Titre : Thirst

Disclaimer : Les personnages et l'univers de Death Note ne nous appartiennent pas.

Rating : M pour certains chapitres

Merci infiniment aux quatre personnes qui ont laissé un commentaire, c'est un effort olympique que je salue bien bas ! Un effort presque aussi épique que de constater (dans un intense moment épastrouillant d'épiphanie zombie en poule de jardin toxicomane) la parfaite et magnifique concordance entre le nombre de visiteurs et les commentaires. Une sorte de numéro magique !

Il faut bien reconnaître, et je suis la première à le faire, que laisser un seul mot est un effort absolument insoutenable. Et puis franchement, laisser un mot dans une langue vaguement compréhensible, je n'en demande pas tant, c'est tellement surfait. Et alors laisser une phrase c'est carrément vulgaire, une phrase pas trop grande parce qu'il faut pas déconner, presque construite ...avec un ordre plus ou moins lisible...avec des lettres quasiment sorties de l'alphabet ...c'est trop la galère, vraiment, j'hésite. En parler déjà ça paraît trop. Ne vous sentez pas insulté, même après un mois d'entraînement intensif ça me demande trop d'efforts.

D'ailleurs, à nos plus grandes hontes, Haaru et moi écrivons les yeux fermés, la plupart du temps. C'est pour ça que les chapitres sont bourrés de fautes à en crever, qu'on se trompe dans les noms des personnages, qu'on écrit parfois en pixels invisibles ou à l'envers et que l'intrigue anorexique a été pensée par Misa. Oui, Misa et le verbe penser, tout de suite on sent l'embrouille. Nous nous excusons platement et piteusement pour cette grande imposture. Nous rampons à vos pieds, repentantes. Acceptez, par pitié, nos sincères excuses ! Aucun mot ne pourra exprimer la juste mesure de notre honte et de notre culpabilité. Comment est-ce que avez encore la générosité immense de lire ? Sincèrement ça me laisse sans voix, des larmes plein les yeux.

Nous vous remercions plus que chaleureusement pour votre soutien aussi actif qu'indéfectible ! Je dois avouer à genoux que tout cet amour remplit nos cœurs de joie. Nous sommes conscientes de votre générosité et de votre persévérance absolument fantastiques. (Risquer la conjonctive, la tendinite, le claquage neuronal, la déchirure musculaire ! Sans oublier la folie à cause de l'attente ...) C'est incroyable ! Vous êtes formidables et nous vous aimons.


Chapitre 34

La glace des nuits


Le système complet des caméras et des alarmes avait été mis hors-service. Deux fois. Le 14 et le 15 décembre. La deuxième avait dû être causée par L, pour sa foutue escapade nocturne. La première ne pouvait venir que de B. Tension qui irradiait. Autant pour le second qui avait visiblement pu se promener comme un gosse dans un parc d'attractions Oui-Oui, que pour l'imbécillité du premier. À se balader la bouche en cœur pour aller discutailler tartines et ombrelles avec un psychopathe notoire. Il avait bien été obligé de tout désactiver pour rentrer et sortir en toute impunité après sa riante partie de tresses entre quatre yeux.

Watari nous faisait visionner la bande du 14 prise au rez-de-chaussée. Coupure à 1h10 du matin, reprise à 2h20. Mon père, littéralement effaré. « Il est resté environ 1h10. Et personne ne s'est rendu compte de rien. »

Matsuda fronça le nez. « Mais alors, pourquoi on a pas découvert la confiture avant ? Tout le monde utilise cet ascenseur. »

Je me demandais vraiment si je devais le faire. Répondre. Tellement pénible. Visiblement personne ne se chargerait de la corvée. Un silence de quelques secondes, en survol. Éclaboussé d'une explication minimale. « Installation et transport du matériel le 14. Mise en place le 15 dans la nuit. Découverte le 16 au matin. »

- Pourquoi le 15 ?

- Parce que visiblement l'ascenseur était praticable le 14. Et la nuit du 15 il y a eu une interruption dans le système. »

Une faible lueur s'anima. Triste de solitude et de faiblesse. « Ah ouaaaais. Mais en fait moi, ce que je me demande en vrai, c'est pourquoi L est allé dehors. Nan franchement ? Quelle idée à la con. »

Mon regard obstinément fixé sur la fenêtre, un poids dans le ventre. Dans sa voix, aussi, morte d'inflexions. « Vous n'avez qu'à demander à Raito. Il se fera un grand plaisir d'éclairer votre foisonnante intelligence. »

Convergence de regards. « Je ne suis pas le spécialiste de toutes les idées à la con et de toutes les actions foireuses de cet immeuble. » Pique en défense et reproche. Réplique silencieuse qu'on me jetait au visage, quelque chose comme sale enfoiré. Flottant un quart de seconde, avant de s'absorber. « Envie de se dégourdir les baskets ou de batifoler dans la neige ? Peut-être imiter une dinde de Noël en battant des bras. Je n'ai pas le moindre début d'hypothèse concernant cette balade mirifique au clair de lune, Matsuda. »

Tintement fin, léger. Une théière en approche. « Est-ce que l'un de ces messieurs désire du thé ? Des mignardises ?» Ses yeux clairs doucement glissés sur la gauche, attention subtile. Le majordome servit quelques tasses devant le manque de retours. « L'important n'est pas la raison de cette promenade, si je puis me permettre. Il serait plus judicieux de déterminer si BB a pu, humainement, se rendre au QG entre le moment où tu es parti et celui où vous vous êtes vus. »


Les trois policiers partis inspecter l'ascenseur, ne restait que L. Et Watari, fait exceptionnel. Le détective avançait à toute vitesse, examinant les pièces, les recoins avec une rapidité record. Il n'avait jamais marché si vite. Parfaite excuse pour traîner en arrière, ou la théorie qui ne supportait pas le passage à la pratique. Rien de parfait dans le regard scrutateur, la démarche raide, ombre de mes pas. La montre à gousset, menace cliquetée, rappel permanent de la présence du vieil homme. M'obliger à rester dans les lignes, à retenir le poison qui ne demandait qu'à brûler. L s'arrêta au bout du couloir, laissant plusieurs mètres entre lui et la dernière porte. À sa hauteur, il ne regarda personne, le mur d'une structure proprement fascinante.

« Il ne reste plus que cette salle. Tout l'immeuble a été fouillé. C'est une sorte de placard ou de local technique. »

Ma main posée sur la poignée, le buste reculé, prêt à pivoter de côté. Avant le moindre geste, l'appel d'air me souffla une odeur de sucre. Une tour blanche, qui s'éboula. Me submergea. Avalanche de boîtes dégringolées, éclatées au sol en rythmique fracassée. Les angles écrasés contre mon épiderme, la frappe de toutes parts. Mon corps noyé d'arêtes et de coups. Hémorragie de porcelaine que rien ne semblait arrêter. Un pas de recul, deux. Vertèbres clouées au sol. Mes muscles se crispèrent, paupières étroites. Les bruits se brisaient. Les impacts plantés, tout autour, et le silence. Mes yeux ouverts contre deux iris noirs, ce visage à peine baissé sur moi. Il me regardait simplement et le sentiment s'accrocha au creux du ventre. Allongé devant lui. Ses pieds nus avancèrent, me dépassèrent en petits chocs feutrés. Je me redressais, les vêtements couverts de taches et de fragments coupants.

Retrait conservé malgré la nécessité, je me penchais par-dessus son épaule. Il était accroupi au seuil. Je ne compris pas tout de suite, d'abord des lignes, des gribouillis. Traînées de confiture dessinées au sol. Question morte dans la gorge. Le visage de L barbouillé en courbes rouges.

Des kanjis dégoulinants de matière se déformaient d'un éclat macabre. Nos noms, saignés sur les parois.

Il y eut un clic et la musique monta. Emprisonnée dans les murs. Raisonna longtemps après que L eut éteint le petit magnéto. Longtemps fermée dans ma tête. Voix masculine aux pointes vrillées, tournée en boucle. Effrayante, impatiente, dévorée aiguë de jubilation.

Hey missy you so fine

You so fine you blow my mind

Hey missy !

Hey missy you so fine

You so fine you blow my mind

Hey missy


Le matériel qui avait permis à Beyond de verser ses hectolitres de fraise à la pectine dans l'ascenseur n'avait bien sûr pas été retrouvé. Les traces d'effraction du plafond n'avaient même pas à être cachées, une évidence plus criante que le visuel du septième étage explosé d'écarlate.

Impossible que BB ait pu tout organiser sans complicité intérieure. À voir Matsuda attaquer Mogi avec un parasol de cocktail puis peiner à ouvrir un pauvre bocal d'olives, en vain. Jusqu'à l'écrasement dudit bocal sur le revêtement. Non, impossible. Celui-là n'avait même pas la lumière à tous les étages. Quant à Mogi… il serait peut-être capable de se faire seppuku si L lui en donnait l'ordre « pour la survie de la nation mon Général et pour l'honneur ». Regarder Matsuda pêcher ses olives avec un cure-dent avait de quoi le rayer de toutes les listes des suspects du monde, sauf celui du terrorisme culinaire. Les olives brusquement volantes ou palets de hockey, projetées par la glissade maladroite du pique sur leur chair. Deux écrasées sur une vitre, dégorgées d'eau.

La présence de B m'obsédait l'esprit, sa voix comme une boucle tordue. Mensonge de plus. L'inquiétude fendillée d'une poignée de mots, et il n'y avait plus qu'eux, qui tournaient. Silhouette voûtée à l'autre bout du salon, environnée d'une orgie de sucre. Privilège de le regarder sans être regardé. Un jeu de cartes étalé sur la table puis roulé entre ses phalanges. Dansé dans les synapses.

Le 17 décembre, bulle d'illusions, belle le temps d'une journée grise. C'était le sort de tous ces rêves, la morgue du réel. Rangés, numérotés avec les autres cadavres, sagement alignés dans le frigo. C'était moi, je l'avais éclatée, le lendemain. Sa main hésitante, vacillante. Papillon furtif posé sur mon épaule qui s'était dérobée, aussitôt. Le papillon attrapé, les ailes dépecées de tranchants, arrachées.

L aurait dû le savoir. La réalité ne transige pas, ne détourne pas les yeux. Je l'avais éclatée. Point. La petite musique, amère. Tu es un gros con Yagami Raito.

L tripotait des cartes sur un coin de table basse, son dos arrondi. Aucune proposition de jeu, il savait maintenant. L'un et l'autre.

Nuit glacée. Chacune d'elles depuis cette nuit-là. Les draps sans chaleur, le froid contre les os, le sommeil qui ne venait pas. Accroche forcée sur Beyond qui ne tenait jamais. Ne tenait que le jour, quand je pouvais m'empêcher de penser. Pauvre prétexte. La bascule inexorable de mes pensées. Lutte vaine contre l'attraction, s'y noyer restait la seule option acceptable. Ces images trop vives qui avaient failli me faire perdre le contrôle. Les sensations frissonnantes sur ma peau, sur mes souvenirs. Adorablement détestables.


« Les pièces à conviction seront là dans deux jours. »

Assentiment hoché de la tête. Pas que le cadavre puisse vraiment aider, sans doute, à part cette gravure dans les paumes. Les billes argentées, elles, étaient intrigantes, intéressantes.

« D'autres hypothèses sur le Y ? » Une multitude déjà traitée et rejetée. Je commençais à être à cours. La lettre était beaucoup moins intéressante que prévu, tout mon cerveau occupé à mesurer la distance entre le détective et moi, à mesurer les mots. Notre relation revenue à un stade bien antérieur. Une vague connaissance, reconnaissance. Quelques plaisanteries en ponctuation de telle ou telle réflexion. Pas de contact. C'était parfait. Il y avait simplement un sujet à ne pas aborder. Un tabou qui me mettait en rage, qui faisait tout déraper à la moindre allusion. La comédie de masques, mécanique d'apparence qui se déraillait en insultes et en saloperies toxiques. Un peu de surveillance et tout était parfait, comme avant.

« Le japonais transcrit en alphabet européen, on oublie. Est-ce que ça pourrait être une lettre ? »

Un œil noir passa au dessous de l'écran, interrogateur. Reformulation. « Est-ce qu'il existe quelqu'un qui porte cette lettre ? Comme toi.

- Non, pas à ma connaissance. Je pencherais plus pour la symbolique plutôt que pour la lettre elle-même.

- La secte pythagoricienne ? »

Son pouce monté entre les dents. « Ce qui rejoindrait l'idée de l'homme divin. Mais la piste sur Yahvé n'a pas donné grand-chose. Il veut se prendre pour Kira mais nous le savons déjà, la redite est inutile. Il n'aime pas se répéter.

- Alors, l'idée de choix ? Le symbole désigne aussi un croisement, soit « Hercule à la croisée des chemins », la référence la plus connue sur le sujet, soit… » Voix éteinte à mesure, emportée par la réflexion. Le choix du vice ou de… Non. Ça ne pouvait pas vraiment s'appliquer. Mauvaise idée. Une lourdeur écrasa l'atmosphère, elle venait de moi, peut-être. Ou de la réflexion effondrée, impossible de reprendre le fil. Conscience accrue de sa présence, irritante. J'écartai ma chaise, plus loin.

« Tu as pensé au jeu d'Y ? »

Étrange d'entendre une voix, dans l'étouffance de la pièce. Presque comme un signal, mes muscles se détendirent.

« À cause des billes ? »

« Ça ne va pas. Il faut peut-être rester sur une logique similaire. Les Y sont en paire, ils peuvent représenter un nom et un prénom. » La traque repartit, à la recherche de potentiels suspects dans les cinq entreprises.

« Si tel est le cas, il doit y avoir au moins une personne dans chaque entreprise avec ces initiales. Sinon le graver dans les paumes du dernier mort n'a pas de sens. »

Les autres finirent par partir, découragés, fatigués à 10h du soir lorsque la liste de tous les noms passée au peigne fin révéla que deux entreprises sur les cinq n'avaient pas d'employés aux initiales YY. Mon père partit le dernier, à peine quelques secondes pour éteindre l'ordinateur, prendre la fuite. Mes doigts aimantés au clavier de mon téléphone avant même de sortir, tout le répertoire. Amis de fac, de lycée, Misa, peu importait.

La porte d'un salon fermée derrière. Choko balbutiait interminablement à mon oreille, relancée de remarques vides et de plaisanteries idiotes. Je n'arrivais pas à accrocher de sens aux mots, un flot d'inepties articulées. De toute façon, elle n'était pas vraiment capable de mener une conversation digne de ce nom. Questions et réponses déjà prêtes à penser, comme les autres. Ça me pourrissait de frustrations. L'insatisfaction creusée. L'importance de L, excessive, exigeante. Une importance vorace dont je n'avais rien remarqué. Mes autres contacts tellement fades en comparaison, insignifiances vomitives. Le piège absolu, celui dont on savoure les liens. C'était trop tard, peut-être. Elle avait déjà bouffé toutes les autres et, pour finir, me boufferait moi.

Autre numéro. Me diluer, asphyxier le manque.

Un sms interrompit la compulsion des appels. Une minute avant l'épuisement de mon forfait.

« J'ai une piste. Salon bleu, 10ème étage. »

Le salon était submergé de pâtisseries, mélange chamarré sur le tapis, la table, la télévision encerclée. Le double environ de la quantité habituelle. J'esquivai un campement de macarons, faillis basculer sur un champ de berlingots. Évitai de justesse une spirale de clémentines confites.

Il était sur le canapé : château fortifié de tours de pain d'épices, les remparts montés en sucettes et marshmallows. L'épreuve du sucre passée, je me trouvais devant L. Hésitation. Je m'assis à côté, pas trop près. Son regard neutre soudain peu amène, passé sous ignorance. « Une piste ?

- Quelle autre raison pour s'adresser à sa Sainte Majesté.

- Me convier au spectacle de ta crise de foie.

- Toujours mieux que ta tragédie téléphonique. Les acteurs sont atroces, l'histoire à chier, et le public s'est pendu dans la salle. La mascarade des hypocrites se porte bien, avec un gourou de ton niveau pour leur souffler l'inspiration divine.

- Je ne suis pas venu pour me disputer.

- Pourquoi tu es venu alors ? Se voiler la face et partir se terrer comme un lapin c'est ta spécialité. Non ? Plus de crédit ? Ne compte pas emprunter un téléphone fixe.

- J'ai toujours du crédit, merci. Je suis venu parce que tu l'as demandé.

- Ça compte ? »

Soupir. « L.

- Non, si tu tiens à continuer les antiphrases, je te suggère « Misa. » Ça te fera une excuse. »

Silence. « Va te faire foutre, Ryuzaki. »

Un faux ricanement, glacé dans les omoplates. « Toujours le mot juste.

- Je te suggère aimablement de manger moins et de travailler plus. » Mon ton plus sifflant qu'escompté. « Quelques évidences devraient t'apparaître plus clairement, comme par magie.

- Ta nomination pour le Connard de l'Année, que je suggère aimablement ?

- Et tu es surpris ? N'oublie pas de chercher « petite amie » dans le dictionnaire, ça pourrait t'aider à saisir la réalité des choses.

- Bizarre, je pense que la définition te servira plus qu'à moi. Est-ce que c'est normal ? » L'insistance pernicieuse sur le dernier mot me donna une immense envie de le frapper. « Tu voudrais un schéma ?

- Très constructif, je passerai le bonjour à Beyond si je le croise dans le couloir. » Je me levai, l'énervement serré dans les phalanges.

Ses yeux fendus à l'ovale. « Bien obligé, tu ne veux pas entendre, tu ne veux pas parler. Tu prends la fuite, encore.

- Je viens de parler, il me semble.

- Tu as dit quelque chose, vraiment ? »

La porte plus qu'à cinq mètres. « Je croyais que tu voulais faire autre chose que d'exhiber ton flagrant manque de boulot. Quand on bosse on ne s'amuse pas à aligner bêtement des bonbons sur le sol pour se prétendre occupé. » La paume sur la poignée froide, mouvement descendant.

« Yod. »

Paupières closes. Je lâchai la porte, lentement. Les neurones en course, déjà, sans que je puisse l'empêcher. Il me tenait, et il le savait. Petit con.

Je me détestais. Je détestais L. Détestais l'adrénaline qui picotait ma peau, pulsée dans la poitrine. Certitude que le raisonnement ne pouvait qu'être juste, petites décharges fraîches, étourdissantes. Certitude de ne pas pouvoir m'en passer.

« L'iode était le dernier élément sans correspondance, les petites billes irrégulières sont certainement de l'iodure d'argent.

- À vérifier avec l'arrivée des échantillons. » Un demi sourire, léger. « J'ai commencé les recherches pendant que je m'amusais à aligner bêtement des bonbons sur le sol pour prétendre être occupé. » Mon regard se détourna. « Je pense que Beyond nous oriente vers une société ou un groupe plus important.

- Dont les actifs ont un lien avec chacune des cinq sociétés d'une manière ou d'une autre.

- Les dirigeants, les investissements ou les activités. L'iode lui-même pourrait indiquer une matière utilisée par les cinq et donc par le groupe plus important, ou un lieu. Suji Lux utilise de l'iode 131 pour ses composés radioactifs et la Bismuth Corp se sert d'iodure d'argent pour créer une pluie artificielle et booster ses récoltes contaminées.

- Et l'iodure d'argent n'arrange rien question toxicité. » Je m'étais rapproché, le geste naturel. Le plaisir de la réflexion, fluide et vivide, souple comme un langage sans mots. Une pensée, rêveuse, des flammèches d'eau dans les veines.

« L'acide nitrique remplacé par du nitrate de sodium dans l'eau régale permet de purifier l'or. »

Un iris palpité noir, la chaleur sous la peau aux volutes rebelles. Couleur velours, couleur suave, sombre d'excitation. L'arc d'un sourire, offert.

Porte claquée contre le mur qui brisa la bulle, sursaut tourné vers la sortie.

« Ah vous êtes là ! Super ! Je voulais me regarder un film ! » Réalisation, frappe sèche dans la conscience, la distance retrouvée. Matsuda agitait un DVD à l'entrée. « Ça vous dit ? » Sans attendre de réponse, il prit son élan, mains en appui sur le dossier du canapé, s'écrasa dans l'espace, tout juste rétabli. Son poids augmenté par la vitesse, le coussin s'affaissa brutalement. Il remplissait déjà l'air, babillant sur son film, tout l'oxygène absorbé par sa bouche en agitation permanente. Mots vampires de calme et de patience. S'affaissait sur le coussin, s'affaissait sur moi.

« Ah c'est cool je savais pas que t'aimais ce genre de films Raito ! » Bon, peut-être que j'aurais mieux fait d'écouter. Finalement. Triste réflexion alors qu'il m'écrabouillait dans ses bras, poumons vidés. Ses mains vinrent ébouriffer mes cheveux dans tous les sens, pour finir je fus gratifié avec générosité de quelques pincements de joue.

« Ça c'est mon pote. » Areuh Areuh semblait être la réplique de rigueur. Ou wouaf wouaf. Il ne sut jamais à quel point il était proche de se trouver avec des clémentines confites à tous les orifices.

Deux télécommandes en main, l'écran s'alluma docilement. Le policier tripota un peu les boutons « … Oups, c'est pas HDMI ça. » Et Misa s'empara des pixels, tourbillons de jupons et de couleurs. Une main agrippée à couper le sang sur le bras, alors qu'on me bourrait l'épaule de coups de poing. « Son dernier clip ! J'adoooore. Elle est trop kawaï, na ? Hein je suis sûr que t'adores toi aussi. » Clin d'œil suggestif alors que des lèvres roses envahissaient l'écran. Danse de hanches dans les flashs, les décolletés ridiculement plongeants version déballage de marchés en plein air.

Course de pas, à ma poursuite dans le couloir. Une pression. Je m'arrêtai, yeux glissés en arrière, sur L qui me tenait le poignet. Secousse.

« Ne me touche pas. »

La colère s'anima en découpes, en coupures sur ses traits. « Parce que Matsuda peut ? Parce que ce pauvre crétin, ce sinistre abruti congénital a le droit, lui ? »

La fureur corrosive de sa voix gela mes émotions. « De toute évidence.

- Tu prends la fuite en voyant ta chère et tendre petite amie trémousser ses fesses rachitiques sur grand écran, et tu as encore le mépris de mentir.

- Tu n'avais pas l'air d'apprécier le clip. Je suis donc parti pour te permettre de sortir à ton tour. Notion de politesse en société qui t'est étrangère. » Instant immobile. La maîtrise du coup qui allait partir, visible en tension brute, filigrane des muscles et des tendons tranchés sous l'épiderme pâle.

Ne pas dormir était insupportable. L avait des problèmes de sommeil. L avait besoin d'un nounours humain, d'une veilleuse, d'une montagne de sucre. De n'importe quoi. Je n'avais pas besoin de L. Je refusais d'avoir besoin de L. Le canapé, peut-être, ne me ferait pas penser constamment à cette putain de nuit. Sa main glissée sous le tissu. Une caresse volée au bout des doigts. L'envie trop forte, flambée dans les reins. Effrayante parce que j'en avais crevé d'envie, dès ce moment, ses lèvres au goût entêtant. Crevé d'envie qu'il ne s'arrête pas.


La table de dîner était un autel dédié à la pâtisserie orientale, toutes plus brillantes de miel, toutes plus sucrées, toutes plus écœurantes les unes que les autres. Il restait juste assez de table pour cinq paires de coudes, et un vague espace pour poser une assiette ici ou là.

Timbre cassant, claquant l'air. « Rapport. »

Mogi prit la parole, sa carcasse agitée avec le malaise des grands timides. « Coronis se sert d'iode en guise d'antiseptique, en scintigraphie et pour les rayons X. Mais ce ne sont pas les seuls, évidemment. Averne avait jusqu'à récemment une branche d'exploitation des roches sédimentaires de caliche au Chili, leur branche concernant les champs de gaz naturel d'iode est mineure dans l'activité de l'entreprise mais elle est toujours active.

- Prometheus's Arrow ?

- Pas encore de pistes. Mais on y travaille.

- Merci Mogi. C'est agréable de voir quelqu'un concerné par autre chose que des clips de pintades peroxydées insultantes à tous les niveaux de perception, de fêtes douteuses importées à base de rennes volants, de barbu alcoolique et de cadeaux miteux aussitôt revendus sur e-bay. »

Un baklava dans la main alors que le premier n'était même pas entièrement avalé, gestes répétitifs à la cadence mécanique. Accélérée. Trois friandises empilées sur la paume, deux dans la bouche.

« Vraiment merci à vous d'être consciencieux et honnête. Vous ne faites pas partie du cercle très select et parfaitement hypocrite de ces enfoirés à troubles dissociatifs dont la seule préoccupation est la sauvegarde une parodie d'image aussi exécrable qu'une tarentule faisandée sur un amas de boyaux sauce brocolis-chocolat en pleine fosse septique. Un jour de canicule. » Une corne de gazelle examinée lentement entre l'index droit et un pouce mordu au sang. Sucre blanc hybridé rose. « Je ne peux que vous en féliciter, l'intégrité se fait rare de nos jours. Chaque petit étudiant a les entrailles infestées de mensonges et la Naegleria Fowleri sociale lui déguste joyeusement le cerveau. »

Les joues du policier colorées par les compliments, mais le désarroi se balançait sur les traits, incapables de dissimuler la moindre touche d'émotion. Ses yeux un peu perdus, errants dans l'incertitude, recherchant une explication sur mon visage. Heurt au vide.

« Vous croyez, Mogi, qu'il peut rester encore quelques connexions qui ne fonctionnent pas à l'envers ? C'est que le banquet semble vraiment avancé. Stade 3 ?

- Je… euh je…

- Oui. Sans doute pas, plutôt 4. » La dernière pointe cassée entre les phalanges, miettes d'or et de glace en flocons poudrés.


Première fois depuis des jours que je revenais dans cette chambre. Un bordel d'objets et d'emballages, un bordel de draps et de vêtements. Éparpillements, empilements. La pièce petite, confinée, serrée sur le cou. Mon lit avait été rejeté à l'extrême opposé de l'autre, barrage contre un placard, barrière de biais.

L, en tailleur, ne m'accorda pas un regard. Son matelas parsemé de paquets de gâteaux et de sachets brillants. Il ouvrait une aumônière, des carrés de fudge contre les parois translucides, le ruban torturé dans les doigts.

Mon sac posé, les pieds du lit glissèrent sans trop d'efforts, presque sans bruit. Seulement les crissements froissés qui venaient remplir le silence. L'accès au placard était complètement dégagé, le lit à la perpendiculaire. Mes vêtements entre les portes ouvertes, lignes droites et ordonnées.

Les premiers étaient les plus faciles à enlever. C'était voir tous ceux qui restaient encore. Mes bras immobilisés au milieu d'un geste, retombés.

« Il faut que ça reste comme ça. »

J'attendis, sans bouger. Repris mon rangement quand je compris, la réponse ne viendrait pas. Attaque de la troisième pile.

« Tu as commencé. »

Soupir, presque fendu d'un sourire désabusé. « Tu es quoi, un enfant de six ans pour sortir une justification pareille ?

- Je ne fais qu'énoncer un fait.

- Bien. J'ai commencé -

- Tu auras droit à une image, félicitations.

- J'ai commencé, si ça t'amuse. Satisfait ? »

Blanc. Résister à la tentation de me retourner, voir son expression. « Ferme les yeux et dis-toi que ce n'est qu'un mauvais rêve. Ou une hallucination due au sucre. À force ton foie n'est plus ce qu'il était. » Un pull jeté en vrac. « Une hallucination, c'est pas mal, non ? Scientifiquement acceptable. Tu n'as pas vu ma veste ? »

Un souffle abandonné sur la nuque. Frisson.

Je me retournais. Il était là, les cernes dévorants sur les pommettes. Éclats de colère piqués au visage. Des aiguilles au fond des yeux, perçantes de glace. Ma paume sur son sternum, posée pour qu'il n'avance pas.

« Ne me touche pas. » Contact ôté.

Je souris, un peu narquois, un peu mauvais. Je voulais qu'il s'éloigne, me claque la porte au nez. « Techniquement, c'était ton t-shirt.

- Techniquement, tu as commencé et tu as eu peur. » Mots crachés, cinglants. « Sale froussard.

- Je pensais que c'était Misa, et… je me suis réveillé. Ensuite. »

Ses doigts se fermèrent autour de ma mâchoire, poigne qui me forçait à le regarder. « Tu pensais que c'était Misa. Menteur.

- Ce n'est pas parce que tu ne veux pas l'entendre que c'est faux.

- Foutu menteur pathologique. » Scansion aux accents durs, la pression plus sèche. « Le câblage est complètement inversé là-dedans. » Petite tape, son front contre le mien.

« Tu plaisantes. C'est toi qui ne comprends pas. » Le mensonge comme une respiration, une obligation douloureuse dans les poumons. Compulsion sur la langue, sifflée. « Je la préfère, elle. »

Confrontation des regards, la même irritation en miroir. Ma provocation jetée dans l'abysse, l'arrogance qui me brûlait le visage. Sa paume ne me lâchait pas, força vers l'arrière.

Des phrases pleines de protestations et de rejets, soufflées par la caresse. Nuage d'étincelles explosé de la douceur, la bouche glissée contre le cou. Légère, touches de satin et feu. Ma respiration ne venait plus, ses lèvres effleurées, flanées au creux de ma gorge. Crépites incendies sur la jugulaire et ballade de braises. Fragments de sensations descendus, attisés par le murmure de sa respiration à même la chair. Soudain, le contraste du froid, le contraste du rien. La paume qui venait de me lâcher.

Je le regardai, satisfaction flambée sur ses traits, lueur ravie, lueur indécente. Il recula.

« Si tu la préfères, prouve-le. » L'esquisse en coin d'un sourire, la courbe d'insolence, superbe. Torsion incontrôlable au creux du ventre.

Une preuve. Juste une fois, s'écarter, me barrer. Mentir.

« Vas-y. Prouve-le. »

Petites mèches noires et douces sur sa nuque, rebelles entre mes doigts. Le coin de son sourire surligné d'un baiser. Sa bouche, brûlante, offerte. Saveurs mêlées d'adrénaline, magnétiques de plaisir. Les arcs veloutés en harmonie, couplés à ma bouche. Goûtés encore, et encore. La texture fascinante, délectable. La langue mutine me consumait les neurones, me consumait la raison. L'air n'avait que le parfum de sa peau et ma bouche, la chaleur de la sienne. La sienne, espiègle et addictive.

Une bouffée d'air, urgente et la séparation glacée. Des picotements me dansaient les lèvres et les reins. Juste une fois, j'avais dit, s'écarter, se barrer. Mentir. La litanie réduite au silence par l'écart, je ne pouvais que le regarder. Contempler sa chevelure désordonnée, sa poitrine soulevée, les joues rosies. Nos respirations en saccades, l'une et l'autre harmonisées en dé-cadences. Le cercle bleu des iris était absorbé au noir. Sa bouche de courbes et de soie, allumées de couleurs. Rougie. Magnifique.

Je voulais plus que ça, tyrannie dans les entrailles. Je voulais plus, irrépressiblement, despotiquement. Ses lèvres frôlées, jouées d'indécision, surprises. Hésitées. Acquises. La résolution délitée par les formes douces, épousées une fois. Deux. Elles s'ouvrirent un peu, invitation terrible. Besoin impérieux de les sentir se mouvoir, de les avoir. Taquineries grisantes, liquoreuses. Cohésions et dé-cohésions délicieuses qui m'enlaçaient l'esprit. M'élançait la chair de pures fulgurances. Le chaos en conquête adorable, de ses lèvres à ma peau, à mon corps. Électricité séduisante roulée dans le ventre, les pensées étourdies, abandonnées. Mon corps s'apposa contre le sien, mordillements en cavale de frissons, incandescences pulsées.

Sa main chaude sous l'angle de mes mâchoires, ses lèvres arrachées. Une inspiration à la dérobade.

« Trop facile. »

Il me planta, dans le placard. Stupéfait, cœur qui se débattait entre les os.

La nonchalance de sa démarche, la posture lorsqu'il s'assit sur le matelas, détaché. Absent. Pas un regard. Insupportable. Mes mains, serrées à éclater les phalanges. J'aurais voulu lui hurler au visage. Frustration, rage et angoisse. Hurler pour faire saigner les mots de colère. Pas de son. Pas de souffle. Je ramassai mon sac. Bruit de fermeture éclair.

La veste que je cherchais était laissée en désordre sur un coin de sol. Le tissu roulé entre mes bras, pour le plier proprement. Un crissement, une doublure dans le tissu. Bizarre. Je ne laissais jamais rien dans mes poches. Je passais la main. Fraîcheur, quelque part, serpentine dans les vertèbres. Ma voix murmurée, éteinte au fil des syllabes. « Cette veste était dans le salon de l'étage quand… »

Le papier ouvert, gribouillé de lignes dans tous les sens. Pattes de mouches sur papier blanc en droites éclatées.

Sale lu Lalalaitooo

N'oublie pas d'éteindre la lumière avant de sortir. (certains sont un peu bas pop pop )

CC : (Chups. À vos souhaits.)

Joue pas ou pas ? Tu préfères quoi ?


Thirst


L'estomac enfin revenu à sa place, confortablement rempli de sucre, et plus désespérément creux et lancinant de vide. Agréable, cette victoire. La cessation de sa petite guerre intestine peut-être gagnée. Au moins une trêve. Éventuellement, une nuit gagnée à passer dans la même pièce. À enfin pouvoir dormir. J'allais revenir à mes horaires anté-Kira, sinon. Et retrouver ces petits et charmants interludes paranoïaques qui insupportaient Watari juste avant le cap des dix jours sans vrai sommeil. Rien que l'idée de pouvoir fermer les yeux en ayant Raito à portée de main était jouissive. Juste à enrouler un bras autour de ses hanches, doigts posés sans trop de curiosité sur l'os du bassin, le nez entre le cou tendre et l'arrondi de l'épaule… suffisant pour calmer la faim dévorante de glucose. Apaiser un peu la famine à avaler le monde.

Mon regard retourné vers Raito, presque dans l'intention de lui proposer un cookie. Sauf qu'il était affreusement livide. Pire que moi, possiblement.

« Raito ? »

Qu'il soit dérangé parce qu'il se rendait compte de sa vie de mensonges, et regrette sa vie à vouloir se conformer aux normes en me mentant alors que je finissais toujours par gagner, je pouvais le concevoir. Mais quand même, être au bord de la syncope pour si peu, c'était étrange. Yeux déviés sur le papier frémissant tenu entre ses doigts.

L'intuition de la nature du message soufflée par trop d'années à anticiper ses semblables.

Matelas abandonné à son invasion d'emballages colorés. Les envahisseurs seraient repoussés plus tard. Quelques mètres envolés, le message lu par-dessus son épaule. Typique de Beyond. L'écriture inchangée, aussi marquée par l'envie de se confondre dans une ombre, bipolaire par la soif d'existence. Papier arraché à la main qui le tenait trop légèrement, réduit à une boule crissante envolée vers les plastiques morts débarrassés dans un coin de chambre à peu près libre.

« Il te dit juste bonjour, n'y fais pas attention.

- Ne pas y faire attention. Bien sûr. » Vibration dangereuse au fond de sa gorge, en écho dans son poing serré aux jointures blanches. « Il s'adresse à moi, parmi tous. À ce qu'on sache, il n'a pas écrit aux autres membres de l'équipe. Et ceux qui le gênaient – Wedy, Aiber – il s'en est débarrassé. Et je ne dois pas faire attention à ses messages ? »

Ma paume contre la joue un peu trop chaude. Contact trop franc pour être nommé caresse, mais tout aussi agréable, personnel. Les yeux capturés, ancrés. Captifs. Délicieusement à moi.

« Il joue. C'est tout.

- Toi aussi. Enlève ta main, je n'ai pas besoin d'être consolé. Ou rassuré. »

Peau tendre abandonnée, sur un sourire.

Joie cisaillée par le départ de la valise pleine, vers une chambre étrangère. Loin. Beaucoup trop loin pour pouvoir dormir ce soir. Jeu de guimauves entre les doigts.


La chasse était plus acharnée qu'elle ne l'avait été depuis longtemps. Peut-être l'idée d'être si proche du but, ou le couperet enduit de confiture de fraise. La course de phalanges sur les claviers en devenait presque erratique à force de vitesse. Fièvre de la poursuite. Avec les Y pour presque seuls indices, mais indices infiniment parlants pour qui savait les lire. Joie des neurones connectés.

« Euh… je veux bien une troisième version pour essayer de comprendre, moi. »

Tout le monde ne connaissait pas le bonheur de la réflexion. L'air bovin définitivement ancré sur ses traits, peut-être là depuis sa naissance. Voire formé par le liquide amniotique dès l'utérus. Aussi inévitable que les empreintes digitales.

« Essayez avec Mogi, sa patience est sans limite, contrairement à la mienne. Et Raito a d'autres choses à faire que de vous materner.

- Je n'ai pas non plus besoin d'une seconde maman, Ryuzaki. » Voix sifflante, crachée, aussi fielleuse qu'une insulte. Raison obscure. Depuis quand pouvait-il aimer perdre son temps à expliquer des banalités à Matsuda ? Depuis quand m'appelait-il Ryuzaki alors qu'il n'était pas énervé ?

Frangipane et fondant au chocolat en appui de réflexion. Peut-être n'arrivait-il à m'apprécier que lorsque je n'avais pas d'équivalent dans son champ de connaissances. Pas ami, pas mère, pas fratrie, pas… quoi que soit Misa. Restait l'alter ego intellectuel, comme il était le mien. Celui avec qui je pouvais avoir une conversation éclairée, un partage d'idées frissonnant de satisfaction. Le seul, qui surpassait si facilement tous les autres, des enquêteurs privés aux policiers du monde les plus compétents. Je n'aurais jamais pensé le trouver dans de telles circonstances. Étudiant au lycée puis à l'université, brillant et dramatiquement social. Parfait miroir – le même, en inversé. Aussi lissé et parfait, social et travaillé que pouvait l'être mon contraire. L'affaitage des esprits en axe de symétrie, point d'égalité, ancrage qui resterait là, irremplaçable.

« Je n'ai absolument pas l'intention de remplacer ta mère, Yagami-kun. »

Oh non, surtout pas. Un bâton de réglisse faufilé entre les dents, mâchonné et savouré. Accompagné d'un ricanement gras, venu au choix d'un des débiles du groupe. Et ignoré par le reste du monde pourvu d'un cerveau fonctionnel. À peine un soupir de lassitude.

Les fibres de bois arrachées. Si je voulais garder Raito avec moi, il fallait qu'il ne puisse trouver dehors ce que moi j'avais à lui offrir. Rapide tour d'horizon fait, les réponses n'étaient pas si nombreuses. Pas assez. La perte possible à tout instant, s'il trouvait un autre capable de satisfaire sa soif de connaissances, de réflexion. Même les jeux ne l'amusaient pas autant que moi. J'étais celui qui proposais les échecs, l'immense majorité du temps. Ongle déjà trop court, rongé encore, doigt tordu pour que les dents saignent le rosé, déchirent les couches de kératine. Chaleur coulée contre la pulpe, rassemblée pour goutter sur le clavier.

Une main apposée, redescendant la mienne. Aussitôt retirée, sans un regard. Jamais il ne prenait cette peine. L'amas de pixels trop blancs infiniment plus intéressant, mélange d'hypothèses d'iode et Yod, détails d'entreprises trop gourmandes et dirigées par des vampires.

Peut-être créer un nouveau système de sécurité pour protéger le quartier général. Utile et agréable à faire. Les éléments d'enquêtes croisées Beyond et Kira réduits à la barre des tâches, je lançai de quoi programmer un nouveau verrou binaire. Le coffre-fort qui me servait de maison se devait d'être aussi inviolable que possible. Humainement infranchissable.

Mon ordinateur portable plus propice à ce genre de travail qu'un de ceux de la rangée fixe, je migrai pour un fauteuil isolé. L'acier brossé froid à travers le tissu du pantalon. Ma petite construction de zéro et un édifiée rapidement, renforcée par un thé aux accents de litchi. Nouvelles stratégies, nouveaux pièges devant déclencher les alarmes d'intrusion. Forteresse à niveaux multiples, ciselée de daemons, dentelle en sous-programmes. La compilation échauffait les composants, tiédissant plastique et métal. Ronronnement du ventilateur aussi satisfaisant qu'un soupir d'extase.

Brouhaha et raclements de chaises, quelque part. Signal de la fin de la journée. De leur journée. Je n'avais pas fini mon travail, et aucune raison d'aller dans une chambre trop vide. Autant ne pas bouger, et passer ma nuit là.

« Ryuzaki. »

Encore trop fragile protection chiffrée. Elle manquait de force, et d'élégance. Mieux valait la reprendre, l'embellir, la blinder. Une efficacité brutale de bourrin ne suffirait pas. Peu présentable, et pleine de failles.

« Ryuzaki, je t'ai apporté des scones. »

Une dizaine d'heures, et je pourrais remplacer tout le système du bâtiment. Et prouver à Raito qu'il ne risquait rien, à rester vivre ici.

Main volatile devant mes yeux, rompant le lien avec l'écran. Abîmée par le temps, injures des années.

« Watari ?

- Je t'appelle depuis dix minutes. Tu ne répondais pas.

- Ah. Il se passe quelque chose d'important ? Beyond a essayé d'entrer ?

- Non…

- Raito veut sortir ?

- Pas à ce que je sache.

- Donc tout va bien. On peut parler demain ? »

Serres dansant toujours devant les lignes de code.

« Veux-tu bien prendre la peine de me regarder, quelques secondes ? »

Regard détaché, contours flous d'une image mouvante. Une poignée d'instants avant de faire le point sur le visage fatigué. Impression étrange et amusante de voir les ombres danser entre les rides, rapidement muées en monstres infantiles, angoissants.

Ses lèvres mobiles, le sens échappé. L'odeur du goûter finalement plus intéressante, assez pour enduire ma bouche de sucre glace, avant que mon nom véritable ne soit appelé, faisant courir un frisson d'horreur le long des vertèbres courbées.

Assassinat du regard doublé.

« Je t'ai posé une question, et tu manges. Est-ce un comportement acceptable ?

- Et est-ce acceptable de mettre ma vie en danger, quand un traître erre très certainement dans les couloirs ?

- Ils sont tous dans leurs chambres. J'ai vérifié les mouchards.

- Ils ont pu les découvrir, et s'arranger pour nous tromper. Tu as même pu toi-même être manipulé pour dire mon nom. À qui as-tu parlé aujourd'hui, et les dernières soixante-douze heures ?

- Tu redeviens paranoïaque.

- Faux.

- Quand as-tu dormi pour la dernière fois ? »

Hmpf. Comme si être soupçonneux était une de mes caractéristiques qui n'apparaissaient qu'après une insomnie trop prolongée.

« Il n'y a pas longtemps.

- Pas longtemps, à l'échelle d'une vie ? Je veux une date. »

L'écran refermé sur les lettres imprimées, glissé sous le bras, l'assiette agrippée.

« Bonne nuit, Watari. »

Le calme froid de la chambre était aussi repoussant que les nuits précédentes. La vue du placard complètement paradoxale. Il était venu là pour emmener ses affaires, et ne plus avoir à y revenir. Et finalement… le souvenir essorait mon ventre, douce chaleur du rappel des lèvres au parfum unique, de ces yeux couvant un feu nié. Sublime refus et acceptation éphémère délicieuse. Toujours difficile de croire, pour ensuite être repoussé et confronté au réel, à la négation. À cette stupide soumission aux conventions et à l'idée de ce que pourrait dire son père/sa mère/la société si quelqu'un venait à découvrir ce qu'il nous arrivait de faire. Toujours difficile d'accepter que mon estomac soit retourné et essoré quand son dos m'était systématiquement présenté après chaque partage. Plus simple d'initier le départ, pourtant aussi regrettable.

L'envie de parcourir les couloirs pour aller le chercher vrillait mes nerfs, brûlait orteils et tas de couvertures formant plus un nid qu'un lit n'avait pas d'autre intérêt que d'être agréable pour attendre l'aurore, de toutes manières. Scones et ordinateur abandonnés entre plumes et bonbons.

Respiration régulière, poitrine et couverture soulevées légèrement, accompagnant les mèches caramel. L'obscurité presque totale, seulement brisée par le peu de lumière filtrant de la fenêtre, ne laissait à l'œil que les contours d'ombre à admirer. J'avais eu l'intention de le réveiller – pour parler, pour jouer, pour partager une idée quelconque, quitte à inventer le sujet sur le vif – mais le laisser dormir était peut-être mieux. Juste observer les courbes, écouter le souffle, imaginer les rêves.

Même si ce n'était pas assez pour apaiser la frustration, c'était infiniment meilleur que de le savoir loin du building. Presque suffisant. Aussi rassasiant qu'un morceau de sucre après un mois à jeun.

Temps de retourner chez moi, de polir mon œuvre informatique. Il saurait l'apprécier, hacker compétent, cerveau brillant. Si exceptionnel.


Un bâillement étouffé. Permis, puisque j'étais encore seul. Coup d'œil à l'horloge du coin d'écran. 5h18, Mogi ne tarderait pas à faire son apparition. Mon travail devrait être achevé pour le réveil de Raito, donné au détour du petit-déjeuner. Quelques lettres écaillées de sang séché, sans importance. Personne d'autre n'utilisait mon ordinateur. Presque personne, presque jamais.

Le premier – ou le deuxième ? - encas de la matinée, clémentine noyée de miel, orange dégoulinée de sirop d'agave, traînant le parfum du chocolat blanc dans son sillage. Déposé sur un accoudoir, équilibre précaire imposant de vider l'assiette en symétrie, préservant le centre de gravité un peu trop à gauche. Pas un mot pour mon mutisme, je n'y aurais pas répondu. Plus que quelques lignes avant de clore mon petit bijou. Relecture, recherche des éventuels défauts, fêlures dans la perfection voulue. Rien ne devait filtrer, rien ne pouvait jurer. Besoin viscéral de perfection singulière. Comme une certaine pression, à me surpasser, ne pas être satisfait du fonctionnel et de l'efficace. Vouloir montrer, prouver tellement plus.

Déjeuner au goût oublié, simple appui pour les neurones, sans plaisir. Un des signes du besoin bientôt absolu de dormir. Impossible à assouvir dans une chambre aux ombres trop nombreuses, au silence palpable à en étouffer. Mais nécessaire repos, juste quelques minutes. Bientôt. Doigts rougis de cals d'une frappe éperdue et sans interruption, réflexion à triple niveau. Le code, Raito, le sommeil bientôt gagné. Sangsue à attention, gueule de lamproie effrayante, bientôt ventousée aux synapses.

Bâillement, yeux mi-clos.

Une porte finalement ouverte, cœur brusquement accéléré, puis ralenti. Simplement Mogi. Juste quelques minutes après Watari. Le temps déformé, sans continuité ni logique. Minutes heures, nuits secondes. Éternité d'insomnie. Pensées transformées en bouillie informe, soupe d'idées fragmentées.

Le regard de l'homme attiré vers moi, gênant d'illisibilité. Contours flous par la fatigue. Sa remarque formulée, pas retenue. Sans grande importance, quelque chose à voir avec des cernes, des zombies et des corbeaux ébouriffés.

Laissé pour relire le cryptage de la porte d'entrée, manquait sûrement un niveau de complexification. La marmelade de myrtilles attaquée directement à la cuillère. À soupe.

Le reste de la fine équipe arrivée en une seule vague, installée autour des ordinateurs. Le petit déjeuner certainement pris ailleurs, évidemment. Pourquoi manger ici, quand ils pouvaient procrastiner tranquillement devant une table en ne se servant pas de l'apport glucidique pour réfléchir ?

Mon ordinateur dans les bras, comme certaines portaient leur animal trop poilu et trop bavant, je m'approchais du groupe, prenant garde à ne pas laisser Matsuda s'approcher de moi. Il aurait été capable de me tomber dessus en se prenant les pieds dans ses lacets défaits, et de détruire ma nuit de travail dans le même temps.

« Bonjour Raito. » Réponse soufflée, sans un regard. Habituel. Pas assez distant, sûrement. « Je voudrais que tu prennes le temps de lire ce programme. C'est la nouvelle version du système de sécurité du QG. Je l'ai repris depuis le début, pour éviter de nouvelles intrusions. Comme tu es doué en informatique, j'aimerais que tu me donnes ton avis dessus. » Annoncer ses talents de hacker devant son père, en ces termes, n'aurait pas été follement courtois.

PC tendu vers lui, dans l'attente qu'il le prenne.

« Tu devrais demander à Wedy de regarder. Elle est une voleuse bien plus compétente que n'importe qui, non ? Tu peux la rappeler pour qu'elle juge ça. »

Coup bas, désespérément logique et raisonnable. Mais ce n'était pas Wedy que je voulais convaincre de rester avec moi. Elle, je la préférais presque quand elle était loin de moi. Plus utile et plus joyeuse avec ses deux mains, mais même avec, elle aurait fini par être éclipsée. Je n'aurais pas souhaité sa présence plus de temps que nécessaire pour terminer l'enquête.

« C'est ton avis que je veux. Tu as le potentiel pour la dépasser. »

Un lointain « Mon fils a le potentiel pour dépasser une voleuse ? Est-ce un encouragement, Ryuzaki ? C'est contraire à l'éthique ! » éclipsé. Sans le moindre intérêt.

« Ce n'est pas avec tes basses tentatives de flatterie que tu justifies ta demande. Actuellement, elle a un niveau qui est de loin supérieur au mien.

- Elle est à la retraite. Et ça ne la concerne pas, je ne veux pas que quelqu'un d'extérieur voie ça. »

L'ordinateur toujours tendu, réceptionné pour être posé sur ses cuisses. La tension pourtant pas évanouie, griffant entre les omoplates, je m'asseyais à côté de lui. Longues minutes écoulées, en attente voulue détachée, à ronger plus que grignoter un assortiment de macarons noisette et praline.

« Que veux-tu que je te dise, exactement ?

- Quelque chose à améliorer, modifier, supprimer ? Ton opinion sur ce nouveau soft de sécurité. »

Il cherchait une faille, même la plus petite, la plus insignifiante. N'importe quoi à changer pour atteindre la perfection. Celle qu'il aimait tant. Léger tic de mâchoire, signe de frustration ou de satisfaction selon les circonstances.

« Dans l'ensemble, ça m'a l'air correct. »

Ordinateur reposé devant moi. Brutal. Seul plaisir de me contrarier ? Ou avait-il réellement vu quelque chose qui lui avait déplu ? Centaines de lignes reparcourues, alors que les autres recommençaient leur traque du Y. Doux fond sonore, voix calmes, sereines, agressives pour mon esprit vexé. Il n'y avait pas une ligne qui ne soit élégante, indispensable, acide d'efficacité. Sang et sucre n'y pouvaient plus rien, les lignes s'entremêlaient et je devenais aveugle de sommeil. Frustration élevée au rang d'art. Retour à la première ligne, ma détermination farouche. Trouver la faille, et la corriger avant de dormir.

Un chuchotis glissé, tout près.

« Arrête de te torturer, il n'y a rien à changer. C'est brillant. » Ses yeux joueurs, sublimes.

Même plus l'esprit assez aiguisé pour une pique. Je lançais le nouveau système, opérationnel. Parfait.

Le besoin de dormir enfin accédé. Jambes bien repliées, doigts entourant les rotules, orteils enfoncés dans le cuir réchauffé. Manches coincées dans les paumes, et front posé sur mes mains. Yeux encore ouverts, je percevais Raito qui écrivait, et la couleur de ses cheveux, de ses vêtements, vaguement. L'autre côté du champ de vision inintéressant et inutile. Me concentrais pour entendre sa respiration. Ou l'imaginer, peut-être. Suffisant pour savoir qu'il était là. La journée de travail ne le laisserait pas partir loin. Je laissais mes pensées effilochées dériver, associations d'idées stupides. Du coin de l'œil, courbes de profil suivies, du délié de la nuque au creux du dos, à l'arrondi d'une fesse, à l'oblongue d'une cuisse. Caresse du regard passant, et recommençant. Finalement fermé pour poursuivre en songe.

« Ryuzaki ! » Mon bras secoué, trop brutalement, manquant de me faire tomber. Oppression des griffes sur l'arrondi d'un biceps, la main moite à travers le tissu. Yagami, visiblement agacé de m'avoir vu dormir en journée. « Raito a trouvé quelque chose d'intéressant. Une entreprise en Y, avec des relations avec Coronis et les autres, et… »

Aucun besoin d'entendre la suite, l'expression du visage de son fils était bien assez pour me raccrocher à la réalité. Main lancée pour son épaule, déviée pour agripper le dossier. Moins susceptible de disparaître, ou de me frapper.

Les graphiques limpides, excitants. Sourires jumeaux pour la découverte décisive. Gémellité jouissive, descendue dans les reins. Contrôlée.

« Les actions de Yotsuba n'ont pas cessé d'augmenter, et ces pics coïncident avec les morts des dirigeants d'autres entreprises. Toutes les branches d'actions ont des liens avec nos cinq morts.

- Beyond voudrait nous montrer Kira ? Je croyais que c'était lui ?

- Ou un de ses contacts. » Réponse pour Mogi en synchronie. Doigts glissés contre le cuir, coton effleuré. Ignorés, au moins en apparence, leur présence emportée par l'instinct d'avoir une vraie piste.

Une nouvelle recherche, et un plan d'attaque était facile à esquisser. Un gala de charité, pour le nouvel an. Rayonnement international, multiples invités. Occasion trop belle pour exister. Mais aussi trop belle pour être ignorée.


Toute la journée, les fichiers se remplirent, les feuilles se noircirent. Plan complété, amélioré sans arrêt. Les vies en jeu.

L'idée de ramener Raito à la maison pour Noël semblait avoir quitté son père, bonheur simple aux accents de neige et de pain d'épices.

L'infiltration devait être délicate et inaperçue. Les plans des bâtiments analysés au mieux, tout minuté, réglé comme une partition impossible. Horloge atomique. La nuit arrivée, Raito disparut, quelque part dans les étages. Sans importance, j'avais pu dormir. Deux heures bien suffisantes pour tenir sans qu'une nouvelle nuit blanche me brûle les yeux. L'ensemble des plans rassemblé puis migré vers un salon du seizième étage, propice à travailler seul. Heures filées jusqu'à l'aurore, rythmées par des pâtisseries sans noms ni saveurs.

Le salon redécoré de plans des locaux, en plusieurs exemplaires, feuilles trop grandes pour les embrasser des yeux, annotées dans tous les sens, des emplacements des futures caméras aux planques pour échapper aux rondes des gardiens et aux sorties de secours les plus efficaces. Architectes incompétents et flemmards. Sûrement payés avant d'avoir dessiné les plans de ces endroits ridiculement grands, conception faite pour flatter l'ego de décisionnaires qui n'y mettraient probablement jamais les pieds.

Quelques ordres par téléphone, et le temps de retirer mes feuilles de thé de ma tasse, Akemi passait la porte, prenant possession d'un canapé de cuir griffé avec la même assurance qu'un chat persan. Sourire unilatéral, et la discussion reprenait comme si elle n'avait jamais cessé, plan en extension, détails interrogés et hypothèses palliées.

Yotsuba serait délicat à infiltrer, surtout considérant l'équipe handicapée dont nous disposions. Utiliser les hommes du clan pourrait être, d'après Akemi, raisonnable. Autant en préservant nos ressources qu'en multipliant les chances de succès. Sauf que je me refusais à accorder ma confiance aussi facilement. Et déléguer une mission d'infiltration de cette importance ne se faisait pas sans connaître les exécutants, au moins sur deux générations, et dans le moindre détail de leur vie.

« Il y a déjà trop de risques avec une équipe de trois, il est inconcevable que nous envoyions davantage d'hommes.

- Je pourrais te conseiller des femmes. »

Un sourcil haussé. « Je ne suis pas machiste au point de séparer les femelles des équipes ou de ne pas les inclure dans mon compte. Une équipe de trois humains est assez risquée, et inclure femme, enfant, chien ou ornithorynque ne pourra que nous désavantager.

- Ornithorynque ? Dressé, ça pourrait être marrant. Un mammifère qui pond des œufs, ça surprend toujours. » Soupir pour le vide.

« Si tu dois t'extasier sur la moindre bestiole avec une particularité aussi ennuyeuse, autant t'envoyer dans une crèche. Ou une pouponnière.

- Ah, non merci. Je ne suis pas très porté sur les mineurs, moi. » Rire de gorge et yeux pétillants, la suffisance de son attitude marquée. Le sous-entendu acide.

« Tu as d'autres vices, d'après ton casier judiciaire. » Le rire avorté. Son amusement transféré à moi, plaisir de lui rappeler ses dettes. Plaisir parfois poussé un peu trop à l'extrême, à déclencher des mutineries. Jouer finement s'apprenait, personne ne m'avait trahi pour un comportement trop méchant depuis mes dix ans et demi. Officiellement.

« Yotsuba donc. Pourquoi trois ?

- Mogi, Matsuda, Yagami père.

- Et toi, Watari, Raito ? Moi ?

- Moi et Watari n'allons jamais sur le terrain, et tu n'y iras pas parce que c'est ce qui était convenu. Pas d'implication pouvant se finir directement en lacérations, mutilations, amputations sans anesthésie, ou mort.

- Raito fait partie de l'enquête. Quelle est la raison invoquée pour le protéger, lui ? Il ne fait pas partie du noyau dur, et n'a pas de contrat spécifique, à ma connaissance. Il n'y a pas de raison pour qu'il ne participe pas. Il est allé en forêt. »

J'arrêtai d'épier ma corne de gazelle et de comparer sa texture à celle des loukoums. Regard grappin pour le sien, assurance de la victoire.

« Il n'y va pas. Il n'a pas l'habitude du terrain, a disparu depuis trop longtemps, n'est pas censé être là, et est mineur.

- Sa vie a plus d'importance que celle des autres. C'est surtout ça. Ose me dire que j'ai tort. » Réponse toute prête, parce qu'on me l'avait déjà servie.

« Il n'y a pas de hiérarchie de valeurs des vies. Chacune a son importance, et personne, pas même moi, n'a le droit d'en juger.

- Copyright Watari ?

- Presque. Peu importe.

- Tu ne traites pas Raito comme les autres. Ce n'est pas véritablement un enquêteur. »

Silence. Retour au tracé des trajets de mise en place des caméras. À peine quelques minutes.

« Alors, quel cadeau pour lui ? »

Conversation décalée, sans lieu d'être. Sans raison d'exister. « Pourquoi offrirais-je un cadeau ?

- Noël, fête, famille, cadeaux, tout ça… les européens y sont attachés, non ?

- Pourquoi serais-je européen ?

- Ou américain. Peu importe, au final, tout ce que je…

- Pourquoi pas australien ? Ou russe ?

- Quoi qu'il en soit, Noël a une importance dans ta culture. Alors, quel cadeau pour Raito ? »

Le don d'être à la fois insupportable, intelligent et en inadéquation totale avec la conversation initiale. Remarquable Akemi, au moins détaché de ce qui était attendu. Libre de changer de sujet, de jouer avec les conventions. Fraîcheur délicieuse. Ou du moins, potentiellement appréciable, même si elle ne tenait pas la comparaison avec de chauds iris cannelle.

La meilleure réponse possible.

« C'est un secret. »

Yeux écarquillés, surjeu théâtral sur fond de sourire trop large. Il se leva un peu, se posant contre moi. Son flanc accolé, détestable, écœurement renforcé par son bras passé autour de moi.

« Allez, on peut se le dire. C'est quand même pas si intime, comme sujet ? »

Toussotement, à la porte. Raito, bras croisés, un sourcil haussé. « Je ne vous dérange pas trop ? »

Occasion rêvée pour me lever et changer d'endroit. Fauteuil, perché sur l'accoudoir, parfait.

« Joins-toi à nous. On parlait de toi, justement. » Sens de la formule, merci Akemi. Étincelles de colère flottant dans l'atmosphère.


La suite le 13 juin ! :)