Titre : Thirst

Disclaimer : Les personnages et l'univers de Death Note ne nous appartiennent pas.

Rating : M pour certains chapitres

Kalas1209

Je crois que tu as raison, on aurait dû baptiser cette fic « frustration » XD (même si en fait le titre a aussi cet aspect là, mais que pour les personnages, pas pour les lecteurs x) ) C'est marrant, tu n'es pas la seule à croire que Raito allait en mettre une à Akemi, mais c'est vrai que ça aurait tout à fait pu se faire ^^ Beyond va se faire de plus en plus présent mais encore tout de suite, ça va venir x)

Merci pour ton commentaire et tes encouragements !

How soon is now

Huuum concernant les répliques IRL, disons que ça dépend des jours ^.^ (forcément l'inspiration ne vient pas à 100% au bon moment xd) Apparemment ce chapitre a été éprouvant pour ton pauvre petit cœur fragile (désolé...ah ...en fait non xd) Akemi n'est pas totalement suicidaire, imagine à quoi réduire son espérance de vie si Raito avait été là ? (pauvre mafieux martyrisé) Merci pour tant de compliments adorables ! : 3

J'aimeBobLennon

Court, ça dépend des moments. Au tout début de la fic on en était à 2 semaines par chapitre, et puis les études lourdes...donc oui maintenant c'est beaucoup beaucoup plus compliqué de tenir le délai d'un mois, et la plupart du temps cette année et l'année prochaine on va le dépasser de manière indécente, c'est pour ça qu'il ne faut de l'avance. On a un plan général pour toute la fic avec les tournants les plus importants, après on écrit au feeling (les enquêtes « secondaires » par exemple sont créées au fur et à mesure, l'une de nous fait le plan complet que l'autre peut modifier). Sinon oui nous écrivons en cadavre exquis, l'une après l'autre, celle qui a terminé envoie sa partie et ensuite c'est le tour de l'autre.

Ah moi je le trouve beaucoup moins intéressant (trop « unilatéral » si tu veux) mais l'écart entre le « avant/après » est assez incroyable oui. D'ailleurs puisque tu en parles il me semble que pas mal de fics ont repris l'idée du Death Note comme un objet ayant une capacité de corruption propre et autonome (une entité, un peu comme l'anneau, toutes proportions gardées). Non non sa folie n'est pas du tout sortie de nulle part, c'est juste qu'elle enlève trop de dimensions et de profondeur au personnage à mon goût, tous les enjeux du personnage sont évacués, ce qui le rend beaucoup beaucoup moins intéressant (mais ce n'est que mon avis) et la folie éclate vraiment à la mort de L, je suis d'accord.

La plupart des personnages sont déséquilibrés, mentalement pour certains mais avec de grandes nuances, pour les autres ça situe au niveau du caractère (un trait qui bouffe tous les autres) même si pour certains ça tire aussi vers le déséquilibre. Tu disais stéréotypes, mais vraiment ça va plus loin que ça me semble-t-il pour la plupart.

Dans un sens Todai est une école pour surdoués...mais seulement son concours d'entrée xd On trouve de tout sur FF mais la partie anglaise étant plus active, il doit bien y avoir une perle ou deux quelque part (encore faut-il les trouver) ^^ Oui il y a moins de choses connues sur L, c'est le moins que l'on puisse dire, et encore moins le « hors enquête » mais pour certains c'est plus inspirant justement ce manque d'informations vu que ça laisse plus de marge, par exemple il y a pas mal de fics qui développent des personnages secondaires de mangas très peu utilisés dans l'œuvre originale, tout dépend de la personne qui écrit ^^ Si l'OOC est justifié, crédible et bien mené, oui je lis aussi, mais la plupart du temps comme tu dis ...ça part en cacahuète. Ahh j'ai vraiment du mal à m'intéresser à une fic sans intrigue de manière générale...dur dur, voilà aussi pourquoi je lis très rarement des OS, drabbles et compagnie, non pas qu'ils soient tous dépourvus d'intrigue mais ça me me frustre trop xd

Merci pour le compliment ! Je crois que leur relation sera toujours un peu chaotique x) Nous sommes ravies que le personnage d'Akemi te plaise ! Ne t'inquiète pas, il s'est incrusté dans l'histoire et ne partira pas de sitôt ^^ C'est le sentiment d'exclusion ou L que tu qualifie d' « insupportable » ? J'ai un doute xd Merci beaucoup pour ton commentaire et tes encouragements !


Moi ? En retard ? Mais non mais non ;)

Je comptais le mettre en fin de chapitre, mais ce serait encore plus moche et je suis d'humeur presque généreuse...alors voilà : Haaru et moi nous nous mettons en pause dans la publication (mais pas dans l'écriture, cette pause de publication est donc temporaire) ! Oui, oui, c'est méchant, vilain tout plein, tout ça tout ça. Nous sommes des êtres humain que voulez-vous, même si ça peut surprendre ^^

Bonne lecture et merci énormément pour vos commentaires !


Chapitre 36

Code quarante-sept


Le vent et la pluie fine me donnaient une excuse. Plaquer la capuche sur mes cheveux, dérober mon visage dans la foule. Masse grouillante en saturation sur les trottoirs, pressante de toutes parts. Ce n'était encore que le début de soirée. Les lumières de fête tranchaient les rues, flaques synthétiques sur le débordement humain. Une voûte de parapluies multicolores s'étirait paresseusement, je me glissais sous les articulations acier. Me mêlant aux familles ou aux groupes d'amis, comédie d'appartenance jouée dans la proximité.

L piraterait – piratait à coup sûr les caméras de la ville. Il n'irait pas jusqu'à envoyer quelqu'un ? Un malaise grandissant pour les LEDs diffractées sur les armatures, m'éclaboussant le visage. Les pans de tissu serrés sur les tempes, la veste d'Akemi était trop large, la capuche profonde. Mes yeux en chasse, à la traque de comportements suspects. Impossible d'éviter les caméras, sinon me confondre sous l'indolence des parapluies, me disloquer dans la mouvance. Mes regards, tailles de biais, inutiles, la foule ne voulait pas se scinder, pas d'individus, la plupart des faces en ronde dissimulées par la pluie ou la cohue. J'espérais que la nuit et les couleurs électriques altéreraient suffisamment mes traits et la couleur de mes cheveux. Trop claire. Trop reconnaissable parmi la dominante brune à noire. Des mèches à coloration artificielle dépassaient de nombreuses capuches, agressives, excessives sous les branches métalliques. Ce serait suffisant pour ne pas attirer l'attention, peut-être.

Prendre un taxi, idée merdique, les routes-tentacules de Tokyo encombrées à la suffocation. Quant aux transports en commun, ils me feraient repérer en un quart de seconde. Le siège de Yotsuba était au centre-ville, tout comme le QG mais la distance trop grande pour être couverte à pieds rapidement. Rapidement, c'était ce qui importait. Je m'engouffrai dans le métro, écrasé contre des dos, des hanches. Des coudes plantés dans mes côtes. Poitrine et joue compressées par une colonne vertébrale et une stature massive. L'homme faisait plusieurs fois ma taille, le mouvement de foule qui m'avait gentiment déposé contre ses omoplates pour m'y aplatir ensuite n'avait été qu'une chanceuse coïncidence. Je défiais n'importe quelle caméra ou inconnu de me reconnaître, imprimé jusqu'à la quasi-absorption. Les joies des heures de pointe dans les mégalopoles.

Je commençais à me détendre, n'ayant encore repéré personne à ma suite. Par prudence, j'attendis une poignée d'instants avant de m'extirper du wagon : l'arrêt était à quelques centaines de mètres du siège de l'entreprise. Quelqu'un d'à peu près ma taille et mon âge descendit, la teinte factice des cheveux plutôt ressemblante. Le pied claqué sur le quai, il se fit faucher. Violemment projeté au sol par trois hommes puis traîné de côté.

La capuche tirée sur la droite, marche rapide. Je dépassais le quatuor, détournant le regard de l'inconnu, à demi-hébété par le choc, hissé dos au mur. L'un des assaillants éclairait son visage à la torche. Les trois à la recherche de quelqu'un, en particulier. Pronostiques presque inexistants me concernant, que je ne comptais pas vérifier.

Le cœur de Tokyo inondé de clarté, tracé d'eau fine. On aurait pu se croire en plein jour, si ce n'étaient les branches, agitées dans le ciel noir. La conscience de la situation, toujours là, l'urgence d'agir battant le trottoir d'enjambées presque courues. Ne pas intervenir était atroce, rester derrière mon écran, bien sagement, bien à l'abri, à regarder l'effondrement implacable, jeté à la face du monde. Non. Le jeu en marche, la désarticulation encore incomplète. Ils étaient à l'intérieur, encore, pieds sur l'épicentre. Faille ouverte, prête à les déchirer sur les pixels. Je devais regarder ? Simplement regarder ? Compter les erreurs d'orthographe sur les affiches de leurs noms ? Et pourquoi pas donner le panier de muffins à L tout en le remerciant. Ne pas bouger, hors de question, hideux. C'était au-delà de la défaite, c'était répugnant. Au-delà de l'abandon. Ils étaient en train de se faire charcuter, en direct. Et personne ne faisait quoi que ce soit. Je l'avais su, à la seconde. L ne ferait rien. Pire, il attendait la même chose de moi. Révolte électrisée. Non, pouvais pas le supporter, refusais de le supporter.

Ma détermination cuisante innervée à mesure. Squelette de glace tissé dans la peau. Le calme. Absolu.

Les abords du building, je m'arrêtais à un coin de rue. Il n'y avait pas de fouille à l'entrée. Bien. Mauvais genre que de tripoter ces chers milliardaires sous toutes les coutures, peu incitateur à l'aumône hypocrite de la bonne conscience. Des petits groupes, couples, étaient régulièrement engloutis dans les entrailles du bâtiment. Incertitude encore, chiens à mes trousses, ou juste les caméras de la ville ? Une fois passées les portes, L ne pourrait rien y faire.

S'il avait des chiens, ils ne devaient pas être loin, surveiller les entrées. Quelques secondes de marge et, petit plaisir totalement sournois : la veste d'Akemi tombée sur le sol. Imaginer son visage lorsqu'il apprendrait le tragique destin de sa veste en cuir préférée, bien trop jouissif. Le matériel piqué en même temps que le blouson dans le salon du debriefing fut rapidement installé. L'oreillette en place, cachée par les mèches, je dissimulais le micro miniature à la ceinture du jean noir, moins visible. Portable allumé pour un sms bref. Oreillette, micro, canal 306.

La famille de quatre se dirigeait vers la salle de réception sous l'œil des vigiles, tout laissait à penser que j'étais le cinquième membre, légèrement à la traîne. Déviai du chemin à la première intersection, les yeux inquisiteurs arrêtés par les murs. Je me calai dans un angle mort, comptant les secondes, des fourmis élancées dans les jambes, l'impatience dévorante. La réaction au sms devait être fulgurante : pirater les caméras télé pour ne pas affoler les vigiles en cas de problème ; rester sur des demi-mesures et des précautions, toutes ces conneries que j'avais pu approuver, tout, terminé. Obsolète. Cataclysme en marche.

Un son se grésilla dans mon l'oreille. « Tu es fier de toi, j'imagine. » Voix froide, piquée de colère. Quelques pas et la caméra pivota à ma suite, tout le système, craqué. Petit sourire suffisant, en réponse.

« Ton père et Matsuda ne sont plus dans le bâtiment. Selon les enregistrements ils ont réussi à partir il y a une dizaine de minutes, dommage. Échec de l'action suicide. »

Les indications étaient rares, acerbes et sifflées. Un goût certain de démerde-toi, suspendu dans les ondes, qu'il ne pouvait pas entièrement se permettre. Il restait Mogi, il restait le matériel.

Des rondes de dogues patrouillaient les corridors, excités d'ordres brefs. Les pattes et les souffles lourds derrière les portes. Les hommes claquaient leurs bottes au lino, des fragments de conversation à travers les panneaux ou filés en sens inverse, de l'autre côté des virages. Derrière les angles. Les pulsations accélérées par le stress en pic, retombées. Je me foutais qu'ils me trouvent. Stress pour le temps qui coulait Mogi, transféré depuis une poignée de minutes depuis la salle des vigiles à ce bureau du soixante-dix huitième étage, chez un ponte de l'entreprise.

Les portes de l'ascenseur coulissèrent, et le geste en avant s'étrangla. Le soixante-dix huitième où le silence étouffait sa propre consistance. Le couloir en oppression longiligne, sclérose atone et dormante. Couloir où tout semblait inerte, englué d'immobile. Dichotomie signée avec les niveaux inférieurs, exhibée de portes acajou. Les reflets du bois précieux joués par le plafonnier, éclats en paillettes rouges déversés sur les dalles noires. Les noms des occupants étaient frappés en lettres d'argent et de chiffres stylisés, en décroissance. Évaluation rapide de la longueur du couloir, frisson entre les omoplates.

« Tu ne dois pas entrer dans cette pièce. Va-t'en. Dégage de là, tout de suite. » Commentaire ignoré. Défilé de chiffres vers le bas et frappes sèches des ordres par renversement, crescendo d'impératifs à mesure de la désuccession.

Porte 47. Kyôsuke Higuchi. Mais nous le savions déjà, L et moi. Le dernier élément de la pyramide de Beyond.

« Je t'interdis d'entrer, Raito. » Main avancée. « Je t'interdis ! »

Voix lourde, assourdie par le panneau, jointe à la demande que je venais de toquer. Poignée baissée pour ouvrir une large pièce. Façade Est caparaçonnée de vitres, ambiance de bois et de métal. Mogi était entouré de cinq vigiles, assis et menotté face au bureau. Higuchi ne me regardait pas, penché sur des documents. Je me raclais la gorge, gêne feinte.

« Je suis un nouveau stagiaire de l'entreprise, Monsieur. Mademoiselle Ogawa m'envoie vous avertir, les vigiles sont en sous-effectif, ils ont du mal à contenir les invités en bas. »

Le crissement du stylo sur le grain du papier. « Nouveau stagiaire ? Vraiment ?

- Oui, Monsieur. Aoki. » Réellement nouveau stagiaire selon les fiches du personnel, la vingtaine.

« Votre nom m'est vaguement familier. » Bien. Sa prochaine question, vite devancée, qu'il envoie ses vigiles en renfort à la salle de réception. Au moins deux, trois au mieux.

« Mademoiselle Ogawa était occupée avec les journalistes. »

Le stylo fut posé, le regard toujours baissé s'orienta, pensif, vers deux formes minuscules, presque indistinctes sur la surface sombre. Je plissai les yeux, m'approchais de quelques pas, quittant le seuil. La nanocaméra et le dispositif pirate écrabouillés, composants de métal vomis des carcasses.

« Ashino, Miura, Hashimoto. Allez-y. »

Je me décalas de côté pour les laisser sortir. Higuchi était toujours fixé sur le matériel d'espionnage et les deux hommes de main, de profil, ne me prêtaient pas attention. Regard capturé, je désignai les caméras à Mogi, gestes secs, rapides : les éléments sur le bureau, ses deux gardes. Pas sûr qu'il saisisse. Il fallait qu'il saisisse, il était le seul capable de nous faire sortir d'ici. Le téléphone sonna, décroché d'une main large. La conversation se compta en secondes, suffisantes pour lui dessiner la contrariété au visage. « Amenez le prisonnier en bas, il semblerait que la police l'attende. » Un rictus mauvais ourla les lèvres d'Higuchi.

Touche froide dans le dos, qu'est-ce que foutait la police ? Elle n'aurait pas dû être là si vite, pas avant d'avoir vérifié, pas avant de... il n'était pas au courant, de toute évidence et l'intervention ne lui plaisait absolument pas.

« Vous avez quelque chose d'autre à ajouter, Aoki ? Disposez. » Sa tête se leva sur moi et un arrondi altéra la forme des yeux. Il se mit debout, brutalement, le blanc exorbité.

Ses mouvements avalèrent l'espace et sa poigne serra mon avant-bras. Doigts fermés comme des serres autour de mes joues, il me forçait à le regarder, en face. Les iris larges, fous, se fendirent. Ses phalanges sur mon bras se comprimèrent encore, à faire mal. Pulsations douloureuses élancées, muscles broyés sous la pression. Un éclat de rire tonna, bref, et son expression glissa, révulsa ma peau de dégoût. C'était gras. C'était rapace. Malsain. Une dévoration, sans retenue. Son menton se jeta en arrière pour un rire féroce. Une avalanche qui éboula sa gorge, et son sourire tordu, explosé. Des sons fragmentés de violence, bruts, déréglés. Sa paume essayait de me casser l'os, à la force des tendons. J'étais incapable de me dégager, la poigne trop puissante, trop... réjouie.

Ma peau se souleva, écœurement paralysé par la cassure sonore. Le silence. Et les petits yeux noirs, presque sérieux, soudain. Chaotiques de jubilation et d'avidité. Me dégoulinaient la peau, visqueux, dégoûtants.

« Un de nos amis communs te dit bonjour. » Ses traits rudes se rompirent d'une rangée de dents.

« Ami commun ?

- Ne fais pas semblant Yagami-kun. On sait tous les trois pourquoi tu es ici. » La tessiture rugueuse, amusée. Mon nom. Ami. Il ne pouvait parler que de Beyond. Higuchi, le 47 comme la dernière étape du jeu, et il fallait jouer, encore un peu. Sourire qui se força le passage. Plus sûr que les mots, arborescence aisée en fausses interprétations.

Il en gloussa presque.

« Il a dit que tu viendrais, forcément, à un moment ou un autre. »

Réponse translucide de simple ré-emploi. Arrogance parsemée. « Il avait raison, de toute évidence.

- J'ai attendu, j'étais impatient. Tu en as mis du temps pour arriver. » La lueur s'affola au fond des iris, déflagration qui avait faim. « Lui aussi, il en pouvait plus, pressé de s'amuser. Littéralement mort d'impatience, on pourrait dire. » Sa poitrine se secoua de jappements. Redoublés quand il ajouta « Il ne voulait pas t'écrire son petit message trop tôt, chaque seconde à sa place ». Le timbre chuta dans les décibels. « Mais ça valait le coup d'attendre. » Dents miroir de lumière jaune. La puanteur lourde d'une eau de Cologne aux vapeurs juste titillées un peu avant me satura les poumons. Sa bouche se cala trop près de mon oreille, l'aversion me hérissa le cou.

« Il les aime toujours autant, tu sais. Bien rouges et sucrées. »

Le rictus s'étira de connivence, lame de biais.

Des tapotements contre la porte firent flotter l'instant. Ses doigts me lâchèrent l'avant-bras. Que je ne sentais même plus.

« Police, Monsieur Higuchi Kyôsuke.

- Entrez. »

Un duo en uniforme. « Le reste de notre unité a appréhendé le suspect Mogi Kanzo. Nous voudrions vous interroger à son sujet. » La femme me souligna du regard. « Si ce jeune homme veut bien sortir. À moins que vous souhaitiez faire votre déposition au poste, Higuchi-san ? »

Un déplaisir souverain heurta le visage de lignes aiguës. Pénible tentative pour le ravaler, en demi-échec. « Allez-y, Aoki-kun. À très vite, j'espère, pour la suite de cette conversation fascinante. »


Quatre, immobiles. Comité d'accueil silencieux, étrangement silencieux. Escouade de nounous au bord de la crise de nerfs. Tous les visages fermés, L détournait la tête, mains dans les poches. J'attendis. Mon père finit par s'avancer. Jamais remarqué à quel point ce hall résonnait stupidement.

Il s'arrêta à quelques dizaines de centimètres, ouvrit la bouche. Se ravisa. Et la détente, fulgurante, de sa paume contre ma joue. Sonore. Flambante. Mes bras sans mouvement, et mes tympans frappés de reproches, colère en débordement. À peine entendue. Sa bouche formait des mots, frénétiques et muets. Il m'avait frappé. Mon père m'avait frappé. Pause cérébrale. Les syllabes perçant le mur, une à une, me réveillant de la surprise.

« Tu es complètement inconscient ou complètement con !

- Vous aviez besoin d'aide.

- Tu appelles ça de l'aide ? Se jeter dans le bureau de Kira, j'appelle ça de la pure connerie !

- Après la retransmission en direct de vos noms je ne vois pas ce que tu peux critiquer. Je suis venu vous aider, et essayer de récupérer les preuves. » Je sortis le matériel esquinté de ma poche, sur un coup de chance peut-être qu'une ou deux choses seraient utilisables.

« Bravo. Pas de preuves. Et Mogi est donc passé où entre-temps ? Tu es allé dans ce bureau, sachant pertinemment qui était à l'intérieur.

- Nous savions tous qui était potentiellement à l'intérieur du bâtiment. Et c'est pour ça que nous sommes venus.

- Non. » Son index en martellement, ponctuation accusatrice.« Tu n'étais pas au programme, ton seul boulot était de rester assis derrière ton fichu ordinateur ! Et tu as été incapable de le faire. Tu as désobéi aux ordres, tu as tout foutu en l'air.

- Pardon ? J'ai tout foutu en l'air ? Je suis venu parce que vous aviez complètement foiré votre part. Mais peut-être que l'étalage sur les chaînes d'infos mondiales ne te paraît pas assez haut dans l'échelle du fiasco, ou bien les photos diffusées ne te plaisent pas, tu en voudrais une autre ? »

Son souffle se contrôla, profond d'irritation. Timbre tenu pour ne pas se déverser. « Tu aurais pu mourir.

- Vous aussi. Et il était hors de question que je reste derrière mon « fichu ordinateur » à regarder ça.

- Nous savons nous en sortir, personne n'a eu besoin de toi pour sortir.

- Et j'en suis ravi. »

L'énervement colorait son visage, veine battante au front. « Tu n'es pas entraîné pour ça.

- Personne n'est mort. »

Silence. Lividité teintée aux pommettes. Deuxième gifle, écrasée.

« Je croyais que tu avais un cerveau, alors utilise-le bon sang ! »

Les épaules tremblotantes, il ne s'excuserait pas.

« Il fonctionne très bien.

- Hé bien on ne dirait pas. Tu peux faire une croix sur l'enquête. Tu n'y participes plus. »

Stupéfaction. Tellement plus cuisant que le reste.

Ses talons tournés en marche furieuse et la porte, claquée avant toutes mes protestations en bousculade, avant l'expression d'une seule. Matsuda et Watari en profitèrent pour filer à l'anglaise dans le mouvement. L ne les suivit pas, sa posture dépourvue de la moindre variation, les yeux tournés vers le mur. Inertie où se déployait la menace, paradoxe vrillé dans l'acuité.

Mes joues pulsaient, brûlantes. Seconde déferlante, lame de fond plutôt qu'explosion quand il se décida à me regarder, finalement. Froide et métallique. Ses yeux, pellicule de givre sur une colère de bitume. Implacables.

« Tu n'avais pas à être là-bas. Tu avais interdiction de sortir et tu l'as délibérément enfreinte.

- Si je n'étais pas intervenu, qui d'autre ? Certainement pas toi.

- Donc c'est ma faute ?

- Il n'y a pas de faute. C'est quelque chose qui devait être fait et que tu n'as pas eu le cran de faire. Et tu oses me le reprocher.

- Tu es en faute. Tu as désobéi. Tu t'es précipité comme un imbécile face à Kira. Kira, Raito. Si je n'avais pas envoyé ces crétins de flics tu y serais toujours.

- Pure extrapolation. Grâce à moi on sait enfin qui est Kira, ce que ta merveilleuse équipe entraînée n'a pas su découvrir. Ça devrait te réjouir, merde.

- Belle avancée, réjouissante est le mot. Liste de tous les merveilleux problèmes à finalité potentiellement mortelle ? Oh, et où sont les preuves ? » La provocation découlante d'acidité, induite en réponse.

« Depuis quand tu te préoccupes des preuves ? »

Lèvres serrées, corsets de mots et de litanie, si souvent répétée. « Tant que la justice n'est pas une institution pourrie jusqu'à la moelle.

- Peuh. Justice quand ça t'arrange, oui ! Et Mogi, livré à la police par tes soins, on en parle ? Question réussite de Monsieur Justice, on en tient une couche.

- Je préfère le savoir avec une bande de parfaits rigolos gentiment incompétents que dans les pattes d'un meurtrier de masse. Ta glorieuse intervention n'a fait qu'empirer les choses.

- Tu étais où, rappelle-moi, pour avoir le droit de juger ? Derrière ton écran ? Magnifique. J'ai fait ton boulot à ta place.

- J'étais avec toi, tout le long. » Amertume agressive, douloureuse. « J'aurais dû te laisser te démerder. On ne sait jamais, tu aurais peut-être même eu le temps d'arrêter une guerre ou deux en passant. »

L'envie de le frapper grimpait mes tendons. « Tu les aurais laissés se faire bouffer par les médias et par Kira si je n'y étais pas allé !

- Ô Raito-sama, Saint Raito, préservez-nous du mal.

- Je ne peux pas faire comme toi, gentiment les regarder se faire descendre en comptant les points et distribuant les images.

- Vraiment, être comme moi est un tel calvaire. Une plaie pour le monde. Tu aurais pu me donner à Kira, histoire de rayer définitivement l'injustice monumentale que crée ma simple existence. » Le ton sulfure, tranchant, terriblement froid. « Je t'ai interdit d'entrer là-dedans. Tu n'as pas respecté mes ordres. Ils n'étaient pas négociables. Ton père a raison, tu es éjecté de l'enquête. »

Il ne pouvait pas réellement penser ça. Non. Oh non. Impossible. Instants que je ne retins pas, heurtés à l'inflexible, son visage forteresse. Instants douloureusement infusés de réel, à mesure. Il était sérieux. Il voulait m'éjecter. Pensée lancinante, endolorie.

Il voulait se débarrasser de moi.

« Tes affaires s'arrangent finalement. Plus besoin d'excuses, tu peux prendre Akemi à ma place. Je suis sûr qu'il sera bien discipliné. Tu lui tapoteras la tête en le félicitant de bon petit toutou.

- Il n'a rien à voir dans cette histoire.

- Je ne fais que remplacer une injustice par une autre. Tu me punis uniquement parce que je suis entré dans un putain de bureau. Peu importe si ça ne te plaît pas, c'est fait et ça a été utile. Contrairement au reste. » Il secoua la tête, je montais d'un cran. « Tu me punis parce que j'ai pris une décision radicale et que ça a marché.

- Ça n'a pas marché. » Ses yeux se détournèrent une seconde. Voix basse, fichée dans mon crâne. « À ce rythme, tu parleras bientôt comme Kira. »

Toute ma colère se souffla, nos regards croisés. Mots dans l'oubli, enterrés dans l'inaccessible. Cendres sur la langue, remplies d'épines et de lames de rasoir. Mes yeux se baissèrent. Je refusais de voir s'il pensait vraiment cette phrase. Je refusais de la voir se contorsionner, répugnante, monstre sanglant dans ses yeux, juste quand il me regardait. Ça me donnait envie de vomir.


Le son de pieds nus au seuil du salon. Raidissement immédiat des muscles, qu'il dégage. Mon incapacité du soir à dormir et le travail retiré. Mon ordinateur confisqué, comme à un enfant. Ça ne faisait que quelques heures, et c'était déjà insupportable. Pas besoin qu'il étale son alliance traîtresse. Qu'il me noie de reproches. Qu'il crache ses saloperies. Il avait failli... l'idée se faisait un ceviche de mes entrailles à couteaux émoussés. Se faisait un maelstrom immonde et venimeux. Déchirement de besoins incompatibles que je n'autoriserais pas. Déchirement à l'alcool, flambé de nerfs au vif. Je ne levais pas mon nez du livre. Refus épidermique de lui rendre un regard, malaise déjà nauséeux. Peur de la voir, se tordre, l'idée. Se déformer aux creux des iris. Les gauchir, eux.

« Le club des anti-Raito n'est pas à cet étage. Tu auras droit à une carte de membre honorifique avec tous les avantages. C'est pas beau la vie ?

- Tu n'arrives pas à dormir.

- Brillant. Et pertinent. Voilà ce qui s'appelle savoir utiliser son cerveau. »

Des froissements de tissu, un peu plus loin, vers le fauteuil de droite. Ma lecture était figée, attente du moment où il allait me harponner le nom jusqu'à travers les os. Attente des poignards et du poison. Citrique à creuser des gouffres. Sombre à les habiter.

Les quelques pages parcourues étaient vides dans ma mémoire, glissées sans comprendre. Ça se tortillait, comme une urgence de foutre le camp, lourde et poisseuse. C'était L qui les avait dits, ces mots. L qui allait recommencer à les faire saigner.

Il n'y eut pas de nom, pas ce nom détestable. Il n'y eut rien. Juste un silence puis le cliquètement des touches. Longtemps.

« De qui parlait-il ? Higuchi. »

Tension retour, rigidité dans les omoplates. L laissa filer les secondes, les minutes, allongées en dizaine.

« Higuchi te parlait de qui ? »

Mes yeux collés aux caractères noirs, verrouillés sur les pages qui ne tournaient pas. « Raito. » Je décomptais le temps. Attente qu'il se lasse. Ça allait finir par arriver. Et le petit connard pathologique de mafieux allait débarquer au bon moment pour achever ce qui ne l'était pas encore. Sale enfoiré opportuniste. Il n'était pas déjà là à se repaître des restes, étonnant. La jalousie en éveil, gourmande à crocs pointus dans la mêlée de serpents. Sa faim griffée à l'intérieur. Teinte rouge à dégoulinures noires.

« Raito. » Sursaut réprimé pour les iris qui m'observaient, à niveau. Prétention de ne rien voir, entendre. Un semblant déterminé à le nier, à le repousser. « Alors, Higuchi ? » Agacement infléchi, cette fois. Une main pâle me vola le livre, le laissa tomber plus loin. « Regarde-moi, je te parle. » Irritation au clair pour la fuite de mes pupilles, réfugiées à l'autre extrême. « Regarde-moi. » Un soupir se posa sur ma pommette. « Raito ! » Pause, mon refus, toujours. « De qui parlait Higuchi ? Beyond ? »

Un autre soupir sur mon prénom. Il allait se lever, abandonner. Devinette facile même du coin des yeux. Son corps se dépliait déjà, bientôt debout, bientôt loin. La pulsion d'un non, pulsion de force. Son T-shirt, attrapé du bout des doigts.

Une alerte info obligea L à laisser la conversation, il ouvrit son ordinateur et son corps se coupa de mouvements. Visage mutique, granitique. Il fit pivoter l'écran sur ses genoux. Pixels tachés de lettres et de surprise pourrie.


Mon téléphone vibra sur la table de chevet, saisi. Le numéro de L. Je décrochais sur une hésitation. « Salut Raito, presque téméraire à notre époque ! » Voix joyeuse et honnie.

Grimace automate. « Akemi. » Comment il avait eu ce téléphone. « Dans ton cas je parle d'attentat suicide.

- C'est son portable d'urgence, t'es dessus. Mais je suis sûr qu'il s'en est pas rendu compte, relax.

- Qu'est-ce que tu veux ? »

Son souffle, grésilles parasites. « Et moi qui pensais que je t'avais manqué. Je suis à l'hôpital si tu te poses la question.

- Quel dommage, ça va ? » Mon seul regret, ne pas l'y avoir envoyé moi-même. Quelques éléments de dentition en moins, par exemple. Quelque chose d'un peu riant avec une non esthétique absolue pouvant l'empêcher de l'ouvrir de manière intempestive. Peut-être l'obliger à porter une muselière ou un dentier bleu fluorescent, à tout prendre.

« Merci de demander, oui, oui ça va. C'est choupinounou de t'inquiéter. » Yeux levés au ciel, ironie évidente et diction trop claire, pas de dentier en vue. Pour l'instant. « Si tu veux tout savoir, c'est la faute de L si je suis là-bas. Il ne te l'a pas dit ?

- Non.

- Non ? Le petit cachottier. » Trop gourmand, savouré.

« Sauf si tu parles de, comment il l'avait formulé ? Oui, ta « nuit... épuisante ? »

- Oh épuisante avec les points de suspension et tout ! » Il riait ce con. « Ouais je l'aurais pas mieux formulé. Une nuit... épuisante, mais il y a largement participé. » Quelques gloussements en perdition sonore. « Que veux-tu, voilà ce qui arrive quand on est essaye d'être créatif. »

La suite, je ne l'écoutais même plus. Ou à demi, par destruction, par besoin de savoir, macabre et sordide. Un jeu d'images affreuses en esquisse, de plus en plus nettes, débridé de frustration et de peur.

« Si tu pouvais lui demander de bien vouloir répondre à mes appels ? J'ai légèrement inondé sa messagerie.

- Il doit être occupé.

- Le mandat d'arrêt national contre L. Sale coup. » Pour la première fois depuis vingt minutes, il était grave. Pas la moindre once de raillerie. Sérieux pointé en tristesse.

« C'est une grosse mascarade pour un coup de comm. Le Gouvernement veut juste faire grimper sa côte auprès du public. » Un mandat d'arrêt contre une lettre de l'alphabet. Aucun sens. Foutage de gueule.

« Certains diront que c'est symbolique.

- Bien sûr que c'est symbolique.

- Ne t'énerve pas, je sais.

- Je ne m'énerve pas. » J'étais totalement énervé. J'aurais voulu rejoindre L, être avec lui, maintenant. J'aurais voulu, mille fois. Je ne l'avais pas fait, pas rejoint. Sa faute. À la place je devais subir cet odieux petit étalage téléphonique. Sa faute, plus encore, intolérable. « Ne quitte pas, je te passe Ryuzaki. Tu lui diras tes réclamations nocturnes en face, presque.

- Bouche à oreille, j'aime ! Enfin pas ma combinaison préférée, je t'avoue, c'est plutôt- »

Le téléphone pressé contre ma poitrine, la voix étranglée. Un dialogue surpris derrière la porte de l'étage inférieur.

« Bien. Ce qui importe c'est de sortir Mogi du poste de police, de le - Quelle notion t'échappe dans « tu es viré de l'enquête ? » Il faut que je t'enferme dans ta chambre ? »

Je montrai l'appareil, toujours coupé du monde dans le tissu. « Téléphone pour toi. » Et la précision qui me cramait la langue de poison. Gangrène pyromane et corrosion, dansées sur la pointe. « C'est Akemi, votre nuit épuisante. » Petite licence, la bascule du possessif me paraissait justifiée. « Apparemment il a voulu t'appeler, le lendemain. » Et le lendemain. Et le lendemain.

Danse féroce tombée au ventre, rongeante. Pourrissante.


J'étais presque au bout du couloir, une cavale de pas sonna dans mon dos, et mon nom, appelé. Matsuda arrivait en sens inverse, échappé du salon où je n'avais plus le droit d'aller. Où j'avais terriblement, salement envie d'aller. Son visage était effrayant. Éteint, la vitalité extorquée par les yeux.

Il se tordait les poignets, les doigts. « Le matériel espion récupéré là-bas est pas utilisable, Watari n'a pas réussi à extraire les infos, c'était trop abîmé. J'imagine que t'étais pas au courant. » Sans blague. « Tout le monde n'est pas d'accord avec ce que tu as fait. Je le sais bien.

- Personne, tu veux dire. Peu importe. »

Dénégation de la tête. « Moi, je pourrais jamais te reprocher d'être venu pour nous. Ça n'a pas marché aussi bien que tu voulais mais sans toi, Mogi... » Traits fumés à la culpabilité, intense. Sa tête baissée, maladroite. « Merci. »


La conversation flirtait un goût lugubre, pas comme si je comptais m'éterniser. Les deux assiettes encore fumantes, c'était ce que je voulais. Guerre froide déclarée, jetée à la face de mon père, de L. Guerre de mutisme et de distance. Deux jours d'ennui profond, à végéter avec Matsuda qui s'était exclu de son plein gré. Rester des heures devant un écran, œil sans tain où les images ne faisaient que passer, mouvances sans intérêt ni intelligence. Mes pensées en ressassement, la permanence invasive et asphyxiée. C'était sentir mes neurones crever.

Les deux plats déclochés, calés dans mes mains.

« Je vais demander à Watari de laisser les assiettes ailleurs. Voudrais pas t'obliger à faire quelque chose qui insupporte la délicatesse de tes petites convictions de gosse pourri gâté.

- Te parler pourrait bien finir par m'insupporter aussi, je suis trop chouchouté, faut croire. C'est dangereux pour les gamins.

- Comment est l'ambiance dans le jardin d'enfants ? Matsuda te prête son pop-corn, ses jouets ?

- Je préfère son téléphone portable. Plus de possibilités. » Balade d'un faux sourire, sur le point de morsure. « Mais je retiens l'idée pour ce soir, folle nuit en perspective. »


Réveil en sueur, brutal. Mon rêve encore débattu sous les paupières, débattu dans la poitrine. Un cauchemar qui s'enroulait dans l'obscurité, s'éclatait en fantômes sur mes rétines. Ma chambre saturée par ces lèvres jointes, faufilées de chuchotis amoureux. Doigts possessifs sur une nuque. Sur une cuisse, claire et suave, fascinant satin de chair à l'élégance courbe. Ils jouaient, caresses secrètes posées sur les hanches, descendues lentement, salissures sur la peau sublime. Une harmonie écœurante mêlée à deux épidermes, frémis de caresses, de soupirs. Le sourire d'Akemi, câliné dans une gorge pâle. Ma main se crispa sur le tissu, pour l'arracher entre les phalanges.

Le toit comme un refuge froid où se balançait le matin gris. L'air douloureux dans les poumons.

« Qu'est-ce que tu fais ici ? »

Paupières pressées, le temps d'un battement. « Je n'ai même plus le droit d'aller sur le toit, maintenant ?

- Non. »

Regards furieux à l'échange.

« Pourquoi ?

- Il y a moins de caméras ici. »

Mon visage ouvertement narquois avancé vers le sien. Son masque lisse. Infernalement lisse. Besoin de le fendiller. « Tu disais ? Réessaye, je te promets d'écouter cette fois.

- J'ai dit non et peu importent les raisons, tu n'as pas à discuter.

- Pardon ? Je prévoyais d'écouter... mais je ne l'ai pas fait, en gros. » Sourire railleur. Basse vengeance assumée et jubilation, à voir son expression se piquer.

« Tu ne veux pas que je t'enferme vraiment dans ta chambre, si ?

- Tu ne ferais pas ça.

- Pourquoi ? Tu ne participes plus à l'enquête. » Oh comme il adorait me répéter cette phrase. Il n'y avait rien à répondre, pas à ça. Mon dos offert comme une insulte informulée.

Une colère franche aux yeux noirs, il se campa face à face. Voulut m'attraper le bras. Évitement réflexe, de justesse, poussé avec mon autre main.

« Ça va, Ryuzaki. J'ai compris. » Le bras qu'il avait voulu serrer, caché dans mon dos. Un peu d'intérêt en vacillement, perçant juste une seconde, soulignant mon épaule. Je fis semblant de ne pas avoir remarqué et il n'en parla pas. Me sommer d'avancer plus vite était tellement plus amusant, bien entendu, tellement plus productif pour l'enquête. Ses foutues gaufres risquaient de refroidir, après tout.

« Le mandat d'arrêt national délivré contre le célèbre détective L a fait couler beaucoup d'encre. Dans l'ensemble l'initiative a été bien accueillie par les Japonais, en dépit d'une part minoritaire de l'opposition qui hurle au scandale et a annoncé une manifestation dans les prochains jours. Trois jours exactement après ce coup de théâtre et face au succès général de l'annonce, le Gouvernement souhaite soumettre une proposition au vote du public. Selon les résultats du sondage, une ancienne enquête menée par le détective sera analysée en détail par les célèbres experts Seiryo Uesugi, professeur de l'Université de Kyoto et Hiroaki Toyama, consultant. Que savons-nous vraiment de l'efficacité du détective ? Après tout, ses résultats sont-ils convaincants ? Justifient-ils la prise en charge de ses frais personnels par le ministère de - » Coupure. Main énervée dans les cheveux.

Ça m'urticait presque littéralement la peau. Incroyable. Tous des traîtres, des ingrats faux-culs. Indignes. Envie irrationnelle et inutile de balancer la télécommande à travers l'écran. Comment osaient-ils ne seraient-ce qu'avoir l'hypothèse du début de l'idée d'émettre un jugement sur lui ? De quel droit ? De quelle incompétence exaspérante de crétinerie absolue il était question ? Jugement ? Parodie grotesque. Spectacle de cirque qui exhibait sa galerie de monstres.

Je me levai, portable trituré d'hésitation. Rangé dans une poche pour l'instant. Mieux attendre, me calmer.

Tous, j'allais les traîner, un par un, les mettre face à leur implacable connerie. Leur putréfaction cérébrale à sac, éventrée, écartelée en place publique. Voilà où était la gangrène du pays. Voilà ce qu'il fallait éliminer. Le portable encore, oscillé. J'avais besoin de lui dire, de - Geste vers la sortie, avorté.

L au seuil, visage plat. Il ne bougeait pas et j'en étais incapable, moi aussi.

Mes iris se déchargeaient de rage contre les siens. Les siens, pleins de silence. Glissants. Leur compréhension m'était interdite, refusée. Ils faisaient mal. L quitta l'écran éteint. La posture complètement creuse d'émotions, démarche régulière à contrepoint mécanique.

Les coupures cinglées dans les disputes, les découpes féroces, les syllabes taillantes : toutes devenues insensibles, leur sens oublié.


Marre d'attendre. De me retenir. Marre de lui demander la permission. Qu'il dise non, pour voir. La porte de sa chambre n'était pas verrouillée, je l'ouvris, prévenant d'un coup sur le panneau. La pièce n'était plus qu'une bataille de déchets. Une guerre d'emballages et de papiers, jonchés au sol comme un automne. Des tornades aux dossiers béants qui vomissaient des fleuves tachés, déchirés. Pages volantes solitaires, éclatantes et immaculées dans l'anarchie. Un éparpillement compulsé de blanc et de couleurs. Des vêtements s'entassaient dans les coins, leurs couronnes triomphantes en assiettes sales. Quelques livres parsemés dans le chaos, ou équilibre savant de vertige, montés en tasses utilisées. Mes pas crissaient sur l'invasion répandue en tapis douteux.

La silhouette du détective, pliée sur un coin de lit, disparue à demi, déjà. Digestion par le plastique et le papier à l'entame bien avancée. Un mouvement ruissela une cascade brillante, les enveloppes de bonbons s'éboulaient autour des chevilles. Son visage rempli de vide, me regardant.

Une exclamation fila. Mes paumes sur ses poignets, abasourdies. Ses mains bouffées rouge. Maltraitées à coups de dents, barrées d'écorchures. Charcutées. L'épiderme creusé d'entailles, les couleurs vives et sombres à travers les dentelles de peau. Je tirai sur ses bras, l'obligeai à se lever. « C'est un vrai dépotoir ici. Tu ne vas pas rester là-dedans, tu viens avec moi. » Un coin de sa manche dans la paume, à la place, ma chambre, mon lit. Un ordinateur coupé du monde contenant un DVD. Il s'installa sur le matelas et je lui volai ses mains.

« Je les garde et ce n'est pas négociable. »

Doigts lacés aux siens, avec délicatesse.

Des sucreries parsemaient le matelas, L en mangeait une de temps à autre, déroulée de son enveloppe par sa main la plus éloignée. Permission accordée, mais surveillée du coin de l'œil. Un apaisement longtemps échappé, retenu. Bien-être enveloppant, envoûtant. Hypnose douce dans les mots et les commentaires légers. La chaleur, nos jambes ajustées en satisfaction électrique. Détente totale de mon comportement, de mes muscles. L était terriblement beau, son visage libre et ses yeux chauds. Serein et sensuel, à moi. Sa main gauche, tiède de nos phalanges croisées, déposée sur ma cuisse.

DVDs en succession, que des films anglais, plus ou moins récents. Meubles du temps et bulles loin de tumulte. Un coude agacé par la résistance d'un sachet, heurt contre mon bras. Étincelles douloureuses, courues sous la peau mâchée.

Regard fugace mais capturé. Il pouvait très bien l'avoir fait exprès. Nos mains jointes soulevées par son impulsion, inclinées verticales. Le tissu glissa, gravité. Doucement accompagné. L'impression d'une poigne, déformée de taches bleues et noires. Dégénérescences violettes, étalées, bosselées de couleurs malades. Les os d'Higuchi compressés dans ma peau en flaques d'ecchymoses. Quasiment le tour de l'avant-bras, broyé de ses doigts. Hideux.

Voir la marque c'était le revoir lui. Lui et son regard malsain. La manche remontée rapidement, voulais pas regarder. Les formes hématomes en rappel bleuâtre des disputes. Du manque. Ressenti d'une autre inclination, vers l'avant. L'arc d'une bouche, au creux du poignet, plume et sensible. La caresse essora mon ventre d'espérance et de tentations.

« Tu n'apprécies pas vraiment Akemi, j'ai du mal à comprendre. »

Blanc. Ma posture rompue d'un écart. « Pourquoi, tu veux l'inviter? » Fausse question. Faux temps de sa question. Dé-cohésion des paumes, la sienne poussée, tombée sur le matelas. « Je ne veux pas qu'il vienne. » Dans la conversation. Dans la pièce. Regard mauvais d'avertissement. Il ne viendrait pas. Genoux sur le matelas, pour tenir les siens. Morsures un peu vindicatives, éparpillées sur ses lèvres.


Thirst


« Si tu veux être réintégré à l'enquête, la réponse est toujours non. »

Le recul soudain, attitude irrévocablement changée. La douce chaleur de ses jambes toujours présente, assaisonnée d'une pointe de colère.

« Tu me prends pour quoi, exactement, là ?

- Pour un Raito beaucoup trop mignon pour être honnête. »


Le soda dégouttait sa viscosité sur le sol, tandis que j'abritais le clavier sur l'écran, équilibre savant. Le fautif décidé à accentuer sa bêtise commençait déjà à éponger le sol avec une serviette en lin, alors que la table laissait encore la noirceur sucrée tomber.

« Vraiment, Matsuda, votre organisation logique m'échappe.

- Oui, bon, ça va. C'est à cause des gâteaux.

- Quoi, les gâteaux ? Quels gâteaux ?

- Ils prennent toute la place, et je peux plus poser mon verre ! »

Rapide tour d'horizon. Yagami, imperturbable, et ayant eu le bon sens de s'asseoir d'office loin de la catastrophe ambulante, continuait son travail en silence.

« Il n'y a pas de gâteau.

- Ah ouais, et comment tu appelles tout ça ? Chef, vous pouvez aller chercher une éponge ? »

Soupir, remerciement murmuré à Watari, qui revenait armé.

« Tarte, flan, tasse de chocolat, café, glace, viennoiseries. Il n'y a pas de gâteau. »

L'odeur de plante détruite d'acidifiant allait s'imprégner partout. Et possiblement faire un trou dans les chaussettes de ceux assez fous pour à la fois porter des chaussettes et les laisser entrer en contact avec cette chimie industrielle vaseuse. Mieux valait enfouir mon pauvre nez dans mon sucre au café, bien moins dangereux. Au moins, le sucre calmait l'acidité éventuelle.

« Vous savez que ce n'est pas bon pour votre santé, ce truc, de toute façon ? » Rire étouffé. « Et que ça nous fait perdre un temps précieux qui devrait être consacré à tenter de récupérer Mogi ? » Étranglement du gloussement, définitivement stoppé.

« Ryuzaki, tu pourrais peut-être quand même tenter quelque chose de plus direct ? »

Yagami père, et ses cernes et ses rides de plus en plus marqués. Creusés dans la peau de son visage vieillissant. Sa femme allait me réclamer des dommages et intérêts, s'il continuait à se déliter à ce rythme.

L'idiot à terre agitait sa main, visiblement en attente de quelque chose. Je lui passai un rouleau de scotch. Refusé.

Peut-être qu'en faisant pression chez les anciens équipiers de Yagami, en leur joignant une photo de sa tête décrépie actuelle, certains seraient pris de suffisamment de pitié et se rangeraient de notre côté. « Ryuzaki, si tu pouvais arrêter de me fixer, ça devient dérangeant. »

Signes anarchiques depuis le sol.

Un crayon, et la vague conscience qu'il geignait un « non ».

Ou alors, falsifier les ordres, pour faire croire que leur directeur voulait que la majorité de l'effectif s'occupe de la circulation. Amusant mais plus qu'éphémère. Raito aurait trouvé une solution plus efficace.

Main araignée attrapant finalement ma dernière serviette. Épinglée d'un coup de fourchette. « C'est ma serviette, il y en a d'autres à la cuisine. »

La porte de sortie trop attirante, m'enfuir loin de ces déchets intellectuels. Plutôt la solitude que de supporter leurs odeurs corporelles et leur babillage insipide.


Les mails sans réponse, snobisme exacerbé, insupportable. L'envie de démolir leur crédibilité en ressortant leurs échecs était brûlante. Trop dangereuse, aussi. Le téléphone décroché, la porte bloquée. Résonance de tonalités dans le silence. Quelques bonbons durs pour éviter de me mordre les doigts ou la langue, de rage. Enfin, une voix féminine, niaiseuse. Un fond d'amabilité brimée par des journées trop longues et mal payées. D'après les fichiers, la pauvre n'avait trouvé que ce job, une fois ses enfants mis à l'école. Presque à plaindre, l'ancienne brillante étudiante en sociologie.

« Bureau de monsieur Kitamura, je vous écoute, que puis-je pour vous ?

- Il attend un appel de ma part.

- Votre nom... ? » Suave, mielleuse.

« Vos enfants doivent vous manquer, non ? Vos derniers congés vous ont été refusés parce que votre chef avait besoin de vos services pour sa conférence de presse, vous le saviez ? Imiko a été triste, de ne pas avoir sa maman pour son anniversaire, j'en suis sûr.

- Je vais raccrocher. » Acidité soufflée, son regard venimeux audible.

« J'appelle pour faire part à votre employeur des différences de salaire pratiquées entre hommes et femmes au sein de votre bureau. Votre collègue de la compta gagne presque le double de votre paye, vous le saviez ?

- Shuki ? Ce connard qui laisse ses touillettes traîner sur la machine à café ?

- Oui. Sa nouvelle montre, alors qu'il habite un appartement de trois pièces seul, ça ne vous a pas perturbée ?

- Si, mais... oh, et ses vacances, le mois dernier...

- À Milan.

- Je vous passe Kitamura. Ils vont m'entendre, tous ces phallocrates ! »

Trop facile. Sonneries singulières, rapides. Je chargeai distraitement le logiciel de modification vocale.

« Kitamura à l'appareil.

- C'est L. »

Petit silence, typique du moment de surprise et de négation qui accompagnait toujours cette annonce. Les quelques fois où j'avais eu une caméra à disposition pour regarder mes interlocuteurs, leurs têtes avaient valu le coup d'œil.

Un soupir, entre la désillusion et l'ennui. Vexant.

« L, vous avez conscience que je vais demander à ce qu'on trace votre appel ?

- Au moins autant que vous, vous avez conscience que cette tentative est vouée à échouer. » Et à être retenue contre lui, quand tout ce bruit serait fini, et que j'aurais regagné mon statut de grâce absolue.

« Qu'est-ce que vous me voulez ? La police s'est désolidarisée de votre action, nous n'avons rien à nous dire. Et je n'ai aucun pouvoir concernant cette décision, elle vient de plus haut.

- Évidemment. Mais il y a encore peu, ce siège n'était pas le vôtre, n'est-ce pas, Koreyoshi ? »

L'ancien directeur avait sans doute été aussi volontaire que poussé à la démission. Sa loyauté envers moi l'avait souvent aidé à résoudre efficacement des affaires épineuses. Et donc à arriver plus vite à ce fauteuil confortable et éjectable.

« Pas de familiarité, je vous prie. C'est moi qui ai repris le poste de Kanichi Takimura. Nos ministres le trouvaient un peu trop... corruptible. Et vous n'êtes pas sans ignorer ce côté de sa personnalité.

- Être corruptible et être capable d'entendre la vérité, et de changer son avis devant des faits irréfutables, ce sont des choses différentes.

- La frontière est pourtant assez mince, dès que vous y mettez votre nez, L. »

Bon, le convaincre de relâcher Mogi s'annonçait proprement impossible. Mais sauvegarder une relation pas trop délétère était peut-être envisageable. Se mettre le directeur de la police à dos, en plus de semer la rébellion parmi son personnel, n'était pas spécialement une chose à faire en étant recherché et déclaré ennemi public.

« Je sais que vous êtes au Japon, certainement à Tokyo. Vous l'avez annoncé. Je vais vous trouver.

- Vous allez détacher des équipes, les empêcher de faire leur travail, pour me chercher. En vain. Nuance.

- Vous êtes une menace pour la sécurité.

- Attraper Kira, oui, menaçant.

- Vous êtes un gouffre financier, pire qu'une femme. » Celle-là, même moi je n'aurais pas osé la faire. Et j'espérais sincèrement que miss secrétaire écoutait à travers la porte à ce moment-là. « Et jusqu'à présent, je ne vois pas trop en quoi l'enquête a avancé, ni résolu quoi que ce soit.

- Vous êtes de mauvaise foi. Sans mon aide, vous en seriez toujours à chercher si Kira existe. Votre promotion n'efface pas votre incompétence, pas plus que le fait que les criminels meurent ne constitue pas une baisse de la criminalité.

- Oh, pitié, à quand le parallèle avec le chômage sous le troisième Reich ?

- Et c'est un magnifique point Godwin pour notre nouveau directeur. Champagne et chouquettes dès ce soir.

- Vous n'êtes pas drôle.

- Et vous, vous n'avez aucun humour.

- Et je n'ai pas l'intention d'en avoir. Comment m'expliquez-vous que ma fille, ma fille, m'ait dit en voyant Mogi Kanzo à la télévision qu'il s'agissait de l'homme qui l'avait approchée en prétendant être L ? »

Ah. Oui, son manque de bonne volonté à mon égard était explicable par ce petit fait. Non qu'il soit plus acceptable. Mais au moins, légèrement compréhensible. Yagami non plus n'avait pas spécialement apprécié que je soupçonne son fils.

« Besoins de l'enquête.

- Ma fille, L, vous êtes sérieux ? Vous la soupçonnez d'être Kira ?

- Peu importent les informations que je pourrais vous donner, vous ne les écouterez pas. La surveillance était nécessaire, et a été retirée dès qu'elle n'était plus justifiée.

- ... Jusqu'où est allée cette « surveillance » ?

- Je présume que vous n'êtes pas disposé à me rendre Mogi ? »

Saleté d'intégrité. Chevillée au corps et à sa famille depuis trop longtemps, elle ne me laissait aucune prise valable pour le faire lâcher l'homme. Pas de cadavre à déterrer et à exposer pour ruiner sa réputation.

Un tapotement sur la porte signalait la fin de mon moment de confrontation tranquille. Temps de retourner au contact humain direct. Difficilement plus affligeant que l'actuel.

« Il ira en procès. Pour association de malfaiteurs et terrorisme. Et si je trouve les preuves, violation de la vie privée. Ma fille est perturbée, depuis ces événements.

- La déliquescence de votre famille ne m'intéresse pas. J'ai d'autres vagues occupations.

- Plus pour longtemps. Vous ne me corromprez pas. Je n'écoute pas votre venin, et vous ne me faites pas peur, L.

- Vous voyez, vous avez de l'humour. À bientôt, Koreyoshi.

- Directeur Kitamura.

- C'est ça. Bisou à votre fille. »

Porte ouverte sur un visage neutre, lisse d'expression et en attente d'explication. Incroyablement beau.

« Mon père te cherche.

- Génial.

- C'est l'heure du dîner.

- Je termine ce que je fais, j'arrive.

- Je ne suis pas un messager, tu pourrais répondre à ton téléphone.

- Occupé. » L'objet attrapé, un numéro sélectionné parmi la longue liste de contacts. « Je viens bientôt, juste un appel à passer. »

Ombre de contrariété, certainement rêvée, effacée par l'éloignement et la porte refermée.

« Kanichi Takimura ? C'est L. »


« Ce n'est plus possible, Ryuzaki. Je ne voulais vraiment pas parler de ça devant mon fils, mais les repas sont les seuls moments où Matsuda et moi sommes certains de pouvoir te parler. Le reste du temps, soit tu n'écoutes pas, soit tu t'en vas dès que l'un de nous a l'outrecuidance d'ouvrir sa bouche. »

Gémissement ennuyé pour toute réponse. Le chocolat caramélisé, au lait sucré et vanillé, tourné sur un tintement de cuillère. Pourquoi ne pouvaient-ils pas simplement réfléchir à une initiative intelligente ? Comme ranger ma chambre, contacter leurs anciens amis de la police susceptibles de devenir nos taupes et d'épauler nos actions, voire de saboter le travail de recherche de ces abrutis décidés à me débusquer ? S'ils y arrivaient – ce qui n'arriverait jamais – ils étaient capables de me traîner devant des caméras de télévision, et de sacrifier ma vie pour le seul plaisir de donner une mise à mort à voir à la populace. Du pain et des jeux pour le Dieu du carnage. Charmante perspective.

« Ce n'est pas en t'enfermant on ne sait où pour travailler seul que l'équipe sera un soutien pour toi. Il faut que nous travaillions dans la même pièce.

- Il s'enferme tout seul régulièrement ? »

Coup d'œil mauvais. Entre ceux qui parlaient de l'enquête devant Raito, et lui qui était déterminé à s'en mêler, j'allais finir par m'exiler définitivement dans une cave.

« Ouais, de toute la journée, on l'a pas vu. Dix minutes ce matin.

- C'est complètement irresponsable. Dis-le lui, toi. Il t'écoutera. »

Gloussement de Matsuda. « Pas si sûr que ce soit encore lui qui soit capable de le raisonner. D'ailleurs, ses disparitions ont peut-être un lien, hein. Va savoir.

- Matsuda, un peu de tenue, nous ne sommes pas dans une garderie.

- La seule différence concrète concerne les horaires de sieste.

- Et la fréquence des goûters. »

Sourire irrépressible. Léger, présent. Savoureux. Sur sa bouche, véritable appel à venir caresser ses lèvres des miennes. Tentation trop dérangeante, même en excluant le timing. Ses motivations floues, certainement intéressées. Il ne faisait jamais rien gratuitement. Ses actes toujours calculés, prévisionnés. Presque systématiquement. Et l'existence de ses conquêtes restait devant ma vision, en filigrane sur son image parfaite. Le glissement de la pulpe des doigts dans le velouté des cheveux attendrait une explication valable de son comportement, trop paradoxal. Un peu angoissant.

Pourtant, non, je voulais garder l'enquête pour moi, autant que possible. S'il n'en savait rien, il n'irait pas se ruer au devant du danger, mettant sa vie en jeu pour quelque chose d'aussi futile que sauver une autre vie. La sienne était bien plus importante, tant pis si Watari n'approuvait pas mon classement de valeur des vies. Raito valait plus que les autres, le perdre aurait été inacceptable. Un tel gâchis, plus cruel que de m'être vu retirer le soutien de la police. La peur viscérale ressentie en le sachant dehors ne devait pas se reproduire. Jamais. Si l'enfermer et le priver du monde était le seul moyen de le garder pour moi, de le savoir vivant et en sécurité, j'en assumerais les conséquences.


« Puisque tu es là, je peux profiter de la télé, pour regarder un DVD. Tu n'auras qu'à surveiller que je ne mette pas de chaîne info, maman. »

Le canapé désigné. Sa mauvaise humeur acceptée. Méritée.

M'asseyais à côté de lui en délaissant mon fauteuil, l'ordinateur à peine incliné pour en cacher l'écran. Illusion de normalité. Dissolue dans des dialogues filmés. Si inutiles, si chronophages. Absorption des neurones valides par l'écran sans retour, sans interaction. Télévision vampire de conscience. Son pauvre cerveau devait se liquéfier.

« Tiens, mange ça. » Le bâton attrapé, calé à être rongé. Réglisse enfantine, relaxante. Chassant à demi la culpabilité grandissante au creux de mon estomac. « Tu veux jouer aux échecs ?

- Ouais. » Presque pas d'attente, pas d'hésitation. Son ennui devait atteindre des sommets. Chassé par l'interlude ludique, récréatif. Recréateur de connivence par la confrontation, l'émulation mutuelle. Mouvements glissés, harmonie d'attaques et de parades. Danse des pièces sur le plateau. Les superflues évacuées sur le bord. Admirable esprit, à contempler maintenant, tout le temps.

« Tu ne vois pas de qui parlait Higuchi ? » Bouteille à la mer, il ne répondrait pas. N'avait pas répondu. Les ripostes et contres plus hachés, brutaux. L'intensification du jeu comme le signal de ma frustration. Je détestais qu'il m'ignore, ou fasse comme si je n'existais plus. Ses yeux happés par le jeu, refusés.

« Si c'est Beyond, ça signifie qu'il t'a déjà vu, en dehors. Mais son message n'avait pas d'intérêt. Tu ne te souviens pas de l'avoir déjà vu, ailleurs ?

- Échecs. » L'échappée amorcée, en prévision d'une prochaine vengeance.

Si mon hypothèse était correcte, s'il avait déjà rencontré Beyond auparavant, deux options restaient. Soit il avait été averti que c'était lui, soit il n'avait pas su à qui il était confronté. Et s'il ne l'avait pas réalisé, c'était qu'il avait cru me parler. La confusion possible, pourtant pas si évidente. Beyond n'était pas mon jumeau, même pas un sosie potable avant de s'en donner la peine. Imaginer que Raito ait pu nous confondre… insultant. Et surtout, combien de conversations avaient pu être erronées, volées par mon imposteur ?

« Tu te souviens de notre partie d'échecs, à la fac ? » Unique occasion. Une des premières fois où sa beauté m'avait frappé. Soliste du monde universitaire, inaccessible aux autres. « C'était où, tu te rappelles ? » Silence coupé, regagné. Le souvenir de l'époque où je le croyais Kira n'était pas forcément agréable. Pourtant, sa culpabilité aurait pu expliquer tellement de choses.

« Bibliothèque, en soirée.

- Oui. De quoi d'autre tu te souviens ? » Regard d'avertissement, mauvais. « Je ne teste pas ta mémoire, Raito. Je cherche à savoir si Beyond a pu t'approcher, s'il est envisageable que tu l'aies pris pour moi. Ça expliquerait les propos de Higuchi. » Affreusement effrayant et vexant, qu'il ait pu se tromper à ce point. Ma personnalité, aussi chiante et insupportable qu'elle soit, n'avait pas pour vocation d'être facile à plagier.

« C'est drôle, je n'ai pas l'impression d'être exclus de l'enquête, actuellement.

- Tu es entendu comme témoin.

- J'ai l'intuition que si tu m'en parles, c'est que vous ramez joyeusement dans un océan de bouse avec une seule rame passoire.

- Charmant. Réfléchis, puisque tu en as tellement envie. » Besoin serait plus juste. J'imaginais sans peine son cerveau dépérir, abreuvé de platitudes et de sel. « Est-ce que, quelque part dans tes souvenirs, il y a un moment où je pourrais ne pas être moi ? Un comportement étrange, des paroles qui ne me correspondent pas. » Haussement de sourcil, délicieusement sensuel. Torsion des entrailles pour la tentation de m'en approcher. Doigts autour du cavalier, à la place.

« Un comportement étrange ? Tu veux que je te fasse une liste ?

- Étrange par rapport à mon standard.

- Normal, donc.

- Non, Beyond n'aurait pas une attitude normale. Disons, étrange dans un autre registre ? »

L'arc des lèvres étiré, incurvé selon un angle adorable, bouffé du regard. Le ton rose à manger.

« Me demander de te chanter une berceuse, ça peut compter ?

- C'était moi. Soft Kitty.

- Little ball of fur. »

L'envie contenue d'aller déranger ses cheveux, pourtant à la limite de l'irrésistible. Doigts passés dans les miens, ersatz décevant. Xylitol ou sucre de canne brut.

« Qu'est-ce qui est rouge et sucré ?

- Les fraises, mais pas seulement. Tu penses au message de Kira. « L, sais-tu que les Shinigamis qui ne mangent que des pommes ont les mains rouges ? »

- En réalité, c'était « L, sais-tu que les Shinigamis ne mangent que des pommes ? ». J'avais rajouté un message pour te tester. » Regards rencontrés, accrochés l'espace de quelques misérables secondes. Faméliques.

« Ingénieux.

- Hmm. J'espérais que ça t'énerverait, si tu étais Kira. Mais tu n'as pas réagi.

- Je croyais que tu en avais fini, avec cette théorie. Visiblement, je ressemble assez à l'image que tu te fais de ce meurtrier pour que m'y associer te plaise.

- Arrête ça.

- Ça te ferait plaisir, que je sois Kira. Ça rendrait tout ça plus intéressant. Tu as quelque chose avec les criminels, il faut croire. »

Raclement des dents sur l'écorce noire.

« J'essaie de les faire enfermer, en général.

- Ah, j'avais plutôt l'impression que tu aimais les séquestrer, ou te battre avec.

- Ça dépend lesquels. Dormir avec les suspects, c'est un groupe restreint. » Groupe de 1. « Et non, je ne voudrais pas que tu sois Kira. Ce serait plus compliqué de te convaincre de rester avec moi, une fois l'enquête finie. » Et de persuader Watari de le laisser rester. Ombre cavalant sous son regard, instant de doute. Le problème n'était pas seulement ce que moi je désirais, ou ce que Watari m'opposerait. Raito pouvait ne pas vouloir me supporter plus longtemps que nécessaire. Ne pas vouloir quitter sa famille, ses amis. Son pays, sa petite-amie. Toujours pas éjectée. Aucune envie d'entendre son refus.

« Il faut que je passe un appel. S'il-te-plaît. »

L'échiquier délicatement soulevé puis déposé sur une table, partie laissée en pause. La tension du silence.


« Akemi ?

- Je rentre demain. Mon opération n'a pas pu se faire avant.

- Il faut qu'on parle. »

Gorge raclée sur une respiration sifflante. Ravissement de ne pas avoir à subir ces renâclements de poney en présentiel.

« De Raito ?

- Pourquoi de lui ?

- Tu parles toujours de lui. Ou des sujets qui gravitent autour. Il ne doit pas bien prendre son éviction de la sphère d'intérêt, et donc, il doit au moins tenter de se rendre intéressant en piratant les systèmes, en trafiquant l'électricité, en relâchant les murènes dans une baignoire ou les araignées dans une penderie. Oh, un serpent dans un placard à sablés ?

- Les sablés sont bannis, eux aussi. Et Raito n'a pas un comportement aussi infantile que toi. Il joue moins.

- Ha ha, c'est ce qu'il aimerait te faire croire ? »

Un seul poumon perforé ne l'empêchait pas assez de raconter n'importe quoi. Presque à espérer qu'il me redonne une occasion de lui ouvrir les deux. Ou de lui éclater le plexus solaire.

« Je t'appelle pour savoir ce que tu peux faire pour protéger le QG de la police. Et pour faire sortir Mogi, légalement ou pas.

- Quand même. C'est pas rien. Tu as appelé le directeur des flics ? Il y a peut-être…

- Oui, et non. Ils ont remplacé celui qui m'aurait écouté par un type qui ne changerait pas de file de circulation si une portée de chatons passait devant lui, pour peu qu'il y ait une ligne blanche continue.

- Oh, c'est nous, la portée de chatons ? Trop mignon. Je vais m'entraîner à miauler. Bon, donc, la police te recherche. Mais Kira n'a pas l'air décidé à tuer, non ? Sinon, Mogi, Matsuda et Yagami seraient déjà ad patres.

- Kira peut contrôler ses victimes avant la mort.

- Combien de temps avant la mort ? Est-ce qu'ils sont déjà condamnés ? Si c'est le cas, comment le savoir ?

- Je ne sais pas. » Pire phrase du monde. « On ne peut qu'attendre. Et continuer de chercher des preuves pour inculper Higuchi. Si on le saisit assez tôt, avec assez de surprise, il n'aura peut-être pas le temps de tuer. Il faut parier sur l'hypothèse qu'il ne se sente pour le moment pas assez menacé pour assassiner l'équipe.

- Si tu veux le prendre par surprise, j'envoie des hommes le cueillir à la sortie des bureaux. On lui fera cracher des aveux, et nous dire où trouver des preuves.

- Tu as parlé avec Raito.

- Non. Pourquoi, lui aussi veut accélérer cette bonne vieille Justice trop lente ?

- Je vous interdis de reformer une coalition contre moi. Il nous faut prouver que Higuchi est Kira, et l'envoyer se faire pendre avec toute la légalité du monde. Hors de question de le torturer pour obtenir des aveux.

- T'es pas marrant. Ça marche, un peu de chatouillis électriques.

- Et ce n'est pas la question. Je sais que ça fonctionne.

- Je peux faire deux choses. Envoyer des hommes de confiance – confiance relative, mais c'est tout ce que j'ai à t'offrir – rôder dans le quartier du QG, pour surveiller et nous avertir si ça pue. Et je peux aller emmerder ces cons de l'Est, histoire de distraire l'attention sur des règlements de comptes. »

Bien. Entre lui et l'autre, mon bouclier bancal devrait tenir le coup le temps de prévoir la suite.

« On fait ça. Au moins jusqu'à ce que les autorités me lâchent. » Et les vengeances familiales étaient une spécialité, dans ce pays trop attaché à l'honneur et aux traditions.

« Oh, Ryuzaki. Si ça dure, je pense qu'il serait sage de prévoir un plan de repli. Soit une planque à Tokyo, soit partir à l'étranger le temps que tout se tasse. »

Retourner à Séoul ? Trouver un appartement où entasser ordinateurs et canapés, pour y laisser traîner des pieuvres lovecraftiennes de câbles ? Avec ou sans les autres. Matsuda se casserait la gueule à chaque passage. Yagami regretterait sa famille. Mogi risquait de ne pas être de retour. Akemi n'était pas impliqué et ne viendrait pas. En fait, le mieux aurait été de partir à deux. Ou trois, je n'allais pas laisser Watari tout seul.

« Si tu veux, j'ai deux ou trois adresses qui pourraient convenir.

- Franchement, Akemi, non merci. Le jour où j'aurai envie de vivre dans un ancien bar à putes, tu seras le premier averti.

- On dit hôtesses.

- On pense femelles. »

Rire de gorge, chaud, suivi d'une quinte de toux.

Sonnerie de téléphone, stridence aiguë, hurlante.

« Je te laisse mettre ça en place, j'ai un autre appel. » Changement de main et de portable. « Watari ?

- Tu pourrais répondre à l'équipe, quand quelqu'un t'appelle. Ça leur éviterait de devoir me demander de te contacter sur l'autre ligne.

- J'étais en conversation avec Akemi.

- Alors prends un troisième numéro.

- Je n'ai pas trois mains. Ça ne servirait à rien. Qu'est-ce qu'ils me veulent, Rick Hunter et Dee Dee McCall ?

- Je ne veux pas savoir qui est qui. Ils...

- Tu préfères Skippy et Flipper ?

- Higuchi a disparu. »


C'est parti pour la pause, comme indiqué. En espérant que ce chapitre vous plaise quand même !