Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages et l'univers de Death Note ne nous appartiennent pas.
Rating : M pour certains chapitres
Salut à tout le monde, c'est Haaru ! Comme promis l'an dernier, nous revenons en 2017. Quelques nouvelles, tout d'abord :
1. Nous sommes toujours vivantes.
2. Thirst n'est pas abandonnée et un abandon n'est pas prévu (c'est comme pour les chatons et les chiots : ceux qui abandonnent méritent la corde).
3. Nous tournons au ralenti à cause de nos vies personnelles et professionnelles. Un jour, ça ira mieux. Pour l'instant, il n'est pas possible de reprendre un rythme de parution régulier. Pour écrire un chapitre, nous prenons parfois six mois. Du coup, en sortir un par mois, ce serait problématique assez rapidement.
4. Joyeux Noël : nous vous offrons deux chapitres. Oui oui, deux !
Réponses aux reviews du chapitre 37 :
Iaka Linksar : bienvenue parmi nous ! Tu tombes plutôt bien en terme de publication :) Nous avons été ravies de lire tes commentaires au fur et à mesure de ta lecture. Concernant tes remarques et questions sur l'avenir de la mémoire de Raito... Nous ne te ferons rien croire du tout :3 Tu as raison quand tu dis que la relation entre ces deux-là n'est pas saine, mais que veux-tu, si elle l'était, on s'emmerderait sérieusement. En tout cas promis, tout ça avance, et aboutira un jour.
Romy12: merci :) le "bientôt" est relatif, mais voilà la suite !
BB Beyond Birthday : ne t'excuse de rien ! Un mois de lecture, c'est déjà rapide quand tu regardes la taille du truc. Merci pour ta review.
Daemonloveschocolate : on est heureuses que tu apprécies Akemi. Misa sous un bus, c'est pas prévu au programme pour tout de suite, mais rien ne t'empêche de rêver ! Si tu lis ces chapitres assez en retard, tu auras presque l'impression d'avoir un rythme de parution régulier... bon plan.
MameYaoi : MERCI ;)
Lagusa/Elylo : que de compliments ! C'est très gentil à toi. On espère que cette suite sera à la hauteur de tes espérances.
Savannah Bay : On espère que ce cadeau de Noël te fera plaisir également :)
Xia Fujiwara MH : Merci pour ton soutien. On espère que ce cadeau de Noël t'ira, et sera à la hauteur. Ne t'inquiète pas pour Raito et L, ils se manquent aussi... et personne n'aime souffrir trop longtemps.
IlonaDark : Si tu étais à nouveau en train de désespérer de voir le mail de mise à jour... surprise ! Concernant la découverte du premier Kira, je ne peux pas te dire grand chose, mais tout est déjà prévu. On souhaite que ces chapitres te plaisent. Bisou.
fullmetal okasan : Merci pour cette adorable review. Si tu aimes les sous-entendus et la colère, tu ne devrais pas être déçue :) et concernant la fin du dernier chapitre qui ne contenait pas de cliffhanger angoissant et tout... à ton service. Mouahaha.
Une nouvelle fois, un merci sincère à toutes et tous de nous suivre, ça fait vraiment plaisir, et ça nous remonte le moral quand tout ne va pas très bien. Vous êtes le baume apaisant sur nos petits cœurs de guimauve fragiles. Envoyez une montagne de cœurs pour Meyan, qui le mérite bien.
Chapitre 38 : Prison breaks
Télécommande vissée dans la main, le noir devenu chaud comme la peau. Extension plastique, la lumière verte de l'ennui au bout des doigts. Le commandement s'écrasait furieusement sur les touches, l'écran électrique d'images et de sons éclatés. La recherche d'un abrutissement sans retour, d'un gouffre sans fond. Que je ne trouvais pas. Chaînes grimpées, descendues. Non. Comment était-ce seulement possible ? Le monde tournait en pleine aberration. Tournait autour d'un point, un seul point. Un trou noir à concentration, pensées désespérément concentriques. Mon œil au coin des paupières glissé sur une surface carton, presque sans m'en rendre compte.
Les pressions sur la télécommande, plus rapides, plus énervées. Je choisis un programme, tentais de m'y intéresser. C'était le pire, désolation boursouflée de stupidité à tous les étages, mais ça ne suffisait pas. Ça ne suffisait plus, le dossier m'aimantait les yeux, m'empêchait d'être à vide. Le blindage était une passoire et c'était juste à cause de ce putain de dossier, depuis qu'il était posé, tout à côté. La crétinerie et sa reposante immobilité me fuyait, toujours plus difficile à posséder. Je n'allais même pas le toucher pour lui donner sa juste place, bien au chaud dans un incinérateur. Non. Ce serait signer l'acte d'abandon, et je ne le ferais pas.
Nouvelle chaîne.
Un tapotement à la porte, visage raidi par automatisme. Aucune réponse donnée, la porte s'ouvrit. Aucun regard accordé, jusqu'au timbre de l'autre voix.
« Je te dérange ? » Pause et reprise, un peu malicieuse. « Ouais pourquoi je demande, bien sûr que non. » Le dossier déposé plus loin, des jambes croisées en tailleur à sa place. Mon regard se coula sur Matsuda, bouche close, j'attendais qu'il parle. Méfiance.
« Pfff j'en ai marre, marre, marre. L est pas supportable, c'est le pire du pire du pire le pire. Faut que tu m'aides, sérieux, mon pote. Quand il explique on comprend pas et comme on comprend pas, il s'énerve. Il a aucune patience ce type, c'est infernal. Enfin y a toujours Akemi qui comprend mieux quand même, mais ça marche pas trop tout le temps. L est pas supportable, ça devient méga critique. » Il se laissa tomber sur le coussin, tout le désespoir du monde vissé aux épaules.
« Avant on se faisait des séances spéciales debriefing avec Mogi, c'était génial et tout. Chacun ses hypothèses et ses théories sur le comment du qui du parce que-pourquoi. » La main droite, convulsive, tripotait le cadran d'une montre. Tic de culpabilité. Peut-être le triste et imbécile sentiment des « survivants ». « Mais... tu vois y a rien. J'arrête pas de chercher et le commissaire est comme un fou là-dessus, on retourne tout, y a pas de vices dans la procédure. C'est - » Il s'interrompit, son regard tomba sur sa montre, le geste contrôlé. « Il me manque, l'équipe on dirait qu'elle se fait découper en tranches. Wedy, hein puisqu'on parle de tranches, ensuite Aiber. Lui pas des tranches m'enfin bon, pas jojo le boulot, là. Mogi au secret, retenu dans un sombre et obscur cachot. Et pis le torchon qui carbonise sec entre L et toi. Franchement c'est la grosse débandade et ça pue le divorce ou la boucherie. Alors faut que je bosse mieux, faut que je fasse des efforts pour compenser. Faut que tu m'aides. »
Un regard, il comprit.
« Non je demande pas à Akemi, il est pas toujours au niveau. Je te demande, promis L en saura rien. Et puis en plus moi j'ai rien à voir dans vos histoires. Pourquoi je devrais payer l'eau sale de la machine pour votre lavage de linge en public ? J't'ai toujours soutenu en plus pour ta tentative de sauvetage kamikaze foirée. Pas vrai ? Je peux même porter un t-shirt de soutien, ou un pin's, et je m'engage solennellement à saler toute la bouffe de L pendant un mois ! S'il te plaaaait » Son regard de chien battu réussit l'exploit d'être à mi-chemin entre le drame larmoyant version piscine municipale et le désert crétin saturé d'espoir en feux d'artifice.
Matsuda n'avait pas tort, après tout, il n'y était pour rien. Si L était incapable de gérer son équipe tout seul c'était son problème, pas le mien. « S'il te plaît, explique, j'ai plein de questions olala la vraie tornade de l'enfer. Et t'inquiète il saura pas, et puis c'est sa faute aussi quoi, l'a qu'à expliquer mieux. »
Exactement. Qu'il se démerde si son incompétence était si monumentale qu'elle forçait Matsuda à me révéler les avancements de l'enquête. Hochement de tête, assentiment. Un immense sourire, il brandit un petit calepin de sa poche avec crayon. En pleine parodie involontaire d'un journaliste en pleine interview, il leva le stylo, dans les starting-blocks au moindre mot. « Je transforme les phrases hein. » Follement crédible avec ça. Peu importait.
Matsuda envolé, la tentation de lire se tournait en maelström. Pensées tourbillons, électrisées d'informations et de curiosité. Le besoin de réfléchir atrocement présent, tentant. Facile comme une respiration.
Écran rallumé.
Je montais le volume. Il y avait peut-être un casque quelque part, pour sonner les voix contre les tympans, les choquer directement au cerveau.
« Je te félicite, sincèrement. » Un sursaut, sec. L était là, à côté du canapé. Nos regards accrochés, le mien décroché. Je ne l'avais même pas entendu approcher. La décharge de surprise se dissipait, fils d'étincelles lentement éteints dans les nerfs. Pas besoin d'observer L pour entendre les mots percés en aiguilles de glace. « J'ai presque eu un choc quand Matsuda a réussi à formuler une phrase complète. Ça a dû te prendre plusieurs jours intensifs de travail, minimum, une semaine, deux ? » Sous-entendu acide, qu'il ne se priva pas de formuler. « Ton soudain retrait de l'enquête paraît très clair maintenant, tu avais déjà toutes les informations en direct, après tout, pourquoi se fatiguer. »
Il ne pouvait pas réellement penser ça, non, il prenait plutôt plaisir à remuer le couteau. Noyer son ego blessé dans le mensonge et le sang d'une autre plaie.
« Le stade de non-développement intellectuel de ton perroquet a franchi une grandiose étape, maintenant Matsuda sait lire. Bravo. Tout était astucieusement noté sur un petit carnet, mot pour mot, et je ne parle même pas des fautes d'orthographe. « Raito dit que », « Raito pense que », très divertissant. »
Le détective avança, bruits froissés, passant. Mes yeux se fixaient obstinément sur les acteurs, pantins plats sans substance, mes lèvres scellées. Céder synonyme d'acceptation. D'adhésion. De légitimation. Je refusais de lui donner raison, pas envisageable une seconde. Je n'acceptais rien de tout ça, n'approuverais jamais l'injustice et la disproportion de ses réactions.
Une crispation sous la peau alors qu'il approchait, conscience aiguë, obsédante. Les muscles sur le point de se serrer, au point de recul s'il avançait trop près. L'autre coussin ne s'affaissa pas, L ne s'arrêta pas. S'immobilisa à quelques centimètres, ses genoux pliés, son visage à niveau. Son regard me creusait la joue, la tempe parcourue de picotements. Mon profil présenté, sans variations alors que la tension se dilatait, granitique, déroulée, enroulée en armure autour des veines.
« Sa souveraine et impérieuse majesté des gamins aura-t-elle l'insigne obligeance de me prêter un semblant parodique d'attention ? »
La tentation de le regarder, tenue dans l'immobile.
« Tu m'écoutes ? »
Je montais le son d'un cran.
Deux doigts claquèrent devant mon nez, réflexe des paupières.
« On ne peut pas tout contrôler, dur à admettre j'imagine. » Une touche moqueuse dans sa voix, dissipée à peine entendue. « Écoute-moi, je te parle. »
Encore un cran au volume. Autre façon de dire « ferme-la. » Sa main s'abattit sur la télécommande, doigts vifs, fermés sur le boîtier, arraché.
L'écran noir avant que je puisse réagir, et je le regardais cette fois. Une réplique contrariée sur la langue alors qu'un sourire ombrait ses lèvres. J'ouvris la bouche, la refermai aussitôt, pincée entre les dents.
« Ne pas participer à l'enquête, c'est un ordre clair alors pourquoi tu n'es pas capable de le suivre ?
- Je le suis. Lui et tous tes petits commandements imbéciles.
- Et Matsuda s'est inventé un cerveau pendant la nuit ?
- Il est venu me voir, il a rompu ton ordre. » Mot dégoûtant. « Mais il ne s'applique pas à lui, de toute façon. »
Le détective n'apprécia pas la réplique, légère contraction de la mâchoire. « Les consignes s'appliquent à tout le monde. »
Pour eux des consignes, pour moi des ordres. Typique.« Bizarre, ils n'ont pas l'air au courant.
- Ils sont stupides, inutile de les encourager. »
Il m'agaçait, prodigieusement. Le seul coupable c'était lui. « Matsuda a peut-être désobéi à tes grandes lois divines mais s'il l'a fait c'est entièrement ta faute. Si tu avais un minimum de considération pour ton équipe -
- C'est réglé, je n'ai aucune considération pour eux.
- Matsuda est venu parce que tu es socialement incompétent. Parce que tu es un désastre et qu'il avait trop peur de ta réaction pour seulement oser te demander de répéter. »
Dédain et acidité. « Comme tu as raison, Matsuda est merveilleux, un vrai prodige – pas autant qu'Akemi apparemment – et comme d'habitude je suis le seul remis en cause. Ma non-socialisation désespérante devrait être considérée comme un handicap, à ton avis ?
- Mon avis t'importe ou la question était rhétorique ? » Regard lové d'irritation. « Bien ce qu'il me semblait. » Silence. « Matsuda n'a fait que demander des explications parce que tu n'es pas fichu de parler à ton équipe.
- Je l'ai donc poussé à t'informer ? Pratique. » Son timbre tranchant « Jusqu'à quel point ? » Seule réponse donnée par une expression lisse, heurtée à la sienne. Infusée lentement en froideur. « Tu es donc incapable de respecter la moindre règle. Incapable de suivre la contrainte la plus minime, et pire, tu es incapable de reconnaître la pertinence d'une punition. C'est ce qui arrive lorsqu'on brise sciemment un ordre direct en grave situation de crise sur le terrain. Aies au moins la bonne foi de faire profil bas, parce que tu es en tort. Tu n'avais qu'à renvoyer ce cher Matsuda à quelqu'un d'autre, c'est donc ta faute, par désobéissance, encore. »
Injustice, qui se fichait, mot à mot. Je respectais ses contraintes, étouffantes à la cyanose alors qu'il n'était pas foutu d'en respecter deux, minuscules. Les tendons des mains, serrés. « Je t'épargne l'immense effort de chercher une restriction punitive supplémentaire. Enferme-moi directement dans un cercueil ou dans le frigo d'une morgue, ce serait tellement plus humain. Qu'on en finisse. »
Pesanteur et silence épinglés aux visages. « Et surtout que j'en finisse enfin avec la torture de ta présence. » L'un et l'autre affrontés, colères nervurées jusqu'à l'iris.
L se redressa. Fracassa la télécommande par terre.
La carcasse plastique gisait au sol, tordue, éclatée. Arêtes noires, cassées sec autour de la diode fendue. Deux cylindres argent roulèrent jusqu'à la porte qui venait de claquer.
Le dîner. J'y assistais pour l'ignorance, crachée au visage. L et Matsuda entrèrent peu après, mon père déjà installé. Il était venu me voir pendant son temps de travail, deux fois, n'était jamais revenu. Il n'avait pas dû apprécier ma réponse à sa saleté d'entrée en matière. « Je sais que tu n'aimes pas ça, et ça me déplaît autant que toi mais c'est pour le mieux. C'est pour ton bien. » Connerie.
Le visage de Matsuda était comme une pancarte pour restaurant chinois bas de gamme, culpabilité plantée en lettres de néon clignotantes et criardes. Une conversation ne tarda pas à ronronner, le sujet choisi très à propos.
« Le respect des règles devient de plus en plus rare ces derniers temps, qu'en pensez-vous Yagami-san ? »
Je me tournai vers la fenêtre occultée d'un truc immonde en toile épaisse, sourd à la mascarade. Regard faufilé sous l'interstice du store, soupir de pur ennui.
Malgré mes efforts et la persistance du bruit de la télévision j'avais du mal à me concentrer. Me concentrer à ne plus penser. Deux torsades contraires hybridées dans la tête, violentes par leur volonté d'exister. Violence de chaos dans le coton.
Les informations nouvelles de l'enquête et les avancées. Le dossier, toujours là, en concurrence. L ne l'avait pas enlevé depuis sa dernière... visite. Le terme très approprié, la prison présente jusqu'aux mots. Des fourmis courraient mes jambes, mes bras. Changement de position, de chaînes, passant outre l'humiliation toujours renouvelée de l'écran barré d'un contrôle parental à chaque chaîne d'information. La sensation s'apaisa, reprit. Plus vindicative. Je me tournai, repliai les genoux ensemble, puis les deux en alternance. Sale sensation piquée dans le cortex. C'était l'ennui devenu insupportable, léthargie échappée entre les phalanges. C'était bientôt l'un des moments où plus rien n'était accessible, contrôle parental en saturation, foutues chaînes qui s'amusaient presque toutes à diffuser des journaux. Mes yeux de temps à autre sur le dossier s'y verrouillèrent. L'impulsion élancée dans les mains, de le prendre. Cédée. J'attrapais les bords cartonnés, doucement, sorte d'appréhension sans fondement, comme si je n'avais pas le droit. Droit de rien ces derniers temps de toute manière. Agacé, je l'ouvris franchement, couvertures écartelées sur les genoux. L'année... étrange pression au ventre. L avait 16 ans.
L'affaire avait eu lieu à Tokyo en 1995. Dix-huit meurtres à différentes stations du métro avec sept œufs peints dans les galeries. J'étalais un plan du métro et une carte à côté, relisant les données basiques sans les conclusions de L. Les victimes elles-mêmes n'avaient pas de lien, pas d'intérêt, reliquats de la vie fade des couches sociales moyennes. Le plan et la carte, rapidement marqués par les emplacements, pour visualiser. Si les victimes étaient choisies au hasard, elles devaient délivrer un message, d'une manière ou d'une autre. Les noms des stations, les directions, et puis, l'évidence. Un changement de ligne, un corps.
Soupçons d'adrénaline, délectables. Points de massage cardiaque dans ce qui avait gentiment décidé de crever, de page en page. Immersion savoureuse dans chaque note, l'enquête se modélisait, un peu plus en relief, en détail de ligne en ligne. Parcourues avidement, avec faim, emballement des neurones devenu course. Le réseau élancé sous mes paupières, données en arborescences d'implications, d'images. Lier les emplacements de meurtres, c'était une partie du message, évident. Le plan de métro esquissé, rejoué, repensé. Oui la carte ne donnait rien. Le plan. Une forme rapidement, en émergence dans les manipulations. Un cygne. Et il y avait cette inscription sur les œufs que je venais de lire, le cœur. Ce qui.. Nez levé, arrêt.
Il ne fallait pas que je considère cette affaire comme une enquête mais comme un dossier à analyser. Une somme de problématiques à décortiquer pour comprendre de quels points les attaques du Gouvernement pouvaient venir, dans quelle mesure celles-ci étaient fondées. Comment les contrer ou les détourner.
Premier point crucial, l'aspect relationnel. Entre L et son équipe de policiers, entre L et les divers intervenants extérieurs. La liste des enquêteurs n'était pas dans le dossier et pas envie d'éplucher l'intégralité en ne faisant que chercher des noms. L les avait peut-être numérotés pour gagner du temps, allez savoir. Il me fallait cette liste, les échanges par mail, les transcriptions de conversations et de procès verbaux.
L'accès au troisième sous-sol ne m'était pas refusé, comme promis. Une pièce immense aux murs caparaçonnés de dossiers, les étagères montées en labyrinthe acier. Une partie de la salle avait été réservée à un petit groupe de tables et de fauteuils. Watari était là. Première forme accrochée au regard quand je franchis les portes de l'ascenseur. Assis à la table la plus éloignée, apparemment absorbé dans un amoncellement de papiers. Ses cheveux argent luisaient à la lumière froide. Je passai sans un mot, il ne leva pas la tête. Impression dérangeante qu'il me suivait des yeux. Regard acéré fiché au creux de la nuque. Il était présent dans l'unique but de me surveiller, peu importait à quel point il feignait de ne pas le faire. Un masque qu'il savait découpé avant même sa mise en place, pourquoi s'obstiner à m'étaler cette sombre comédie au visage. Sinon comme un acte d'accusation passif et une déclaration de méfiance ouverte. La désapprobation du vieil homme glacée dans les épaules et sa volonté de ne pas me regarder. Un avertissement se martelait sur le silence, l'air qui menaçait de s'enrouler autour de ma gorge.
Je m'engageai droit entre les mâchoires métalliques garnies de dossiers et le scalpel enfoncé de la nuque aux omoplates disparut. Ne resta qu'un vague malaise, omniprésent, persistant.
Le système de classement était simple à comprendre, fonctionnel. En longeant les couloirs je calculais l'espace que prenaient les enquêtes, par jeu curieux. Certaines se classaient en quelques dossiers, d'autres s'étiraient en rangée de documents sur des étagères entières. Une ou deux, même, sur toute une ligne, transversale de part et d'autre de la pièce. À regarder cet alignement démesuré, une sensation chaude et soyeuse s'enroula dans ma poitrine, à mesure. Une admiration d'enfance, douce et unique, lorsque j'entendais la lettre prononcée, plus jeune. Quand j'écoutais à travers les portes certaines conversations téléphoniques de mon père, quand je dérobais les journaux en cachette pour dévorer les articles des yeux. La sensation flottante atténuait un peu la froideur de l'endroit, compagne de recherche. Pointe amusée, à se demander si quelques affaires étaient écrites dans la langue d'origine du pays d'investigation ou si elles étaient toutes en anglais.
Au détour d'un croisement je faillis entrer dans la zone consacrée aux affaires en cours ou non classées. Beaucoup plus restreinte que la partie réservée aux enquêtes résolues, évidemment. Une petite tentation me picota les jambes, d'aller voir le dossier Kira. Quel volume pouvait-il occuper ? Quel était précisément son contenu ? Mais si j'y allais, je savais, ce serait contre moi à tous niveaux. Non. Et je ne voulais pas lire ce que L avait bien pu écrire sur moi. Les soupçons, les convictions, les jugements erronés. Blessants.
L'enquête trouvée, rangée sur le bras. Seulement la partie qui m'intéressait pour le moment. Le reste reposait gentiment, attendant que je m'y intéresse. Il y avait quelques tables, perdues au cœur des étagères. Bien mieux que de retourner sous les yeux de Watari. J'y étalais finalement l'intégralité de l'enquête et de ses annexes pour ne pas y revenir. Il n'y avait que trois personnes susceptibles d'aller par ici, ça ne poserait pas de problèmes.
La collaboration avait eu lieu avec un commissariat que je connaissais bien, amusant. Plutôt distrayant à imaginer : mon père aurait très bien pu participer. Les chances pour que cela soit arrivé étaient presque improbables et si ça avait été le cas, L ne s'en serait même pas rendu compte. Je l'imaginais parfaitement incapable de se souvenir des noms de ses collaborateurs d'une affaire sur l'autre ou même à l'intérieur d'une seule affaire. La liste des policiers parcourue, distraitement, arrêtée à la lettre Y, revenue. Y pour Yagami. Yagami Soichiro, commandant. Sourire à la marge. Presque improbable. Est-ce que le détective s'en souvenait ? Sans doute pas.
Je restais des heures à compulser les données, des bruits de pas tournaient, parfois. Watari qui surveillait le moindre faux pas, vautour vieillissant planant autour d'une future carcasse, la satiété avide par procuration dans l'attente de la voir tomber.
L plus jeune était une catastrophe relationnelle. Il s'était beaucoup amélioré, étonnamment, et je ne pensais pas qu'il avait pu être fermé à ce point. Un pur désastre. Je comptais tellement de propos insultants qu'il y avait de quoi provoquer une bonne dizaine d'incidents diplomatiques et une large centaine d'attaques en justice pour diffamation. Le gouvernement avait de quoi enterrer la réputation du détective, plusieurs fois. Il lui suffisait de jeter deux ou trois de ses propos en pâture à la presse et ce n'était qu'un échantillon absolument ridicule, noyé dans la quantité d'acide et de misanthropie écœurée. Même dans ses mauvais jours, je n'avais pas vu L aussi vindicatif et méprisant. Le pire dans tout ça : les relations n'étaient qu'une partie des points délicats de l'enquête. Sans même vérifier, les autres étaient plus qu'évidents, les éplucher ne ferait que dévoiler l'étendue des dégâts. Tragique et monumentale, quelque chose comme ça. Tout ce qui n'était pas l'enquête était, par principe, foireux. Comme cette investigation était la première collaboration de L avec le Japon, le Gouvernement était donc plus susceptible de commencer le lynchage public avec elle, même s'il n'y avait aucune garantie et même s'il ne disposait pas de toutes les données. Une fois qu'il commencerait...
Je n'avais aucune idée de l'état de la réputation de L à l'heure actuelle, démolie, mais à quel point ? À quelle vitesse ?
« Les autorités multiplient les visites de buildings, à pieds. » Un pli soucieux creusé au front, entre les mèches tranchées de blanc. Ricanement réponse.
« Tu m'étonnes, pour maintenir les balades en hélicos faudrait augmenter les impôts ou que le nouveau Ministre de l'Intérieur cède généreusement son salaire. Est-ce qu'on peut considérer la police comme une organisation caritative ?
- Et pourquoi pas un gala en tutu en guise de dîner spectacle ? Nos chères forces de l'ordre au sommet de leur inutilité. Peu importe, qu'ils viennent, tout est prêt.
- Je vous préviendrai à l'avance toute façon, mais s'ils veulent aller aux étages ?
- Plusieurs ont été transformés.
- Mais on peut pas deviner chur quel bouton ils jont poser le doigt dans l'ajenjeur.
- Épargnez-nous le triste et douloureux spectacle de l'intérieur de votre bouche tapissée de morceaux de légumes cuits baignés dans votre bave putride à l'oignon. Mangez bouche fermée. Ou mieux, parlez bouche fermée. »
Matsuda se renfrogna, déglutit douloureusement. « Ouais tu m'en veux encore ça j'avais capté merci pour le scoop et puisqu'on en parle j'en ai marre que tu fasses la gueule, j'ai pas fait exprès de lui dire et ça répond pas à la question.
- Pas fait exprès ? Est-ce que vous faites exprès d'être aussi désespérant ? Est-ce que vous êtes à ce point incapable de maîtriser les syllabes qui sortent de votre bouche ?
- On peut pas arrêter de parler de ma bouche ? C'est lassant et on sait tous que c'est pas cel-
- Réponse. Je peux deviner sur quels boutons ils appuieront. Et je peux les manipuler pour qu'ils choisissent ceux que j'aurais choisis. L'art de la suggestion. Concept trop vague pour quelqu'un à peine capable de dire son prénom sans se tromper. »
Regard assassin et mauvaise humeur contenue dans deux joues gonflées, un mouvement rageur de fourchette dans les petits pois. Un « méchant » marmonné. Puis un raidissement dans sa posture, clair, frondeur. « P't être bien que j'y comprends rien mais moi je sais que cette sale très mauvaise méchante humeur c'est pas bon et que tôt au tard ça va pas bien aller. Un ulcère ou pire. »
Béquille plastique fendue dans l'air. « T'inquiètes Matsu, je m'occupe de tout. »
Nos regards se croisèrent, une seconde. Petit sourire en coin sur la bouche de mafieux, heurté au mur de mon expression. Pas découragé, il s'élargit, juste un peu, en ajoutant. « Pour la surveillance je suis au top. » Surveillance, de quoi, imprécision à dessein. Toujours à dessein.
La fenêtre de nouveau mon centre d'attention, immersion interne. Je ne voulais pas entendre plus de sous-entendus douteux, ça l'amusait beaucoup trop, ça m'énervait beaucoup trop. L'investigation du métro. L'investigation du métro. Le bruit s'assourdit, la conscience se retrancha : œil dans les mouvances instables, démontées, flux de pensées en ronde turbulente. Toutes les données revenaient, toujours cette envie de l'enquête qui s'infiltrait. Il y avait quelque chose qui me narguait depuis un moment.
La concentration se délita finalement, lentement éteinte. Une main sur mon épaule. Mon père. Lèvres qui bougeaient. Pas entendues. Une phrase d'Akemi retenue, adressée à Mastuda. « Tu veux un dessin ? »
Un flash. Tiqué dans un sourcil. Je me levai, remarquant à peine l'assiette encore pleine, froide depuis longtemps.
« Raito ? » Voix fléchie entre interrogation et indifférence, voix insupportable.
« Yagami pour toi. »
En arrière plan sonore, la conversation de Matsuda et Akemi en boucle sur le même sujet depuis le début. Un sourire victorieux placardé au visage du policier.
« Et s'ils prennent l'escalier ? Aha ! »
La porte se ferma derrière moi et l'intuition s'évanouit. Trop d'irritation sous la peau. Sa faute, pour changer. Pour la seconde fois depuis quelques temps je dormis atrocement mal. La première avait été cette nuit après la dernière dispute, celle où L avait écrabouillé la télécommande.
Plusieurs jours non stop et l'analyse avançait bien, un peu plus lentement que prévu, peut-être. Sans doute à force de relire certaines transcriptions, amusantes malgré la situation. Apprendre ses réactions, ses mots. En fermant les yeux j'arrivais à le recréer. Psychiquement, physiquement. Des traits plus doux cachés dans la violence verbale, piques affûtées pour forcer le monde. Le L de 16 ans. Tellement plus intéressant que l'autre. L'autre qui m'asphyxiait, m'empêchait de tout, me privait de tout. Me saignait l'existence de vide. Lire l'enquête était bien plus agréable, attractif. Touche unique et brillante d'intérêt mais insuffisante, vite. Ce L-là n'était qu'une suite de lignes, plates, incomplètes. Incapables d'être lui et images naissantes presque réelles. Balance qui creusait autre chose, une absence trop présente. Imaginer n'était pas assez, imaginer était bien un temps. Penser à lui me faisait penser à l'autre, tout le temps, à la dérobée. Parce qu'ils étaient L et parce que je ne le connaissais pas vraiment, ce L-là. Juste une représentation, un être de papier et de pensées. Incapable d'être lui. Le vrai L me manquait, le mien. Le mien me manquait. Jours alignés, semblances marquant la privation, plus profonde. Féroce. Amère. Paradoxe alors que le simple fait de le voir me mettait en rage. Le voir, chaque jour avec Akemi, me tailladait le moral et leurs échanges, mots en lames crantées.
Je dormais parfaitement bien, maintenant, mieux que depuis des semaines. Depuis le début de l'enquête du métro ça allait. Réflexion d'ego, rassurante, satisfaite, me permettant d'ignorer un temps le repas de midi. Focalisation totale sur la situation, un instant, pour manger. Autre réflexion, presque involontaire. L avait l'air plus reposé. C'était le cas depuis plusieurs jours, ce visage. Et tout le contentement se mit à pourrir. Je les observais, les deux, dissection visuelle. À la recherche du moindre indice, n'importe quoi expliquant ce changement. Il avait un lien avec Akemi, obligatoire.
Coïncidence avec la transition définitive des deux béquilles à une seule ? Il se rétablissait, ce qui devait faciliter les choses. L avait parlé de « groupe restreint. » On ne parlait pas de groupe pour désigner une seule personne. Même si Akemi n'avait jamais été suspect, L avait dit groupe. Akemi avait une chambre, il allait mieux.
« Au fait, ça avance ? » Question du mafieux, vraisemblablement pour moi, convergence des regards, sauf un. Je hochais la tête sèchement. Du verre éclaté dans la bouche. Une main qui se faisait une charpie de mes entrailles.
Le sommeil s'effilait, je le sentais sans pouvoir l'empêcher, échappé par les nerfs. Magnétisme du réel, posé noir sur les iris ouverts. Un corps chaud enroulé autour du mien. Surprise, les miettes d'inconscience balayées. Odeur et pression familières. La jalousie, brutale, brûlante.
Ma main à tâtons chercha l'interrupteur, le trouva. Explosion blanche aux rétines. Mouvement froissé dans les draps, léger, bougé contre mon dos. Je ne me tournais pas tout de suite, attendant de m'habituer à la lampe, remuant la rancœur et l'envie en magma rouge.
L. Mécontent d'être réveillé, blotti dans la couette, mèches désordonnées. Son regard sur moi, sa contrariété se délita, remplacée par l'attente. Je considérai sérieusement l'option de le virer à coups de pied, de poing, optai pour quelque chose d'autre.
« Encore trompé de lit ? Dispute avec Akemi alors tu compenses ? » Rien, pas une ligne d'expression. S'en foutait. Les mots chahutés sur ma langue, acides et mauvais. « Est-ce que je dois vraiment mettre un panneau sur la porte ? J'imagine ton problème, c'est tellement traumatisant de découvrir que le lit n'est pas le bon. Enfin, le lit... tu lui passeras le bonsoir et toutes mes excuses les plus repentantes de ne pas avoir fléché sa chambre. J'espère que tu t'en remettras, qu'il puisse s'occuper de toi. »
Il me considéra, expression lisse. Frustrante d'impassibilité. Finalement repoussa les draps, pieds posés au sol. Mes bras se crochetèrent autour de sa taille, impulsion sans réflexion. Pression douce des bras contre l'oppression à le laisser partir. Il n'essaya pas de se lever, mes bras un peu plus fermés. La posture me rappelait désagréablement une autre situation, similaire à l'inverse. Une appréhension affreuse, soudain. Qu'il me jette Akemi au visage. Je le lâchais, bras doucement retombés, reculais sur le matelas. Son dos ne bougeait pas, aucun geste en amorce dans le tissu. L'appréhension tournée en peur, dévoreuse. Bousculait des mots qui ne filtreraient pas. Je guettai, finis par m'allonger. Attendre, rivé sur le plafond pour ne pas le voir s'éloigner.
Le sommier se mit à jouer sous mes paumes, mes coudes enfoncés dans la matière contraints à ne pas le retenir. Il partait. Quelques secondes plus tard, la surface ne tremblait plus.
Regard filé vers la porte, chuté dans un autre. Fasciné.
« Trompé de lit, qu'est-ce que tu voulais dire ? » Silence cassé, goût de métal. Il était resté, juste pour cette question. Bouffée rouge, glacée.
« Exactement ce que j'ai dit.
- Ce n'est pas en répétant que ce sera plus clair. »
Je pivotai la tête, retournai à ma contemplation du plafond, l'ignorant. Il reprit une ou deux fois la question, pas de réponse. Le sommier bougea, série de chocs éparpillés entre mes omoplates. Des coudes, et son visage, en surplomb. Magnifique. Magnétique.
Agacé je tournais la tête, encore. Échappant à son regard, joue dans l'oreiller. Sa proximité aiguë, une de ses mains, joueuse sur l'ourlet du t-shirt.
« C'est toujours « Yagami » maintenant ? » La touche de plaisanterie comme une envie de le regarder. Ou de lui en mettre une. Vive sur la hanche, elle glissa une caresse, à même la peau. Sensation chaude et veloutée, frémie. Délicieuse. Ma paume agrippa son poignet. Le tira.
« Arrête. »
La caresse déjà terminée avant que ma main ne retire la sienne. Avertissement, qu'il ne recommence pas. Nos yeux confrontés, affrontés. Volonté de fer et mauvaise foi. « Je déteste ça. »
Ses sourcils, fléchis, accusateurs. « Menteur. » Sa main droite tendue vers mon ventre, arrêtée. Son autre main, trop rapide, déroba un coin du t-shirt. Son regard en crépites sur la peau nue. La peau soulevée sous ses doigts. Pour lui.
Tissu rabattu. « Dégage. »
Les méandres financiers de l'enquête du métro, un moyen incomparable de se noyer. De rejeter. La joie tellement implacable des chiffres. Trois jours à éplucher ce foutoir, la tension était tombée. Même si je n'avais aucune idée des dépenses actuelles en matière de nourriture, celles-là étaient colossales. Impressionnantes. Complètement démesurées, à croire que les chiffres étaient trafiqués si je ne le connaissais pas. Sans parler des petits extra, bien trop réguliers. Avions privatisés, hôtels privatisés, matériel technologique de pointe, importations farfelues. Bordel délirant avec l'argent des impôts.
Le lit était devenu vide et glaçant, trop grand. Le sommeil tordu, haché, je me répétais les dernières avancées en boucle, ou les stations de métro décorées de cadavres.
Je me redressais sur les coudes. Il faisait nuit depuis longtemps. Yeux en calcul, comme si je n'avais pas dormi. Le plan du métro. « Dessin ». Yeux écarquillés. Je me précipitais au troisième sous sol, aucune idée de l'heure, du jour. En farfouillant dans les documents je finis par tomber sur des enregistrements. Disques empilés des mains au menton, je réquisitionnais une télévision avec lecteur, décortiquais les images jusqu'au soir suivant.
La nuit, à 22 heures, la séquence tant recherchée. Ce n'était presque rien, mon image, sur l'écran, moi à neuf ou dix ans.
Regard fixé sur un plan du métro, jambes balancées dans le vide. Mon père ouvrit la porte du bureau principal, me vit dans un coin. Visage soudain sévère. Il se précipita pour dissimuler les photos aux murs.
« Qu'est-ce que tu fais ici, je croyais t'avoir demandé d'aller dans la salle d'attente. » Aux autres. « L pense que le coupable ne- Oui Raito ? » Il se pencha, attrapa la feuille que je lui tendais. Un sourire, sa main ébouriffa mes cheveux. « Très joli.
- C'est-
- Je ne veux rien entendre, tu sors tout de suite, ce n'est pas pour toi. Mes chers collègues n'osent peut-être pas te faire partir de ce bureau mais tu es bien trop jeune... si ta mère voyait ça... C'est très différent cette fois, l'autre c'était juste une effraction.
- Écoute papa, ce dessin -
- Ne m'interromps pas. Mademoiselle Hoshi de l'accueil a des puzzles pour enfants si ça t'intéresse, tu feras des choses de ton âge. Demande-lui. Poliment. » Paume au sommet de ma tête, il s'accroupit, sérieux. « Tu ne participes pas à l'enquête, mets-toi bien ça dans la tête. Et que je ne te reprenne pas à essayer d'entrer. Va demander une nouvelle feuille à Mademoiselle Hoshi, tu pourras dessiner un autre oiseau. » Le visage de dix ans se fit boudeur. Plus encore quand la main paternelle acheva le capharnaüm capillaire. « Allez, va, maintenant. Très joli, ton cygne. Et sois gentil. »
Comme une impression de déjà vu quelque part, cette manie de me virer des enquêtes. En fait à plusieurs reprises après cette petite scène d'incompréhension parentale totale, ma tête apparut quelques secondes, six fois, avant l'expulsion systématique du bureau.
Écran éteint, je restais un instant, abasourdi. Je ne me souvenais quasiment pas de ces scènes, contrairement à cette histoire d'effraction vaguement évoquée dans l'enregistrement. Sourire léger. Franchement amusé, et pensif. Plutôt étrange à imaginer, insolent aussi. Nœud d'émotions au ventre. À combien de secondes nous étions nous loupés, à l'époque ? À combien de croisements pendant cette enquête ? Possibles et virtuels éclatés en bifurcations de « si ». Cristallisés en jeu. Une seconde ou deux, rêvasser. Puis l'enquête reprit, données de chiffres et comptabilité sans goût.
Au matin les premières conclusions vite alignées sur un papier, c'était mon excuse pour aller dans la chambre de L alors qu'il n'y était pas.
Porte ouverte, figement. La feuille glissa de mes doigts, voleta mollement avant de tomber. Son de plume, que j'ignorais. Mon regard, effaré, baladé sur l'immonde bordel qu'était devenu la chambre de L. Deux masses indistinctes obstruaient le passage jusqu'à mi-cuisse, derrière, des rangées de tours, d'empilements, de tas aux volumes et aux tailles divers. La pièce paraissait trois fois plus petite. Sous mes pas, une sorte de danse engagée pour tenir l'équilibre au milieu d'une marée de papiers, d'emballages, de vêtements. Un petit Quartier des affaires en tours bancales d'assiettes sales et de dossiers. Partout, écroulés, éventrés, alignés. Le panda à peine reconnaissable, enterré jusqu'aux yeux entre les immondices et les objets non identifiables. La truffe noire perdue dans le chaos explosif.
Mon pied gauche dévala une piste de papiers de bonbons, manquant de rompre la balance fragile qui faisait tenir debout un trio d'îlots, masses polyformes hérissées de cuillères, un escalier douteux en coins de chemises carton, une paire de tennis ravagées en guise de couronne.
Le carnage comme écartelé, souffle de bombe à bordel. Parvenir au lit était presque un parcours militaire. D'ailleurs je n'étais même pas sûr de reconnaître le lit. Plusieurs candidats dont les tailles pouvaient correspondre, cernés d'éboulements immobiles. Pas un morceau de drap, d'oreiller ou de sommier. Rien de visible. Les amoncellements menaçaient l'effondrement total au moindre geste inconsidéré. Déjà des morceaux s'éboulaient, un à un, à cause des glissements de ma marche. Indicible foutoir.
J'aperçus finalement l'ordinateur de L, emporté dans un dévalement de feuilles. Le lit devait donc être la chose, là, sur la gauche. En approchant je reconnus le meuble sous le désordre, contours vagues, flous, quasiment fusionnés avec les envahisseurs, mais bien là.
Je déposai au sol l'amoncellement qui rendait l'oreiller inaccessible. Quelque chose s'échappa de la mêlée indéfinie, je la saisis pour l'expédier ailleurs, dégoûté par la texture spongieuse et l'invasion de taches multicolores et gluantes qui maculaient le carton. À tel point que je ne savais pas s'il s'agissait d'un dossier infortuné ou de l'un de ses emballages gras, perdant presque substance dans l'huile qui dégouttait. Répugnant.
Débarrassé de l'intrus, je revins au lit. La liste à gauche, le disque à droite et un mot scotché au tissu moelleux. « Étonnant comme les mauvaises histoires se répètent. » Plus que la pique c'était surtout pour le partage d'un amusement, caché sous les reproches. Un jeu de « si ».
La liste de conclusions s'allongeait considérablement, mais une seule bien choisie pourrait mettre L en pièces. Je n'avais pas encore terminé mais les grandes lignes problématiques étaient nettement dessinées. Je n'arrivais pas à me concentrer. Pointe du culpabilité tordue par le manque, enracinée dans les heures, démangeaison jusque dans la tête.
J'abandonnais l'enquête du métro, les nouvelles conclusions en prétexte.
Porte tapotée, poussée. Univers noir au cœur de lumière. Je devinais les barricades de dossiers, découpés en masses d'ombres tout autour du lit, îlot doré en flaques bleues. L ne donna pas le moindre signe d'attention, allongé sur le lit. Presque digéré dans les empilements, les genoux déjà engloutis. L'écran emmurait son torse par la perspective, métal. Je me raclai la gorge, il leva la tête, me regarda. Geste stupide. Il n'avait jamais été question de parler, simplement de me glisser à côté de lui pour dormir. Il me regardait maintenant, il fallait dire quelque chose. Affreux sentiment de malaise, né de son regard, de l'envie. Conscience pleine en petites morsures dans le ventre, être avec lui, contre lui.
Son visage acéré par l'éclairage de l'écran, anguleux presque. Le bleu sur la mâchoire se détachait, plus sombre que la lumière.
« Yagami-kun ? Tu voulais quelque chose ? »
Lui dire quoi ? M'excuser ? Qu'il me manquait ? Que... gêne grandissante, affamée. L ne bougeait pas. Ses yeux fixes, duo de bistouris à lames noires. Attendant la viande à trancher.
« Rien. »
༻ Thirst ༺
Les possibilités de réponses, de réactions, s'entremêlaient, magma dérangeant d'indétermination. Étrange sensation que celle de devoir peser mes mots, réfléchir à ma réaction. La porte était prête à avaler Raito, toujours immobile. Ce « rien » symbole de son insatisfaction, de la mauvaise pièce, ou de son indécision.
Temps de réponse maximum estimé : trois secondes avant qu'il ne s'enfuie. Assez pour tester virtuellement quelques répliques. La légère rotation amorcée précipita mon choix.
« Si tu as un peu de temps, j'aurais un truc à te demander. »
Mouvement stoppé. Attention retenue, pour un temps.
« Un truc. » L'obscurité dessinait des ombres effrayantes sur son visage, mais ce haussement de sourcil, si léger qu'il n'avait peut-être même pas conscience de le faire – fissure dans le masque de convenances insupportables – demeurait visible, et fit courir une vague de frissons de mes reins à la nuque. Besoin de le voir encore, de le faire approcher. De sentir sa voix accompagnée de son souffle, glissant sur ma peau exposée.
« Tu es doué en relations sociales. J'ai besoin d'un conseil. »
L'orage houleux revenait dans son regard, trop redondant. Associations d'éléments sûrement erronée, quoique forcément d'une logique imparable. Pas envie d'y réfléchir, de l'analyser. « Je me suis... Il se peut que je sois fâché avec Watari. » Brisure de la réticence, naissance d'une curiosité mêlée d'étonnement. Jamais il ne nous avait vus nous confronter. Parce que ça n'arrivait jamais en public. Et suffisamment rarement en privé. « Je ne sais pas trop comment il faudrait que je m'excuse. Pour que ce soit socialement acceptable. »
Son sourire aux accents sardoniques parlait pour lui. Aucun mal à imaginer. Et je n'en étais même plus vexé. Ou juste assez pour répondre avec une touche d'acidité. « Tu as l'habitude d'être en conflit avec ton père, non ? Au moins ces derniers temps.
- Merci qui ? J'ai du mal à me figurer la raison pour laquelle vous pouvez être en froid. Et celle qui te pousse à me demander à moi, précisément, cette aide. Tu attendais juste que quelqu'un pousse ta porte, et avais prévu de parler au premier venu ? Pas trop déçu ?
- Non. » À tout. Peu importait.
Un rapide coup d'œil à mon lit, envahi de dossiers, d'assiettes plus ou moins sales. Un assortiment de paquets de bonbons et de nougats. Mes jambes enfouies sous quelques kilos de rapports financiers, pas forcément des plus confortables. Il ne voudrait sans doute pas s'installer là. D'un mouvement, je fis tout dégringoler, libérant le bas du lit. L'ordinateur posé sur... une pile de quelque chose, je poussais le reste des envahisseurs hors du matelas. Un léger bruit de vaisselle cassée suivit. Le maximum poussé à la force des bras sous le lit, à coups de poings pour faire entre les cartons récalcitrants.
« La plupart des personnes ne rangent pas leur chambre comme ça.
- La plupart des personnes perdent un temps fou alors. » Temps d'arrêt. Proposition délicate à formuler, parce que je voulais qu'il vienne de lui-même, sans l'y forcer. Au moins pour cette nuit.
« Si tu veux venir t'asseoir. Je te raconte pourquoi je suis fâché avec Watari. » La place libérée désignée vaguement d'une main, je rapatriais mes fesses sur l'autre partie du lit. L'attente désagréable, la lame de la guillotine se balançant dans la brise. Relevée quand Raito bougea, s'approchant jusqu'à moi, assis au bord. Juste là, à portée de doigts. « C'est plutôt long, comme récit. » Il se recula, allongeant ses jambes. De nouveau côte à côte, même position. Seul l'ordinateur récupéré différait. L'écran était visible, avec lui les rapports concernant les victimes hebdomadaires de Kira, désespérément classiques, sans rien pour alarmer les radars ou ma méfiance. Juste des criminels, reconnus ou erreurs judiciaires criantes. Le même schéma que le Kira originel. Rien à faire, si Raito le voyait.
« Donc, cette dispute. Qu'est-ce que tu ressens en y pensant ?
- Tu veux un carnet, pour noter ? L'impression d'être de retour chez le psy serait parfaite. »
L'amusement étincelait dans ses yeux caramel, pétillance à me donner faim.
« Un psy ? Tu en as déjà vu un ?
- Plusieurs, quand j'étais jeune.
-Les pauvres. » Ce chaud rire de gorge, qui faisait s'agiter son torse doucement, tordait mon ventre d'envie d'apposer mes lèvres sur la carotide pour en sentir la vibration.
Me blottissant dans les draps, je descendais petit à petit, plus qu'à moitié allongé. Confortablement installé, suffisamment pour m'endormir là.
« Je t'écoute. De quel cataclysme es-tu l'auteur, pour que Watari t'en veuille au point que tu souhaites t'excuser ?
- Je ne souhaite pas m'excuser. Mais si je ne le fais pas, il risque de le prendre mal. Et c'est lui qui fait les courses.
- Évidemment. La culpabilité, c'est pour les gens normaux.
- Non seulement ça, mais je n'ai rien à me reprocher. C'est lui qui est bizarre, intolérant, et qui menace de me mettre dehors. »
L'histoire commencée, un peu avant l'incident lui-même. Contexte important.
J'avais faim. Premier message envoyé par sms. « Gâteau. » Sans réponse, ni réaction. « Je tombe d'inanition. » Rien. « Tu m'apportes à manger. » Silence, aucun bruit de pas ni sonnerie. « S'il-te-plaît. » Nouveau message dans la foulée. « * ? » Grognement d'estomac vide.
Le manque de réponse finit par m'obliger à me lever, traînant mon pauvre corps affamé jusqu'à la cuisine. Ce n'était pas arrivé depuis longtemps, mais Watari avait déjà usé de ce genre de stratagème pour m'obliger à « faire de l'exercice », prétextant qu'il en allait de ma santé. Pourtant, l'atmosphère n'était pas aussi douce et agréablement vide que je l'avais espérée. Que je l'aurais voulue.
La cuisine était devenue un piège empli de pieux imaginés et d'un regard de gorgone tout juste voilé.
Watari m'attendait, debout, à peine appuyé contre une table. Sans la moindre once de nourriture à l'horizon pour sauvegarder l'espoir d'un prochain gâteau.
« Tu prends une chaise, tu t'assois.
- C'est une embuscade ? » Aucun sourire, aucune tendresse dans son attitude. Un regard froid.
« Appelle ça comme tu veux. J'ai à te parler. Tu connais le sujet. »
Tasse de porcelaine, lâchée dans le vide.
La métaphore foireuse à venir s'annonçait dans la prise d'inspiration et le lever d'yeux au ciel, fugace mais visible. Un peu les mêmes symptômes que lorsqu'il avait tenté de me persuader d'aider mes semblables à comprendre la physique quantique. L'enfant de douze ans s'était senti plus brimé que jamais.
« Si tu gardes un papillon enfermé entre tes mains, il mourra. Il faut le laisser prendre son envol, et s'il revient, il t'appartient réellement. Mais s'il ne revient pas, il ne t'a jamais appartenu. »
On nageait en plein trip psychédélique sorti tout droit des années 70. Merci la sénilité précoce.
« Et si je préférais lui arracher ses mignonnes petites ailes ? »
Fantôme d'une crispation de la main, courue jusqu'au coin de l'œil en un tic nerveux. Ignoré, à tort.
« Ce ne serait plus un papillon. Ton égoïsme ne peut être le moteur de toutes tes décisions.
- C'est injuste. Il ne l'a jamais été. La Justice me motive.
- Ta vision de la Justice.
- Je suis la Justice. »
Haussement de sourcil, sans amusement. « C'est exactement de ça dont il est question. Je veux que tu prennes en compte ton équipe. Ses besoins, individuels et collectifs. Actuellement, Mogi est en prison, Matsuda au bord de la dépression, Yagami-san à deux doigts du burn out. Akemi est le seul qui tienne à peu près debout, quand tu ne lui crèves pas un poumon.
- Raito est capable de m'aider. Si j'en ai besoin, je pourrais juste lui dire de revenir.
- Non. Son père refusera.
- Son père ne dirige pas cette enquête.
- Je refuse. Catégoriquement. »
Langue brûlée, en même temps que je crachais ma réponse. Venin regretté, mais assumé. Voulu, ruminé. « Et tu n'es pas mon père. Donc tu ne décides pas de mes fréquentations. »
Orage de colère, couvant sous le policé anglais. « Sauf que tu n'es pas le seul à travailler ici de manière permanente. J'ai mon mot à dire, au moins autant que toi. Yagami-kun ne revient pas dans l'équipe.
-Pourquoi ? » Limite à traîner sur la fin du mot, juste pour l'agacer. De toutes façons, j'aurais le dernier mot. Je décidais toujours, à la fin.
« Trop néfaste. Déséquilibrant. Tu l'oublies, et tu te concentres sur ton équipe. Elle a besoin de toi, et tu vas l'assumer. Mogi va être condamné à mort. »
Ennuyeux. À mourir.
« Je n'ai jamais demandé à avoir une équipe.
- Tu en as besoin. Sors Mogi de là. C'est un ordre. »
Honnis, ce mot. Muselière intenable, inacceptable.
« Eux ont besoin de moi. Et ils sont remplaçables. Je n'ai besoin de personne. » Yeux ancrés dans les siens avec l'assurance de l'arrogance. « D'absolument personne. »
Brûlure contre la joue, le maxillaire. Ça n'était jamais arrivé. En plus de vingt ans de cohabitation, parfois houleuse, jamais Watari n'avait levé la main sur moi.
Le flegme envolé, laissé pour une colère nourrie de rancœur. Sa voix reprit, empreinte d'un écœurement douloureux à entendre.
« La manière dont tu t'y prendras n'importe pas. S'il le faut, rampe devant le ministre, mais assume-toi, assume ce que tu as fait.
- Il a choisi de me suivre. Ils m'ont tous choisi.
- Tu te trompes. Ils ont voulu continuer l'enquête, ils ne te choisissent pas personnellement. Ils veulent L, en tant qu'enquêteur.
- C'est pareil.
- En aucune manière. »
Mâchoire de dragon de Komodo refermée sur une plaie déjà béante, les germes et l'acidité empoisonnée se répendaient dans les chairs, le sang, les nerfs.
« Ils n'ont pas à subir ce que tu leur infliges. Ils ne sont ni coupables, ni responsables de ton manque...
-D'humanité ? » Crachée, réplique insolente et tendue.
« Ce n'est pas...
- C'est ce que tu allais dire. Tu n'es pas le seul à le penser, à le dire dans mon dos. » Le sentiment de trahison rongeait mon ventre, tordant et essorant les tripes. « Je suis invivable, socialement incompétent, un désastre, une torture terrifiante à moi tout seul. »
Silence glacial, entrecoupé de deux souffles énervés.
« Grandis. Débrouille-toi pour trouver une solution, fais fonctionner ce cerveau dont tu es si fier en mettant de côté tes petits soucis personnels d'adolescent retardé.
- Je n'ai pas de problème. Si tu ne peux plus me supporter, tu n'as qu'à me laisser tout seul.
- Tu es incapable de te faire cuire un œuf. Tu n'as jamais changé les draps de ton lit. Tu ne sais pas conduire.
- J'ai un hélicoptère.
- Tu es totalement dépendant, incapable de vivre seul. »
« Donc, tu me conseilles quel comportement ? J'ai pas envie de devoir toujours me lever pour aller me chercher mes biscuits.
- Watari a levé la main sur toi. » Son ton incrédule en disait long. Comme moi, il ne l'avait pas vu venir. Je frottai distraitement l'endroit encore un peu douloureux. Sûrement bleui depuis.
« Hmm. Qu'est-ce que j'ai fait ? C'est parce que je l'ai renvoyé à sa non paternité ? À son âge, il devrait avoir fait le deuil.
- Sérieusement, Ryuzaki. » Toujours le surnom. Mais l'appeler encore Yagami-kun était trop distant. « Tu lui dis que tu n'as pas besoin de lui, alors qu'il te... soutient depuis tout ce temps.
- Tu allais dire qu'il me supporte.
- Tu n'es pas franchement la personne la plus facile à vivre. Un mélange entre un enfant de quatre ans et un vieillard borné.
- Il m'a dit que j'étais un adolescent retardé. Comment je rattrape ça ?
- Tu vas le voir, tu lui dis que tu es désolé, que tes mots ont dépassé ta pensée, et que tu vas tout mettre en œuvre pour sauver Mogi. »
Je tournai la tête, rencontrant son regard. Réflexion commune, grimace synchrone. « Il y croira jamais.
- Tu me conseilles de mentir ? Après on se demande pourquoi je hais les contacts sociaux.
- Tu mens et manipules très bien ton monde. D'habitude. »
Soupir. « C'est pas pareil, avec Watari. Il me connaît. J'aurais du mal à lui mentir. Encore plus à le faire croire à un mensonge qui me concerne. »
Dans quelle mesure serais-je même encore capable de mentir à Raito, ouvertement, sans qu'il me perce à jour ? Avec le temps passé ensemble, son expérience devait être proche de suffire à me lire.
Au ralenti, je glissai vers Raito, jusqu'à presque poser ma tête sur son épaule. Séparées de quelques centimètres, par un repli d'oreiller. Juste assez pour profiter de son odeur, de sa chaleur irradiante. Pas assez, pour ne pas le brusquer. Chaque refus était amer, et je n'en avais vraiment pas envie maintenant.
« Comment tu vois ton avenir, toi ? » Posée presque malgré moi, la question flotta un instant, aveu et vraie interrogation à la fois. Seuls nos souffles brisaient un peu le silence. Jusqu'à ce que je continue, avide de réponse. « Dans la police, même si tu connais maintenant leur couardise ? Ou est-ce que tu serais prêt à travailler pour un criminel, si c'était pour faire régner la Justice ?
- Justice et criminalité ne sont pas censées être opposées ? Les super-héros masqués, transgressant la loi pour que triomphe le Bien, n'existent que dans les séries pour gamins.
- Tu ne les regardais pas. Tu traînais dans le commissariat de ton père. » Voir sur la vidéo le visage enfantin avait été choquant. Un peu humiliant, aussi, d'avoir pu être concurrencé par un enfant de primaire. Mais surtout amusant, attendrissant. Raito était vraiment mignon, petit. Et déjà tellement à part. L'idée qu'à quelques secondes, qu'à une remarque en trop d'un des policiers, qu'à une envie de regarder les caméras... nous aurions pu nous rencontrer bien avant. Les choses auraient peut-être été différentes. « J'ai regardé la vidéo. Et je n'ai pas envie d'avoir la même sensation de « et si » dans dix ans. Est-ce que tu te vois travailler avec moi, plus tard ? » Pas pour moi. Je ne voulais pas le diriger, dans ce futur fantasmé. Je le voulais comme partenaire. Équipier, alter ego parfait.
« Tu penses que ton image va résister à l'exhumation de l'affaire ? Il y a une liste déjà trop longue de faits et décisions à te reprocher. L pourrait ne pas s'en relever.
- Je m'en relèverai. Si L est trop discrédité, je créerai une nouvelle identité. Et il me reste toujours Coyle et Deneuve. » Ce serait un échec personnel, de voir ma lettre disparaître dans le déshonneur. Mais ça ne me tuerait pas.
« Si ça doit arriver, tant pis. On pourrait créer ensemble un nouveau détective, et en avoir tous les deux le rôle. » La perspective me plaisait beaucoup. Plus besoin d'équipe. Plus besoin de parler directement aux autorités locales. Plus besoin de veilleuse.
« À quel point Mogi est-il en danger, actuellement ? » Dur réveil, ce refus de réponse claire. Ce rappel à l'urgence de la réalité.
« La condamnation à mort va être prononcée. D'ici quelques heures, maximum quelques jours. Moins d'une semaine. Il n'y a rien pour contester la procédure, le gouvernement fait tout pour étouffer l'affaire. »
Prise d'inspiration quelques centimètres au-dessus de mon oreille. Légèrement désordonnée.
« Je ne veux pas travailler contre la Justice et la Loi. Mais c'est en n'interférant pas dans cette situation que tu deviendrais un vrai criminel. »
La remarque avait le même but qu'une demande directe, ou qu'un ordre. Le déguisement à peine voilé, fait pour être percé. Mais ça m'était égal. Je lui avais demandé son avis, il me le donnait.
« Bien. »
« Kanichi Takimura. J'écoute.
- C'est le moment, je vais avoir besoin de vous. » Bruit dégoûtant et inévitable de déglutition. « Demain soir, je le fais sortir. Il faudra que vous couvriez au maximum la fuite.
- Compris. Est-ce que... vous savez.
- Pas de morts ni de blessés, si tout se passe bien. Je n'ai pas pour habitude d'agir autrement. » Éviter de casser les exécutants était bien mieux, pour s'attirer les faveurs des débiles frileux qui les dirigeaient.
« Vous avez tenté d'en parler avec le nouveau directeur ? Ou le ministre de la Justice ? Ils ont plus de pouvoir que moi. Organiser ça va vous décrédibiliser pour un bon moment.
- Honnêtement, vous pensez que des personnes qui vous ont viré parce que nous avons l'habitude de collaborer vont m'écouter ?
- Un point pour vous. Mais j'ai moins de pouvoir qu'avant. » Comme si je l'ignorais. S'il avait autant de pouvoir, ou plus, que par le passé, je l'aurais appelé plus tôt, sans décortiquer une quinzaine de simulations de dialogues avec mes opposants. « Par contre, j'ai toujours des amis. » Si j'avais été susceptible, j'aurais perçu un sous-entendu... Je n'aimais pas ce sous-entendu. « L'un d'eux, loyal et fiable, prudent comme pas permis, m'a dit que le PSIA vous cherchait. Vous n'aurez pas à composer qu'avec les forces de l'ordre visibles. Ils doivent s'attendre à ce que vous bougiez pour Mogi. »
Le PSIA, l'agence d'investigation de sécurité publique. Les services secrets japonais, au moins aussi fouille-merde que leurs homologues américains.
« Merci pour l'information. Ils ne me gêneront pas.
- Faites attention quand même. Depuis un moment, ils se sont rendu compte que trop de leurs communications pouvaient être interceptées. Ils sont passés au papier pour les messages importants.
- Et ils les livrent eux-mêmes, bien sûr. » Pas possible d'être aussi stupides.
« Par coursiers. Ils utilisent un code.
- Mais ont-ils conscience qu'un enfant de huit ans pourrait déchiffrer leur « code » ?
- Pas tous les enfants de huit ans, L. Et à choisir, qu'est-ce qui est le plus sûr entre des communications électroniques programmées par des informaticiens recrutés selon leurs prétentions salariales et des petits papiers codés en changeant l'ordre des idéogrammes ?
- Achetez-vous une machine Enigma. D'occasion, vous ne devriez pas exploser votre budget. » Il était presque amusant, à s'inspirer de mes remarques pour construire ses phrases. Vile flatterie ou tentative d'évolution par l'imitation langagière.
« Moins cher que vos factures, on est d'accord. » L'humour incurvait sa voix, plus chaude. Plus terrifiante aussi.
« Ce n'est pas vous qui les payez.
- Je les ai vues. Et il y en a qui rient moins que moi. Même si je dois bien avouer que vous vous êtes calmé. Vous avez viré du monde ? »
Hmpf... lui dire que j'avais recruté, et que j'avais un pseudo-père indigne qui me mettait au régime forcé ne serait pas forcément du meilleur effet. « Plutôt que de mettre des gens à la porte, disons que certains ont tendance à se permettre de tailler mes effectifs sous des prétextes fallacieux et inventés tout spécialement pour l'occasion.
- Touché. Bon, je m'occupe de la police demain. Dans la mesure de mes possibilités.
- ... Merci. » Arraché. Mais mérité. Rien que sa fidélité méritait d'être saluée, et de supporter ses blagues stupides.
La conversation écourtée, le deuxième acteur principal du plan devait être impliqué.
Une porte poussée, pour tomber sur Akemi, vautré dans un fauteuil anthracite, avachi pour se masser les côtes du bout des doigts, étalant un baume à l'odeur suspecte.
Les muscles abdominaux tout juste tendus sous la surprise, alors qu'il s'apercevait de ma présence.
« Ah, Ryuzaki. On en est au stade où on ne frappe plus avant d'entrer dans la chambre de l'autre ?
- Je peux frapper, si tu veux. » Pas forcément la porte, par contre.
« Naaa, ce serait gâcher la surprise. » Remarque ponctuée d'un clin d'œil agaçant. « Tu voulais un truc ? Raito est pas là, et c'est pas sa chambre. »
Alerte rougeoyante entre les synapses. Histoire déjà répétée. Le goût de déjà-vu impossible à ignorer. Je n'avais pas compris à ce moment, et je détestais ne pas comprendre, ne pas être certain des implications d'une pique comme celle que m'avait lancée Raito, à peine quelques nuits plus tôt.
« Je ne me suis pas trompé de chambre. » Lueur rieuse dans les pupilles sombres. Trop rieuse, trop impertinente. Suspecte. « Et toi ?
- Oh ! » Voix énervante, saturée de mauvaise foi, d'auto satisfaction. « Il est possible que je me sois trompé de lit, une fois. Ou deux. »
Il n'avait jamais atterri dans le mien. Et le seul à m'avoir parlé de ça... le sang courant dans mes veines se muait peu à peu en lave, puis en acide, corrosif pour ma patience ébréchée.
« Toi aussi, non, à en juger par la marque sur ta mâchoire, tu t'es pris un râteau. Il est pas tendre, ton petit chéri.
- Tu as fait exprès. Dans quel but ? » La colère bouillonnante perçant ma voix encouragea le mafieux à se rasseoir normalement. Plus facile de riposter en cas d'attaque physique. Qui ne manquerait pas de venir.
« J'étais curieux de voir ce qui arriverait. » L'aveu au moins aussi insupportable que la suspicion. « Vous avez l'air de deux manches à balai tous les deux. C'est marrant de vous donner des coups de pied pour voir si vous allez finir par vous renverser l'un l'autre. »
L'envie de me battre avec lui ne manquait pas. La fureur transparente, brûlante. Mais je n'allais pas le faire. Ç'aurait été lui donner une importance qu'il n'avait pas. Et n'aurait jamais.
Le souvenir d'une plante verte maltraitée, d'un gâteau fini sous une chaussette assassine. D'un canapé renversé, d'un tissu empoigné d'une main menottée... je n'avais pas besoin de frapper Akemi.
« J'espère que tu te rends compte que les chiens qui mordent se font souvent euthanasier.
- J'apprécie l'analogie. Mais tu n'as pas l'air du genre à te débarrasser des chiens qui te mordent. Raito est toujours là. » Sa confusion légitime. Personne n'aurait pu vraiment deviner que Watari était à l'origine de ma blessure, alors que Raito et moi nous étions déjà correctement écharpés.
« Tous les animaux qui mordent ne sont pas des chiens.
- Oh ! Un chat ? Un furet ? Attends, me dis rien... » Pitié, qu'il arrête ses jeux d'adulescent en mal de cartoons.
« Nous faisons évader Mogi demain. Tu prépares ça. »
Les yeux soudain écarquillés, le temps de se reprendre. D'avaler la surprise. Petite chose molle et flasque qu'était son cerveau.
« Demain ? Son transfert n'a pas été prononcé, ou j'ai raté un épisode ?
- Ils ne prendront pas la peine de le signaler avant de le faire. Mogi sort demain.
- C'est dangereux. Compliqué de s'évader de prison. Il ne sortira pas par la porte principale, la bouche en cœur et un bouquet de pâquerettes à la main. »
Mes lèvres s'étirèrent dans un sourire carnassier, ironique. Oh, non, Mogi ne sortirait pas entouré de fleurs. Les grandes lignes de mon idée jetées sur une feuille tendue, donnée du bout des doigts.
« Tu te débrouilles, je me suis arrangé pour que la police ne soit pas trop présente. À toi de gérer le côté obscur de la force, et de monter l'équipe pour l'opération. Bonne nuit. » La sienne nettement moins agréable que la mienne. Ou en tout cas plus blanche.
« Qu'est-ce que tu veux ? »
Ma tentative pour me faufiler entre les couvertures avait encore une fois lamentablement échoué. Mais avouer simplement que j'avais besoin de dormir, et que je n'y parvenais bien que là où lui se trouvait, était impensable.
« Je voulais te poser une question.
- Et ça ne pouvait pas attendre demain matin.
- Non. »
La lumière allumée, brûlante pour les pupilles habituées au noir. Il s'assit, les cheveux adorablement emmêlés par le début de nuit. Appel à y glisser les doigts, pour profiter de leur douceur, capturer un peu de sa texture, son odeur.
« J'écoute. Tu as vingt secondes.
- Si ça devait se produire, que je sois vraiment en danger au Japon, et que je devais... partir dans un autre pays. » Utiliser fuir n'était pas au menu. « Est-ce que tu voudrais bien m'accompagner ?
- Parce que tu me laisserais le choix ? »
Non.
« Imaginons que ce soit le cas.
- Je ne vois pas en quoi te suivre serait utile. Ni à ma vie, ni à l'enquête, puisque j'en suis exclu. »
Dos hérissé de douleur. J'avais ma réponse. Vérité crue, amère et acide. Pourtant, son absence serait tout aussi immanquablement nuisible à ma vie. L'avancée de ma main vers sa hanche le fit se tendre, me défier d'un regard de poursuivre le mouvement. Avorté par son air de dégoût tranché d'inquiétude. Blessant. Assez pour me faire quitter sa chambre.
Les caméras fixées sur chaque membre de la fine équipe de bras cassés envoyée à la rescousse avaient tendance à crachoter. Les images envoyées depuis les souterrains plus ou moins stables, jamais très nettes. La qualité s'en ressentait. Mais tout était mieux que d'être à leurs côtés, à patauger dans une boue douteuse et puante, au milieu des déchets non identifiés et des cadavres de rats.
Passer par les égouts était la méthode la plus improbablement risquée que j'avais pu trouver. Une course poursuite dans les tunnels étroits et trempés se finirait immanquablement par une chute possiblement fatale, et le réseau labyrinthique était un piège quasiment inextricable. Enfin, les inconvénients valaient aussi pour ceux qui pourraient tenter de nous arrêter, et l'effet de surprise pourrait jouer en notre faveur.
« Alpha, prenez à droite. Seconde échelle, quatrième intersection, huitième gauche. »
Ordres laconiques, suivis par ceux qui avaient l'habitude de n'être que des pantins au bout de ficelles bien gérées. Akemi les contrôlait à merveille.
« C'est là. Il y a juste à exploser le mur. »
L'accès se ferait à plusieurs niveaux, pour semer la paniquer et perdre les gardes à de multiples endroits. Libérant la voie pour aller chercher celui qui nous intéressait.
La saturation des micros signala le début de l'opération proprement dite. Enchaînement brouillon de mouvements, taches de lumières trop blanches d'un côté, saturations à répétition d'un autre. La prison n'avait pas été prévue que pour les voleurs de portables et les arnaqueurs du dimanche. Les murs réclamaient plus qu'un claque-doigt pour s'effondrer. Les gardes se défendaient vraiment. Plus grave, il y en avait bien plus que prévu. Les fiches du personnel laissaient présager une quarantaine de personnes quand plus du double apparaissait, sur les écrans cumulés. Gênant. Une première caméra commença à filmer le sol fixement.
« Et merde...
- Ils ont trouvé Mogi. » L'homme était pâle, même pour le regard numérique. Amaigri, fatigué. Mais il comprit vite – relativement vite, en tout cas.
« Dis aux autres de ramener les cadavres et les blessés, autant que possible. Il faut laisser un minimum de preuves. »
Toutes les portes avaient été déverrouillées à distance, ajoutant au chaos ambiant. Qui nous servirait au mieux.
Un bruit de porte s'immisça, tentant d'être discret. Raito, dans un reflet d'écran. Peu m'importait. Qu'il soit là, si ça lui plaisait. Après tout, il serait possiblement en mesure d'analyser les possibilités d'échappatoire si le reste continuait à mal tourner.
La course éperdue du vrai groupe de sauvetage était quelque peu pathétique. Malgré les chaussures normalement adaptées, les dérapages sur... quoi que ce fût, étaient trop courants. Les bruits immondes emplissaient les enceintes. Et Mogi était à la traîne. Trop derrière. Trop exposé, je n'aimais pas ça.
Mon téléphone hurla, évidemment. Ne pas répondre serait avouer ma culpabilité. Répondre impliquerait de me justifier. Et d'assumer ma culpabilité. Seconde d'hésitation.
« Réponds. » Voix extérieure, si plaisante. Pas agréable pour tout le monde.
« Raito ! Tu sors ! Tu ne participes pas à l'enquête. Combien de fois on doit te répéter que c'est pour ton bien ? »
Un regard de compassion pour lui, tout ce que je lui accordais en même temps que de se voir obéi, le téléphone à mon oreille. « Yagami-san, taisez-vous, je suis en ligne. » Rage ravalée, il se leva pour aller claquer la porte et la bloquer d'une chaise, sous l'air plus que gêné d'un Matsuda faisant de son mieux pour guider les équipes éparpillées dans les égouts.
« L, j'écoute.
- C'est vous, le coupable. Essayez seulement de nier ça.
- Bonjour, monsieur le ministre. La culpabilité est une notion discutable. Un bourreau qui exécute un homme victime d'erreur judiciaire est-il coupable de meurtre avec préméditation ?
- Vous avez orchestré tout ça. Vous allez nous le payer. Vous ne vous en sortirez pas indemne, cette fois. Aucun de vos chers amis occidentaux ne pourra plus vous soutenir après ça. Vous avez perdu, vous n'avez plus rien.
- Il me reste au moins mon sens de l'honneur et ma dignité. » Notions vagues et insipides, mais qui pouvaient le frapper là où ses plaies étaient encore à vif. « Vous semblez avoir oublié jusqu'au sens de ces valeurs que vous prétendez défendre. Nation à la solde d'un criminel de masse, auteur du plus grand génocide jamais perpétré. » Inutile de rester courtois avec ce type aussi agressif qu'un animal trop territorial. Sa voix crispante de clavecin dissonant, métallique à cause de son abus de nicotine en bâtons, continuait de m'agonir d'insultes.
Téléphone jeté sur un coin de bureau alors que les coups de feu reprenaient violemment.
Sur une des caméras, rapidement tournée, le visage de Mogi se crispait de douleur, alors qu'une tache sombre, presque noire, éclosait sur sa chemise de détenu. Derrière lui, quatre ombres, massives, armées. Vision fugace, trop courte pour une vraie analyse, alors que les micros saturaient à nouveau, deux caméras au sol. Rapidité de la mise à mort, sale. Bavure immonde sur ma vision initiale de cette libération. Voix partie quelque part, coincée dans le larynx.
« Gamma, quelles pertes ?
- Un mort pour nous. Un blessé à la jambe. Je sais pas trop pour votre type. Il est vivant mais inconscient.
- Ramenez-moi ça dehors, balancez les autres dans la flotte. À tout de suite, j'envoie une voiture vous récupérer. »
Désastre total, même pensée partagée avec Akemi. Il ne m'en voulait pas, culpabilisait déjà tout seul de ne pas avoir pu prévoir ces gêneurs. Sa voix écœurée comme principale marque de ses regrets.
« Je fais venir un médecin de confiance ? Où on emmène Mogi ?
- On va le ramener ici, avec le moins de détours possible. » Quelques uns, forcément. Changement de véhicule. Hors de question de laisser des traces menant directement au QG.
« Tu comptes sur qui, pour soigner une blessure par balle, dont tu ignores la gravité ?
- La personne sur qui je compte en général. Moi. »
Les constantes vitales finissaient de s'apaiser. Les bips réguliers, lents et uniformes égrenaient leur douce rythmique, enfin stable. Graphiques beaux dans leur quasi normalité.
Le claquement chuintant des gants de latex jetés dans la poubelle, bientôt rejoints par le reste de la tenue de chirurgie. Je savais bien que lire ces traités trop longs et soporifiques finirait par me servir un jour pour une autre occasion que de disséquer des cadavres inintéressants.
Un bâillement étouffé contre mon épaule, rapide regard pour l'heure. Cinq heures et demi à trifouiller de la viande pour retrouver ce stupide morceau de métal et tous les petits éclats perdus entre des organes beaucoup trop importants.
La porte coulissante repoussée, pour le plaisir de tomber face à une part d'entremets coco-framboise. Maigre récompense, tout de même avalée en une bouchée. La récupération de Mogi avait été un échec en termes de bilan humain, mais l'objectif principal était atteint. Pas en grande forme, mais il devrait s'en sortir.
L'ascenseur emprunté en mode automatique, mes pas me guidèrent à une autre chambre que la mienne. Trop de fatigue due à l'extrême concentration, besoin de dormir vraiment.
Raito ne dormait pas. S'occupait l'esprit en regardant la télévision depuis son lit. Me regarda approcher, m'écrouler sur son lit, sans prendre la peine d'enlever la couverture.
« Pas envie de me battre. Je ne te fais rien, je dors juste là. »
Vraiment, le sommeil l'emportait sur ma volonté de discuter, de le forcer à accepter que je le nomme par son prénom, de me lover contre son corps beaucoup trop confortable. Plus la force de faire un geste, mon avant bras jeté devant mes yeux, maigre rempart contre la lumière bleutée.
« Comment va Mogi ? » Renâclement pour la forme. Il méritait de savoir, avait sûrement entendu le vacarme provoqué par l'arrivée du blessé.
« Coma artificiel. Plus prudent, pour lui éviter d'aggraver son cas en bougeant. Il s'est pris trois balles, dont une m'a bien ennuyé, à s'être logée juste sous l'artère splénique.
- Attends, tu l'as opéré ?
- Fallait bien rentabiliser mon bloc opératoire, si chèrement payé par le contribuable. » Demi sourire, visqueux de fatigue. Mes yeux déjà fermés, la conversation glissait sur ma conscience délitée.
« Tu plaisantes.
- Hmm. Je n'ai pas facturé l'immeuble au Japon, je l'ai fait construire sur mes économies. Donc c'est plutôt moi qui ai payé cette salle. Heureusement qu'elle sert pour autre chose que les autopsies.
- Tu as un diplôme ?
- Est-ce qu'on s'est écrasés, avec l'hélicoptère ? C'est pareil. »
Nouveau bâillement, pas retenu cette fois. « Allez, laisse-moi dormir. Tout le monde va déjà m'engueuler demain parce que ce débile d'Akemi est infoutu de préparer un plan correctement. J'ai besoin de me préparer psychologiquement à la flagellation publique. »
Brumes nocturnes enroulées autour de mon esprit, l'odeur caractéristique de la peau de Raito flottait autour de ma tête, engourdissant agréablement mes pensées, chatouillant mon envie de me glisser sous les draps pour m'y perdre et ne me relever que bien après le lever du soleil.
Vague prise en compte du désir par mon mouvement sur le côté, pour me rapprocher de la seule source de bien-être. Inestimable.
L'ambiance détestable se poursuivait. Et pour une fois, je comprenais ce qu'on me reprochait. Même si je n'avais pas non plus besoin de leurs regards trop lourds et de leur distance – que j'aurais pu sincèrement apprécier, d'habitude – pour culpabiliser. De ne pas avoir prévu la présence de ces types, de ne pas avoir emmené davantage d'hommes, de ne pas avoir imposé un ordre de groupe qui aurait pu protéger Mogi. Mes ongles en faisaient les frais, rongés au sang, déchiquetés en lambeaux douloureux. La peau autour commençait aussi à être attaquée, arrachée à coups de dents rageurs. Écrire aux claviers laissait des traces rougeâtres un peu partout. Pratique pour reconnaître les touches les plus utilisées, plus carmines que rosées. L'utilité de l'information restait à débattre, ceci dit.
Une tasse de thé tiède, trop infusé et pas assez sucré déposée en périphérie. Sans un mot, sans un commentaire, sans un cookie. Toujours aussi fâché, Watari servit brusquement les autres avant de s'en aller. À ce rythme, je n'étais pas prêt d'être re-nourri correctement. J'avais essayé de le sauver entier, sincèrement. Et la méthode « douce » consistant à m'aplatir et à me soumettre aux volontés tordues du gouvernement n'aurait pas fonctionné. Pas dans cet univers.
Pourtant, l'insatisfaction restait. Akemi avait beau avoir travaillé avec toute la meilleure volonté du monde, il n'en restait pas moins faillible. J'avais eu tort de ne pas tout faire moi-même. Pique sur la conscience – j'aurais pu déléguer à un autre. Raito me manquait. Cruellement. À l'équipe, bien sûr, parce que son intelligence, vive, toujours en éveil, fulgurante et magnifique aurait permis de faire les choses mieux et plus vite. Mais il me manquait aussi, en tant que personne. Nos jeux d'échecs, vraies parties non truquées. Les conversations, les déductions communes. Courses de neurones synchrones, le plaisir viscéral de croiser ses yeux alors que la réponse nous apparaissait au même instant. Le plaisir de ce miroir qui n'était pas moi. Brillant cerveau, charmante enveloppe corporelle. Juste l'image de sa silhouette découpée par un rideau de douche suffisait à l'imprimer au fer dans mon imaginaire. La vision souvenir du mouvement de ses phalanges courant contre le temps sur un ordinateur, ou un stylo plume à la main, dans la salle d'examen. Déjà là, il était à part, pas seulement parce que suspect. Rapide, élégant, prêt à dévorer le monde par ses capacités hors normes.
Ces normes qui le paralysaient encore, malgré tout. Malgré moi. Ces conventions qui régissaient chacun de ses actes, la moindre de ses décisions nous concernant. Ce nous inexistant, ou à l'existence farouchement niée. Qui pourrait m'être refusé, par sa simple volonté.
Frisson froid le long des vertèbres. La mise en perspective était cruelle. Je passais quasi moins de temps avec lui maintenant que lorsque je le collais à l'université. Effrayant. Intolérable, qu'il me rejette si souvent. Que je le vire si souvent des pièces où j'étais, pour la simple et lamentable raison qu'il ne participait plus à l'enquête. Tout ça parce qu'il avait été trop présomptueux. Un peu impulsif... comme j'avais déjà pu l'être, à de si nombreuses reprises. Dans l'enquête du cygne, dans celle des Cornouailles, dans celle de la Dame à la Licorne, dans l'avion disparu, les diamants roses, le cadavre de la cascade... A y réfléchir, je ne pouvais pas le blâmer avec autant de sincérité que je l'aurais voulu. Pas si je prenais en compte son âge, son manque d'expérience, sa volonté de bien faire.
Et il était inconcevable que ses défauts, juste autre face de ses qualités, jouent contre moi, parce que je ne les acceptais pas.
Le maintenir hors de l'enquête, hors de ma vie, avait été une erreur. Partant de la volonté de le protéger de sa propre inconscience, certes. Une erreur quand même. Amertume qui ne serait jamais énoncée à haute voix.
Quelques reniflements horripilants provenaient d'un canapé envahi de mouchoirs. Matsuda, à nouveau en pleine crise d'auto-apitoiement, pleurant sur ses torts, maintenant qu'il avait vu son ami branché aux machines qui le maintenaient en vie. Ses grognements et ses élucubrations sans queue ni tête appelaient tellement une remarque assassine... mais l'ombre planant des représailles paternelles était trop sombre pour me le permettre. Mieux valait retourner à mes occupations.
L'écran devenu flou, abscons à force de pensées vagabondes. Je ne voulais pas perdre Raito. Et pressentais que le maintenir plus longtemps hors de mon monde ne ferait aucun bien. Je le voulais avec moi, jamais ennemi. Dangereux, de le laisser s'approcher. Impossible de le laisser partir, et trop cruel de le forcer à rester. Depuis qu'il était dans sa cage d'ignorance, il se laissait devenir une ombre indigeste, et je refusais d'être la raison de sa déchéance. Le regarder par les caméras suffisait à ma décision.
« Je vais demander à Raito de réintégrer la cellule d'enquête. »
Le repas suspendu. Le tintement du verre sur la table sonna fort, alors que Matsuda et Akemi sortaient sans concertation, me laissant avec Yagami père. Ses doigts blanchissaient déjà autour de son eau minérale.
« Je te demande pardon. J'ai mal entendu.
- Vous avez bien entendu. Et bien compris. »
Rougeoiement des joues, respiration accélérée, pupilles dilatées de colère.
« Il est hors de question que mon fils soit mis en danger en participant à ça ! Mogi en a déjà fait les frais, n'est-ce pas suffisant ?
- Je ne le mettrai pas en danger. Je vais lui faire promettre de ne plus jouer sa vie.
- Il ne t'écoutera pas. Et il ne réintégrera pas l'équipe. C'est beaucoup trop. Tu n'es pas objectif.
- Ce n'est plus un enfant. Il peut prendre ses propres décisions. » La conversation close, de toute façon à sens unique.
Me levais, sortant de la pièce pour aller chercher le sujet de la conversation, toujours poursuivi par son père poule.
L'ascenseur ignoré pour ne pas me retrouver coincé à entendre ses jérémiades incessantes, l'escalier salvateur. Si facile de semer un demi-vieux qui manquait d'exercice. Au moins jusqu'à entendre la sonnerie de mon portable monter dans les aigus. Appel urgent de Watari. Vraiment urgent, pour qu'il prenne la peine de me parler directement.
« La police vient de passer le coin de la rue, une équipe se dirige vers nous. Ils vont entrer. »
C'est à nouveau Haaru ! Comme promis, le chapitre 39 arrive bientôt. On voulait vous faire plaisir, et surtout ne pas vous laisser un an avec ce suspens terriforrible. Vous aurez le prochain chapitre dès que je l'aurai corrigé ! N'hésitez pas à rallonger mon travail en laissant une review à laquelle je me ferai une joie de répondre :D
Des bisous.
