Titre : Thirst

Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.

Rating : M pour certains chapitres


Bonjour, les poussins en chocolat ^.^

Merci encore mille milliards de mille fois pour vos merveilleuses reviews ! L'avis de décès nous a loupé, nous bougeons encore !

Pour tout vous avouer, nous avions prévu de publier ce chapitre vers le nouvel an, comme d'habitude mais … j'ai fauté, comme on dit. J'ai perdu le mot de passe de mon compte (plus exactement, j'ai complètement oublié que je l'avais changé, et forcément, Haaru ne pouvait pas m'aider aha) N'ayant pas internet à ce moment-là, c'était un peu compliqué et nous avons renoncé. Non, je n'ai pas honte, jamais, des questions ?

Nous voilà donc, infatigablement, déposant ce chapitre à vos pieds comme une offrande des cloches de Pâques.


\ Annonce importante publication /

Nous allons reprendre un semblant de rythme, chers amis : quatre chapitres par an à partir de maintenant. Autrement dit, un par saison, aux alentours du 20 des mois de septembre, décembre, mars et juin. Je recommencerai à répondre de manière systématique à vos commentaires également.

Ceci n'est pas un rêve, pincez-vous x)

Annonce numéro 2

Par ailleurs, nous sommes à la recherche d'une âme généreuse et dévouée, qui dans son infinie bonté, voudrait bien nous refaire une couverture pour la fiction. Je ne la supporte plus ... (sinon, j'en mettrai une faite par mes soins mais mes talents en graphisme sont terriblement inexistants.)


Résumé de l'intrigue des derniers chapitres :

Beyond a concocté un jeu de pistes avec des références alchimiques et chimiques menant à Yotsuba, donc à Higuchi possédant l'ancien death note de Raito. (L indique sa date de naissance à Raito, incluse dans le jeu du tueur). Une opération à Yotsuba tourne à la catastrophe, Mogi se fait capturer. Outrepassant les ordres, Raito se rend à Yostuba pour aider et rencontre Higuchi (conversation remplie de références aux death notes que Raito ne comprend pas). L'adolescent reprend le matériel de surveillance mais ne parvient pas à aider Mogi.

L'équipe récupère Mogi plus tard, mais dans la manœuvre, il est grièvement blessé et est maintenu dans le coma. Quelques jours après, Higuchi meurt, tué par Beyond. Akemi est de retour de l'hôpital avec ses côtes cassées (cassées en représailles pour une tentative foireuse de baiser sans autre but que celui, très courant, d'emmerder L.) Watari a eu une petite conversation avec Raito pour lui dire le mal qu'il pense de lui, lui demander de ne pas venir au nouveau QG et d'arrêter de tourner autour de L.

L'adolescent est conjointement puni par son père et par L pour être allé à Yotsuba malgré les interdictions multiples: il est exclu de l'enquête.

L'image de L souffre sérieusement dans les médias et dans l'opinion. On remet en question ses méthodes, son efficacité, son financement. On ressort et analyse publiquement d'anciennes enquêtes (en particulier l'affaire du cygne, première enquête au Japon du détective sur laquelle avaient travaillé Yagami père et, dans une moindre mesure, Raito âgé de dix ans ).

L est en train de perdre sa réputation et ses subventions internationales. Sous la pression, le gouvernement japonais annonce officiellement qu'il se désolidarise du détective et la police lance un mandat d'arrêt contre lui. Raito réintègre tout juste l'enquête, quand, après de nombreuses recherches, la police trouve le QG.

Lors de la fouille du QG, L ordonne à Raito de rester avec lui dans le caisson à réflexion thermique censé les camoufler au sous-sol. Pendant ce temps, Watari se charge de se faire passer pour L auprès des policiers. Raito pense que c'est trop dangereux, qu'ils vont arrêter Watari directement et souhaite intervenir pour éviter ça. Évidemment, L refuse et Raito ne démord pas de son idée.

Une fois qu'ils sont tous les deux au sous-sol, L verrouille la porte de la salle avec une clé qu'il garde sur lui. Ils se retrouvent dans le caisson étroit, Raito le manipule en faisant diversion (baisers et plus si affinités). La clé volée, Raito actionne l'ouverture du caisson et s'en va rejoindre Watari sans que L puisse l'empêcher.

Raito et Watari se font tous les deux passer pour le détective jusqu'à instiller le doute, empêchant une arrestation immédiate. Les policiers les prennent en photo avant de partir, prévoyant de surveiller les lieux et de revenir plus tard pour embarquer L (ou celui qu'ils pensent être L). La cellule d'enquête anti-Kira prend la fuite et déménage dans un quartier populaire au nord de Nagoya. Nous en sommes donc à l'arrivée dans ce nouveau quartier général !


Chapitre 40

Plaisir d'offrir (joie de recevoir)


Akemi faisait la visite, entre plaisanteries et claudications. Imparfaitement remis de ses côtes cassées, parfaitement remis de son échec. La crise existentielle balayée en deux remarques douteuses et un clin d'œil narquois. La béquille était toujours aussi affreusement verte, son possesseur toujours aussi bruyant. Je laissais les autres filer, tout autour, ralentis, jusqu'à m'arrêter. Feignant de m'intéresser au pan de mur bientôt défraîchi, entre jaune et gris, fascinant et exotique. À peu près autant que la fenêtre masquée, infiltrant le couloir bas de plafond avec sa lumière moribonde. L'ensemble du QG n'était pas de la première jeunesse, l'état général acceptable et terriblement quelconque. La conception était le carnage d'une horde d'architectes au bord du suicide collectif avec une règle à paillettes et un compas pour faux gauchers à troubles binoculaires, la décoration catastrophique et le nombre de failles sécurité... mieux valait éviter le sujet. Un amalgame sans cohérence, sans cohérence sauf si la maison était plus qu'une maison. Plus j'avançais, plus j'en avais la conviction, les preuves. Les deux salons, la cuisine, les trois salles de bains, la dizaine de chambres. C'était plus qu'une maison. L'architecture des trois étages vraiment douteuse, curieuse, la disposition des murs, des pièces. L'endroit suintait la dépression, sensation humide en décomposition, lourde dans les murs pourtant secs.

Plutôt que d'entendre les inepties et les railleries qui roulaient dans l'air, mes yeux préféraient se river sur lui, la naissance pâle de sa nuque entre les mèches désordonnées, son dos, le balancement des coudes. Cadencé. Le bandage décalait avec le poignet, dans le rythme, dans le visuel. Trop voyant. Trop culpabilisant.

Quelque chose au fur à et à mesure changeait, sa peau lentement oubliée par l'horrible lumière synthétique. La teinte terne se faisait chasser pour un panaché de nuances limpides. Argentines sous la douceur solaire. Le souvenir de la chair souple, soyeuse, m'écrasait le ventre. Et deux fulgurances noires achevèrent de le presser, percer. Pupilles plantées en poignards que je n'évitais pas en détournant les yeux.

Une rangée de vitres creusait un mur, à côté. Je m'arrêtai, fasciné par le minuscule carré d'herbes, encadré de murs, juste là, derrière le verre. Carré de vert tendre inondé de soleil.


L'écran de télévision trônait devant une rangée de chaises en métal. Ameublement en cours. L'autre futur salon consacré exclusivement à l'enquête, pour le moment rempli de cartons et de tournevis. Les cliquetis et les froissements de plans rompus par les éclats de voix de Matsuda, sautillant furieusement ses onomatopées et insultes pour les planches vicieusement tombées sur ses pieds et pour tous ces clous qui évitaient sournoisement son marteau.

« Bonsoir, chers téléspectateur, et bienvenue sur NHN. » La présentatrice blonde papillonnait ses faux cils, sourire mécanique vissé aux lèvres roses. Ses lentilles du jour me rappelaient douloureusement une autre blonde, adepte du bleu vif un jour sur deux et des décolletés acrobatiques à la quotidienne, format extensible version fouille au corps. La comparaison s'arrêtait à la forme du chemisier, peut-être aussi au vocabulaire. Celle-ci savait lire des mots de plus de quatre syllabes sur son prompteur. « Ce soir, nous allons débattre d'une information aussi surprenante qu'intéressante. La police aurait en effet découvert le lieu de résidence du fameux détective L, plus fameux désormais pour les nombreuses polémiques, et autres débordements inacceptables, que pour la résolution d'enquêtes de grande envergure. Après le mandat d'arrêt à l'échelle nationale, certes décrié par une frange contestataire, et les nombreuses fouilles de la capitale, la police aurait atteint son but, hier soir aux alentours de 19 heures. Notre correspondant, Akira Natsuri, en direct du quartier Kagurazaka dans le district de Shinjuku.

- Bonsoir, Mana-chan. Je suis effectivement sur les lieux de la course-poursuite. Vous pouvez voir derrière moi les traces de freinage sur la route.

- C'est tout ce qu'il reste ?

- Les forces de police supposent que les fugitifs sont sortis par ce building que vous apercevez derrière moi.

- Supposent ? Je crains de ne pas comprendre, voulez-vous dire que la police ne sait pas ?

- Tout ce que nous savons, c'est que les caméras de surveillance ont cessé de fonctionner à 19h10, dans tout le district ! » Le direct, aussi utile qu'un gros plan sur une boîte de pâtes au micro-ondes, se termina sur un froncement de sourcils dramatique. Un discret jeu de lumière plongea le visage de poupée dans l'ombre. « L peut être n'importe où, à l'heure qu'il est. » Les projecteurs se rallumèrent, synchronisés avec le sourire qui lui remontait aux lèvres. « La suite, tout de suite après la pause. » L'écran fut englouti dans un mélange de voix niaise, de chorégraphie bidon et de froufrous violets ventant les mérites imaginaires d'une glace anti-gueule de bois parfum viande de cheval, mangue et chamallow à la pomme d'amour. Haine à son paroxysme de la violence.

Mon père grimaça, changea de chaîne. Un débat en cours sur la stupidité d'un mandat d'arrêt délivré contre une personne dont on ne connaissait même pas le visage menaçait de virer au lancement de verres d'eau et crises de nerfs sur plateau. Entre les « Oui, Monsieur ! Parfaitement, Monsieur ! » hurlés et les « Mais puisque je vous dis que » vociférés, les moustaches et les micros avaient du souci à se faire. Changement de chaîne. Chaîne. Chaîne. Il retourna sur NHN, à temps pour capturer un visage flouté et en bas de l'écran un bandeau « témoin anonyme des forces de police. ».

« Bonsoir, nous sommes avec un policier en exercice que nous allons appeler Monsieur Sâto pour préserver l'anonymat de son témoignage. Monsieur Sâto, vous dites avoir enquêté dans la cellule de L ?

- Oui, pendant l'année - » Bip sonore sur la voix trafiquée. Imbécile congénital. La présentatrice se racla la gorge.

« Sans aucune indication de temps, de lieu, ni de noms, s'il vous plaît.

- Oh, pardonnez-moi... mais L ça compte comme nom ?

- Non. » La sécheresse de la syllabe aussitôt compensée d'un sourire extra large, extra blanc, extra rose. « Et il est le sujet de votre témoignage, ce serait dommage. »

Elle ramena une mèche derrière son oreille, battit légèrement des yeux.

« Où en étais-je ? Oui. L'enquête. Donc j'ai participé à une enquête et ce type est inhumain.

- L'avez-vous vu ?

- Jamais. Mais nous avions reçu toute une tonne de mails et de coups de téléphone pour nous insulter, nous faire augmenter la cadence de travail, nous dire de recommencer. Il a dû nous faire tout reprendre au moins quatre fois, ce qui a ajouté plusieurs centaines d'heures de travail. Les horaires étaient affreux, même pas de pause pour manger. Des nuits de 3 heures et demi. Du harcèlement jusque sur le fixe de ma maison.

- Votre douloureux récit corrobore plusieurs témoignages, dont nous avons eu l'exclusivité sur le plateau de NHN. Coïncidence ? Sans doute pas, vu la concordance de certains points. Je crois que vous avez fait une dépression, c'est bien cela monsieur Sâto ?

- De plusieurs mois. Avec du stress au travail, une phobie téléphonique, des somnifères, des terreurs nocturnes -. » La liste des malheurs de « Monsieur Sâto » s'étirait, plus larmoyante, plus pathétique, jusqu'à perdre toute illusion de crédibilité. Peut-être un stress post-traumatique alphabétique ? Ou la phobie de tenir un stylo ? Le tout s'enchaîna sur les critiques des méthodes de travail de L où le témoin en profita pour se venger abondamment avec un certain plaisir sadique.

« Merci pour ce témoignage très... éclairant.

- Je pourrais ajouter quelque chose ? C'est la véritable raison de ma présence ici. Je m'adresse à tous les téléspectateurs en disant ça. Comme vous l'avez entendu, L est un vrai tyran et, franchement, je préfère mille fois travailler avec Kira qu'avec lui. Nous sommes de plus en plus nombreux à le penser dans la police. Je soutiens Kira. Je soutiens l'avenir et quand je sais comment L se comporte humainement et quand j'entends tout le bazar qu'il fait avec nos impôts pour des résultats aussi médiocres, oui, je le dis. Kira vaut mille fois plus que lui, sur tous les plans.

- Grande révélation ! L'opinion favorable envers Kira se répand à toute vitesse ! Que voulez-vous dire par résultats médiocres ? Vous parlez de l'affaire Kira ?

- Oui, mais pas que. Avez-vous idée du nombre d'enquêtes qu'il refuse ? Mon unité a dû lui en envoyer une dizaine les six dernières années et il a jamais répondu, alors imaginez les autres arrondissements, les autres villes, et les autres pays ! Et quand il choisit finalement après tout ce tirage au flan sur le dos des contribuables, il est pas capable de la terminer ? De qui se fout-il ? Moi je dis stop ! »

L'écran en resta là, la télécommande posée sur une chaise vide avant un autre témoignage. Un grommellement à ma droite. « Ça devient incontrôlable. » L'hésitation balançait dans le timbre. Son regard sans assurance qui devait rechercher le contact, rechercher l'adhésion. « Même si je ne suis pas toujours en accord avec les méthodes de L ou son management, ce lynchage est ridicule, mensonger et grotesque. »

Silence. Je me levai, dossier de chaise calé sous le bras. « Je vais terminer le raccordement du couloir C5 au système de surveillance. Nos conversations s'en tiennent à « bonjour » et « passe-moi le sel ». »


Un bruit me fit baisser la tête, la détourner. La reprise du raccordement malgré la présence impossible à ignorer. Les yeux de L, poids hérissés de lames. Le chemin creusé dans la peau, enfoncé dans la chair au roulement de piques, suivait le mouvement. Je ne voulais pas voir son visage, cette expression écœurée, toutes griffes dehors en privé. Toujours hantée, en filigrane sur la pupille, répugnance dormante sous la glace. Ce regard sur moi, sensation aussi immonde que je l'avais imaginée.

À chaque vérification, exigée d'un coup sec contre le dossier, je devais descendre. Attendre patiemment un temps infini, qu'il monte, vérifie toutes les manipulations point par point. Qu'il revérifie encore. Troisième raccordement, déjà, qu'il tenait ce petit manège et je n'avais pas réussi à lui arracher un mot. Et je n'étais pas certain de vouloir réussir. La vérification était plus longue cette fois, nécessitant des câblages et des manipulations relativement complexes sur ordinateur. J'attendis, me retenant de tourner en rond, de lui parler, de le regarder. Torture infinie de la lenteur. Et l'écran se modifia, le dernier paramètre était impeccable... et au lieu de descendre L relança toute la procédure.

« Je ne vois pas l'intérêt de me confier ce travail si tu vérifies le moindre de mes gestes dix fois. Ça ne fait gagner de temps à personne. »

Il inspectait les branchements, encore une fois, le cliquetis léger du plastique sur plastique. J'allais m'asseoir dans un coin éloigné, soupir non autorisé.

Ses genoux plièrent sans rejoindre le sol. Il resta simplement accroupi sur l'assise, une main sur le clavier. « Vérifier le moindre de tes gestes m'évite de cracher mes entrailles toutes les cinq secondes. » Je ne m'attendais pas à une réponse. Celle-ci ressemblait à ce qui tournait en boucle derrière mon front. Conversations conjecturées mille fois, la chute était toujours la même. « Ça m'épargne le détraquement de réfléchir à toutes les manières répugnantes et immondes dont tu as pu te servir pour bousiller le système. Trahir, salir et comploter des petits plans égoïstes, fourbes et dégueulasses dans le dos des autres c'est ton passe-temps préféré. »

Ses phrases poissaient mes neurones de culpabilité, de regret. Nausée. Les mètres déjà parcourus. Je m'arrêtais, nos yeux choqués, son expression de dégoût fit mourir les mots sur ma langue, ne restait que le mécanique. « Si vérifier t'évite tout ces désagréments, tu m'en vois ravi. »

Visuel brisé.

Il retourna à son clavier, scandant une énumération de mots sans âme. « Quand ta chère et gourde petite amie reviendra, ce sera chambre à part obligatoire. Les contacts écœurants seront proscrits. En fait, ils sont proscrits à partir de maintenant. Tout est écœurant. À vomir. » Le vide du timbre débordant de poison, cinglant. Le « tout » tordu en « tu ».

Je hochai la tête, sèchement. Il ne me regardait pas, ne le verrait pas. Pas envie de formuler quoi que ce soit. Un « comme tu veux » sonnerait comme une plaque de pierre tombale. Temps de partir, avant de faire plus.

« Misa n'est pas un jouet assez interactif ? Comme c'est triste. »

Je m'immobilisai, la réplique me dévorait la bouche. Douloureusement. Il ne fallait pas que je réponde. Répondre et... « Achète-toi une poupée plastique et une perruque blonde pour compenser. » Tournai à demi vers lui, j'avais cédé. Pas d'excuses. Trop tard. « Tu crois que c'est Misa ? » Un ricanement pour écorcher, un peu plus. Je secouai la tête, rendant la fausse question plus pesante. Écrasante. « Tu n'aimes pas les contacts humains ? Il fallait construire plus grand. » Sale sourire étiré avec mépris, dégouttant la sensation d'avoir tort et le sous-entendu odieux, ma dernière phrase, dernière pique. « Le blond ne t'irait vraiment pas. »


Ma main tendue vers la poignée de ma chambre et toute mon attention tournée à droite. Quelques mètres à peine, la chambre de L. Juste en face celle du mafieux. La porte du détective fixée du coin de l'œil. Il fallait que je... dise quelque chose.

Elle s'ouvrit brutalement et le détective passa le seuil, m'attrapa en flagrant délit de l'observer. Ses yeux aspiraient mes gestes, mes mots. Urgence du goût de sa peau, son grain contre ma bouche, sa peau contre ma peau. Son visage désespérément froid, le jour de notre rencontre jeté au visage. Même regard, gouffres qui buvaient la lumière. Le fil de l'instant s'amenuisait, suspendu encore mais bientôt rompu. « Je suis désolé ». « Pardon ». Est-ce que ces paroles auraient la moindre valeur pour lui ? Est-ce qu' un « je n'aurais pas dû », est-ce qu'une seule excuse lui paraîtrait sincère ? Sans doute pas. Je le savais. Il l'avait dit.

Une porte lisse, effleurée. Je savais ce qui était derrière, confusément. Elle glissa sans un bruit, lente guillotine à pivot, révélant une pièce relativement petite, dorée par le plafonnier. Une table et deux chaises en tout et pour tout. Le couvert était mis. Les reflets métalliques s'enroulaient paresseusement avec le bois, fragments de prismes. Je décalai une chaise pour m'asseoir, filant mes yeux sur les paillettes rouges et les veines du dossier. À peine installé, le plafond s'éteignit. Ténèbres. Absolues, résonnées de battements. Ma respiration comme un tonnerre solitaire dans la noirceur quantique. Alors, une flamme éclata à la mèche d'une bougie. Une autre flamme, une autre bougie, et les contours d'un visage aux traits creusés surgirent. La peau de cet homme tracée en fractales, l'encre qui montait par les ridules. Les yeux luisaient bicolores dans cette figure mangée par la nuit, jeu balançant entre jaune et bleu.

« Bonsoir, Yagami-kun. »

La pièce retrouva pleinement sa lumière, brutalement. Ajustement de mes pupilles, douloureux, découvrant un sourire tout à fait inédit, sur ce visage. J'écrasai mes paupières, les rouvris. Les bougies n'étaient plus sur la table, le plafonnier paraissait réglé un peu moins fort. Mon imagination ?

« Bonsoir. »

D'un geste de la main, il désigna la tasse posée devant moi. « Vous ne buvez pas ? » Refus poli, qui n'entama pas son expression. « À votre aise. » Pendant un moment, il n'y eut que le bruit de ses couverts, enroulés, déroulés dans les phalanges.

Watari s'essuya élégamment les commissures des lèvres, une à une, de la pointe d'une serviette en tissu. Le couteau et la fourchette posés en tintant.

Il n'avait pas mangé.

« Vous n'avez pas fait ce qu'il fallait, Yagami-kun. » La bienveillance innervée en nuances chaudes, la douceur dans sa posture, sa voix.

Le sourire fila alors qu'il portait toute attention au contenu de sa tasse de café. Oui, le parfum. Du café. Ma tasse n'avait pas d'odeur, je la reposais une seconde fois sans boire. Le mutisme étirait ses fils, la toile engluait les tentatives de conversation, le vieil homme semblait avoir oublié ma présence.

Mon regard sur lui, je furetais dans les lieux, curieux. L'endroit comportait plus d'objets qu'auparavant : une cheminée, des meubles, des tableaux... mes yeux tombèrent sur le sol. Mes chaussures. Léchées dans un liquide noir. Sursaut. Me levai d'un bond, patinai dans la texture épaisse. « Watari ? » Un pas derrière l'autre. « Watari ?

- Je n'y suis pour rien. »

Le magma, vorace, grimpait les semelles. Marée nocturne, grumeleuse. Poisseuse. « Arrêtez ça.

- Je n'y suis pour rien. C'est vous. » Son regard était fixe, la compréhension fusa, vrillée par la peur. Les doigts portés à mes lèvres. Éclaboussés noir. Visqueux.

Mouvement de recul instinctif, dérapé sur le sol. Ma bouche tapissée par le goût immonde, indescriptible. Qui me donnait envie de racler les papilles avec les ongles.

Les yeux avaient le bleu gelé. « Asseyez-vous, je vous en prie. » C'était un ordre. La sensation impérieuse d'obéir me pinça les nerfs. La chaise approchée lentement, pataugeant jusqu'aux chevilles dans le liquide glaçant, écœurant.

La chaise avait perdu sa matière, insensible sous mes jambes, contre le dos. La morsure du noir absorbait tout, serres lancinantes, dévorant tout le reste, éviscérant la sensation du monde. Les cheveux courts de Watari se mirent à osciller. Vacillants. Des incandescences se bousculaient sur les pointes en fusion. Petites flammes serpents, blanches, diffractées en reflets sur les dents.

Ses yeux pulsaient, cœur bleu de l'incendie. Je le regardais sans pouvoir me détacher. Image étrange, Gorgone ou diable de feu.

Il poussa son assiette, la porcelaine racla le bois, s'arrêta entre mes mains. Tomba sous mes yeux. Mes phalanges tiquèrent, tressaillirent. Les couverts me dégringolèrent des doigts. Le dégoût me chavirait le ventre.

Je relevai le nez. Un sourire fin s'inclinait sur le visage ridé. Pacte à signer. Pacte à rompre.

Une inspiration prise, les couverts. Mes muscles agités de tremblements, la première découpe. Mes dents écrasèrent le morceau spongieux, fibreux. Écorchèrent les papilles sous les molaires, entre les mâchoires. Mâchèrent. Avalèrent. Recommencèrent.

Ma propre langue étalée dans l'assiette, la viande flottante et flasque. Langue rose à nuances violettes. Luisante et molle. Crue. Flottante dans une soupe noire. Le nerf hypoglosse malade, plaie pourrie dans la chair.


« Tu ne manges pas ? » Inquiétude paternelle ignorée. « Le petit déjeuner est le repas le plus important de la journée. » Inquiétude paternelle tuée d'un regard sombre.

Un thé, peut-être. Noyer le goût du cauchemar. Le repas aussi abominable que les précédents, l'atmosphère irradiée de rancœur, de silence. Watari lisait le journal, un œil en survol de la table, de temps à autre. Mon père contemplait les gros titres avec envie, attendant comme d'habitude que le vieil homme termine pour prendre son tour. Comme d'habitude. Rien n'était comme d'habitude. Rien de ce qui avait de l'importance. Akemi et Matsuda attaquaient le beurre au couteau, bataillant leurs couverts pour revendiquer la conquête de la plaque de graisse jaune. La petite cuillère de L s'enfonça dans une gelée rose. Molle. Palpitante, secouée par la bataille rangée de couteaux. Je détournai les yeux, éloignai le thé.

« Écoute, fils, tu m'en veux, j'ai bien saisi. Mais il faut savoir admettre ses torts pour avancer. Grandir.

- Cette marque d'intérêt est très touchante. Je te dessinerai l'image du père idéal en deux dimensions quand tu m'emmèneras à l'école, demain. Je promets d'être sage, de boire ma brique de lait et de ne surtout pas poser des questions que la maîtresse ne comprend pas. » Descente d'un cran, à trop le titiller mon droit de manger allait peut-être sauter, lui aussi. « J'admets mes erreurs quand il le faut. Je n'ai pas eu tort. »

Un bruit strident ponctua ma phrase, m'arracha un sursaut surpris.

« Buzzer à mensonges. » La chose faisait la taille de la paume du détective.

Me retins de lever les yeux au plafond. « Je n'ai pas eu tort. »

Buzzer.

« Je ne veux pas que tu sois capable ou non de mener un débat sur les kalia et l'intelligence artificielle -

- On dit qualias.

- Peu importe. Ou capable de je ne sais pas, faire un... symposium sur toutes les controverses des condensations de Frolic... Frotich. Frosties. Bref. Il est question d'être...

- Condensats.

- Présent dans la vie, en interaction avec le vrai monde pour comprendre ses enjeux, par exemple, celui non négligeable de la mort ...

- De Fröhlish.

- D'être conscient de ta place dans société. Dans une équipe. D'être capable de tenir une parole donnée.

- J'ai tenu ma parole. » Mon regard mauvais croisa celui de L, au moment où sa main appuyait sur son joujou infernal. « Je ne me suis pas mis en danger. Pour la millième fois.

- C'est ce que je disais. Tu es complètement inconscient. Ta place dans l'équipe est pourtant simple à comprendre. » Moment où je cessais définitivement d'écouter. Il déversa son monologue pendant plus de quarante minutes, incitant à la fuite. Le quart d'heure sur « ma place dans la société par Yagami Soïchiro » trituré dans le crâne, presque crié dans la pièce – force des convictions – eut raison du détective. Il prit traîtreusement le chemin de la sortie, sans m'accorder une once d'attention – pour quoi faire ? – emportant ses assiettes de gâteaux, appelant le vide par son absence.

La chose à demi hurlée se termina sur une question parfaitement rhétorique, qui demandait à peine plus de réactions que pour le reste. « Tu as compris ? » Apparemment satisfait de lui-même, mon père sourit. « Je suis content que nous ayons eu cette conversation. » Ferma la porte.

Ne restait que Watari, dernier résistant de l'indigestion auditive carabinée. Je ne bougeais pas, impossible de reculer indéfiniment. Dommage. Plusieurs minutes, sans un geste, attente de la suite. Deuxième salve qui n'allait plus tarder maintenant... Finalement, le vieil homme plia lentement son journal, qu'il posa. Les pages lissées sous les mains tachées par l'âge.

Un nuage de lait nuança la couleur du thé, un sucre.

« Je vous avais prévenu que le QG allait déménager.

- Oui. Ce n'est pas comme si le fait était une évidence, n'est-ce pas ? » Ironie sanctionnée d'un regard, clair, scalpel.

« Je sais quel genre de personnes vous êtes, je ne vais pas m'étendre encore une fois sur la question. » Inutile merci bien. Les blessures purulentes, suintantes de mots. Échos de cauchemars. « Ce n'est pas comme si les faits étaient une évidence, n'est-ce pas ? » Le ton de la plaisanterie parfaitement décalé, ironie sournoisement retournée. « Une porte de sortie vous a été proposée, vous auriez pu la saisir. Il aurait pu vous laisser partir, encaisser un non. »


Mon ordinateur enfin retrouvé après cette exclusion ridicule, douce sensation de liberté dans la prison. Je l'allumai, le posai sur la table basse de l'un des salons. Le sourire retenu s'effaça sous les tonnes d'alertes mails sanctionnées d'une armée de bips, vengeance de la machine pour avoir été oubliée, ou quelque chose comme ça. Les messages pleuvaient et les lire, simplement, me prendrait une heure. Laissant l'accumulation en compagnie d'elle-même, je consultais les informations disponibles sur les meurtres de Kira, les décès récents mais aussi plus anciens.

La reprise du mode opératoire du Kira originel expliquait assez bien sa montée en popularité récente, plus qu'encouragée par la destruction publique de l'image de L. Destruction organisée par Kira ? Si ce n'était pas le cas, il s'en servirait pour accroître son pouvoir. Si Kira était Beyond c'était plus... surprenant. L'imitation supposant une forme d'admiration, d'amour, peut-être. Ne pas profiter d'une situation aussi inédite et incroyable de possibilités serait d'une imbécillité sans nom. Erreur stratégique potentiellement fatale. Beyond ne cautionnait pas ce genre d'erreur, il l'avait suffisamment prouvé.

Une bonne vingtaine de mails de Takada, noyés dans la masse, parcourus du bout des yeux alors que le mafieux entrait. Joie contractée dans les tendons de la main.

« Ah ! Justement la personne que je cherchais, on dirait que je suis chanceux. » Concept de chance très relatif.

« Quelle est l'échelle de la catastrophe qui te pousse à venir me voir ?

- Continue. Je m'imprègne de ta gentillesse aérodynamique et échevelée. » Ses mains en signe d'appel. Il inspira exagérément. Son visage rempli d'une concentration digne de figurer dans une telenovela, la scène du lavement intestinal. « Je m'imprègne, je m'imprègne, chargement en cours, bip bip bip, on ne dérange pas la bête. » Un œil ouvert. « C'est pour aligner mes chakras avec les tic tac que je viens d'avaler... Ça y est, je me sens tout échevelé d'un coup. » Ses bras retombèrent et il se mit à approcher dangereusement, se posta sur la table. Encore un peu à gauche et il s'allongerait sur le clavier. Mon attention reportée sur un mail de Takada, quelques neurones mobilisés en parallèle pour une réplique. « Ton imprégnation n'a rien à envier à la constipation occasionnelle mais je ne voudrais pas te donner de faux espoirs concernant ta carrière d'acteur de riantes publicités pour fuite urinaire. Alors, quelle catastrophe ?

- Hum, hum, je la situe quelque part entre la pénurie de confiture et la destruction du monde par une invasion de caniches vampires déguisés en ornithorynques jouant des tongs sur une fesse assassine.

- Belle marge.

- Aucune idée, on est passé à deux coups de cuillère de la rupture hier. Évidemment, la pénurie de confiture surpasse laaargement l'apocalypse larguée en colissimo surprise par les puissances divines, canines, féeriques, caféines et autres Schtroumpfs à lunettes dévergondés. D'ailleurs, tu la connais cette théorie sur les Schtroumpfs ? Je suis sûr que oui. »

Retenant une remarque sur son incapacité évidente et autoadulée de la fermer aux moments les plus stratégiques, je me levai, télécommande en main. Une chaîne de météo régionale. Un gloussement roula sa gorge. « Jolie Miss météo. C'est le même nom que sur le mail, là. » Son large sourire fendit l'espace, air de chat trop satisfait, canines à découvert. « C'est qui ?

- Une amie. » Ce qui s'en rapprochait, l'équivalence totalement incomplète. Une seule personne pouvait correspondre, correspondait, pourtant le mot paraissait étriqué ou mal ajusté. Il ne convenait pas vraiment, décohéré, un peu, assez.

« Amie, hein ? » Évidemment Akemi n'en croyait pas un mot. Peu importait. Répondre « personne » et sa curiosité serait un avant-goût rance de l'enfer. Il s'approcha, obstrua l'écran, les genoux pliés, à détailler les pixels. Sa tête s'inclina de côté. « Ça explique des trucs. » Le regard de biais, pétillant à filer des cauchemars.

« Des trucs ?

- Hm ? J'ai dit quoi ? » Souplesse et sourire goguenard étirés aux muscles. Il se redressa, énergie fugace du mouvement, tourné, son visage arrêté devant le mien. Expression virée sérieuse sur un battement de paupières.

« Il a une sale tête quand je viens le border chaque soir. Et, par border, je suis poli. » Clin d'œil qui brûla la jalousie, labourée en griffes. « Je sais que tu as mordouillé, tout ça, tout ça. » Au froncement de sourcil Akemi agita son poignet d'un air entendu. Il pensait que j'étais le responsable du bandage. Responsable de trop de choses sans ajouter celle-là. Le jour de son apparition ... non, L avait dû se couper avec un morceau de dossier, un couteau à gâteau. Quelque chose. « Je veux pas savoir pourquoi. » Pause. « En fait, si. C'est à cause du déménagement ? Parce que Son Altesse a perdu son standing de pacha sur canapé ? Adieu princesse, bonjour tristesse ? »

Le dégoût craché. « Princesse ?

- Moui, je te l'accorde. Mais avec une robe à fanfreluches, une perruque longue et quelques rembourrages judicieusement disposés, tu te défends ma caille. Ah, et avec deux pinces à linge. » Ses index étirèrent les lèvres, mimant une parodie de sourire, truc grotesque et grimaçant. À faire peur par une ruelle sombre, un soir de nouvelle lune, la lumière du lampadaire mourante. « Caille en croûte de tour d'ivoire cuite à feu de dragon, ça envoie de la princesse de compète.

- Je ne sais pas si tu as remarqué l'évidence, mais mon poignet est parfaitement fonctionnel. Il meurt d'envie de déposer sa marque « de compète ». Quelques dents en trophée, ça pourrait suffire. »

Ses yeux brillaient d'amusement. « J'adore quand on joue à se balancer des évidences. J'en ai plein pour toi moi aussi, mais elles valent très cher. Si tu es à l'article de la mort, je verrai ce que je peux faire, peut-être. Si tu es très gentil avec moi. Et si tu me chantes Mon grand koala des steppes avec un accent allemand. »

Il faudrait plus que quelques dents. Hémorragie interne provoquée par l'impact d'une barre de fer, pour commencer.

Il s'éloigna, reculant de quelques pas. Me présenta son dos, partait.

« Je ne sais pas ce qu'il se passe mais il serait peut-être temps de t'excuser, non ? »


Le souvenir s'infiltrait partout, obsession de pensées et de sensations. Faisait danser le besoin dans les reins. Souvenir toujours caché, surgissant pour exploser derrière les rétines, au fond du corps. Je n'arrivais pas à l'empêcher, y penser comme une respiration et une asphyxie, une flamme devenue glace. Roulement des pôles opposés sous la peau avec l'image toxique, aiguë de nos regards croisés. Le maelstrom en traverse sur ses iris, le temps d'un instant scellé sous la plaque du caisson, en fermeture.

Reconnaître la traîtrise des moyens ?

Si L avait utilisé des procédés identiques, je savais que ma réaction aurait été pire que la sienne. Un frisson glaçant tomba contre ma colonne vertébrale, imaginer la scène à l'inverse. La nausée se répandait jusqu'aux nerfs et une impression mal définie, ignoble. Insupportable.

Je forçais mon attention ailleurs, dans la pièce, n'importe où pour briser l'aimantation physique, psychique.

La question de savoir si L en était capable, hantise suspendue, qui n'arrivait pas à se décider. Autant défaire les cartons empilés au fond de la pièce. L'un d'entre eux ne portait pas le code de ma chambre. Qui était responsable de la distribution ? Réponse évidente. Akemi. Nécessairement, ce carton n'était pas là par erreur, il avait fait exprès. Le scotch percé au cutter, les pans écartés pour apercevoir une tête de panda en peluche. Grimace plissée, mon regard figé alors que l'idée se tournait, retournait dans la tête. Le carton était comme la clé. Prétexte, autorisation, mais il allait bien falloir le rendre.

Aucune réponse à ma question, j'ouvris, entrai dans la chambre pas encore totalement infernale. Forteresse de cartons à demi déballés avant de tourner forteresse à bordelite aiguë, bientôt.

En tailleur sur le lit, pas un mot, pas un geste, penché sur son ordinateur portable. Je le regardais, carton à bout de bras, une cavale d'envies m'agrippant la gorge. Ses cheveux de chaos noir que je rêvais de tordre entre mes doigts. Pulsion de virer la machine de ses genoux, d'enfouir mon visage dans son épaule, au creux de son cou, à mordiller un peu. Pulsion fauve. Mes bras passés autour de son torse, bouche glissée le long de sa peau, glissée à ses lèvres. Irréaliste. Je posai le carton au sol.

« Akemi a dû se tromper de chambre. Comme d'habitude. » C'était pire qu'avant, plus vorace. Tyrannique. Et je savais que ce serait pire.

Il ne me regardait toujours pas, continuai comme si de rien n'était. « Ce sont des dossiers, principalement. » Toujours pas. « Tu pourrais proposer à Aizawa de revenir, il le voudrait peut-être puisqu'il nous a aidés. Il y a assez de chambres.

- C'est tout ? » Son ton dur, cassant. « Tu peux partir, la porte n'est pas verrouillée. »

Sans relever l'allusion, j'attrapai une chaise et l'implicite se fit découper d'une voix en lame.

« Après la clé, besoin d'une autre lamentable excuse ? C'est très maladif, très gamin. » Sa main se tendit, fermée sur un pan de carton qu'elle rapatria. Il jeta à peine un œil à l'intérieur, le renvoya d'un coup de pied. La boite vacilla, renversa son contenu au sol. Panda échoué à un angle de mur. « Tu peux remballer le carton et tout le reste. Ne prends surtout pas l'immense peine de m'adresser la parole. J'en veux pas. » Son semblant d'attention se dégrafa, reporté sur l'écran. Touches appuyées en cliquetis.

« Ce que j'ai fait était dans le seul but d'éviter à Watari de se faire arrêter immédiatement. Avec un doute raisonnable, ils ne pouvaient pas l'embarquer tout de suite. Évidemment, c'était temporaire mais ...

- Je ne veux pas de tes justifications bancales, pourries et fausses. Maintenant que les choses sont claires, dégage. »

Je ne pouvais pas faire ça. Ne voulais pas. Les explications dévidées dans l'air, pour qu'il écoute, comprenne. Pour retarder le moment des excuses.

« Le calcul est simple. Watari est plus important. » Pour toi. Muselé. « S'il était arrêté, est-ce que quelque chose fonctionnerait encore ici ? » Plus important au niveau logistique et surtout affectif. Et ça me déplaisait terriblement, mais c'était vrai, il était plus important. Pensée au vitriol. Trois secondes filèrent. L'écran claqua contre le clavier. Les yeux si obscurs que je me levai en même temps que lui, par mimétisme. Me désolidarisai quand il avança, je ne reculai pas.

« Tu l'as fait pour moi, finalement ? » Son visage brûlait de colère et c'était beau. Désirable. Superbe. Il avança, les mouvements fauves, hypnotiques de fureur. Prédateurs. Son visage d'orage s'arrêta, le nocturne mangé aux pommettes. Me laissant être avalé, englouti par ses iris, ogres noirs. Me laissant respirer sans air, respirer son souffle. Les lèvres rageuses, magnétiques. « Merci pour ce noble... sacrifice. » Ses phalanges se fichèrent dans ma joue. Impact. Un pas de recul. Je testai la joue cuisante du bout des doigts.

« Ce n'était pas par plaisir. » Surtout par plaisir.

« Ah, non ? Ce n'est pas tout à fait l'impression que j'ai eue. Qu'est-ce qui était le plus excitant ? Le moment où tu as volé la clé ou le caisson rentrant dans le mur ? La perspective de la trahison, mijotée depuis le début ? » Je tournai la tête, son ton se serrait de métal. « Tu demandes combien de clés pour enlever ta chemise, ton jean ? Pour la formule premium ? » Réflexe de serrer les phalanges, contrôler, contrôler. Je forçais mes muscles à se détendre alors qu'il poursuivait. « J'espère que ta récompense valait le coup. »

Mon visage aussitôt axé sur le sien, heurté à cette rancœur qui chassait, incendiée. Implacable.

« Combien de fois ? » Sa voix glissa en vibrations velours, basses. Hérissant mon épiderme. Il répéta, plus doucement, plus atrocement, les intonations serpentines et suaves. « Combien de fois ? Combien de fois tu t'es vendu ?

- Je ne me vends pas. Les moyens étaient... peu adéquats, je le reconnais. »

Un rire cinglant. « Peu adéquats ? »

Second coup, fulgurance d'os plantée dans la joue, au même endroit. Ma lèvre se fendit, une goutte de sang perdue sur la langue. Son ton écœuré se lovait dans ma poitrine, venin psychologique. Ses mains agrippèrent mon col et la question siffla, cracha la colère. « Ça a été facile ? »

Tellement facile, évidence sue dans la chair.

« Oui. »

Ses pupilles rétrécirent d'une poignée de millimètres. J'étais si près, sa respiration picotait ma lèvre fissurée.

« J'en suis ravi, vraiment. Tu l'as méritée, cette fois, la carte bleue. » Ses paumes serpentèrent à mes épaules, se fermèrent. Il me projeta vers l'arrière. Le choc, explosion de douleur du dos à la nuque. J'étais écrasé contre le placard, les poignées de tiroirs cognées, escalier de coups en simultané sur la colonne vertébrale.

Toujours debout, me redressant d'une main contre le bois. « Je suis désolé.

- Menteur.

- J'ai choisi. » Une goutte chaude perla, essuyée, j'allais reformuler, qu'il comprenne, ma tête un peu flottante. « Choisi de ...

- La ferme. »

Choisi de rester. Choisi... Le son soudain impeccable de sortir.

Il attrapa ma chemise, ses yeux fouillèrent mon visage, mes muscles chiffon dans ses mains. Un rictus atroce, amer sur ses lèvres. Haïssable. Me déchira de regrets, de pardons. Informulés.

Mes épaules en appui pour ses paumes, son genou me broya le ventre. Collision brûlante de souffrance, plus d'air. Mes jambes cédèrent, mon dos glissa contre le placard.

Je cherchais mon souffle, poitrine en saccades, pensées étourdies et tournoyantes. Il s'assit lentement, un peu à côté. Le bandage de sa main droite s'imbibait de sang, je tendis mes doigts vers son poignet, L s'écarta brutalement.

Je ne pouvais que regarder, le blanc en train de disparaître, phagocyté, bouffé par l'écarlate.

Le temps n'avait aucun sens, j'attendais. Comme apprivoiser un animal sauvage, mouvements d'approche lents et ma main se posa sur le bandage, délicatement, s'apprêtant à le dénouer.

Deux vibrations sonnèrent, l'une dans ma poche, l'autre sur le sol. L s'écarta, vif, partit le portable en main.


Thirst༺


La porte claquée, peu importait qu'il reste dans ma chambre. Si ça lui faisait plaisir, après tout. Le portable sonnant encore, je descendis un escalier puis un deuxième, ne répondant qu'une fois la cave gagnée. Mogi n'était pas en mesure d'être témoin de la moindre conversation.

« Hm ? » Le numéro inconnu, peu de chance quand même pour que ce soit une erreur. Éventuellement la police qui tenterait de retracer l'appel, cherchant à repérer les relais sollicités par cette pêche hasardeuse. Aussi utile que de tenter de ferrer un espadon avec un asticot desséché. Dans un étang.

« Coucou, mon chouchou. » Sa voix. Doucereuse, glissante, coulante, suintante comme du miel mêlé de salpêtre. Assortie d'un rire léger, contenu. Un mélange entre le ricanement de hyène et l'innocence d'un gazouillis de chiot.

« Beyond. Salut. » Inutile de chercher à le retracer. Il me copiait bien, dans la prudence technologique. M'assis, tentant de discerner son environnement sonore, n'importe quoi de potentiellement utilisable. Yeux fermés, pour plus de concentration. L'amener à m'en dévoiler trop s'annonçait globalement impossible, quoi qu'il en soit.

« Que puis-je faire pour toi ?

- Oh, mais c'est plutôt à moi de demander ! Ce n'est pas moi qui suis pourchassé par une volée de flics insupportables et insubmersibles. Leur petite crise d'adolescent manquant d'autonomie est rigolote, mais ils vont bien finir par te gêner, non ?

- Tu t'inquiètes pour moi ?

- Pour la flicaille ? Nooooon. Je sais que tu ne les laisseras pas t'avoir. Même si c'était tendu là, cette histoire de course poursuite en voiture. J'aurais parié sur l'hélicoptère. Petite libellule, plutôt que vermisseau rampant, enchaîné à la gravité. C'est triste. »

Un bruit régulier produisait un écho presque imperceptible. Besoin de plus pour l'identifier avec certitude.

« Tu m'as parlé d'un cygne, la dernière fois que nous nous sommes vus.

- Ah, tu crois ? Me souviens pas. C'était quand, la dernière fois ? Tu parles du 15 décembre, mais je suis pas certain que ce soit la dernière fois. Je t'ai vu après. Mais toi, m'as-tu vu ? Huhu... tu imagines, être invisible, voir et entendre les autres, mais être imperceptible ?

- Imperceptible n'est pas invisible.

- Ok, ok, je sais, je sais. Mais ce serait bien. Être toujours à côté de toi, et tu me verrais pas, saurais pas que je serais là.

- Beyond. Le cygne. Tu savais qu'ils allaient utiliser cette enquête. »

Une horloge, peut-être. Le battement régulier, rapide. Deux par seconde. Puis un raclement métallique.

« Pose ce pot de confiture, BB.

- Maaaais, t'es pas gentil avec moi ! Pourquoi t'es pas gentil ? Je voulais te demander ton avis pour un cadeau, moi. Puisque c'est ça, tu sauras rien. La surprise en même temps pour tout le monde. »

Nouveau rire, plus fourbe. De celui qui sait qu'il ne donnera rien. « Je vais te laisser. Courage avec la police. Ils ressemblent à des pélicans. Tiens le coup, chouchou. Bisous, Law. »

Unique bip signalant la fin de la communication. Un soupir pour le vide. Si peu de temps. Et je n'avais pas appris grand-chose, en apparence. À réfléchir.

Coup d'œil pour Mogi, toujours aussi désespérément stable. Sans la moindre évolution, positive ou négative – qui aurait au moins eu le mérite de rompre la monotonie retrouvée. Occuper mes pensées bien trop vagabondes.


L'apparition de l'entremets chocolat-framboise avait le mérite d'être inattendue. Les petites parts découpées en carrés parfaits attendaient sagement sur une assiette de porcelaine blanche à bords dorés. Symphonie symétrique d'angles et de courbes. L'odeur éveillait déjà mon estomac, cruellement oublié au profit d'une torture psychologique vampirisante. Perdu à côté de mon ordinateur fermé, le petit trésor n'attendait visiblement que moi. Inquiétante, cette bienveillance anonyme. Personne aux alentours, et la caméra n'était pas dirigée vers moi. Watari me donnait toujours à manger en personne, quand il n'avait rien de spécial à me reprocher. Matsuda avait mauvais goût en matière de pâtisseries. Enfin, Matsuda avait mauvais goût en tout, mais aussi en nourriture, et s'était déjà illustré suffisamment pour prouver que ses penchants étaient au mieux dégoûtants, au pire symptôme de tendances masochistes. Yagami père ne m'offrait pas de gâteaux.

Restaient deux suspects, aussi étranges l'un que l'autre.

Le gâteau resta là, et je me dirigeai vers la cuisine. Des indices y avaient peut-être subsisté. Beaucoup plus amusant que de découvrir la réponse par les caméras. Escalier et demi-étage passés rapidement, sans rencontrer personne. Ils devaient tous être dans un salon, vaguement occupés à tenter de trouver la nouvelle identité de Kira – certitude acquise, Kira n'était pas le même depuis le début. Au moins un moment où son pouvoir était passé à Higuchi, avant de lui être repris. La mort du requin commercial ne m'arrangeait vraiment pas, et était donc particulièrement intéressante.

La pièce était vide, si on omettait le parfum léger du sucre et des fruits rouges flottant encore dans l'air. La vaisselle faite, rangée, rien à en tirer. La poubelle vierge de tout carton de pâtisserie. Pas de livre de cuisine dérangé. Les recettes manuscrites de Watari toujours bien à l'abri dans leurs petites pochettes plastifiées. S'il avait été le chef derrière mon gâteau, la recette aurait été glissée à l'arrière des autres, pour éviter de me la ressortir trop vite. Ce n'était définitivement pas lui.

Akemi aurait-il eu la courtoisie de laver ses ustensiles ? Certainement pas.

Et Raito... je retournai la poubelle au sol, à la recherche du moindre emballage de somnifère, du moindre atome de sucre substitué par une drogue ou un poison quelconque. Bien son style, de m'empoisonner pour filer en douce, en profiter pour sortir sans permission.

Mais non. Rien de visible. Pas ici, en tout cas. Tellement d'autres endroits où dissimuler son forfait. Peut-être qu'il avait pu piquer des anxiolytiques ou des analgésiques chez Mogi, et feindre leur disparition ? Rien de mieux qu'une petite overdose pour me neutraliser assez de temps pour s'enfuir. Ou pour me tuer. Même si j'osais encore naïvement espérer que ce n'était pas dans ses projets.

« Je peux savoir quel est ton problème ? »

Aïe. Rien qu'à son ton, Watari ne semblait pas amusé. Me détournais lentement du tas de détritus éparpillé dans tous les sens. Visage figé, un poing sur la hanche, immobilité de statue. Petit réflexe pavlovien de vouloir trouver un autre coupable à désigner, immédiatement contrecarré par le fléchissement des sourcils et la certitude que l'excuse ne passerait pas. Si encore Misa et son tapis poilu et mouvant étaient là...

« Je... cherchais quelque chose.

- Dans la poubelle. » Illogisme criard, évident.

Petit sourire, celui auquel il ne résistait pas. « Oui... ?

- Tu ranges tout ça, maintenant. » Ah. Il n'y résistait pas quand j'avais sept ans. J'étais peut-être trop vieux pour le berner encore.

« Je sais pas où est le matériel.

- Dans le placard à côté du jardin.

- ... Et ce placard, il est où, du coup ? »

L'inconvénient majeur de cet endroit, même rassemblant plusieurs maisons de base, restait la promiscuité inéluctable. Raito l'avait soulignée. Avec raison. Comme d'habitude.

Mais je n'aurais pas forcément imaginé le retrouver même dans un couloir, posté devant une fenêtre. Son profil tendrement souligné par la lumière solaire, la seule rendant vraiment grâce aux teintes de son visage. De ses yeux, surtout. Un carton sous le bras, il semblait bloqué là.

« Qu'est-ce que tu fais ? »

Clignement des paupières, marquant la fin d'un songe. Ce petit air presque perdu, si rare, si adorable. Similaire à celui qu'il affichait au réveil. Mauvaise pensée.

« J'apporte la liste des morts par crise cardiaque du mois. Tu peux vérifier, si tu ne me crois pas. »

M'approchais, faussement intéressé par le contenu de papier. Évidemment qu'il n'y avait rien de dangereux là-dedans. Pour rester pantois devant un carré de pelouse et quelques buissons à fleurs en dormance, il ne fallait pas fomenter un putsch. Trop demandeur d'attention.

« Et pourquoi c'est toi qui trimballes ça ? Matsuda aurait pu le faire.

- Ce n'est pas un esclave. Je peux me rendre utile. Je ne suis pas là pour faire de la figuration et me laisser vivre aux frais de la princesse.

- Je ne sais pas si je dois être flatté. Sa Majesté aurait-elle l'obligeance de ne pas squatter le couloir ? Compter les pâquerettes ne t'avancera à rien. »

Oh, ce sourcil froncé, ce soupir de frustration retenu. Tellement désirable. Les menottes traînaient probablement encore dans un carton.

Il parlait, encore. Pas envie de l'écouter. Mais sa présence m'offrait sans qu'il le veuille une occasion en or d'échapper légitimement aux corvées ménagères. Ô joie.

« Ah, j'ai oublié de te le dire. Beyond m'a appelé. » Amusante palette de couleurs sur ses joues, tirant sur le rouge, puis le vert pour terminer en blanc. D'une discrétion absolue, irremarquable si je n'avais pas guetté le phénomène. Et mon esprit malade me chuchotait que j'aurais aimé savoir si la colère sous-jacente le rendait aussi rougi qu'il l'avait été, lové contre moi, à me mentir sans mots.

« Tu n'as pas oublié que de me le dire, j'espère ? Parce que si tu recommences à m'exclure...

- Quoi ? Tu m'obligeras à te reparler ? » Curieux cheminement de pensée. « Tu ne devrais pas plutôt être en colère parce que j'ai omis de parler de cette conversation à tout le monde ? »

Le laissais avec ses propres paradoxes et son carton, pour me diriger vers le salon où devaient se trouver les autres loutres chargées de l'enquête. Les paris pris avec moi-même pour deviner leur activité du moment : sieste, jeux, bouffe. Au choix. La possibilité qu'ils soient en train de travailler était après tout proche de zéro.

Le contenu de la conversation n'avait rien d'intéressant. Et le tic tac entendu pouvait n'avoir aucun sens. Ou avoir été sciemment audible. Impossible d'en connaître la raison. Peut-être simple perte de temps. Comme si j'en avais à revendre.


« Tu es sûr qu'il n'y avait rien d'autre ?

- Yagami-san, ce n'est pas en me posant la même question toutes les cinq minutes que je vais avoir une illumination. Je vous ai dit que j'avais été attentif, je me souviens de tout. Et je vous ai tout dit. »

C'était triste, de dire la vérité et de ne pas être cru. Et ça n'encourageait pas à la dire plus souvent.

Grommellements inconstants de part et d'autre. Puis une question.

« On fait quoi, pour les photos de Raito et Watari ? Faudrait pas les enlever des fichiers, des fois que la police veuille un peu trop les utiliser ? » Fissure dans l'espace-temps, perceptible par tous. Matsuda venait de demander quelque chose de non pas intelligent, mais au moins valable, presque pertinent. Aussitôt suivi par Yagami père, moins choqué que moi par la situation.

« Oui, je le rejoins. Mon fils ne devait pas être mis en danger par ce plan, et au final il se retrouve fiché. Sous un faux nom, mais imaginez que ça lui retombe dessus, quand il aura fini ses études et commencera sa carrière. » Haïssable emploi du futur simple. Certitude absolue de ce qu'il annonçait. Et que je ne voulais pas voir arriver. De toute façon, il n'aurait pas à commencer sa carrière, puisqu'il aurait son nom associé à la capture de Kira. Qui finirait bien par être reconnu comme le plus prolifique des meurtriers.

« Supprimer les photos est impossible.

- Trop visible, je suis d'accord.

- Par contre, il y a d'autres solutions.

- Plus ou moins légales, plus ou moins efficaces.

- En s'infiltrant dans les réseaux informatiques, on pourra au moins savoir ce qu'ils en ont fait, pour évaluer les dégâts. »

Mouvements des deux mains de l'idiot, revenu finalement à sa place mentale. Parodie de lad tentant de calmer un cheval emballé. « Oh, oh, oh, doucement là, à compléter vos phrases ! On y comprend que dalle, nous autres.

- Pauvres mortels. » Tristes et pathétiques clowns, parodies de policiers, embauchés sans doute après des tests de l'ordre du « j'ai combien de doigts ? » écrits par un polytechnicien défoncé aux acides un soir de pleine lune dans le Nebraska.

« Pour vous résumer ça, on va essayer d'être intelligents dans nos manœuvres. » Je sondais son regard du mien. « Non, mais pas vous. Vous, vous pouvez rester comme d'habitude.

- Ah ! » Soulagement, puis vexation. Trop tard, mon pauvre vieux.


Le couloir des chambres était désespérément tentateur. La pièce que j'avais envie de rejoindre à seulement quelques mètres. À la fois facile, trop proche, et frustrant. J'aurais dû profiter davantage de nos nuits passées enchaînés. Voire imposer un seul lit pour deux. Gain de temps et de confort non négligeable.

Raito apparut à l'angle, rejoignant son havre de paix. Je n'y avais toujours pas mis un orteil. Regard croisé. Flagrant délit d'hésitation, coincé que j'étais entre ma porte et celle d'Akemi, à attendre que mon pauvre cerveau se décide.

« Salut. » Cervelle partie en vadrouille, quelque part entre le haut de son pantalon de pyjama légèrement trop bas et le bas de son t-shirt légèrement trop haut.

Je rentrais chez moi, claquant la porte. Écœurante, cette propension à tout ramener au corporel.

Sur mon lit, ce qui ressemblait à un bavarois au citron.

Petite merveille de perfection visuelle. La curiosité l'emporta cette fois, je m'emparai de la cuillère pour goûter mon cadeau. Divinement proportionné dans les arômes. Avec cette certitude qu'il avait été pensé pour être sans défaut, il en devenait encore meilleur.

Je m'installais sur mon lit, dégustant mon présent tout en relisant distraitement les rapports d'autopsie des morts par crise cardiaque du jour. Faits par des médecins plus intègres que leurs prédécesseurs.

Heures coulant avec flemme, s'égrenant au fur et à mesure de la nuit. Ennuyé, je regardai la caméra de la chambre, juste à côté, si proche. Trop lointaine.

L'adolescent s'agitait, se retournait sans cesse dans son sommeil. Empêtré dans ses draps. La vision nocturne n'était pas d'une grande aide pour discerner les détails ou pouvoir lire sur ses lèvres les mots qu'il semblait tenter d'articuler, mais l'image donnée était bien suffisante pour tordre quelque chose dans mon ventre. Je n'aimais pas le voir comme ça, faible face à des illusions. Si étranger à ce qu'il était, éveillé. Plus sensible, plus fragile. Plus touchant, certes. Mais je ne le voulais pas fragile, ça ne lui correspondait pas. Son arrogance, sa suffisance, sa conscience de sa valeur faisaient partie de lui aussi sûrement que sa manie de lever un sourcil ou de ne jamais contrarier frontalement son père. Et je n'appréciais pas ces cauchemars envahissants. Qui finiraient par lui voler aussi ses journées. Donc en partie mes journées.

Mon téléphone attrapé, numéro composé machinalement. Les sonneries finirent par le réveiller, je le vis atteindre le portable posé à côté de lui. Je fermai la fenêtre. Pas besoin de le voir.

« Ryuzaki ? Pourquoi tu m'appelles ? »

Je n'avais pas réfléchi à ça avant de le faire. La réponse pour te réveiller parce que tu faisais un cauchemar était irrecevable, évidemment.

« Je voulais discuter de chimie quantique.

- Là, comme ça. Au milieu de la nuit ? » Bon, je ne trouvais pas toujours les sujets de conversation les plus évidents ni les plus appropriés au moment de la journée, je voulais bien l'admettre. Même si le cœur de la nuit était très bien pour papoter orbitale moléculaire.

« Oui. » dit avec l'assurance du mensonge assumé. Peu importait, puisqu'il était réveillé.

« Et puis tu es le seul que je connaisse qui soit en mesure d'en parler de manière intelligente. »

Vile flatterie, pourtant suffisante à entamer le sujet.

Je fermai les yeux. Ces interminables paroles nocturnes m'avaient manqué. D'une certaine façon, la connivence purement intellectuelle m'avait manqué. Et paradoxalement, elle me semblait maintenant incomplète.


Le petit déjeuner était agréable. Raito, moi, du chocolat et du café. Du silence, du pain frais, de la confiture d'orange et du porridge. Parfait petit déjeuner.

Au calme brisé rapidement. Akemi débarqua dans la pièce, le cheveu brillant et l'œil vif. Comparable à un labrador. Un bâtard de labrador, pour le manque de loyauté peut-être.

« Bonjour tout le monde, salut les colocs !

- Personne ici ne paie de loyer, ce n'est pas une colocation. » Rien que l'idée était terrifiante. Partager un logement par manque d'argent, avoir un garde-manger commun... même le QG commençait à sérieusement me peser, à en espérer l'arrivée rapide du jour où je retournerais enfin à une densité humaine plus supportable. Vivable. Deux personnes avec qui vivre, c'était bien assez.

Petit déjeuner de plus en plus perturbé par l'arrivée des autres, piaillant et refusant quand même de parler de choses intéressantes, arguant que regarder des photos ou d'en parler en même temps que de manger était impossible. Paraissait que le café et les œufs brouillés ne se mariaient pas avec les cadavres et les délations. Comme si les œufs brouillés allaient bien avec quoi que ce soit composant un petit déjeuner.

Et la sonnerie, vibrante, aiguë, insupportable, dérangea les lambeaux de quiétude restants. Raito attrapa le téléphone, répondit. Indifférent à moi. À ma colère.

« Misa ? »

Oh. Oh non, hors de question. Colère muée en haine. En rage sourde.

Je me levais, ne lui laissant pas le temps de protéger l'objet. L'arrachais de sa main, partis avec, oblitérant les reproches et remarques plus ou moins vindicatifs.

Une fenêtre ouverte, et le téléphone s'envola, atterrissant quelques mètres en contrebas, dans l'herbe. Les piaillements indistincts enfin assez loin pour ne plus me déranger.


L'observer alors qu'il se retournait sans cesse, s'emmêlant dans ses draps, s'emprisonnant dans ses propres pensées, m'exaspérait. Me frustrait au dernier degré. S'il continuait à cauchemarder, j'allais céder, le réveiller d'un effleurement sur l'épaule. Je n'aurais qu'à prétexter une découverte, puis répondre à ses reproches inévitables en faisant mine d'oublier ce que j'étais venu lui annoncer.

L'écran attira mon œil, éclat coloré plus vu depuis longtemps. Trop longtemps. 3h45, une très bonne heure pour renouer avec le plaisir des enquêtes corsées.

L'alarme retentissante, porteuse de tempête, de meurtres inexplicables qui faisaient trembler les forces de l'ordre. Magnifique pourpre de la petite fenêtre sur l'écran. La nuit enfin retrouvait son charme d'heure du crime.

L'accès aux fichiers toujours ouvert, je me plongeais dans les photos disponibles. Récentes. Immédiates.

Terrifiantes.

Un sourire sans retenue étira mes lèvres.

« Raito, debout ! » Je le bousculai légèrement, le poussant du pied pour qu'il me laisse la place de m'asseoir. Ordinateur dans les bras, je n'avais de toute façon pas les moyens de le réveiller gentiment. En effleurant son épaule, en murmurant son nom à son oreille, en mordillant cette adorable jonction entre l'épaule et le cou ...

« Quoi ? Qu'est-ce que tu me veux ? » Il se redressait sur un coude, d'humeur visiblement assez moyenne. Yeux encore gonflés de sommeil, papillonnant à mesure qu'il était tiré de ses cauchemars.

« J'ai un truc à te montrer, ça n'attendra pas demain matin. »

Je posais mes fesses à côté de lui, calant l'ordinateur sur mes jambes en tailleur. Pour l'instant, seule la retranscription de la conversation téléphonique alertant la police figurait à l'écran.

« C'est quoi ? Qui est mort ? » Ah. S'il n'était pas du matin à ce point-là, j'aurais peut-être pu prendre la peine de lui chercher un café avant de venir. Histoire de connecter assez de neurones pour espérer avoir une conversation sensée.

« Tu préfères regarder les photos ? Je te montre les images, et tu me dis ce que tu vois. Un bon point à chaque bonne réponse, et au bout de dix, tu gagnes un bonbon. » Regard mauvais, colérique. Un peu brisé par l'air endormi qui ne voulait pas le lâcher. « Oups, j'oubliais que tu n'aimais pas les bonbons, être étrange, singulier et supérieur que tu es. Je t'offrirai plutôt une tisane détoxifiante à base d'hibiscus et d'ortie, alors.

- Oh, tais-toi. » Ton agacé autant que fatigué, éreinté. Aussi peu d'énergie après tant d'heures de sommeil, c'était affligeant. Un peu triste. Et révélateur de l'horreur de ses cauchemars, aussi.

J'affichai la première photo. Un plan large, donnant sur une salle de tribunal assez quelconque, comme il en existait des milliers. Faux bois, fausse grandeur pour une Justice déprimée. Mais vrai sang, dégouttant des plaies des cadavres presque innombrables. Beaucoup couchés à même le sol, d'autres aux places des jurés. Et la place du juge en place d'honneur. Seul le banc de l'accusé était vide – et propre, à en croire l'absence de photo de ce recoin de salle.

Raito se redressa un peu. Distraitement, j'attrapai un oreiller pour le caler dans son dos, lui éviter de se cogner contre le mur.

Deuxième photo. Vue de haut des cadavres couchés. Tous face contre terre, habillés seulement de draps blancs, éclaboussés de rouge et de brun rouille tirant sur le noir. Confiture de fraises et sang coagulé. Les différentes nuances selon l'heure de la mort et le temps de séchage du sang. L'odeur mêlant sucre, fruit et fer devait être entêtante.

« Il est de plus en plus fou. Combien de victimes ?

- Je ne pense pas qu'il s'aggrave, en fait. C'est juste que ces personnes l'irritaient.

- C'est « juste que » ? » Temps d'arrêt, il se pencha vers l'écran, scrutant les pixels dont la lumière crue contractait ses pupilles. Dévoilant le caramel chaud des iris. Je zoomais, montrant que les draps recouvrant les corps étaient en réalité des pages entières de journaux. « Ce sont des journalistes, de ceux qui t'ont attaqué, n'est-ce pas ?

- Pas que des journalistes. Mais une bonne partie de ceux qui sont au sol, oui. »

Il étendit son bras, passant devant moi pour voir la photo suivante.

L'amoncellement de cœurs, au niveau de la barre d'audition. Enchevêtrement immonde de vaisseaux, d'artères proprement découpées, d'organes extraits pour être disposés en un tas ignoble. L'examen de leurs esprits, de leurs dires, ne leur avait pas permis de conserver leur cœur. Ils étaient devenus machines. Une des photos suivantes d'un des journalistes, retourné, cage thoracique ouverte et emplie de rouages, le confirmerait.

« C'est une offrande.

- Oui.

- Pour toi.

- Je sais.

- Il y en a cent. C'est une hécatombe, au sens antique.

- Tu vois, tu n'avais pas besoin de me demander combien il y avait de cadavres. »

Il ne sourit pas, se contentant de passer à la suite. « Monsieur Sâto », que l'anonymat n'avait pas suffi à cacher, flottait, au-dessus du siège du juge. Pendu avec un fil téléphonique encore légèrement vrillé. Ses yeux maintenus ouverts avec des aiguilles enfoncées dans la chair lui donnaient un petit air d'exercice de dissection de grenouille. Même air ahuri, surpris de se retrouver là. Je ne le reconnaissais pas. Aucun souvenir d'avoir travaillé avec ce type. Lui, son cœur n'avait pas été remplacé par de la mécanique. La cavité dégagée, ses entrailles pendouillant à l'air, avait été comblée par un lapereau blanc, mort. Conservé dans un bocal, empli de formol. Autour du corps, des dizaines de montres à gousset formaient un essaim d'insectes dorés et cuivrés, rattachés au plafond par leurs longues chaînettes, fils métalliques dans l'air nocturne. Presque invisibles.

« D'après les premiers éléments de rapport, toutes les montres ne fonctionnent pas, beaucoup sont arrêtées. Notamment celles-là. » La photo suivante montrait le plafond, envahi de montres, retenues beaucoup plus haut et n'apparaissant pas sur les clichés précédents. Amas d'étoiles d'aiguilles et de métal. « Celles du haut sont arrêtées à des heures différentes. Mais celles qui fonctionnent - » retour sur la photo du pendu « -o nt toutes les trotteuses accordées. Il paraît que leur bruit est totalement uniforme, et qu'on a l'impression d'entendre une seule horloge. Assez typique de son fonctionnement, si ce n'est les heures variables. Je te parie un cookie qu'ils ne vont pas toutes les relever, ni même les compter. »

Il revint sur la photo du plafond. M'ignorant. Énervant. Diaboliquement beau. Envie de fermer l'écran, et d'attraper ses doigts avant qu'il ne les reprenne. De les emmêler aux miens.

« Si on a là un plan d'ensemble, on peut les compter nous-mêmes. Ça ira plus vite que d'attendre leurs rapports.

- Il y en a beaucoup plus que cent. C'est évident.

- On les fera compter.

- Mogi aurait été parfait, pour faire ça.

- Matsuda peut aussi...

- Matsuda ne sait probablement pas compter jusqu'à trente. »

Attente de la pique, de la réplique, de la contradiction. De bonne ou de mauvaise foi, elle allait venir. Il ne me laissait pas souvent maltraiter « l'équipe ». Hormis Akemi, qui lui posait peut-être un cas de conscience. Travailler avec un mafieux, alors que la loi blablabla ...

« Si on lui dit de mettre un trait sur une feuille à chaque fois qu'il arrive à dix, et qu'on lui donne un crayon pour qu'il raye les montres comptées, je suis certain qu'il peut le faire. »

Son regard portait cette espièglerie, cette fraîcheur qui lui allait si bien lorsqu'il était serein, esprit libre et décisionnaire de ce qui lui plaisait. Et son ton d'humour, et son sourire me donnaient un désir de l'embrasser presque irrépressible. Apposer mes lèvres sur les siennes, pour partager ses mots, fusionner les synapses, refaire courir les frissons jusqu'au creux des reins, ressentir à nouveau qu'il pourrait rester avec moi. Puis laisser glisser ma main sous les draps, la laisser parcourir sa cuisse, lentement, en une caresse aérienne et possessive, à sentir l'électricité dévalant la peau stimulée. Oublier la trahison.

Ses yeux rencontrèrent les miens. Ce qu'il y lut ne devait pas être bien en accord avec ses valeurs morales et sociétales. Il se détourna, avant de revenir au sujet initial.

« Il y a déjà d'autres éléments à analyser, dans les fichiers ? » Grossière tentative de diversion. J'aurais pu le lui faire remarquer. Scier sa volonté de me leurrer.

« Quelques-uns. Pas ceux que j'aurais demandé, évidemment. Mais c'est toujours ça de pris.

- On va travailler dans le salon ? Je te rejoins dans vingt minutes, j'ai besoin d'une douche.

- Dix minutes. » Pur plaisir de le contrarier. Besoin d'aller contre lui, pour m'enivrer de sa réaction.

« Ryuzaki, j'ai besoin d'une douche. Je te rejoins quand j'ai fini.

- Une douche, ça ne prend pas vingt minutes.

- Va en prendre une en même temps, et tu verras bien.

- Mais j'ai pas envie. On a enfin une enquête ! On a un truc à faire, alors que l'affaire Kira piétine. Je ne vais pas perdre mon temps avec de l'eau et du savon. »

Son air mortellement sérieux acheva de me faire taire.

« Tu vas prendre une douche, on se retrouve dans quinze minutes.

- Dix.

- Tu as conscience que c'est toi qui nous fais perdre du temps, à ne pas vouloir aller te laver ? »

Je partis, ordinateur sous le bras. Content. Rattrapé par l'envie de jouer. « Au fait, juste pour information. Je préfère qu'on m'offre des gâteaux que des cœurs frais. »


Bien sûr que c'était Raito, le mystérieux pâtissier ;p (Il essaye de se racheter, comme on dit, plaisir d'offrir...)

Nous espérons que ce chapitre vous a fait plaisir malgré toute cette attente et on se retrouve vers le 20 juin pour le suivant, donc !

Meyan-nement vôtre