Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages et l'univers de Death Note ne nous appartiennent pas.
Rating : M pour certains chapitres
Hey ! Salut à tous, Meyan et moi, Haaru, nous vous souhaitons une excellente année 2017. En espérant que nous arriverons tous et toutes jusqu'au prochain 31 décembre. En voyant le temps depuis lequel on ne s'est pas exprimées, quelques petites choses à mettre au clair pour tout le monde :
Thirst n'est pas une fiction abandonnée, nous y travaillons toujours.
Ceci n'est pas la fin de la pause : nos vies personnelles (et surtout professionnelles) font que c'est compliqué pour nous de prendre le temps d'écrire. On n'y peut rien, vous n'y pouvez rien, personne n'y peut rien. Promis, on fait ce qu'on peut, et on la finira, cette histoire. Mais il n'est actuellement pas envisageable de nous remettre à un rythme de parution régulier, puisqu'on n'a pas de rythme d'écriture régulier. Tristesse, peine, souffrance, je sais. Prenez un cookie, ça va aller, vous y survivrez.
Considérez ce chapitre comme notre cadeau de Noël, de bonne année, de Pâques aussi peut-être...
Bon. Ceci étant dit, je tenais (nous tenions) à remercier celles et ceux qui laissent encore des reviews. Paix et amour dans vos vies. Merci donc à IlonaDark, fullmetal okasan, Tyranours et Pnours, Elyo, Adrian Leiha (et bravo, Thirst n'est pas facile à lire si le français n'est pas ta langue maternelle, tu as tout notre respect!) et Kalas. Fragments de réponse en vrac : je ne spoilerai ni la fin ni la suite, on ira jusqu'au bout c'est promis juré, les choses vont continuer d'évoluer, je vous aime aussi.
Chapitre 37 : Vies parallèles
L'agitation froissée sur le silence. Agitation, murmures et bousculade de chuintements. Leur inquiétude pinçait les consonnes, je n'arrivais à comprendre. Anxiété serpentine et furieuse, les tissus des vêtements en fond sonore. Gestes imaginés, accords sur les sifflantes. Ma page tournée, un bruissement de plus. Ils n'oseraient pas me virer de la pièce. Ils n'osaient jamais. Se contentaient de chuchoter, d'éluder, détourner. De foudroyer le haut de mon crâne, possiblement. Ma frustration crispée sur les pages que je ne lisais pas, paupières fermées, concentration à la chasse. Capture maigre et sans intérêt de paroles bouffées ou d'allusions sans clés. Page. Le besoin de savoir s'agrippait au ventre, refus de l'exclusion alors qu'il se passait quelque chose, quelque chose de primordial. Je patientais, écoutais. Miettes de mots traquées, tentatives de réagencement ou de transmutation, créer un sens, peu importait comment. Il le fallait. Manipulations perdues dans les inférences, les références potentielles, tout était fragmenté, trop épars. Le silence, soudain. Fendu d'une paire de sons, pas jumeaux en cadence. J'imaginais sans peine mon père ou Matsuda, index collé sur la bouche, l'autre main en délation vers mon coin de canapé. Délation inutile, il verrait ma tête dépasser du dossier. Se cacher aussi insultant que vain, et il m'insultait assez pour que je lui en laisse l'exclusivité. Un dossier s'abattit sur ma tête. L passa devant moi, visage aussi sec qu'une pointe d'aiguille. « Tu tiens vraiment à une restriction d'accès à l'étage ? »
Expression angélique au clair. « Que se passe-t-il avec Higuchi ?
- Sors d'ici. »
Akemi se tenait fièrement campé sur quatre jambes, deux en plastique vert du meilleur goût. Matinée déjà merdique avant d'avoir commencé, foireuse dans les règles de l'art. La claudication lorsqu'il se traîna jusqu'au siège, pitoyable. Tentation d'écarter la chaise à coups de pied. Le son, la couleur et son visage, agressifs par leur simple existence. Petit déjeuner gâché. Personne ne m'avait prévenu de son retour, bien entendu. Pour quoi faire ?
Mon père évitait consciencieusement de me regarder, fasciné par la couleur de sa tartine couronnée de gelée à la myrtille. Matsuda mal réveillé avait à peine conscience de son environnement, son pain triomphalement planté dans un bol de jus d'ananas, agité apathiquement en tentative louable de natation, synchronisée avec une comparse d'infortune en plein naufrage maritime.
La seule place disponible se trouva colonisée de soufflements. Une ou deux grimaces sur un large sourire. « Salut les jeunes. Je me sens assez vieux pour être votre grand-père à tous. Record d'une demi-heure pour 300 mètres, qui dit mieux ? Watari, je vous défie solennellement à la course dans les escaliers. » Sa main se porta au coin de la bouche. « Vous êtes sûr de gagner.
- Je me vois malheureusement dans l'obligation de décliner votre... challenge. La transition des béquilles au déambulateur est assez peu agréable d'après ce qu'il se dit. »
Le vieil homme déposa son chargement plat par plat, dos redressé dès la tâche accomplie. « Ravi que vous repreniez le travail, Akemi. L'équipe a grand besoin de renforts. » Une touche de chaleur sous le flegme. Une touche insupportable, surprenante. Pur calcul. « Un peu de thé ? » Il se tourna ensuite vers moi, désigna une tasse, élégamment. Injustice exhibée de froideur, policée en glace.
Parachèvement pourri d'un petit déjeuner pourri. Chamailleries et gloussements, bonne humeur à rendre sourd ou à vouloir le devenir. Joie bannie des murs odieusement étalée sous mon nez, collection d'anti-douleurs sur la table. Il fallait au moins ça. Non. Même pas. Aucune raison assez valable pour qu'il en ait besoin, lui. Même pas une seconde. Il avait tout. Tout ce qu'il voulait. Ses commentaires joueurs, lancés comme des pelotes de laine pour des griffes de chat. Je n'avais pas besoin de voir ça, son enthousiasme espiègle et ravi. Je pourrais partir, devrais, sans doute, et ne le ferais pas. L'heure surveillée du coin de l'œil, ça n'allait pas tarder. La trotteuse délaissée quelques secondes avant le cliquetis fatidique, alibi du fond d'assiette distraitement tapoté. L se leva.
« Akemi. Salon du 35ème dans vingt minutes, maximum. » Mon regard magnétisé, déchargé dans les iris noirs. Une seconde s'étira en cent, rompue. À le regarder, regarder l'autre. « Ne sois pas en retard. Tu as du boulot à rattraper. » Bouche serrée, remarque mauvaise ravalée. Descente de piquants dans la gorge. Je me vengeais sur un morceau de pain, dépecé méthodiquement dans les doigts. Akemi avait du mal à se déplacer – allègre euphémisme, avait mal en respirant trop fort, était à moitié shooté aux médocs : lac gelé et Bambi un jour de grand vent. Il était encore attendu, voulu simplement parce qu'il avait été sage. Subtil. Pédagogique.
Salle quittée sans un regard en arrière. Je laissais la porte ouverte, juste pour obliger quelqu'un d'autre à ma place. Le seuil baillait, regrets filés depuis le couloir. Une chose ne changerait pas, gravée. Pas de regrets pour ça, jamais. L allait peut-être m'interdire de changer de pièces maintenant ? Insubordination insoutenable de non fermeture de portes ? Il allait certainement inventer une nouvelle punition démesurée et non méritée pour un acte de rébellion aussi massif qu'imaginaire. Peu importait ce qu'il pourrait dire, personne n'était mort et le délai de sursis éventuel... passé ?
« Pfff mais en fait c'est exactement ce que t'as fait ! »
Le détective releva à peine le nez d'un monumental gâteau, découlant de crème et de caramel par kilos. Une fleur de sucre en équilibre sur l'index. Équilibre fragile à bout de peau, une architecture en feuilles de verre. Pétales satinés de fauves, translucides élégants, prison de bulles figées. Du sucre perlé d'air.
« L ?
- Ryuzaki.
- Ouais, ouais, je disais : c'est exactement ce que t'as fait. » Interrogation voilée. « Laisser traîner tes jouets. »
De quoi parlait-il ? Page tournée. Magazine glacé, bon à jeter sur la simple mention de son existence. Seconde page, le crissement ricanant. Les poumons d'Akemi certainement douloureux.
« Raito, tu étais seul avec lui ?
- Tu connais la réponse, ne pose pas la question.
- Qu'est-ce qu'il t'a dit ?
- Rien.
- Qu'est-ce que tu lui as dit ? » Aberration de la nature et torchon de l'humanité obligeamment déposé sur un coussin. Je m'approchais de la table, deux boites de pilules attrapées sous les pouffements. Il allait finir par tomber tout seul, se péter une autre côte. Peut-être toute la panoplie à ce rythme.
« Je lui ai dit de mélanger ces deux là.
- Et ?
- Et il l'a fait. »
L était simplement revenu trop tôt, le mélange n'avait pas eu le temps de faire vraiment son effet. Pas pu lui soutirer des infos sur l'enquête, pour l'instant.
Huit heures plus tard, je le trouvais affalé, pacha sur sofa. Repose pied et tartelette, il lui manquait encore l'huile de massage sur la table et quelqu'un pour lui donner à becqueter à la cuillère. « Qu'est-ce que tu veux ? Me droguer jusqu'au coma ? C'est vilain la jalousie. »
Sourcil levé, sarcasme à la pointe. « Non. J'imaginais que tu voudrais savoir comment je suis entré au siège de Yotsuba. Avec la sécurité renforcée. Et j'imaginais que tu serais d'accord pour un petit échange d' informations. Deal correct, non ?
- Tu imaginais bien. » Il se redressa légèrement, rictus douloureux. « Mais c'est non, désolé gamin. » Un cocktail de jus de fruits porté d'un bras faussement souffreteux. Sourire asymétrique contre le cercle de verre. « Je mets une option pour plus tard. Quand l'œil de Moscou ne sera plus penché sur ma pauvre épaule meurtrie. » Flèche narquoise au regard.
Elle passa, sans attache, ironie à référence brisée. C'était son refus en train de creuser, béant de mots vampires. Plus tard, il n'y aurait plus rien à marchander. Ces mots-là, tus, eux aussi, dans la porte en fermeture.
« Tu sais, je compatis. » La sincérité criarde dans le ton. Je pouvais toujours demander à Matsuda, il serait bien incapable de refuser. Réflexion tellement inutile, jetée, délitée dans l'incolore. C'était un vide dans la poitrine, découlé de curiosité et d'envie. Intérêt saigné. Blanc.
Livres, films, conversations. Mascarades en représentation, images plates et sans goût. Dépecées en lambeaux de conscience. L'esprit flottant, imperméable au reste, cet extérieur, marais fangeux de déliquescence ou cimetière d'étincelles mortes et d'imbéciles trop vivants.Tête pleine de brume, bruits et mouvements glissés. Absorbés au néant.
Mes muscles innervés de coton et de glace, mes neurones à l'arrêt. L'indifférence droguée jusqu'aux veines, jusqu'aux yeux. Addiction malade et exclusive. Les tentacules de l'ennui étranglaient le monde.
Le dialogue tombait ses mots comme des pierres. Des trucs figés et minéraux. Simples au dédain. Un nom, à un moment, peut-être le mien, peut-être pas. Mon père parlait, la réconciliation implicite malgré la traîtrise. Ce n'était pas lui qui me tenait de murs, qui m'entortillait de fils. Conversation lacée en mots ronronnants, lâches sur la gorge. Décision prise et tenue, ma participation limitée à quelques monosyllabes jetées au hasard. Une attention et ce serait la constriction. Une et tout le reste suivrait. Ce serait l'imagination, entrée de force, faufilée sous les défenses. Imagination-gangrène, cinglante et dégueulasse. Imagination-monstre, crocs nocturnes labourés dans le rationnel, poison de rage dégouttant l'émail noir.
Le mafieux, tout à côté, animait la galerie comme d'habitude. La colère à voir Akemi, à voir l'entente, à compter la proximité, en élancements impossibles à refouler. Mon estomac fourbu de lancinances jalouses qui ne partaient pas. Il fendait l'armure sans même le faire exprès, désinvolture horrible qui fracassait toujours. Ses remarques malicieuses, ses gestes trop familiers, sa simple présence : fissures.
Je savais quoi faire, le regarder s'agiter comme une marionnette de parodie ne servait à rien. La marionnette savait se transformer de sourires malins et de fulgurances. Son intelligence déliée et rapide, poursuites de foudres sur l'eau froide. Un jeu de crevasses cassé dans mon ignorance. L l'appréciait, lui. Impardonnable. Les crevasses éclatées en gouffres, quand je les regardais. Exclusion déjà signée, je la rendis absolue. Ma chambre close et les salons désertés. Je me noyais, m'engloutissais, sans penser. C'était facile.
Ce salon possédait une étagère de livres, seule raison de la sortie de territoire. Mes maigres réserves de fausses distractions étaient épuisées, depuis longtemps, trop. J'allais finir par réfléchir. L'apathie, touche de paradis extorquée, l'intelligence haïe. Une hésitation minime, en entrant. Fixe. Un dos de tissu à cambrures blanches, perché sur une chaise. Les chevilles nues écrasées de bleu. J'allais sortir quand la chaise pivota. Un écran à l'arrêt sur le visage du présumé Kira, pré-mortem. Son expression rapace urtica ma peau en souvenir et en dégoût. L relança l'enregistrement au début, toujours écarté pour me permettre de voir la redite. Le monologue en gros plan sur ce visage, cupidité enfoncée aux yeux. La jubilation se balançait sur les canines.
« Un de nos amis communs te dit bonjour.
- Ami commun ?
- Ne fais pas semblant Yagami-kun. On sait tous les trois pourquoi tu es ici. Il a dit que tu viendrais, forcément, à un moment ou un autre.
- Il avait raison, de toute évidence.
- J'ai attendu, j'étais impatient. Tu en as mis du temps pour arriver. Lui aussi, il en pouvait plus, pressé de s'amuser. Littéralement mort d'impatience, on pourrait dire. Il ne voulait pas t'écrire son petit message trop tôt, chaque seconde à sa place. Mais ça valait le coup d'attendre. Il les aime toujours autant, tu sais. Bien rouges et sucrées. »
Pause, le sourire carnassier à demi masqué par mes cheveux, dans le champ de prise.Télécommande posée, bruit mat.
« Tout cela sous-entend une discussion entre Beyond et Higuchi, assez poussée, jusqu'à lui révéler des données essentielles. C'est foncièrement inhabituel, contraire à sa manière d'être. »
Son regard à la croisée du mien. Impassibilité dans les entrailles. « Ça en plus du reste.
- Tu es certain de ne pas avoir vu Beyond ? »
Insultant, encore. Comme si j'avais pu confondre. Comme si je pouvais confondre L avait qui que ce soit. Bras croisés, réticence informulée. Il me dressait la liste de toutes les occasions possibles, toutes les entrevues avant qu'il ne m'invite au QG. Inviter, pas vraiment le terme adéquat. Une allume de colère malgré moi, lueur chaude et piquante. Tête-à-tête salis de ses doutes, de ses questions. Il parlait tout seul, lui dire non ne changerait rien, il n'y croirait pas. Il préférait tout déformer, m'accuserait bientôt d'avoir planifié les événements avec Beyond. De le distraire ou de le manipuler, déjà sous-entendu l'autre fois. Il ne m'avait pas jeté une poignée de billets verts, pas encore, mais il avait tout le temps de parfaire son analogie. Mon regard ne se détachait pas. Ses lèvres modulaient une hypnose, douce et courbe. Danse de lettres en dessins, impulses de sons à la chair danse d'inclinations et de textures. Jouant l'attrait. Jouant. Une séduction vomie de mensonges. Des instants muets s'épinglèrent un par un, sur sa bouche. La mienne immobile, une autre partition en cadence insonore. Un silence s'allongea, différent. L attendait, ses yeux incurvés d'agacement. Je partis de la pièce, une erreur. Sortir de la chambre avait été stupide. Le couloir parcouru, couru en sens inverse. La mise à distance rendue fragile par cette colère à peine vivante, dangereuse. Impulsion frémie, étouffée par la distance.
Je m'allongeai sur le lit, mon téléphone lança un appel à travers les ondes. La voix gazouilla dès la première syllabe, tonalités chantantes et heureuses. « Oh bonsoir mon amour chéri et amoureux de ma vie ! »
Les muscles des joues en mouvements automates. Chaque expression étirée, plaquée, les rouages forcés en dessous. Les tirailles ressenties, toutes, pliées de volonté. Misa n'entendait pas la fausseté, son babillage inepte fluide de conneries niaiseuses et sucrées. Dissertation interminable et minable sur sa folle petite vie trépidante de starlette. Un rêve éveillé, rose et écœurant comme une barbe à papa grand format. Ce torrent fanatique écorchait mes tympans, assassinait mes pensées dans les remous de sa bêtise. Mon visage, pantin de chair et d'os à la vie manœuvrée. La matière manipulée de chocs électriques, cérébraux, le câblage bardé de fibres. Pieuvre mécanique sous la peau.
« Oh dis, je vais me tatouer la lettre « R » sur la hanche. Je t'aurai tout près de moi, tout le temps ! » Pause, le rougissement imaginé. « Et en plus c'est trop sexy. Ça va faire parler de moi dans les magazines, les fans vont être fous ! Toutes les spéculations, les hypothèses, les théories ! Je vais créer tout un truc, avec des fausses pistes et tout ça tout ça. Et tu participeras, tu m'aideras, tu vas être trop fort. Ce sera nous deux contre le monde ! Toi et moiiii ! »
Faire remarquer qu'en japonais le son « R » revenait presque à un « L » ne serait pas très stratégique pour ma survie auditive. La réflexion à peine amusante se liquéfia, emportée dans une fantastique envolée sur l'expression « pomme d'amour ».
« Non mais tu vois, t'es trop mon âme sœur en fait, mais c'est trop bizarre comme mot. Âmes sœurs. Je veux dire, pourquoi sœurs ? C'est crade, moche ! Et ça doit donner des idées à tous les pervers à tendances bizarres. Sœurs c'est naze et pas représentatif, et puis ça veut rien dire. Pourquoi pas âmes frères, ou âmes jumelles. Pfff et âmes germaines tant qu'à faire. C'est tellement pas glam ! Et après ce sera âmes yorkshire, âmes nutella, âmes taille 36, eurk le comble de l'horreur obèse et dégueulasse. Âmes amoureuses, c'est mieux, c'est joli. Ah non, je sais ! Âmes destinées ! C'est trop beau. On dirait un titre de film. Ce sera ma prochaine œuvre cinématographique, notre histoire sur grand écran, t'imagines, peut-être en 3D ? Et tu joueras dedans, évidemment en costumes d'époque. C'est quelle époque la Belle au bois dormant ? Ou Blanche neige ? Ou non, Raiponce avec ma fantasmante chevelure de rêve magique. » Moui Raiponce, bonne idée. Qu'elle finisse les yeux crevés, déjà ça. « Tu auras un costume tout brillant, avec des perles, des rubans, du velours et un cheval blanc... avec une corne évidemment, moi je serai là, à t'attendre, ravissante et merveilleuse de ma sublime beauté idylliquement... splendide, dans une tour de - »
Le presque monologue, coupé d'un bruit. Contre la porte. Matelas quitté. « Deux secondes Misa, s'il te plaît. » Le panneau s'entrebâilla sous la poussée, personne. J'ouvris franchement, cette fois, furetant du regard. Bizarre. Une tache claire dans l'angle. Je m'approchais, un morceau de papier. Peur naissante, le message de Beyond en transparence sur les pupilles. Mes doigts déplièrent le morceau, un minuscule « A » était griffé au coin gauche. Conviction battue au vide. C'était une photo. La tête d'Higuchi brûlée au givre, une pique le long du cou fichée dans la gelée. Îlot de chair livide aux paupières arrachées, les orbites rouges de vaisseaux ouverts. Une langue lacérée, tombée sur le cou, petits lambeaux figés de papilles et de veines violettes. Les dents avaient été arrachées, disposées en cercle. Les mâchoires en duo de calcium et de muscles roses, englouties dans le rouge confiture. Châtiment ou avertissement : en arrière-plan le béton se barbouillait de signes, rejoués sur les lèvres. « Règle numéro 1 : ne jamais laisser traîner ses jouets » Une épaule haussée. La photo repliée, négligée au fond d'une poche. Pas d'éclats dans l'anesthésie.
« Tu sais mon chéri, j'aimerais trop essayer un truc...et si on laissait nos téléphones allumés jusqu'à ce qu'on s'endorme ? Je veux le faire en entendant ta voix, tu me manques trop.
- D'accord, c'est une bonne idée, toi aussi tu me manques.
- Ow ! Je suis sûre que ça me fera rêver de toi ! » Piques possessifs, jubilés. « Et tu rêveras de moi, aussi, juste moi. »
J'étais devant un énième dvd, sangsues à neurones, délectable de vacuité et d'inutile. La salle était remplie de détonations, les reflets infusés sur le noir. Un film particulièrement stupide, choisi exactement pour cette raison. Tout était mauvais, confinant au grotesque pour en dépasser allègrement toutes les frontières. Une envie de rire bizarre dans les poumons, peut-être à cause du magistral navet. Ses dialogues existentiels, fantastiques dans leur brièveté. Ses savantes scènes de pub pour panzani saturées de musique épique, de gros plans et d'abus caractérisés de la palette graphique jusqu'à l'overdose. L'écran s'éteignit, brutalement, flash droit sur les rétines. Une silhouette se découpait en ombres pétrole, soleils noirs éclatés sur la cornée.
« Ryuzaki...
- Oui, tu voulais connaître l'édifiante et délicieuse suite des aventures de Feu follet écarlate et Marraine la bonne fée aux pays des babouches anthropophages ? Martine à la plage ou Oui-Oui chez les esquimaux, la prochaine fois ? »
Une paume pressée sur les paupières, les taches voletantes. « Qu'est-ce que tu fabriques ici ? Je ne te dérange pas à six étages d'intervalle, me semble-t-il.
- Je suis venu jouer. » Un échiquier sur un dossier de meuble, désigné vaguement. « Si tu veux.
- Oui. » Aucune hésitation. Aucune seconde de réflexion.
Le canapé aussitôt investi, le plateau au centre. L glissa une main dans sa poche, extirpant des paquets de gâteaux et de confiseries, chacun consciencieusement placé sur l'accoudoir ou le coussin. Et il recommençait, se tortillant à peine pour les faire glisser hors du tissu, plus de sachets sur le canapé que de pions sur l'échiquier. Un macaron pour le premier coup. Les pièces commencèrent à bouger, vitesse acquise en coups donnés et reçus. Partie brute, frustration et colère teintées en glace. Doigts crispés sur les figurines de pierre. Le jeu de L aussi agressif que le mien, tailles farouches dans les lignes. Attaques, parades en découpes versées de sang noir, coulées de sang blanc. Les gestes claquaient leur musique, leur rythme de mort. Une mélodie de bataille. Les captures s'alignaient, martelées, crescendo symétrique de pièces tombées.
Ce coup était crucial. Myriade des possibles à même le diptyque, les carrés dessinés en esquisse. J'avançais la pièce, triomphe sonné sur le plateau. Contenu. L me jeta un regard bref, que j'ignorai. Son prochain mouvement m'avala, et le suivant. Et le suivant. Retenir le sourire, menaçant de se balancer. Les coups rapides, succession vers la mise à mort, mes calculs parfaits. Les blancs étaient broyés par les noirs, flammes asphyxiées dans le pétrole.
La surprise du détective se substituait lentement, savoureuse touche de consternation aux lèvres.
Il n'y avait plus d'échappatoire, les sorties soufflées une à une par les choix. Les blancs acculés, c'était le moment, la fin. Et le dernier coup. Suspendu.
« À quoi tu joues ?
- Aux échecs.
- Tu fais exprès de perdre. »
Ma satisfaction n'avait qu'un goût de cendres, amer et rance. « Je joue, pas à la même chose que toi. Considère ça comme une stratégie, obscure et malsaine. Une de plus évidemment. » Tempe tapotée du bout de l'index, sourire mauvais, étiré à demi « Tout n'est que stratégies, là-dedans. Un vaste complot égocentré. Règle numéro 1, je manipule et je mens comme je respire. » Ma reine blanche couchée d'une pression de phalange. « Trop facile pour être honnête. » Les autres renversées, une à une. « À défaut d'être trop mignon, cette fois. » Provocation incisive, et réponse d'un regard scalpel, mordant pour le coup à venir.
« Je vois que tous tes neurones décèdent lentement, leurs cris d'agonie sont une musique aussi dissonante que les miaulements moribonds de ta dinde anorexique de compagnie quand elle inflige au reste du monde ses atroces trémoussements braillards de guenon crevée. Et en plus de trucider allègrement tout innocent armé d'un télécommande, elle provoque des conjonctivites et des allergies jusqu'aux tombeaux dans d'atroces souffrances rien qu'à voir en HD le maquillage peinturé par quintaux, dégoulinant de sueur en grumeaux multicolores et corrosifs. Tout ça pour essayer vainement d'entretenir l'illusion inexistante d'une beauté ovarienne discutable avec moult citernes de botox et étalements de plâtrage faciaux au lait de chamelle faisandé au piolet et à la pelle de jardin. Deux armées de cloueuses automatiques pour faire tenir tout ça en place, minimum. Une participation dans un ses clips te tente ? C'est la prochaine étape. Après il n'y aura plus rien à sauver. » Il se pencha, fermement verrouillé sur mon visage. Mes yeux se plissèrent.
« Ce n'est pas ce que tu veux, Ryuzaki ? Me tuer, à petit feu ? »
Le roi capturé dans ma paume, jeté sur ses genoux avec froideur et insolence. « Achève-le, un coup. »
La fine équipe entassée dans le salon du 47ème étage, je pouvais aller partout ailleurs, sans prendre le risque de croiser l'un d'entre eux. La petite réunion avait l'air importante. Ce ne pouvait pas être l'ancienne affaire de L soumise au référendum : sur une phrase, accrochée par hasard, je savais déjà qu'elle avait été acceptée trois jours auparavant. Higuchi déjà réduit à l'état de descente de lit, il ne pouvait pas faire encore des siennes. Donc Beyond ou autre chose. Autre action éblouissante du Gouvernement, peut-être. Grand bien leur fasse. M'en foutais.
Le film s'épuisait, les minutes déjà longues avant d'avoir commencé. Je n'étais pas allé bien loin, plus sûr. C'était juste une salle, à côté de ma chambre. Cette dernière ne possédant pas l'insigne honneur végétatif d'un écran. La bande sonore était progressivement envahie de battements, réguliers, de plus en plus puissants. Les images mises en pause, mon oreille à l'affût. Bizarre mais je n'arrivais pas à m'intéresser. M'en foutais. Comme tout le reste. La conscience de l'anormal ne s'accrochait pas, enterrée dans le brouillard indifférent du cerveau. Je relançai le film.
Jusqu'à la porte, projetée au mur.
« Raito, bouge-toi ! Il arrive ! » Regard blanc, tourné vers L. « Il est à l'étage du dessous, il cherche le QG, tu- » Ses yeux rivés par dessus mon-épaule, volte-face, des pales sombres au coin de la large fenêtre. Dévorantes. Déchiquetant le son. Des mains soudain sur mes trapèzes, pressées contre la peau. Mon regard tombé dans le sien, à peine, qu'il forçait un mouvement en avant. Son corps appuyé, nos membres croisés, apposés. Les hanches contre le bas du meuble, mon dos au sol. J'inclinai la tête de côté, oreille plaquée contre la surface glaçante. Le son vrombissait, pales qui pulsaient l'air, chamaillé de battements sourds. Le verre tremblait, le sol couru de vibrations.
« Ils ne savent pas qui nous sommes, quelle importance.
- Inutile de leur donner des raisons de chercher. Et ils pourraient tirer à travers les fenêtres. »
Mes yeux levés au plafond. « Sans blague, ne dis pas n'importe quoi. » Le corps était chaud, chaud et aguicheur. Peau crépitée d'envies aux retrouvailles charmeuses. Ça faisait longtemps, elle me faisait payer le manque, aiguilles de l'évidence quand je sentais sa respiration, caresser. Le contact des courbes et des lignes, la chaleur traversée, brûlante. Ses cuisses qu'il décala. « Tu as mon téléphone sous l'épaule. »
Devant ma non réaction il saisit mon bras, le poussa et je le laissais faire, poupée de chiffons. L'hélicoptère charcutait l'espace, s'éloigna lentement. Pas de regard accordé, toujours, alors que L se levait. « La prochaine fois, n'oublie pas de me jeter une carte bleue au visage. »
Une tête rebelle de mèches noires dans l'entrebâillement. La porte de ma chambre, panneau blanc effleuré en pointes et flammèches nocturnes, douces et désordonnées. « Raito, que ce soit clair. » Timbre de commandement, coupant et acier. Écrasant. Ton qui n'admettait rien. Qui martelait son pouvoir. « Plus le droit d'aller sur le toit. Plus le droit d'aller aux trois premiers étages. Plus le droit d'aller aux dix derniers. » Pour m'empêcher d'accéder au toit. « Plus le droit de t'approcher des fenêtres, même occultées. » Plus le droit de respirer, aussi ? Je me tournai vers le mur, sans commenter, sans discuter. Colère et injustice au ventre.
Le matelas venait de s'affaisser. Des mouvements sous les draps, qui n'étaient pas les miens. Conscience que je m'endormais assez aiguë pour la perception, c'était réel. L'autre corps rejoint, naturellement. Le mien avide de le sentir, de le retrouver. Mes mains glissées sur le ventre, remontées au torse. Ma tête dans le cou, jambes faufilées entre les autres. D'autres mains, à pression tiède contre mon dos. L'odeur, les genoux pas à niveau, c'était... Des lèvres posées dans ma gorge, baiser soudain bouffé de ricanements. « T'as la peau toute douce, chéri, et elle a bon goût en plus. » Putain. Mon poing cogna, souleva un grognement de douleur. J'attrapais Akemi par le t-shirt, le traînai hors du lit, hors de la chambre.
Il se frottait la joue, rouge, le pas trop lent. Je le poussais en avant, qu'il avance ce connard.
« Te fâche pas, je me suis trompé de lit. » Son sourire narquois aiguisa l'envie de le frapper, encore. « C'est les médocs, que veux-tu, en plus la chambre de L n'est pas fléchée.
- Bouge.
- Tu devrais me remercier.
- Tu en veux une autre ?
- Mais ! J'essaye de provoquer une réaction, je te signale. Ça a marché, alors mes plus sincères et fiers remerciements de moi à moi. Sérieux, t'as vu ta tête ces deniers temps ? C'est zombie apocalypse ?
- La ferme. Où sont tes béquilles ?
- C'est une histoire assez drôle, mais n'insiste pas, je préfère qu'elle reste privée, enfin... presque. »
Vue l'heure je savais où il était. L'équipe avait dû partir se coucher, parfait. La distance exécutée au pas de charge, Akemi avancé dans la cuisine, prise sur son t-shirt.
L était figé, cuillère dans les airs. Une poussée sèche contre le dos, le mafieux trébucha, faillit basculer. Son regard mauvais pesa sur moi. « Un peu de pitié pour les infirmes. C'est qu'il est violent comme garçon... » Il se frotta la joue, mes phalanges jouées entre les tendons par réflexe. Voir la marque sur sa pommette, même pas un soulagement. « On m'agresse alors que je suis blessé, je vais porter plainte pour violence aggravée et injustifiée. »
La cuillère se posa sur la table. « Le dépôt d'une plainte au motif d'une violence injustifiée n'est pas reconnu par la loi de ce pays.
- Alors faut changer la loi de ce pays. Pays pourri ! Vive la révolution et les places de parking gratuites pour chatons sauvagement agressés. Agression injustifiée, et de nuit, en plus. Et de dos. Ça va chercher dans les combien ? » Ses mains se crispèrent sur ses côtes. Petite toux. « Je vais rendre l'âme, je souffre. » Tentation obsédante de décorer son autre joue.
« Ce motif n'est valable dans aucun pays.
- Y a bavure, là. La justice manque à son devoir, monsieur. » Akemi tira une chaise pour s'asseoir. Grimace à moitié jouée au visage. « Si je décède ce sera ta faute, Raito.
- Tu voulais une réaction, tu l'as eue.
- Quelle froideur. Tu étais plus câlin tout à l'heure. Cette frustration, c'est pas bon, si tu vois ce que je veux dire. Ça provoque ce genre d'accès de violence absolument gratuit et sans fondement. »
Irritation tordue, frémissante dans les muscles. Au point de débordement. L mit sa tarte au citron en sûreté, le gâteau encore lissé en gélatine. « Que s'est-il passé ? »
Mes iris venimeux en décharge incendiaire. « Ton petit enfoiré arrogant à béquilles s'est trompé de lit. Et pour le reste, tu n'as qu'à regarder sur tes fantastiques petites caméras infrarouges, puisqu'elles font la surveillance à ta place. Le laisser traîner n'importe où n'est pas dans ton intérêt, non ? Alors garde Médor dans ta chambre. »
Ponctuation en claquement de porte.
Un dossier épais d'une vingtaine de centimètres, son poids explosé sur mon livre. Poignets surpris, tressaillis. « C'est une enquête, elle pourrait t'intéresser. » La couleur du carton passée, les lettres vexantes en travers « solved ».
« Tu me donnes tes restes ? Aimable et touchant. » Mon bouquin extirpé de la masse, posé par- dessus. « Je ne veux pas de ta mansuétude, charité, miséricorde, pitié, condescendance. Choisis le mot qui te fait plaisir. J'ai une préférence pour le dernier. » Une page que je tournai, arrêtée en course. Tranche de papier verticale, tenue.
« C'est une affaire très intéressante. Celui qui est condescendant, c'est toi. Je t'offre une occasion de t'occuper l'esprit un milliard de fois meilleure que tout ce que tu pourras trouver sur tes tristes dvds pour légumes en sur-cuisson désespérément avilissants de bêtise et sur tous ces livres plagiés sur des manuels d'entretien de fosses septiques pour maison de retraite dont tu devines la fin dès la première page.
- Je n'ai pas envie de réfléchir. »
Incrédulité légère. Accusée sur l'arrondi des yeux. « Bien sûr que si. Lis la première feuille. »
Je posai le dossier par terre. Ma résolution au néant, entamée par toutes ces conneries. « Non, pas envie de réfléchir.
- Tu recommences les syllogismes ?
- Tu deviens candidat d'expérimentation de prothèses auditives ?
- Confisqué. » Mon livre arraché, la page gémit en se déchirant. « Tu ne peux pas choisir ce torchon plutôt qu'une enquête. Une enquête que je te propose.
- Pour une fois que je peux choisir quelque chose, youpi. » Frappe des yeux, pour l'ironie.
« En fait tu ne peux pas. » Il envoya un coup de pied dans le bouquin à terre, le sol se dévala sous la couverture crissante. Silence immobile. Le dossier atterrit sur mes cuisses, d'autorité. « Je refuse de devoir t'appeler « Matsuda » d'ici la semaine prochaine.
Lis-le. Résister stupidement par fierté mal placée ne sert à rien sinon à me faire perdre du temps et à te faire perdre un neurone à chaque seconde qui passe. »
Mon énervement jumeau du sien. « Navré, ton temps est si précieux, je ne voudrais pas gâcher tes tête-à-tête par mon comportement puéril.
- Puéril, c'est un euphémisme. Deux connexions éteintes pour un mensonge. Cinq à chaque fois que tu te vautres dans ta paresse insupportable.
- À qui la faute ?
- À tes propres actes. Irresponsables, capricieux et insolents.
- Alors qu'est-ce que tu fais ici ? File dans la bonne chambre. »
Pouce monté entre ses dents, tentation refoulée de lui ôter. « Tu peux bouder comme un enfant, tu sais comme moi que cette enquête que je propose est la seule chose intéressante que tu auras. Arrache le pansement de ton petit ego tout de suite et prends-la.
- Non.
- Pourquoi ? C'est incompréhensible. Il y a trois jours tu étais tellement présent que je devais te virer toutes les heures.
- Les choses changent. »
Confrontation froide, fracassée aux iris. « Encore combien de slogans publicitaires et phrases bateaux en réserve ? Je ne suis pas sûr de pouvoir supporter une argumentation aussi brillante. »
Brusque mouvement, j'étais debout, nos visages à hauteur. Séparation en centimètres, ma colère transperçait, filtrait. Bouillons dans les veines.
« Réfléchir ? Pour quoi ? » Phrases crachées comme des lames dans les joues. Rasoirs secs. « Qu'est-ce que je devrais faire, selon toi ? Penser à me rendre fou ? Me répéter à quel point je déteste être ici ? » Une enjambée en arrière. « Me répéter tout ce dont tu me prives ? » Mes jambes reculées, pas à pas. « Ne te donne plus la peine de me jeter tes vieilles enquêtes, je ne veux pas de ça, c'est quoi, un moyen foireux pour te donner bonne conscience ? » Foutues illusions. Non, je n'en voulais pas, pas une seconde. « Ne me parle pas. Ne me regarde pas. Tu m'enfermes, je le hais. » Lui présenter mon dos, partir, tellement facile. Tellement difficile. Sentiment affûté au murmure, au silence.
༻ Thirst ༺
Je le hais, je te hais. Tellement similaire. Prévisible. Et insensément douloureux. L'éloignement arraché, imposé, subi. Son immobilisme, attente que je lui obéisse. Ne pas le regarder, ne plus lui parler. Et l'avoir prédit ne rendait pas la situation plus confortable. Partir, seule échappatoire pour éviter d'entendre le couperet tomber. Fuir la guillotine plutôt que d'attendre de tester la résolution du type à cagoule. Pourtant, j'aurais pu tout aussi bien franchir les quelques pas qui nous séparaient. Mais le voir reculer encore, refuser l'approche... non.
Alors j'étais parti, plutôt que d'affronter un refus, une confirmation que ma présence était indésirable. Et tout le thé à la cannelle du monde ne suffisait pas à détendre ce nœud insupportable, entre le plexus et le nombril. Les biscuits aux amandes insipides, et le dossier de l'incarcération de Mogi comme ultime glas de ma mort cérébrale. Les pages dispersées, éparpillées dans ma chambre, perdues entre les emballages et les miettes.
Les pistes se recoupaient, informations compulsées à la nausée, cerveau mangé par l'obligation de tout retenir, la nécessité de lier les insignifiances, détails obscurs et élémentaires. Noms et photos, listes de crimes et délits plus mineurs, toujours avec un souci des circonstances, du contexte. Maintenant qu'elle revenait, cette cohérence brillait par sa précédente disparition. Le Kira qui œuvrait avant l'enfermement de Raito prenait en compte l'intention de blesser, le préjudice subi, avant de rendre son jugement. Celui qui était apparu ensuite, lui, avait tué sans discernement, prenant juste les informations offertes par les médias, sans réflexion. Il aurait pu durcir son caractère, frapper plus fort, une fois la phase d'avertissement passée. Mais revenir en arrière n'avait aucun sens. Sauf s'il revenait aux anciennes méthodes parce que, justement, elles étaient anciennes, originelles.
Les criminels recherchés, les délinquants dont les noms et visages apparaissaient sur les écrans n'étaient plus systématiquement tués. Et ce changement ne m'aidait pas. L'aveuglement meurtrier avait effrayé la populace, si Kira retournait à une parodie de Justice plus acceptable moralement, les abrutis du pays allaient le voir comme leur sauveur miséricordieux. Et me haïr d'autant plus, appuyant la décision des autorités de me pourchasser. Goût du sang au bout des doigts, passé par un biscuit cannelle.
De tout ce fatras d'informations émergeait une seule solution. Limpide, inquiétante. L'affaire Kira devenait plus personnelle. Uniquement personnelle, vengeance disproportionnée. Quasi certitude de mon intuition.
Inspiration prise. Il fallait que j'en parle aux autres. Le courage me manquait complètement, mais repousser l'affrontement était difficilement envisageable.
Deux personnes ne pouvaient prétendre légitimement à l'appellation d'équipe. Mais c'était mes seules ressources humaines un peu intègres. Et corvéables à merci.
Fidèles labradors, à l'heure – presque à l'heure – et déterminés à m'écouter. À me comprendre, aussi, dans la mesure de leurs maigres capacités défaillantes.
Akemi prélassé dans son canapé attendait la suite, certain que je ne lui reparlerai pas de la nuit en public. À raison. Recommencer finirait sûrement par un vol plané à travers une fenêtre.
« Bon, puisque vous êtes tous là, et que Higuchi est mort, on peut raisonnablement déduire que vos vies ne sont plus mises en danger par Kira. »
La déduction visiblement difficile. « Euh... pourquoi ? » Coup d'œil vers mon mafieux, et sa grimace désolée. Lui non plus ne faisait pas le lien, visiblement. Je retins gémissement de dépit et insulte sifflante pour une explication plus froide. Plus diplomate, aussi.
« Il a été tué, et le message au pied de la pique m'est destiné. Mes jouets, c'est vous tous. Étant donné que le message est écrit à la confiture de fraises, le meurtre à été commis par Beyond. Jusque là, vous suivez ?
- Hmm hmm.
- Oui.
- Je suis pas demeuré, quand même. » Le reste de sa remarque englouti dans mon envie de lui rappeler que se glisser dans le lit des gens sous prétexte de « déclencher une réaction et un choc émotionnel » n'était pas un signe de grande vivacité mentale. Mon agacement, jamais complètement parti, assez évident pour le faire taire.
« Beyond tue Higuchi. Pour quelle raison ? » Ne pas compter jusqu'à deux avant de donner la réponse, sous peine de grave désillusion et perte de foi en l'Humanité. « Parce que j'ai « laissé traîner mes jouets ». Vous, qui êtes sortis. Vous êtes faits prendre, avez eu vos visages diffusés à la télévision à heure de grande écoute. Et Raito, qui est parti et a rencontré Higuchi. Qui s'attendait à le voir. C'est bon, ou je continue ? »
Vide intersidéral dans quatre yeux. Deux autres un peu moins creux, mais toujours pas lumineux. Épuisant, de tout expliquer. Flemme. Mais Watari ne voudrait jamais recommencer à me servir d'interprète, il avait été dégoûté du poste à mes quinze ans.
« Kira a le pouvoir de tuer seulement avec le visage. Puisque c'était Higuchi, il les avait tous.
- Mais Higuchi est mort, et les meurtres continuent... il y aurait un troisième Kira ? Ça fait beaucoup, non ?
- Yagami-san, si vous pouviez éviter de m'interrompre, ce serait une aide appréciable. » Nez froncé, pas le temps de passer la pommade sur l'ego blessé de tout le monde.
« Bon. Higuchi était Kira, et a dû vouloir vous tuer. L'ami commun est probablement Beyond, ce qui sous-entend qu'ils collaboraient. Mais Beyond ne veut sûrement pas que je sois seul, parce que diminuer mes ressources, ce serait diminuer sa victoire. Donc, il a tué Higuchi. Avant qu'il ne vous tue. »
Silence, doute chez Akemi, néant chez les autres. Rupture par Matsuda et son ton traînant.
« Au moins, quand c'est Raito qui explique, on comprend. »
Parfait. Bienvenue au pays des imbéciles, des décérébrés et des connards, prenez un siège.
« Beyond a tué Higuchi. Beyond a peut-être récupéré le pouvoir de Kira, pour me poser une énigme insoluble.
- ...
- J'y crois pas. On n'a pas de preuves, c'est une théorie bancale. »
Même cinéma que pour le deuxième Kira. Histoire redondante. Et utiliser la même méthode, la même personne pour les convaincre définitivement n'était pas envisageable. « Akemi, ton avis. »
Souffle douloureux quand il se leva, se rapprocha. Une seule béquille, sans doute pour l'esthétique. Presque une canne anglaise, élégante. Dommage pour la couleur et la matière, plastique vert tirant sur l'anis. Moche. Ratée.
« Je ne sais pas. Ça me semble capillotracté. »
Frustration dévalant les vertèbres, la satisfaction luxueuse de pouvoir être suivi par un cerveau aussi merveilleux que celui de Raito me manquait. Suivi, accompagné. Même être dépassé par lui était convenable. Sa participation, sa présence me manquaient. À deux étages d'intervalle, encore trop loin.
« Bon. Peu importe, pour l'instant. » Bien sûr que non. Mais m'énerver ou persister ne servirait à rien. « Le plus important, maintenant, est de ramener Mogi parmi nous. »
Au moins lui avait le tact de ne pas me contredire. Et je lui devais bien la liberté, pour avoir décidé de rester dans l'équipe même après le retrait du soutien de la police.
« Personne ne le laissera partir parce que je le demande. Pas aujourd'hui, en ces circonstances. Ils ont changé de chef, et Koreyoshi Kitamura ne me fait aucune confiance, surtout que les politiciens s'en mêlent. Leur objectif est d'amener Mogi devant les tribunaux. Ce qui est trop lent et trop hasardeux pour nous, il faut le libérer au plus vite. »
Assentiments par hochements de tête. Chiens plastifiés sur la plage arrière de voitures familiales. Bobble heads de l'enfer.
« Le seul moyen de faire sortir Mogi rapidement est de trouver un vice de procédure. À vous de décortiquer son dossier, vous devriez être motivés. » Instruction donnée, il ne me restait qu'à vérifier que leur travail avançait assez. L'énième copie du dossier dépouillée sur une table, chaque élément à charge étudié, toutes les procédures vérifiées. Même Matsuda était exceptionnellement efficace. Donc au moins autant que quelqu'un avec un QI positif, ce qui était déjà en soi un progrès. D'ici quelques mois, il pourrait peut-être même intégrer une école de police.
« Akemi.
- Je suis sincère, quand je dis que je ne suis pas franchement d'accord avec ta théorie. Ce n'est pas juste un moyen de te faire réagir. » Lent mouvement de tête pour le regarder, sonder son esprit. Cette défiance devenait tenace, après notre petite discussion.
« Je n'ai rien dit. » Débit ralenti, accusateur. « Même s'il est vrai que ton incompréhension est étonnante, et pourrait paraître suspecte.
- Vraiment, un nouveau Kira serait tout aussi probable que Beyond tuant Higuchi pour s'emparer de son pouvoir. Et on n'a même pas de vraie preuve qu'il ait été Kira. La police a tout perquisitionné, on ne peut pas savoir s'ils ont manqué quelque chose, mais rien ne leur a semblé suspect, d'après les rapports. » Imbécile. Raito n'aurait pas eu un raisonnement aussi unilatéral. Aussi plat.
« Pour quelqu'un travaillant dans un milieu tel que le tien, tu fais bien confiance à la police.
- Ils... n'auraient sûrement pas laissé passer une arme permettant de tuer autant de monde.
- Sauf si Beyond l'a enlevée. Tu connais son obsession pour les scènes de crime vierges.
- Oui, fée du logis. Pas d'empreintes, rien... mais je n'arrive pas à y croire. Franchement, L, ça tourne à l'idée fixe. Il s'est échappé, tu l'as vu, il te tourne autour, d'accord. Mais il n'est pas la cause de tout ce qui ne va pas sur cette planète ou dans cette enquête. »
Agaçant, ce manque d'esprit de synthèse analytique. La capacité de tout voir, sans omettre de détails, lui faisait défaut. Son intelligence était certes présente, rafraîchissante. Mais limitée. Cruellement limitée. Sans saveur, après tout.
« Je ne voulais pas ton avis sur ce point. Ça concerne Mogi.
- Ah. Vraiment ?
- Vraiment.
- J'aurais pensé que tu leur avais donné cette tâche pour te débarrasser d'eux. Je me suis planté, il faut croire.
- Je ne laisse pas un homme en prison alors que son seul crime est de faire partie de mon équipe.
- Surtout quand ton équipe est aussi... faible et amputée. Tu ne veux pas rappeler ce type, Aizawa, ou demander son aide à Wedy ? Même avec...
- Non. Si Yagami et Matsuda échouent...
- Yagami père, donc. » Paume picotée de l'envie d'aller se coller à grande vitesse contre sa joue. Insupportable tendance à me couper la parole.
« Bien sûr, père. Le fils est exclu de l'enquête.
- Pauvre banni. Et pauvres nous, aussi. Enfin, je t'écoute. Mogi. »
Infection courant sur des plaies à vif, tartine de strychnine au poignard. Ce con savait utiliser les mots.
« Pourquoi « pauvres nous » ?
- Pauvres nous, Sôichirô, Tōta et moi. Pour te supporter. Et ne plus avoir de traducteur. » Son sourire accroché, dents découvertes, comme une invitation à venir lui en casser quelques unes. Les incisives particulièrement désignées.
« Concernant Mogi, j'aimerais que tu prépares un plan de secours, au cas où il n'y ait pas de quoi le faire sortir légalement. Le procès ne sera pas équitable, et je refuse que Mogi soit envoyé à l'échafaud.
- Ok. » Le retour du sérieux, enfin. La fin du jeu dans sa voix, reposante. « L'évasion de prison risque d'être compliquée. Mais sur le transfert, n'importe lequel, c'est plus jouable. Enfin, je suppose qu'ils s'attendront à ce qu'on tente quelque chose.
- Discret et sans victime.
- Tu es difficile. Tu as conscience qu'ils te mettront ça sur le dos, en plus de tes enquêtes foirées et de tes factures de desserts ?
- Mes enquêtes ne sont pas foirées. Il peut éventuellement y en avoir qui ne soient pas absolument optimisées, parmi celles que j'ai résolues quand j'étais jeune.
- Plus que maintenant, s'entend.
- C'est ça, mon vieux. » Eurk. Les petits noms étaient tellement banals, tellement affreux et ignobles à utiliser. « Donc entre celles-là et celles plus... secondaires...
- Pas intéressantes.
- Voilà. Il est possible que je n'aie pas accordé la même priorité à tout ce que ce cher gouvernement a jugé bon de me refourguer.
- Et je suppose que tu n'as pas émis l'hypothèse qu'ils puissent aussi faire remarquer que les enquêtes que tu as refusées ont amené des victimes inutiles et évitables. »
Ce sourire insupportable. Cette bouche qui avait été se mettre là où elle n'avait strictement rien à faire. Jeu des phalanges sur sa béquille, main qui avait touché ce qu'elle n'avait pas le droit d'effleurer. Urgence de heurter.
« Tu sais quelque chose ?
- Non. Mais c'est ce que moi, je ferais, si j'étais à leur place. » Fourberie et ruse, tranchantes et doubles.
Le bruit des pales d'un énième hélicoptère en fond sonore, passant juste à côté des fenêtres opaques. Il ne repérerait rien de plus, même par vision thermique. Immeuble vide, déclaré comme entrepôt et location de boxes. Qu'ils viennent donc faire un tour au rez-de-chaussée, tout était prêt pour les accueillir.
Comme s'ils n'avaient rien de mieux à faire que de me rechercher. Les quartiers Est connaissaient une recrudescence de violence entre gangs, mais non. Le nombre de victimes de Kira était en augmentation, mais c'était sans importance. Voire pire. Que Sakura TV distille son venin mélange de peur et de grandiloquence était habituel, mais tout le monde se mettait à suivre le gouvernement, à devancer ses attentes. Les « minutes Kira » devenaient des heures, les décomptes de ses victimes progressivement remplacés par des témoignages de gens vengés, satisfaits de savoir leur agresseur mort.
Les rapports ne mentaient pas. Froids, complets. Et les chiffres des entreprises, même légèrement falsifiés pour plaire aux actionnaires, gardaient une part de vérité. Kira avait cessé d'agir pour Yotsuba.
Les quantités malsaines de caramels mous que j'ingurgitais n'y changeaient rien.
Constat brut, amer, inédit. Je n'y arriverais pas, tout seul.
La porte ouverte, sans réaction. L'immersion dans le drame plat sans doute suffisante pour provoquer un arrêt cérébral. Sa tête dépassait du dossier du canapé, tache dorée dans les tons trop sombres. Douceur imaginée à la sentir au bout des doigts. En m'approchant, l'arc de la nuque, la jonction à l'épaule mangée par le col. Désir brûlant de la mordre, de m'y enfouir et d'y rester, suffisamment pour que l'orage au dehors passe. Rester là, avec juste le silence et lui, à profiter de sa présence. Peut-être un jeu, aussi. S'il le voulait bien. Les victoires partagées, sans appréhension.
« Il me semblait t'avoir dit que je ne voulais plus que tu viennes. » Velouté d'une voix attendue, réaction presque pavlovienne de la peau hérissée.
« Tu m'as demandé de ne plus te regarder et de ne plus te parler. Pas la même chose.
- Et actuellement, que fais-tu ?
- Je ne t'obéis pas. J'aimerais que tu regardes ça. » Le dossier, épais, lourd, agité devant sa tête, sans réaction.
« Pourquoi voudrais-je lire cette enquête plus que la dernière ? Ma réponse n'a pas changé, je ne veux pas de tes restes.
- C'est celle-là que le gouvernement va décortiquer, pour pouvoir me critiquer et justifier qu'il me coupe les subventions et me traque. »
Vide, entrecoupé de dialogues creux. Pires que la conversation de petit-déjeuner entre Misa et sa serpillière automatique à poils blancs, pires que d'observer Matsuda devant les commandes d'un avion de chasse. Invivable, trou noir pour neurones. À en avoir mal au cœur. Intenable, de le regarder dépérir.
« Tu veux peut-être te laisser mourir intellectuellement, mais tu restes la seule personne intelligente que je connaisse. Donc tu prends ce dossier, s'il-te-plaît, et tu trouves tout ce que le gouvernement va me reprocher. »
Yeux vagues, décrochés de leur fenêtre pixelisée. « Demande donc à Akemi, si c'est important.
- Akemi ne peut pas le faire. Il n'a pas les capacités pour ça. C'est de toi dont j'ai besoin. »
Regard absorbé par le dvd. Encore. Sangsue, presque plus nocif qu'un clip de dinde peroxydée. L'envie de vomir tordant les entrailles, se mêlant à celle de jeter la télévision dans des escaliers.
Le dossier complet déposé à côté de Raito par dessus le canapé.
« Je ne suis pas un enfant que tu manipuleras en le flattant, Ryuzaki. Je ne prendrai pas ce dossier. Tu n'as qu'à développer ta capacité d'auto-analyse, si tu veux savoir ce qui ne va pas avec. »
Je ne pouvais pas le forcer. Pas le menacer, tout déjà trop restreint. Et il n'apprécierait pas de proposition de compensation. M'asseyais à côté de lui, oubliant la tension sous-jacente, les nerfs tendus. Trop de froid, trop de vide pour des échecs. Même un jeu de dames. S'il continuait, on pourrait passer au Monopoly. En dressant une mygale pour tenir la banque, le tableau pouvait être amusant.
Minutes écoulées, sur les respirations accordées. Lèvres des acteurs sans substance, le film n'avait de toute façon pas de sens. Écrit par un stagiaire sur une feuille de papier toilette après une soirée trop alcoolisée.
Moment de partir, d'arrêter de regarder son profil du coin de l'œil. Crissement du cuir contre la plante des pieds, et je sortais de son champ de vision. Il ne bougeait plus. En se levant, il finirait coincé, un jour.
Dernière tentative, simple commentaire. Sans illusions. Le dossier désigné vaguement, sans impact puisqu'il m'ignorait et ne daignait pas me regarder.
« Elle est plutôt bien. C'est une histoire de métro, de cygne et de complot pour renverser le gouvernement. » Sans frémissement. Pas plus de changement que si je n'avais pas parlé. Chaque ignorance, une aiguille plantée dans la peau, acupuncture cruelle et sans talent. Je n'en voulais pas.
« Mes archives sont au troisième sous-sol. Tu peux t'y rendre, si tu en as envie. J'ai dit à Watari de ne pas t'en empêcher. Il y a tout ce que j'ai fait depuis le début.
- Avec ou sans leurres pour tester mes réactions ? » L'acidité sifflante, l'affront involontaire toujours pas passé.
« Neutre. Il manque juste mon nom et celui de Watari, parce que je ne les ai jamais fait apparaître. À part ça, il y a tout. Et sans orgueil, il y a de quoi lire pendant un petit moment. »
Regard de dédain pour ses piles de livres et de dvds, inutiles et fades. Pourquoi pas du hanjie ou du sudoku, aussi ? « Tu peux enlever les pages des conclusions, ce sera mieux qu'un téléfilm policier du dimanche après-midi. »
Sans réponse, encore. Infantile, mais efficace. Doigts tendus pour toucher son épaule, tissu crème, à quelques centimètres. Et malgré tout, l'hésitation. Double tranchant, et je n'étais pas adepte de roulette russe. M'imposer, le forcer était possible. Mais malheureusement pour moi et ma petite personnalité égocentrée, son avis commençait à compter aussi. S'il ne voulait pas que je pose ma main sur lui, je me sentirais obligé de le lâcher. Aucune envie d'avoir mal.
Bras retombé.
« Prends le temps de regarder ce dossier, s'il-te-plaît. Je n'arriverai pas à tout gérer seul. »
La nuit interminable, ponctuée de gargouillis désagréables, lancinants. L'appétit coupé, à remplacer pour combler le vide. Ma chambre dans un état pire que tout, même moi m'en rendais compte, obligé d'enjamber des monceaux d'objets moyennement identifiables pour me trouver un coin facilement libéré sur mon lit. Surface plus molle que les empilements de papiers autour. Et rien n'avançait. Rien du tout. Mogi toujours coincé, les hélicoptères tournant toujours dans tout Tokyo pour me débusquer, Kira revenu à ses anciennes méthodes et rythme de « travail ». Karma pourri.
Le besoin trop présent, irrépressible. Ma chambre délaissée, couloirs et escaliers en flou, pour arriver devant sa porte, à lui. Doucement ouverte, sans vouloir le réveiller. Plus profondément il serait endormi, plus de chances j'aurais de pouvoir rester sans me faire éborgner ou casser la mâchoire.
Le silence feutré, perlé d'une respiration apaisée, accueillant. L'obscurité percée de la lumière du couloir, vite ramenée par la porte refermée. Je me glissais dans la chambre, faisant attention à ne pas me cogner au lit, à ne pas le déranger en m'y faufilant. La chaleur douce des draps agréable et invitant à dormir, luxe retrouvé. À croire que je n'arriverais plus jamais à dormir correctement sans Raito. Enfin, je n'avais jamais vraiment bien dormi.
Courbes perçues par les yeux habitués au manque de lumière, couvertes, esquissées par le tissu. L'approche lente et mesurée, jusqu'à venir épouser les formes, caler un genou au creux des siens, puis passer l'autre jambe par dessus, profitant du contact. L'électricité courant l'échine, jusqu'au bout des doigts glissés sous son haut, caressant distraitement le ventre tendre. Le parfum de sa peau, de ses cheveux sous mes lèvres, juste parfait. Imbriqués pour dormir, ou juste profiter du moment. Sans mouvement, sans réveil. Du moment qu'il ne se mettait pas à gémir et à appeler Misa, ou n'importe quelle autre gourdasse, c'était bon. Simplement bon. Qu'il ne rêve pas d'elles.
Merci de nous suivre encore. N'hésitez pas à laisser un commentaire de réclamations (en n'oubliant pas d'être gentil(le) quand même) ou une déclaration d'amour avant de partir.
On vous retrouve d'ici... d'ici... ça ne sert à rien que je vous donne un délai. Meyan sait les tenir, mais moi, je termine systématiquement en retard. Donc je vais juste vous dire "à plus tard cette année".
