Titre : Thirst

Disclaimer : Les personnages et l'univers ne nous appartiennent pas malgré un chantage à base d'expédition par la poste de pages de Death Note et de trognons de pommes cloués selon un rituel vaudou. Nous ne touchons bien entendu aucune compensation financière pour la publication de ce texte, là encore le chantage n'ayant pas suffi ^^ (On nous a mentiiii x) )

Rating : M pour certains chapitres

Merci pour vos commentaires : D Je suis sûre que vous vous souvenez de la fin du chapitre précédent ?

Pour mieux comprendre certains passages, nous vous conseillons d'avoir les colonnes de chiffres sous les yeux (qui sont dans le chapitre précédent)

Viveleschao59

Vu le nombre de pages de chaque chapitre, je dirais non ce n'est pas normal, mais c'est génial voilà xD Tu peux continuer à les trouver trop courts, je vote pour en tout cas ! (Si tu veux tout savoir le 31, le dernier donc, en fait 16, voilà voilà xd) Tu as survécu à l'attente de un moi finalement ? Comme moyen mnémotechnique, c'est tous les 13 du mois, à cause de Beyond (si tu as lu Another Note, ça devrait te paraître clair, sinon on en parle au tout début de la fic. C'est un sombre délire qui place une similitude visuelle entre la lettre « B » et le chiffre « 13 »)

Comme la chimie n'est pas du tout notre domaine, et nos études sur le sujet datent d'un moment (ai-je vraiment commencé un jour, d'ailleurs?) n'hésite pas à le dire si tu trouves des choses bizarres ^^ C'est adorable comme compliment :3

Je confirme, L ne dormait qu'avec un caleçon, ou boxer. Bref. XD C'est tout à fait ça, tant que Raito lui montre de l'intérêt ! Pour la réaction de Raito-peut-être-jalousie, je me contenterai de dire que ton imagination à tous les droits d'en faire ce qu'elle veut puisque c'est vu par L, donc en externe. Qui sait ce qui se passe dans la tête de l'autre héhé

Le style est aussi très important pour nous, si ça ne nous plait pas, comme toi, on dit adieu très très vite à l'histoire en cours de lecture. Merci beaucoup pour les compliments et ton commentaire adorable ! :D (Quand le yaoi sera vraiment concret la tête de Misa sera magnifique, je le jure solennellement ! xd)

L Lundi

Hey ^^ Tu as tout compris, des félicitations s'imposent ! Je veux savoir ce que tu penses de la suite de l'enquête du coup ;p Hé bien même si tu as découvert le chapitre tardivement, dis-toi que c'était précisément pour te réconforter d'une journée pourrie (le hasard fait bien les choses parfois). Le 47 a une utilité et un sens très précis, tout te paraîtra très clair quand tu le verras, mais non ça n'a rien à voir avec Watari ^^ Mais je t'en prie, balance toutes tes théories fumeuses, j'adore !

XD on a essayé de préparer le terrain avec la bouffe, les cadavres etc. On a tenté de faire ça crescendo mais apparemment rien ne peut préparer à la vision de Misa mdr L est complètement inconscient de la frustration de Raito, et ça ne va pas s'arranger héhé. Ah tant mieux, pour Akemi, tu vas en entendre parler ou le voir relativement souvent par la suite. Disons qu'il a ses côtés un peu agaçants mais personnellement à force d'écrire sur lui je l'aime de plus en plus :)

Tu sais que ton histoire de passage « du méchant boutonneux, gay et dégueulasse à BB » m'a retournée le cerveau, et dans ma tête c'est devenu Kira = Futi. Imagine un peu la revisite de malade, Kira version boutonneux, dégueulasse et gay (et tristement stupide) et L qui découvre ça. Choc galactique :D Ça a fait ma soirée xd Mais non, mais non, cette review est parfaite, si tu veux en tartiner allègrement sur des lignes et des lignes y a pas de soucis :D

Youhou, vive les éclairs au chocolat ! Moi aussi j'imagine terriblement bien la garde robe avec 100 t-shirts et jeans identiques, alignés. Et L qui en choisit selon des différences soi-disant absolument flagrantes que personne ne voit à part lui (mais ça ne collerait pas avec son je m'en foutisme vestimentaire xd)

Merci beaucoup pour ton commentaire !

Bloody kawai

Normal pour le cri d'addiction à chaque sortie de chapitre ? Non je ne pense pas mais nous on adore xD (et puis la normalité hein... de toute façon c'est établit, nos cerveaux ont tous des petits problèmes divers et variés) Oui, entre L et Misa c'est la guerre ! Disons que Raito va finir par choisir entre les deux, un jouuuuur x) Merci pour tes compliments, avec Beyond dans l'enquête, autant y aller question complexité, mais les choses vont finir par s'éclaircir, c'est promis x)

Alone tyranours

Pourvu que la suite du yaoi vous plaise toujours (je veux plein de « je cite » comme ça xd)

Merci pour les compliments, question recherches ça n'a pas été monstrueux non plus, le plus long a été de tout faire correspondre mais bon rien de surhumain x) Concernant Beyond je vais être gentille (c'est-à-dire diabolique) et ne pas répondre à la question. Non ne me huez pas, les infos arriveront dans quelques chapitres à ce sujet, et je vous assure ce ne sera pas très long. Qui de vous deux emportera le kebab ? Suspens !

Merci beaucoup pour le compliment sur mon style, c'est extrêmement gentil :D Ah oui désolée, ne te sens pas oppressée, je rajoute toujours des tonnes de smileys (c'est peut-être maladif, va savoir) mais tu as le droit absolu ne pas en mettre un seul, bien sûr xd

Merci beaucoup pour votre commentaire !

Merci pour vos reviews !


Chapitre 31

Obsessions croisées


L, enveloppé du torse aux genoux d'une tenue de chirurgien, un tissu serré sur les tempes, plus par souci de visibilité que de contamination, l'environnement stérile sans grand intérêt hormis celui de donner un semblant de bonne conscience. Ses cheveux retrouvaient leur volume dès l'entrave passée, étalés autour de sa nuque, ses joues. Le bistouri dans sa main gantée et la mauvaise humeur de ses yeux : noire, découlée, imprégnée jusqu'aux cernes. Un air de psychopathe de la planche à dissection, acharné du tartare fait maison à l'humeur toute massacrante.

Le cadavre était allongé sur une armature de métal reconvertie pour la riante occasion en table d'autopsie, au fin fond d'un sous-sol. De chaque côté de l'abdomen, la peau tombante, débordée par le poids de sa propre masse, l'examen externe n'apprit rien de plus que les photos. Et les 54 kg, confirmés, n'avaient rien d'une surprise. Le genou retourné gênant la stabilité sur la plaque, L avait disloqué ce qu'il en restait sans cérémonie, l'articulation brisée vers extérieure. La nuque conserva son angle tordu, les yeux ternes sur le détective lorsque la lame ouvrit la chemise et perça le thorax, glissa dans l'abdomen blafard. La peau écartée, retournée en pourpre vif.

Des bruits spongieux, mouillés résonnaient dans la pièce vide, les organes déclinés de roses et rouges. Triturés à l'air libre, luisants dans la lumière blanche. L'amalgame ardent tortillé de formes transpirantes, béance criarde dans l'épiderme grisâtre.

Le regard de mon père insistait sur ma nuque, porte de sortie offerte, inutile. L'odeur n'était pas vraiment gênante malgré l'absence de chambre froide et rien n'était comparable aux conditions de la dernière fois. Le nombre, le stade avancé de décomposition, le lieu, les conditions. Ma main sur son épaule, rassurante. Rien de comparable.

« Ischémie totale du muscle cardiaque, pas de caillot dans les coronaires, ni de plaque, pas d'hématome ni d'hémorragie, pas de signe d'un quelconque obstacle ou problème pour le moment. »

Même sans posséder les connaissances anatomiques de L, c'était inhabituel. Maramino était tombé d'un coup, l'ischémie n'aurait pas dû être si étendue, même aiguë, et sans cause claire pour le moment. Le sentiment d'un flottement perceptible, un coup de menton nous somma d'approcher. Dans le creux des gants, le cœur, masse sombre de tissus nécrosés.

« L'acidose est encore à tester et le reste des artères. »

Il reposa l'organe dans la poitrine ouverte. L'anoxie en point d'orgue de la mort. Gouffre écarlate au cœur noir.

Le détective sortit du sous-sol des heures plus tard, la fatigue creusée en sillons poisseux. Enlacement brûlant et brûlé de couleurs des doigts jusqu'aux coudes, flaques cramoisies éclatées sur le ventre. Les protections arrachées avec dégoût, il fila à la salle de bains. L'équipe attendait le diagnostic ; les dossiers sous mon coude me rendaient perplexe et les résultats de l'autopsie ne s'annonçaient a priori pas des plus explicites.

À son retour, pourtant rapide, ils en tremblaient presque d'impatience, contentée par un visage sans âme, une voix plate. « Mort subite ou empoisonnement. » Aucun facteur déclenchant visible. « Pire, l'acidose est anormalement faible.

- Les enzymes ? » Mon père lui présenta chaise et question de concert.

« Comportement a priori normal pour les plus rapides, ce qui n'a aucun intérêt puisque, comme vous le savez pertinemment, les enzymes sont actifs après l'infarctus.

- Tu as tout de même vérifié, donc pertinent malgré tout. S'il n'y a pas d'athérosclérose, d'embolie, de thrombose ou de spasme, l'analyse toxicologique peut -

- En cours. »

Un silence.

« Et tu persistes toujours à penser que Beyond Birthday n'est pas Kira ? »

La fatigue en partie oubliée dans l'eau chaude se réinstalla. Juchée en tension.

« Pour Maramino la toxicologie n'est pas encore écartée, mais au-delà de ça on ne peut strictement rien affirmer. » Je tendis les dossiers piratés sans honte aucune à L. « Les rapports d'autopsie des victimes de Kira avant que la procédure soit confiée à Coronis. » Il ouvrit les chemises, les yeux en lecture rapide, compulsant les données. « Ce n'est qu'un échantillon, il y a une trentaine de cas. »

Le froissement des feuilles survolé d'une voix pensive. « Plusieurs dissections aortiques coronaires avec je cite « les artères en miettes », tamponnades, morts subites, caillots…

- Oui, les stades avancés des dissections sont impressionnants, et improbables. D'une manière générale toutes les causes provoquant l'infarctus sont ultra radicales avec des analyses d'acidose complètement sous-dosées par rapport à la norme.

- Anoxie cardiaque totale. » Sans répondre, je posai sur la table le reste des dossiers.

« Mort subite. Mort subite. Mort subite. Mort subite. » Quatorze cas-échantillons, parmi des milliers et des milliers d'autres photographiés sur place par Akemi. « Coronis a fait le ménage. » Rapports forcément falsifiés, visiblement falsifiés quand on savait quelle comparaison opérer, lire entre les maigres lignes. L'épaisseur des dossiers à elle seule criantes économies de papier pour l'entreprise.

Akemi amusa beaucoup Matsuda à raconter son improbable périple du jour. Les caméras piratées en circuit fermé, trimballer le pesant cadavre au nez et à la barbe de tous les rares acharnés encore au bureau, aussi enviable et plaisant qu'une thalasso dans une piscine de piranhas. Deux rideaux dérobés à des étages différents pour traîner le fardeau jusqu'à l'ascenseur. Chausse-pied en bois emprunté dans le bureau d'un PDG, en guise d'arme contondante contre employé zélé ignorant les bienfaits de l'exercice physique. Arme de poing et de jet mais aussi levier de la conquête des encadrements de portes et de la machine à café.

Le policier s'offusqua. « Comment ça, machine à café ?

- Diversion pour l'instant critique du passage par la fenêtre et chargement dans le coffre. » Un sourire fin joua. « Évidemment je me suis servi un petit remontant avant de lui faire régurgiter ses composants et son eau calcaire. »

Bien sûr qu'il n'avait pas fracassé la machine à coups de chausse-pied, bien sûr qu'il avait simplement déréglé les commandes, ajouté quelques gouttes d'un produit corrosif ou chimique quelconque pour entraîner une réaction massive. Matsuda, les yeux brillants, babillait déjà la légende épique du chausse-pied et du kidnapping de cadavre déguisé en sushi.

Le mafieux et moi étions penchés sur les premières pages des comptes de l'entreprise, photographiées sur place et imprimées au QG. La date indiquée en tête de page était encore à venir. La vingtaine de feuilles manuscrites étalées, rangées de chiffres et d'abréviations. La dernière colonne clairement consacrée aux sommes d'argent, deux autres annotées de lettres uniques ou paire d'une majuscule et minuscule. Les trois premières était chiffrées, sans dépasser la dizaine. En général une petite unité.

« Il paraît évident que la première indique la quantité d'organes, non ? Et la dernière, le prix.

- C'est un marché noir ou une enchère ? Le nombre de clients potentiels serait l'une des trois colonnes, avec le nom du donneur et la quantité d'organes, probablement.

- Une enchère ? Comment on peut estimer le nombre de clients d'une enchère ? »

- Enchère privée. »

Akemi étira ses épaules comme un chat, le bâillement au bout des lèvres. « Alors une partie du registre devrait être réservée aux transactions réglées, là ce n'est que la préparation de l'enchère ou du marché noir. La date indiquée est dans cinq jours.

- Oui. Mais ajouter plus de documents est risqué, et facilite les erreurs. » Pause pendant laquelle Akemi but deux cafés d'une traite. « Sauf si cette partie précise est gardée dans le bureau du PDG ou sur le lieu même de transaction.

- Je n'ai pas eu le temps de forcer le bureau de ce cher Maramino. Comment on procède pour son fils ? Sa disparation doit être connue maintenant et les traces de l'autopsie ne passeront pas inaperçues.

- Dommage collatéral. » Voix synchronisée à la mienne. L posa l'analyse toxicologique sur les rapports.

« Chlorure de potassium et bêta-bloquants, diffusés sur plusieurs heures en doses croissantes.

- Ce qui a permis une ischémie aussi étendue, donc Beyond a consulté les rapports d'autopsie avant le transfert d'entreprise. »

Ryuzaki hocha la tête. « Il joue, brouille encore les lignes entre lui et Kira. » Rien ne permettait d'affirmer ou d'infirmer que le potassium et les bêta-bloquants avaient servi de camouflage à la « mort subite » de Kira, et inversement.

Akemi posa la question qui débordait lentement son expression. « C'est-à-dire, dommage collatéral ? »

Le détective occupé à corner sa feuille d'analyse avec une application éminemment suspecte, l'explication m'était une fois de plus déléguée. « Ryuzaki me contredira peut-être, mais je pense que nous n'avons pas d'autre choix que de le faire passer pour une victime malheureuse et imprévue des manipulations chirurgicales. Voire une trahison de collaborateurs. »

- Comment ça ? » Double regard éloquent. « Il faut que je ramène le fils là-bas ?

- À la morgue précisément.

- Ce qui implique une falsification du registre et le retrait des organes inscrits sur le faux document.

- Et disposer des micros sous les bureaux du PDG et de la haute hiérarchie, sans oublier les morgues. »

Grimace. « Riant.

- Le cadavre sera un peu plus léger pour le transport, cette fois. » Ma main, moqueuse sur son épaule. « Et je suis persuadé que la blouse blanche et la scie à os ont trouvé leur maître artistique. Que d'avantages. »

Réplique mordante en regard vif, qui incurva le trait d'un sourire.


L revint dans la chambre après un autre entretien mystérieux en compagnie du mafieux, alors que je tentais de comparer la liste des employés de Coronis de 54kg établie par Mogi et Matsuda avec les données de la pyramide. Liste peut-être sans la moindre importance si les quatre victimes restantes n'appartenaient pas à la société. Impossible de le savoir pour l'instant, j'espérais simplement qu'on puisse trouver la réponse avant une deuxième mort effective.

Je le regardai fouiller les recoins à la recherche d'une matérialisation de l'appel à la carie et crise de foie. Son butin en main, il éteignit la dernière lumière, s'installa à côté. Cette fois je ne protestai pas vraiment, un faible soupir dans le silence. La chaleur et la pression s'ajustèrent à mon dos, ses cheveux encore glissés de touches humides, gestes poursuivis d'une ombre de praline. Le poids confortable de la couette et le souffle régulier dans mon cou incitateurs au sommeil plus que la fatigue elle-même.

Ma question, à peine étouffée par les replis de draps. « Tu vas le vendre ? Ou menacer de le faire.

- Le rapport sur Coronis ? Oui. Coyle fera l'affaire.

- Petite vengeance contre le gouvernement ? »

Le mouvement étiré de ses lèvres contre ma nuque, étrangement perceptible. « Ils le méritent. Avec un peu de chance les responsables seront paniqués à l'infarctus.

- Douce ironie. »

Malgré moi, presque, la réaction retour sur mon visage. Légère, indéniable. Le sommeil rattrapa L presque aussitôt. Son bras juste posé, quelques déplacements pour faufiler son corps au mien, sa réalité lâcha prise. Le mécontentement pour le bien-être, sournoisement infiltré, sinué par la chaleur de Ryuzaki, fut repoussé. Éclaté. Laissant de côté l'idée de Misa susceptible de faire irruption à tout moment ; l'autre idée, la dangereuse, celle d'aimer sans vouloir, fut mise de côté. Je laissais l'engourdissement s'envelopper dans les sens et les respirations, musique douce de souffles emboîtés. Aimer sans vouloir, aimer cette manière de dormir, évidence trop insistante pour ne pas soulever une parcelle d'angoisse dans la torpeur. Absorbée, lenteur irrésistible de tourbillon.


Le fonctionnement des comptes noirs n'avait pas posé grande difficulté, toutes nos suppositions, ou presque, exactes. Démêler les abréviations d'organes des autres lettres à peu près aussi enfantin et bassement niais que les tables de multiplication. Comparer les listes informatisées des victimes de Kira aux dates correspondantes lia la seconde colonne de lettres à des identités. La falsification, soit le rajout d'une ligne aux caractéristiques du fils Maramino prit à peine quelques minutes, de quoi copier par ordinateur les spécificités de l'écriture manuscrite pour la reproduire. Sans précision des initiales du nom afin d'attirer l'attention et en mentionnant les organes manquants : cœur, poumons, cartilage, moelle épinière, soi-disant à la vente.

En attendant le soir, qu'Akemi retourne à Coronis à l'heure d'affluence minimale, l'affaire proprement dite de la pyramide reprenait ses droits.

« Pourquoi Maramino Ranpo ? Lui et pas un autre.

- Fils d'un singe de PDG, serpentaire, coq, amoureux de carpes devant l'éternel.

- L'amour des carpes n'est pas passible de peine de mort de nos jours.

- L'amour des truites en revanche est passible de la sanction capitale du mauvais goût. Avec les dindes. La catégorie universitaire en particulier, race dangereuse et radioactive de connerie dans les cages à poules des facultés.

- Toutes mes excuses, j'ai eu la splendide illusion que tu venais de dire quelque chose d'intéressant l'espace d'une seconde. » Un regard mauvais comme avertissement. « Les vapeurs d'enthousiasme et de bonne volonté sans doute, c'est traître. »

« Moins que les vapeurs de vanilline, neurotoxicité fulgurante. »

Mon regard se balada vers la fenêtre, menace de désintérêt limpide comme le verre. Une cuillère cliqueta sur l'assiette, bruit caractéristique du découpage de gâteau. Moelleux de crème à l'écœurement selon l'indice sonore. Triste d'en arriver à ce genre de réflexions, pire de savoir interpréter la composition d'un foutu gâteau à l'oreille. Je ne tournai pas pour autant la tête vers le drogué en pleine satisfaction addictive. Attente et test. Il n'oserait saboter la totalité de l'enquête.

Un soupir de contentement - ou de gourmandise ? - me fit lever les yeux au plafond, et finalement. « Les initiales sont MR, la corrélation est obligatoire avec les lettres des escaliers et le S. »

Le raisonnement se développa lentement, commençait à prendre son rythme quand le mafieux interrompit l'analyse. La structure naissante brisée nette. Débris d'idées, cendres de pensées de seconde en seconde vers l'oubli. Akemi embarqua L dans un autre entretien privé cette fois, sans même se donner la peine d'inventer une excuse bancale. La porte refermée sans un regard en arrière, claquée, presque.

Dans le creux du ventre l'irritation se tordait, cuisante.

Reprendre le raisonnement seul, retrouver l'esquisse des corrélations, des articulations flamba la frustration. La logique pas assez étoffée pour être autonome au moment de la rupture, les attaches ne voulaient plus s'harmoniser. Ne voulaient plus de cohérence une fois la résonance amputée de l'une de ses voix. Fragments en refus de l'unité.

Lassé d'attendre, de reconstruire ce qui n'avait même pas eu le temps d'exister, j'allais jusqu'au salon préféré de l'équipe. Le QG à l'intérieur du QG. Matsuda, Misa, Mogi et mon père étaient devant l'écran géant, le journal du soir déroulait son train-train avec ennui et ressassement. Les mêmes expressions, les mêmes imprécisions en cercle infernal édition après édition. Misa prit possession de la partie droite de ma poitrine, collée, ses bras agrippés autour de ma colonne vertébrale. L'odeur lourde de sa peau enroulait l'air de particules denses jusqu'à l'asphyxie. Sucrée, épaisse, une nouveauté entêtante avec une indécente prédilection pour la migraine.

« Tu as changé de parfum ? »

Un sourire framboise fendu d'un roucoulement. « Ouiiii. Tu sais, j'ai plein d'échantillons et de bouteilles offerts par les grandes marques alors j'ai décidé de changer un peu quoi. C'est Nina Ricci celui-là. Tu aimes ? » Moue conspiratrice et satisfaite. « Subtil mélange d'ambre, pomme d'amour, praline, cèdre. Et y a plein d'autres trucs mais je me rappelle plus. »

Subtil ? Demander si les particules fines et le dioxyde d'azote entraient dans la composition de ce cocktail cancérigène m'effleura les lèvres, à la place effleurées d'un étirement. « Subtil.

- Il va super bien à ma peau en plus. Et le flacon est trop joli. » Les ongles noirs serrèrent leur prise sur ma peau.

Les pixels brutalement envahis par le visage de Maramino junior me sauvèrent de l'énumération des immenses qualités de la marque dont la gamme de parfums féminins allaient passer en tête de liste des candidats à la défenestration ou première cause de méningite.

« Le fils du PDG Maramino Takuya est officiellement porté disparu depuis quatre heures. Aucune demande de rançon n'a été encore envoyée, cependant le père éploré -

- Ahhh mais ça va poser problème ça ! Si Machin passe aux infos, ça fout votre plan en l'air, nan ? »

Épaule haussée. « Une fois le corps découvert, conservé bien au froid dans l'une des morgues de la société paternelle, la disparition sera bien gentiment enterrée par Coronis et le gentil père éploré. »

Mauvais pour le business.


Le lendemain, la frustration toujours serrée au ventre : augmentée par les entretiens, malmenée par les évitements. La question de la chimie moderne une fois de plus éludée avec les intérêts. Curiosité et amertume, deux monstres débattus, horribles de dévoration. La mise sur le côté, intolérable. Plutôt, je préférais terriblement l'imposer que l'accuser. La distance était l'utilité première d'Akemi après tout, avant l'avancement de l'enquête, véridique mais prétexte. Failli oublier. Il suffisait de renverser l'alliance déjà établie, simplement.

Pour 13, 79 et 47, un dernier test, que L détourna.

« Les lettres sont plus importantes, cet élément tarde trop à être éclairci, on loupe peut-être une clé pour les quatre victimes restantes. On en était où hier soir ? »

La patience tourna la colère en magma froid, latent. La réponse obligeante. « Nous avions établi le lien entre les lettres et les symboles alchimiques. Les deux derniers indices s'expliqueraient l'un par rapport à l'autre, raison pour laquelle la paire scindée n'a pas aucun sens. » Une pincée de mauvaise foi, pour le plaisir. « Selon ta grandiose réflexion, quels sont les rapports entre les symboles sable, ana, soleil/or, blanc d'Espagne, huile de saturne, fleurs de cuivre, eau mère, esprit de vitriol et UMMCOPMPRS ?

- Ou SUMMCOPMPR. Beyond a éventuellement abusé de l'émission des chiffres et des lettres dans ses moments d'ennui.

- Profonds moments pour en arriver là.

- Sans l'ennui de nombreux psychopathes se contenteraient d'un club de tricot et de gâteaux à la cannelle. » Son café au lait spiralait ses fumées dans l'air. « Une énigme par – un sucre – système de – sucre – correspondances ?

- Précisément ?

- On ne peut pas détacher un nombre de lettres régulier par symboles donc une correspondance en poupées russes. Basée sur quoi, le problème est là. »

Des chiffres et des lettres… pourquoi pas. Une feuille se trouva accaparée avec les noms des symboles décomposés, combinés. Torturés pour parvenir aux dix majuscules.

Un tapotement à la porte, Akemi se glissa dans l'ouverture, l'expression satisfaite du travail accompli.

« Tout est en place.

- Merci. Vous pouvez aller vous reposer.

- La caféine et l'adrénaline sont de puissants psychotropes. »

Je devançai L, « Dans ce cas, une place est à prendre. » Le coussin à ma gauche rapidement débarrassé de ses feuilles volantes et brouillons divers.

Les nombres 47, 13, 79 et la multitude de leurs possibilités et interprétations ne furent plus prononcés une seule fois. Quelques regards scrutateurs se coulaient vers moi, de temps à autre. Pas dupe, peut-être. Les réponses ne viendraient pas de lui, c'était une certitude désormais bien ancrée. Et je n'y comptais plus.

« Non. Non. Non. » Akemi froissa une énième page. « C'est impossible, il doit manquer quelque chose.

- Il ne manque rien. » Tonalité blanche. Autant que les cubes de sucre montés en vertical.

« Pourquoi pas ? » La ligne vacilla une seconde, stabilisée d'une paume prudente. Regard rapide. Une impression de surprise. Ma prise de parti claire. « Le système est incomplet. Si la pyramide forme une énigme en partie circulaire nous devrions avoir les clés de ce problème depuis longtemps.

- Tu sous-entends que la fouille a été mauvaise. »

Il y avait une pointe de reproche, fine. Un brin de provocation aussi, pour la tentation d'embrayer sur son sujet tabou, béante. « Pas du tout. Il doit y avoir quelque chose que nous n'avons pas exploité jusqu'à bout. Sans doute parce qu'une autre réponse s'est exposée. »

Akemi abdiqua malgré les psychotropes, endormi net dans un coin du canapé. Respiration éthérée, régulière. Moquerie murmure. « Il faut bien l'avouer, l'alchimie a de quoi provoquer un coma.

- Pour les intelligences inférieures. » L ne daigna pas abaisser le niveau sonore de sa phrase, se fichant éperdument des autres, comme toujours. Et la mauvaise foi de cette réflexion muette me poussa à me lever, ajuster une veste sur les bras de l'endormi. Auto-représailles, en quelque sorte, pour la conscience du mensonge.

« On travaille, ne te disperse pas. »

Passer outre la désagréable sensation d'être traité comme un enfant indiscipliné.

« Intelligences inférieures, c'est insultant. J'espère que tu en as conscience.

- Ce n'est que la vérité. Ça ne te choque pas quand je parle de Misa comme d'une gourde neurologiquement impotente et désespérément existante. » Une raillerie de silence. Comparer ce qui n'était pas comparable n'avait jamais été utile. « Alors, puisque nous sommes sur un terrain d'entente, les autres variantes du Mercure ? »

L me laissa seul, obligé d'aller vérifier et superviser les écoutes de Coronis laissées certes à la direction de mon père mais surtout à l'exécution (partielle) de Matsuda. Le temps s'allongeait, en bordure de l'interminable, si bien qu'Akemi se réveilla alors que le détective était encore deux étages plus haut.

D'abord, le silence, la reprise du cours de l'analyse. Puis la nature de sa personnalité reprit le dessus, la volonté d'entamer une conversation visible bien avant qu'il ne la formule. Quelques banalités en ouverture et son regard s'aiguisa. Duo de lames, parées en ironie et désinvolture pour trancher vif. Découpe jusqu'au cœur.

« Sans vouloir vous vexer, vous êtes à peine en âge d'aller à l'Université, disons première année ? À moins que vous ne soyez même pas sorti du lycée. » Il se pencha légèrement. « Je parie que vous n'êtes même pas majeur.

- Vous ne semblez pas tellement être en droit de critiquer. Raison pour laquelle je passe au tutoiement sans faire l'offense de rendre la présentation d'une carte d'identité obligatoire. Avec quel alcool monsieur souhaite-il se faire exploser le foie en toute impunité ?

Un sourire fugace. « Flatteur mais extrapolé.

- Qui sait, les crèmes anti-rides font des miracles marketing.

- On repassera pour le flatteur, finalement. Et aussi pour l'extrapolé.

- Maintenant que le point existentiel aussi indispensable que passionnant sur nos âges respectifs est derrière nous, et avant d'aborder la question primordiale de nos marques de bigoudis préférées, quelle est la vraie question ? »

Son rire d'éclats brefs s'éteignit dans une tonalité badine. « Je me demandais quelle était la raison de ta présence dans l'affaire. » Ses jambes allongées, croisées aux chevilles. « J'ai essayé de tourner la question de multiples manières mais sans trouver d'explication.

- Vraiment. » Scepticisme joué dans un revers de syllabe.

« À part le post-it « petit génie », mais il y en a d'autres comme toi. » Me retins de lever les yeux au plafond. « De tous les membres de la cellule, tu es le seul dont la présence n'est pas logique, a priori. Le rôle du baby-sitter – cuisinier est déjà distribué. Autre chose, très étrange, tu ne sors jamais. Tous les autres le font.

- La glace se brise à toute vitesse, tu aurais dû spécifier dès le départ qu'on brûlerait les étapes d'échanges de cookies et de sourires hypocrites. L ne sort jamais. Et ne t'en déplaise, je sors de temps à autre. » Seule et unique fois pour la forêt des suicidés, charmante promenade de plaisance. Mais il n'était pas obligé de le savoir.

« Il y a autre chose, comme si la liste n'était pas assez longue. » Il se ménagea une pause. Énervante.

« C'est-à-dire ?

- La manière dont tu l'appelles parfois, justement : L. » À cause de Kira tous les autres étaient tenus à Ryuzaki. La lettre leur échappait parfois, mais la règle n'avait pas grande importance dans le bâtiment. Y compris pour moi, puisque comme l'avait si gentiment fait remarquer Akemi, je ne sortais pas. « Et qu'il te laisse le faire.

- Tu as voulu essayer et il t'a rembarré ? » Satisfaction mentale un peu trop prononcée à mon goût. « Ce n'est pas important.

- Je suis curieux. Tous les sous-entendus de Matsuda rendent curieux, le diable se cache dans les détails.

- Et porte un Sig Sauer à la ceinture de son jean. »

Un amusement mutuel glissa, « Je suis sûr qu'il approuverait cette licence poétique.

- Ce qui m'intrigue particulièrement en ce moment c'est le refus de Ryuzaki d'aborder un certain sujet concernant le tableau périodique. »

La lueur dans le chocolat d'un iris m'incita à poursuivre, partie gagnée.

« Tu veux bosser dans son dos, avec moi ?

- Rien de méchant. Je veux m'assurer qu'il ne dissimule par une partie vitale de l'enquête, il refuse catégoriquement d'en parler. » Prétexte du tableau pour découvrir la teneur des « entretiens », j'avais besoin d'Akemi pour ça, pas pour le reste.


J'essayais de m'éclipser le plus souvent possible pour étudier le sujet tabou en compagnie d'Akemi. Quelques fausses excuses, incluant Misa et son départ imminent, en guise de justificatif d'absences répétées. Les chances que L vérifie avec les caméras avaient selon moi peu de probabilités de se produire, et si c'était le cas, peu importait. Cet élément était utile pour l'affaire et s'il refusait d'en prendre conscience je me ferais le plaisir de le lui démontrer. C'était se priver que de passer à côté, c'était entraver l'enquête. C'était la curiosité et la nécessité.

L en tailleur sur mon lit posa l'échiquier. Les cases noires perdues dans le blanc de l'opposition, perdues dans le blanc des draps.

« Le lieu de la vente doit changer régulièrement.

- La liste des participants va se révéler particulièrement intéressante. » Touche vorace au coin de sa bouche. La partie débuta, enchaînement fluide de manœuvres et de manipulations. La sournoiserie également distribuée. Danse de pièces et de mains, danse d'esprits. L'écoulement d'un temps spécial, privé. Un figement rompit la musique, ma main arrêtée, la tour noire en suspension.

« On n'a pas exploité la composition chimique du corps humain jusqu'au bout. »

Son index souligna l'arrondi du fou, goutte d'eau fendue en transversal. Pianotement pensif. « Les 3,8% d'éléments en moindre quantité. »

La nuit bien avancée nous trouva toujours à étudier la question. Des classements, des groupes, des combinatoires éparpillés. L'échiquier était sur la table de chevet de Ryuzaki, la partie en cours stabilisée là où nous l'avions arrêtée. Préservée. Il me présenta une énième hypothèse, les éléments recoupés par famille, soit 4 paires parfaites, le fer isolé. Les oligo-éléments et autres composants en présence infinitésimale écartés de la réflexion d'office.

« Nous avons déjà testé cette variante.

- Pas tout à fait. Pense à cette émission, monument de la narcolepsie, Des chiffres et des lettres. »

Un sourcil haussé s'attira l'ombre de son sourire.

« Calcium et Magnésium, famille des alcalino-terreux.

- Présents à 1,5 et 0,1 %, je sais.

- Non, mauvaise approche. » Son écriture rapide, absolument immonde en passant, à laquelle il avait bien fallu que je m'habitue, se surmonta d'un regard brillant l'excitation. Calcium et magnésium écrits en toutes lettres, dont certaines, barrées. « On associe deux symboles par paire chimique et retire le nom des symboles dans les lettres des éléments. Pour les deux premiers on retire silice – pour sable – et ana de calcium et magnésium. Reste CUMGUM.

- Oui et ? Ce ne sont pas les bonnes lettres. Un jeu d'association ? Le fer est tout seul, comme le S. Peut-être qu'on doit lui ajouter certaines lettres restantes, voire toutes ? »

Après d'innombrables tentatives l'ensemble se tint. Potassium et sodium associés au blanc d'Espagne, petit défi. Tossa et Oidium pour un seul symbole, le premier pour Espagne, l'autre blanc. Quatre lettres en surplus : POUMS. À l'inverse, deux symboles réunis en un seul mot pour la paire iode et chlore : heliodore, soit un autre nom pour désigner le béryl, pierre ambrée ou jaune, soit le symbole de l'or identique à celui du soleil. Restait la lettre C.

Phosphore et soufre, compliqué, un jumelage difficile qui remit plusieurs fois l'intégralité du système en question. Huile de saturne et fleurs de cuivre trouvèrent solution grâce à leurs couleurs, rouge et bleu. Soit rousse pour l'huile, et hope pour fleurs en référence à la Chalcantite, un sulfate de cuivre à l'intensité bleue. Aussi vive que le diamant maudit.

Pour le fer, le jeu posa d'énormes problèmes de restructuration. Toutes les lettres restantes des précédentes paires y furent finalement associées, ajoutées des lettres FER. À l'intérieur de l'ensemble on découpa Source pour le symbole d'eau-mère et fug (un terme ancien désignant l'esprit, soit une vapeur ou un fluide très volatile) pour celui d'esprit de vitriol.

UMMCOPMPR. Plus S.

Une victoire qui s'écroula de fatigue sur l'oreiller au petit matin. Je m'endormis sans vraiment m'en apercevoir. L'unique sensation de caresses tièdes sur ma nuque, de L qui jouait avec mes cheveux, n'avait pas sommeil. Emportée dans un rêve.


« Mais à quoi ça sert ? Ça ne nous apprend rien de nouveau en fait, on sait que les lettres sont des initiales de noms.

- À nous faire perdre du temps, vraisemblablement. Sauf qu'il fallait vérifier, on n'avait pas le choix. »

Akemi hocha la tête. « Avec la complexité de l'énigme on est jamais trop prudent, le tueur adore les mécanismes en double détente, ça pourra servir. Ryuzaki est passé où ?

- Il dort sur un fauteuil, je ne sais où.

« Parfait. » Pétillance dans les yeux, il sortit les précédentes conclusions d'un dossier.

« Ce sont tous des nombres premiers. 13, 47 et 79. »

Il releva le menton. « Oui ?

- Je ne sais pas encore. » Mais je tenais quelque chose, et il me semblait avoir entendu L mentionner ce fait. « À propos, évite d'avoir encore un de ces entretiens avec lui, si tu ne veux pas te faire cuisiner.

- Il va se douter de quelque chose ? Coronis l'occupera suffisamment pour que ça ne se produise pas. »

Question idiote.


L'air froissé, fissuré d'un son sec. Une crevasse dans le rêve, ouverte sur le réveil. Déchirure. Mes yeux directement posés sur des iris marron, la forme sous ma joue n'avait pas assez de moelleux pour être un oreiller. Le visage d'Akemi renversé, en opposition. Déchirure. Je me redressais du canapé, la couverture glissée vers le sol attrapée d'un mouvement réflexe. Des morceaux de papier voletaient mollement, échappés des mains de Ryuzaki. Temps presque infini avant que je réalise, tout le travail morcelé en carrés blancs, dénigré à la non-existence. L'effarement regarda L s'attaquer aux pages suivantes, mon corps aussi figé que son visage. Du coin de l'œil, je vis Akemi se redresser sur le second canapé, l'accoudoir à la jonction mutualisé par la fatigue. Oreiller commun pour nos joues, nos rêves. Le sommeil, voile sur l'intelligence avait innervé son regard d'arborescence rouge.

Les découpes caressaient l'espace en ailes ondoyantes, légères de torsades suspendues. Balade hypnotique, lente, floconneuse vers la chute, et les doigts de L balafraient le silence. Coupures.

« Arrête. » Le statique percé d'un geste en avant. « Qu'est-ce qu'il te prend ! »

Sa voix irrévocable, distante. « Je ne veux pas que l'enquête s'attarde sur ce point. J'ai été clair.

- Ton boulot est de t'attarder sur tous les points de l'enquête, pas juste ceux qui te plaisent. Enquête à la carte, excusez-moi monsieur le président mais arrêter ce meurtrier demandait trop d'efforts à mon incommensurable flemme. »

Ma bouche en trait serré, pique regrettée aussi dite. Critiquable sur tous les points. « Et la rétention d'informations pour une quelconque raison imbécile, égocentrée et puérile, c'est encore pire. » La colère frémissante dans les veines. Il m'écartait, encore. Je me dirigerai vers la porte sans écouter la réponse glacée, mots glissants.

La chambre traversée d'enjambées rapides, regard sur mon portable. Trois heures du matin. La clé métallique serrée dans ma paume.

Le rêve s'alluma lentement sous mes paupières, voulu en monde, délié en corps. Une création de chimères dans un regard, déployée sur les courbes. La silhouette entre les draps qui attendait. Ou moi, peut-être, qui l'attendait. Un chuchotement, une caresse, s'entraîna. Succession d'images balancées dans l'irréel, un diptyque noir et blanc, chaud de mots, de corps. Le velours de ses mèches tordues dans mes mains, le goût d'un souvenir refoulé sur ses lèvres, délice. Pastel de sensations devenu turbulences, exaltations. Les yeux fiévreux qui ne voyaient que moi, m'absorbaient d'attirance. Gravité d'un désir, débridé en gestes, en chair lisse sous mes doigts, caressée à nue. Ses mains à lui, ses lèvres qui m'effleuraient la peau à l'addiction, à l'incandescence.

Possession revendiquée dans les reins, papillonnée de brûlures et d'envies. Le plaisir qui s'éparpillait en frissons et en soupirs habité d'odeurs suaves et de sons. Harmonie parfaite, épidermes aux couleurs discordées.

Inspiration brutale. Souffle court dans l'ombre de la chambre. La panique d'un instant me fit tâtonner les draps : personne. De soulagement ma nuque heurta l'oreiller, la poitrine toujours chahutée de respirations. Indicible soulagement qu'il ne soit pas venu. N'ait pas pu voir la sensation oppressante et affamée qui me comprimait le bas ventre. J'avais souvent rêvé de L, surtout dernièrement. Quelques images bizarres de temps à autres, incohérentes, soigneusement verrouillées dans le monde nocturne. Mises sur le compte du sommeil en duo, du stress, de n'importe quoi. Indécentes, parfois. Jamais à ce point. Jamais à… au déraillement.

Le creux du coude fermé sur mes paupières, comprimé. Un long soupir expira la gêne, la tension. La colère, elle, pour l'inadmissible perte de contrôle, tirait vers l'exécration. Elle ne s'enfuyait pas, boule compacte dans la poitrine. Le déchirement de la maîtrise, intolérable, insupportable.

L'endormissement finit par me retrouver, tard, combattu jusqu'au point de non retour. Heureusement, L ne s'invita pas à cette part de la nuit, sens littéral et figuré.

Une sale humeur sur mes pas, électrique et glaciale. La salle du petit-déjeuner ouverte, le silence que je conservai scellé sur un visage minéral. Misa qui fit aussitôt cliqueter ses ongles cassis autour de mon bras ne provoqua pas la moindre variation. L'ordinateur posé en bout de table sentait la fatigue de la machine, plastique chaud festif dans l'odeur des scones et des brioches parsemées de sucre. Le ventilateur qui tournait péniblement remplissait les creux de conversation, conversation que je n'écoutais absolument pas, occupé à réduire mentalement la panière de chouquettes en cendres, tièdes du jour. Misa essaya bien de me lapider les oreilles d'un quelconque sujet barbant, stupide et sans intérêt avant que je me tourne vers elle, souris.

« Tu sais que je pars dans trois jours alors ce serait bien de… Oui, chou ? » Une chouquette dérobée - sous le regard outré de L - alla lui couper la parole. Enfoncée dans sa bouche.

Justification d'un « Elles sont délicieuses. » qui ne pouvait être contestée par la principale intéressée tant que le chou lui bloquait la gorge. Sourcils dangereusement fléchis, elle s'empressa de mâcher la viennoiserie importune. Son visage éclairé peu à peu, elle déglutit. « C'est bon ! Et en plus ça fait mon écart calorique du mois, mieux que les yaourts en fait. » Ses yeux se promenèrent envieusement vers la panière. L la rapatria aussitôt sur ses genoux.

Une expression étrange fila sur ses traits maquillés, brouillée. Hésitation, envie et quelque chose d'autre. Une question au bout de la langue ou une demande qu'elle s'apprêtait à formuler. Secoua la tête. Son regard avide et scrutateur, en attente.

Un bip de l'ordinateur fit sursauter Matsuda qui en noya un scone dans son thé. L'écran affichait un mail entrant, Mogi.

J'ai le lieu de rendez-vous. Micro 16, 7h09.


Thirst


Truffer le lieu de rassemblement des enchères de caméras et de micros avant la tenue de l'événement avait relevé du tour de force. Un peu plus, et j'aurais dû sortir moi-même pour aider à la mise en œuvre. Heureusement, les sous-sols en question, sous un immeuble de bureaux d'une société écran appartenant à Coronis, étaient simples d'accès, en empruntant les accès par les égouts. Une autre raison de me réjouir de ne pas avoir eu besoin d'y aller. Jouer au médecin légiste était suffisamment rigolo pour que je ne me sente pas l'envie d'aller patauger dans la bouse la même semaine.

« Il est bientôt cinq heures. Les premiers devraient arriver. »

Les dernières heures avaient été particulièrement prenantes. Entre chasse aux initiales des listes d'acquéreurs potentiels, gestion de la pose des équipements et dégustation de crêpes.

« Akemi. La dépouille du gamin est où ?

- Je viens de le placer à la morgue. Il sera trouvé dans la journée.

- Bien. Les enchères ne devraient donc pas être perturbées. »

Deux tasses de thé noir s'immiscèrent entre les claviers. La mienne immédiatement inondée de sucre. En poudre, directement, à la cuillère. Touillé ensuite, en profitant du crissement des cristaux sur la porcelaine. Délicate bergamote, parfaite alliée des matins travaillés.

Les cinquante-six caméras réparties sur les écrans ne montraient pour l'instant que le vide. Tables dispersées, petite estrade, le tout soigneusement mis en scène. Atmosphère de marché aux esclaves. Aux morceaux d'esclaves morts. Absolument charmant.

« Si tu as sommeil, Raito, prends le canapé. Je te réveillerai quand il se passera quelque chose.

- Je n'ai pas sommeil. »

Bien sûr que non. Comment avoir sommeil, dans de pareilles conditions ? Mais ses traits tirés ne me trompaient pas. Il aurait besoin d'une sieste dans l'après-midi, ou irait s'endormir tôt le soir venu, malgré les cafés en fragile rempart. Un grésillement se fit entendre, les liaisons audio mises en service automatiquement par l'arrivée des premiers enchérisseurs et des organisateurs. Visages découverts, pas gênés de s'adonner à ce type de commerce. Déjà, les commentaires fusaient parmi les policiers. Akemi, lui, semblait plus intéressé par l'hypothétique gain financier d'un tel trafic que par l'enjeu moral qu'il portait.

« Ils vont vraiment acheter des organes humains, là ? Sur… catalogue ?

- Il semblerait que oui. C'est un peu étrange comme endroit et moment pour une soirée crapette. »

Mauvaise tentative d'humour, rejetée en bloc par un silence glacial. Tant pis pour eux, s'ils n'étaient pas disposés à se détendre alors que nous avions plus d'une vingtaine de suspects à interroger, livrés sur un plateau d'argent.

« Mogi, vous pouvez commencer les recherches automatiques des noms de ces personnes. Plus vite nous saurons qui elles sont, plus vite nous saurons si elle peuvent nous être utiles. »

Elles ne le seraient pas, aucun doute. Pas dans l'affaire Kira, ni pour attraper Beyond. Des individus vraiment utiles se seraient bien mieux cachés. Ou auraient été cachés, morts ou vifs.

« C'est une femme, là.

- Et ?

- C'est surprenant, je n'imaginais pas une femme participer à ce genre de choses abjectes.

- Monsieur Yagami, toutes les femmes ne sont pas votre épouse. Je vous ai pourtant présenté Wedy, elle aurait dû suffire à modifier votre regard. Sauf si le fait qu'elle ne soit pas japonaise la fait sortir de vos représentations.

- Ce n'est pas… aucune femme ne devrait se mêler de ce genre de trafic. On parle d'organes humains, volés à des victimes.

- Et ? Je ne confierais pas ma vie à une femme plus qu'à un homme. »

Sourire fatigué chez mon voisin. « Tu ne confierais ta vie à personne.

- Pas faux. Mais ça ne change rien, les femmes ne sont pas dignes de confiance.

- Chut, ils vont commencer. »

Étonnant, de voir Matsuda aussi concentré. Presque effrayant.

Les enchères, comme une saveur de Moyen Âge ou de Moyen Orient arriéré par des siècles d'obscurantisme et de bêtise crasse. La fièvre de se battre à coups de billets et de monnaie virtuelle, pour quelque chose à revendre. Rares étaient ceux à réellement vouloir entreposer un rein, un cœur ou un foie baignant dans le formol dans leur salon. Assez peu conventionnel en matière de décoration d'intérieur. Cabinet de curiosités digne d'un mauvais film d'horreur pour adolescents boutonneux.

Petite ambiance de marché aux poissons, aussi, avec les cris proches de ceux de gorets égorgés faisant douter sur l'animal à vendre. Prix hurlés, insultes lancées d'un bout à l'autre de la salle quand un autre surpassait l'offre. Envolée des tarifs, réellement faramineux. Pourtant, l'amoncellement des victimes de Kira aurait pu faire baisser les prix, vu l'abondance de matière première. Je tus cette idée. Elle n'aurait probablement pas vraiment plu aux autres. Mes choux à la crème de bien meilleur conseil.

« On les arrête, ou on attend ?

- Nous n'avons pas les forces de police avec nous, Matsuda. On ne peut pas les arrêter.

- Techniquement, on peut. Ce serait juste illégal. Et les nourrir coûterait cher, au passage. » L'énervement clairement lisible dans les six yeux braqués sur moi. Esprits étroits à l'humour mort. « On va les identifier, et les surveiller, en remontant les réseaux. La Justice leur tombera dessus le moment choisi. »

Explication mieux acceptée. Moins amusante, mais récompensée par un assortiment de calissons du meilleur effet.

Certaines figures étaient particulièrement gourmandes, un homme repartant avec sept poumons, un commanditaire téléphonique avec trois reins et six pancréas, une femme avec une dizaine de cornées. Les sommes engagées proprement astronomiques, le marché couvert rodé et efficace. Ne manquait qu'un système d'offres promotionnelles pour les produits en dates courtes.


La matinée entière nous occupa à dépecer les informations acquises. Visages rattachés à des noms, la plupart inconnus de la police mais célèbres dans le milieu de la finance et des affaires souterraines en général. Noms rattachés à des sociétés, des activités, d'autres noms, moins avouables.

Les ordres par téléphone tous pourchassés jusqu'à la source, jamais introuvable. Raito était encore un pirate tout à fait capable. Ses capacités aiguisées par la motivation et l'envie de trouver la solution. Je rejetai sèchement l'idée qu'il soit enthousiaste à l'idée de sortir plus vite de la tour en trouvant Beyond et Kira. Je ne pouvais pas l'imaginer souhaitant disparaître. Parce que je ne le voulais pas. Parce que je le refusais.

Beyond forcément en train de jouer à me guider vers Kira, comme on prend un petit enfant par la main pour le remettre sur la bonne voie. Ses jeux sordides encore une fois défi à mon intelligence. Et défi sûrement simplifié par la présence de Raito. En avait-il conscience, au moment de créer ses énigmes ? Le prenait-il en compte ? S'il le pouvait, et était capable d'estimer notre vitesse à tous les deux, c'était qu'il l'avait déjà rencontré. Doute. Aurait-il eu l'audace, l'outrecuidance de se faire passer pour moi, à un moment, face à Raito ? N'aurait-il pas alors été démasqué ?

Pouce mordu au sang, lapé distraitement.

Jusqu'où Beyond maîtrisait-il les paramètres de jeu, maintenant ? Avait-il pris en compte tous les pions, toutes les forces ? À quel point avait-il triché ?

« L, tu as une idée ? »

Léchage du sang coulant le long de mon doigt. Besoin d'esquiver, les incohérences étaient trop nombreuses. Et admettre que Beyond ait pu se faire passer pour moi sans que Raito s'en rende compte était bien trop insultant pour être énoncé.

« Pas vraiment. Je suis intrigué. Pourquoi Beyond nous montre-t-il ce trafic ?

- J'y ai réfléchi aussi. Peut-être pour te faire voir que les actes de Kira ont des répercussions que tu n'as pas anticipées, mais qui sont tout autant condamnables, sans que tu aies le temps de t'en occuper ?

- Pour m'humilier ? C'est un peu simple. Beyond n'est pas simple.

- Ou alors, un des participants à un lien avec Kira, et il fait exprès de te le mettre sous le nez. »

Rapide passage en revue des hommes et femmes présents ce matin. Aucun n'avait de rapport avec le 47, même de loin.

« Ça m'étonnerait. »

La suspicion hurlant dans son regard, acide, vindicative. Ignorée.


Encore une fois, le salon chocolat accueillait un de ces rendez-vous à trois, obtenus à grand renfort de piaillements et gémissements infinis. En toute logique, elle aurait pu exiger que je disparaisse pour la laisser seule avec Raito, maintenant que les menottes avaient été enlevées, mais ma promesse de rester sage et le plateau de gâteaux amené par mes soins avaient suffi à endormir sa vigilance. Cerbère aveuglé, chien inutile. Comme tous les clébards.

La peluche vivante était décorée pour l'occasion avec un ruban rouge, probable annonce des fêtes de Noël, même si la tradition n'était pas très suivie ici. Prémices de futures guirlandes autour du cou, propices à se transformer en laisse à nœud coulant ? Pour l'instant, la chose se contentait de m'observer, son regard de prédateur sauvage au QI de moule avariée fermement planté sur moi. Les griffes peintes en rouge n'inspiraient pas confiance, mais le dressage entre susucres et coups de pied finissait par porter ses fruits.

Et le babillage insipide se rependait, délitant de longues dizaines de minutes d'ennui au fil de la conversation chaussettes – un frisson de terreur avait couru le long de mon échine à l'allusion à l'instrument de torture honnis 100% coton – vernis, poney, réparation capillaire et salade composée.

Finalement, Raito s'octroya le privilège d'allumer un ordinateur portable, gentiment posé sur ses genoux, assurant la demoiselle qu'il était tout à fait capable de suivre l'échange et de continuer deux ou trois bricoles concernant l'enquête, en parallèle. De temps en temps, un assentiment informulé suffisait à satisfaire l'illusion de la donzelle. Fascinante à observer, cette technique magique. À réutiliser.

Sauf que petit à petit, l'entrain de Misa pour les clips coréens du mois finit par s'éclipser face à l'odeur de mon goûter.

Son regard louchait dangereusement vers mon plateau de madeleines aux amandes grillées. Prudent, j'enroulai mon bras autour de la faïence, rapatriant mes petits trésors vers un monde meilleur. Celui de mon estomac. Les yeux faussement violets – petit caprice du jour – se plissèrent, exsudant la colère et l'envie. Combien de péchés capitaux pouvait-elle commettre en moins d'une minute ?

« C'est à moi.

- Comme tout ce qui ici contient assez de sucre pour te faire avoir un gros cul tout flasque et plein de vergetures.

- Je t'ai déjà dit qu'en se servant de sa tête, on ne grossit pas.

- C'est n'importe quoi. J'en ai parlé avec ma nutritionniste.

- C'est vrai, la parole d'une ratée qui a échoué la faculté de médecine et se retrouve à refourguer des régimes inspirés de magazines féminins vaut plus que la mienne.

- Mais pourquoi encore cette fixette sur les magazines féminins ? J'ai déjà remarqué ça, avant. Tu critiques toujours tout ! Qu'est-ce que tu as contre les femmes ?

- Ça me fait gerber.

- Raito ! Dis un truc ! »

Misa agrippa sauvagement une manche de chemise, pendue à son chéri comme sa chienne à ma jambe. Un coup de pied fit partir momentanément l'animal. Je ne comprendrais jamais pourquoi Raito ne s'autorisait pas la même chose avec son parasite à lui.

Il décrocha de son écran, laissant en plan des colonnes de chiffres insolubles. Un énième classement rejeté. Peut-être qu'en recoupant les informations, en tentant de faire parler les indices que nous avions déjà…

« Misa, il dit ça pour t'embêter. Ne rentre pas dans son jeu.

- Maaaais, il est méchant avec moi ! Et il est sexiste, en plus.

- Elle exagère. Il n'y a pas que les femmes. Je hais toute l'humanité. »

Ou presque. Précision inutile, sans intérêt, trop peu d'exceptions pour infirmer l'énoncé. Deux, ça ne comptait pas, face à presque sept milliards.

« Et en plus, il veut pas me donner de gâteau, il garde tout pour lui. Alors qu'une petite chose, là, ça me plairait vraiment beaucoup beaucoup…

- Ryuzaki, tu veux bien lui donner une madeleine ? » Rien que le ton de sa voix signalait qu'il connaissait déjà la réponse. Et qu'il espérait que je cède, pour avoir la paix. Mais la lui offrir, c'était aussi lui permettre de retourner dans l'enquête, d'échapper à ce rendez-vous de l'Enfer, lui faire un cadeau. Et il n'en méritait pas.

« Non. Elles sont à moi. »

Visage impassible, presque drôle de froideur. Je laissai un sourire joueur s'inviter sur ma bouche, mes doigts crispés sur mes genoux. La moue pincée de la grognasse n'y pouvait rien, j'avais envie de jouer.

« Et j'ai pas envie de partager. »

Lueur dans les nuances de noisette et caramel.

« Quand on est gentil on prête.

- Je ne veux pas lui prêter une madeleine, elle me la rendra pas.

- Sois gentil, sinon je dirai à Watari de te priver de dessert.

- Essaie toujours. Je lui dirai que tu racontes n'importe quoi. Et que je protège la santé de Misa. »

Détournai mon regard, le délaissant pour l'air de poupée froissée. « C'est plein de matières grasses hydrogénées, de graisses mono-saturées, de lipides qui vont aller se loger sur tes jolies petites hanches de percheron, et en plus, ça va faire des miettes sur ta jupe. »

Les yeux écarquillés, la bouche légèrement pendante puis tremblotante, elle s'effondra dans les bras de son chevalier servant, s'y accrochant encore, sale petite fille trop gâtée, insupportable de faiblesse.

« M-mais, je voulais juste, pour une fois… j'ai bien le droit de grignoter quelque chose.

- Pas mes madeleines. Rien à moi.

- Mais même pas… »

Temps de mettre un terme à ces mièvreries agaçantes d'imbécillité. Navrante mannequin stupide, qui n'avait pas sa place ici. Ni dans cet immeuble, ni sur cette planète, et encore moins entre les bras de Raito.

« Misa-san. Vous allez retourner dans votre piaule, et si la faim persiste, mangez le chien. C'est nourrissant, ça coûte rien, et ça débarrasse. »

Larmes débordées, emportant dans leur sillage des rivières charbonneuses, laissant les cils sommairement démaquillés se coller entre eux, franges de noir pailleté effrayantes. Pure décoration pour Halloween. Claquement des talons sur le sol, suivi de celui de la porte, refermée sur les aboiements d'une pelure arrachée trop vite de son coussin.

« C'était…

- Nécessaire, pour avoir la paix. »

Conversation muette, il savait que j'avais raison. Il se retourna vers son ordinateur, ne prenant même pas le peine de redescendre avec les autres. Quelle importance avait ces autres, de toute manière ? Nous pouvions très bien continuer ici. Lui, moi, un ordinateur chacun. Et des madeleines, négligemment posées au milieu.


Le silence de la nuit était particulièrement reposant. La luminosité des écrans réduite au maximum, le cliquetis des touches étouffé autant que possible, la frappe ralentie, affinée.

Pour l'instant seul, Raito était dans son lit, tourné de son côté, ne me laissant à voir qu'une épaule, l'ombre d'une oreille, et ses cheveux à peine emmêlés. Les couvertures suivaient délicatement le mouvement de sa respiration apaisée. Il s'était endormi tout juste après minuit, les doigts encore perdus sur son clavier. Je n'avais presque pas eu à le pousser pour qu'il laisse finalement sa tête tomber sur son oreiller, vaincu par le sommeil. Son ordinateur éloigné, il avait suffi de le recouvrir simplement de ses draps pour qu'il glisse vers l'inconscient.

Encore une fois, je me perdais à le regarder lui plutôt qu'à poursuivre des résidus d'êtres humains.

Retour à mon travail. J'étais presque persuadé qu'il y avait quelque chose à trouver en mêlant chimie et nombres premiers. Le tableau périodique des éléments était peut-être une partie de la solution. En ne gardant que ceux premiers, j'avais trente éléments à disposition. Probablement à ranger en sous-groupes. Encore fallait-il trouver comment les composer. Or, argent et aluminium présents, mais rien ne pouvait justifier de les rassembler. Métaux de transition, métal pauvre. Or et argent à lier plutôt avec le vanadium, le cuivre, le niobium et le tantale. Mais pour quelle raison, dans quelle optique les relier ? Il n'y avait aucun rapport avec Coronis, ni avec un des cadavres de la forêt. Devais-je chercher ailleurs ? Peut-être du côté même de l'idée de transition, d'évolution…

Mais comment pouvait-il dormir en chaussettes ? Ces horreurs devaient forcément attenter à la qualité de son repos. Obligatoirement.

L'aluminium, 13, combinable avec un autre élément ? Le gallium, 31 ?

Je laissai le tableau blanchi à sa solitude, préférant pour le moment glisser mes mains sous les couvertures, retrouvant à l'aveugle les pieds emprisonnés de coton. Les chaussettes doucement glissées, jetées l'une après l'autre au sol, tout en surveillant que la manœuvre ne le réveille pas. Rien. Pas un froncement de sourcil. Ses traits détendus, yeux clos, paupières immobiles. Lèvres à peine entrouvertes, respiration mesurée.

Mains remontées le long des mollets, puis des cuisses, échouées sur la ceinture, rapidement défaite. D'un bras glissé sous lui pour soulever Raito, je libérai le pantalon, échappé rapidement, voyage retour jusqu'aux pieds à peine bougés pour me permettre de faire ce que je voulais.

Soupir endormi, presque plaintif. M'immobilisai, aux aguets. Si je l'avais réveillé, il allait encore m'engueuler, à invoquer ses bienséances et bonnes manières énervantes et ridicules. Ces mêmes traditions débiles qui le forçaient à s'imaginer qu'il préférait la présence de Misa à la mienne sous le seul prétexte qu'elle possédait un utérus et moi non. Doigts glissés le long de la peau, redite de la caresse du tissu. L'épiderme hérissé sous le contact et l'air un peu trop frais de la chambre, adorable de sensibilité. Jambes tordues pour se blottir dans la chaleur du repli des draps, offerte dans un souffle.

Retour rapide à mon lit, à mon écran, à mon tableau. Légèrement moins intéressants qu'avant. Les combinaisons testées aussitôt effacées, niaises et sans saveur. Même les quelques bonbons aux fruits trouvés dans ma taie d'oreiller ne m'offraient plus assez de concentration. Envolée.

Coup d'œil à côté. C'était de sa faute. À dormir comme un bienheureux, une ombre de sourire idiot perdue sur son visage. Il bascula légèrement plus sur le dos, offert.

Rapproché, il n'y avait pas de doute, il rêvait. Les yeux agités sous les paupières fermées, suivant des images fantômes accessibles à lui seul. Esprit fermé pour moi. Frustration de ne pas savoir de quoi étaient peuplées ses nuits. De poursuites, de regrets, de maisons en pain d'épices ? Un soupir haché coupa mes pensées. De femmes ? Une langue passée sur les lèvres, il était en plein sommeil paradoxal, visiblement peu calme. Souffle à peine accéléré, mais changement existant. Sur qui portaient ses fantasmes, là ? Misa, Takada ? Une vedette de télé ou de cinéma ?

La pulpe des doigts contre sa joue, tout juste effleurée. Un souvenir vieillissant, toujours persistant, gravé. Envie de recommencer, pour simple test. Voir si les effets seraient les mêmes. Ou si, cette fois, sa réaction serait autre que la plaisanterie légère. La mienne autre que le pur rejet.

Sans réfléchir, répondant à un presque gémissement, je laissai nos visages se frôler, goûtant sa bouche, lèvres apposées sans approfondir, contact unique au goût indescriptible. Entrailles vrillées d'envie contenue, tue. Aucun mouvement, presque pas de réaction. Silence, souffle chaud, frustration de le savoir en proie à une pouffiasse sans nom dans son rêve. Léger jeu de morsure, taquinerie innocente, juste pour le forcer à ne plus songer à n'importe qui n'importe quand. Même sans lumière, la coloration de sa lèvre inférieure paraissait plus carmine. Infiniment plus jolie, aussi. Tentante. Pour un test, c'était à la fois concluant et déconcertant.

Me laissai glisser par terre, juste les bras croisés sur le bord du lit, la tête posée dessus. Observant son sommeil troublé. Il restait un adolescent, en proie à son inconscient, à ses hormones. Misa semblait croire qu'elle sortait avec lui, avant. Il ne l'avait jamais démenti. Je l'imaginais mal se servir d'une fille pour simplement… mais rien d'autre ne pouvait justifier son inclination à lui passer tous ses caprices. Sauf s'il était Kira, et elle le second. Mais il ne l'était pas, ou ne l'était plus. Rien ne la rendait plus importante.

Raito bougea un peu, tirant sur ses draps, souffle plus rapide. Visiblement gêné par sa chemise, aussi. Esprit assailli de fantasmes. Je le poussai d'une main, puis soulevai son bras, le laissant retomber sur le matelas. Vilain garçon incapable de maîtriser ses pulsions, utilisant son temps de repos pour exciter une imagination dépravée peuplée de garces débiles, au lieu de rester éveillé pour jouer aux échecs avec moi, ou travailler sur l'enquête, ou manger un cookie.

Une voix endormie, un regard à la fois gêné et énervé. Il ne devait pas souvent se faire sortir de ses rêves désastreusement lubriques et d'un mauvais goût évident.

« Qu'est-ce que tu fais là ?

- Moi, rien. »

Je réintégrais mon lit, vexé.


« Vous avez vu ? Dans leurs mails, les participants des enchères d'hier sont en train de tranquillement s'agonir et se menacer de mort. »

L'ensemble des policiers braqua son attention sur Akemi, posant depuis son fauteuil, un ordinateur en équilibre sur l'accoudoir. Jambes croisées, un verre dans une main, parfaite illustration pour un futur film de James Bond. Ne manquait que le chat à caresser distraitement.

« C'est-à-dire ?

- Ils ont trouvé Maramino Ranpo, et l'enterrement est prévu.

- Et ? » Je n'allais quand même pas être triste pour un être aussi inutile et ennuyeux.

« Ils ont remarqué que des morceaux manquaient. Et ils ont fait les recoupements avec ce qui a été vendu. Tout n'a pas une origine certifiée.

- Le problème de la viande sans label, je suppose.

- Coronis se met à sous-entendre qu'un collaborateur aurait sciemment assassiné le fils du PDG pour vendre son cœur, ses poumons…

- Le cartilage et la moelle épinière. On est au courant. »

Silence lourd. Je lâchai un instant mon tableau, daignant offrir mon attention aux autres. Un Raito au regard cinglant de reproches semblait contenir son envie de me frapper. De préférence fort.

« Tu n'as pas fait ça ?

- Quoi ?

- Ne fais pas le con. Tu as vendu ses organes à la vente aux enchères ?

- Moi ?! Jamais, voyons. » Une main plaquée sur le cœur en signe de franchise. J'aurais fait un très mauvais acteur. « De toute façon, j'ai vendu le rapport sur Coronis. Je n'ai pas besoin de me recycler dans la boucherie charcuterie pour rentrer dans mes frais. »

Fin de la discussion. Je n'avais pas besoin de vendre ces choses, non. Mais jeter, c'est du gaspillage. Et le gaspillage, c'est mal.


Rien n'avançait aussi vite que prévu. Raito ne me faisait pas autant confiance qu'il aurait pu. Qu'il aurait dû. Tout ça parce que je ne voulais pas lui parler d'une toute petite partie de la construction de l'énigme, qui m'échappait même encore. Les impasses accumulées, sans autre raison que cette impatience à trouver. Et peut-être une légère envie de tuer au moins trois des occupants de l'immeuble. Parfois plus.

« Les signes astrologiques des participants aux enchères que nous connaissons correspondent parfois à ceux des cadavres retrouvés dans la forêt.

- Hmm.

- Évidemment, si tu sais quelque chose que je ne sais pas, et qu'à cause de ça, je cherche quelque chose qui n'existe pas, je perds mon temps. Tu me fais perdre mon temps. »

Hésitation.

« Si je te dis un secret, tu es capable de le garder pour toi ? »

Attention captée, acquise. Enfin. Cette exclusivité, je la voulais toujours. J'étais conscient que ce que je ressentais quand il se perdait à expliquer des indices à Matsuda, à écouter les jérémiades de Blonblonde en chef ou à fomenter une trahison avec Akemi, ressemblait à s'y méprendre à de la jalousie.

« Quel genre de secret ?

- Le genre à ne pas répéter. Même si ta vie était en jeu. »

Bras croisés, un sourcil relevé avec arrogance. Belle arrogance, celle de l'homme sûr de lui et de ses décisions.

Les portes fermées, l'assurance que rien ne pouvait nous épier. M'asseyais juste à côté de lui, flancs collés. Chuchotis filé dans le vide.

« Beyond, c'est le 13. » Assentiment. « Le 47, c'est sûrement Kira. Mais je ne sais pas encore exactement pourquoi. » Pause. « Et le 79, 1979, c'est moi. » Instant de silence. Peut-être incrédule.

Porte poussée, ouverte sur un visage annonciateur de messes basses et fourberies gentillettes. « Tiens, Titi et Grosminet mènent l'enquête ? »

Raito s'éloigna, toujours mutique. Frustrant.

Une mandarine piochée dans une corbeille et lancée en direction du couloir.

« Va chercher, Hector. »


Au 13 mars pour la suite : D