Titre : Thirst

Disclaimer : Les personnages et l'univers de Death Note ne nous appartiennent pas.

Rating : M pour certains chapitres


Coucou, c'est Haaru. Et voilà le deuxième chapitre promis ! On en profite pour vous faire un bisou et vous souhaiter une agréable année 2018.

Egwene Al' Vere : Voilà la deuxième partie du cadeau, avec les remerciements du papa Noël pour ton gentil commentaire :) bon appétit, si tu dévores aussi ce chapitre !

Lagusa : Merci pour ta dévotion qui fait chaud au coeur. On est ravies que tu aimes toujours notre écriture. Concernant les chapitres, il faut bien qu'ils aient une fin x) déjà qu'ils ne sont pas exactement courts, si en plus ils étaient sans fin, vous n'auriez jamais de mise à jour ( déjà que c'est pas reluisant ... ) A bientôt :)

IlonaDark : Merci pour ta patience envers nous ^^ voilà donc de quoi calmer tes nerfs... ou exacerber ton envie de meurtre, au choix.


Chapitre 39 : Impostures

Les vibrations d'un téléphone éparpillées sur une table. Du coin de l'œil je vis les mains de Watari se figer au-dessus d'une tasse d'Earl Grey, son regard sur le petit écran. Qu'il attrapa brusquement, colla à son oreille en composant un numéro.

« La police vient de passer le coin de la rue, une équipe se dirige vers nous. Ils vont entrer. »

Paires de pupilles écarquillées sur lui. Matsuda en choc, des litanies balbutiantes échappées par la bouche. La réponse sur hauts-parleurs. « Déplace Mogi au sous-sol 2, configuration B. » Sous-sol 2, la salle d'opération ? « Bougez-vous ! » L'ordre fouetta l'adrénaline, immobilité rompue en vague de mouvements, précipitée vers la chambre de Mogi.

Sauf Watari, sauf moi, restés statiques, le froid longeant les omoplates pour s'y planter. Un signe et le vieil homme me transféra le téléphone.

« Tu es où ? » En simultané, cinq phalanges courues sur un clavier, connectées à une caméra externe, le groupe arrivait par le nord. Estimation à deux minutes vingt.

« Escalier, 5ème étage. J'arrive.

- Va-t'en. » Instant filé. « Il y a un escalier de secours au quatrième, façade est. Tire-toi. » Un blanc d'une seconde, claqué.

« Je ne pars pas. »

L'appareil glissa, dérobé de ma main.

« Ils ne doivent pas connaître ton visage. Si tu ne sors pas, je te fiche dehors.

- Alors tu viens aussi.

- Jouer la doublure de L a toujours été l'une de mes attributions. La seule chose que tu peux encore négocier c'est le nombre de coups de pied aux fesses que je te donnerai à la minute si tu n'obéis pas. Maintenant, cours. » Conversation coupée sec. Il rangea le mobile, dirigé vers l'ascenseur. Profil affûté par la voix, maintenant tue, aigu d'une volonté sans concession. Les filets de rides extirpés à l'aiguille, mille fibrilles à même la peau, déracinées des profondeurs du muscle, jetées dehors. L'âge dénervé, forcé hors du visage. Disparu.

Une question en sclérose sur mes lèvres. Son regard, une seconde, et son expression, à peine voilée d'inquiétude. Il ne savait pas, lui non plus.

Des lèvres, l'obsession brûlait mes neurones à froid. La glace dans les vertèbres, piques liquides alors que je courais, serrées au ventre. Les allers-retours pour vérifier une dernière fois, mes pas parasités. N'y tenant plus je fouillais ma poche, course pour pianoter un mot entre deux portes. « Pars. » Une urgence plus forte que la volonté de la retenir. De le convaincre. « Dégage.»

Finalement, les boutons du rez-de-chaussée, écrasés. Enfin. L'ascenseur amorçait juste sa descente et le besoin fourmillait toujours mes pensées, mes mains. Insupportable. « Va-t'en. » L'hésitation, juste une seconde. « S'il te plaît. »

Les étages s'avalaient, cascade clignotante de chiffres, les secondes comptées sans relâche. Impossible d'arriver au sous-sol et de remonter avant l'arrivée de la milice, ce qui était prévu par le partage des tâches. Pas moins agaçant.

Le message pour le majordome, cette fois. « Matsuda n'est pas en état. » Aucune idée de ce que le vieillard comptait faire avec cette salle d'opération mais s'il pouvait dissimuler un corps il pouvait en dissimuler deux. Mes doigts battaient les secondes sur le panneau. L ne répondait pas. Watari ne répondait pas. Et la machine se traînait, paresse d'orge rassasié. Tintement... qui n'indiquait pas un étage. Dans la poche, un peu fébrile, le téléphone.

« Il est parti. »

L'angoisse fractura sa prise, le magma aussitôt structuré, modelé. Limpide et électrique. Construction articulée, retrouvée parfaite, redécoupée à vif. L pourrait bien se débrouiller quelques heures. Sur le panneau, les boutons s'allumaient, s'éteignaient à tour de rôle. C'était la fin de la descente, bientôt. Les probabilités et les simulations tournées dans les engrenages, en chasse contre le temps. Il me restait une dernière précaution encore : nettoyer mon répertoire. Juste de quoi résister à un examen de surface, tant pis. Le nom de L et toutes nos conversations s'effacèrent en quelques secondes. Le calme se glissa dans les veines, dur et froid d'adrénaline.

Le fracas de poings contre la porte annonça l'arrivée du bataillon. Cavalerie au grand format. Un hurlement indistinct en traverse, triste collection de clichés sans aucun doute. L'entrée se déverrouilla à l'ordre des commandes, ma surprise factice, et le groupe s'engouffra dans le bâtiment, invasion noire sur rythmique de crampons. La rangée droite, ligne brute aux visières éclaboussées de reflets tournants. La marée noire s'immobilisa, tout aussi implacable qu'en mouvement. Les casques luisaient entre pétrole et chitine, les canons en joue. Une carte de police m'envahit la rétine, un rugissement mes oreilles.

« Contrôle de police ! » Mes paumes s'ouvrirent, les photocopies prétextes répandues au sol. L'agressivité tomba à demi. « Nous allons procéder à une fouille, veuillez être coopératif. » Sensation particulièrement dérangeante, le visage de l'homme à quelques centimètres mais substitué de verre pare-balle. Les mains se retirèrent, remplacées par un détecteur. « RAS. »

Un autre s'avança. Le chef indéniablement, les mouvements de tous les autres centrés, coordonnés sur lui. « Déclinez votre identité.

- Takada Raito. »

Il tonna. « Hinami ? »

Une voix perdue dans la masse. « Il n'est pas sur la liste Commandant. »

Une conversation remonta les rangs. « Vous ne devriez pas faire ça Monsieur.

- Il n'a pas d'armes, laissez-moi passer. Immédiatement.

- Mais...-

- C'est un ordre. Dois-je me répéter ? »

Le mur de canons s'écarta, le passage incisé jusqu'au centre. Un visage rond, cerclé d'une paire de lunettes trop petite, une carrure fondue au ventre emmaillotée dans un costume hors de prix.

Je m'inclinais légèrement.

Le Commandant s'interposa, le déplaisir fusa au visage de l'arrivant qui cingla l'ordre de s'écarter. Ses yeux en évaluation par-dessus l'épaule caparaçonnée de titane. Un mélange de peur et de surprise en oscillation sur mon visage.

« Il n'est pas sur la liste Kitamura dono.

- Je ne suis pas encore sourd, Natsuko, merci de vous en soucier. » Il se tourna vers moi, une avidité enfoncée dans les yeux. « Où est L ? »

Des bredouilles difficilement contenues. Je déglutis, visiblement. « L qui ? Comment ? Je ne connais pas de L. C'est un prénom féminin ?

- Allons, sois raisonnable. Tu sais où il est.

- Ah et vous ne parlez pas de ce magazine, là, euh italien ? Je vous assure, je ne sais pas de qui -

- Tu trembles, mon garçon... Et tu as raison de trembler, je ferai de ta vie un enfer. »

Son regard confronté au mien, qui essayait d'éviter le contact. Sa main épaisse fermée sur mon épaule, une ligne mauvaise fendait ses joues. Il chuchota, la menace tapie dans les vibrations basses. « C'est tellement dommage, si jeune, et un avenir déjà si compromis. Tu as une chance de t'en sortir, tu sais. Dénonce L. Dénonce-le et tu ne seras jamais venu ici. » Un souffle à la nicotine sur mon oreille, puant de satisfaction. « Tu trembles mon garçon. »

Regards croisés, le mien hésitant, détourné. Un silence. Mes lèvres mordues. « Troisième porte à gauche. » Sa poigne grasse me lâcha. Un rictus doucereux ornait ses lèvres. « Comme c'est aimable. » Doigts claqués. « Menottez-moi ça et fouillez ce bâtiment comme si vos postes en dépendaient. Oh, et ce n'est pas une hypothèse. Exécution. »

Un homme toqua à la porte de gauche. Un « oui » paternel filtra. Pas de réponse à donner, le panneau ouvert à coups de pied, la pièce envahie par les forces spéciales.

« Lâchez cette souris ! Tout le monde contre le mur ! »

La paire de mains à même le béton alors que les forces spéciales procédaient à leur petite fouille inutile. Dans leurs dos Kitamura marchait lourdement, lentement. Tournant comme un prédateur, chaque pas pesé de mots. Il ne manquait plus que l'uniforme et les gants de cuir à faire claquer. « Qui est L ? » Pas de retour. « Vos noms, messieurs.

- Yagami Soichiro.

- Elias Lloyd. »

Ombre de sourire aux lèvres molles, pour les différents L. « Yagami, vous êtes le seul sur la liste... à vrai dire je suis un peu déçu. Où sont les autres membres non répertoriés ? Où les cachez-vous ? Au sous-sol ? Dans un placard à gâteaux ?

- Matsuda est en courses.

- En courses ? Charmé de voir que l'argent du gouvernement finance vos... courses. Et ce cher Mogi ? Nous vous soupçonnons tous de haute trahison et d'enlèvement. »

Mon père continua dans sa lancée. « He bien si vous avez un mandat je vous suggère de fouiller ce bâtiment pour constater sous vos yeux éblouis que Mogi n'est pas ici.

- À vrai dire je possède deux mandats. Le second est pour L. » La nuque de cheveux blancs surlignée du regard. « Vraiment tout ceci est très décevant. Un gosse à peine sorti du lycée, et encore. Un quadragénaire et un vieillard croulant, fine équipe. Est-ce que L ne se ficherait pas du monde ? »

Un sourire un peu narquois aux lèvres, mon changement de comportement marqué, nécessairement plus que suspect. « Oui, il aime beaucoup ça. »

Il se tourna vers moi, la surprise en lame de couteau. « Vous dites ?

- C'est un foutu emmerdeur selon l'avis général.

- Rappelez-moi, vous n'êtes pas sur la liste Takada-kun ?

- Déduction brillante. Vous n'êtes pas à votre poste pour avoir enfilé des perles, félicitations. » Pas de certitude mais le comportement de Kitamura laissait deviner qu'ils s'étaient parlé. Si c'était le cas L n'avait pas dû faire le moindre effort compte tenu de la personnalité horripilante du second.

La divergence de mon comportement, mon nom de famille. Kitamura ne pouvait que le voir.

Encore quelques remarques et il ne pourrait pas trancher. Watari pour l'image préconçue de L, le faux prénom, la carrure parfois montrée à Interpole. Mais Kitamura le trouverait trop policé, trop diplomate. En un mot, pas vraiment L.


« Comment expliquez-vous que le bâtiment soit impeccablement propre ?

- La prochaine fois, laissez un mot pour prévenir et on s'arrangera. » Pas de sang repéré au luminol donc. Étonnant avec l'océan translucide étalé au sol pendant que Mogi était en route. Les bâches en chemin plastique du rez-de-chaussée à une chambre. Aucune projection de sang sur la surface du bâtiment proprement dite. Kitamura nous traîna, pièce par pièce à travers tout l'immeuble, le petit voyage ponctué de remarques narquoises de mon cru et d'une ironie sous-jacente dans les commentaires de Watari.

« Mes hommes n'ont pas détecté d'autres signatures thermiques, cependant l'être humain est fourbe, et L encore plus. » Le dégoût plein le visage et la bouche.

« Et vous devez vous y connaître en matière de fourberie, je veux bien le croire. En parlant de ça, il paraît que votre femme - » Il me coupa la parole sèchement. Son regard peu amène. « Natsuo, resserre-les. » Un tic nerveux tressaillait sa joue.

Le commandant attrapa mes mains, tirées en arrière, écrasant encore davantage la peau avec l'acier. Plus de marge depuis longtemps, les fourmis agitées au bout des doigts. Kitamura reprit, comme si je ne l'avais pas interrompu. « Le détecteur fait parfois apparaître des miracles inédits si les recherches sont effectuées avec la plus grande précision.

- Alors nous sommes tous béats, Kitamura, et nous buvons vos paroles. Le miracle du fascinant mode d'emploi secret « j'appuie sur le bouton rouge et boum ça marche » est pondu. Vous préférez Jésus ou Jez ? Jezy ? Pour votre futur évangile. »

L'ascenseur descendait aux sous-sols, tous les étages rigoureusement analysés mètre par mètre.

Une petite angoisse dans le creux du ventre quand la porte de la salle d'opération s'ouvrit.

Kitamura eut un petit sourire contenu, dégoulinant de triomphe. « Eh bien, eh bien. Voilà qui est illégal. » Le sourire se mua en ricanements quand le carrelage s'éclaboussa de traces bleu électrique. Il sautilla littéralement vers les frigos individuels, ses doigts virevoltant au moment d'ouvrir les box, image dérangeante d'un enfant sur le point de déballer ses cadeaux de Noël. « Combien d'actes illégaux et horrifiques ont été pratiqués ici ? Combien de cadavres tués ici, mutilés ici et mis sur le dos d'autres personnes ? Je vois d'ici les prochains titres de presse. Combien de vérités sanglantes maquillées par L ?

- Techniquement vous êtes le seul à vouloir y maquiller des vérités en les bazardant sur le dos d'autrui. » Un sourcil et demi, froncé en avertissement. Non pris en compte. « À commencer par la vérité ô combien sanglante de votre pathétique incompétence. Vous savez, ce truc appelé intégrité que vous mutilez jour après jour au prix d'actes illégaux et horrifiques ? J'imagine d'ici les titres de journaux. Combien de cadavres le saint homme entasse-t-il dans ses placards entre ananas confits et comptabilité douteuse ? Votre prédécesseur a disparu dans des circonstances tragiques je crois ? »

Kitamura se figea, doigts écartés devant la poignée de la première cellule réfrigérante. Petits tentacules boudinés, une bague d'argent compressant la graisse autour d'un annulaire. Une drôle de lueur aux yeux quand il pivota.

Mon père se racla la gorge. « Une salle d'opération n'a rien d'illégal en elle-même. »

Son interlocuteur ne bougea pas, ses yeux seuls dévièrent, lentement cognés aux coins des paupières. Une expression aimable se composa. « C'est exact, cependant pour cela il faudrait que L puisse justifier des diplômes adéquats. Sans oublier les autorisations gouvernementales.

- C'est le cas, toutes les autorisations gouvernementales sont valides depuis octobre 1996 et renouvelées régulièrement, la dernière date du 28 du mois dernier. » Watari ajouta, un amusement voilé aux iris. « Vous ne voudriez pas sous-entendre que le gouvernement délivre ce genre d'autorisation sans vérifications consciencieuses, j'en suis certain. »

La voix se fit raide. « Cette salle reste en dehors de la légalité tant que vos... affirmations ne sont pas confirmées. » Les épaules soudain tiquées, le regard de Kitamura passa du vieil homme à moi, la date répétée en un souffle. Mon sourire facilement retenu.

La confirmation de l'information arriva en un quart de minute, discordance avec mon âge, concordance avec le sien. Le doute, multiplié.

Watari ajouta, dégagé, une pointe narquoise en touches légères. « Vous ne vouliez pas allumer le détecteur thermique ? »

Je me déplaçais obligeamment dans la pièce pour laisser passer. Des points lumineux s'allumèrent, soigneusement comptés. Une fois. Deux. Des regards en pluie furibonde. Le test relancé encore et encore, compulsivement. Colère rougie au visage, crispée dans les mains. « Je refuse de me faire embobiner. Je sais que Mogi Kanzo est ici. Je le sais ! Tout comme je sais que L est l'un d'entre vous ! » Les cellules violemment ouvertes, le métal fracassé contre le métal. « Ça l'amuse trop de me narguer, ce connard arrogant ! » Le chaos sonore s'éteignit et, le silence cercueil cruel du verdict. Toutes les cellules étaient vides.

Esprit tellement étroit : le mille-feuilles des possibles réduit à une petite chose plate et sans nuances, toutes les hypothèses, même les plus évidentes, dérobées. La possibilité d'un duo ou celle de l'absence, perdues dans la bêtise d'un cerveau incapable. Une alerte sonna, répercutée dans la pièce trop vide.

De profondes inspirations agitaient la poitrine de Kitamura, quand il reposa le téléphone, son torse ne chavirait plus. « Les identités de Lloyd Elias et de Takada Raito n'existent pas. » Les traits emparés de furie, furie de glace, sombre en teintes bordeaux. Saignante sous l'épiderme. Il fondit sur ses deux suspects, sa respiration balancée sur nos visages.

« Il n'y pas peut-être pas de preuves aujourd'hui, mais je ne vous lâcherai jamais. Il n'y aura pas une seconde sans que vous ne sentiez ma présence, pas un endroit où vous cacher. L est déjà enterré, lui et chacun d'entre vous. Je vous traquerai tous, jusqu'à la fin. »

Un flash me perça les pupilles.


Un tapotement de pieds nus, crescendo. Je ne levais pas les yeux lorsqu'une main m'arracha le magazine pour le balancer contre un mur. « Si vous êtes là pour un reproche, tapez 1, pour une critique, tapez 2, pour me clouer sur un bûcher composez le numéro vert. Pour un lynchage prenez un ticket. » Un bruit mat, et une chute en froissements de pages glacées.

« Et pour le tartare c'est quelle option ? Takada-kun ? »

Mes yeux étaient obstinément fixés sur les draps. Rien d'autre pour éviter son regard, voir tous les reproches. Suffisamment lus à son retour, et suffisamment crachés. « C'est le premier nom qui m'est venu en tête. »

Sifflement léger, saturé de dédain. « Ton cerveau est encore plus endommagé que je le pensais. »

La réplique de « à qui la faute » fortement tentante, refoulée. Le temps s'étirait dans le silence, mon regard un peu tenté par la fenêtre. Il faisait nuit mais je n'avais pas fermé les volets, encore un motif stupide de réprimande. Un de plus. Innombrables. La voiture banalisée immédiatement repérée parmi toutes les carcasses miroitées aux lumières froides. Ils étaient là depuis dix heures.

Les phares de voitures glissaient sur le verre noir entre les gouttes de pluie. Un bruissement dans le lacis des draps.

« J'allais te demander si tu souhaitais reprendre l'enquête ce matin. » Quelques poignées d'instants, à peser. S'il me l'annonçait, il n'avait pas encore enterré le sujet. Pas totalement au moins. Des pétillances écloses dans le ventre, contrôlées.

« Et Kitamura est arrivé. » Nos yeux fichés, mondes d'épines transpercés. « Il aurait embarqué Watari tout de suite, ce n'était pas irréfléchi.

- Il vous a pris en photo. »

Légère grimace. « Pas pu l'empêcher, mais je sais que tu as supprimé toutes les photos nous concernant sur internet, enfin les miennes. Comment va Mogi ?

- Bien. Pour peu que le coma entre dans la catégorie. » Sa main torturait un morceau de tissu. « J'ai vu les enregistrements. »

Le sous-entendu à travers la redite, poinçon sonore qui ne me lâchait pas. Une tension subtile, logée dans les muscles, il s'attendait à une réponse par l'agression. Pas aujourd'hui. Je voulais un peu de lui, pour moi. Noirceur velours et la tentation de s'y abîmer. Mon demi sourire, espiègle en coin.

« Il fallait au moins ça. »

La victoire douce de ses lèvres, un peu rieuses, à l'arrondi dessiné. « Le cas est indéfendable. »

Des mots voletaient dans le silence, la musique d'un rire éclaté sur deux sons. Plaisanteries plumes, parsemées sur les syllabes électriques. Depuis combien de temps une conversation comme celle-ci n'était pas arrivée ? Non. Depuis combien de temps une conversation, la vraie question, douloureuse. C'était une touche de soie et de plaisir dans le magma de colère et d'acide. Regards poignardés à la pupille. La renaissance juste entre ses lèvres, intelligence limpide qui dansait dans l'air. L'ennui effacé en éclats de vif, la foudre et la pluie. Tout cet ennui consumé au néant, mordu par le plaisir du partage. Si rare, si délicieux. Si addictif. Une cascade d'envie me picorait le cerveau, des neurones descendue aux muscles.

La colère enfin enfuie, la tentation pulsait. Explosive. Ses lèvres adorablement courbes, voulues sans concessions. Les imprégner, que personne n'ose les voir. Comme une obsession battante. Boire la saveur de sa peau, les frissons, les soupirs. Brûlure pour sa chair contre la mienne.

« Est-ce que la proposition de revenir dans l'enquête tient toujours ? »

Le verrou, toujours vissé au cerveau, aux entrailles.


« Ma décision est prise Yagami-san, inutile de nous faire perdre notre temps. Nous avons des problèmes plus importants à l'heure actuelle. »

Mon père ouvrit la bouche, la protestation déjà affleurée dans son expression. Devancée. « Je promets d'être prudent et raisonnable.

- De toute façon, il n'a pas le droit de sortir et la sécurité est renforcée en ce sens. À la moindre incartade, les caméras le diront. »

Remarque fort sympathique. Même si c'était dans un but purement argumentatif... espoir mort-né. Une étincelle amère, me tournant vers L. « Et la prochaine étape ? M'injecter un traqueur sous-cutané ? »

Une pointe d'intérêt dans les yeux noirs. Les traits concentrés de mon père. Ils n'étaient visiblement pas contre l'idée. Sans blague.

« Ils vont revenir, c'est une certitude. » Approbation générale.

« Akemi ne peut plus entrer dans ce bâtiment. »

Matsuda tenta une intervention, si dépourvue de conviction qu'elle passa presque inaperçue. « Il manque un passage secret dans la BatTower, je l'ai toujours dit. » Totalement ignorée par L, qui reprit. « À moins de faire diversion sur les agents de police mais ça ne pourra fonctionner que deux ou trois fois.

- C'est un problème ? » Mon meilleur jeu de l'innocence passé au crible.


Les machines distillaient leurs bips sonores. Mogi, un corps de géant percé de tubes. Paisible au rythme du sédatif, il n'était qu'endormi, paraissait aux portes de la mort. Le torse se soulevait lentement, profondément, barré de bandages qui rendaient sa peau livide. Matsuda refusait d'y aller seul, je l'accompagnais. Ses propos incohérents, la litanie du « ça n'aurait pas dû arriver ». Réalité écrasante, c'était arrivé. Et cette réalité l'écrasait tout entier, ombre de lui-même.

Il restait là, longtemps, le regard vide. Je voyais sa poitrine se calquer sur l'autre, peu à peu, respirations en synchronie. La visite se terminait toujours par ses bras fermés avec les miens. Des paroles de réconfort et les larmes de Matsuda, tièdes dans mon cou.

Un coup léger contre la porte, qui s'ouvrit. « Puis-je vous parler, Yagami-kun ? » Watari s'effaça, me laissant obligeamment sortir, le suivre. La fin de cette visite-là, bousculée.


Mes pas marchaient seuls, le cerveau ramené en boucle, la conscience fermée, cerclée. Mes oreilles battant les paroles, ressassant les ronces et les crocs. Le bonheur de ne pas être exclu tué dans mes veines, les phrases de Watari encore hérissées sur l'épiderme. Fichées. Creusées. Prise de recul et froideur inoculée avec les serpents. M'obligeant à penser aussi à ce que j'avais failli faire.

Autoriser L à passer dans les fissures. Il lui avait suffi de demander et je l'avais laissé. Simplement. Soulever les plaques à me submerger la peau, à rendre l'arrachement insupportable. Passer sous le métal, se fondre dans le personnel pour exalter. Ses mots, ses yeux pétillants, les volts onctueux. Adorables. À détester. À vouloir jusqu'à la faim. Ma tête menée au point de rupture, juste pour la demande. Watari avait été clair. Intransigeant. Fourbe et si sûr d'avoir raison.

Je vis, détaché, le détective entrer avec un épais dossier. Plan de bataille pour la suite des événements, il s'assit. N'eut droit qu'à des monosyllabes et à un dégoût mordant. Le dégoût, artifice extrêmement simple et efficace. Masque bien trop facile à porter, épinglé de mensonges brûlants.


Le salon était habité de bruissements, les feuilles parcourues pour se tourner. L ne parlait pas, et je le méritais. Mon comportement alors qu'il m'avait enfin donné le droit de participer à l'enquête. Tout ce dégoût que je faisais suinter chaque fois qu'il faisait mine d'approcher, de basculer trop prêt.

Il se tenait à l'autre bout de la table, lisant les conclusions de l'enquête du cygne, finalisées. Il y en avait sur plusieurs pages, la plupart en notes. Je devais donner quelques explications au moins, certains points à discuter aussi. Kitamura avait prévenu qu'une enquête allait être éventrée en place publique, et la popularité de L était déchiquetée par celle de Kira. Mon regard verrouillé sur L, ressenti dans l'obstination à ne pas me regarder, ma présence niée. En estimant sa vitesse de lecture et le nombre de pages, il allait arriver à une remarque importante. Il fallait bien commencer quelque part.

Une détente, progressivement alors que l'échange m'emportait dans ses jeux de pensées, douces et petites particules d'orage, le partage pur et jaloux.

L'enquête se trouva délaissée, un peu de proximité dans la conversation. Jusqu'au nom, soudain prononcé par mégarde, et le visage de L reprit sa distance. Lisse et inaccessible. Le fil sonore brisé. Je ne voulais pas laisser échapper ce moment, pas déjà. Le retenir. Avant d'être obligé de le laisser filer, disparaître. Il y avait un malaise dans la posture, la courbe du dos en tension. Une pique d'aigreur fondue sur ma langue. « Watari est toujours fâché contre toi. »

Une intensité en duo jeta un frisson naissant dans mes reins. Finalement un hochement de tête. Le décrochement de ses yeux comme un vide sur la peau. Les mèches s'enroulaient sur son front, tentantes à effleurer, empoigner. « Il m'en veut encore plus à cause de l'opération ratée, de ce qui est arrivé à Mogi. Et je le comprends. » Le ventre un peu torturé, ma main se faufila dans la texture noire.

« Tu as fait ce que tu as pu.

- J'aurais dû prévoir davantage, mieux. Je n'ai pas fait ce que j'ai pu et il le sait. Même Mogi le sait au fond de son coma.

- Tu as sauvé Mogi de la pendaison, tu l'as opéré pendant des heures. Il est en vie.

- Ce n'est pas suffisant. Le surnombre des gardes était prévisible et je ne l'ai pas anticipé. La formation n'était pas optimale, la - » Une mèche pincée pour le faire taire. Un œil émergea du tumulte nocturne, me retourna les côtes.

Nos fronts rapprochés, déposés l'un contre l'autre. Sa nuque bercée du bout des doigts, en caresses effleurées.

« Vous vous êtes déjà disputés par le passé ? » Silence. La réponse formulée toute seule. « Et c'est toujours lui qui s'excusait, évidemment. Excuse-toi même si ça t'arrache la langue, il verra peut-être l'innovation comme un signe de bonne foi.

- Et un texto ?

- Discute avec lui. Un texto est totalement hors-jeu, c'est clair ?

- Pour ça il faudrait qu'il parle. Qu'il me parle.

- Alors force-le à t'écouter. Ce que tu as fait n'est pas un modèle de perfection mais tu as sincèrement essayé. » Ce ne serait pas suffisant, je savais quel était l'autre versant de la dispute, celui que L ne m'avait pas dit, celui que Watari avait adoré m'enfoncer dans le crâne.

Son grognement peu convaincu, cheminement cérébral peut-être rejoint. « Il le croira pas.

- Il t'a traité d'adolescent retardé, pas attardé, j'imagine qu'il reste quelque chose à sauver. »

Changement de sujet, dévié sur la présence de Kitamura, des policiers.

« Quelqu'un transmet des informations à l'extérieur. »

Consciemment ou inconsciemment ? Particulièrement inquiétant dans tous les cas. Jamais Kitamura n'aurait fait le déplacement. « Avec les fuites qu'il y a eu pour Beyond ça devient compliqué, de jouer. Qu'est-ce que tu comptes faire ? »

Je m'écartais, sa peau quittée avec un regret lancinant.

« Surveiller les communications privées, donner de fausses informations. » Un contact se ferma autour de mon poignet gauche. « Il les a vraiment serrées.

- Mes mains ne sont pas tombées en route. » Certainement nuancées bleues à un moment, les picotements transpercés dans les phalanges. « Je comprends parfaitement pourquoi tu détestes ce type.

- Je ne t'avais jamais parlé de lui.

- Il me l'a dit. » Ou laissé deviner, plutôt.

Sa peau glissa le trait circulaire. Je lui retirai mon poignet des mains. Regardai les siennes. Sifflement entre les dents. Attrapées.

« Qu'est-ce que c'est que ça. » Son visage m'indiqua très clairement de ne pas poser de questions stupides. « Tu comptes t'écharper jusqu'à quel stade ?

- Elles ne sont pas tombées en route. » Me retins de lever les yeux au plafond.

« Pas comparable avec ton épluchement en série. Trouve-toi une autre réplique.

- Hmpf.

- Ça ne compte pas comme une réplique.

- Baisse ce sourcil et répète. Tu seras peut-être crédible. » Je secouai la tête sans répondre, contrôlant un sourire qui menaçait. Enfui sur la peau ouverte, blanc tranché de rouge. Tenue, retournée sur mes paumes. Son souffle s'éparpillait, éparpillait mes pensées. Besoin de reprendre un semblant de quelque chose. Un masque plus froid.

« C'est du cannibalisme. »

La suite de ma phrase morte dans l'ouverture de la porte. Le regard de Watari. Je lâchai L, comme une brûlure, bricolai une continuation d'un timbre dégagé. « Tu vas devoir désinfecter. »

Mon estomac en chute libre, lesté de plomb et d'angoisse. Je vis Watari fermer la porte, et j'étais mortifié. Totalement mortifié. Éloignement dès la fermeture du battant, toute la distance retrouvée en bloc.

« De mon point de vue c'est de l'auto-cannibalisme.

- Je ne vois pas en quoi c'est mieux.

- Ça paraît moins répréhensible, je ne dérange personne. »

J'allais partir, à mon tour. À la poursuite du vieillard. Une phrase en suspension pour le son, bien connu. Le plateau d'échecs apparu sur la table, L était déjà en train de l'installer. J'hésitais. J'avais envie de jouer. Watari se ficherait des arguments, de tout. Sa menace lui plaisait trop. Je finis par m'approcher, hésitant toujours. Furieusement sur le point de tourner les talons. Une sonnerie scinda le doute. « C'est Misa. » Appel accepté.

L me devança, décida. Me bousculant presque pour sortir.


Yeux ouverts dans le noir, j'entendis quelqu'un, qui entrait. La chaleur de L souffla le froid. Délice de son odeur. Sa respiration posée contre ma nuque chatouillait le désir et le bien-être. Un sourire caressé sur mes lèvres. L'une des remarques de Watari s'injecta sous la peau. Et puis une autre. Et une autre. Décharges. Venimeuses. Je détachai les mains du détective, me rapprochai du bord. Les yeux gris me tranchaient la mémoire.


Akemi s'était transformé en timbre monotone sous le numéro masqué. « D'après mes sources, ils devraient être de retour dans vingt minutes.

- Ils seront combien ?

- Je ne sais pas et ce sera une autre équipe. Kitamura n'est pas disponible et je soupçonne le chef d'être un pro-Kira. » Autrement dit, anti-L. Pas une ombre de plaisanterie depuis le début de la conversation. « Rien n'a été annoncé officiellement mais une enquête sera décortiquée demain en public. Par Kitamura et des experts. »

L'appel terminé, bizarrement impersonnel.

Matsuda soupira à se fendre un poumon. « J'aime pas ce Kitamura, c'est une ordure ce mec. Méchant. Il a rayé mon nom des forces de l'ordre, tu te rends compte ? »

Un petit silence, vite comblé par une petite réplique en dédicace. Léger regard vers Watari, une main sur l'épaule de Matsuda. « Certaines personnes sont des anévrismes.

- Ouais, de vrais empoisonneurs. Sadiques. J'ai connu une cantinière qui était comme ça. Ah elle vous ressemblait un peu Watari-san ! Enfin... – il se gratta la tête, concentré – sans la moustache... je crois enfin... je suis pas sûr, mais elle avait une charlotte. Et d'ailleurs je me suis toujours dit que vous aviez une sacrée tête à chapeau mon cher petit v -vestige des près... v-vermicelle… vachement binoculaire. » Flopée de toussotements salvateurs. Mon père prit Matsuda des deux épaules en appuyant un « Bien. », l'exporta hors de la pièce. Le pseudo majordome suivit.

Je regardais Ryuzaki touiller un thé débordé d'une pyramide de sucre.

« Il prend sur sa responsabilité les problèmes survenus pendant l'opération.

- Akemi ? C'est sa responsabilité, en bonne partie.

- Pas même une allusion à l'invasion des chambres, sa gamme de stupidités préférées. J'imagine qu'il est vraiment déprimé. »

Paupières plissées. « Tu parles beaucoup de lui. »

« Pas du tout ». Ajout un peu tardif. « Pas plus que des autres membres de l'équipe. Matsuda ne va pas bien non plus.

- Entre brèves phases de connerie et marathons d'auto-apitoiement. Dans une heure il te pleurera religieusement sur l'épaule. »

Montre consultée. Il restait cinq minutes pleines.

« Ils arrivent. Dépêche-toi, je ne vais pas avoir le temps de remonter. »

Sa main agrippée à ma manche. « Je ne veux pas que tu sois là-bas.

- Il faut que j'y aille, tu sais parfaitement pourquoi. Tu étais d'accord.

- Et tu aurais dû savoir que c'était un mensonge. Je dis non, maintenant.

- Ils vont porter tous leurs soupçons sur Watari. Et Kitamura a dû donner des informations à la nouvelle équipe. Sans parler des photos.

- Tu veux être enfermé dans un placard d'un mètre sur un mètre ? La condition de ta réintégration t'échappe déjà ? Je n'y vais pas et toi non plus.

- Il n'est pas question de condition, il est question de logique, Ryuzaki.

- Watari sait très bien se débrouiller. Il est né bien avant toi, tu n'es pas indispensable. » Mes lèvres pincées de colère. « Pourquoi « anévrisme » ? »

Il ouvrit une cellule réfrigérante. La brume glacée gonfla l'air de nuages.

« Comparaison sans intérêt. » Pour contrer son scepticisme, ajout. « Je refuse d'entrer là-dedans. » En guise de prise en considération, il se pencha, un bras mangé à l'épaule. Déclic.

« Mogi est dans celui de gauche.

- On avait vingt minutes, tu aurais dû me mettre au courant, au minimum. Ou partir.

- Au cas où la réalité ait tendance à t'échapper, il y a un comité dehors qui surveille les moindres entrées et sorties.

- Facile à distraire si tu le voulais. Je refuse d'entendre des cours sur la réalité de la part de quelqu'un incapable de soutenir la vision d'un brocoli vapeur.

- Je savais que tu refuserais d'être raisonnable. Et tu n'as pas dit s'il te plaît. » Il sourit acide, s'allongea dans un second caisson, apparu à l'intérieur du premier. La cellule faisait deux fois la taille standard, un autre caisson y était emboîté, disposé dans la deuxième partie. Quelques fausses cloisons et l'illusion se tenait. Seule l'action d'un mécanisme permettait de dégager les deux compartiments. « Il n'y a que deux fausses cellules dans la pièce et j'ai la clé de la porte. C'est dommage. »

Regard noir au centuple. Mâchoires serrées à l'implosion.

« Imagine être allongé sur Misa. Ce sera plus agréable. »

L'ironie affûtée en pointe de syllabes. Mon regard plongé dans le sien. Menaçant. Une réaction ou une remarque infantile, très tentante. À la place une incurvation forcée des lèvres. « Bonne idée. »

Il tourna le menton de côté, le regard mauvais englouti dans le noir. Les cellules alignées, rentrées dans le mur.

La posture rendait la lutte verbale vraiment difficile, les armes lâchées. La chaleur irradiait entre les tissus. Nos jambes juxtaposées, entremêlées. Le contact étourdissant, terrible. Ne s'extorquait plus d'excuses. Formes et contours épousés si parfaitement, si délicieusement. Mon cerveau déjà étourdi, balancé dans l'odeur de sa peau. Le nez dans son cou et son souffle égaré sur la chair, vagues tièdes qui brûlaient. Il fallait que je me concentre. Le dispositif de soustraction aux détecteurs thermiques.

Le caisson était en verre, tapissé d'aluminium et de laine. Le système de poupées russes camouflant les déperditions de chaleur. Ingénieux, permettant une. Une.

Le fil de raisonnement en déliquescence totale. M'en foutais. Sa présence, drogue du corps, le cerveau en éclipse. L bougea très légèrement la jambe gauche. Des frissons roulèrent ma colonne vertébrale. Enroulés dans les reins, volutes cuisantes, gourmandes. Mon visage se nicha dans l'arrondi de l'épaule, paupières étroites. Son cœur contre ma poitrine, perdu dans les pulsations rapides. Sensation inavouable qui emballa. Mon souffle. Mon corps. Nerfs et neurones magnétisés, le contact terriblement désiré. Sa peau juste sous mes lèvres, au creux des clavicules. Entêtante dans la chaleur, savoureuse. Il y avait ce tissu, tout ce tissu, frustration contente et flambée à la fois. Mes perceptions enlevées, en gravitation irrésistible, fondues à ce corps sous le mien. Séduction et dépendance sans retour. Se gravaient sous ma peau.

Sensualité de frôlements se dessinait, murmures, frémie de réactions à l'obscurité.

Mes mains s'invitèrent, caressantes sur son ventre, ses hanches, peau fascinante, chérie d'intérêt. Intérêt dévorant, captivé. La texture, imagination soyeuse, réalité du toucher fantasmée en visuel. Le visage de L en ébauche indécente sur la rétine noire. Il ne bougeait pas, pas un geste pour les tracés à bout de doigts. Sans protestation pour la bouche en morsures dans son cou. Montée de baisers, soulignant l'arc d'une joue. Son abandon en incandescences, éclatées de petites ivresses à la chasse.

Une lave d'envie glissée dans les reins. Un autre mouvement, le frottement de ma jambe, cette fois, consumant. Le plaisir se délia à demi par le contact, celui que je cherchais. Celui qui m'agrippait et m'autorisait tout. Je quittais le grain à nu, si parfait, pour la grossièreté du jean. Rugueuse, ignoble. Le haut d'une cuisse effleurée, pleinement découverte dans sa courbe. Un raidissement courut dans les muscles. Me figeai. J'attendais une protestation, qui ne vint pas. Sensation addicte d'une respiration heurtée dans la nuque. L'arrondi que je taquinais encore, dévalé lentement vers l'intérieur. J'arrêtais le geste, juste avant ma rupture. Accroche au métal fermé dans la main gauche.

Le crescendo de ses souffles cueilli de baisers. L'envie presque libre, désormais, le contrôle impossible, se noyait à mesure. Les contacts courts, frustrants, brisés dans les poumons à bout d'oxygène. Et ses lèvres enfin goûtées sans retenue, trop longtemps rêvées. L ne sentit pas le mouvement du caisson, oublié aussi, si mon pied n'avait pas actionné le mécanisme quelques secondes plus tôt. Sa bouche délectable, exquise, lentement pressée contre la mienne. Jouée, taquine. Suave à me chiffonner le ventre, à électriser. Je voulais la posséder encore. La douceur mordillée, piqûres de miel, les élancements ronronées dans mes lèvres. L chassait, s'amusait. Étincelles de plaisir fusées sur la langue.

M'en détacher, sacrilège qui me tordait de regret.

J'avais trouvé mes appuis déjà, un à un, et mémorisés dans l'espace. J'étais prêt. Couvercle éjecté, mouvements en vitesse. Dehors. Aussitôt, le couvercle rabattu, le mécanisme actionné. Le second caisson se faisait renvoyer dans le mur. L pouvait inverser le geste de l'intérieur, pas l'inverser avant son accomplissement.

Je passai la porte, la déverrouillai avec la clé. Sortis. Sans perdre une seconde je fermai le battant, juste en le poussant.

Mon dos au mur.

La respiration en pleine tornade. Le pantalon atrocement serré.


Thirst


Le tuer n'aurait pas suffi à calmer ma colère. Le sentiment de trahison, la certitude d'avoir été manipulé, utilisé, manœuvré pour arriver à son but, tenaces et corrosifs. Sensation d'être sali, l'écœurement me prenait chaque fois que je me remémorais ses caresses, ses effleurements, et le désir timide, l'envie mêlée d'incertitude qui les avaient accompagnés. Et je revoyais la scène chaque fois que Raito entrait dans mon champ de vision.

Le déchaînement paternel s'était abattu sur son insubordination, sur sa mise en danger, sur son inconscience et son infantilisme. Les doutes de Watari planaient peut-être ailleurs, mais ils ne savaient rien. Dénoncer serait aussi m'accuser.

« Ryuzaki, combien de plans sont encore valides pour contrer la volonté de Kitamura de te trouver ? Ils reviendront, tant que tu ne seras pas devant lui, devant le ministre, ou même traîné devant une foule pour un lynchage public.

- Quelle importance ? Puisque mes plans sont une fois sur deux mauvais. Et que l'autre fois, quelqu'un ne les suit pas. »

Ne pas dire ce qu'il m'avait fait ne signifiait pas que je devais être aimable. J'aurais été encore plus suspect, et je n'avais pas sincèrement envie d'être agréable. Seuil de tolérance dépassé.

« J'ai suivi le plan initial. Mon absence aurait ruiné ce qui avait été mis en place la première fois. C'est aussi simple que -

- Fils. Tu as désobéi, tu t'es mis en danger alors que tu avais juré de ne pas le faire.

- Je n'étais pas plus en danger là qu'ailleurs. Si je n'étais pas venu, ils auraient fini par passer tout le bâtiment au peigne fin, par trouver des indices. Ou par vous embarquer.

- Tu avais donné ta parole. »

Quelle valeur accorder à la parole de quelqu'un capable de se sacrifier à ce point pour récupérer une clé ? Ma suggestion de penser à Misa l'avait peut-être aiguillé. Pensée répugnante. À en vomir dans mes cornflakes. Le tintement sinistre des baguettes de Matsuda sur son bol de pâtes constituait l'unique rempart entre la dispute et son obstination à faire abstraction du conflit. Fragile, trop marqué par l'absence psychique de Mogi. Bientôt il installerait un lit dans la chambre du malade et se laisserait bercer par les bips des machines de surveillance.

Repas glauque, ponctué de reproches et de défenses vacillantes. De bonne foi, mais entachées pour moi par ses moyens. Lui, si fier, à la limite de l'arrogance. S'abaisser à ce point. Aller jusque là pour attraper cette clé, et me renvoyer dans mon sarcophage protecteur. L'insulte appropriée flottait quelque part dans mes pensées, soigneusement bouclée.

Me levai de table, m'attirant un regard lourd. « Tu n'as rien mangé.

- C'est toi qui voulais faire des économies, non ? Pas faim. » Tout était de cendre et de bile.


La soirée déplorable s'étirait, déversant avec elle son ennui et sa noirceur. Ma chambre solitaire aussi labyrinthique que possible, dossiers constellés de rouge alors que je les parcourais. Quelques heures encore avant que l'enquête soit disséquée à la télévision. Ce média menteur, marionnettiste des masses. Berger sadique, dirigé par des dieux de pouvoir et d'argent. Pourtant, je ne pouvais plus rien y faire. Raito avait essayé de trouver des contre-attaques. Il n'y en avait pas. Le manque de solution était frustrant, mais avait le mérite de me forcer à une pause. Honnie. Une vraie pause aurait été agréable. Pas ici. Pas maintenant. Pas seul. Et je n'y pouvais strictement rien.

Autant dormir. Me glisser contre les draps trop froids, rabattus approximativement pour m'isoler de la fraîcheur de la chambre. Pas possible que le chauffage soit si cher que nous en étions réduits à vivre dans un frigo géant. Mes paupières closes, mes pensées délitées, dirigées pour s'échapper de leur sujet favori. Tout plutôt que lui. Plutôt Akemi, Matsuda. Plutôt Watari ou Yagami père. Sayu. Beyond. Mogi.

La douleur à la limite de l'insupportable. Suffisante pour faire trembler l'ensemble de la main et faire courir un filet de sueur le long de ma tempe. J'allumais une lampe, dirigée sur ma bêtise. Chair déchiquetée par les dents, j'en étais venu à ronger la viande autour de la phalange proximale de mon annulaire droit. Pas le doigt le plus utile, mais il suffisait à me déconcentrer. Le sang s'épanchait sur le drap, sombre et empestant le fer. Même sans notion de médecine, j'aurais su qu'il était temps d'aller mettre un petit pansement.

Sur un soupir, je me laissais glisser au sol, main levée, reposée contre l'épaule pour éviter l'afflux sanguin qui aurait encore davantage pourri le sol. Et fait plus mal.

Le chemin de la salle de bains délaissé, sans intérêt. Je n'y rangeais pas d'aiguilles, et j'allais devoir me recoudre. Bonheur de l'ambidextrie.

Le métal recourbé s'enfonçant dans la chair dentelée, suivi par le fil affûté, faisait mal. Ne pas trembler alors que les nerfs ne demandaient que de me soustraire à cette torture. Bien pire que les dents. Les lèvres de la plaie rapprochées, l'étirement imposé limitait les mouvements du doigt. Limiterait l'autonomie de trois doigts, pour quelques jours. Le nœud compliqué à faire d'une seule main rendait inéluctable le tiraillement renouvelé. Le bandage maladroit et moche, seul possible à une seule main, éviterait au moins l'infection. Les antalgiques assommeraient la douleur pour un temps, mais la nuit était finie. Perdue.


Autant travailler, maintenant que le sommeil ne reviendrait pas. Le travail. Seule chose à me maintenir à flot. En vie, aussi. Seul compagnon fiable. Toujours là, toujours docile, juste à faire ronronner les ventilateurs des machines pour tout relancer. Reprendre Coyle, Deneuve. D'autres. Les enquêtes les plus ennuyeuses valaient mieux que ne pas pouvoir m'empêcher de penser à mon traître. Et j'y repensais. Vampire, sangsue de conscience. Je ne pouvais pas m'en défaire. Même absent, il était là. Son regard rendu calculateur, ses intentions floues. Les seules fois où il s'était montré intéressé avaient tourné à la blessure. Et celle-là était encore plus purulente que les autres. Immédiatement révélée. Et, bordel, j'y avais crû.

La frappe sur les touches accélérée, accompagnée de la lancinante douleur remontée le long des nerfs. Avant-bras droit vibrant de souffrance trompe-l'oeil. Distractive.

« J'ai vu du sang par terre, en descendant prendre mon petit déjeuner.

- Tu te plaindras au service d'entretien. J'ai égorgé un chien cette nuit, et personne n'a nettoyé. Le personnel est de moins en moins fiable. Une misère. »

Qu'il ne s'approche pas. Ne me regarde pas. Ne me touche pas.

Sordide affaire de viols en série dans le Nebraska. Les victimes systématiquement retrouvées attachées, avec des requiems passant en boucle sur des hauts-parleurs laissés sur place. Charmant. Un ongle remonté entre les dents, tordu distraitement.

« La muselière finira par s'imposer. » Une remarque sur la castration s'étouffa, perdue au profit du silence. Ma main reposée sur ma souris. « Il n'y a encore personne. Ni ton père, ni Matsuda. Ne te sens pas obligé de m'adresser la parole. » Triste silence. Qu'il avait cherché, mérité. J'aurais dû me douter que rien ne durerait de cette... amitié, relation quelle qu'elle soit. Factice. Simple jeu pour lui, pour qu'il atteigne son but. Réintégrer l'enquête. Attraper la clé.


Le moment venu, finalement. Me forcer à regarder, pour au moins savoir ce qui me serait reproché. Ce que j'allais devoir réparer, à défaut de le contredire. Il n'y avait rien à sauver dans cette enquête. J'aurais dû attendre, rester avec une vieille identité jetable encore un peu. L serait peut-être à jeter, après ça.

La présentatrice, trop blonde, sourire trop blanc, ongles trop lisses et colorés, s'invita sur nos rétines. Yeux lourdement noircis, elle n'en demeurait pas moins porteuse de cette parodie d'élégance qui semblait tant plaire aux mâles du pays. Coup d'œil en biais, vers Raito. La trouvait-il charmante ? Aurait-il eu envie de discuter avec elle, de l'inviter à partager un café ? De la revoir pour une sortie musée, voyager avec elle à l'étranger, et finalement ne plus la quitter ?

« Bonjour à tous, et bienvenue sur NHN, chers contribuables de notre beau pays. Aujourd'hui, alors que la criminalité ne cesse de reculer et qu'une large majorité du panel interrogé s'estime neutre ou favorable à l'action de Kira, nous vous proposons d'analyser ensemble un affaire qui nous a tous concernés. En effet, notre bon gouvernement s'interroge légitimement sur les moyens mis en œuvre au cours de ces trente dernières années en matière de lutte contre la criminalité. Or, vous n'êtes pas sans savoir que celui qui a juré devant le pays tout entier de capturer et de livrer Kira à la Justice échoue encore et toujours à identifier celui qui apparaît de plus en plus comme un sauveur des masses. L est-il vraiment utile à notre société, a-t-il réellement la possibilité d'arrêter Kira ? Nous n'en jugerons pas ensemble aujourd'hui. En revanche, nous sommes à même de discuter avec vous de ce que L a déjà pu accomplir, et à quel prix pour le gouvernement, c'est-à-dire pour vous. » Petite pause, pour l'emphase. L'ambiance virait au télé-achat, costumes bariolés en moins. Quoique le décolleté honteusement plongeant ne devait pas garantir l'attention totale de l'ensemble des téléspectateurs.

« Pour que vous puissiez juger objectivement des capacités de celui que l'on nomme encore le meilleur détective du monde, nous avons aujourd'hui sur NHN deux invités prestigieux. Le professeur Seiryo Uesugi enseigne à l'Université de Droit, et Hiroaki Toyama est consultant pour la police. Messieurs, si vous voulez bien vous présenter plus précisément, nos spectateurs sont avides de mieux vous connaître. »

Mouvement de caméra pour se poser quelques secondes sur un vieillard bedonnant, dont le teint jaunâtre et les marques graisseuses sur sa peau ne présageaient pas une espérance de vie particulièrement reluisante. L'objectif n'y resta pas longtemps, préférant la donzelle au beau milieu de la phrase. Hochant la tête comme un pigeon en parade amoureuse, elle restait plus agréable à observer que son invité. Moins intéressante d'un point de vue clinique, mais plus jolie.

« Bonsoir Chizuo, je suis le professeur émérite Seiryo Uesugi, de l'Université de Droit de Kyoto. Mon parcours est assez traditionnel, mais comporte de nombreux détours par des établissements étrangers, des cabinets d'avocats et de notaires, j'ai un temps caressé l'idée de devenir juge, mais ma place de professeur émérite me permet en réalité bien davantage. Je forme en effet les jeunes générations, en m'assurant autant que possible de leur bonne compréhension des lois. À travers eux, leur vieux professeur émérite a ainsi une action dans tous les domaines du Droit. Une de mes anciennes étudiantes – vraiment brillante, cette petite – a notamment travaillé à la conception et à la rédaction de nombreux projets de lois. Aujourd'hui encore, il lui arrive de m'appeler pour me demander mon avis. Vous comprenez, mon statut de professeur émérite de l'Université de Kyoto m'offre un rayonnement non seulement national mais aussi international, il est donc normal que je sois sollicité...

- Merci professeur. Nous avons aussi avec nous monsieur Hiroaki Toyama.

- Oui, bonjour. Je...

- Elle a entre autres travaillé pour ce projet de refonte du système des charges des entreprises en 1978, ce qui n'a pas été sans conséquences sur la balance commerciale et le commerce extérieur. Je voudrais souligner... » La sueur qui perlait au front de la présentatrice luisait sous les projecteurs.

« Excusez-moi, mais monsieur Toyama voudrait...

- Oui, bien sûr. Allez-y. On me demande de me présenter, et on ne m'écoute pas. On ne m'écoute que quand ça arrange.

- Euh... je suis consultant pour la police. Dans un certain nombre d'affaires. Depuis... euh... » Ses yeux affolés se cramponnaient à la feuille devant lui. « Huit ans. Voilà. Donc, je les aide, quand je peux. Je veux dire, quand on me le demande. Pas que parfois je ne sois pas en mesure de... bref. Donc là, quand on m'a dit que le ministre voulait qu'on donne notre avis sur un cas réglé par L, vous pensez bien que ça m'a intéressé. Je veux dire, ce type, c'est un peu...

- Pas de commentaire personnel, merci. Eh oui, chers téléspectateurs ! Aujourd'hui, nos deux experts vont porter leur regard critique sur une ancienne affaire criminelle, qui s'est déroulée en 1996. Il s'agit du premier cas traité par le détective L pour le compte de notre cher Japon, et nous allons découvrir ensemble que celui que nous adulions tous n'est pas aussi inattaquable que prévu. Restez bien avec nous sur NHN pour connaître tous les détails de cette enquête et contre-enquête ! Et vous, professeur, votre première réaction, quand le gouvernement vous a contacté pour que vous vous exprimiez sur une affaire traitée par L ? Professeur ?

- Ah, là, vous voulez mon avis ? C'est bon, je peux parler ? Parce qu'il faut le dire, si vous voulez que je me taise. Ou que je parte, ça me pose pas de problème, à moi ! »

Soupir. Affligeants de débilité. « Je vais me faire juger par un débris imbu de lui-même, par une dinde sans talent et par un dépressif latent. Je suis flatté, je n'en espérais pas tant. » Un sourire accordé. Magnifique. J'aurais aimé le rejoindre, coller mon épaule contre la sienne. Refaire glisser ses doigts dans mes cheveux, et laisser mes lèvres courir sur les siennes. Caresse de plume, suffisante pour m'assurer de sa présence. De sa solidarité au sens fort. Qu'il vive ça avec moi. Pas la déchéance, l'éviscération en place publique, mais tout le reste. Tout ce qui avait toujours constitué l'intégralité de ma vie. Et en ferait le vide, quand il arrêterait de jouer. Quand il partirait. Perspective tellement plus douloureuse que celle de décevoir un quelconque consultant, de m'attirer les foudres de hordes de demeurés.

L'attention récupérée sur l'écran, juste pour comprendre ce qui le faisait siffler de rage. Une quelconque remarque sans intérêt. Ça n'avait au final pas tant d'importance. Ils commentaient ma prétendue lenteur – à peine vexant – puis mes demandes de prise en charge de factures. Prétendument astronomiques. Qu'en savaient-ils ? Ils n'avaient même aucune idée du nombre de personnes qui vivait sur cet argent. Nous aurions pu être une dizaine, sous ma lettre. Une équipe, se relayant, expliquant les résultats surhumains, le plurilinguisme, les frais. Non, l'idée ne leur venait pas. À la fois triste, ce manque d'imagination, et mignon. Ils croyaient peut-être encore aux super-héros, aussi. Mais aucun n'avait jamais soulevé l'hypothèse ou émis la remarque que Coyle, Deneuve et quelques autres étaient apparus un peu avant L, et avaient subitement été dépassés. Rien ne les avait alarmés. Mignons, mais un peu cons.

« Et c'est pourquoi nous pouvons dire que cette enquête n'a pas été menée en conformité avec l'alinéa 112 du code R-16 relatif à l'utilisation des appareils importés sous...

- Oui. Et je crois savoir que ces problèmes législatifs ne sont pas les seuls apparents lors de cette enquête, n'est-ce pas ?

- En effet. Étrangement, depuis le début de la collaboration de L sur cette enquête, trois policiers de l'équipe se chargeant du dossier sont partis en maison de repos.

- Sous-entendez vous que travailler pour L est dangereux pour la santé physique et mentale des forces de l'ordre ? » L'air de rapace collait assez mal à la dinde. Mais c'est ce qu'elle était, une prétentieuse arriviste en quête de chair fraîche, de scandale et de promotion canapé. Ou, à défaut, promotion sous le bureau, avec marques sur les genoux et rouge à lèvres à refaire. « Je ne le sous-entends pas, je l'affirme. Ces policiers ont souffert des ordres lancés sans considération pour les impératifs personnels et familiaux des équipes. D'après des rapports et des témoignages, L pouvait appeler parfois très tard dans la nuit sur les téléphones privés pour exiger un rapport ou un élément du dossier. Quatre mois plus tard, un des officiers rencontrait encore des troubles du sommeil. »

Pure exagération. Certainement. Probablement... « Monsieur Yagami. Vous travailliez sur cette affaire. Vous n'avez pas témoigné, dites-moi ?

- Je ne suis pas sorti d'ici. Comment aurais-je témoigné ? » Ses yeux fuyaient, réfugiés entre une plinthe et un coin de mur. Ma voix se fit plus traînante, incisive. « Et vous auriez sans doute nié ce genre d'allégations ? »

Le silence suffisant à répondre. Terriblement contrariant.

Le massacre s'éternisait, ruisselant contre les mots, les défauts égrenés. Ces idiots avaient bien pris leur temps pour en trouver le maximum. Et là où leur maigre intelligence ne suffisait plus, ils interprétaient des résultats pour qu'ils les arrangent. La sournoiserie ne s'étendait pas jusqu'au mensonge que j'aurais pu commenter, mais était d'une habileté marquée d'expérience. Insupportable à écouter. Je m'en allais, sans écouter l'avis des autres. Puisque je ne comptais pas riposter directement, savoir ce qu'on me reprochait n'avait aucun intérêt.


La cuisine finissait par ne plus ressembler à grand chose. Ou du moins, à rien de comparable à une cuisine. Le dérangement de ma chambre commençait à s'y étaler aussi, à mesure que je me bricolais de quoi manger et laissais derrière moi mes restes. Plus ou moins ignobles. L'efficacité me recommandait de directement verser du sucre en morceaux dans un bol et d'y piocher, mais la monotonie finissait par lasser mon pauvre estomac. Sans Watari pour cuisiner, il ne me restait que les choses toutes faites et les ingrédients bruts. Mes connaissances culinaires n'avaient jamais été enrichies. Je n'avais jamais songé que je pourrais un jour en avoir besoin.

La porte s'ouvrit, laissant passer celui qui n'était pas mon père. Il s'avança, sans prendre le temps de me parler. Sans un regard, sans un sourire. Sans un commentaire pour me soutenir contre les trois crétins pérorant, débattant uniformément de ma propre incapacité à mener correctement une enquête. La bouilloire se mit à chanter, tandis qu'une tasse de thé se préparait. Le moment où jamais d'assimiler et de retenir la méthode exacte pour ne plus avoir à subir mes propres préparations infectes. Occasion aussi de m'excuser. En face à face, directement. Sans interface numérique. Je jouai avec mes cubes blancs et roux, démolissant et reconstruisant le damier bicolore. Une inspiration prise, les mots exacts cherchés. Simples, mais pas trop. Sincères, autant que possible, mais sans aller jusqu'à lui faire comprendre que je ne regrettais pas totalement. La paix, sans la reddition. La phrase parfaite, profilée. Nouvelle inspiration, et je me tournais légèrement, prêt à amorcer un pas en sa direction. Claquement de la bouilloire, et l'eau brûlante se renversa délicatement sur les feuilles séchées. La pièce s'emplit de parfums délicats, fumerolles adorables et suaves. Temps d'arrêt dans son regard planté dans le mien. Une attente.

« Je... » Pas un mouvement chez lui. Rien pour m'encourager, pour me donner raison. Dans ces yeux-là, je ne lisais que les reproches. Le fantôme de la conversation, la réflexion sur mes échecs. Celui du cygne, celui de Mogi. Yeux trop froids.

« Oui ? » Même sa voix ne laissait plus rien passer. Fermée pour moi.

« Je... tu veux bien me faire un thé, aussi ? » Le refus limpide dans son départ de la pièce. Son ton à la limite de la résignation alors qu'il partait. « Les pays occidentaux commencent à se désolidariser de toi. »


Les poignets toujours rouges, les cercles mordus sur la peau pâlie par l'absence de soleil, étaient là, à me narguer. J'avais eu un de ces poignets enchaîné à moi, il n'y avait pas si longtemps. Et Kitamura se faisait menaçant. Voulait m'enlever mon... ami. Celui qu'il soupçonnait d'être moi. Ces marques, souvenir de ses crocs de métal autour de la chair. Lui qui continuait de chercher Kira. Qui n'était peut-être pas Beyond. Mais qui le connaissait probablement. Ou qui était connu de Beyond. La chasse n'avait presque plus la priorité. Elle ne l'avait plus. Mon urgence était devenue de ne jamais revoir ces mains entravées. Et ça ne passerait pas en n'agissant pas. Ce n'était plus seulement une volonté de le garder pour moi. À mes côtés, avec l'exclusivité de ses regards, de son intérêt. Son attention uniquement personnelle. Je la voulais toujours. Forcément. Férocement. Mais l'envie de le venger prédominait. L'angoisse de le perdre, de le voir disparaître dans un fourgon de police, dans une prison, dans un tribunal, au bout d'une corde, appelait une réplique pour celui qui le menaçait. La vérité était simplement là. Même avec sa cruauté, ses jeux sordides, son inconstance, sa dangerosité dormante et sa potentielle criminalité, je le voulais. Et puisque je ne pouvais l'avoir, de sa volonté-même – de son refus de transgresser la moindre tradition obsolète et vide – alors personne ne l'aurait. Ni Misa, ni Takada, ni personne. Et Kitamura n'aurait jamais la possibilité de nouer du chanvre autour de cette nuque. Si je ne pouvais y poser ma bouche pour la mordre ou l'embrasser, rien ne s'y attarderait.

Mon téléphone dégainé, un numéro retrouvé, contacté par textos. « Tu viens ? Je m'occupe de dégager la voie si tu veux.

- Ok. Truc important ?

- Important, non. Amusant, oui.

- Cool. Ça concerne Raito ?

- Kitamura. Arrête avec Raito. Il n'est pas le centre du monde.

- Dépend. Tu veux faire quoi à ce gros con ?

- Dépend de quoi ? Surprise.

- Plutôt dépend de qui. J'arrive. »

Insupportable mafieux aux prétendues compétences surestimées.

Les fichiers d'identité s'étendaient, tentaculaires. Sous nos yeux, la petite vie administrative de Koreyoshi Kitamura s'étendait. Sa naissance, ses années d'études, son mariage. Sa fille reconnue. Son absence de contraventions quelconques. Ses impôts toujours payés à l'heure. Et une photo récente, datant de son intronisation.

« Alors, qu'est-ce qu'on va lui faire ? Il t'a bien traîné dans la boue, ce type. Même moi, j'ai une meilleure image. » Sa présence, beaucoup trop proche, irradiait sa chaleur juste à côté de moi. J'aurais dû prendre un fauteuil plutôt que le canapé. L'odeur musquée désagréable, forte, animale.

« Tes crimes ne sont pas connus. Tu n'as pas d'image publique.

- Ce qui prouve bien que je dis la vérité. Mais même si ça se savait, les gens m'en voudraient moins qu'à toi. Tu passes quand même pour un tyran esclavagiste qui a saigné le Japon à blanc pour une enquête mineure. Et c'est Kitamura qui a un peu demandé ça. Ça mérite une bonne punition. Tu vas le faire divorcer ? Avoir des enfants cachés ? Ne pas payer ses impôts ? Lui faire avoir un compte dans un paradis fiscal ? Je peux t'en conseiller des sympas.

- Je vais le tuer. »

Ses yeux brillaient comme ceux d'un enfant un matin de Noël. Un labrador aurait dressé les oreilles et remué la queue. « Si tu veux vraiment, je peux arranger ça pour de bon. C'est facile. Ou tu peux trafiquer les feux de signalisation, détraquer un train, un métro, un avion. C'est simplissime. »

L'arbre des possibles en effet immense, entre ramifications multiples de causes et réseau racinaire de suspects qui pourraient lui en vouloir à mort.

« Non. Il voulait faire de nos vies un enfer. La sienne risque bien d'être distrayante ces prochains temps. Les ordinateurs ont toujours raison. »

D'un ordre, irréversible, d'une beauté tranchante et parfaite, Koreyoshi Kitamura fut déclaré décédé.


Il semblait dormir, lui. Tête sur son oreiller, sa respiration soulevant régulièrement ses couvertures. L'envie de le rejoindre tiraillait mon ventre, essorait mes entrailles. Et ma gorge se faisait étreindre par la certitude d'être renvoyé si j'osais m'aventurer dans sa chambre. Contre lui, il se retirerait, s'en irait plus loin. Pourrait me jeter à nouveau ce regard de pur dégoût. Celui qui était en contradiction apparente avec ses actes, mais qui pouvait aussi leur donner une explication. Ce regard que je ne voulais pas voir, parce qu'il heurtait davantage qu'un coup de poing. Au moins, par l'œil vide de la caméra, il ne me touchait pas. L'acidité remontée jusqu'aux lèvres, le cube de sucre reposé avec les autres.

Temps de changer mon pansement. Le sous-sol gagné, une paire de ciseaux à l'attaque de la bande rougie. Jusqu'à ce qu'une main paternelle, abîmée par le temps, m'enlève les lames. Ses gestes plus sûrs, non affaiblis par un sentiment horrible de rejet. Doucement, Watari désinfecta ma blessure, dans un silence finalement rompu au moment de recouvrir la plaie d'un nouveau pansement.

« Je n'aurais pas dû lever la main sur toi. J'en suis désolé. »

Une tension relâchée, quelque part derrière les poumons. Enfin.

« Et je n'aurais pas dû te dire que je n'avais pas besoin de toi. » Yeux rencontrés. Tellement plus simple, quand il le voulait bien. Quand il n'était pas indifférent. Ou ne jouait pas l'indifférence ? La frontière était illisible pour moi. « Je suis désolé aussi. » Et c'était la bonne réponse, à en croire ses bras refermés autour de moi, pour une étreinte un peu gauche, rendue maladroite par la rareté des manifestations physiques d'affection. J'y étais allergique depuis trop longtemps, tout en sachant reconnaître leur valeur dans ces cas. Et j'en profitais pour lui annoncer la suite, sans crainte de me reprendre une gifle.


Le transfert des archives était organisé, se ferait avec une discrétion absolue jusqu'en Angleterre. Assez pour que personne ne puisse les suivre.

Je sortis de l'ascenseur, chaussures aux pieds. Assez extraordinaire pour que Raito daigne poser son auguste regard sur moi. Interrogatif. Derrière le masque, une pointe d'incertitude, et peut-être d'inquiétude. Pas trop envie de détailler.

« Je t'ai demandé si, en cas de départ, tu viendrais avec moi. C'est le moment de te décider. On déménage. Si tu veux, tu peux retourner vivre chez ta mère avec ta sœur. Je pars avec les volontaires pour le nouveau QG. » Appeler QG notre destination était quelque peu lamentable. Il n'avait pas besoin de le savoir. « Ton père, Watari, Mogi et Akemi viennent. Tu viens ?

- Akemi part ? Il ne voulait pas passer Noël ici parce qu'il devait être avec sa famille.

- Il sera plus utile là-bas, pour nous comme pour son clan. Il espère que je n'oublierai pas son aide, quand tout sera revenu à la normale. Tu viens ?

- Où ? » Ses interrogations m'exaspéraient. Je savais confusément qu'elles étaient légitimes, que tout le monde les aurait posées. Mais il n'était précisément pas tout le monde. Et j'aurais aimé, même en ayant enfin imprimé que ses motivations ne rejoignaient pas mes envies, qu'il me suive en me faisant confiance. Trop demandé.

« Je ne le dis à personne. Pour éviter les fuites. » Geste de la main pour lui signifier qu'il pouvait aussi y avoir des micros. Peu probable, mais pas impossible.

« Enfin, je peux au moins te dire que tu devrais y être à l'abri de la police. Le temps que mon nom soit de nouveau prononçable dans un bureau de ministre sans être associé à « mandat d'arrêt » ou « enfoiré ».

- Ce qui risque de prendre un certain temps. » Affreux sourire ironique, désespérément désirable. Et cet insupportable manipulateur en avait pleinement conscience.

L'envie de tendre ma main pour attraper la sienne et l'emmener avec moi était prenante, à m'en faire halluciner, rêver de cette alternative où il ne serait pas sorti de la pièce, ne m'aurait pas laissé.

Me détournais, l'invitant à me suivre. Les interrupteurs éteints les uns après les autres, au fur et à mesure de la descente vers le premier sous-sol. Là où dormaient les voitures. Mogi avait déjà été sorti, aussi furtivement que permis. Normalement, il nous attendait déjà à notre destination en compagnie d'Akemi. Watari avait eu le temps de faire l'aller-retour. La chance le suivait depuis assez longtemps pour ne pas le trahir maintenant.

Sur le sol de béton reposait une petite mallette dont Watari sortit des bandeaux pour les trois enquêteurs. L'outrage passa plus ou moins bien. Matsuda ne comprenait pas pourquoi ne pas voir était préférable, Yagami ne comprenait pas pourquoi son fils devait être aveuglé, et Raito eut la gentillesse de comprendre. Les claquements des portières résonnèrent sous les néons, suivis par les bruissements des ceintures de sécurité. Raito prenait bien soin de se coller contre Matsuda plutôt que contre mon flanc.

Le moteur rugit, lionceau heureux d'aller se dégourdir les roues sur le bitume extérieur. La lumière du jour filtra sous la porte coulissante s'élevant. Dehors, il n'y avait aucun doute quant au comité d'accueil qui attendait la voiture aux vitres intégralement fumées. Et je n'avais pas la moindre inquiétude injustifiée. Watari était un pilote remarquable, pourvu d'un sang froid qui lui garantissait de prendre assez systématiquement les meilleures décisions en situation de crise.

Le hurlement des pneus sur le sol salua notre sortie, accompagné par une symphonie de sirènes dans la foulée. Au bout de l'avenue, une unique voiture de police. Me penchai, poussant Raito sur son coussin humain. À moitié sur les places avant, dans notre carapace d'acier filant de plus en plus vite, je pouvais enfin distinguer l'occupant de la voiture restée à l'arrêt. Moteur visiblement éteint, mains reposées sereinement sur son volant, Aizawa nous regarda passer devant lui sans esquisser la moindre manœuvre pour nous en empêcher. Puis, alors que je me retournais en enfonçant mon coude dans une épaule qui n'avait rien à faire là, je le vis finalement s'animer, gênant ses collègues qui nous avaient déjà pris en chasse. J'aurais dû insister pour le garder.

« Tu t'assois et tu attaches ta ceinture, maintenant ! » La violence du virage finit de me convaincre du bien fondé de la remarque.

Les détours et les changements de voiture dans des parkings obscurs occupaient du temps, et une nausée vague avait fini par avoir raison de l'adrénaline. Seul un reste de dignité m'empêchait de demander une estimation du temps restant. Personne ne devait pouvoir nous retrouver, et personne de l'équipe ne devait pouvoir donner d'estimation de notre nouvel emplacement.

Enfin, l'arrêt définitif, dans un garage infiniment plus étroit que celui dont nous étions partis. Ma portière enfin ouverte, je tirais la manche de Raito pour l'inviter à me suivre. Aveugle, il ne résistait pas. La porte intérieure passée, je le guidais jusqu'à l'entrée normale, après une porte absolument quelconque. L'endroit était insoupçonnable. Le bâtiment, presque étriqué pour nous tous si l'on omettait le sous-sol occupé par la chambre médicalisée de Mogi et quelques vestiges gardés de ma tour, se nichait dans un quartier populaire du Nord de Nagoya. Non loin de l'hôpital Yamane, qui pourrait toujours servir en cas de pénurie de matériel médical. Proche aussi de l'Ask Ajima Nursery, qui serait nettement plus pénible à cause des bruits d'enfants. Uniquement les bruits, puisque toutes les fenêtres étaient recouvertes de film opacifiant, exceptées celles donnant sur la cour intérieure.

Je glissai mes mains le long du bandeau, en profitant sans honte pour m'enivrer de l'odeur de ses cheveux et les caresser de la pulpe des doigts. Le nœud défait, j'enlevai le tissu.

« Bienvenue à la maison. »