Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages et l'univers de Death Note ne nous appartiennent pas.
Rating : M pour certains chapitres
Lily- Anna
Bon retour ! Tu as parfaitement le droit d'avoir une vie, encore heureux ^^ Ne t'inquiètes pas, question année universitaire surchargée nous sommes de grandes victimes également (courage, esclaves que nous sommes xd) Oh laisser tomber des fictions parce que le style n'est pas à notre goût et/ou parce qu'il y a trop de fautes c'est un classique xd Enfin, plutôt c'est quelque chose que je fais tout le temps, après je trouve que l'orthographe est le premier critère quand même, ensuite vient le style, sans être psychorigide il y a des limites au delà desquelles mes yeux saignent et meurent x) Watari a toutes les raisons du monde de s'inquiéter ! Ravies que le style en général et la relation L-Watari te plaisent toujours autant :D
La relation L et Raito sera toujours un peu conflictuelle mais oui ça a quand même pas mal avancée et on a encore beaucoup à dire :) Oui, Raito est plus réticent que L parce qu'il a passé toute sa vie à essayer de se fondre dans la société, ses normes et ses carcans, il est extrêmement conscient des limites à ne pas franchir contrairement à L qui a passé son temps à la fuir et n'en a strictement rien à foutre.
Question jalousie ça va durer encore un moment, chacun son tour dirons-nous ^^ Oups, désolée pour les enquêtes, nous essayons de rendre ça compréhensible mais apparemment pas assez. Si tu as la moindre question, n'hésite pas. Et si tu n'arrives à comprendre la totalité de l'enquête de Beyond pour l'instant c'est peut-être aussi parce que certaines infos seront données plus tard, en tout cas n'hésite pas !
Non ce n'est pas dans ton imagination Misa devient de pire en pire avec le temps xd Pourvu que la vision mentale de Misa en lingerie ne te refile pas trop de cauchemars, comme tu le disais on a pourtant essayé de préparer le terrain mais rien ne peut atténuer un tel choc ;) Je confirme L entre dans la salle de bains quand Raito est sous la douche, donc oui dans le plus simple des appareils pour te reprendre, mais mais attention il y a un rideau :D
Merci beaucoup pour ton commentaire et aucun problème avec les reviews longues, écris ce que tu as envie d'écrire et ne te préoccupe pas de la place que ça prend … x)
Merci pour tous vos adorables commentaires !
Chapitre 33
Nuit d'hiver
J'attendais que L fiche le camp de la salle de bains. Sérieusement, comment avait-il pu comprendre de travers... Essai d'une nouvelle forme de torture ? Impossible de voir quoi que ce soit à travers le rideau. Aucun bruit en provenance de l'extérieur de la douche, sauf que je n'avais pas non plus entendu L sortir. Maudissant intérieurement l'invasion, je passai la tête derrière le tissu. Monsieur n'avait bien entendu pas compris le sous-entendu de ma non-réponse, ou n'avait pas voulu le comprendre. Il était là, tranquillement adossé au mur d'en face avec son petit tableau sur les genoux.
Comme une brusque envie de lui envoyer une douche d'eau froide, mais il faudrait que je sorte, ce qui était hors de question. Il ne me prêtait pas attention, absorbé dans ses papiers, je tendis le bras pour dérober une serviette. Les fibres dans la main, le bras rapatrié, la question se posa. Celle de sortir. Hors de question de me balader avec une serviette au ras du cou, ridicule. L'autre option ne me plaisait pas tellement plus... jamais je ne demanderais à L de dégager autrement que par la pensée à ce stade.
Quelques coups d'œil, il regardait toujours son tableau. Bien bien. L'air était toujours spiralé de vapeurs mais je commençais à avoir froid, à en avoir marre. Caché derrière un rideau, belle image. Vérifiant une énième fois, serviette autour de la taille, je sortis, poussant le rideau le plus doucement possible, silencieusement. Ne pas briser la concentration du détective. Deux ou trois mètres pieds nus et un t-shirt victorieusement attrapé. Dos à lui, j'enfilais le vêtement, gêné par les frappes froides découlant de mes cheveux. Me figeai à mi-parcours.
« Ah ça y est, tu en as mis du temps. J'avais quelque chose à dire. »
Rouge monté aux joues. Colère ? Scoop. Gêne ? Peuh. Il pouvait aussi le mettre sur le compte de la douche si l'envie lui prenait encore de faire semblant de ne pas comprendre.
« J'ai entendu des sons sortir de ta bouche, en effet. Vaguement articulés pour certains. Pour le reste, tentative d'imitation des grognements de l'homo habilis ou ceux d'un chihuahua atteint d'une rage de molaire ? Je n'arrive pas à me décider. » Le t-shirt rabattu avec lenteur sur les côtes, descendu jusqu'à sa place.
Volte-face, mes yeux plantés dans les siens. Mâchoires serrées, la remarque acide. « Comme tu as pu le constater, je n'ai aucun tatouage de Yakuza. Dommage. »
Les paupières de L, imperceptiblement arrondies. Surprise ou (pour changer des dernières minutes) incompréhension. « Depuis quand veux-tu entrer dans la Mafia ?
- Ce n'est pas ce que j'ai dit.
- Alors tu vas devoir reformuler les brillantes miettes de tes si ineffables pensées pour la grossière bassesse d'esprit de la gent canine. Je suis tout ouïe.
- J'aimerais m'habiller. » Pas une reformulation, du tout. Comme si j'allais répéter l'autre... une fois était déjà trop et je la regrettais déjà.
« C'est fait là non ?
- Pourquoi poser des questions dont on connaît déjà la réponse ?
- Tu n'as pas répondu tout à l'heure, je suis donc entré, je ne vois pas où est le problème. Et si tu en vois un, il te suffisait de dire non. »
Envie de lever les yeux, tenace. « Je l'ai dit. » Et j'avais comme l'impression qu'il partageait mon envie de contempler le plafond, brusquement.
« Visiblement non, bien que « auditivement » soit plus juste.
- Je te demande, maintenant, de manière parfaitement audible, de sortir. »
L sortit, congédié, traînant des pieds et un regard de chien battu.
Je remontais mon pantalon, à peine jusqu'à la taille que la porte s'ouvrit, encore.
Timbre traînant. « Raito. »
Bouton et fermeture en vitesse. T-shirt rabattu par-dessus. Son profil même pas contrit, je pivotai, pour le regarder bien en face alors qu'il ajoutait. « C'est important. » Puis. « Ton t-shirt est mouillé. »
L'eau traçait déjà des lignes courbes depuis la nuque. Le tissu imbibé au col, descendait, glacé, en traînées sombres.
J'ouvris mon placard, attrapai un autre vêtement. De dos, toujours, j'ôtai celui qui me donnait froid, à demi trempé, à demi collant. Passai l'autre. Rapidement, pour effacer la conscience de son regard : éclats chauds sur la peau.
« Je ne comprends pas, pourquoi est-ce dommage de ne pas avoir d'irezumi de Yakuza sur le dos ? » Voyant que je ne comptais pas répondre, il s'éclipsa, revint avec une petite serviette. « À moins que tu tiennes à changer de t-shirt dans dix minutes ? » Je la pris, tâchais de sécher les mèches avant qu'elles n'inondent encore mes vêtements. Besoin de meubler le silence.
« Merci. Donc, qu'est-ce qui est important ? »
L avança qu'inclure les synthétiques ou tout autre élément fabriqué ne correspondait pas avec la logique alchimique. Tout était relié. Il avait raison, bien sûr.
« Si on reste sur une logique de classes, en retirant les métaux de transition – société Averne – , le groupe des 13 – Coronis – et les alcalins, il reste les radioactifs : actinium et technétium, les lanthanides, et les éléments sous forme gazeuse à 0°C : chlore, azote, hélium. » Les derniers éléments à être désignés par des numéros atomiques constitués de nombres premiers.
« Que fais-tu du bismuth et de l'iode ? »
Pause. L'un faisant parti des métaux pauvres, l'autre des halogènes, pas de famille à qui les relier au sein des nombres premiers, comme les autres. « Je ne sais pas.
- Pas encore. »
Demi sourire à cette réponse. Touches de complicité qui ne devraient pas être là.
Plusieurs combinaisons furent testées, longuement réfléchies, mais toujours l'iode et le bismuth étaient mis de côté. Impossibles à intégrer dans une catégorie ou une autre. Finalement, la première hypothèse, celle du classement par série chimique, fut conservée jusqu'à preuve du contraire. La plus évidente et déjà exploitée – apparemment – par BB via les métaux alcalins.
La théorie du détective concernant les secteurs d'activités d'entreprises véreuses liés aux éléments du tableau périodique était la seule explication qui semblait tenir la route. La seule qui, en tout cas, paraissait justifier les associations avec les nombres premiers, les morts et une certaine forme de justification pour le choix des entreprises.
Je frottai mes yeux, écrasés de migraine. « Pas si compliqué, il suffit de chercher dans les préfectures d'Iwate et de Yamanashi, trois entreprises ou sociétés dont les activités sont en rapport avec les derniers éléments du tableau correspondant à des nombres premiers. »
L'ironie légèrement émoussée, peut-être. Elle m'attira un regard, un commentaire. « Il est l'heure d'aller manger, le corps transforme la matière en énergie. » Ou en sa propre matière, mais je n'avais pas envie d'argumenter maintenant. Le ventre de L choisit son moment pour gronder, en quelque sorte autorisé par la phrase de son propriétaire.
L'heure, façon de parler. Il était onze heures passées. La satisfaction d'avancer enfin avait coupé toute sensation extérieure, la faim, la soif retranchées dans la non-existence, absorbées par une concentration parfaite. Un échange parfait.
Il n'y avait personne dans la salle à manger du cinquantième étage. C'était ce que je croyais, du moins. Je m'assis en face de L, attendant que les pâtes instantanées soient prêtes. Je soulevai l'opercule, le visage soufflé d'un nuage brûlant. Mouvement en périphérie, je sursautai vivement. L tourna la tête, suivant mon regard, imperturbable à la silhouette extirpée de la pénombre.
Mon père s'avança, les traits secs. « Je refuse que ça continue. »
Je savais ce qu'il allait dire. Question posée tout de même. « Quoi donc ? » Il était trop près, même pas le maigre réconfort d'un regard exaspéré vers Ryuzaki.
« Ce rythme de travail infernal.
- On tient quelque chose. »
Mon père perdit contenance une seconde, surpris. Une lueur d'intérêt dans l'œil, vite balayée d'agacement. « Si c'est le cas, venez en parler immédiatement au reste d'entre nous. Je suis fatigué de devoir répéter sans cesse la définition d'équipe. Nous sommes là pour aider, pour travailler avec vous.
- Nous allons beaucoup plus vite à deux, sans offense Monsieur Yagami. » Le timbre traînant avait pourtant de quoi offenser le plus endurci des végétariens pacifiques adeptes de graines de tournesol et de foin à la vapeur.
« Une équipe soulage la charge de travail en la répartissant.
- Pour cela encore faut-il que ladite équipe soit compétente. Et c'est une condition insurmontable semble-t-il.
- Tu l'as choisie, si elle ne te plaît pas, change-la.
- J'ai pris ce qui restait, nuance.
- Alors fais venir des gens compétents de n'importe quel pays. Tu en as de nouveau les moyens, mais tu ne le feras pas, n'est-ce pas ? »
L s'enfonça dans son siège, les genoux remontés, serrés contre la poitrine, ses yeux plissés. Il ne demanda pas pourquoi. « J'ai Akemi.
- Il ne compte pas vraiment. »
Un glissement dans la conversation un peu nébuleux. Frustrant parce qu'ils avaient l'air de parfaitement se comprendre. Mon estomac se pinçait à la simple idée que L puisse chercher de nouveaux collaborateurs. Il ne l'avait pas encore fait, alors qu'objectivement les chances d'aboutir seraient bien meilleures que de subir les maladresses de Matsuda. Le secret, exigé par l'enquête, n'expliquait pas tout. Même si j'avais proposé la participation d'une tierce personne et si elle était justifiée, toujours, je détestais l'application de la suggestion. Une personne supplémentaire déjà trop, surtout celle-là. Plusieurs, à temps plein aux compétences réelles seraient entièrement bénéfiques à l'enquête, oui. Ce serait casser quelque chose. Quelque chose que je n'étais pas sûr de vouloir casser. Ou sûr de ne pas vouloir casser. Fatigue, je ne savais plus très bien.
Le commissaire continuait sur sa lancée. « Je pense que ce serait hautement profitable à l'enquête. Nous pourrions nous appuyer sur d'autres, ce qui allégera la charge de travail pour tous. N'est-ce pas Raito ? »
Le refus au bord de les lèvres, quelques mots dépourvus de conviction s'échappèrent. Vieille habitude. « Sans doute. »
Mon interlocuteur n'apprécia pas. « Tu as vu ta tête ces derniers temps ? Si ton projet est de lui ressembler physiquement – signe du menton vers L – , laisse-moi te dire que tu es en bonne voie. Les cernes déjà ça commence, bientôt la couleur de peau. Ça fait plus de sept mois que tu es enfermé, sortir te ferait du bien, vraiment. Et un peu de repos surtout.
- Si tu veux m'amener à la maison pour Noël, tu sais bien que ça ne dépend pas vraiment de moi. Pour le soleil, ce n'est vraiment pas la saison idéale.
- Mais tu ne peux pas nier que tu as envie de sortir non ?
- En général, oui, mais ce n'est pas la question. L'enquête avance plus vite comme ça et c'est ce qui devrait compter. » Je n'étais pas encore un hamster dans une cage, à moitié fou à force de gambader sur sa petite roue. Peu importait la taille de la cage.
Soupir. « Donc, tu ne veux pas venir pour Noël ? »
J'étais vraiment fatigué de cette conversation. « Ce n'est toujours pas la question.
- Donc, tu veux venir ? »
Le soir, une fois dans la chambre, je m'autorisais une petite pause comme une fois toutes les deux semaines depuis le début. Quelques mails envoyés pour ne pas perdre le contact avec l'extérieur. L regarda, sans commentaire. Au moins il ne lisait plus les messages, ou presque plus, quelques uns de manière aléatoire. Contrairement aux premières fois où la vérification était systématique, décortiquant chaque lettre, chaque espace pendant des heures alors qu'il n'y avait tout simplement qu'un seul degré de compréhension.
Quand mes yeux se fermèrent, la joue sur l'oreiller, la détente des muscles fut immédiate. Encouragée par un bras fermé à la taille, la chaleur douce contre mon dos, sa présence. Trop agréables pour lutter ce soir. Il y avait juste cette pensée qui me titillait l'esprit. L pouvait demander de meilleurs collaborateurs. Il préférait travailler avec peu de personnes et sa côte de popularité ne cessait de s'effondrer ces derniers temps, sauf que l'affaire Kira devait prévaloir. Kira était une menace mondiale. L'enquête était ce qui devait, devrait, compter.
Secousse mentale. Oui, c'était le mieux à faire pour l'avancement de l'affaire, pour en finir. Je n'arrivais pas à digérer l'idée, pas encore. L'idée du nombre, l'idée de finir. Tout ceci provoquait une irrésistible envie de dormir. Cerveau embrumé, qui voulait remettre à plus tard. Comme un geste de procrastination, je me retournai contre L. Une main posée sur le matelas, l'autre à côté de sa poitrine. Un tressaillement léger, sans un mot, se communiqua à ma peau. Il se cala simplement, un peu plus près, son bras un peu plus serré. Ça arrivait parfois le matin, à mettre sur le compte de mouvements inconscients pendant la nuit jamais le soir, parce que le soir il n'y avait pas d'excuses. C'était la première fois, le soir. Pensée vague, délitée aux souffles caressants. Respirations tièdes lovées au creux du cou, odeurs chaudes de sa peau, attirantes.
Nous étions en train de trier les entreprises des deux préfectures par secteurs d'activités, un lien quelconque à trouver. Les possibilités principales listées par Matsuda et Mogi sous la dictée de L, vrai maître d'école condescendant et impatient.
« Lanthanides : photocatalyse -
- Vous pouvez répéter ?
- … Lanthanides, deux points, photocatalyse, virgule -
- Plus lentement, merciiii. »
Yeux noirs écarquillés, souffle contrôlé. « Lanthanides : photocatalyse, matériaux électroniques, matrices de stockage, retraitement et incorporation de composés radioactifs, photoluminescence. Les éléments sous forme gazeuse à 0°C : certains réacteurs nucléaires-
- Ouais mais c'est latananides, latanides ou... bref ce truc au début, comme on l'écrit ? »
Une feuille trembla légèrement, sur le point de se déchirer en deux.
J'attrapai la feuille du bout des doigts. Une quinzaine de minutes plus tard, la feuille avait été entièrement transcrite sur le tableau après moult productions orthographiques dangereusement filtrées du côté de l'art contemporain. Ou plutôt avec la vision qu'un babouin borgne européen des années 80 armé d'une savonnette au LSD et d'un débouche toilette rose avait de l'art contemporain. Quelque chose de douteux, improbable, doté d'une coloration sous acides hystérique (jusqu'à ce que L bazarde les vélédas fluos par la fenêtre, sans se préoccuper des remontrances de Watari. Tout juste s'il ne balança pas Matsuda dans le mouvement histoire de profiter de l'occasion.)
Les gaz à 0°C adjoints du reste de leurs fonctions principales : l'alimentaire, le thermique, purification, blanchissement, antiseptique... Matsuda fut relayé par Mogi pour cette partie, la suite des usages s'étalant sur plusieurs lignes. L'explosion graphique brusquement réduite à une structure parfaitement géométrique, rectangulaire à la virgule près.
Les radioactifs avaient des usages assez vite résumés. Le bismuth et l'iode isolés dans un coin de tableau : le premier à haute toxicité n'avait pas d'usage. Au départ considéré comme médicament jusqu'au constat de ses effets secondaires regrettables. Le second avait toute une multitude d'utilisations obligeant Mogi à prendre encore le relais, le temps que Matsuda décontracte son poignet. Il parcourut du regard ses majestueux écrits. « Tiens, ils sont presque tous toxiques, même l'iode. Je regarderai plus mon sel de table pareil.
- Presque, merci de soulever le problème. Second problème intéressant voire légèrement capital. » Un papier de bonbon vola à la tête du policier. « Il ne s'agit pas de trouver un point commun à tous ces éléments, concentrez-vous au lieu de jouer à la majorette avec ce feutre. » Ledit feutre saisi au vol et prestement jeté par dessus bord.
Le policier ronchonna, regardant avec tristesse le chemin de ses possessions disparues par tragiques accidents. « J'espère que c'est pas une rue passante. »
Excédé, L finit par envoyer Matsuda et Mogi en courses, nous permettant de nous concentrer et de réduire la liste des entreprises possibles. Tâche faisable mais pas moins longue pour autant. Avant le dîner notre liste de suspects s'était considérablement réduite, j'entendis un reniflement.
« À Yamanashi, la Bismuth Corp. Une société de traitement des déchets. » Ses lèvres relevées d'un sourire.
« Éléphant bonjour. Sauf qu'on ne sait pas quelle préfecture compte deux entreprises. L'iode fait peut-être partie d'un nom lui aussi, ce qui expliquerait leur place à part entière ? »
Hypothèse erronée, une telle entreprise n'existait pas. Dommage. L se chargeait d'isoler au sein du groupe une liste de personnes dont le prénom et le nom commençaient par les lettres de la pyramide encore disponibles, je cherchais toujours d'autres sociétés.
« Intéressant. » Je relevai le nez, intérêt total. « Bismuth Corp semble être impliquée dans des falsifications touchant à la pollution environnementale. J'ai leur comptabilité et leur cahier des charges sous les yeux. Il y a des mails d'alertes qui traînent dans un dossier confidentiel, crypté.
- Des analystes indépendants ou appartenant au groupe dont les résultats sont bizarrement contradictoires avec ceux des analyses officielles ?
- Précisément. Je vais éplucher quelques journaux, vus certains taux je ne serais pas étonné de voir des effets secondaires assez divertissants dans certaines régions. »
Bien plus tard, une main effleura mon épaule. « Tu avances ?
- Doucement, je réduis la liste. Et toi, les membres de l'entreprise ?
- Quinze potentiels.
- Sacrés progrès. »
La pièce replongea dans le silence, longtemps, brisé par une alerte mail. Le programme venait de trouver deux nouveaux morts dans les bases de données, correspondant aux critères. Orasei Shuichi et Pachiro Mishiko.
« Pachiro était dans ma liste de cibles potentielles. Il faisait partie de Bismuth Corp. » Le dépit dans sa voix, identique à celui qui rendait mon thé un peu amer. Si près du but, dérobé sous nos yeux.
Orasei, membre de Prometeus's Arrow, société experte en biologie des espèces marines, en particulier concernant l'exploitation de la bioluminescence. Le lien entre le nom et l'activité suggéré par le détective, éventuellement tiré par les cheveux, mais je ne voyais pas non plus d'autre explication : Yarrow au lieu de Arrow désignant l'achillée en anglais, (et la lumière bien sûr pour Prométhée). Après recherches, plutôt rapides compte tenu de la taille du groupe, la société se servait généreusement parmi les espèces protégées pour booster ses résultats et ses recherches en bioluminescence. Certes, c'était toujours un manquement. Nous avions échoué, L et moi. Dur à avaler.
Ma mauvaise humeur ne s'arrangea pas. Le lendemain après-midi, Akemi était là. Je parvins à rester distant, stoïque alors que je sentais sa présence presque attaque. Pas toujours, mais il avait de ces regards parfois, de ces piques qui soulevaient mon agacement comme une chair de poule.
Le travail nous absorba tous, la vitesse décuplée par l'échec. L partit dans une cuisine se ravitailler alors que j'avais cette idée flottant quelque part dans les synapses. Née des mots du détective, juste avant de passer la porte, « Tout est relié. » Sans m'en rendre compte, je dus le marmonner à une ou deux reprises.
« Ah mais ça me rappelle un truc. » Je tournai un regard poli sur Akemi, essayant de ne pas juger par avance. Il pouvait être brillant, par moments. « Ouais j'ai lu ça... je sais plus. C'est une devise alchimique. Tout ce qui est en haut est le reflet de ce qui est en bas. » Je fronçai les sourcils. Une seconde, à la recherche d'autres liens. L entra alors que je sortais.
Tout était relié.
Les deux derniers morts étaient respectivement taureau et sagittaire. Les deux premiers, serpentaire et scorpion. Si le schéma ne s'éloignait pas trop, si j'avais raison, le dernier devrait être gémeaux. Quelque chose de similaire aux quatre morts dans la forêt, tués par les quatre éléments : un gémeaux, un poisson, un taureau et un sagittaire. Le serpentaire, ajout au quatuor, comme la trappe où était inscrite ce signe avait été un moyen de sortir du schéma pour le comprendre. Quant au scorpion à la place du poisson, l'allusion à L était claire ?
J'entrai, la porte était ouverte, tombai devant un dos nu. Enroulé de couleurs, un dragon mouvant sur la peau des omoplates, la silhouette dessinée avec élégance jusqu'aux reins. La gueule léonine ornée de moustaches longues, la voracité des crocs rendue douce par l'ondoyance d'une crinière blanche. Crinière à l'esquisse libre, légère, déstructurée avec harmonie sur les pattes griffues. Le dragon, vagues souples d'écailles nacrées au cœur d'un foisonnement de fleurs. Corolles sanguines enflammées orange et jaune. Le dragon magnifique, les nuances claires en contraste avec la vivacité brûlante des couleurs. Un rêve blanc au cœur d'un incendie de fleurs. Hypnotique.
Ryuzaki, accroupi, observait le tatouage avec attention, survolant l'épiderme sans le toucher, peut-être. Si concentré qu'il ne m'avait pas vu, pas entendu. Je ne bougeai pas, regardai le bout de ses doigts suivre les courbes. Minutie plume de ses gestes, chaque ligne, détail, nuance. Appris, répétés, rejoués. La concentration arquée dans les épaules.
Je reculai, l'oppression d'être de trop dans la gorge. Acide et âpre à la fois.
Un papier scotché à la porte : les hypothèses en brève conclusion. Le scorpion planté d'un point d'interrogation. Quelques mots assassinés de flèches.
Dans la chambre allongé sur mon lit. Le téléphone dans ma paume, l'hésitation passa. Je savais pourquoi elle était là après tout. Les raisons avaient évolué, sans fondamentalement changer. Mon prétexte, mon alibi. Parce que c'était facile, utile, parce que c'était l'image que je voulais renvoyer. Peut-être pas tout à fait avec son visage, mais vu ma situation je ne pouvais pas vraiment chercher mieux.
Je composai le numéro du mannequin, elle décrocha tout de suite, m'entraînant dans un babillage sans fin.
Des flocons dansaient derrière la fenêtre. Petites glaces duveteuses et tourbillons hagards entre les vents. Une balade blanche et douce à regarder. La vitre brillait de cristaux à demi fondus. La chaleur de la cheminée emplissait le salon, les flammes me rappelaient d'autres fleurs et je ne disais pas un mot. Faisant semblant de réfléchir pour ne pas avoir à parler. Le parfum du chocolat chaud et du pain d'épices n'y changeaient rien. Le froid était à l'intérieur. Ryuzaki ne parlait pas plus, faisait semblant de réfléchir, lui aussi, peut-être. Comptant ses petits gâteaux à l'anis avec une application que je qualifierais de suspecte si je prenais l'insigne peine de le regarder, ce qui n'était pas le cas. La neige était un spectacle calme, froid et apaisant. Le fauteuil était moelleux au delà du raisonnable.
Sans dire quoi que ce soit, Ryuzaki sortit un plateau d'échecs d'un tiroir de la petite table. Les pièces secouées comme un appel au jeu.
Je finis par accepter tacitement, en me tournant vers lui. « Je veux un enjeu. » Regard perçant, ignoré. « Si je gagne, tu me dis pourquoi tu ne prends pas d'enquêteurs en plus, triés sur le volet. » Un morceau de pain d'épices en contemplation dans la paume pâle.
« Comme tu veux. Si je gagne, tu me devras des explications concernant le tatouage. J'ai cherché, mais je n'ai pas trouvé en quoi c'était dommage. » Mon épaule haussée par assentiment. Peu importaient ses questions, il me suffirait de gagner. Tout simplement. « Mais puisque c'est toi qui poses tes conditions j'ai droit à une question supplémentaire.
- Qui est ?
- Si je gagne, je veux savoir de quoi tu rêves, parfois. Enquête comportementale et psychologique. »
Au moins il n'avait pas précisé de mon principal suspect, mais le sous-entendu était là, indéniablement.
« Comme tu veux. J'ai envie de jouer.
- Tu pourrais perdre. »
Arrogance adrénaline. « Toi aussi. » Définitivement, je devais gagner. Le contraire insupportable. De toute façon je n'avais jamais promis de dire la vérité.
Les coups s'enchaînaient, bataille acharnée et lutte d'esprits. Se balancer sur la ligne, à la limite, toujours, jouissif. Nos stratégies aux accents machiavéliques, la double détente redoutable renfermée sur les pièces. La pincée d'ingéniosité et d'effronterie qui faisait l'art d'une partie exceptionnelle, la beauté de l'assurance. Vivacité des gestes, les pensées acérées. Glissées peau à peau pour la reddition ou la victoire sur une figurine. Notre harmonie retorse, délicieuse, qui ne connaissait pas le temps, pas le monde.
Ma déception disputée de soulagement, l'une et l'autre transformées en cadence neutre sur mon visage, dans ma voix. « Pat.
- Personne ne gagne, alors. » Difficile de dire s'il en était dépité ou content. « J'ai vu ton message ce matin. » L'excitation qui retombait lentement, chute libre. « J'ai une autre théorie pour le scorpion. Nous sommes d'accords, c'est sans doute une allusion à mon signe astrologique, sauf que le scorpion remplace le poisson. Je pense que la coïncidence est trop grande. Par ailleurs j'ai vérifié, l'astrologie chinoise des quatre élémentaires correspondrait aux trois victimes que nous avons pour le moment, en excluant le serpentaire, et ce, même si les années sont différentes. »
Coïncidence, peut-être pas, mais je ne voyais rien de clair, le scorpion remplace le poisson. Le... oh.
Kira, par assimilation au poisson, moi et L par assimilation au scorpion, à BB. B remplace Kira. J'espérai ne pas voir le regard de L se faire soupçon, pour ne pas avoir vu cette hypothèse. Il le cachait bien, ou ce n'était pas le cas. J'examinai son visage en silence. Finalement, une demi pique. « C'est Akemi qui m'a donné l'idée de départ. »
« Écoute L, » mauvaise entrée en matière au début du dîner, très peu stratégique. Il fallait attendre au moins qu'il ait mangé un ou deux gâteaux pour qu'il soit vaguement plus conciliant « je veux que mon fils soit à la maison pour Noël. Tu devrais être en mesure de comprendre, les valeurs japonaises familiales tradi-
- Comme si Noël avait le moindre rapport avec les valeurs japonaises familiales traditionnelles.
- C'est une fête de fam-
- Monsieur Yagami, cessez de me prendre pour l'imbécile que vous êtes. Je suis parfaitement au courant que dans votre bon pays, c'est une fête importée, plus ou moins apparentée à la Saint Valentin, aussi ignoble soit-elle.
- Dans notre famille, nous la fêtons en petit comité.
- Bien sûr, et vous inviterez Misa, comme ça tout le monde sera content. Kira ne sera jamais arrêté, la couverture de votre fils grillée, les gâteaux seront donnés à manger à des mannequins anorexiques qui iront les déverser dans les tuyauteries sitôt avalés, finalement l'apocalypse végétarienne qui fera des lapins les maîtres du monde ne sera jamais enrayée et nous serons tous en Enfer à bouffer des légumes et des plantes vertes en sautillant comme des décérébrés. Je ne dis pas que le changement sera particulièrement visible chez tout le monde mais il est hors de question de grignoter la première horreur orange qui passe sous le prétexte fallacieux que la carotte rend aimable.
- Et rend les fesses roses. Passe-moi les carottes Mog', et tu les passeras à Raito après. »
Intervention judicieuse ignorée. Une poivrière se renversa fort à propos dans le plat, d'un revers de main maladroit de ma part. Mogi posa une paume solennelle sur l'épaule de son ami. Sérieux à en mourir, la tristesse grave comme un jour d'enterrement. Son soutien et sa compassion dans une paire d'yeux sombres, le timbre funèbre. « Tu te rattraperas sur les épinards. »
Mon père n'avait pas vraiment suivi, concentration marquée dans le pli de sa mâchoire. Son visage sérieux, la voix lente adressée à L. « Je suis persuadé que ton pays d'origine, quel qu'il soit, ou que ta famille, te manque. D'où l'utilité de permettre à Raito de passer Noël chez lui. » L'insistance sur les deux derniers mots clairement audible. « Il s'agit de ne pas faire perdre de temps à l'enquête, soit. Une courte période de repos permet de meilleurs performances de travail. De ce fait l'enquête sera plus productive, avancera plus rapidement et tu rentreras plus vite chez toi. » Insistance similaire sur les deux derniers mots, parallèle déplaisant, dérangeant.
Ambiance polaire, personne n'osait ajouter quoi que ce soit. Le détective vide de toute émotion, fermé comme il ne l'avait pas été depuis longtemps. Un frisson de malaise dans mes omoplates. L'allusion familiale ? La manipulation transparente ? Le raisonnement faussé ? « Ta famille doit te manquer, alors imagine Raito, il ne l'a pas vue depuis longtemps, il est jeune encore. Tu pourrais te mettre à sa place. C'est Noël, c'est important aussi de ne pas se laisser dévorer par le travail. » L'hypocrisie me chatouilla une réplique sur la langue.
Le silence se plomba, brut, le moindre simulacre d'onde sonore attrapé au vol, dépecé. Pesanteur lourde jusqu'à paraître matérielle, étirée dans les minutes en envahissant l'espace.
« C'est bon j'irai, arrête. » Reddition et diversion.
Deux regards braqués sur moi. « C'est toi, papa, qui nous fais perdre du temps en insistant. Tu nous déconcentres, nous distrais, nous ralentis. Tout ce temps à argumenter est un temps perdu. Un temps précieux qui pourrait, devrait, servir à pister les cibles de BB et les sauver. Il n'en reste qu'une, une seule. Tu ne te sens pas un devoir envers elle ? »
Ses iris, agrandis de stupéfaction, il me regardait. Promesse de remontrances à venir, pour remettre en cause la suprématie paternelle, en public qui plus est. Son ton était pourtant calme, il avait gagné après tout : « C'est vrai. Mais ta famille ne participe pas à l'enquête, elle ne comprend pas. Ses préoccupations et ce qui lui importe est différent de ce qui t'importe. »
Il se tut, longtemps, je m'apprêtais à partir. Il soupira. « Je ne veux pas que tu viennes à contre-cœur. »
Réponse pesée, pour ne pas le froisser. « L a raison, venir mettrait ma couverture en pièces, tu le sais. Nous n'arriverons pas à en trouver de meilleure. » J'ajoutai, après un long temps mort. « Je préfère faire quelque chose d'utile, et terminer l'enquête le plus vite possible. Tout rentrera dans l'ordre après ça. »
C'était un mélange de ce qu'il ne voulait pas entendre et de ce qu'il voulait entendre, dosé pour que son positif emporte son négatif, vers la direction que je souhaitais.
Une alerte emporta la résolution finale. Cinquième mort. Le dernier. Urakami Mado, gémeaux, société Suji Lux. Et nous n'avions pas pu l'empêcher. Malgré les indices, malgré tout le reste. La photo arriva au moment où je m'apprêtais à aller dans la chambre. L m'arrêta, main sur l'avant bras, son ordinateur hissé à la hauteur de mes yeux. La photo montrait un homme sur une plaque de marbre noir. Des particules grises disposées en constellations, un Y gravé dans les paumes.
Je m'allongeai à l'autre bout du lit, finis par me tourner vers L lorsque celui-ci vint, quelques minutes plus tard. Ses petits paquets de sucreries dispersés autour du lit. La lune éclairait la nuit de la chambre, flaque d'argent sur le lit, le visage de L, le mien.
En finir, terminer l'enquête. Ce n'était pas ce que je voulais, pas vraiment, mais qu'est-ce que c'était, un mensonge de plus dans la conversation. Il n'y avait pas de bruit, je me sentis glisser, lentement.
Moment étrange. L'impression forte d'un déjà-vu, le souvenir d'un ancien rêve. À l'exact identique. Je ne savais pas, le même rêve, deux fois ? La réalité ? Le bien-être dans les fibres de mon corps tendues vers l'irréel. Ma tête légère.
Je m'approchais de L, posai ma joue sur l'oreiller. Sa pupille nocturne irisée de lumière argent. Un univers de néant et d'étoiles, ouvert pour moi. Noir magnifique. Magnétique. La clarté vacilla, glissa sur sa joue comme la transparence d'une soie. La pénombre ravala la chambre, sans l'engloutir. Je voyais son visage, toujours, ses yeux pur noir. Des pétillantes éclatèrent, une reconnaissance. La couleur soudain onctueuse, douce. Nuances glacées devenues velours, vivantes et chaudes. Un sourire fin courbait sa bouche. Des frissons posés sur ma nuque, sourire léger en réponse.
Il s'approcha, ou moi, peut-être. La conscience soudaine des draps, les sensations vives. Ma main effleurant sa joue. Et je sus que ce n'était pas un rêve.
La chaleur de ses lèvres, perçues sans les sentir sur les miennes. L'envie électrique, bouillonnante de goûter à sa peau, à sa bouche. Pulsée dans la poitrine, dans les reins.
Ce n'était pas un rêve. Il fallait rester à sa place. Je restai sans bouger, sans pouvoir me résoudre à fermer les yeux, oublier. Hypnose immobile d'une bouche au sourire presque effacé.
༻ Thirst ༺
La froideur de la lumière-même n'arrivait pas à affadir les lueurs presque ardentes dansant dans ses cheveux et ses yeux. Mes doigts perdus dans un imbroglio de mèches caramel fondu, glissés contre la douceur. Esprits accolés, jouant, interrogeant l'arbre des possibles des suites. Effleurement de peaux, visages frôlés, lèvres croisées comme par erreur. La peur de le voir s'enfuir, de sentir un coup de coude dans le sternum ou de genou dans le ventre. Il avait déjà eu des réactions violentes.
Mais non. Juste le silence brisé de souffles et de tissus déplacés. Regard grappin, déterminé à ne pas le lâcher. Cet abandon à la situation, cette détermination à ne pas esquisser le moindre geste d'évasion... jouissif.
L'envie de recommencer, impérieuse, creusée jusqu'au creux des reins. Vindicative. Bras passé, survolé le long du torse, puis glissé contre le dos, main apposée aussi furtivement que possible, la pulpe des doigts frustrée du contact du haut de pyjama. Crochets pour l'extrémité, à peine à quelques centimètres.
Fronts en contact, yeux devenus flous. Pensées en veille, cortex cérébral cédé au reptilien. Et lâcher le contrôle en devenait grisant. Nos deux cerveaux, seulement séparés par quelques millimètres d'os et de chair, avaient tout à envier aux intelligences, si souvent rencontrées. Léger basculement, à la recherche d'un contact un peu plus personnel, plus intime, plus chaud. Bouche accordée, aux saveurs fraîches, électriques.
Mouvement initié, rapprochement pour être fondu contre lui, en même temps qu'une descente de ma main pour aller jouer avec l'élastique du pantalon. Le long frisson de la rencontre de chaleur, directement descendu, brutalement stoppé par une serre refermée sur mon poignet. L'interrogation détruite par l'air déterminé, glacial. Non absolu, sans mot. Refus. Intolérable refus, quand il s'adressait à moi comme personne, non comme détective, non comme ami, non comme briseur de couple. Un refus qui me plaçait comme indésirable.
« Tu préférerais que Misa soit à ma place, peut-être ? » L'intonation plus acide que je ne l'avais escomptée. Un froncement de sourcil et une réplique presque crachée.
« Tu es bien placé pour parler. Ton étude comparative entre les dos tatoués ou non t'oblige à me déshabiller ? »
Incertitude dérangeante, agressive. « Je ne vois pas le rapport. C'est toi qui a abordé le sujet en premier.
- Bien sûr. Et c'est aussi de ma faute s'il se balade torse nu en plein hiver ?
- C'est toi qui voulait engager quelqu'un dans l'équipe. »
Colère limpide dans son attitude, du regard à la tension qui tendait ses muscles, au resserrement des phalanges sur moi. Colère incompréhensible. Il s'entendait bien avec Akemi, et il lui donnait l'occasion de parler à un autre adolescent, de presque son âge.
« J'ai dit ça pour l'enquête, et tu le sais très bien. Pour la même raison qu'il serait logique d'engager d'autres personnes. Mais visiblement, tu ne te préoccupes pas de capturer Kira au point de montrer ta précieuse petite personne à un nombre plus important d'humains. » Il se redressa, s'asseyant au bord du lit, prêt à s'en aller. L'air trop frais glissé contre moi. L'impulsion initiée stoppée par mes bras crochetés autour de lui.
« Lâche-moi.
- Dis-moi que tu préférerais Misa, et je le ferai. » Tendre chaleur irradiée entre nous, corps imbriqués, aucune envie de le lâcher. Le laisser partir.
« Je préférerais Misa. »
Insupportable phrase. Comme un blanc, une interruption neuronale.
« Tu es un sale menteur, Raito.
- Toi aussi. Tu avais dit que tu me lâcherai.
- Je suis puéril et égoïste. Tu aurais dû prévoir cette réaction. »
Sans me détacher de lui, enroulé dans mes bras, mon nez enfoui contre sa nuque, pur délice s'il n'avait pas été si réticent, je bougeai pour m'asseoir et ne plus être à genoux, mes jambes de chaque côté des siennes. La rigidité du dos presque trop désagréable pour m'en faire un matelas.
« Reste. » Silence aux accents de retour au calme. Peut-être n'allait-il pas partir. À justifier, pour le convaincre définitivement. « J'ai pas envie de dormir seul. »
L'air devenu sirupeux, épais, oppressant. L'absence de réponse comme incertitude totale. Silence irradié. Plus lourd que depuis des jours. Finalement aboli par un froissement de tissu, puis par ses mains décrochant les miennes.
« Tu as passé l'âge. Rallume ta veilleuse, je vais dormir ailleurs. »
Il se dirigea vers la porte. Sans un regard pour moi. Sale égocentrique n'ayant absolument aucune empathie pour personne. Son haut remis correctement d'un geste de main négligent. Masquant la peau opalescente, niant l'envie toujours là.
« Tu es un gros con, Yagami Raito. »
Porte claquée. Bonsoir, solitude d'une unique respiration. Je détestais qu'on m'abandonne. En général, ceux qui s'y risquaient finissaient par le regretter, du fin fond de leur prison.
Ordinateur attrapé, ouvert rageusement. Une enquête à reprendre, au hasard. N'importe laquelle. Juste pour le plaisir de la vengeance mal dirigée.
Quatre criminels trouvés n'étaient pas suffisants pour enrayer l'énervement, électricité courant sous la peau. Sensation de ne plus être à ma place, dans ce lit, dans cette pièce. Dans ce pays, aussi. Comme une envie de rentrer à la maison, tout en n'en ayant pas vraiment.
Ordinateur abandonné à son tour, mes pas me conduisirent à l'ascenseur. Suite absconse de chiffres interminable. L'étage de Watari, sanctuaire et cabine de pilotage du navire L. Murs tapissés d'écrans, bunker inviolable et pilier de ma stabilité. Vide. Watari n'était pas là.
Porte poussée, silencieuse. L'homme endormi, savourant un repos mérité depuis longtemps.
« Watari ? »
Glissé jusqu'au lit, j'y grimpai, finalement calmé par l'image de la pondération et du flegme. Ses yeux entrouverts, pourtant déjà en alerte.
« Quoi, encore ? Une explosion, un nouveau mort, Matsuda a fendu un aquarium, Misa a mis un poster d'elle nue dans le couloir ? »
Hmpf. Ironie paternelle trop souvent endurée, l'effet n'était plus le même qu'une vingtaine d'années plus tôt.
« Raito et moi... nous sommes un peu disputés. » Un soupir, aussi transparent qu'une remarque cuisante du type « Je te l'avais bien dit. » En plus policé.
« Tu aurais dû avoir des amis avant, ou étudier sérieusement les relations sociales.
- Pourquoi ce serait forcément de ma faute ? Il n'est pas parfait non plus. » Sourcil haussé. Il se redressa, s'adossant à ses oreillers repoussés contre la tête de lit.
« Vraiment ? Tu aurais eu un comportement acceptable, et lui non ? D'un point de vue statistique, c'est hautement improbable. Qu'est-ce qu'il s'est passé ? »
Impossible à énoncer. Trop personnel, trop secret. Il n'aimerait pas ça du tout. Et son père encore moins. Mutisme clamé par le regard évité.
« Tu devrais le laisser rentrer chez lui, pour Noël. Ça lui fera du bien de sortir, de voir sa famille. De ne plus être ici à longueur de temps. Souvent seul avec toi.
- Donc, ce serait bien pour lui de ne plus me voir ? Je suis nocif à ce point-là. À se demander pourquoi tu m'autorises encore à parler aux gens.
- Je n'ai pas dit ça. Tu devrais le lâcher, pour t'habituer à son absence. Tu es trop avec lui, ça va être étrange pour toi le jour où l'enquête sera finie et où il partira. Je n'ai pas envie de ça pour toi.
- Et si je n'ai pas envie de le lâcher ?
- Lui voudra que tu le lâches. Il n'est pas comme toi il est sociable, il a des amis, une famille. Il ne s'enfermera pas en refusant tout contact juste pour se battre pour la justice. Ce n'est pas parce qu'il est ton seul ami que c'est le cas pour lui. » Vérité cruelle, acide. Rongée. Les débiles en orbite autour de lui rapidement passés en revue. Ceux fichés pour l'avoir côtoyé au lycée. Les nouveaux, de l'université. Tous des être tristement banals, au mieux un club photo médiocre qui ne ferait jamais rien de mieux que l'illustration surannée d'une campagne de prévention contre le sucre raffiné, ou en faveur des brocolis à la cantine.
« Ses amis ne sont que des abrutis, ils n'ont aucun intérêt. Il ne peut pas les préférer à moi.
- L'intelligence n'est pas le premier critère pour choisir ses amis.
- Bien sûr que si.
- Non. Beaucoup de choses comptent, et s'il maintient les liens avec eux, alors qu'il ne les a pas vus depuis des semaines, tout en étant avec toi, c'est que tu ne comptes pas assez pour les éclipser. L, il ne restera pas, et tu ne peux pas l'y contraindre, il ne t'appartient pas. Sois lucide. Grandis un peu. »
Ongle rongé à sang sur un goût de bile. Affreuse sensation de tiraillement du plexus solaire au nombril. L'idée que je puisse être inférieur à ces types, à ces multiples filles exhibées comme des trophées dans le seul but de se construire un réseau social valide pour d'éventuelles retombées professionnelles, à vomir. Moi, relégué à une connaissance ou même une amitié quelconque, sous le prétexte fallacieux que l'intelligence n'était pas le plus important ? Pourquoi aussi ne pas classer les relations selon le degré de correspondance des numéros de téléphone ou en additionnant les codes postaux ? Non, je refusais d'être un numéro, un visage parmi d'autres, alors que lui avait sa place bien délimitée, bien unique. Bien irremplaçable, au point d'être certain de l'innocenter de n'importe quel crime qu'il aurait pu commettre puis oublier.
Lit quitté, un « bonne nuit » tout juste chuchoté. Jeté.
La paire de baskets défoncées trouvée dans un placard s'appesantissait de neige fondue, salie par la pollution et le passage incessant des voitures. L'air mordant insinué sous les vêtements, léchant la peau et la givrant à moitié. Finalement, les grilles du parc passées me laissèrent errer. Shinjuku Gyoen Park, ou du moins, la partie comportant un semblant de jardin anglais. Dramatiquement disparu sous les centimètres de neige.
Demi plaisir d'être dehors, hors de portée des emmerdeurs, des idiots, des susceptibles, des juste profiter du soudain calme des arbres endormis, de la neige encore tombante, miraculeusement échappée aux foulées des masses grouillantes qui ne manqueraient pas de la souiller dès le lendemain, au milieu des cris et des bousculades enfantines.
Branches alourdies, dénudées, mains rachitiques aux ongles démesurés surplombant des buissons et parterres de fleurs à renaître au printemps. Mort de l'hiver, toujours aussi pure et triste. Ne manquaient que le hurlement des sirènes et les cloches pour parfaire le parallèle. Mais à des milliers de kilomètres de distance, autant essayer de ne pas planter davantage d'aiguilles d'aigreur dans mon moral. Je m'assis, jambes repliées et flocons chassés d'une main furtive.
Le plan d'eau brillant, tout juste perturbé par quelques nuages déchirés qui masquaient la lune par moments. Jeux de brillance en monochrome. Juste beaux, ces reflets jouant sur la luisance de l'eau comme ils l'avaient fait cette même nuit sur l'humidité d'un œil fauve.
Je détestais Raito pour être parti, et je détestais Watari pour me graver à l'esprit que ce départ était inéluctable et nécessairement répété. Refus absolu de l'entendre. Quel impact cela aurait-il, de simplement l'empêcher de partir ? Ou de lui montrer qu'il serait mieux pour lui de rester avec moi plutôt que de retourner à sa médiocre petite vie entouré d'imbéciles ne faisant que censurer ses capacités ? Est-ce que l'enfermer jusqu'à ce qu'il réalise qu'il serait mieux avec moi serait éthiquement répréhensible ?
La neige craquée sous des pas, cadence lente, mesurée. Sûre, déterminée. Assortie d'un souffle que je ne pensais pas halluciner. L'air était suffisamment immobile pour tout entendre, surtout en étant approximativement certain de l'identité de celui qui s'approchait.
« Vraiment, Law, une nuit de 15 décembre, tu es aussi prévisible que dans mes souvenirs. »
Frisson remonté contre les vertèbres. Quelles chances de l'attraper, alors qu'il n'était pas à portée de main ? Les secondes seraient trop longues, traîtresses.
« Bonsoir Beyond. »
Un rire aliéné pour réponse, aux pointes aiguës allant jouer avec le plissement de ses yeux. L'arme à feu tournée entre les doigts comme le plus inoffensif des jouets de mauvais goût.
« Si tu savais, Law ! J'étais sûr que tu finirais par venir. Alors il me suffisait d'attendre, dans l'endroit le plus proche de ce qui est proche d'une parodie d'Angleterre, non ? Oui. Alors me voilà. Et te voilà aussi, parce que je sais comment tu fonctionnes. » Quelques mots murmurés, perdus dans un ricanement fou. Il était trop nerveux et trop excité pour que je puisse l'avoir. Et il verrait si je tentais de prendre mon téléphone.
« Tu voulais quelque chose, BB ?
- Te voir. Mais tu n'as pas vraiment changé. Depuis que je t'ai vu. C'était quand, à ton avis ? On joue. Tu essaies de deviner. Et si tu as faux...
- Je ne veux pas jouer. » Pas l'encourager, jamais. Il devenait encore plus intenable. La prison ne l'avait pas arrangé. J'avais pourtant débattu longtemps avec Watari pour savoir quoi faire de lui.
« Mais, je veux jouer. Sur une échelle de 1 à Washington, mes connaissances de ton enquête sont où ?
- Porte-avion, je suppose.
- Presque. Plutôt actinium. Ou cygne. Si on avait été dans une meilleure année, je t'aurais donné un jeu astronomique, c'était plus drôle. Mais ça n'allait pas.
- Donc le Y n'est pas pour Yoda ? »
Sa tête ébouriffée penchée, un sourire dérangeant placardé alors qu'il mordillait le canon de l'arme.
« Naa. Dis, tu m'offres un cadeau pour Nonononoël ? Tu serais bien déguisé. Ou passé par la cheminée.
- Tu es capable de t'acheter de la confiture seul. Toi, si tu veux, tu peux te rendre les mains liées, ce serait gentil. »
Moue boudeuse affichée, étrange à voir sur ce miroir déformant. Mes attitudes et mon apparence copiées, comme une réunion de cosplay malsaine. Doigts de mon bras dissimulé lentement glissés vers la poche de mon jean. Visiblement pas assez discrètement pour lui échapper.
« Arrête. » La voix claquée, revenue dans des octaves plus basses, timbre agressif et sans affront.
« Tu ne me tueras pas, Beyond. Tu ne ferais pas ça. »
Son regard soudain un peu perdu, parti faire un tour du côté du ciel au dessus de ma tête, puis suivre probablement les flocons. Voix détachée, immatérielle.
« Non. Mais tout change si vite, ces temps... Tu ne devrais pas être là. » Comme une révélation, ses yeux rivés sur moi, presque effrayés. « Rentre chez toi. Maintenant. C'est pas bien d'être dehors, exposé. Rentre. » Sourire mutin. « En plus il fait froid, tu vas attraper un rhume, et maman Wammy va être colère et te faire manger du porridge. Sans confiture. »
Ses pas en arrière le rapprochaient de la fuite. Les arbres le rendraient invisibles.
« Je vais rentrer. Et je pourrai avertir la police, leur dire de te chercher. Faire diffuser ton portrait. Tu ne pourrais plus t'enfuir. »
Un sourire aigu, transpercé de dents.
« Mais tu ne leur diras rien. »
Il me connaissait sans aucun doute trop bien. Perdu dans les ombres. Quelques traces de confiture de fraise, rouge sanglant, souillaient la neige.
Les alarmes remises d'aplomb alors que je repassais les sécurités. Même en partant comme un voleur, un résidu de conscience m'avait empêché de laisser tout hurler en provoquant une crise cardiaque chez les résidents et en faisant croire à une fugue. Quoique m'empêcher de sortir aurait pu être bénéfique. Les escaliers plus silencieux pour éviter de prévenir quelqu'un, si qui que ce soit était debout avec l'odieux but de se lever à 4h20 pour me voler des macarons.
Une expédition dans les cuisines pour dénicher un reste de gâteau aux amandes, et les ordinateurs de la salle d'investigation principale ronronnaient à nouveau. Beaucoup de choses à encore démêler, même en ayant compris la majeure trame du fonctionnement de l'énigme. D'autant plus ardue que j'y travaillais seul et sous le coup d'un stress pas tout à fait mérité.
Mogi une fois encore levé avant tout le monde, présent à peine cinq minutes après que Watari m'ait apporté mon troisième café. Stature carrée légèrement contrebalancée par les quelques bâillements étouffés et par les cernes et rides de fatigue qui commençaient à entamer sérieusement son visage.
« Mogi-san, puisque vous êtes là, vous pourriez commencer à chercher des informations sur Suji Lux, que nous puissions déterminer la raison pour laquelle le nom Urakami Mado va apparaître en rubrique nécrologique. »
L'étonnement passa sur ses traits durs. La surprise de se voir confier une tâche plus consistante que celle de réunir des informations ennuyeuses et des listes interminables. Devoir comprendre quelque chose, comme si c'était une première. Bon, sans doute la première fois depuis longtemps, mais je leur avais déjà confié des choses utiles et intéressantes. Avant que Raito arrive.
Enfin, avec quatre exemples d'entreprises pourries, l'équipe de six bras cassés devrait bien arriver à bricoler quelque chose de crédible.
La distance palpable entre Raito et moi. Tous deux à poursuivre la piste du Y de la main. Croisée des chemins, entre autres. Sans un regard, sans une parole. Une poignée de mails échangés, plus impersonnels qu'une déclaration d'impôts. Albatros cloué au sol, ralenti à outrance. Rien n'ayant plus d'intérêt, de profondeur. L'esprit glissant à la surface du problème sans s'y agripper, toujours rappelé au futile. À l'important, sans possibilité d'en parler. Parce qu'il y avait les autres, et parce qu'il ne le voudrait pas.
« Bon, je vais descendre acheter de quoi grignoter ce midi. Quelqu'un pour une pizza ? »
Quelques mains vaguement levées, au milieu de la surchauffe neuronale n'ayant encore rien produit hormis des hypothèses débiles qui étaient même rejetées par leur petit groupe. Avec un peu d'entraînement, ils arriveraient à jouer seuls au Cluedo, un jour.
Le bouton de l'ascenseur poussé, ronronnement du moteur. Petit tintement, et ouverture des portes. Sursaut général par le cri englouti sous le déferlement cramoisi. Matsuda renversé par les centaines de litres de confiture de fraise délivrés de l'espace clos pour se répandre sur le sol en entraînant un pauvre policier au passage. La scène à la limite du surréalisme, marée flamboyante déversée sur le sol blanc, disparu. L'odeur reconnaissable entre mille, le message cristallin.
Léger éclaircissement de gorge, de circonstance. Les regards lentement tournés vers moi. De plus en plus sombres au fur et à mesure que je parlais.
« Hum, il y a peut-être une petite chose dont j'ai oublié de vous parler. Il est possible que j'ai fortuitement croisé Beyond cette nuit. Alors que j'étais sorti. Sans prévenir personne. »
Ouragan de reproches.
Hésitation. C'était peut-être à moi de céder, au moins en apparence. « La vision des cadavres ne te fait plus rien ? Pas de symptôme olfactif, ou de nausée ? » Attitude froide, réservée, fermée. À peine un sourcil haussé comme preuve qu'il m'avait entendu. « C'est plutôt un bon point, si tu veux toujours rester dans la voie de la Justice. Parce que tu seras amené à en voir souvent. J'en vois souvent. »
Il ferma finalement l'ordinateur, disposé à la conversation. « Tu n'as pas l'air inquiet. Je le serais si un criminel remplissait mon ascenseur de confiture de fraise.
- La confiture n'est pas effrayante. C'est juste un immense gâchis.
- Il est entré. La sécurité n'est pas assurée. Il pourrait te tuer dans ton sommeil.
- Aucune inquiétude à avoir. Beyond ne me fera rien. Je n'ai aucun intérêt pour lui, si je suis mort. »
Raito croisa les bras, appuyé contre son dossier. Attitude peut-être faussement assurée, pour se donner une contenance. Un frémissement dans son regard laissait voir la faille, et je ne la laissais jamais passer.
« Tu es bien sûr de tes prédictions, concernant un serial killer mentalement instable.
- Il a des constantes. Il joue, et il m'aime en pleine possession de mes moyens. Il ne me tuera pas, ni ne me blessera. Le jeu n'a d'intérêt que s'il me bat à la loyale.
- Tu lui fais confiance. »
La surprise lisible dans la voix plus claire, plus limpide qu'à l'habitude. Rapide réflexion de la réponse à apporter. Pas d'affirmation trop absolue, rien de trop personnel. Rien de trop awkward non plus, certainement.
« Je ne le laisserais pas dormir dans ma chambre, mais oui, sur certains points, je lui fais confiance. »
Un toussotement, forcé et insistant, était toujours le présage de l'approche d'un commissaire papa poule trop engagé. Présage d'autant plus désagréable vingt minutes avant de passer à table.
« Je ne vous dérange pas, puisque vous ne parlez pas de l'enquête.
- Si je vous dis que si, vous vous en irez ?
- Non. Il ne s'agit pas là d'une requête en tant que subordonné ou membre de l'équipe, mais en tant que père s'adressant à un adulte responsable. »
Cette manie de vouloir me faire vieillir et m'affubler de choses aussi rasantes et abstraites que des responsabilités devenait singulièrement exaspérante. Surtout qu'elle était visiblement contagieuse.
« Même si les japonais n'ont pas beaucoup de congés payés par rapport aux européens -
- Chose qui est tout à votre honneur. Bravo, continuez sur cette voie.
- … J'estime que Raito, du fait de son âge... » Pouvait-il plus ostensiblement rabaisser Raito ? Il semblait ignorer, tout père attentif qu'il soit, que c'était le meilleur moyen de le rallier à ma cause, gagnée d'avance. « … a droit de se reposer. Donc, rien ne vous empêche de le laisser pour le jour de Noël.
- Papa, ce n'est pas si grave. De toute façon, la plupart des Japonais passent le réveillon au KFC. Je serai là bientôt, nous avançons. »
Et blablabla... à ne surtout pas briser, pour laisser le temps à l'enquête de stagner. Et sauvegarder de précieuses minutes. Finalement inutiles, puisque non dédiées aux échecs ou à une résolution d'enquête ensemble.
« Je ne travaillerai pas demain. Vous n'aurez qu'à faire une visio conférence, je vous laisse le grand écran pour jouer à Une famille formidable. » Regards croisés, étonnés.
« Tu ne travailles pas demain ?
- C'est précisément ce que je viens de dire. » Je ne serais de toute manière pas d'une humeur supportable par le commun des mortels. Trop peu disposé à endurer la bêtise du monde. Même Watari savait qu'il ne devrait pas venir me parler.
Le père presque satisfait parti, je donnai la clef de ma chambre à Raito. « Tu n'as qu'à dormir là-bas, si tu ne veux pas être avec moi. Tu seras mieux que sur un canapé, et c'est totalement inaccessible. Je vais être désagréable à partir de minuit.
- Plus que maintenant ? » Dix-sept heures passées, l'envie de plaisanter s'était déjà bien éteinte.
Le salon du quarante-troisième était à moi depuis presque dix heures, sans interruption entre les vieux dessins animés et les vieux films classiques. Et je comptais bien rester à végéter jusqu'à ce que minuit change enfin la date du calendrier.
Glissement de porte. Odeur alléchante de thé pomme cannelle.
« C'est un vieux film. Même pour toi, il ne peut pas vraiment te rappeler ton enfance.
- It's a Wonderful Life. Un classique. Il passe tous les ans entre le Magicien d'Oz et un Disney au hasard.
- Dans les pays chrétiens, je suppose.
- Je regarde The neverending story, juste après. Tu restes ? »
Instant de doute, finalement dissolu par ses fesses se posant à côté de moi. Le pop corn passé du bout des doigts.
« Tu devrais te prendre directement un seau, la prochaine fois. Ça reviendra au même et c'est plus simple à transporter.
- Hm. Si tu le dis. »
Pas envie de parler. Pas aujourd'hui. L'envie de suivre les statistiques et d'alourdir le nombre de dépressifs pré-Noël bien plus attirante. Images monochromes suivies d'un œil las, cerveau en pause.
« Tu... es assis normalement.
- Hm.
- Je croyais que faire ça diminuait tes capacités de réflexion de 40%.
- Hm. Tu as une bonne mémoire. Je n'ai pas très envie de réfléchir... aujourd'hui. »
Calme revenu, différent. Presque appréciable, cette proximité.
« Tu ressembles au cheval.
- Artax ? Parce qu'il meurt dans les marécages de la mélancolie ?
- Tu vois plus facilement la similitude qu'avec le panda. Tu progresses.
- J'apprends. Je t'anticipe. Dans le livre, Artax est un poney qui parle.
- J'ai du mal à t'imaginer passer du temps à lire des romans de fantasy ou à regarder des films. Même enfant.
- Les autres regardaient. Alors j'entendais. »
Blanc. Peu importait, qu'il imagine ce qu'il voulait. Il ne me demanderait probablement jamais de préciser ma pensée. Soit pour ne pas réveiller des soupçons endormis, soit par indifférence totale. Je repris des caramels mous. Adorables choses fondant sous la langue, ne demandant qu'à adoucir la tristesse du 17 décembre.
« Un dragon avec une tête de chien ?
- Une tête de lion, dans le livre. » Tension immédiate. J'aurais mieux fait de ne rien dire. Comme souvent, d'ailleurs. Langue mordillée, à en sentir le goût métallique et chaud. « Ils ont pris un chien pour mieux vendre ça aux enfants, je suppose. Les enfants aiment les animaux. »
Un rire avorté, assorti d'un regard franchement amusé. Vraiment joli, aussi.
« Presque tous les enfants, il faut croire. Tu aurais préféré une tête de murène, ou d'araignée.
- Au moins, ça ne pourrait pas me baver dessus.
- Je suppose que j'ai du mal à t'imaginer enfant.
- Ah ? Même si je ne t'avais pas vu en short de bain dans l'album de famille, tu serais plutôt facile à imaginer petit.
- Tu peux parler, maintenant que tu as fourré ton nez dans mes affaires. Les photos de famille ne devraient pas être montrées aussi facilement. C'est un des bons côtés de ton statut, je suppose. Personne n'a de preuve contre ton apparence en tant qu'enfant.
- Je confirme. Pas une photo ni aucun document n'a survécu. Mais je n'étais pas aussi mignon que toi. »
Brisure de l'échange, subitement inconfortable au possible. Mes jambes ramenées, genoux contre le menton, pour retrouver suffisamment de capacités mentales pour ne pas dire n'importe quoi. Voire des absurdités que je ne pensais même pas. Je me laissais finalement reglisser, contraint par les souvenirs et les remords.
Tempe posée contre l'arrondi de son épaule. Doucement. En espérant naïvement qu'il ne se déroberait pas. « Je n'aime pas le 17 décembre. »
Le reste de la journée passé à regarder l'écran de travers, et à somnoler.
La suite le 13 mai ^^
