ai lu ^^

Viveleschao59

Hé bien trois jours ! Félicitations ! Tu penseras à nous pour tes visites chez l'ophtalmo :) Ne te gêne pas, j'adooore lire des pavés, tu peux y aller x)

Nous essayons effectivement de pas détruire les personnages avec l'arrivée du yaoi, c'est pour ça qu'on va aussi lentement d'ailleurs. (Rien de pire que les OOC !) Nous sommes ravies que la manière dont on ménage le yaoi te plaise et nous espérons que la suite ne te décevra pas :) Oui, la relation est un peu moins niée par L, ça tient à l'aspect culturel et surtout aux deux manières dont L et Raito ont choisi de se comporter vis à vis de la société. Mais rassure-toi, le yaoi progresse pour nos deux petits génies et je pense que c'est normal que le rythme soit différent entre les deux personnages. Mais tu as clairement raison, c'est plus difficile pour Raito de l'accepter. Ahah redeviendra Kira, redeviendra pas... mystère ^^ Tout ce que je peux dire c'est que cet aspect sera traité, d'une manière ou d'une autre xd

Tu as le droit de formuler toutes les hypothèses que tu veux, si tu en as envie, c'est plutôt amusant à lire pour nous.

Waouh, « dévorée comme les meilleurs de mes romans » un tel compliment, je ne sais pas quoi dire, ça semble tellement démesuré pour une fic et la notre en plus (qui a le désavantage d'être la notre justement xd)...mais rien qu'avec cette phrase nous allons bien vivre jusqu'à 3000 ans xd C'est d'une gentillesse absolue !

Misa est de plus en plus insupportable, et ça ne va pas s'arranger je suis navrée de le dire (mais ça peut se comprendre je crois, elle va bientôt avoir vraiment de quoi être chiante). Elle a un rôle important dans l'histoire même si on ne dirait pas, et même si elle donne des envies de meurtres à tout le monde xD Dis-toi qu'elle va bientôt vider les lieux provisoirement pour un film mirifique à base de poneys dansants. Haaru et moi sommes exactement du même avis concernant les chiens et les chats x)

La relation de Raito avec Misa est totalement dégueulasse, le côté « objet » est bien poussé. Car oui, il la garde parce qu'elle est utile socialement (faute d'avoir mieux sous la main). Oui c'est un connard peureux, des questions ? xd

Merci beaucoup pour tous tes adorables compliments et ta magnifique review !


Chapitre 30

Invasion furie-blonde


Le souffle d'une respiration, une pression qui fondait contre mes omoplates, mes cuisses. Mes yeux ouverts, tension immédiate murée dans les muscles. Le poids d'un bras allongé de côté, ma hanche dans la courbe du coude. Mouvement de dégagement pour me retourner, le corps de L brutalement détaché du mien. Le jour se faufilait dans la chambre, attiré par ce visage endormi sur l'autre moitié d'oreiller. Les draps en lacis de tissu et la rupture, franche dans l'arrondi d'une épaule, ligne pure échappée de la confusion. La peau claire de son torse entre les mâchoires des couvertures, tombées sur ses côtes. Lumière grise, timide, l'ombre réfugiée au creux des clavicules. L'écartement sans douceur l'avait réveillé, mais Ryuzaki ne bougeait pas. Les paupières fendues en ligne mince.

Petit déjeuner aux aurores. À l'autre bout de la table il saturait un pain d'épices de confitures d'agrumes et de coings, ses mains visibles de biais ; son visage retranché derrière une barrière de carafes fumantes.

« Raito-kun, l'eau s'il te plaît. » L'eau chaude distraitement passée à Mogi, toujours mal réveillé le matin contrairement à Matsuda qui s'accapara joyeusement le café au lait, creusant mon mur de carafes d'un vide béant. Un léger recul de ma posture, à peine conscient, l'évitement, lui, calculé.

« Tu es bien réveillé ce matin. » Mon père ajouta un sachet de thé dans sa tasse, constatation badine si ce n'était les yeux aiguisés à l'interrogation silencieuse. Écrasée sur mon silence, retour à mon assiette qui cette fois ne sentait pas la mort. « Vous vous êtes disputés, L et toi.

- C'est vrai ça, vous êtes pas à côté comme d'habitude. » Une cuillère s'agita en ponctuation. « Watari-san, les chouquettes sont à croquer. » L'air gourmand de Matsuda se voila d'amusement. « L a terminé le dentifrice ou a piqué ton gel douche, c'est ça hein ?

- Bien sûr, et nous avons fait des crêpes et téléchargé quelques films pour une soirée pyjama. »

Watari s'assit à gauche de L. « Si ce n'était qu'une simple histoire de pyjamas. » Un instant fila. « Ou de dentifrice. » Seconde phrase alibi pour la première, qu'il ait surveillé via le système de caméras, ou constatation plus générale.

« Que voulez-vous dire Watari ? Il y a un problème important ?

- Simplement que le travail est la priorité absolue et devrait toujours l'être. » Une tension entre L et Watari, la crispation légère des épaules de ce dernier, une froideur subtile dans sa présence.

« Puisqu'il n'y a pas du sous-sol supplémentaire, y a-t-il seulement un escalier rouge…

- Je ne sais pas. La piste pourrait continuer dans un autre lieu, mais ça m'étonnerait vu la configuration générale.

- Ou alors présent à l'état symbolique. Puisqu'il s'agit de la dernière étape après la noire et la blanche, c'est sans doute celle qui nous donnera les clés d'une autre approche. Les policiers y seront dans l'après-midi, dix-sept heures environ. » Un tapotement interrompit L et la porte s'ouvrit sur un plateau, l'instant coalition matinale. Une montagne de cookies poire-caramel-cannelle visiblement faits maison et une théière de rooibos apportée par Watari, dix heures et demi tapantes. Le cliquetis métallique du plateau posé comme accroche au silence. La désapprobation du vieil homme étouffée de flegme anglais avec art et habitude, quelques éclats aigres en transparence, pour L.

« Est-ce que vous avez aperçu Misa, par hasard ? Elle se lève avant dix heures et demi d'ordinaire. »

Des lèvres serrées en tranchant, qui ne s'ouvrirent pas. La présence de Watari certainement, qui pourtant n'était pas une gêne d'habitude. Pour moi, le pseudo majordome avait la raideur dans la mâchoire, son attitude un peu plus mécanique. « Vous devriez allez la voir, j'allais justement vous le suggérer. Une urgence semble-t-il. »

« Misa ? » Deux coups contre le bois.

« N'entre pas. » Timbre suraigu, absence de surnoms ridicules : quelque chose n'allait pas.

« Qu'est-ce qu'il se passe ?

- Riiien du tout. Je veux pas que tu me vois comme ça. Jamais. Va-t'en. » Jolie contradiction. Un coup de plus, insistant.

« Misa, s'il te plaît, dis-moi ce qu'il se passe.

- Non, non, non. Va demander à ton timbré de service et laisse-moi ! » Les pleurs dans sa voix entrecoupés de paroles gémissantes. « S'il te plaît, va-t'en, ne m'oblige pas à ouvrir la porte. Je ne veux pas ouvrir la porte, je veux pas que tu me vois. » Le son semblait provenir d'un point soudainement plus bas. Je l'imaginais sans mal assise dos contre la porte, les genoux remontés sous le menton. « Je ne veux pas ouvrir la porte, je ne veux pas ouvrir la porte. » Succession de hurlements insultants à l'encontre de L et de lamentations, le bruit de ses larmes cassé sur une dernière supplique, étranglée. « S'il te plaît. »

Watari n'était plus là quand je retournai dans le salon ocre et chocolat. Je m'assis face à L, la place à ses côtés comme un non-sens du moment. Attaque directe, ma colère du réveil toujours vive, augmentée sans raison. Ou presque.

« Quelle mauvaise blague as-tu encore jouée à Misa, elle refuse de sortir.

- Un petit pas pour l'homme, un grand salut pour l'humanité. Trois fois rien.

- Si tu ouvres la bouche essaye au moins d'être un peu convaincant.

- Elle ne le mérite pas. Et ne mérite pas davantage le millième du semblant d'intérêt que tu lui portes. L'enquête, elle, mérite toute ton attention.

- Toi tu veux dire ?

- Raito-kun a dû mal comprendre le sens de mes mots pourtant défiant allègrement les lois de la simplicité et du lisible béat.

- Ne joue pas, c'est la même chose. » J'enchaînai rapidement. « Bien, alors si tu veux que l'enquête ait toute mon attention, dis-moi ce que tu lui as fait. Je serai pleinement concentré après avoir résolu cette question.

- Tu veux dire que Misa te déconcentre ? » Ses sourcils frémirent. Je n'allais pas préciser que le terme tel que je l'avais prononcé était de la plus totale des platitudes.

« Alors ?

- Alors il se pourrait par inadvertance qu'un léger filet d'huile se soit déposé sur les plaques de ses machines de torture capillaires. Un geste malencontreux. Tu connais ma maladresse naturelle de dégénéré de la souris. » Il ne regrettait pas une seconde, bien sûr que non. Sa suffisance bien palpable. Ce qui aurait pu être amusant dans d'autres circonstances ne l'était pas.

« Tu te rends compte que tu aurais vraiment pu la brûler ? La blesser ? » Une épaule haussée avec désinvolture. « Je te rappelle, au cas où l'information t'aurait échappé, qu'elle est mannequin, actrice et chanteuse.

- Justement, cette information ne cesse de m'échapper. Je me demande pourquoi. »

Malgré moi, ma voix passa quelques décibels. « Mais arrête ça, c'est ridicule ! Qu'est-ce que tu veux à la fin ? L'attacher en pleine forêt elle aussi ?

- Tu plaisantes, aucune bestiole n'en voudrait. Trop rachitique. Les petits os c'est sec entre les dents et c'est traître. À la rigueur elle pourrait se faire adopter par des guenons peu regardantes.

- Tu sais que ça aurait vraiment pu mal tourner ?

- Tourner, oui je vois. Elle risque de ne pas pouvoir repartir sur son navet à base de poneys et d'ombrelles, ce serait regrettable. Quelques jours de produits de réparation pour paillasson et elle sera à peu près présentable. Parce que tu voudrais qu'elle parte le plus vite possible, n'est-ce pas ? »

Question éludée. « Ce que je veux c'est une raison. » Me penchai légèrement vers lui. « Une raison autre que les poils de chien. » L'aigreur non dissimulée dans le sifflement suscita une vague d'incompréhension.

« J'y suis allergique. C'est une raison valable. » Ce qui était parfaitement vérifié, mais la colère ne l'entendait pas, ne voulait pas l'entendre. Je ne voulais pas qu'elle s'arrête et elle était, en même temps, déjà trop. Beaucoup trop. Je détournai la tête, refus de continuer le débat. Dont il ne tint compte que dix minutes.

« J'éradique les nuisances sociales de mon entourage. Oui l'ennuyeux code de bonne conduite qui te sert d'oreiller s'offusque… bla bla bla mais que deviennent les valeurs de ma merveilleuse société, où sont passés les bonshommes roses et les pères Noël ? » La moquerie perçante, acidifiée dans ma gorge. « Mais dis-moi, faire miroiter un mensonge à deux filles en même temps se classe dans quelle catégorie ? Voilà qui est nettement plus répréhensible du point de vue de la morale et de la bonne conduite actuelle que de dormir avec toi.

- Avec un seul vêtement ? »

Mon intervention ignorée, écrasée. « Tu ne devrais pas brandir les règles sociales alors que tu déroges à leurs principes.

- Ce n'est pas tout ou rien, le monde n'a jamais été comme ça, pas plus que l'être humain un modèle de perfection, d'où l'invention d'un manuel qu'il convient de respecter dans la mesure de ses moyens.

- Fréquenter Takada et Misa dépasse donc la mesure de tes moyens ? »

Ma réponse, provocation « Si je répondais oui ? » Il allait embrayer sur Kira, l'approche dans les commissures de sa bouche, lame au clair. « Peut-être que l'envie emmerde l'interdit. » Phrase de précipitation, regrettée aussitôt prononcée.

« Intéressant. » Ses yeux se plissèrent d'un ou deux millimètres et le pouce monta entre les dents. « Même toi tu peux admettre ce fait.

- Si tu as décidé de m'insulter, je vais aller voir Misa.

- Les codes ne sont qu'un ramassis d'hypocrisies et de non-sens, de traditions grotesques et éculées, oubliées et oubliables. Tu dois parfaitement te retrouver dans la première partie, non ? »

Je le regardai, fixement. « Bien, bien. La quintessence de l'hypocrisie et du non-sens va aller faire un tour. Peut-être que l'immense et brillant détective pourra résoudre tout seul son enquête entre temps, puisque mon existence même semble tellement oubliable. »

Deux heures de négociations et Misa, finalement, accepta de sortir de sa chambre. La reddition arrachée. « Pars devant, je te rejoins, promis. »

Je retournais dans le salon, m'assis avec indifférence sur une chaise, un brouillon abandonné à propos des chiffres de l'escalier noir sous la main. Le silence pesant, froideur donnée et rendue. Un mur détestable, lentement effrité par les minutes et le défilé des hypothèses creuses. C'était agaçant, cette résolution en bordure de l'esprit qui se refusait. Quelque chose de connu, à portée, un fantôme qui nargue. Les tentatives s'accumulaient sur le papier et mon cerveau finit par tourner à vide. Mon regard glissa sur la pièce sans vraiment la voir, un chemin entre concentration et rêverie. Note subsidiaire, L s'était rapproché… ou peut-être moi, une remarque de plus, vacillante avant de s'engloutir. Mes yeux s'épinglèrent, longues minutes avant de réaliser, et un instant qui se retint, fasciné par le dessin en mouvement. Le cou de L, l'architecture délicate en blanc, surgie sous la peau. Motifs aigus soulevés l'éphémère d'une seconde, les tendons en rupture, coupures douces .

Une autre image en superposé, le glissement inexorable pour ce visage frôlé de caresses noires. Le sommeil qui venait de s'enfuir, tout juste la ligne de sa joue, l'arrête vive de sa mâchoire encore déposée de flammes obscures. Les mèches filantes, dégradées en longueur. Petites nuits aux formes picotantes, légères sur la courbe de son cou.

Me détacher, détacher l'idée avant de ne plus revenir. La colère sonna, échappe de l'esprit sur la matière, rejetant le souvenir du toit, de la clé. Infusée en teintes froides.

« Tu l'as fait, sachant pertinemment que je détesterais ça. »

Ryuzaki releva la tête de l'écran, une marque d'écoute plutôt que l'intention d'un ajout. Jamais il ne répondrait à ça, et la phrase n'attendait pas le moindre complément. Déjà close sur elle-même avec l'assurance d'avoir raison.

Misa fit son apparition plus tard, le détective et moi retournés à nos supports de recherche respectifs. Elle entra, le pas timide. De simples ballerines à paillettes d'argent au bout des pieds, vraisemblablement pour compenser la serviette autour de sa tête, les cheveux enserrés, à l'abri des regards. Elle s'arrêta les yeux baissés, piétina, les mains tordues d'appréhension. Son regard apeuré, presque supplique, se glissa, fixé sur mon visage alors que j'avançais. Fine pointe naissante dans la bousculade des larmes sur l'iris : l'ombre de ma compassion comme alibi. Un baiser pour sa joue, rassurant. Le contact déborda les larmes en retenue, traînées liquides qui submergèrent son visage.


Le téléphone de L sonna, l'appareil plaqué à l'oreille, il se dirigea vers l'ordinateur en liaison vidéo avec Matsuda et Sôichirô pour l'ultime randonnée, cette fois à la recherche de l'étape rouge. Haut-parleurs on. « Très bien, on est arrivés, on passe toute la pyramide à l'infrarouge. »

La seule partie utile se révéla être le premier escalier, sensible à la réflectographie. L'étape rouge en négatif mélangée avec l'étape noire. Première et dernière.

« 3,8 2,05 et les lettres UMMCOPMPR. »

Je me tus un moment. « Si Beyond nous décompose ses énigmes, les chiffres se rapportent à la colonne de l'escalier noir ou aux quatre chiffres du niveau -2. Tous les éléments découverts au luminol, à l'encre invisible et aux infrarouges pourraient alors former une entité fermée, peut-être.

- Ou close mais à la fois ouverte sur une autre piste. Si 2,05 et 3,8 s'y rapportent vraiment, les trois signes « + » de la colonne chiffrée représentent des virgules, pas des additions, des ajouts ou des combinaisons multiples.

- Les alchimistes aimaient varier leurs codages, pourquoi pas. La lecture se fait en colonne et en ligne ? »

L sourit, une sucette au miel dans la bouche. « Tu viens d'affirmer la multiplicité et la décomposition des codages. D'une manière ou d'une autre, tous ces chiffres sont reliés aux cinq victimes non découvertes.

- Pas de preuves encore, ne t'emballe pas trop vite. Le S n'a rien à voir avec un élément chimique.

- Parce qu'un groupe de lettres vient d'apparaître sur les murs ? Le S est seul.

- Et alors ? » Un sourire retenu sur ma bouche. « Tu viens d'affirmer la multiplicité et la décomposition des codages.

- Ne t'emballe pas trop vite et déballe plutôt le miel de lavande. » Parmi la collection de quatorze dômes ambrés de nuances, lequel était à la lavande ? Aucune idée.

« Le plus blanc. »

Le syndrome olfactif n'avait pas l'air de vouloir revenir. Pour aujourd'hui, au moins. Définitivement parti, au mieux. Le miel bien entamé, choquant dans ses dents par instant, l'évidence d'un problème. Les chiffres du dernier souterrain et les deux derniers ne s'accordaient pas avec la colonne. Pas quelque chose de vraiment explicable puisque sans savoir à quoi les uns et les autres se rapportaient, ce ne pouvait être qu'une intuition.

« Les deux graphies ne s'assemblent pas visuellement. Ce sont des données. Qui se rapportent aux cinq victimes. »

À lier avec la chimie ? Une idée identique sembla pousser L à se saisir du crayon. Bonheur indicible de l'informulé. Un trait vertical se traça entre les deux premières colonnes, la troisième constituée des signes « + » toujours rattachée à la deuxième. Inepte de séparer les virgules, si toutefois il s'agissait bien de virgules. Un bâtonnet désigna la première série. « Ça ne te parle pas ? Vraiment ? » La teinte sonore de l'excitation, communiquée à ma peau. Frisson.

« 2 et 6 en colonne, 2 et 4, 1, 2 et 5. Les électrons par niveau d'énergie de l'oxygène, carbone, hydrogène et azote. » Rien de comparable pour la deuxième colonne mais le rapport visuel était indéniable. Lecture en double étages comme les niveaux d'électrons ? Ou liens vers d'autres éléments chimiques ou autres séries chimiques ? La liste des possibilités en jeu presque infinie entre le positionnement dans le tableau périodique, ses onze et quelques variantes principales et ses dizaines de secondaires. Selon le modèle standard, il restait toujours le rayon de van der Waals, le CAS, les neuf propriétés physiques, les énergies d'ionisation, électronégativité, la masse volumique, la masse et le rayon atomique, les états d'oxydation, le rayon de covalence, la conductivité thermique…

Heures égrenées, entrecoupées par Misa, brièvement, qui me demanda de ne pas lui en vouloir mais dans l'optique d'une reconstruction capillaire expresse elle passerait son temps à la salle de bains à s'asperger de lotions et de sérums régénérants. La serviette obligatoire l'empêchant de se comporter avec moi comme elle en avait l'habitude, et mon soulagement n'avait d'égal que son effroi en cas de refus. Comme si j'allais refuser. Le soulagement fut quelque peu amoindri par le paquet de poils tortillant qu'elle me remit dans les bras. « Tu en as la garde et la responsabilité ! Je peux pas m'en occuper avec mes problèmes de cheveux, la serviette, les produits, touuut c'est pas pratique pratique. Et puis elle t'adore, elle adore tout le monde. » Tout le monde peut-être, mais surtout L, figé sur l'instant de déballer la sucette au miel de sapin. Ironie ou présage funeste d'attaque canine ? La bestiole se convulsait pour attraper sa queue, me lécher la main.

« C'est ton animal, si tu veux pas le voir finir en manteau de fourrure de chiot, je te conseille de l'enchaîner dans la chaufferie au lieu de le reléguer comme un sac poubelle à ceux qui ont mieux à faire que de regarder une limace grandir et de tuer leurs neurones à coup de films pleins de poneys.

- Pas question ! C'est notre enfant ! Espèce de monstre sans cœur, de… de Cruello De Vil. Voilà ! » La truffe avait frémi à la voix nonchalante tracée d'exaspération, les oreilles brusquement dressées. Radar. La chienne s'agita tant et si bien qu'elle faillit m'échapper sur un aboiement. Je me tournai vers L, histoire d'en finir, mes mains serrées sur le corps qui s'agitait pour la gloire de son idole. Elle le vit, immédiatement la queue pelucheuse battit la mesure.

Un fauteuil se trouva colonisé par mes documents, espace adéquat pour maîtriser Hoshihime avec brouillons et ordinateur à portée de main.

« J'appelle Mogi, qu'il s'occupe du clébard miteux de ta starlette. Pas question de l'avoir dans les pattes, elle va m'empêcher de travailler. » Ryuzaki s'était réfugié derrière le dossier du fauteuil, hors de portée visuelle de son prédateur à couettes ornées d'élastiques papillon.

« Mogi sera bien plus utile occupé à autre chose qu'à balader Hoshihime.

- Ne prononce pas son nom, ça lui donne trop d'importance, et Hoshihime… je ne vois pas ce qui peut être plus ridicule et excessivement fleur bleue que ça.

- … C'est un chien, qui subit certainement bien plus Misa que toi. Tu préfères Couecouette ?

- Neuneu en second prénom. Je suis par terre, elle sur ton fauteuil. Où est la logique ? »

Raillerie presque obligée. « Tu veux être sur mon fauteuil, peut-être ? » Le bruit étouffé dans mon dos signala un coup contre le meuble. Je me levai, la chienne dans les bras, passai derrière.

« Vas-y. » Le dossier désigné du menton.

« Pas question, c'était le seul endroit de la pièce où elle ne pouvait pas me voir. Bazarde-la dans une cage, une panière. N'importe quoi. En plus elle te colle ses poils partout c'est dégoûtant. »

Mes yeux brièvement partis contempler le plafond face au rictus de son écœurement. Je lui donnais quand même tous les coussins du salon pour rendre le sol un brin plus moelleux. Les éternuements ne prirent pas leur temps pour arriver, ignorés, mais la fréquence en accélération força un petit commentaire. « Sinon tu peux changer de pièce.

- Je suis chez moi, encore. Tu crois que les murènes cracheraient sur un nouvel élément dans leur alimentation ? » Je secouai la tête en silence, une fois, et me concentrais sur les chiffres. Le petit animal difficile à contenir, retenir. Les tentatives d'évasion déjouées trop nombreuses, je coinçais la bestiole sur mes genoux, entre mes bras. Pas pratique pour écrire.

« Raito, tu as déjà testé les isotopes ?

- Non, pas encore. Nos chiffres pourraient s'apparenter à des pourcentages ? » La seconde colonne, les quatre du niveau -2 et les deux infrarouges.

« Possible, les valeurs décimales n'excèdent pas le centième, assez imprécis donc. Si on utilise le système de lecture en double étage des électrons par niveau d'énergie, ça donne 65 – 18,5 – 9,5 – 3,2. » Une pause. « Plus 3,8. » Vraiment gênant d'assembler les chiffres à une décimale avec ceux qui en possédaient deux. Une esquisse de sourire monta à mes lèvres, précisément la remarque que je comptais faire. « 2,05 plutôt avec les quatre du niveau -2, donc, 1,73 - 35,1 - 5,13 et 9,99.

- Est-ce qu'il mélange aussi ses chiffres ? Selon le raisonnement 35,1 pourrait tout aussi bien se retrouver avec les colonnes. »

La question soulevée ne trouva pas sa réponse, pas cette soirée-là. Question tournée, retournée dans le lit. Malgré mes efforts pour contenir l'agacement, la progression avait été entravée, ralentie toute la journée. Frustration de patauger dans le jeu de Beyond ajoutée à… une autre frustration qui se dérobait sous la colère. Je fermais les yeux, étroitement. Des pensées flottantes, indésirables. La curiosité, peut-être, qui le matin, avait descendu mon regard aux limites des draps, la bordure en travers de la poitrine, tombée à demi. Avant d'être rattrapée par le tissu, traverse montante, une parcelle de peau blanche filait jusqu'aux côtes, lentement pulsée de ses respirations. L'esprit sur la matière. La raison, le calcul, s'éloigner de l'image pour saisir l'essentiel, la donnée. En rationalisant, la pensée éclaterait sa cohérence, le rappel de son existence.

Les draps en partie baissés par mon écart s'équilibraient par le bras de L, qui, basculé de ma hanche, avait été replié sous son menton. Suffisant pour deviner, voir qu'il n'était pas aussi mince que les sacs qu'il qualifiait de vêtements le laissaient supposer. Il l'était, pas excessivement. Sa stature à peine plus sèche que la mienne, quelques kilos en différence. Quatre, cinq, tout au plus. La distorsion laissa comme une impression de bizarrerie. Raison artificielle qui ne s'accrochait pas à l'image. Rejet de son essence dénaturée. L'élégance révoltée par le filtre de la distance, révulsée de s'éteindre dans la froideur d'une conjoncture.

Une main secoua mon sommeil par l'épaule. Paupières difficilement écartées, aussitôt frottées pour atténuer les piqûres de fatigue. Je me redressai par réflexe, repliai mes jambes. L'espace disponible s'affaissa légèrement lorsque L se l'appropria. Désagréable, il ne m'avait pas réveillé comme ça depuis des semaines, et d'un autre côté j'avais tout fait pour. Réaction légèrement disproportionnée, bien sûr, mais comme le disait Watari si à propos, ce n'était pas une simple histoire de pyjamas.

« Est-ce que cette distance te paraît acceptable ? Sinon je peux reculer de trente mètres, peut-être me scotcher au plafond avec un peu d'efforts. » Aigreur en écho dans ma gorge, dans l'envie d'une réplique. Il ne devrait pas y avoir le moindre écho. Tentation de tourner la tête.

« Qu'est- ce que tu veux ? Tu as une piste ? »

À ces mots, une inflexion se dissipa, la pression de ses mâchoires décontractée. Les tensions de Ryuzaki en filigrane sous le masque, visibles en particulier lorsqu'elles étaient au point de relâche.

La lumière de la petite lampe dorait sa joue. Les lèvres fléchirent d'autosatisfaction, l'intelligence pétillante. Effervescence adrénaline. « La composition chimique du corps humain. 65% d'oxygène, 18,5 % de carbone, 9,5 % d'hydrogène, 3,2% d'azote. »

Mon murmure complétion. « Calcium, potassium, soufre etc, 3,8% » Liés aux cinq victimes… Inspiration. « Les autres chiffres sont plus précis parce qu'ils ne sont pas généraux comme la composition chimique du corps humain. » Son visage incliné de côté, un millimètre à gauche, danse brève de la lumière avant de stabiliser l'ombre dans ses contours. « C'est la composition chimique précise d'une personne, ou cinq, à un poids donné. »

Une poignée de secondes éclair, le puzzle recomposé en dépit du désordre des derniers pourcentages, ceux à double décimales. Le jeu désignait cinq victimes de 54 kilos. Pour ce poids, l'oxygène était présent à 35,1% , le carbone à 9,99, l' hydrogène à 5,13, l'azote à 1,73 et les composés en faible quantité, y compris les oligo-éléments, 2,05%.

Me rendormir prit du temps, la sensation dans mes veines avait du mal à retomber. J'aimais trop ces moments peut-être. Tête à tête sur le matelas, nos intelligences frôlées, la pénombre. Fragments d'exaltation privés, éclats de tempête dans les murmures. L'envie de changer de lit, maintenant. Je m'enroulai dans les draps, cherchant une position confortable. Le sommeil vint, insidieux, sans que je m'en rende compte. Rêve-souvenir, la douceur tiède, lisse de lèvres effleurées à ma nuque, le souffle discret posé sur ma peau. La ligne de chair de poule, serpentine entre mes omoplates. Une sensation fantôme, pulsée, rythmée. Cœur battant ma colonne vertébrale.


« 54 kilos est un poids tout à fait courant. »

L'expression paternelle, crispée, marque de toute sa désapprobation quant à mon ton détaché et au contenu général.

« Ne prends pas cet air désinvolte. Si il te visait ?

- Alors je ferais partie des cinq victimes et a priori ce n'est pas le cas.

- Tu n'en sais rien. On ne sait pas si elles sont déjà mortes. »

Soupir retenu. « Je ne vois pas quelles seraient ses motivations s'il me comptait dans la liste.

- Il n'en a pas forcément pour choisir ses victimes.

- Non, mais s'il me visait moi, il en aurait. » Je posais ma main sur son épaule, souris. « Tu t'inquiètes vraiment trop. Tu devrais rentrer à la maison quelques jours.

- Pas sans toi. »

Comme souvent lorsque nous étions tous réunis, la conversation se scinda en sous-niveaux et apartés. L'arrivée d'Akemi resolidarisa le groupe dans les explications de l'enquête et ses toutes récentes progressions. Face à L, il s'assit, son portable éteint et mis dans sa poche.

« J'ai l'impression que ça avance moins vite que l'autre jour, non ? » L'agacement sur le visage de Matsuda s'oublia lorsque le mafieux lui fit un signe de tête amical. « Au moins l'utilisation de la chimie moderne est cohérente maintenant. »

Insensible aux ambiances studieuses, Misa me largua son colis dans les bras, passée en coup de vent. Hoshihime s'assit sur mes jambes, ses pattes avant enfoncées sur mes cuisses. La tête de peluche posée sur la table et sa langue en charge de renouveler la couche d'enduit. Le détective la fusilla du regard. « Sac à puces. » Ignorant l'intervention, je répondis au mafieux. « Tu penses à 79 et 47 pour l'or et l'argent ? Sauf que le 13 correspond à B mais aussi à Aluminium et par extension Al à Alchimie, mais les deux premiers… je ne vois pas à quoi ils se rapportent d'autres. L, tu as une idée ? »

Dénégation. « Peut-être qu'ils ne se rapportent à rien de supplémentaire.

- À rien de supplémentaire ? Tu te rappelles de qui nous sommes en train de parler j'espère ?

- Je te remercie pour cette gracieuse et utile mise au point Raito-kun. » Encore le suffixe…grand bien lui fasse. « Je te rappelle cependant que les trois principes ne référaient que les trois principes.

- Faux, il y avait des indications chiffrées dans ce souterrain et les cinq têtes mortes tracées avec le sang du Mercure.

- Une interprétation selon ce tu as envie de voir ne signifie pas que c'est la vérité. »

Reniflement de dédain. « Et c'est toi qui dis ça. »

Matsuda pouffa. « La raison du ralentissement. Tadaaa. »

Akemi, la perplexité levée dans un sourcil. « Le chien ?

- Entre autres ! En fait j'en sais rien, mais y a eu de l'eau de l'gaz, des miettes dans le beurre, du…enfin tu vois quoi. Des… trucs myyystérieux qui ont ces conséquences… mystérieuses.

- Rien de mystérieux Matsuda merci. » Ma voix, claquante. « Ce qui me paraît toujours aussi mystérieux par contre, c'est la raison de ta dispute d'hier avec ta sœur aînée. À cause d'un crapaud et d'un bouledogue de jardin géants ?

- En céramique rouge !

- Et alors ? Rouge, orange, rose à pois verts. Qui voudrait se battre pour ces horreurs ? Voilà le vrai mystère du mauvais goût absolu. »

Quelques minutes de répit, vivifiantes dans le ramassis de stupidités : « Akemi, j'aimerais que vous nous prêtiez vos talents concernant la société Coronis. Nous la soupçonnons de malfaçon et de négligence quant aux autopsies que le gouvernement la charge de pratiquer.

- À la solde du gouvernement… » L'intérêt brûla, carbonisa la nonchalance sur les traits réguliers de son visage. Équilibre d'une autre harmonie, prédatrice.

La parenthèse fut trop courte, bien trop courte. Éclatée de gros sabots et de raffinement, aussi bien dans la diction que le choix du sujet. « Oh hé, Akemi. Tu sais pas, L et Raito, c'est un truc dingue. T'imagines pas comme c'est… euh… bizarre. Y a eu les menottes d'abord et puis la chambre… et encore la chambre, parce qu'ils ont toujours la même alors que y a plus les menottes et -

- Les menottes ? La chambre ? C'est animé par ici, ambiance colonie de vacances ? Mais ça m'intrigue, que disais-tu à propos des menottes ? » Matsuda se fit un plaisir d'exposer point par point les « bizarreries de ce truc de dingue ». Les yeux du mafieux, fixés sur L, sur moi. Pétillances chocolats, l'amusement piquant, aigu. Dérangeant.


La chienne se tenait tranquille, assise. Les yeux noirs, ronds, braqués sur son être humain favori qui lui, évitait tout contact avec « la serpillière manucurée ». L'arrondi des iris canins brisé d'un plissement, air rapace. Je posais une main sur sa tête, grattant la base des oreilles en mesure de précaution. Le regard scrutateur ne s'adoucit pas dans la béatitude d'animaux dont le QI dépendait à 51% de la génétique.

« Même si les trois principes sont liés à la théorie des cinq victimes, dans une moindre mesure, je doute sérieusement pour l'or et l'argent, hormis la corrélation avec la chimie moderne.

- Ou c'est justement ce qu'il faut creuser. Les composés chimiques et une éventuelle approche de 79 et 47, ce n'est pas sans raison. »

L se servit une tasse de thé. « Éventuelle, c'est le problème.

- Tout est éventuel avec cette pyramide. »

Il remonta ses pieds sur le coussin du canapé, la tasse sur son genou plié. Ses jambes, point fixe pour mes yeux, leurs formes perdues sous la masse de tissu bleu. Fibre épaisse de jean. Ma paume droite parcourue d'aiguilles. Nos jambes que j'avais démêlées ce matin-là, pour partir. Regarder le jean rêche et la colère remuait encore, bouffait sa frayeur, sa frustration pour se convaincre d'exister. Vérité absorbée, triturée en simulacre. La colère pour sa cuisse glissée sous mes doigts surpris. La peau soyeuse, nue, effleurée dans le creux de ma main. Pour les spirales chaudes de retour dans le ventre, enroulées jusqu'aux reins. La colère pour avoir aimé, pour vouloir.

J'attrapais une tasse de thé, insatisfait par la tournure. « Tous les éléments disposés par Beyond ou presque – précision pour le détective – sont reliés aux cinq victimes, sauf la partie du zodiaque.

- Il y a aussi les signes tracés à l'encre sympathique, les lettres. » Définir la priorité dans un ensemble où chaque élément était décomposé mais où tous étaient essentiels, donc par définition prioritaires, difficile.

Lorsque je relevais la tête, bien plus tard, L avait les paupières closes. Endormi avec sa tasse de porcelaine en équilibre parfait. Une espèce d'impulsion me maltraita l'estomac, ça s'électrisait d'envie à bout de phalanges. Les cernes solitaires sur le monochrome.

Une heure.

Sa joue descendue en touches tenues, légères, presque évaporées. Le grain tiède filé dans le cou, dessiné en douce fascination. D'une main, l'électrique remonta une lente cavale, obsédante. C'était une tentation fragile à même sa peau, caressée.

Un tintement de porcelaine me fit lever la tête. Consternation et frayeur comme une frappe. Yeux de pupilles noires. Le réveil d'une incroyable intelligence, attirante comme jamais ne pourrait l'être la matière. Ses lèvres s'entrouvrirent. Le tracé surligné, apprécié. La frayeur plus forte, lame de fond implacable.

Au lieu de Ryuzaki, quelqu'un d'autre se chargea de tuer le silence.

« Ouais enfin là, sont pas dans leurs meilleurs jours mais d'habitude on dirait quasi qu'ils s'envoient en l'air, je te jure c'est perturbant. On existe même plus, à un point assez sensas. Une fois j'ai carrément chanté Wannabe juste devant eux, que dalle. C'est pas que je chante comme un chat paniqué au fond d'un saxo, mais presque. Je me suis senti insulté dans ma grande non-capacité vocale. » Pause. « Ah on arrive. » Pause. « Ah la porte est ouverte. »

Le policier, un brin penaud était accompagné d'Akemi, le sarcasme orné au coin des yeux. « Vous vouliez me voir L, le tableau prévisionnel des dépenses. » Pas Watari, L.

« Oui. »

Une once de surprise, bue.


Thirst


Un couloir, une porte à moitié refermée, les inepties de Matsuda mises en sourdine par la distance. Les yeux rieurs oubliés, Akemi se reposa sur un accoudoir, bras croisés, une liasse de papiers déposée sur l'assise. Notre accord reprenait sur la partie ennuyeuse. L'échange de bons procédés.

« Il y a là tous ceux que je soupçonne de bosser pour d'autres, et de me trahir.

- En plus des affaires à faire disparaître, je suppose.

- Ça va de soi. Simple petite formalité, pour quelqu'un qui a un accès illimité aux systèmes, non ? Même maintenant que la simple mention du grand détective L suffit à lancer une enquête interne pour éliminer les espions. »

L'agacement, frisson désagréable, parcouru le long des vertèbres. L'insulte ne me laissait qu'un goût amer, sans l'acidité brûlante de la revanche exigée. Pourtant, cette vengeance était de plus en plus inspirée par les actions de tous les résidus d'humanité de l'immeuble. Continuer à courir les hôtels aurait peut-être été moins épuisant moralement.

Mes pieds glissés contre le sol un poil trop frais, puis réfugiés sur un fauteuil quelques dizaines de centimètres plus loin. Dialoguer avec quelqu'un réclamait un minimum de capacité de concentration. Ma position favorite, indispensable. Le regard chocolat masquait presque totalement l'amusement. La jeunesse de ce yakuza lui permettait de garder un penchant pour la rigolade et la gaudriole qui finiraient bien par s'estomper avec le temps.

« Akemi. Si tu es ici, c'est précisément parce que les gouvernements sont des pisse-froid sans talent ni dignité. Et que tu es suffisamment éveillé pour savoir où va ton intérêt. N'abuse pas de ma gentillesse. »

Les sourcils froncés, il se laissa glisser dans son siège, les papiers tendus dans l'espace vide entre nous. Réceptionnés entre index et pouce. Les informations imprimées immédiatement transformées en hypothèses filantes, claires, les suspects aussi étincelants que des chandelles dans une caverne. Page après page, le dossier filait au sol, éparpillé, échappé sous les meubles.

Une remarque sarcastique fila, ignorée autant que possible, autant qu'elle le méritait. Si Akemi gérait son groupe de bras cassés en se fiant à son instinct et à la nature humaine, il faisait encore l'erreur de passer à côté des preuves, pourtant plus évidentes qu'un poil de chien sur une crème brûlée.

« J'ai trouvé les agents doubles.

- Oui ? »

Je penchai la tête sur le côté, sourire plein de dents à l'appui. Mes déductions avaient un prix, et il devait bien en être conscient. Ce n'était pas pour la gloire seule que j'étais là, à pourchasser les criminels. Du moins, c'était ce que ceux qui me payaient pensaient. Mes tarifs n'avaient jamais été exactement accessibles à la plèbe.

« L, je ne travaille pas pour rien, moi non plus. Et je ne vous paye pas pour…

- C'est Ryuzaki, ici.

- Yagami Raito vous appelle L, parfois.

- Et vous n'êtes pas Yagami Raito, cette notion ne vous aura pas échappé.

- Soit. Je vais régler la question des impôts et factures. » Un sourcil haussé, mon plus bel air blasé sorti pour l'occasion. « En retard, et des six prochains mois ? »

Une feuille rattrapée au sol, un visage entouré au crayon. Quelques flèches, un numéro de compte aux îles Cayman.

Akemi reprit ses malheureuses notes, retraçant au ralenti mon cheminement de pensée. Être capable de me suivre était déjà un exploit en soi, et j'aurais pu l'apprécier à sa juste valeur, quelques mois auparavant. Maintenant, ce n'était qu'un ersatz de ce à quoi j'avais accès tous les jours. Simplement observer le mafieux, pourtant brillant, suffisait à la mise en parallèle, cruelle. Toujours au désavantage de tous. Et y penser faisait naître cette envie dans le creux de mes entrailles. Fermer les portes, faire partir le reste de l'humanité. Sauf lui.

« D'accord. Mais ce n'est pas le seul, il n'a pas pu prendre toutes les initiatives.

- En effet. » L'interrogation lisible. Évidente.

« Bon. Ryuzaki, je pense que je vais sortir, aller fureter quelque peu chez Coronis. Ils gardent trop de choses sur papier, hors des réseaux. Je serai de retour dans quelques jours. »

Mon assentiment cédé d'un signe de tête, il se leva, se dirigea vers la porte. Pause.

« Pourquoi Misa Amane est-elle là ? Elle ne participe pas à l'enquête, et risque de laisser échapper une information importante. Vous pourriez la virer.

- Sous-entendu, je le devrais ?

- Vous le pourriez. Et j'ai l'impression que vous le voulez. Pourquoi ne pas le faire ? Parce qu'elle est la copine de Raito ? »

Il avait beau être intelligent, Akemi n'en restait pas moins un insupportable con trop curieux.


Le regard froid, la crispation des épaules, signes connus comme annonciateurs des phrases toutes faites pour me rembarrer et me faire regagner mon lit. Simplement, ce soir, je n'avais pas envie de laisser Raito me dicter ma conduite.

« Pousse ton ordinateur, que j'y mette l'échiquier. »

Il m'étudia, passant sur le plateau et les pièces de bois, avant de retourner s'absorber dans ses colonnes, ses graphiques, ses hypothèses. Le refus craché. « Nous sommes supposés trouver les criminels, éviter les victimes. Tu es censé faire ça.

- Mais pour le moment, je ne veux pas. Je veux jouer. Aller, on joue. »

Cliquetis des touches, probablement juste sans aucun sens, uniquement pour me signifier son inintérêt pour moi. Je me penchais, coup d'œil rapide sur les fichiers, noircis de milliers d'informations détaillées. C'est qu'il travaillait vraiment, cet acharné.

Du bout du doigt, l'écran rabattu contre le clavier.

« Aller, on joue ! »

Secondes de silence, volontés mesurées. Jugées.

« Je n'ai pas fini de travailler, et je ne veux pas jouer. Pas maintenant, pas ici.

- Pourquoi ? Tu préférerais que Misa vienne dormir dans ton lit, en nuisette à dentelles, sac d'os froid et empestant le chien et la vanille de laboratoire ? D'ailleurs, tu ne m'as jamais dit si tu préfères la vanille ou le patchouli.

- Je préfère le calme.

- Ou alors, odeur de cadavre en décomposition ? Tu sais, comme quand les mouches finissent par ne plus pouvoir s'envoler, quand leurs pattes sont engluées dans ce gris vert… »

L'échiquier arraché de mes mains, posé violemment sur le matelas. L'envie de m'éviscérer, du moment qu'elle conduisait à nous mesurer dans un jeu, je pouvais l'accepter. L'apprécier. Et aimer son regard sauvage, destiné à moi seul, quand ses cavaliers montaient à l'assaut.

La porte claquée contre le mur, frustration alors même que les piaillements suraigus ne faisaient que commencer, précédés de l'entêtante vanille tuée au sucre synthétique. Horreur de l'aspartame. Tournant le dos à la porte, je n'avais pas besoin de regarder par-dessus mon épaule pour voir toute l'ignominie de la situation. Les yeux arrondis du seul autre être humain à QI positif de la pièce suffisaient à me faire passer l'envie d'assister au spectacle d'une blondasse aussi ridicule et vulgaire qu'à sa triste habitude.

« Raitooo, je suis là ! Et je-… » Son ton enjoué et câlin soudain rendu polaire. « Qu'est-ce que ce pervers de détective crasseux fabrique sur ton lit, trésor ? »

Peu importait combien j'essayais, il était impossible de voir le reflet du mannequin dans les yeux de son… petit-ami. Penser à lui en ses termes allait me faire m'arracher la langue.

« Nous faisons une partie d'échecs. C'est tout, Misa. » Sa voix, gentiment mesurée, avait le don de l'attendrir. Aussi efficace que de battre une escalope de dinde pour la rendre plus savoureuse.

« Et pourquoi sur ton lit ? Il y a des tables, des canapés, des fauteuils, des tapis, des matelas de clous… pourquoi sur ton lit ?! » Retour de l'aigu, vrillant les tympans.

Résigné, je couchai ma joue sur mon épaule, yeux coulés vers l'arrière. Immédiatement écarquillés de terreur. Elle était là, dans un accoutrement encore inédit. Et qui aurait dû le rester. Ses cheveux revenus à un état aussi fadasse qu'avant, à peine raccourcis. Maquillage presque léger selon ses critères de peinture fauviste ambulante, rattrapé par l'amoncellement de froufrous tentant de faire croire qu'elle disposait de masse graisseuse au niveau de la poitrine… et par le peu de tissu passé cette barrière. Ventre nu, brillant d'huile pailletée. String de dentelle noire, à nœud violet, porte-jarretelles et bas résilles donnant à ses cuisses des airs de gigots maigrelets. Vision infernale de débauche inutile et malvenue.

Pourquoi fallait-il toujours qu'elle interrompe mes moments de tranquillité, saccage ces instants où il n'y avait que Raito et moi, nos jeux d'esprits réservés ? Même en ne restant ici qu'un peu plus d'une semaine, elle réussissait à me redonner des envies d'expédition au delà du cercle arctique.

« Bon, Ryuzaki, tu te pousses, tu t'en vas, Raito chéri et moi, on a des tas de choses à faire.

- Misa, ce n'est pas… tu sais qu'il n'éteindra pas les caméras. » Excuse facile, tout me remettre sur le dos. Trop facile. Mais pas fausse.

Moue boudeuse, bras croisés faisant gonfler ses fanfreluches, miss Future actrice porno cheap s'approcha de nous, juchée sur ses talons aiguilles. Sa marche épinglée, bruyante et agressive. À son image.

« Bon. Et ben puisque c'est ça, on va se mettre sous la couette. »

Arrêtée à côté de nous, elle nous obligeait à l'avoir dans notre champ de vision. Et à tourner la tête vers elle, pour garder ses mouvements visibles. Une tentative d'étranglement était si vite arrivée.

Légèrement penché en arrière, il l'observait. Et semblait aussi réceptif que devant une planche anatomique de grenouille amazonienne. Comment ressentir le moindre intérêt, la plus petite envie pour une chose pareille ? Ses ongles trop longs, peints en noir, n'en finissaient plus de cliqueter, entrechocs directement répercutés sur mes nerfs, courant le long des vertèbres.

« Alors même qu'il est là ? Qu'il nous regarde ?

- Tu sais ce qu'on dit. L'exhibitionnisme est un symptôme courant chez les laiderons. Ça ne devrait pas te surprendre venant d'une telle pintade. »

La pintade en question tenta de me foudroyer avec ses petits yeux ridicules, une main tremblante de l'envie de me dévisser la tête.

« Et toi, alors ? Sale… pervers ! Tu passes ton temps à nous mater parce que tu sais que jamais tu ne pourras avoir quelqu'un qui supporte toutes tes tares ! En plus, faudrait être givré pour accepter de vivre dans de telles conditions. On a même pas le droit de sortir, ni de parler à ceux qu'on veut, et on peut pas non plus inviter nos amis chez nous.

- Probablement parce que vous êtes chez moi. Et… tu ne peux pas inviter tes amis. Parce que tu n'en as pas. »

Instant de doute, de flottement. L'avertissement limpide dans le regard de Raito. Répondu par un sourire. Il aurait dû savoir que mon plaisir de torturer Misa serait facilité par son envie de voir sa Miss Truite universitaire. Et manigancer ses plans foireux dans mon dos ne me rendrait pas plus tendre.

« Qu'est-ce que ça veut dire, ça ? Bien sûr que j'ai des amis ! Des tas d'amis ! Tout le monde m'aime, à part toi. C'est pas normal, ça. Il y a forcément une raison pour que tu m'aimes pas. »

Tristesse que ce petit cerveau mal fichu, incapable de rebondir sur les points les plus intéressants. J'avais placé trop d'espoirs en son intelligence. En face, le pauvre étudiant aux mœurs trop légères savourait son répit. « Je ne t'aime pas parce que tu es une grosse volaille glougloutante, sans aucun intérêt ni attrait. Stupide et moche. Et en plus, tu as des goûts déplorables en matière de parfums et d'animaux de compagnie. La vraie question serait plutôt : « Pourquoi Raito s'encombre-t-il de toi ? ». À ton avis ? Quels points communs, quelle passion partagez-vous ? »

Bouche ouverte, refermée. Tue. Formidablement rendue silencieuse.

Jusqu'à ce qu'elle rougisse, fronce méchamment les sourcils, et prenne sa décision. Forcément effrayante et bête.

Impulsive, elle monta sur le lit, faisant tanguer dangereusement les pièces encore vivantes. Équitablement réparties chez les Blancs et les Noirs. Pas d'avantage clair pour l'instant. Et alors que j'aurais parié pour qu'elle tente d'introduire sa langue baveuse dans la bouche de Raito, ou se faufile sous la couette avec la grâce d'un cachalot échoué, elle réussit l'exploit de me surprendre.

Ses bras soudain refermés autour de mon cou, ses cheveux m'étouffant. À travers les remparts de coton, je sentais la chaleur désagréable de sa peau, les fioritures de dentelles, les pointes de ses os affleurants. Sous le déséquilibre, je basculai en arrière, elle, entre mes jambes, intrusive. Ses courbes féminines horriblement pressées contre moi, un de ses bras descendant le long de mon dos, pour remonter ensuite, les ongles raclant mes hanches, pinçant. La fine pellicule de sueur froide sûrement sentie par la pulpe des doigts.

Ses lèvres glissées à mon oreille, mordillantes. Sa voix acide.

« Au moins, lui, il n'a pas peur des filles. Alors que j'en connais un qui… »

La présence arrachée, abolie par Raito, qui venait de rabattre la succube vers lui. Assise au milieu du lit, un air presque innocent plaqué sur son visage de poupée. Pourtant, son expression ne rencontrait qu'un mur de reproches, si rare face à elle. Généralement, sa présence était gratifiée d'indifférence, jamais rejetée aussi brutalement.

« Misa, arrête un peu de l'embêter.

- Mais chou… il est méchant.

- Alors n'y fais pas attention, mais cesse de te comporter comme une enfant. Ça lui donne raison. »

Moue boudeuse, lèvres pincées. Confrontation des envies contraires. Elle partit, furieuse. Porte reclaquée. Elle ne tiendrait pas un an, à ce rythme.

La poigne de Raito se referma sur mon t-shirt, il me remit droit, face à un échiquier irrémédiablement dérangé. Cette sale gamine avait en plus réussi son coup.

« Merci. »

Demi sourire, alors qu'il me tendait une panière de nougats miniatures. « Tu as du mal à te défaire de tes admiratrices. Et tu te débrouilles encore moins bien avec les humains qu'avec les chiens. C'est dire.

- Moque-toi. Ces femelles sont incompréhensibles.

- Seulement parce que tu n'as pas les codes sociaux adéquats. Il ne faut pas pousser les divas à bout. C'est dangereux. »

Oui, les battements désordonnés de mon pauvre cœur pouvaient en témoigner. Voir une princesse – céleste ou non – de trop près était définitivement un risque pour ma santé mentale.

« Je t'offrirai Les relations sociales pour les nuls à ton anniversaire. Ou à Noël. Je n'ai pas très envie de te voir faire des expériences sociologiques pour t'approprier les comportements de Misa ou de Hoshihime.

- Je te rassure, même si j'ai déjà essayé par le passé, là, je ne vais pas tenter de l'imiter pour la comprendre. Même si tu continues de dire que ma garde-robe ferait mieux de servir de litière aux chiens dégénérés. »

Petit rire incrédule. Soit, m'imaginer dans ce genre de tenues n'était pas franchement de l'ordre de l'ordinaire.

« On ne parle pas de garde-robe pour trois t-shirts trop grands et deux jeans informes, tous identiques.

- Tu connais le nombre ? Il faudrait que je le demande à Watari, si ça m'intéressait.

- Honnêtement, à ton âge, tu ne sais pas ce que tu as ? »

Conversation close, je ne voulais pas qu'il aille chercher mon année de naissance, bien trop simple à déduire. Fichu or, et fichu numéro atomique 79. Fichus nombres premiers.


« C'est l'heure du goûter, on fait une pause. »

La déclaration fut accueillie avec bonheur, joie et allégresse.

Du moins, si j'omettais les soupçons hurlant du côté des pensées de Raito. Évidemment, les autres sortis pour se « dégourdir les jambes », notion étrange, il ne se gêna pas pour me faire partager son agacement. « Tu vas me prendre encore longtemps pour un abruti ? »

Forcément, il avait fini par remarquer. Manipuler un génie décidé à trouver la solution à une énigme était bien plus délicat que de culpabiliser Watari ou aiguiller des incapables vers une fausse piste.

« À chaque fois que je m'intéresse à l'argent et à l'or alchimiques, que je cherche une signification au 47 et au 79, tu esquives. Tu as déjà fait deux pauses, changé de conversation quatre fois, et même prétendu que si Beyond n'avait pas matérialisé l'étage, c'est qu'il n'y a rien à y voir. Tu comptes te foutre de moi encore combien de temps, exactement ? Que je sache si je te cogne maintenant ou plus tard. »

Pouce mordillé au sang. Lui mentir aussi ouvertement n'était pas exactement ce que j'avais en tête en lui demandant de rester avec moi. Et refuser de lui répondre, était-ce un motif pour lui pour refuser de rester, une fois l'enquête terminée ?

« Tu ne démens même pas.

- Pour quoi faire ? Puisque tu as deviné.

- Et donc ? Je te frappe maintenant ?

- Tu peux. Je ne te dirai rien. Mais j'aimerais bien, en effet, que tu arrêtes de proposer des trucs sur cette partie de l'énigme.

- Si Akemi a raison, on peut ajouter le 13, l'alchimie, l'aluminium. Clairement un rapport avec Beyond. Il y a encore les étapes or et argent. Jusqu'ici, tout a été illustré par des morts. On aurait pu passer à côté ? »

Ses yeux semblaient tenter de creuser un trou à travers mon crâne, prêts à creuser mon cerveau pour en extraire la réponse à sa question. Mais même s'il y parvenait, il ne trouverait pas la réponse au 47. L'énigme ne pouvait pas être résolue, pour le moment. Le serait probablement plus tard. Aucun intérêt de chercher.

« Non. Pas de cadavres. Pas cette fois. Mais tu caches quelque chose. Que ce soit l'or ou l'argent, un des deux à un rapport avec toi. Ou avec Watari. Il n'y a rien d'autre que tu dissimules autant.

- S'il-te-plaît, Raito, je voudrais que tu te taises. Il y a aussi les lettres, il faut leur donner un sens. UMMCOPMPR. Neuf lettres. Trois trio ? Et que faire du S solitaire ? Hmm ? »

Ses sourcils froncés, son attitude, tout hurlait qu'il n'était pas dupe. Dernier espoir.

« Un cookie au caramel ? »


Encore là, la pintade empuantie de vanilline. Assise à côté de Raito, invisible à ma vue.

Pour me distraire, j'avais placé un plateau d'échecs entre Raito et moi. De temps en temps, un mouvement évasif bougeait les armées. Tâche secondaire pour nos cerveaux, petite parenthèse bienvenue quand la migraine pointait. Parfois, Blonblonde se penchait en avant, tentant vainement de saisir la portée du jeu. À jamais trop raffiné pour elle. Peut-être était-elle capable de jouer aux petits chevaux. Ou au jeu de l'oie. Un Cluedo ou un Trivial Pursuit aurait induit une surchauffe synaptique.

Ses bras s'étaient enroulés autour du torse de celui qu'elle aurait tellement aimé être son amant. Moi vivant, cette erreur de la nature ne commettrait pas son acte à la limite de la zoophilie.

« Light, mon soleil de nuit, pourquoi tu joues à ça ? C'est bizarre, abstrait et inutile. Ce serait moi, je te balancerais tout ça par la fenêtre. »

Léger soupir. Chercher à lui faire comprendre qu'un jeu de stratégie avait un intérêt pouvait se révéler aussi insurmontable que de la convaincre de s'inscrire à l'université pour se préparer au jour où ses joues se flétriraient et où ses fesses tomberaient comme deux soufflés au fromage trop tôt sortis du four.

Du coin de l'œil, à l'arrêt de la course des doigts élégants sur le clavier, je devinais que la fourbe était passée à l'attaque. Museau dangereusement rapproché, langue prête à conquérir de nouveaux territoires. Un petit bisou, il n'y a rien de plus fou. Au sens littéral.

Il m'avait aidé à survivre à son attaque démoniaque. Je lui devais bien assistance, cette fois. « Le jeu d'échecs est une mer où le moucheron peut se baigner, et l'éléphant se noyer. Dicton indien. »

La réflexion intensive visible dans ses yeux ternes, vitreux. Puis l'illumination d'une réplique. « Gna gna gna. » Suivie d'une langue pincée entre ses lèvres rouges.

« Dis-moi, Misa-chan. » Être un peu gentil pourrait éventuellement m'aider à m'en faire obéir. « Pourquoi ne pas aller jouer avec ta fille dans ta chambre ? Je crois que ses griffes ont besoin d'un nouveau vernis. Il n'est pas assorti à ta tenue du jour.

- … Tu te moques de moi, là ? Non ?

- Moi ? Jamais. Je suis sérieux. Tes collants sont pourpres, ses griffes bleu électrique. Ça jure. »

La réflexion repartie, sa bouche se ferma. Petit bonheur gratuit. À peine entrecoupé par ses chantonnements et ses petites caresses sur le rond d'une épaule masculine.

Juste le temps de prendre un pion, de rectifier une liste des employés de Coronis pesant 54 kilos, et la désagréable sensation du contenu d'un verre d'eau balancé sur mon visage me prit, en même temps qu'une voix stridente se mettait à criailler. « Non mais je rêve ou tu viens de me traiter d'éléphant, en fait ? »

Ah, elle avait fini par saisir. Joie d'un cerveau de paresseux.

Dépité, je sentais l'eau couler, immonde. Et face à mon manque de réaction, la furie trouva utile de relancer les hostilités, expédiant un deuxième verre directement sur mes jambes. Espérant sans doute que je m'en irais, et la laisserais poursuivre ses attouchements sur mineur. Hors de question. Et j'étais ravi de pouvoir la rendre encore plus folle de rage qu'elle n'était déjà. Elle ne comprendrait jamais ni les échecs ni même les dames, mais moi enlevant mon pantalon pour le mettre à sécher sur un dossier de chaise avant de revenir m'asseoir, ça, à en croire ses yeux à moitié sortis de leurs orbites, elle comprenait.

« Puisque c'est comme ça, je vais dans ma chambre ! Là-bas au moins, je suis sûre que tu me suivras pas, sale pervers narcissique !

- Évidemment ! C'est tellement moche que c'est même pas habitable. Gros cageot ! » Le mascara vola, me manqua, et finit sa course à deux centimètres de l'écran d'ordinateur, miraculeusement rescapé. Après les faux ongles, l'intégralité de sa trousse à ravalement de façade allait se voir interdite de séjour en ces murs.

En toute franchise, je devais bien m'admettre que le chauffage aurait pu être un peu poussé. Même en ayant tiré sur mon haut pour y enfouir mes jambes, il n'en restait pas moins que l'arrière de mes cuisses remontées contre mon torse restait exposé à l'air un peu trop frais. Enfin, rien de mortel, ni qui ne pouvait être consolé par mon chocolat chaud. Tiède.

« Si tu tombes malade, tu ne viendras pas te plaindre. »

Regard coulé vers Raito, concentré. Ses yeux farouchement ancrés à ses tableaux périodiques et ses lettres alchimiques. Je ne voyais pas bien en quoi ma tenue pouvait le déranger. Au moins, moi, je n'avais pas décidé de me balader les fesses à l'air, contrairement à une autre. Et j'étais bien, comme ça. Et je ne me plaignais pas. Pas à voix haute.

« Je ne vais pas être malade. Le froid ne rend pas malade, il n'y a que les microbes et les virus qui font ça. Et c'est une des raisons pour lesquelles tout ce qui rentre ici est nettoyé.

- Sauf les chiens.

- Rapport ? Le clébard n'a pas à mettre ses pattes ici. Et n'est pas là.

- Misa peut avoir des poils, sur elle.

- Je ne veux pas le savoir, merci. Et tu ne devrais pas être au courant. Sauf si tu veux la poursuivre en justice. »

Soupir. « Va mettre un pantalon.

- Et te laisser travailler tout seul ? Ce ne serait pas très gentil. Ni juste. Ni équitable. »

De toute façon, je n'allais pas monter jusque dans ma chambre pour chercher un pantalon sec.

« Si tu n'y vas pas, j'appelle Watari. Lui sera de mon avis.

- C'est du chantage.

- Appelle ça comme tu veux, et va mettre un pantalon.

- Pourquoi ? »

Oh, jouer était tellement jouissif. À un point tel que j'en venais à haïr l'apparition de mon presque père, à le détester pour attraper mon dossier et me tracter jusqu'à l'ascenseur comme une vulgaire palette de marchandises sur un parking de supermarché discount. Sans une remarque ni un bruit, seul son jugement transparent.


La nuit, sombre, tue. Raito dormait – encore – dans son lit, alors que mon ordinateur portable trônait sur mon matelas en compagnie de ses copains les pralines et les bonbons au sirop d'agave. Silence seulement parcouru de respirations régulières, accordées. Perfection de l'harmonie nocturne, glissée comme le lin sur un bras légèrement dénudé. Sa main gauche, échappée des draps, reposait à côté de son visage détendu. Il n'avait plus fait de cauchemars depuis longtemps, et le syndrome olfactif était définitivement envolé. Satisfaction que de le savoir revenu à un état normal, convenable. Parfait. Le seul qui se devait d'être bien, ici. Les avis et santés de tous les autres comptaient moins que le pourcentage de sucre roux dans les tartes aux mirabelles.

Stridence subite de l'appel sur la ligne réservée aux urgences. Impossible à ignorer. Un sursaut dans le lit voisin me fit pourtant retarder l'impulse sur la touche d'une demi seconde.

« Désolé. Rendors toi. »

Désolé ? Impensable ou presque. Heureusement qu'il ne s'en souviendrait pas à son vrai réveil.

Je répondis tout en embarquant mon ordinateur pour la salle de bains, porte laissée entrouverte. « Oui.

- Ryuzaki, c'est Akemi. Je… suis chez Coronis.

- Bien. C'était ce qui était prévu, si ma mémoire n'a pas été modifiée par un procédé encore inconnu de la science.

- Il y a… un cadavre. Par terre. »

Ah. Ceci expliquait sa voix blanche, et l'appel sur la ligne prioritaire.

« C'est vous qui l'avez tué ?

- Non, bien sûr que non !

- Bon, alors il n'y a pas de raison de vous affoler, puisqu'il n'y a pas de preuves à falsifier. Un peu d'esprit pratique. Qui est-ce, où exactement, quelles circonstances, quels témoins ? Avec votre métier, vous n'allez pas me faire croire que vous n'avez jamais vu de corps mort ?

- Je… non. Il s'agit du fils du PDG de Coronis. Je crois qu'il s'appelle… s'appelait Maramino Ranpo. Il s'est effondré devant moi, en se tenant la poitrine, puis est tombé dans les escaliers. Je crois qu'il sortait des cuisines de la cantine, il a des gâteaux dans ses poches.

- Il sortait des cuisines, à plus de deux heures du matin ?

- Ce n'est pas le seul à manger la nuit. J'en connais d'autres. Il est dans le couloir, là, je ne l'ai pas déplacé. J'en fais quoi ? Les tours de garde me laissent quelques minutes, mais rien de génial. »

Maramino Ranpo. MR… Certainement pas une coïncidence, que ces lettres se retrouvent dans les escaliers du souterrain.

« Trouvez-moi tout ce qui est disponible sur le mort, envoyez-moi sa photo par mail avant de le déplacer, et débrouillez-vous pour le peser, avant de le ramener ici.

- Pardon ? Je suis à peu près sûr d'avoir mal compris. »

Et ça se plaignait de manquer de temps.

« Vous allez le peser, il va faire 54 kilos, vous allez me le dire, et je vais vous demander de le ramener ici. Autant abréger.

- Mais pour quoi faire ? Il est sûrement mort de crise cardiaque, une autopsie le confirmera. Ici, c'est l'endroit le plus simple pour…

- Photo, peser, ramener. Je commande.

- Bien. »

Je n'allais pas me mettre à tout expliquer à tout le monde, non plus.

Quelques dizaines de secondes, et l'image apparut. Un adolescent, avec tout ce que ça supposait de dégénérescence et de laideur acnéique. Vraiment gras, les lunettes de travers à cause de sa chute. Quelconque. Une main restée crispée sur sa poitrine flasque. Et surtout, les membres étrangement disloqués, notamment le genou, complètement retourné. Le bermuda maintenant maculé de sang laissait clairement voir, dans la lumière crue du flash, humérus et tibias croisés à l'air libre. Les muscles trop peu utilisés s'étiraient, filaments rougeauds, mêlés du gras légèrement jaunâtre. Le garçon dans son ensemble était un mélange presque équitable de saindoux et de graisse de canard. Assez peu ragoûtant. D'après les yeux complètement révulsés, humectés de larmes ayant légèrement coulé sur ses joues à peine couvertes d'un duvet ridicule, il avait eu peur en mourant, ce qui appuyait l'hypothèse d'une douleur semblable à celle d'un infarctus du myocarde. Mort avant même d'atteindre le bas des marches. Le manque de sang autour de la jambe retournée comme un torchon essoré allait dans ce sens.

Enfin, dans tous les cas, même s'il n'était pas mort de crise cardiaque, sa tête formait un angle trop étrange pour qu'il ait pu survivre à sa chute. Rares étaient les personnes à avoir suffisamment de souplesse au niveau de la nuque pour pouvoir regarder leurs grosses fesses.

Recherche rapide lancée sur les réseaux de données. Par besoin d'aller bien loin. Ranpo Maramino, scolarisé dans un lycée huppé, notes honorables. Passionné de carpes Koï. Rapide coup d'œil à sa dernière photo. Oui, il partageait avec elles son air un peu ahuri. Enfin, la mort offrait rarement aux gens un regard d'aigle. Né le 29 novembre 1993. Clarté immédiate de ce que nous pourchassions toute la journée. 29, 11, 1993. Tous des nombres premiers. Il allait vraiment falloir une autopsie poussée. Quitte à ce que je la pratique moi-même, si je ne pouvais trouver personne pour me la faire. Rapide calcul, reprise des dates imbriquées, des signes selon les lectures. Un coq. Et un serpentaire. Bien. Un des cinq crânes, certainement. En restait quatre, à trouver. Remettre toutes les informations dans le bon ordre, faire parler les chiffres et les symboles, et…

« Qu'est-ce que tu fais ? »

Voix à moitié endormie, yeux plissés à cause de la lumière trop vive. Paupières frottées d'une main, bâillement étouffé. « Il y a eu un appel, c'était qui ? Il se passe quoi ? »

Deux possibilités. Parler, et le faire se réveiller, voir un cadavre bien sale alors qu'il avait enfin réussi à dormir sans heurt, descendre pour reprendre tout depuis le début et nous mettre en chasse des quatre victimes annoncées. Ou me taire, lui mentir éhontément, et le laisser profiter du reste de la nuit. Que changeraient quelques malheureuses heures ?

« Akemi avait besoin de certains passes pour continuer de fouiller les archives de Coronis. Il profite de la nuit et des effectifs réduits pour s'informer.

- Et il appelle sur la ligne d'urgence ?

- Je ne répondais pas sur l'autre. Il est en silencieux, et je ne le regardais pas. Désolé.

- Déjà dit. »

Écran clos, le macchabée attendrait. Nos lits retrouvés, Raito s'empressa de retourner sous sa couette, nid douillet de chaleur. Son dos présenté comme l'annonce de son refus à toute tentative d'approche.

Finalement, son souffle finit par se faire profond, d'une régularité conférant au contrepoint musical. Silencieux comme un chat, plus discret qu'un arôme cannelle dans une confiture de lait aux noisettes, il me suffisait de me glisser contre lui, formes épousées pour partager au mieux la chaleur délicieuse du sommeil. Hypnotique position, que celle-là. Les jambes légèrement repliées, mes genoux au creux des siens, mon ventre contre son dos, mon bras autour de ses côtes justes matelassées de pyjama, mon nez dans son cou noyé de cheveux caramélisés. Je laissais, rêveur, mes doigts jouer sur son avant-bras, caressants.

« Raito. » Chuchotis à peine esquissé, insuffisant pour le réveiller.

Pourtant, il allait bien falloir sortir du lit, malgré le confort honteusement parfait.

« Raito. » Je soufflai légèrement, empêchant les mèches de venir dans ma bouche. Profitant en même temps du parfum de son épiderme, juste parcouru d'une chair de poule matinale. Mes lèvres posées dessus, contact chaud, électrique. Qui appelait davantage. Je décollai légèrement mon bassin du sien. « Raito, réveille-toi. Il faut que tu voies ça. »

Mon bras passé devant sa tête, le message du mafieux bien lisible. Un léger grognement répondit à l'agression lumineuse.

« Quoi ?

- Lis ça. »

Ses reproches tus, pour l'instant, sa main sur la mienne pour stabiliser le téléphone.

« J'ai trouvé des choses franchement bizarres dans les comptes de Coronis. Ou alors, c'est moi qui ignorais qu'une société chargée d'autopsies pouvait ensuite revendre des organes sains à prix d'or au marché noir. »


Au 13 février pour la suite ^^