Titre : Thirst

Disclaimer : Les personnages et l'univers ne nous appartiennent pas malgré un chantage à base d'expédition par la poste de pages de Death Note et de trognons de pommes cloués selon un rituel vaudou. Nous ne touchons bien entendu aucune compensation financière pour la publication de ce texte, là encore le chantage n'ayant pas suffi ^^ (On nous a mentiiii x) )

Rating : M pour certains chapitres

L Lundi

Hum j'adore Doctor House (même si ça fait un moment que j'ai pas regardé un épisode) mais j'avoue que là, je vois pas tellement la ressemblance, à part l'aspect médical évidemment xd Ah peut-être parce que c'est un cas « inhabituel » ? M'enfin vu l'état inexistant de mes connaissances médicales lol Contente que tu apprécies la jalousie, de l'un ou de l'autre parce que les deux vont bouffer pendant un moment, ce qui n'est pas nouveau pour L mais pour Raito clairement xd Personnellement j'ai aussi adoré la possessivité de L avec les rêves de Raito ;)

47 = Divin Gandalf, là, tu m'as tuée xd Et désolée de te le dire (prépare ton petit cœur) mais Matsuda n'est pas né un 4 juillet, adiiiieu théories sur ton Kira du mal ! Oui, la scène de fin est forte ! Je me rappelle avoir demandé à Haaru « t'es sûre de ton coup ? » elle a dit oui xd

Merci beaucoup pour les compliments et encouragements, et ça fait partie des choses que tu as le droit de répéter autant de fois que tu veux x))

(la poursuite des criminels en trottinettes, ça avance comment ? )

Alone tyranours

Effectivement, a priori Death Note n'aide pas tellement pour le droit pénal (quoique xD) Je crois que tu vas te sentir un poil exploitée mentalement par ce chapitre, enfin pas trop ça devrait aller je pense x)

Dans le manga d'origine il y a le côté sérieux dominant et un aspect un peu plus drôle essentiellement amené par L, Matsuda ou Ryuuku je dirais (je boude la seconde partie du manga) mais comme la fic est plus longue que le manga... on mixe sans doute un peu plus les deux que l'original je pense. Mais mais mais ça dépend des moments (niark)

Oui c'est exactement ça, la scène de fin montre une grande évolution et une preuve de confiance (même si avec L la confiance est toujours à relativiser). Question jalousie, tu ne devrais pas être déçue par la suite parce qu'on va y aller généreusement x)

Effectivement nous faisons partie des très très très soft concernant le yaoi mais je comprends que ça puisse te gêner. Le problème étant que te prévenir en début de chapitre n'a pas vraiment de sens puisqu'à partir de maintenant il va toujours y en avoir dans les chapitres (plus ou moins, mais pour l'instant rien de très effrayant, c'est vraiment soft, tes yeux devraient survivre. Si tu as peur, demande à ton pnours une pré-reconnaissance ? Mais normalement ça devrait aller xd ) Donc oui, il y en a dans celui-là aussi.

Bientôt la grande gagnante du kebab sera révélée x) Mais quand ? Mystère ! Merci beaucoup pour ton commentaire, et j'adore la signature xd

PS après ta deuxième review : C'était la toute première fois que tu en lisais, je comprends que ça puisse surprendre du coup ! Vraiment Haaru et moi on est dans le camp du yaoi « gentil » alors j'espère que ça ne te dégoûtera pas !

Viveleschao59

XD désolée pour le faux espoir...ou pas, les titres sont une vraie plaie à trouver (pour Haaru et moi, d'autres auteurs adorent peut-être xd) Donc parfois on fait mumuse avec les lecteurs et quand l'inspiration ne vient pas...c'est le grand désert, j'avoue cependant que ce titre était aussi là pour embêter héhé.

XD Raito va peut être finir en cellule psychologique avant la fin de la fic, qui sait. En tout cas j'adore ton expression parce que c'est exactement ça, son subconscient lui renvoie tout en pleine face. Oui, le baiser et la fin du chapitre sont d'énormes pas en avant pour L (et pour la fic d'ailleurs) ! La confiance est toujours à mettre entre guillemets avec L mais clairement c'est une preuve de confiance, et dans le genre c'est une avancée immense. Si L connaissait les rêves de Raito et le lui disait, Raito se montrait tellement infect qu'il se retrouverait en exil à la cave ou ficelé tel un rôti sur le toit un jour de pluie verglaçante. Histoire de calmer sa vengeance xd

Pour l'enquête un peu plus lente, c'est normal. Je veux dire, il faut varier les plaisirs xd Trop d'intensité à chaque fois question enquête pourrait être lassant non ? Et ne t'inquiète pas, les réponses concernant l'actuel Kira arrivent à leur rythme ^^

Merci beaucoup pour ton commentaire !

Korusan

Merci pour tous ces compliments ! Je ne sais que dire *-*

L est peut-être un peu expansif c'est vrai, mais ça nous amuse xd En tout cas ton rythme de lecture a été impressionnant ! Nous sommes ravies que l'histoire et les personnages te plaisent ! XD je crois que le manga a traumatisé tout le monde, à cause de cette scène j'ai toujours eu beaucoup de mal à considérer l'autre partie de Death Note d'ailleurs...Effectivement, on ne peut pas dire que les passages yaoi soient « forcés pour les lectrices » vu le rythme où ça va xd Mais ce sont le temps et la lenteur qui te donnent, je pense, cette impression de « naturel » et de toute façon avec ces deux là, il ne faut pas être pressée xd

Merci beaucoup pour ton adorable review !

Merci pour vos commentaires, comme toujours et heureusement qu'ils sont là !


Chapitre 32

Liberté conditionnelle


Une musique battante, lourde de basses et crispante de stridences électriques s'éviscérait de la carcasse d'un i-pod. Tristement échoué sur la table de verre, affublé de sa coque douteuse du jour. Les oreilles violettes de lapin en caoutchouc, fière couronne en toc pour téléphone, et le petit pompon en vraies fibres synthétiques semblaient trembler. Légèrement, secoués par les vrombissements et les flots de soupe sonore évacués dans la souffrance des haut-parleurs.

Un corps se baignait aux accords électroniques, gestes en saccades. Les bras et les mains tordus sur le rythme. Les hanches tentant de s'approprier les notes qui se cognaient, bousculées en accords cassés. Le visage de Misa s'enveloppait d'un nuage blond à chaque sautillement de genoux. Ses ongles en disharmonie parfaite, stries et hachures colorées sur le flux d'assonances. Jambes agitées dans le désordre désarticulé d'un pantin.

Misa dansait sur les vrilles vomies, syncopées, des paroles miaulées par un quelconque chanteur à la mode imprimées en play-back sur sa bouche. Couettes en cadence épileptique, lancées jusqu'au torticolis. Elle ne s'avisa de notre présence que lorsque L et Matsuda se raclèrent la gorge de concert pour un instant de cohésion aussi accidentel qu'inouï. Aussitôt regretté à en juger par le scepticisme des regards de part et d'autre ; ironie, première.

Elle s'immobilisa, paradoxe de la statue dans la furie. Un sourire ouvert sur les derniers accords, sa main tendue sur les premiers du morceau suivant. Notes plus lentes, soyeuses, balancées dans les hanches. Le policier, juste à côté, prit l'invitation et la main d'un même mouvement. Avant toutes protestations je reculai d'un pas dans l'encadrement, fermai la porte.

L pianotait quelque chose sur un clavier, j'allais glisser quelques mots à Mogi, histoire de me faire pardonner cet intolérable affront. Akemi, un bras derrière le dossier d'un canapé leva un sourcil. Fragment retour d'une désagréable conversation. Raillerie et question contenues dans les yeux. Tu ne sors pas, Raito-kun ?

Mogi rentra à temps pour l'heure du dîner. La boîte ridicule dans la largeur de ses doigts. Un carton de pâtisserie en approche, L tendit aussitôt la main vers la boîte. Geste automatique, réflexe. Mogi la posa devant moi, un air de presque excuse pour le détective. Celui-ci se tourna vers moi, l'attente transparente, impérieuse. Surprise, intégrale, consternée quand à la place, j'offrais la boîte blanche et or à Misa. Elle l'ouvrit, incertaine, et son visage s'alluma : les pans du carton aplati pour le trésor d'une dizaine de madeleines aux amandes.

« C'est quoi ça ? »

Le murmure d'horreur happé dans l'exclamation de joie féminine. « Oh t'y as pensé ! »

Misa se leva, emportant son trophée pour s'asseoir en amazone, en travers de mes genoux. Les yeux et la voix fondus au miel bleu et rose. « T'es trop un amour, mon amour ». Son bras glissé le long de mon épaule, sa bouche à coin de la mienne. Toujours gênée par le public, elle s'arrêta vite, ombre de mangue sucrée en souvenir. Douceâtre, écœurante. Misa se détacha, de biais, son bras toujours sur mon omoplate. Son dos droit, tendu vers le plafond et le menton fier. Une expression qui s'irradiait de triomphe choqua l'incompréhension d'une autre.

Un silence de confrontation, l'expression de L se ferma. Le mécontentement apparent pour ceux qui savaient lire, audible dans la voix presque sifflée. « Tout aliment comportant plus de 60% de sucre est à moi. Non discutable. »

Le ton cassant agrandit la faille entre les lèvres roses, fissure propagée sur les joues. « Faux, il me les a offertes. Et pas à toi. Ce qui est à moi est à moi. »

Intervention obligatoire avant le lancer de couteau réglementaire sur cible mouvante. « Tu as largement de quoi ne pas te sentir lésé, il me semble.

- Pardon ? Il te semble ? »

Je désignais d'un regard circulaire la muraille de sucreries qui surchargeait la table, rempart en arc dont L était le centre. « Oui. Plutôt objectivement. Cinq boîtes de loukoums, deux cartons de cheese cakes, trois panières de cookies, deux plats de cupcakes, trois banophee, un crumble, un pauvre gâteau de carottes surnageant dans une bassine de sirop d'érable, un litre de crème anglaise et… j'arrêterai là l'énumération. Heureusement que certains te financent. »

Une cerise enrobée de chocolat posée, et dérobée par sourire froid, provocant. « Il te semble. Tu n'as rigoureusement aucune idée de ce qui peut être lésant ou non pour moi. Tu ne fais que deviner au hasard, prochaine étape la boule de cristal et la perruque bouclée.

- Et le forfait tarifaire aussi, tant que tu es dans ta lancée ? » Ironie saisie, retournée.

« J'allais y venir justement. » Et alors ? Une paix achetée avait plus de valeur qu'un commun accord. Consentement mutuel équivalent de compromis, pas de compromis pour qui veut la victoire. « La vérité s'exprime très occasionnellement par la bouche des enfants. » Mes dents, serrées d'un cran. « Mais je me demande qui est le plus trompé dans la roulotte, la vieille qui se fait dépouiller ou le gamin qui lui extorque son fric ? Il faut se méfier, dans les immeubles c'est l'inverse, ces derniers temps. » Glissement de sujet qui passa heureusement inaperçu, Misa en pleine conversation piaillante avec Matsuda. Pas sûr qu'elle apprécie son qualificatif plus que je n'appréciais le mien.

« Tu ferais donc tout aussi bien de taire tes « impressions » et de me donner ces madeleines, qui me reviennent de toute façon, au moins tu seras un peu productif.

- Elles ne sont pas pour toi. Et ça n'a rien d'une impression, c'est un fait. »

Le mannequin emporta finalement son butin à sa chambre, roucoulant quelques mots au passage. Un regard mécontent foudroya la boîte autant qu'il le put jusqu'à la porte, fermeture définitive. La mauvaise humeur du non possesseur des madeleines, factuellement parlant, presque aussi tenace d'une couronne de caries noires. Honnêtement je ne soupçonnais pas un tel mur pour une action si anecdotique. D'autant qu'il était à des années-lumières de la pénurie de saccharose. Raison pour laquelle, aussi, j'avais donné ces madeleines à Misa. La famine était loin de frapper à sa porte, la gourmandise y tambourinait peut-être mais il avait des gardes-manger entiers, des frigo et des placards pour compenser. Et on me traitait de gamin.

« Pas de justice.

- Même marmonné, un slogan anti-L est suspect. » Je relevai la tête de mon écran, agacé.

« Pourquoi ce ne serait pas un slogan anti-Kira ? Ou anti-toast tombé côté confiture, anti-abus de sucre sans avoir besoin de dentiste ? »

Ses yeux à peine plissés, il retourna à son travail. S'il travaillait et n'élaborait pas un plan machiavélique pour kidnapper une certaine dizaine de madeleines aux amandes, juste par principe.

Je devais simplement reconnaître que je n'étais pas réellement agacé, qu'il ne pouvait pas réellement m'agacer aujourd'hui.

Voix traînante. « J'ai le droit. »

Il ne pouvait pas avoir suivi si parfaitement le cheminement de mes pensées ? « De ?

- T'agacer. »

Aujourd'hui ou en règle générale. L'envie de répondre, même si ce n'était pas une question. « En quelque sorte. »


Je sortis de la salle de bains, L était assis non loin de la porte, genoux relevés sous le menton. Une sorte d'habitude implicite. Parfois suivie, parfois délaissée. Malgré le souvenir des menottes, c'était une habitude que j'aimais, comme une attente, pas une surveillance. Les deux peut-être mêlés d'ailleurs, mais des deux mon choix était fait.

Les yeux du détective étaient lointains, la réflexion translucide sur les pupilles. Un ailleurs sans émergence.

Je m'assis juste à côté, attendre que la réflexion se résolve. La vapeur filtrait sous la porte, fines lianes et arabesques délitées. L'eau à la pointe des cheveux lentement refroidie. Un sourire s'effleura, la douce satisfaction de savoir.

« Bonne humeur tout à coup. »

Je ne répondis pas. L'électricité fluide de la compréhension, silence et résonance. L'air froid sembla tiédir. Il savait pourquoi. Premier moment sans perturbations extérieures ou oreilles baladeuses, après tout.

Je me levai. « En remerciements, tu as la chambre pour la soirée. »

Il devait passer beaucoup de temps seul avant l'enquête. Toute une existence, peut-être. En passant le coin, la réponse blanche. « Drôles de remerciements. »

Aucune inflexion dans le ton, mon interprétation en suspend, mes pas aussi. « T'offrir un gâteau n'a aucun sens avec la masse dormante de sucreries dans le bâtiment, et ma biographie n'a pas le moindre intérêt. » Un crissement dans ma poche. « Mais j'ai quand même cette sucette au citron.

- Une ? Seule ? »

La moue exagérément dépitée me fit ajouter, tonalités amusées « Je t'accorde la permission suprême de te servir dans tes propres stocks. »

Maintenant, trouver avec qui passer la soirée, du moins où. La réponse s'imposa, Misa allait partir dans deux jours, autant joindre l'utile au désagréable ou l'utile à lui-même.

Deux coups toqués à la porte, ouverte sur un large sourire.


À la clôture d'une soirée mémorable par mon envie de l'oublier, Misa insista vers minuit pour que je retourne à l'étage de L, à ma grande surprise et mon plus secret contentement. Le tout annoncé d'une voix minaudante et de grands yeux. « Je pars après demain, j'ai plein de trucs à faire. Faut que je me lève super tôt demain, je veux pas te réveiller mon chériri-chouchou d'amour que j'aime. » Sa paume glissa ma joue. « Tu m'en veux pas, hein ? Je pourrais pas l'supporter, tu sais.

- Bien sûr que non, Misa. C'est gentil de ne pas vouloir me réveiller. »

Elle rougit légèrement, feinta l'arrogance. « Évidemment. Chuis adorable. »

Le goût dans ma bouche irrémédiablement infernal, comme d'habitude. Première chose à faire boire quelque chose de brûlant ou se laver les dents, dernière option, vu l'heure. Migraine en perspective pour cause de babillages incessants sur des sujets douteux, tant pis. L'ascenseur me déposa discrètement à l'étage de L.

Ma main s'immobilisa, sur le point d'actionner la poignée. Je n'avais pas tellement envie, pas du tout envie de subir des remarques sur Misa, sur tout, n'importe quoi, et tralala. Pire que tout, sur certains réveils. Il ne l'avait pas fait mais… Ma main retomba. À la place j'entrais dans la première chambre vide. L'ampoule éclaira tristement le matelas nu, le placard me fit cependant la grâce d'une couverture et d'un coussin. Je remerciais les réflexes majordome de Watari, par moments. Muni de mon équipement « bonne nuit » je me rendis trois portes plus loin, un des salons de l'étage de L comportait un canapé particulièrement confortable.

Au réveil, j'étais plus que soulagé de ne pas être retourné dans la chambre. Je me redressais, la poitrine saturée de battements et de tensions. Dégradation lente. Une image résiduelle, nette parmi la pluralité à disparaître ou gravée en traits vifs. Une image triée ; la plus soutenable, toujours dansante sur la rétine. Cerise brillante, écarlate et chocolat. Fruit et amertume cacao au bout de la langue. Les autres bousculées derrière, volonté de prendre le contrôle, rompre les barrières. Imaginaires. Gênantes. Un peu moins dans la solitude, sur mes joues, qui se cuisait au malaise.

L'idée elle-même était simplement risible.

Ma main à tâtons s'enroula autour de mon téléphone. 2 heures du matin. Je retombais avec délice dans le sommeil, chaleur de la couette, bonheur de pouvoir fermer les yeux. Encore un peu.


Les quatre panières de croissants, parfum chaud métissé à l'odeur du café. Les visages s'éveillaient en douceur, baignés aux fumerolles. Mon père soufflait de temps à autre sur le thé de sa tasse, élevé en vapeurs fragiles et dessins blancs pour les verres de ses lunettes.

Matsuda débarqua, les doigts toujours en train de boutonner sa chemise, à demi visible sous le pull que l'on avait pas pris la peine de rabattre complètement. « Il se passe un truc ! » Le téléphone du policier extirpé d'une poche, entre deux boutons. « J'regardais les infos sur mon portable pour me réveiller, comme d'hab. »

Quelques touches, des lettres épaisses barrèrent l'écran. « Blacklist, morceaux choisis ou nouveau scandale au noir ? » Le nom mentionné à la seconde ligne nous fit relever la tête, les regards en convergence. Les yeux de L fouillés par les miens. « Tu n'as pas - » Sôichirô se leva lestement, ma parole, inutilité à son apogée, coupée. Toutes les chances pour qu'il se rende au salon de l'étage.

La porte, pivot silencieux, la stature carrée des épaules en contraste avec l'écran. Immensité encre, l'océan noir rectangle. Le costume de mon père tourné en dérision, superposition en découpe, les contours gris avalés par la surface d'encre liquide. Un flash blanc, brutal, et l'unicité mate s'éclata. Des images qui se défilaient, des sons qui se heurtaient. La recherche des chaînes, stoppée et des mots, plaqués sur les pixels. Une jeune journaliste, un micro bleu serré dans les mains, était en charge du sujet. Sa voix fluette presque aussi crispante que le contenu de son reportage. Son stress répercuté dans les aigus et la diction trop rapide.

« Bonjour, oui tout à fait Chizue, je suis actuellement devant le siège de JW. Vous pouvez voir derrière moi l'agitation tout autour du bâtiment, provoquée par la liste. Cette fameuse liste, donc, qui incriminait déjà dix personnalités du pays. De la star de la chanson Yamada Yui au politicien Shigeki Haruomi en passant par des directeurs commerciaux de sociétés bien connues comme Akiren. » Elle ôta une mèche teintée rousse que le vent avait glissé dans sa bouche. « Mais l'affaire a progressé d'un cran. La chaîne JW vient de révéler qu'il s'agit d'une liste bien plus grande et qu'elle a été choisie par un détective de grande renommée pour la diffuser. » Pause dramatique, serrée dans la mâchoire, forcée dans la voix. « JW va donc diffuser la liste, morceau par morceau. »

La présentatrice plateau prit la main. « Avez-vous des précisions Kaeko-chan ? Combien de noms sont donnés à chaque fois ? À quelle fréquence ?

- Oui, en effet, il s'agit de tranches de dix noms à chaque fois. Je n'ai pas plus d'informations concernant la liste elle-même. Cependant d'après nos sources la Blacklist, comme certains se plaisent déjà à l'appeler, serait extrêmement longue. Ces nombreuses révélations à venir pourraient remettre en cause notre échiquier politique et culturel actuel. La scène internationale risque également d'être éclaboussée puisque l'informateur ne serait autre que le détective Erald Coyle.

- Sait-on qui est le journaliste ou le membre du journal choisi par ce détective en tant que porte-parole ?

- Non, l'information est tenue confidentielle pour la sécurité personnelle du contact de Coyle.

- Merci, Kaeko. » Retour plateau. La présentatrice affichait la mine grave des mauvais jours, presque plus reposante que son sourire forcé, figé à séances intensives de blanchiments dentaires. Presque. « C'est le point Kira du journal. »Un magnéto rapide sonné d'accords dramatiques.

« Un nouveau groupe de lutte anti-Kira a été crée il y a deux mois, au niveau international. Son efficacité serait renforcée par rapport aux essais précédents. Il s'agit cette fois d'une coopération entre plusieurs puissances mondiales ; afin non seulement d'arrêter le célèbre tueur de masse mais aussi d'enrayer la propagation de ses idéaux. Malheureusement l'initiative a conduit à la création d'un groupe homologue pro-Kira, ils se font connaître depuis deux jours sous le nom NPW ou par un K cerclé, similaire au symbole de l'anarchie. Ils ne semblent pas être organisés cependant le nom de ce qui semble être un mouvement se propage rapidement. Nous sommes avec notre expert en stratégies géopolitiques Kawada Morie. »

Un homme d'une cinquantaine d'années, le cheveu à peine grisonnant salua d'une voix profonde.

« Et nous accueillons également le professeur Iona, philosophe reconnu de la société et des médias. »

Mouvement de tête poli. « Que pouvez-vous nous dire, professeur, à propos du nom revendiqué par les partisans de Kira : No Peace for the Wicked. »

La voix légèrement chevrotante, affermie au fil de mots, il croisa les mains sur la table. « C'est l'une des variantes de traduction de deux versets du Livre d'Isaïe. Ce qui me semble un plus sérieux que les pieds de nez précédents Devil-may-care ou The Living deads, mais l'on pourrait voir dans « wicked » une certaine forme enfantine de - » Écran noir. Mon père posa la télécommande.

« Pourquoi vend-t-il cette liste morceau par morceau. »

Pas vraiment une question, plutôt l'expression d'un malaise. La réponse, toutefois, arriva sans tarder. Parce que ce n'était que la vérité. Parce que je détestais cette idée autant que lui sans pouvoir en nier son intérêt. « Le profit. » Une voix doublée sur la mienne. « Plus la liste est fragmentée plus elle rapporte. Plus elle est relayée médiatiquement plus il peut faire grimper les prix. » Seule discordance sur la personne, le reste mot pour mot jumelé. Je me tournai à demi vers la porte, L sans surprise, adossé à l'encadrement. Une tête à l'aérodynamisme douteusement matinal apparut par-dessus son épaule.

« Dites… vous vous entraînez quand on est pas là tout les deux ? »


Watari avait sollicité une conversation privée avec son protégé, la programmation minute par minute et le petit fascicule explicatif du sujet abordé avec les mots difficiles annotés en bas de page n'avaient pas été remis aux occupants de la salle. Conversation à propos de la partition de la liste. Quoi d'autre. Un regard métallique me gratifia d'une salutation alors que je m'éclipsais de la pièce réquisitionnée.

Akemi arriva quelques minutes plus tard, attiré par le contenu du journal télévisé, magnétisé par sa curiosité. La question effleura son visage. « Watari et Ryuzaki parlent en privé.

- Oh, je vois. » Il s'installa, souplesse fondue au cuir du fauteuil. « Sujet intéressant ?

- Il faut croire. C'est aussi la raison de ta présence, je pense. »

Il glissa plus confortablement ses jambes sur l'assise, un soupir satisfait à peine audible dans le bruissement feutré. Tissu frôlé sur la matière. « Très probable. »

La remarque tira un demi sourire. Plus que probable, certain. « Changement de sujet, notre petite collaboration intempestive n'a plus lieu d'être. »

Une lueur malice, quelques lettres pianotées avec désinvolture sur un portable blanc. « Il te l'a dit, donc. » Mauvais tilt, mauvais sous-entendu. « Enfin, il était obligé, tôt ou tard. L'information ne pouvait pas rester privée plus longtemps, te concernant du moins. »

Moment de le cuisiner, pour en avoir la certitude. Les mots teintés amer. « Bien sûr, les autres ne sont pas au courant et je doute qu'ils fassent un jour le rapprochement, ça n'a donc pas d'importance.

- Tu étais trop près de trouver la réponse, de toute manière. Il ne faisait que retarder l'inévitable et l'inévitable serait arrivé plus tôt que prévu avec nos deux cerveaux en course contre la montre. »

La conversation ne laissa qu'une sensation de pincement. Trop d'ambiguïtés pour être sûr. Que L ait pu lui donner cette information avant moi… était de l'ordre du possible. Ils se connaissaient depuis plus longtemps que je ne connaissais Ryuzaki, après tout. À quel point se faisaient-ils confiance ? Pour peu que L puisse faire confiance à quelqu'un d'autre que Watari, le minimum syndical. Et c'était déjà beaucoup. Le détective l'avait amené ici, confiance minimum requise. Oui, possible. Mes yeux baissés sur le sol, progression des pas sans la voir vraiment. Je détestais cette idée. Détestais cette idée. L'impression s'enracinait dans les doutes et les zones d'ombres, mauvaise herbe serpentine aux allures empoisonnées.

Lui dire cette date à lui. Penser que, peut-être, Akemi s'était amusé comme un petit fou à me regarder patauger dans les hypothèses, m'encourageant, faisant semblant de m'aider… La moquerie terrée à l'intérieur, savourée. Feinte de l'intérêt alors qu'il savait, et qu'il en jouait. Qu'ils en jouaient. Après tout, possible comme le reste. Bouffées d'acide piquées de colère plein la langue, la gorge.

Une réunion de l'équipe autour d'un goûter gargantuesque était prévue. Quand la Police rencontrait la maternelle. Heureusement les anniversaires et les cotillons étaient absents de l'équation couche-culottes. Je délaissais ma place habituelle à Akemi, prétextant avoir envie de parler avec mon père. Pour le test, pour la pulsion noire.

Je les regardais échanger quelques mots, phrases. Au début assez satisfait, le contentement effrité en quelques minutes. Les syllabes éparses, multipliées, prises dans le flot continu d'une conversation que je ne pouvais pas entendre. Cerveau fourmillant d'idées, de pensées irritantes, cercle effréné en roue libre. Toute notion d'hypothèse broyée dans la cadence. Les picotements cuisants dans l'abdomen noyés d'un goût métallique. Qu'est-ce que le mafieux savait de plus ? De personnel ? D'important ? Jusqu'où allait la confiance de L envers lui, jusqu'où par rapport à celle qu'il m'accordait ?

Plus loin. Il ne soupçonnait pas Akemi d'être un tueur en série alors qu'il ne cesserait jamais de me voir comme un meurtrier de masse, tant que Kira ne serait pas découvert. Aidant. Sa confiance – tolérance ? – fantomatique, tronquée.

Prétextée ?

Amertume crispée dans le ventre, vrilles vampires. Voire la résolution du chiffre par son année de naissance, fausse. Jetée en pâture pour que je le laisse se goinfrer en paix. Piqûres et vrilles dégénérées en morsures, brûlantes.


« Pourquoi t'es de mauvaise humeur ? » Question assortie de grands yeux écarquillés. Les cils noirs à paillettes battirent.

« Rien. » Une main frottée sur la nuque pour feindre la gêne et l'évitement de son regard.

Matsuda lança une tape contre mon dos. « T'es plus doué pour mentir d'habitude. »

Je levai les yeux au ciel, sourire intérieur. Je fis mine de capituler au bout de deux minutes devant l'insistance des deux autres. Réponse attendue, facile. Son départ le lendemain, bon alibi. Elle en ronronna presque et se tut. M'observant tandis que j'essayais de ne pas la voir. Concentration focalisée ailleurs. Mogi, Akemi et L discutaient dans un coin. Plus exactement, Akemi discutait, Mogi hochait la tête, souriait légèrement parfois, donnait la grâce d'un mot de temps à autre ; L esquissait une ombre de sourire ou deux, un ordinateur en équilibre incertain sur les genoux. La pièce était trop large, nos places trop éloignées pour saisir le sens des bourdonnements de voix. Je n'irais certainement pas m'inviter.

Quand je la regardais encore Misa souriait. L'émotion accrochée entre les paillettes, sur le point de rouler. Quelques rares éclats de vérité dans les yeux au bleu falsifié. Une main sur mon bras. « J'ai ce qu'il te faut. Tu vas voir. »

Elle revint, sautillante. « C'est bon. Ça va te plaire.

- Qu'est-ce que c'est ? »

Clin d'œil à la paupière argent. Son ongle émeraude tapota ses lèvres. « Se-cret ».

Misa était allongée à demi contre moi, les jambes balancées sur un accoudoir. Un magazine féminin aux pages glacées entre les ongles. Babillages inconstants pour sujets inconsistants. La frappe discrète de ses ongles jetait des éclats verts sur le papier. Un vrombissement. Deux. Trois.

« Chéri, je crois que c'est ton portable. » Impossible. La coque de mon portable ne représenterait jamais la silhouette d'un chat orange en relief sur un fond noir. Un sourire sur la bouche cerise. Ma grimace retenue. Directement à la poubelle dès son départ, première action que la liberté appelait. Elle aurait néanmoins pu faire largement pire, comme une immonde -

« Mais mais mais, j'en ait fait faire une autre rien que pour toi. C'est l'une de mes photos en fait. Je te la donnerai au moment de partir, comme ça je serai toujours avec toi, partout, tout le temps. Tout contre toi. Une Moi miniature ! Tu me porteras dans ta poche presque contre ta peau c'est rommaaantique. »

… Action numéro un passée numéro deux.


« Tu ne vas même pas me sermonner avec tes remarques les plus en vogue dans le bon ton du moment ?

- Pour ? » Je fermai la porte de la salle de bains derrière moi, me dirigeais vers mon lit.

« La liste. »

Pas un seul mot sur le sujet, alors que je détestais le procédé, qu'il le savait. Mouais.

« Quel intérêt ? C'est déjà fait. » Je soulevai la couette, me glissais dessous.

« Pas ce qui t'arrête d'habitude. Se coucher à cette heure est un crime contre l'humanité.

- Je suis fatigué. Et Misa part demain matin. »

Reniflement de dédain. « Ça, c'est une raison pour faire la fête à en crever. Pas dormir.

- Ce n'est pas parce que le verbe dormir semble t'inspirer un dégoût monstrueux que ça va me décourager.

- Perte de temps intolérable.

- Qui dort de plus en plus, de nous deux ? » M'allongeai sans attendre la réponse, question rhétorique de toute manière.

Le plafonnier éteint, la chambre était éclairée de lumière bleue, en provenance d'un ordinateur toujours allumé. Danse des touches dans le silence.

Le souvenir du dîner en arborescence dans la tête. La voix d'Akemi, les sous-entendus d'une information qu'il savait, en répercussion, décortication. Un hasard, peut-être, un jeu, peut-être. Focus pour une restitution parfaite des discussions. Saisir les mots glissés dans les mailles de la conversation, lire la facette ambiguë. Plus j'essayais, plus les fourmis se multipliaient. Galopantes, piquantes au creux du ventre. Un temps tenues par la partie raisonnable, qui répétait en boucle que j'avais voulu, demandé sa présence. Et elle était indéniablement utile. La résonance finit par se taire, absorbée par l'agacement de ne pas parvenir à dormir, le mauvais ressassement forma une autre boucle. Et les fourmis, une à une, s'allumèrent. Le malaise en crépitances. Fourmis douloureuses, électriques.

Une silhouette chaude m'enveloppa, doucement apposée. Invitation au sommeil par sa simple présence.

« Non. Tu ne dors pas avec moi. »

Il n'avait pas l'air de vouloir bouger, commenter. Mon corps se raidit, les muscles crispés. Gangue de tension, minérale.

Un soupir sur ma nuque. « T'es chiant. »

Blessant. Un peu. De sa part.

Un marmonnement chuchota. « Tu t'es douché au ciment ? À l'amidon ?

- J'ai dit non. »

L ne répondit pas, un autre soupir léger pour toute remarque. Il ne partit pas, quelques mouvements tout au plus, pour tenter un peu de confort. Froissement de papiers de bonbons.


Mon cerveau empêtré dans les brumes du sommeil oublia sa mauvaise humeur. Réveil comme une mise en perspective. En quelque sorte. La chaleur flottante, infiltrée dans les terminaisons nerveuses. Marre d'être ridicule, de décortiquer ce qui n'avait pas lieu d'être analysé.

L en dormant s'était décalé en arrière, me permettant, maintenant, de me tourner vers lui. Son visage posé sur l'oreiller, tout proche du mien. Juste en train de s'éveiller. Profils en miroir. Mon œil abîmé dans son iris, la proximité d'un souffle, d'un mouvement. La gêne fendillait le bien-être à mesure, les lambeaux de la nuit tombaient. Dessinant l'acuité et les détails de son visage. Malaise dans la forme des lèvres, le pincement provoqué. Un scintillement attira mon attention, échappatoire perdue dans la noirceur de ses cheveux. Une brillance translucide. Mon bras vers elle, lentement. Doigts hasardés dans la texture, à la capture du papier. Le minuscule fragment m'échappait, dégringolé sur la longueur ou caché entre les mèches. Douces, souples. Tièdes sous mes doigts. Involontairement, le dos de ma main effleuré parfois sur les contours de sa joue, son cou. Presque caresses retirées aussitôt.

Le mafieux n'était pas là ce matin. Le constat, malgré ce que j'avais pu penser, me mit de bonne humeur. Injuste, c'était une personne agréable en temps normal mais son simple nom soulevait l'agacement sous la peau. Horrible incontrôle.

Un sourire en dedans. Misa partait. Dans quelques minutes. L alignait consciencieusement des carrés de sucre en tour. Elle débarqua justement, elle et une bonne quinzaine de valises. Sans oublier son spitz de canapé enguirlandé d'une bannière de nœuds dorés.

« Raitoooooooo » Sacs lâchés au sol, elle se précipita de toute la vitesse de ses talons pour s'asseoir sur la chaise la plus proche, ventousée à mon bras.

La tour de sucres vacilla, tomba. Éclatée en particules brillantes sur la table et le sol. Chute stoppée en brisures inégales. L'agressivité dans un timbre d'ordinaire traînant. « Besoin d'un doudou ma pauvre Amane ? »

Doudou ? Sous le collier et le nœud qui ornaient son haut, une couleur noisette. Familière.

La main de L, cobra, tira l'étoffe du col. Un peu brutalement. L'écharpe glissa du cou avant que Misa n'ait pu la rattraper.

« Hey, rends-moi ça ! Et lâche-la tu vas la contaminer avec tes sales pattes ! »

Une colère imprévue, lourde dans ma poitrine. « Misa. Pourquoi tu l'as prise dans ma chambre ?

- Mais… l'autre tordu de taré débile veut pas te laisser sortir et moi j'ai besoin de ça. Y a ton odeur dessus, tu vas me manquer. Trop. Tu vois. En plus elle est super douce, et elle est assortie à tes cheveux, presque à tes yeux, c'est trop chou. »

Intervention peu aidante, sifflante. « Console-toi avec le chien. Ou une paire de chaussettes sales.

- Va la reposer s'il te plaît.

- Heiiiin mais pourquoi ?

- Parce que je te le demande. » Timbre trop métallique, elle se tordit les mains. La révolte au coin des yeux et des poumons. Adoucissement forcé. « Misa, vas-y. Je t'accompagne, on choisira autre chose, d'accord ? »

Explications longues, jalouses. Le refus de lui prêter l'écharpe comme une avalanche de questions intrusives, agressives. Mes réponses évasives et réticentes. Un cadeau. De qui, comment, pourquoi, quand. Jusqu'à l'explication parfaite, qu'elle finit par accepter de haute lutte.

Matsuda tapota à la porte. « Qu'est-ce que vous fabriquez là-dedans ? On commence à douteeeer. » Pour mettre fin à tout sous-entendus vaseux j'ouvris grand le battant. Coupant le policier en pleine envolée lyrique.

« Bien, maintenant que Miss Mannequin s'est trouvé un autre désolant palliatif à base de fibres synthétiques traitées en Chine à doses massives de mercure, elle ferait bien d'accélérer le mouvement ou l'avion partira sans elle.

- Humpf. 'Tsu, tu viens avec moi hein ? Mon manager préférééé.

- Hors de question. Je n'ai aucune confiance en votre capacité de surveillance Matsuda. Et je ne vais pas y renvoyer Mogi, je ne suis pas un monstre.

- Peuh, tu parles. » Réflexion ignorée.

« Peut-être que Monsieur Yagami sera ravi de pouvoir faire plus ample connaissance la petite amie de son fils. »

Gloussement fanatique. « Roooh mais oui ! Ce serait une super bonne idée, pour une fois qu'il en a c'ui-là. Vous en pensez quoi Soï-chichi ? Du coup, je peux amener Matsuda aussi ? »

Kira était peut-être passé à l'acte à cause de son entourage désespérément saturé d'imbéciles.


Thirst


Les cerises en hiver, la quintessence du luxe, l'incarnation de tout l'amour du monde dans un petit bonbon cramoisi. Roulant contre mes doigts, jeu des phalanges sur la peau tendue, carmine. Élégance du rougeoyant, disparu entre mes lèvres. La surface craquée, jus dégoulinant, dévalant les dents et la langue, pur délice. La queue, dernière rescapée, tige de demi bois dur contre l'intérieur des joues, nouveau jouet.

Technicité de la manœuvre, quasi béatitude de la stratégie. Et finalement, le nœud fait entre les dents, repoussé du bout de la langue. Attrapé du bout des doigts.

« À mon avis, on devrait avoir un nouveau mort bientôt. »

Nouvelle paire de cerises attrapée, bruit sec de la séparation.

« Tu as eu une vision dans les queues de cerises ?

- Pourquoi pas ? C'est un des rares talents qui me font défaut. Non, on n'avance pas assez, Beyond a sûrement prévu un nouvel indice. Et pour lui, vu les cinq têtes mortes, un nouvel indice équivaut à un nouveau mort. »

Disparition des trésors rouges dans ma bouche. Tour de magie.

« Je ne savais pas que faire des nœuds aidait aussi à la concentration. » Réflexion idiote, d'un Matsuda toujours aussi inefficace et inutile.

« Et si, au lieu de vous occuper de mes cerises, vous tentiez d'avoir un comportement constructif, pour une fois ? Ça vous changerait, et ça me reposerait.

- Pff, il dit ça, mais il dort au moins trois fois plus que cet été, et on sait tous pourquoi, hein ? »

Sourcil levé en sa direction. Pas suffisant pour que ses neurones restants se connectent.

« En fait, c'est peut-être à lier avec les nœuds dans les cerises, non ? Enfin bon, c'est pas comme si on voulait le savoir non plus- mais aïe ! »

Le lancer de noyau de cerises restait un moyen sûr de faire taire les abrutis et les décérébrés.

« J'aurais peut-être mieux fait de laisser miss Gourdasse vous emmener dans ses valises, si la seule utilité que vous ayez est de dire n'importe quoi.

- C'est pas n'importe quoi, les amoureux s'entraînent à embrasser en nouant les queues des cerises, c'est connu. Tout le monde sait ça. » Le frottement contre son crâne accentué par la moue boudeuse ne faisait que rendre son attitude infantile encore plus pitoyable.

Nouvelle cerise, roulée contre les doigts.

« L ? »

Intérêt regagné dans l'immédiat, l'activité récréative reléguée au second plan, loin derrière la façade de conscience.

« Hm ? Quelque chose de nouveau ? Un mort ?

- Bientôt, si tu ne te tais pas. »

Observation attentive de Raito. Dos presque crispé, regard farouchement rivé sur son écran.

« Tu devrais te détendre un peu. C'est bientôt Noël. Tu veux une cerise ? »

Fruit offert au creux de la paume, il n'y jeta pas un coup d'œil.

« Au lieu de t'amuser, tu devrais te concentrer. Entre Kira qui ne ralentit pas, et ce nouveau groupe en son honneur, tu as de quoi t'inquiéter. »

Sourire naturel, sa réflexion était franchement amusante. « M'inquiéter ? Kira ne peut pas m'atteindre, et ses partisans sont trop intellectuellement handicapés pour me trouver. Je ne risque absolument rien. »

Cerises et chocolat, approche de l'extase. Léger gémissement de bien-être échappé.

« Sûr que tu n'en veux pas ?

- Tu peux aussi en proposer aux autres. »

Hmpf. Et pourquoi pas aller dormir avec Yagami père, aussi ?


« À propos de Noël, j'ai une requête à formuler. »

Aïe. Comme un déjà-vu. Une redite d'un certain mariage, au moins aussi insultante et ennuyeuse.

Vue la période, le ton de la demande et la politesse utilisée…

« Papa, je ne vais pas pouvoir.

- C'est une fête familiale, enfin. Tu ne vas pas rester ici avec Ryuzaki et Watari alors que tout le monde rentre chez soi pour profiter de Noël.

- Monsieur Yagami, Noël n'est même pas une fête japonaise. Vous l'avez récupérée des Européens. Il n'y a aucune raison pour que vous ne travailliez pas ce jour-là. Et encore moins de raisons pour que Raito sorte.

- Je te l'avais dit.

- Non, non. Vous savez, tous les deux, que Sayu et sa mère s'inquiètent ? Qu'elles m'en veulent de ne toujours pas vouloir l'accepter à la maison parce qu'il sort avec Misa-chan ? »

Acidité brûlante, dévorant les parois de l'estomac.

« Ah, c'est Misa-chan, maintenant ?

- Eh bien dans la mesure où elle est la petite amie de mon fils, je peux bien lui accorder cette marque de familiarité. Surtout que leur couple semble fait pour durer. Quelque chose à redire à ça ? »

Son ton à l'orée de la menace, le père transformé de vautour à loup rôdant dans les bois sombres. Mi-vautour, mi-loup… et re mi-ours derrière, pour le côté grognon.

« Rien… si ce n'est que je suis surpris de constater qu'une idiote vous paraisse être une bonne compagne pour votre fils. À ta place, Raito, je me sentirais insulté. » Ma voix naturellement traînante, méprisante. Si ce type, aux rides creusées par l'excès de travail, n'avait aucune idée du fossé existant entre les esprits de Raito et Misa, il ne méritait même pas son grade de commissaire.

« Arrêtez, tous les deux. Papa, L n'acceptera pas que je rentre, on a trop de choses à faire, trop de pistes à vérifier. L, essaie de te taire un peu. Ce n'est pas parce que tu n'as aucune aptitude sociale que tout le monde est comme toi et peut se passer de fêtes et de rassemblements familiaux. C'est important. » Temps mort, pause semblant apaisée. Mon menton contre mes genoux, dos aussi voûté que possible. Je n'avais pas aucune aptitude sociale, j'avais bien réussi à m'intégrer à l'université. En tout cas, personne ne m'avait trouvé exagérément étrange.

« Tu l'appelles « L » ?

- Vous appelez bien la blondasse « Misa-chan », vous.

- Personne ne l'appelle comme ça. À quel moment…

- Raito ne sort pas, il ne risque pas de se tromper dans mes pseudonymes en dehors du quartier général, lui. Donc ce n'est pas important. Watari aussi peut m'appeler comme il veut, il n'y a aucun risque qu'il se mette et me mette en danger en disant n'importe quoi. C'est tout. »

Regard incrédule. À la limite de l'indifférence due à un enfant qui, les bras plongés jusqu'aux coudes dans un pot de marmelade, jure ne pas en avoir mangé.

L'entrée de Watari, poussant un chariot de confiseries – dont des sucres d'orge chatoyants – eut l'avantage de couper la réplique du papa poule. Canne en sucre rouge et blanc, définitivement annonciatrice de Noël, léchée avec adoration. Le genre de choses qui repeignait une langue en moins de cinq minutes.

« Ryuzaki, tu pourrais faire une exception, et laisser Raito-kun retourner dans sa famille pour les fêtes ? Sa famille doit lui manquer, et tu n'es pas de très bonne compagnie le soir de Noël.

- Tu sous-entends que je suis agréable le reste du temps. Mais mon manque absolu d'aptitudes sociales contredit cette hypothèse, n'est-ce pas ? Il n'y a donc aucune raison pour que je fasse une exception pour un motif d'absence qui échappe à mes capacités. Navré. »

L'esquisse de sourire, invisible pour les autres, tournée vers l'écran, ne mentait pourtant pas, et ne m'avait pas échappé. Raito n'était pas triste de ne pas retourner chez lui.

Doute. Est-ce qu'il m'avait assez cerné pour avoir pu me manipuler, et s'assurer de mon refus catégorique de la demande de son père ? Est-ce qu'il l'avait fait parce qu'il ne voulait pas sortir, et passer Noël avec moi ? Coup d'œil à l'écran, bardé de suppositions, de tableaux périodiques tronqués et réassemblés selon des équations et des algorithmes abscons aux abrutis. Les chances étaient plutôt en la faveur d'une volonté de continuer sur la lancée de son travail de recherche. Bien sûr.


Le salon chocolat et caramel, parfait dans ce qu'il n'avait pas encore été trouvé par le reste de l'équipe. Dernier bastion réservé. Les bois chauds, le cuir des fauteuils clubs, la cheminée – au bioéthanol – rappelaient des souvenirs d'Angleterre de décembre froid. La tasse de chocolat réchauffé de cannelle brûlant dans mes mains, réminiscence d'enfance. Les pieds frottés contre un plaid pelucheux, les yeux mi-clos, perfection de la fin de journée.

« L, tu vas te mettre à ronronner.

- Hmm ? C'est biologiquement impossible.

- Tu ne veux pas regarder ça, plutôt ?

- Sur une échelle de 1 à 10, où tu situes l'intérêt de ce que tu as trouvé ?

- À partir de quelle estimation tu lâcheras ton mug ?

- Entre 9 et 9,14. Probablement.

- Bon. Je suis donc moins intéressant que ton chocolat. »

Étonnante, cette reddition. Il ne m'avait pas habitué à céder aussi facilement. Est-ce que, vraiment, il m'avait dérangé pour quelque chose de si peu important ? Ou est-ce que, vue mon envie de rester en tête à tête avec mon bonheur égoïste, il avait finalement décidé de s'effacer ? Curiosité. Intenable. Porcelaine contre le bois, posée doucement.

« Qu'est-ce que tu voulais me montrer ? »

L'ombre d'un sourire effacé, peut-être rêvé. Passage sur l'autre fauteuil, moi perché sur l'accoudoir. Surplombant les feuilles striées, torturées de gomme et de crayons.

« J'ai peut-être quelque chose qui réduirait les pistes pour les prochains morts. Si on prend le nom de Maramino Ranpo, le rang dans l'alphabet latin du M est premier. 13, comme pour le jeu de Beyond.

- R est la dix-huitième lettre. À part un nombre Harshad, ce n'est pas intéressant.

- M, 13. Né le 29 novembre 1993. Uniquement des nombres premiers. Regarde. »

Un tableau périodique des éléments ramené vers nous. D'un stylo, l'aluminium mis en évidence.

« Si je prends le 13, numéro atomique de l'aluminium, pour la référence à la lettre et au jeu avec le B, je prends aussi le 31, le gallium.

- Et le 5. Le bore, de symbole B. Premier du groupe 13.

- Treize comme le serpentaire qu'était Maramino. Ces résultats, si proches des jeux de Birthday, ça te paraît être une coïncidence ?

- Bonne pioche. Je n'avais pas vu ça. »

Un vrai sourire, cette fois, accompagné de cette lueur de victoire dans les yeux de miel. « Si on peut faire le lien entre les éléments et le choix précis de la victime… »

Course fulgurante des neurotransmetteurs, synapses à blanc, les connaissances accumulées fusant à la surface. Main enroulée autour de son épaule. Point d'appui, ancrage.

« L'aluminium, le bore, le gallium. Ils sont utilisés en médecine. Coronis revend des organes, médecine dégénérée, et donc à punir. » Excitation courue le long des vertèbres. La clef juste là, sous nos yeux, la réponse enfin trouvée. Ou en partie.

« Reste à prévoir les suivants, en trouvant les correspondances avant que les prochains ne meurent. »

Hmpf. Déjà plus compliqué. Les combinaisons encore nombreuses. « Supprime déjà les éléments synthétiques. On est partis de l'alchimie, ça n'aurait pas de sens de les garder. » Six éléments rayés.

« Et le reste ? Hélium, lithium, azote, sodium, chlore, potassium, vanadium, cuivre, rubidium, niobium, technétium, argent, iode, praséodyme, prométhium, holmium, lutécium, tantale, or, bismuth et actinium. On les sépare selon quels critères ? Vingt-et-un. Ça nous laisse encore sept groupes de trois éléments.

- Cinq têtes mortes, d'après le souterrain. Reste quatre. Forcément des groupes de taille variable.

- Quatre victimes avec le même poids, 54 kilos, et une date de naissance aux nombres premiers.

- Et probablement au moins une initiale à rang premier dans l'alphabet.

- En lien avec une entreprise ayant des activités illégales. Si on trouve ces entreprises, on devrait trouver assez facilement les futures victimes. »

Fourmillements dans les doigts, envolés de l'épaule. Resserrés sur ma tasse de chocolat presque tiède.

« Beyond Birthday est sacrément taré, pour élaborer un jeu avec de tels critères. Je préfère ne pas imaginer le temps qu'il a dû prendre pour trouver ses victimes.

- Il n'est pas vraiment « taré ». Il est brillant, et m'en veux pour beaucoup de choses.

- T'en veux ? Je croyais qu'il t'admirait.

- L'un n'empêche pas l'autre. Je suis celui qui l'a fait enfermer, après l'affaire de Los Angeles. Et bon, on ne peut pas dire que j'aie vraiment bien pris sa volonté de me poser une énigme insoluble. J'étais jeune à l'époque, et susceptible. »

Un sourcil haussé, comme seul lui savait le faire. Les pensées inscrites sur son masque tombé. À jamais craquelé pour mes yeux. Jamais transparent, jamais démuni ou totalement offert, mais plus jamais refermé non plus. Les boucliers infranchissables des premiers mois avaient disparu. Définitivement, je l'espérais.

« Oui, bon. J'étais encore plus puéril que maintenant. Je n'ai pas dit que j'étais devenu un adulte responsable pour autant.

- Sûr. »

Un toussotement. Manquai de dégringoler de mon perchoir, seulement retenu par les réflexes de Raito et sa main encerclant ma cheville. Un Watari à la posture froide, dégagée, dans l'encadrement de la porte. Sa voix aussi policée que possible.

« Si vous voulez bien vous donner la peine de rejoindre le commun des mortels, le souper est servi. »


Dîner aux accents de purgatoire. Entre le babillage des policiers, mes regrets de ne pas en avoir donné au moins deux à Misa en guise de porte-bagages, les mails de Watari pour m'invectiver quant à mon comportement international, la conversation entre Akemi et Raito concernant les marchés économiques mondiaux, et le téléphone horriblement empaqueté de plastique violet qui s'était mis à sonner d'une chanson J-pop vomitive, le goût des étoiles au pain d'épices s'était honteusement affadi.

« C'est Misa.

- Et cette chose, c'est ton téléphone. La prochaine étape, c'est les sous-vêtements assortis ? »

Pique sans réponse, il préférait décrocher, et mimer la joie d'entendre sa poule caqueter de l'autre côté des ondes, sous le regard bienveillant de son paternel.

Débit d'inepties ininterrompu. Au vol, je saisissais quelques débilités plus ou moins en rapport avec la chienne étrangement dépressive (« Tu dois trop lui manquer mon choupinou ! »), les autres acteurs teeeeellement en-dessous de son niveau (« Je t'assure, je me vois déjà à Hollywood, mon manager est hyper pour, ce serait trop trop bien de nous marier à Las Vegas ! ») ou autres problèmes de premier ordre, comme la différence entre le jaune soleil et le jaune poussin dans les gammes de vernis sans paraben. Même les cornes de gazelle et les muffins perdaient leur intérêt dans une telle ambiance sonore.

« Watari, je sais ce que je veux pour Noël. »

Regard neutre, sentant déjà venir le caprice. Avec raison. « Un brouilleur d'ondes.

- C'est non. Tu auras une clémentine. »

Incrédulité, sonde de son sérieux. Il ne me ferait pas ça ? Sourires sardoniques aux alentours. Traîtres. Et cette conversation contre nature qui ne s'arrêtait pas. Je reposai mes petits trésors sucrés, partis vers l'ascenseur.


Mon lit une nouvelle fois terre des hypothèses, des tableaux périodiques éventrés, métaux, gaz rares et éléments regroupés, séparés, à nouveau rassemblés selon d'autres critères. Soupir désabusé. Rechercher les entreprises susceptibles d'être attaquées par Beyond serait peut-être plus fructueux. Ouverture de l'ordinateur d'acier brossé. Les codes d'accès encore efficaces mis à contribution. Ceux obsolètes remplacés par des contournements des barrières de sécurité, aussi efficaces que le mur d'Hadrien pour contrer un avion de chasse. Tellement d'entreprises nippones à passer en revue… tellement de possibilités. Frisson de la traque. Anticipation de la découverte. Frustration de ne pas partager mon point de vue avec Raito, toujours pas arrivé. L'impression que Misa était encore plus vampirisante que quand elle était présente rongeait mes nerfs, ma patience à vif. Comment pouvait-il supporter de l'écouter parler – ou même de feindre l'écouter – ainsi pendant des heures ? Pourquoi les couples se sentaient-ils obligés d'exprimer verbalement leurs moindres interrogations, leurs moindres états d'âme insignifiants ? Écœurement.

Retour aux recherches. Peut-être commencer par trouver tous ceux ayant une date de naissance en nombres premiers, pour ensuite les associer à d'éventuelles entreprises véreuses. Moins de possibilités, moins de travail que dans l'autre sens. Fichiers gouvernementaux fouillés, leurs informations arrachées des tripes d'acier. À longueur de nuit, à longueur d'ennui face au manque de réponse. Des centaines de personnes à dépecer vives pour établir leurs chances de décès prochain.

Langueur de l'absence de résultat. Heures écoulées.

Petite alerte, proche de minuit. Une alerte attendue, heureuse. À me faire sourire sans raison, à me faire fermer l'ordinateur, écran clos contre le clavier.

Couloirs traversés, escaliers grimpés jusqu'au toit, sûr de ne pas être suivi.

Le ciel aurait dû être noir, il était gris rougeâtre, sale par les éclairages de la ville. Le silence du vent et le froid mordant accompagnaient la neige qui tombait, flocons blancs immaculés, lourds et lents. Perfection de l'hiver. Une fine couche recouvrait déjà le sol de béton, le bruit de l'écraser entre les orteils inimitable. Les pales de l'hélicoptère blanchies, les vitres opacifiées. Rapidement déblayées d'une main, rassemblant la poudreuse en une sphère approximative. Lancée en l'air, rattrapée, relancée. Flocons tombant jusque sur mon nez, récupérés d'un doigt puis d'un coup de langue rapide, faisant loucher. Rire léger, impossible à retenir. Rejeter la tête en arrière, ouvrir la bouche et attendre que la neige y tombe, jeu tellement agréable. Même si les flocons choisissaient immanquablement de se glisser sur mes paupières plutôt que sur ma langue.

Le son des cloches ne revenait pas, étrangement. La neige y était pourtant presque toujours associée. Neige et enfance, neige et hurlements de sirènes, neige et arrivée à l'orphelinat.

Approché du bord du toit, je repoussai l'accumulation de poudreuse, laissant voleter les flocons dans la chute de trop d'étages.

Message rédigé, prêt à être envoyé à Watari. Puis effacé. Il serait toujours temps de lui dire qu'il avait neigé le lendemain matin.

Pieds secoués, sortis du petit amoncellement de neige glacée, à peine fondue par le contact de la peau.

J'avais quitté l'Angleterre depuis longtemps. En bas, les rues n'étaient pas aussi décorées qu'elles pouvaient l'être dans n'importe quel village anglais ou européen. L'air n'avait pas non plus la même odeur. Bon, même si je n'avais pas mes habituelles hallucinations auditives, la neige n'était pas pour autant totalement neutre. La boule de neige entre le fondu et le glacé, lancée contre le mur. Peut-être qu'il serait possible de faire une bataille, bientôt. Quoique le toit n'était pas exactement l'endroit le plus sécurisé du monde pour s'y amuser.

Me laissais tomber au sol, battant des bras et des jambes un instant. Puis restais figé, profitant du calme incomparable que la neige apportait quand elle tombait. Tout s'arrêtait. Respirait. Et les lourds flocons étaient simplement beaux à voir.

Les fourmillements des orteils et du bout des doigts me forcèrent finalement à me lever, et à abandonner la forme d'ange tracé dans le béton. Elle disparaîtrait toute seule dans la nuit.


Chaleur brûlante, enveloppante. Odeur entêtante du savon au chocolat, de la mousse aux bulles minuscules allant jusqu'à déborder de la baignoire. Pour une fois, bonheur d'être plongé dans l'eau jusqu'au torse, les doigts jouant avec l'aérien du bain moussant. Petit instant particulier, juste après le froid de l'air et du blanc.

« Ryuzaki ? Tu es là ? » Voix de l'autre côté de la porte.

« C'est si surprenant ? Je prends un bain.

- J'ai vu les papiers et l'ordinateur abandonné, ça m'a surpris que tu aies tout quitté comme ça. Sans raison. » Sous-entendu trop clair, trop évident. Et je ne lui donnerais pas ma raison. Trop puérile à avouer.

« J'ai eu envie de me laver. » Peut-être mensonge trop éhonté pour passer, mais il ne le releva pas.

« Raito ?

- Quoi ?

- Tu me dis si tu trouves quelque chose ? Je peux sortir si c'est important. Ou intéressant. Ou si tu veux la salle de bains. »

Silence. Puis bruit de pas. Attente, et retour des pas. « Tu crois qu'on peut trouver les futures victimes ?

- Si on ne s'est pas trompés, et à mon avis ce n'est pas le cas, ce qu'on sait devrait nous suffire à trouver les suivants. Et donc aussi à les avertir du danger, et éventuellement à les sauver.

- Sauf si Beyond s'est associé avec Kira. Ou est devenu Kira.

- Pas de preuves.

- Tu refuses l'évidence. Ce n'est pas parce que tu le connais et que tu… l'apprécies, qu'il est innocent parce que tu le décides.

- Souvent. Je refuse souvent l'évidence, d'après Watari aussi. Ça ne devrait pas te surprendre. Et pas te déplaire, non plus. »

Flottement, vide. « Je vais voir si je peux avancer sur ces pistes. » Le changement de sujet étrange, déconcertant.


Matinée caféinée, comme toutes celles après une nuit blanche. Les yeux à demi injectés de sang, Raito semblait à la fois prêt à s'endormir dans son bol de café et paré à reprendre l'enquête. Les autres, inutiles fardeaux, insistaient pour se faire expliquer le déroulement de notre raisonnement, inatteignable pour eux, ou presque.

Finalement, Akemi passa la porte, amenant avec lui la possibilité de déléguer une partie des explications. Lui, les conclusions lui suffisaient pour refaire le trajet intellectuel. La plupart du temps. Capacité lui valant une demi reconnaissance. Un quasi sourire, même. J'étais de bonne humeur.

Au moins jusqu'à ce que nous reprenions le fil de la réflexion, nous engluant immanquablement dans des impasses. Les entreprises et les individus étaient nombreux, trop nombreux pour être liés efficacement en quelques heures, même avec l'aide des capacités informatiques de Raito, mises à contribution dans la création de programmes renifleurs, à l'affût de toute activité suspecte, de toute mort insolite. Énigme à se casser les dents. Mais jamais assez insoluble pour que s'y brise notre volonté ou ma patience.

« Il fait chaud, ici, ou je me fais des idées ? »

Déchirure dans la matrice. Akemi soudain à retirer sa chemise, bouton après bouton, pour se mettre torse nu. Sans logique ni raison.

« Je peux savoir ce que vous pensez être en train de faire, exactement ?

- Je me mets à l'aise. J'ai chaud. »

Le tatouage de son dos volontairement joué sur les muscles. Son regard fixé dans le mien, comme celui d'un mérou devant un sous-marin. Imbécile que j'avais surestimé.

« Si c'est un jeu, Akemi, il n'est pas drôle. Il est même décevant. »

Mon ordinateur et mes papiers dans les bras, je sortis, rejoignant notre chambre. Rapidement suivi de Raito, visiblement aussi désappointé que moi par le comportement confinant au nonsense du mafieux. Idiot et inutile. Rien à comprendre, certainement. Une déficience mentale à retardement, ou un syndrome à l'approche de Noël. Période lourde à supporter pour les malades en tous genres.


Après-midi sans saveur, écoulée à l'aune d'une chasse mollassonne depuis mon lit. Positions inversées, Raito parti se laver. Cliquetis des touches ininterrompu, toujours en éveil. Certaines peintures de touches bientôt effacées. Sans importance.

Et puis, un mail. Automatique, signal de la reprise. Quelques photos, un nom, une date de naissance. Et une date de mort. Nos petits programmes automatiques avaient été aussi efficaces que possible. Reins noyés d'excitation.

Peitan Chihiro, née le 23 novembre 1987. Signes lapin et scorpion. 54 kilos. Morte aujourd'hui. Parfaite. Coup d'œil à la porte de la salle de bains. Les bruits d'eau toujours audibles. Plus tard.

Fille aînée du PDG de l'entreprise Averne, spécialisée dans l'électronique. A priori sans reproches. Éviscération absolue et presque instantanée des comptes, des fichiers d'employés, des ressources. Quelques minutes. Là. Un décalage, un problème dans les fonds versés au Congo pour la rémunération des employés dans l'extraction des minerais. Une impossibilité mathématique.

Ongle rongé, raccourci. Pas au sang. Énigme assez facile. Aussi facile à soumettre qu'une soubrette blonde et amoureuse. Grimace. Mauvaise image mentale.

« Raito ? »

Pas de réponse. Tant pis. Plus tard.

Reprise du décorticage des informations. Recueil des fichiers de police, d'armée, de services secrets. Et d'Amnesty, nettement plus passionnants dans ses résultats. Sourire de victoire arrachée. Averne utilisait donc des esclaves dans ses mines, pour réduire ses frais. Les métaux d'alliage et destinés à l'électronique sans doute trop chers pour maintenir les rémunérations des actionnaires.

Tableau des éléments récupéré de sous une boîte de chocolats blancs. Sélection rapide de ceux désignés. Logiques. Vanadium, cuivre, niobium, argent, tantale et or, tous liés au secteur d'activité d'Averne. La piste justifiée. L'intuition de Raito avait été la bonne. Plus que trois morts. Trouvables, certainement.

« Raito ? » Silence.

Peut-être les lanthanides, pour regrouper quatre éléments… Et les métaux alcalins, de numéros 3, 11, 19 et 37, un air de déjà vu pour deux d'entre eux. Feuilles volantes, adresses des deux entreprises visées récupérées. Évidence.

Lit abandonné pour aller gratter à la porte de la salle de bains.

« Raito, j'ai un truc à te dire, tu devrais aimer. Je peux entrer ?

- À ton avis ? »

Soit. Porte poussée, j'entrai dans son sauna de vapeur savonneuse. Silhouette esquissée derrière le rideau de douche.

« Il y a un nouveau mort, qui correspond à ce qu'on a défini hier. Et en plus, j'ai trouvé autre chose. Beyond ne fait pas que nous annoncer qui mourra, il nous donne aussi la localisation du siège social des entreprises. Les métaux alcalins reprennent le numéro de la préfecture. Il devrait y avoir une redite, mais pour l'instant, le sodium, 11, correspond à la préfecture de Saitama, dans le Kanto, où est domicilié Coronis, et le rubidium, 37, est pour Averne, la nouvelle entreprise visée, qui a son siège à Kagawa, sur Shikoku. Donc il nous reste une ou deux entreprises pour Iwate, le lithium, et pour Yamanashi, le potassium, à Chūbu. » Coup d'œil au tableau. « Maintenant, il nous reste globalement les lanthanides, l'hélium, l'azote, le chlore, le technétium, l'iode, le bismuth et l'actinium. Tu penses qu'on devrait les découper selon quel schéma ? »

Silence radio. « Raito ? Tu es mort ? » Immobilité de la silhouette, instant de doute.

« En fait, quand tu me demandais mon avis sur mon droit de rentrer, c'était une question rhétorique, avec une pointe de sarcasme, c'est ça ? »


Rendez-vous le 13 avril pour la suite ^^