Titre : Thirst

Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.

Rating : M pour certains chapitres


Bonsoir, chères fraises des bois !

Un grand merci pour vos reviews, on vous souhaite une bonne lecture :D

Avis à la population des fraises des bois : Nous sommes toujours en quête d'une couverture qui ne brûlera pas les rétines innocentes (et les autres aussi), si jamais une âme de graphiste sommeille en vous !

Réponse aux reviews annonymes :

Johanna :

Waouh, tu relis régulièrement l'histoire ? Ça m'impressionne ! (C'est qu'elle est pas courte) Aha, Beyond, pas Beyond ? Je ne dirai rien, même sous la torture xD La vision de Misa est forcément biaisée par les pov, oui, mais... le personne reste quand même insupportable. Quant à ce qu'elle fabrique, ce chapitre devrait t'éclairer.

Un grand merci pour tes compliments adorables et pour ta fidélité. On sait que ce n'est pas facile de suivre une histoire avec une publication aussi irrégulière, donc, vraiment, merci ! (ou l'art de l'euphémisme...)


Chapitre 41

De l'art de poser un lapin


L trouvait peut-être que vingt minutes pour une douche était trop long, mais il n'était toujours pas là. À treize minutes. Quinze. Vingt-cinq. Simple plaisir de me faire attendre, probablement.

L'eau chaude avait eu le mérite de me réveiller, à défaut d'étouffer la mauvaise humeur dans la mousse et la vapeur. Elle se remâchait dans l'attente, remâchait la comparaison à Beyond, détestable sous tous ses angles. Je n'avais pas confirmé, pas infirmé. Simplement fermé la porte en partant.

Qu'il ose me... non. Un numéro composé par habitude, la réponse immédiate, pépiante.

« Bonjour, Misa. J'espère que je ne te dérange pas ? »

J'étais en plein milieu d'un résumé palpitant de la journée du mannequin quand le détective émergea du couloir, graduellement avalé par la lumière de la pièce. Il poussa le battant du talon, lentement rabattu jusqu'au léger cliquetis de la poignée. Les gloussements qui s'échappaient des haut-parleurs suffisamment évocateurs pour qu'il ne pose pas de question.

Une phrase articulée en muet. « Tic tac. Temps dépassé. » Léger sourire en coin adopté en masque.

Il s'assit sur le canapé, me rejoignant. L'inclination de ses lèvres presque imperceptible, esquisse d'une humeur qui n'était pas très éloignée de la mienne. Le parfum du gel douche voleta sur ses gestes, odeur chaude et trop sucrée sur sa peau. Fraise, et un mélange difficile à cerner, entre le chocolat et le praliné. L'amertume se chatouilla d'écœurement sur ma langue.

Une quinzaine de minutes s'écoula entre le moment où je disais au revoir et celui où je parvenais à mettre effectivement fin à la conversation, raccrocher avec Misa tenait du sport de haut niveau. Complexe et exigeant. Je posai mon portable de côté, détendais mes épaules, toujours crispées après une séance de matraquage auditif. « Alors, ces vingt minutes ? » Silence. Expression terne du détective. Mon air interrogateur contre lequel L baissa la tête, mutisme crissant d'un emballage de bonbon. Demi-sphère avalée, un peu gonflée dans la joue. « Croisé Watari en revenant. »

Qui avait dû être bien surpris en voyant son protégé sortir d'une salle de bains. À cette heure. Regard pop corn, le retour ?

« Sa réaction a dû être intéressante. Une douche sans la menace d'une guerre biochimique au chou-fleur, c'est ce qui s'approche d'une innovation. »

Ses genoux se calèrent à la hauteur de son torse pour y poser l'ordinateur. « Pas vraiment. » Inutile d'insister. Ses mouvements glissés du regard alors qu'il allumait l'ordinateur. La pointe de quelques mèches était mouillée, arcs noirs sur la nuque, caressant les joues, à donner envie de jouer. À oublier les épingles de colère. Mais un autre jeu, bien plus complexe, et autorisé, ronronnait dans les entrailles de la machine.

La parodie de procès s'étalait en succession de flaques bordeaux et de chairs livides sur l'écran. Tapis immonde de corps, nappés dans les journaux et les liquides coagulés. La chaise vide de l'accusation. Les cœurs entassés autour de la barre d'audition. Cent pieuvres enroulées sur le faux bois, les ventricules aubergine maculés de rigoles sombres, vomies, leurs artères pâteuses pleurant de pourriture et de sang figé. Cœurs noirs dégorgeant leurs muscles amollis et les caillots en viscosités malades.

Le message était clair, gravé de douleur aux visages, gravé dans la masse. Parodie de justice, aussi tordue que les rictus. Certains visages paraissaient presque sourire au creux de leur grimace. Parodie sadique qui singeait le système pour le plier en ridicule. Justice jouet, attrapée pour être déformée, martyrisée et jetée ricanante aux visages des spectateurs.

Le jugement avait été rendu.

Quant à savoir si l'avertissement serait entendu ou distordu à son tour ...

Les photos défilèrent pour les vues sous plafond et la décoration environnant Monsieur « Satô ». La cohorte de montres luisait comme des carapaces, scarabées pour la couleur, mouches pour le nombre. Mouches pour la décomposition de la chair et la justice en putréfaction.

« Le problème c'est l'angle de la question. » Course contre le temps rendue évidente par la présence du lapin logé entre les côtes de Monsieur Satô, mais course à plusieurs plans. « Avertissement pour les adeptes anti L – avec menace de la mort à venir particulièrement explicite – ou nouvelle étape dans le jeu de Beyond avec manuel d'utilisation gracieusement fourni, liée ou non avec sa volonté de vengeance. Sauf qu'il peut y avoir une multitude d'autres raisons à ce stade : le retard dans l'enquête Kira, le décompte des meurtres de Beyond et le compte à rebours avant le prochain meurtre. Voire le temps restant avant la mort de Kira.

- Ou le décompte avant une action à plus grande échelle dont il nous donne les pistes. »

Hochement de tête, yeux sur le papier rouge qu'il enroulait pensivement entre ses phalanges. « Le temps sonne toujours dans le tribunal, mais seulement pour une partie des mécanismes. Nous savons que les montres disposées autour de Monsieur Satô sont actives et réglées à l'unisson, mais les montres du plafond sont à l'arrêt sur des heures différentes. Celles qui ne tournent plus pourraient représenter tous les morts du tribunal.

- À condition qu'il y en ait cent en haut. Elles peuvent aussi représenter le nombre d'enquêtes que tu as résolues. Ou- »

Je me tus. Nos yeux accordés sur la même frustration, la liste des possibilités dévidée sans un mot sur les iris. Le sucre imprégnait l'espace réduit, obligé de m'approcher pour voir l'écran toujours sur les genoux de L. Moins désagréable que les parfums de luxe adulés par Misa à s'en inonder jusqu'aux cheveux. Pourrait tout à fait se gargariser avec un petit verre à haute toxicité chaque matin, histoire de cramer ce qui ne l'était pas encore. Le gel douche de L n'était pas aussi désespérément capiteux et les molécules commençaient à s'estomper dans l'air. Trop doucement. J'avais envie de frotter pour chasser les effluves sirupeux, réveiller l'odeur endormie de sa peau.

« Si la scène est à séparer en deux, le sens peut aussi bien se diviser en deux parties bien distinctes ou l'une compléter l'autre. Mais, évidemment, nous ne savons pas si la séparation est nette.

- C'est plutôt dans ses habitudes de combiner les niveaux.

- Au moins, Beyond n'a pas imité le battement d'un cœur en réglant ses montres. » La scène de crime nuançait savamment le glauque et le malsain en empilements morbides sans rejouer davantage du côté cupidon fanatique à l'adoration cinglée.

« Trop de cœurs tue le cœur, la décoration pourrait être trop chargée et heurter la fragile sensibilité d'un boucher ou deux.

- On frôle la faute de goût, c'est impardonnable. Les amateurs d'art et de viande crue faisandée ont l'estomac particulièrement délicat de nos jours. »

La crispation fantôme au bord de ses lèvres avait fini par tomber et le sucre était enfin dissipé. Délice de l'odeur chaude lovée au creux de son cou, tentante, chatouillée dans l'air si je m'inclinais légèrement vers l'ordinateur. Mes neurones en papillons fiévreux, désaxés. Redirigés sur l'écran.

Je lisais et relisais les premiers rapports dans l'espoir d'une quelconque indication passée entre les mailles, le nombre de montres n'était pas mentionné ni même l'heure sur laquelle les montres de Monsieur Satô étaient coordonnées : un autre fuseau horaire que celui du Japon parfaitement plausible ou des heures différentes pourvu que les trotteuses soient en synchronie absolue.

Un plateau en argent se matérialisa soudain à l'angle de la porte. Éclat de métal accroché à l'œil, à droite de l'ordinateur. Il était cinq heures et quart. Les cuillères firent teinter la porcelaine sur l'approche de Watari.

« Bonjour, Ryuzaki, Yagami-kun. Il est encore tôt pour travailler. » Une épaule vaguement haussée en réponse du côté du détective. « Le choix se doit donc d'être judicieux et réfléchi. – une pause, subtile, à peine marquée. Mon regard fusé noir contre les iris bleus – Yunnan ou Kona d'Hawaii ? »

L préféra le thé, aussitôt noyé dans les cubes, je choisis le café.

« Le Yunnan me paraît plus adéquat à cette heure. »

Répliquer quelque chose comme « Servez-vous une tasse alors » ou « J'en suis ravi pour vous » ne serait évidemment pas très élégamment perçu et reçu.

« Merci pour cette opinion éclairée, mais je vais rester sur mon premier choix. »

Watari ne risquait pas de s'endormir lamentablement sur le coin du clavier dès la première grosse descente d'adrénaline. Avec l'accumulation des nuits très agitées à laquelle s'ajouterait le rythme de travail relancé, ce genre de conséquences était à prévoir. Sans commenter davantage, il posa la tasse fumante sur la table basse. Café délicieux, goûté du bout des lèvres.

Le regard du vieil homme tomba sur mon téléphone, le motif des lézardes parcouru rapidement, une once de plaisanterie inhabituelle dans son timbre de voix.

« Voilà donc où part tout notre budget. À combien en êtes-vous, Yagami-kun ? »

Après un aller-retour vers la cuisine, je pris place sur le canapé, le verre d'eau posé sur la table basse, à quelques centimètres de la tasse de -... mon téléphone barbotait tristement dans le mug rempli de thé. La forme rectangulaire arrachée de sa prison liquide du bout des doigts. Regard sombre pour la chose qui vidait son thé froid par les fissures de l'écran. Petite vengeance à action immédiate : traîner L, presque littéralement, vers le salon dédié aux repas. Essuyant par l'ignorance le raz-de-marée de protestations boudeuses. Finalement tranchées. « Je préfère éviter un autre sermon de quarante minutes.

- Pour ce que ça changera. À part nous faire perdre un temps précieux. Encore plus de temps. Un temps infini. Infiniment sans fin.

- Ryuzaki.

- Interminablement interminable dans l'éternité de -

- Il faudra bien informer tout le monde à un moment, que tu le veuilles ou non. »

Il leva les yeux au plafond, marmonnant.


Je n'avais pas tardé à céder, l'envie irrépressible. Ma place quittée pour rejoindre L, en tailleur sur le canapé. Pas trop près, je ne voulais pas qu'il me repousse, qu'il s'éloigne, m'éloigne. Surtout pas. Besoin de retrouver la sensation de compréhension parfaite, d'intelligence sur mesure dévalant les veines. Sensation incroyable. Sans équivalence. Une conversation à deux imbriquée dans la conversation d'équipe se lia rapidement, automatisme de chuchotements, sans vouloir y remédier. Murmures crépitant contre les vertèbres, au fond du ventre. Les touches rythmaient la frappe de nos travaux respectifs, les esprits connectés en presque permanence.

La modélisation de la scène de crime avançait lentement sur mon écran, la surface des lieux, le détail extrême et foisonnant du mode opératoire, le maigre nombre de photos, difficile. La reprise de l'enquête par les policiers chargés de l'affaire ne donnait pas assez de résultats pour le moment : photographies, rapports, tous insuffisants, largement insuffisants. Matsuda m'apporta l'une des photos, les montres dûment comptées, pour que je répertorie les données, détermine si certaines montres avaient déjà été référencées sous d'autres angles.

Il posa le cliché, jeta un œil sur l'écran d'à côté en pouffant.

«Très joli. Artistique. On peut avoir une pause ? C'est midi, j'ai faim et j'ai les montres qui s'croisent. »

L n'arrêta pas pendant que les autres mangeaient, je finis par fermer mon ordinateur pour grignoter à mon tour. Le PC déposé juste à temps pour la réception d'un Akemi bien trop joyeux, télécommande en main pour le journal télévisé. Matsuda et mon père approchèrent des chaises.

« Tiens, je pensais qu'elle serait morte, la présentatrice, là. Chizuo.

- Il n'y a pas de raison, elle n'évoque pas sa propre opinion jusqu'à preuve du contraire. »

Le mafieux ricana. « Elle ferait mieux de se recycler en Miss Météo, juste au cas où. Je crois qu'elle a le niveau mental, et tout le matos - » Ses mains dessinèrent deux arrondis en descendant « - requis par la profession.

- Elles ne sont pas plus idiotes que les autres présentateurs.

- Et c'est censé être un compliment ? Parce que j'ai quand même un doute, là. » Une tape franche dans mon dos. « Oh, relax. Je sais, je sais, les études, tout ça, tout ça. Te sens pas agressé, je l'aime bien moi cette charmante Miss Soleil des rêves zzzinterdits. » Un clin d'œil. Son sourire trop pointu, trop malin. Et il avait fait exprès de frapper précisément à cet endroit, j'en étais persuadé, juste au sommet de la ligne irrégulière d'ecchymoses qui serpentait à la verticale, conséquence de la rencontre brutale de mon dos avec le placard. Il le savait, l'avait deviné, peu importait. Mes dents serrées.

L interrompit le journal, en levant la voix. « Fin de la pause. » Il fit pivoter l'ordinateur, écran face à l'équipe. Les photos de Watari et moi. Mon père s'approcha, yeux plissés. « Petit morphing, ça devrait aller. »

Mon père attrapa le pc pour étudier au plus près les modifications, Akemi et Matsuda penchés sur les épaules. Son assentiment arraché d'un hochement de tête. « Ça me paraît bien.

- Avant que vous ne demandiez, les photos n'ont pas été transmises à beaucoup de monde. Il suffit de remplacer les photos en place par celles-ci. » Piratage pour changer. Le résultat final était assez déroutant. Les correspondances et dissonances dosées au millimètre pour donner une impression de ressemblance générale démentie par le détail. Curieuses images.

« J'imagine qu'ils avaient trop honte après le fiasco de la grande découverte du QG pour exporter leur échec à grande échelle. »

Watari avait le front plus grand, effet contrebalancé par ses mâchoires affinées, son nez un peu élargi et ses joues légèrement plus remplies, raccourcissant son visage. L avait modifié l'inclination des sourcils, ailes d'oiseau surlignant des yeux tombants, la gravité accentuée par les poches logées sous les cils inférieurs. Le réseau des rides avait bougé, estompé par endroits pour ressortir là où il n'apparaissait pas.

Sur mon image, difficile de savoir si le changement était efficace. Se voir à travers la subtile déformation d'un miroir, la reconnaissance titillée pour se dérober, étrangeté du double imparfait. Paradoxalement, c'était la photo où les modifications étaient moins nombreuses, un peu plus marquées peut-être, ou c'était ma perception, à la torsion des pixels. Pommettes écharpées, mâchoires carrées, l'architecture du visage entièrement bousculée. Les yeux avaient été effilés, la forme d'amande en allongement. Les deux profils joints à la photo de face montraient la dernière manipulation graphique.

« Oh, je vais encadrer ça dans les toilettes. » Akemi suivit la courbe de l'index. « Y a un brevet qui me fait du nez sévère. » Les personnes sur ces photos paraissaient crédibles. Art de la modification minutieuse et légère. Touche aérienne et pourtant visible à la déformation nuancées des lignes.


Une musique me tira du cauchemar, stridence qui perçait l'horreur, m'extirpait des images en chaos. Une inspiration pleine, la rétine collée de nuit. Mon téléphone vrombissait bleu, cassant l'obscurité et le silence. Du mal à revenir, ma poitrine soulevée en saccades, le froid sur la nuque, le long du dos, poisseux. La sonnerie plus insistante, le temps que l'information découpe le mur entre le cerveau et le corps. Appel accepté.

Peu importait sa raison, la méthode ou l'excuse qu'il pouvait employer.

Je ne voulais pas qu'il raccroche.

Je ne voulais pas qu'il raccroche.

« Qu'est-ce que tu penses de la technique CRISPR-Cas9 ? » Sa voix. Apaisement caressé dans la musique des vibrations.

Le réel tissé dans le désordre de mes neurones, la pensée en réorganisation, la frontière des rêves à nouveau verrouillée. « Intéressante question à grandes répercussions éthiques. J'imagine que la question judiciaire est particulièrement sensible pour toi. »

Le cauchemar chassé à chaque syllabe, m'échappant déjà. Les images glissaient, liquides, je ne pouvais rien retenir. Lambeaux de souvenirs dilués, inaccessibles, ne restait que ce goût atroce, cette nausée en compression dans le ventre.

La conversation, petite merveille d'idée, pépite d'intelligence et d'étincelles, modulée peu à peu, basculée sur l'enquête. Les hypothèses de la scène de crime, les identités de Kira. L mangeait : quelques phrases à l'étouffée, des cliquettements de cuillère. Peut-être l'entremets noisette, praliné et mangoustan déposé clandestinement sur son lit. Peut-être. Pensée agréable étirée en semi-sourire. Le sommeil revint, doucement, à pas feutrés sur les paupières. Je me laissais, amusé. L'envie de répondre disparue, simplement écouter. La voix de L se codait, devenue sons, rythmes et cadence. Mélodique.

Une paume chaude sur mon épaule, contact m'extirpant, m'extorquant à l'ouragan qui tonnait sous mon crâne. Les paupières ouvertes, poinçonnées par la lumière de la lampe de chevet. Moment du chevauchement, la conscience n'avait pas fait son choix. Le monde cérébral réel pour une poignée de secondes, inondant la peau. Ma main se ferma sur le tissu blanc, le t-shirt attrapé par réflexe. La matière bien perceptible, concrète sous mes doigts. Attention à la dérive, remontée sur la courbe de la clavicule, peau dorée filée d'éclats blancs, la ligne du cou, la pommette arrondie.

Le cauchemar fuyait, se retranchait là où je ne pouvais pas l'atteindre, chaque chose à sa place. Et ma main n'avait rien à faire là. Les doigts décrochés, poignet tombé sur le matelas.

« Les contacts écœurants seront proscrits. En fait, ils sont proscrits à partir de maintenant. Tout est écœurant. À vomir. »

« Tu avais oublié de couper la conversation. »

Longue mise au point pour entendre, comprendre le sens de mots. « Tu aurais pu raccrocher de ton côté.

- Ton forfait n'est pas illimité, si ? »

Mes yeux arrachés des siens, colère contre moi-même. « Non. Tu peux retourner dans ta chambre. »


Tout cela était inutile. Toutes les hypothèses jusqu'à présent se heurtaient au même problème, au même vide. Soupir. Mon regard effleura la peau claire d'une joue, la courbure fascinante, interdite des lèvres. Urgence de les goûter, savourer, tenue par la frustration et sa réaction, assurée. Attention replongée sur l'enquête, en chasse vaine.

Le stylo dansé dans les doigts, course contre une autre frustration. Et le temps s'étirait, interminable, sclérosé. Des heures, des heures. Je ne pouvais pas le dire. Mais c'était la seule chose à faire. La mine du crayon comptait les secondes, sans toucher la table. Les pages parcourues, traversées, sues au mot près.

L ferma son ordinateur. Pointe d'exaspération. « Stop. Tu veux aller sur la scène de crime. Et tu veux que ce soit moi qui leur soumette l'idée. »

Regards croisés, attachés. L détourna les yeux, resta immobile une demi-heure, se leva. Revint. Trois boîtes devant moi. « Mes conditions. Entre autres. »

« Tu ne t'éloignes pas. Tu ne fais rien d'imprévu.

- Tu es sage et tu écoutes papa. »

Je dardai un regard mauvais sur les deux assis sur la banquette d'en face, la même chose en boucle infernale. Surtout de la part de l'un d'entre eux. Tête détournée vers la vitre. Le paysage défilait lentement, traversé de buildings et de voitures.

« Raito, je suis on ne peut plus sérieux. Tu ne fais rien d'imprévu, sous quelques prétextes que ce soit. Tu m'as bien entendu ? »

Réplique refoulée, colère de l'entendre donner des leçons sur la prudence alors qu'il était là uniquement parce qu'il avait harcelé, menacé, tempêté, jusqu'à arracher l'assentiment contraint de L. Il ne devrait pas être ici. Les potentialités que quelqu'un l'identifie étaient explosives. Visage trop connu pour faire l'objet d'un morphing. Il avait promis de ne pas sortir de la voiture dont les vitres lui assuraient l'anonymat, sa condition à lui. Au moindre problème je savais qu'il ne la tiendrait pas, parce qu'il ne supporterait de me savoir là-bas.

« À la moindre incartade, retour case départ. » Exclusion de l'enquête, deuxième round. Il pouvait me faire tatouer cette clause sur le bras, plus économique en salive et salutaire pour mon cerveau qui s'en trouvait farci depuis des heures. Mélange abject de sons, toujours aussi indigeste. « Tu vas filer droit. » Délicat et dictateur. Pour le tatouage bras gauche, c'était une idée à retenir. « Regarde-moi et réponds. » Hésitation. Un iris se coula au coin de l'œil. Pas lui donner le plaisir de le regarder en face. « Tu ne fais rien d'imprévu et rien d'imprudent. Rien.

- Il s'agit simplement de prendre des photos, papa. » Regard inquisiteur, ses sourcils froncés en vagues d'encre. Ma réponse laconique. « Oui. »

Faire abstraction de mon père, de L, de mon image sur le verre blindé. Triple impossibilité. Présence lourde de l'un ; envie triturante, à en avoir mal, de me rapprocher de l'autre et reflet fantomatique sur la vitre, difficile à ignorer. Anormalité des cheveux oscillants entre noir et brun, anormalité des yeux recouverts de lentilles. La teinte naturelle des iris se devinait toujours, se mêlait avec le noir artificiel. Ne pas les mettre rendait le contraste absolument dérangeant et le but était de ne pas se faire remarquer.

Si personne ne venait à regarder trop près, le subterfuge pouvait passer.

Un iris se cogna à l'extrémité de ma paupière, cible différente, cible favorite. Les contours du profil pâle soulignés, dessinés sur la rétine et sur l'imaginaire. La présence de L sur la scène de crime, à elle seule, l'équivalent d'une bombe thermobarique. Un risque inimaginable. Une autre de ses conditions. Je n'avais pas pu aller contre, préférant Matsuda ou même Watari. Personne n'avait pu aller contre. À l'opposé de ma place, ses genoux contre la poitrine, ses yeux qui ne me regardaient pas. Le cuir crissait sous ses chaussures à chaque virage.

Il était trop loin, le constat en sensation d'amputation, neurones en manque. Je le regardais, simplement, en coin. Mon cerveau saigné par le désir de lui parler, faire chanter les veines ; pureté de son intelligence et de sa peau à déguster, couplées. Je détournai la tête. Ses paroles comme des coupures dans les souvenirs, écartelant, toujours à poser les murs, asphyxiaient. Est-ce qu'il les avait vraiment pensées ?

« Je préfère qu'on m'offre des gâteaux que des cœurs frais » Sans doute. Frisson dégouliné dans les omoplates. Je n'avais pas vérifié si les gâteaux avaient terminé à la poubelle, pressentiment mauvais. Je ne voulais pas savoir, le risque de confirmation explosif.


Le tribunal était bardé de plusieurs rangées de barrières et de voitures de police. Des postes de contrôle d'identité avaient été disposés un peu partout, plusieurs à l'unique entrée disponible. L'endroit fourmillait d'activités, le cercle externe des barrières assailli de passants et de curieux que les policiers avaient du mal à contenir.

La voix d'Akemi, murmurante dans mon oreillette. « Maintenant que tu ressembles vraiment à un Japonais, ça va le faire. Alors, vas-y, joue la carte « terroir » à fond et n'oublie pas de battre des cils. » Je présentai la carte de technicien de la police scientifique à l'entrée du tribunal. L'un des deux agents du poste de contrôle s'en saisit. « D'ailleurs, je me suis toujours demandé lequel de tes parents s'était vautré dans le péché avec un illustre membre de la famille des rouquins. » Élégant, et il savait que mon père entendait chaque syllabe sortie de sa bouche.

Sourire mécanique pour le policier alors que le scanner comparait la photo avec les bases de données, cherchant la correspondance. La seule qu'il trouva indiquait mon statut et l'autorisation de présence sur la scène de crime, concoctés par Watari. Aucune alerte signalant que mon visage figurait sur un avis de recherche particulièrement sensible, le morphing avait été efficace. Le collègue de l'agent vérifia la carte de L. Soulagement solidement muré à l'intérieur quand l'homme agita légèrement de la tête de gauche à droite en consultant le résultat. Les détecteurs sondèrent l'air de haut en bas et les mallettes de matériel furent fouillées.

« C'est bon. »

La puanteur de cent cadavres en putréfaction. Claque au visage, immédiate. Frappe étouffante dans la gorge, brûlant toutes les molécules d'oxygène au néant. Une main de fer sur la trachée, en un coup violent. La nausée envahissait tout dans le bourdonnement de dizaines de mouches.

La salle immense répercutait les sons, la régularité d'une horloge audible sous les cohortes d'insectes. La plupart des cadavres avait été transférée ailleurs, logique élémentaire, leurs silhouettes scotchées au sol. Je n'osais même pas imaginer l'odeur à l'arrivée des premiers enquêteurs, le masque tenait de la plaisanterie. Je sentais presque les relents de viande pourrie se coller à ma peau, imprégner mes cheveux, écœurement descendu au plus profond des intestins.

Les corps restants étaient photographiés consciencieusement, leurs membres livides éclatés dans les flashs. Personne n'avait décroché les montres et les cœurs s'agglutinaient encore à la barre d'audition en mélasse noirâtre jetée de reflets carmin. Des rivières de sang sec roulaient leurs bras figés sur les dalles du sol, couronnées de chitines luisantes, grouillantes.

Il fallait s'avancer là-dedans.

Tout autour de la partie centrale de la pièce, là où les corps avaient été entassés, des photographies sur des panneaux montraient la disposition d'ensemble, angle par angle.

« Il a conçu un dégradé de couleurs rouges. » Je rejoignis L, posté devant le premier panneau, le dos droit. Regard promené sur la ligne de ses vertèbres, droite. Toujours surprenant de constater la parfaite symétrie de nos tailles. Combien de temps pouvait-il tenir ? Je déviais sur l'image. Les rouges plus clairs aux extrémités et enroulés au centre comme une spirale noire. Ce n'était pas apparu sur les clichés précédents.

Tête secouée. Le plus important était les montres. Si un indice de quoi que ce soit avait été laissé, c'était à travers elles. La priorité, d'abord, capter leur agencement dans la mémoire des appareils, qui avait peut-être son importance.

L retournait l'une des montres à gousset entre ses mains gantées. « Elle n'indique pas l'heure de Tokyo. » L'appareil photo cliquetait au rythme de mes prises. « Tu sais très bien que tu n'es pas réel »

Index figé sur le bouton, me tournai à demi. « Pardon ? »

Il m'attrapa l'appareil des mains, le remplaça par la montre et une loupe. J'examinai l'objet quelques secondes, jusqu'aux irrégularités, senties sur la tranche. Des kanji, minuscules, gravés dans l'or.

Tu sais très bien que tu n'es pas réelle.

J'attrapai une autre montre, la tranche différait.

Tu n'es qu'un des éléments de son rêve.

Écriture au laser ou au jet d'eau de découpage, à l'évidence. J'allais reposer l'objet mais la partie gauche accrocha la lumière, juste une seconde. D'autres sinogrammes continuaient la première phrase, presque illisibles sans la loupe tant l'écriture était petite.

Si ce Roi qu'est là venait à se réveiller tu disparaîtrais – pfutt ! – comme une bougie qui s'éteint !

La montre reposée en silence, glace instillée au creux des omoplates.


Deux heures que nous étions là et le travail n'était pas terminé. Pas certain, mais j'avais l'impression que L fatiguait à contraindre sa posture. Il paraissait moins concentré, des regards jetés dans mon dos, insistants.

Trois heures et demie. Bientôt la fin.

Je me redressai pour photographier le groupe de montres à gousset numéro 36, vision plongeante, ensuite chaque montre détaillée de gauche à droite. Une voix chantonna « Seeikaaa » et une caresse glissa sur mon omoplate, un frisson de surprise, volte-face sur un sourire charmeur. Parfaitement inconnu.

« Bonjour. » Clin d'œil. « Tu ne te souviens pas ? Je me sens floué. Takumi. » Silence. Un concert de ricanements et de gloussements emplissait déjà mon oreillette parmi lesquels il était question d'un sosie en brun et de mes petites cachotteries. Pour ça, ils réagissaient au quart de tour, bizarrement.

Le dénommé Takumi passa une main dans ses cheveux décolorés en blond. « Ni-chōme au nouvel an. Ça te revient ? » Nouvel an, Takumi n'avait pas dû être bien frais, confusion explicable. Un commentaire d'Akemi ponctua narquoisement le fond sonore « Attention, on va croire que tu fais des infidélités. »

Selon le badge, Takumi était le responsable d'un des groupes de techniciens de la scientifique section identité judiciaire. Utile. Mon expression forcée en semi-sourire, ombre de reconnaissance factice. « Ah, oui ! Le club ? Je ne me souviens plus du nom.

- Je pensais surtout à l'hôtel. » Un sourire montra ses canines. « Sacré coup, ce soir-là. » Matsuda s'étranglait littéralement de rire, létalement s'il me restait la moindre parcelle de chance en ce monde. « Absolument exquis, un délice absolu, ça m'a pris un moment pour m'en remettre, je te le dis. Après toi les autres étaient... tellement décevants. »

Certainement, l'alcool avait bien imbibé tout ça. Je n'aimais pas l'éclat dans les yeux marron, sale sensation bousculée dans mon ventre. « Je t'ai cherché, tu sais. » Lourdeur sans nom. Le vrai Seika avait du souci à se faire, à commencer par changer la serrure de sa porte d'entrée.

La voix se fit boudeuse. « Tu ne m'avais pas dit que tu travaillais dans la scientifique.

- Toi non plus. » Pointe aguicheuse légère, qu'il saisit.

Quelques éclats de rire passèrent dans sa gorge. Il s'approcha, ma répulsion retenue alors qu'il effleura ma joue. Les coups du détective encore visibles en nuances bleues et rouges à demi effacées. Écart léger camouflé par mes lèvres étirées. Il ne s'excusa pas.

Étrange ambiance sur le trajet du retour, étrange mutisme. Indéfinissable. La mission était accomplie, les appareils gorgés de clichés, mais l'air de l'habitacle se coupait à la lame. Ce qui n'empêchait pas le mafieux et le policier de piailler dans les oreilles de tout le monde en quasi continu. S'extasiant de la fabuleuse coïncidence. J'ôtai le matériel de communication au bout de cinq minutes, seuil de tolérance largement dépassé. Le silence peut-être préférable malgré son épaisseur et sa froideur. Les accusations non dites, flottantes, obsédantes sur les iris qui me regardaient. Quelques tours de roue avant que la voiture entre dans le garage, le regard de L, métal, cassé avec un ton à la perfection neutre.

« Pourquoi tu as gardé ce numéro ?

- Tu as lu ce qui était marqué sur son badge ? Alors ne pose pas la question. »


Retirer les deux sachets de verveine qui auront préalablement infusé 5 à 10 minutes dans le lait chaud. Fait. Ensuite lait sur les jaunes d'œufs, sucre et farine, mélangez. Remettez la casserole sur le feu, et cuire le mélange à feu modéré jusqu'à ce que la crème épaississe, ajoutez la gélatine. Voilà. Ne restait qu'à mélanger soigneusement pour obtenir un appareil lisse.

La mousse framboise et la mousseline yuzu étaient prêtes depuis plusieurs heures. La pâte sablée en train de cuire. Il manquait la marmelade de framboises et la meringue italienne pour la touche de sucre. Goûter les préparations était vraiment l'étape la plus déplaisante, mais obligatoire.

Le sucre, le glucose et l'eau chauffaient dans une casserole. Grimace rien qu'à l'odeur de sucre chaud qui envahissait lentement la pièce. Diminuer les quantités prescrites dans les autres préparations de la recette n'était sans doute pas du luxe.

« Tu aurais pu avouer. » Léger sursaut qui faillit précipiter quelques framboises au sol. Silhouette du détective à moitié appuyée contre la porte.

« Avouer ?

- Le jour de l'hécatombe, que c'était toi qui m'offrais des gâteaux. » Main crispée à écraser les fruits. « Si tout cela est une stratégie purement intéressée, c'était le moment de te mettre en avant. Sauf si ne pas le faire est, justement, une stratégie.

- Je ne vois pas pourquoi j'apprécierais d'être comparé à lui, d'être mis au même niveau que Beyond. » Le bruit du batteur coupa efficacement sa tentative de réponse. Mon énervement passé dans le vacarme de la machine. Nous étions rentrés depuis deux heures et il m'avait évité jusque-là, peut-être une tentative d'arrondir les angles. Ou il avait juste faim, plus probable.

Il s'assit, m'observa mélanger la crème à la verveine et la meringue, couler la préparation dans un cercle pour la réserver. La gourmandise lui brûlait le visage. Histoire de faire diversion je posai le plat désormais vide devant lui, quelques traces de crème accrochées au verre. « Tu peux goûter. »

Le montage presque terminé, il suffisait d'attendre une heure que l'ensemble prenne. Je m'assis à la petite table, la vaisselle propre et rangée. « Comment est-ce que tu te débrouilles pour ne pas faire exploser la pièce ?

- Il suffit de suivre la recette.

- Curieusement, quand j'essaye, je n'ai pas du tout le même genre de résultat. »

Un petit sourire piquant pour l'image mentale. « Curieux, c'est le mot. »

Une alerte sms vibra. Misa. Plusieurs messages à la suite et le ton était bizarre. « Il faut que je réponde. »

Elle décrocha tout de suite, des stridences panique dans la voix. « C'est gentil d'appeler, my love. Je sais que c'est pas trop l'heure mais oulalala, je suis trop trop en stress, là.

- Qu'est ce qu'il se passe ? » À part son talent pour repousser les limites du ridicule en constante extension.

« C'est... c'est je sais pas ce qu'il lui arrive, je savais pas quoi faire alors je l'ai amenée ici et et et et- » Flot continu qui hachait les syllabes.

« Respire. » Je l'entendis inspirer profondément, expirer. Laissai filer quelques secondes. « Alors dis-moi, tu as amené qui, où ?

- Je suis dans la salle d'attente d'un psy, là. » Un psy ? Demander psychiatre ou psychologue risquait de me crever un tympan. Le pauvre praticien allait avoir un sacré boulot. « Princesse Céleste va pas bien depuis des semaines, tu voiis, mais c'est trop pire, d'un coup. » Un psy pour chiens, donc. Bien, bien. De mieux en mieux. « Elle pleure à la mort à chaque fois que je zappe devant une série policière et elle arrête pas de dévaliser mes placards pour mordre mes t-shirts et mes trucs en jeans.

Je sais pas pourquoi, et ça me coûte un budget fouuuu entre ses manucures, mes vêtements, ses vêtements et sa nourriture que madame exige avec un goût sucré... Je crois qu'elle est atteinte de graves troubles mentaux. » Une experte parlait. « Aimer le sucre, franchement ça devrait être rayé du code génétique de la planète. T'as pas une idée ?

- Non, je sais pas. » Sans blague, léger sourire que je me forçais à réprimer.

« Bah moi je sais ! On devrait faire des tests poussés, mieux, des castings pour éliminer dès la naissance les chiots déficients. Les gênes d'adorateurs de sucre ne peuvent que produire des bestioles méchantes, envahissantes et voleuses. Ma fifille cocotte, atteinte de cette tare ! Comment je vais pouvoir annoncer ça à ses amies ? Madame Saute-Saute-Noeunoeud et Mademoiselle Duchesse Rose Impératrice ne vont jamais s'en remettre ! Je vois d'ici la lueur de déception et de dégoût dans leurs petits yeux. Notre pauvre fille va subir la discrimination et la peur, et la misère sociale. Pire, elle deviendra obèse et donc beautéphobilique ! Quelle horreur ! »

Je diminuai le volume, discrètement.

« Et puis, qu'est-ce que je vais dire à mes amies à moi ? Comment je pourrais décemment sortir avec elle en société quand elle ne passera plus les portes et que tous ses tutus en taffetas seront trop petits. Et ses tutus de créateur, et ses tutus glamour, et ses tutus sexy ! Et ses robes cocktail ? On ne peut pas vivre sans tutus sexy ni robes cocktail, non non non non ! » Elle prit sa respiration, lourdement. « Je sais, ce que je vais faire mon amour d'amour de toujours tous les jours. Je vais la nourrir exclusivement de pousses de soja et de salades d'endives.

- Tu es... sûre ? Un chien ne mange pas ce genre de choses.

- Mais siiii te parler est toujours la solution à tout. J'ai tout plein d'idées dans la tête, après. » Elle roucoula. « Le psy ne pourra qu'être d'accord avec moi, les personnes pas d'accord avec moi ça existe pas. Et puis j'ai toujours été douée avec les chiens et c'est un psy pour chiens.

- Quelqu'un se qualifiant ainsi ne peut être qu'une personne de confiance, en effet. » Je coupai court à l'avalanche de surnoms idiots quinze minutes plus tard. Presque plus de batterie, d'ailleurs. L avait terminé de nettoyer à la cuillère la crème de verveine, le plat presque aussi propre qu'à la sortie du lave-vaisselle.

Il examinait la recette, étape par étape. Parla sans relever la tête. « Tu as souri. » Question anodine, ma réponse tout autant.

« Rien d'important.

- Pourquoi est-ce que tu as souri. »

Je secouai la tête et son ton claqua, le même regard que dans la voiture. « Pourquoi est-ce que tu as souri.

- Je te le répète, ce n'est pas important. » Deux lames froides me percèrent les yeux, politesse que je rendis.« Une conversation téléphonique n'entre pas dans la catégorie des contacts écœurants proscrits et à vomir. »

Ses paupières se fendirent. « Si. En plus de faire crever tes neurones par paquets de cinquante.

- Définis la notion de contact.

- Ça empiète sur ton temps de travail de manière inadmissible.

- Si tu ne me volais pas mon téléphone toutes les cinq minutes pour le balancer par une fenêtre, peut-être qu'elle appellerait moins souvent. » L'énervement latent se soulevait dans l'instant de silence, confrontation visuelle de crépitements, rompue par un sms de Misa qui ajoutait un autre surnom à la liste.

L'écran s'alluma encore, le nom lu à voix haute par le détective, lentement. « Takumi. » Son regard paralysé sur le téléphone. Pressentiment.

« N'ose même pas le- » Sa main fusa vers le portable, la mienne réussit à lui dérober juste sous les doigts. L'appareil vibra encore, logé dans ma paume. Le nom, identique à la précédente alerte, lu avant que je ne puisse tourner l'écran.

Sa bouche écrasa la mienne. Ses dents sur ma lèvre inférieure, tiraillant, égratignant, mordant à la déchirure. La fissure laissée par son coup de poing s'ouvrit, le goût de sang immédiat, coulé entre nos lèvres. Il s'écarta, le téléphone arraché à ma prise, jeté dans le dernier récipient encore dans l'évier. L'eau savonneuse engloutit le rectangle sous mon nez.

« C'est quoi ton problème, Ryuzaki ! » Colère grondante dans ma voix, hurlante dans ses yeux.

Colère pure, électrisant ses traits, ses lèvres tachées au rouge. En détacher mon regard tenait du crime. Suprême. Sa superbe image caressée des yeux, magnétique à me bouffer tout entier. Désir rageant plus fort que la colère, désir de sa peau, d'autres baisers.

Baisers de chair, pas baisers de sang.

Je sortis sans fermer la porte. « Le gâteau a assez attendu, tu peux le manger. »


Thirst


Sa vexation n'avait aucune raison de me priver de mon gâteau. L'avant-goût offert, léché au bout des doigts, avait été trop affamant pour ne pas céder maintenant. Et ça, même si son attitude avec Misa était proprement dérangeante. Pas vraiment à vomir – son sourire ne pouvait pas m'inspirer une telle réaction – mais au moins assez pour tordre mon pauvre estomac martyrisé.

J'attaquais directement l'œuvre à la cuillère. Aucune intention de partager la moindre miette avec qui que ce soit, à n'importe quel prix. Le mélange des saveurs trop équilibré pour m'en faire voler. Une pointe de sucre en plus, peut-être... non, c'était très bien. J'aurais fini par ne plus sentir que le sucre, ça aurait gâché tout le travail. Étrange orfèvrerie. Me léchant les doigts, je repris la recette, parcourue rapidement. Si je m'étais engagé à la reproduire, l'ensemble aurait probablement explosé à l'étape deux. Enfin, peu importe, puisque Raito avait l'air bien décidé à me faire à manger.

Certainement pour se faire pardonner son comportement inacceptable. Ça ne lui ressemblait pas, ce repenti. Et c'était touchant. Malheureusement pour lui et son temps libre, je n'étais pas assez intègre pour lui pardonner, et renoncer si vite à ses talents culinaires. Plus longtemps je mettrais à lui refaire ouvertement confiance, plus longtemps il continuerait à cuisiner, juste pour moi. Satisfaction gorgée d'orgueil, chaleur douce pour apaiser un peu la jalousie mordante de ce sourire au téléphone.


Encore une fois, sa nuit était pourrie par un subconscient harceleur. Le réveiller et le distraire n'empêchait pas les cauchemars de revenir, de l'angoisser dans son sommeil. L'agitation le faisait repousser les draps, grimacer d'inconfort. Et c'était perturbant. Mon empathie avait pourtant été en grande partie amputée par mon dégoût profond pour la race humaine, mais le peu restant semblait s'être greffé à Raito. Et le voir comme ça, même à travers quelques millions de pixels sombres, subissant les assauts de créatures oniriques monstrueuses, était plus que suffisant à vriller mes entrailles. Ventre désagréablement essoré par la vision de l'adolescent en proie à un ennemi invisible.

Et surtout, je ne pouvais m'empêcher de chercher la raison de ces cauchemars. Le parallèle était trop évident avec ses nuits agitées, des mois plus tôt. Enfermé dans sa cellule, il y avait eu ce changement, brutal, brusque, complet. Et alors que, surveillé chez lui, son sommeil avait toujours été presque mortuaire, il s'était troublé. Quelque chose l'avait ébranlé.

Quelque chose qui, manifestement, revenait. À peu de choses près, en même temps que Kira se remettait à tuer avec ses anciennes stratégies marketing.

Je ne voulais pas y penser.

Pas savoir.

Je sortis de chez moi, en mode automatique jusqu'à sa chambre.

La porte poussée doucement, sans le réveiller. M'asseyais sur son lit, repoussais un peu plus les couvertures. Temps de lui faire ouvrir les yeux. Mes mains refermées sur ses poignets, je le tirai à moi, le mettant assis, forçant les rêves à partir. Sans envie de croiser son regard maintenant, que j'imaginais trop perdu pour ne pas avoir envie de graver son image dans mes souvenirs. Je le pris dans mes bras, enfouissant mon visage à cette jonction entre la nuque et l'épaule. La chaleur de la peau, l'humidité d'une sueur moite de peur, l'odeur presque animale et désespérément intrusive. À se glisser sous mon épiderme, poison et venin irréparable. Irremplaçable. Addictif.

Une question formulée d'une voix encore malmenée de sommeil et engourdie de fatigue, teintée de la tension du cauchemar. Voix hantée.

« Chut, je ne veux pas savoir de quoi tu as rêvé. Peu importe. Penses-y, si ça t'aide à te calmer, mais ne m'en parle pas. Je n'ai pas besoin de savoir. »

Aucune envie, même si la curiosité brûlait mes nerfs. S'imaginait-il être Kira ? Contrôler le monde ? Ou retrouver des complices ?

Raito, rêves-tu de me tuer ?

Vraiment pas envie de la réponse.

Sa respiration finit par retrouver un rythme plus lent, plus régulier. Je m'attendais à tout moment à ce qu'il me demande de partir. Ma main, en aller-retour le long de son dos, profitait de l'instant.

« Ce n'est pas toi, qui détestes les contacts humains ? » Demi-voix, autour de laquelle le silence s'enroula, plutôt que d'être brisé. Pas agressive, juste fatiguée. Plus apaisée.

« Ça dépend. Je suis humain aussi, contrairement à ce que suggèrent les apparences. Alors oui, il m'arrive de me comporter de manière paradoxale. »

La sonnerie, cassante. Son regard détourné, sa main, sur moi, envolée pour agripper le portable, ramené devant lui.

Misa.

L'instant de flottement, suffisant pour me faire comprendre. Parfait. Je me détachais, le laissant à la voix criarde et chuintante. La porte passée, claquée sans qu'il ne bouge ou ne prononce le moindre mot pour moi. Forcément, maintenant qu'il avait quelqu'un pour lui parler et s'occuper de lui changer les idées.

La direction de la cuisine prise, besoin de me vider la tête, moi aussi. En mordant quelque chose d'assez dur pour avoir besoin d'être sauvagement déchiqueté.


Abandonné sur un coin de table, enfoui sous quelques feuilles de notes anarchie, le portable de Raito, enfin déniché à force de le faire sonner. Invoquant la propriété privée et le droit à communiquer avec d'autres humains, mon ami m'avait défendu de recommencer à lancer son téléphone à travers les fenêtres ou à le noyer dans de l'eau de vaisselle.

Je n'avais jamais bien intégré la notion d'ordre. Et ce n'était pas une si misérable cachette qui allait m'empêcher de mettre la main sur l'objet du délit. Vecteur de séparation sans transition, trop brutal, trop imprévisible.

Glissé dans la poche de mon pantalon, en compagnie de ses copains tournevis et pince coupante.

Sans bruit, évitant scrupuleusement la salle où rôdait l'équipe comme un ninja sous ecstasy, je me faufilai jusqu'à ma chambre. Plus que quelques mètres avant la victoire.

« Ryuzaki, tu ne travailles pas avec les autres ? »

Aïe. Fauché avant la ligne d'arrivée.

« Je...

- Oui ? »

Mentir à Watari. Exercice à haut risque. Les portes du couloir ne m'offraient pas vraiment d'échappatoire. Les chambres, des toilettes, et... ma porte de sortie.

« Je vais prendre un bain.

- En pleine après-midi ?

- Oui.

- Alors que l'enquête a de quoi avancer ?

- Oui ?

- Tu me caches quelque chose.

- ... Non ? »

Son regard soupçonneux me dépeçait des pieds à la tête. Très gênant. Un peu le même que lorsqu'à onze ans j'avais commencé à verrouiller ma chambre sans raison.

Je me glissai le long du mur, pour me rapprocher de ma liberté. Suivi par son regard de statue, rivé à moi, comme dans les musées.

« Watari, je n'ai pas quatre ans. Je ne vais pas me noyer dans une baignoire. »

Le coin de sa bouche se releva, laissant apparaître un éclat d'ivoire. « D'un point de vue statistique, je ne suis pas sûr que tu aies pris autant de bains dans ta vie qu'un enfant de quatre ans.

- Gnagnagna. » Sa main s'avança, ébouriffant mes cheveux. Stupide image devant mes yeux, l'impression d'être un chien recoiffé par une harpie blonde. Frisson dégoûté.

« Va donc prendre « ton bain », alors. Ne traîne pas trop, j'ai une annonce à faire. »

Je n'aimais pas ses sous-entendus. Celui de la première phrase ne collait pas à son flegme et sa pudeur, que je n'aurais voulu voir disparaître pour rien au monde. Celui de la seconde trop annonciateur de changement. Les changements toujours désagréables.

Enfin tranquille. Un tournevis dans une main, le téléphone dans l'autre. La pince coupante coincée entre les orteils de mon pied droit, reposant sur le bord de la baignoire. Attendant d'entrer en action.

Le claquement du plastique signa l'ouverture du mobile. La coque flotta quelques secondes, avant d'être engloutie, et de dégringoler au fond, chatouillant mes côtes. Bien, bien. La petite vis suivante tomba, et encore une, et encore une, jusqu'à laisser la carte mère à l'air libre. Tournevis posé, pince coupante ramenée en me contorsionnant, et les minuscules fils électriques se séparèrent du reste. Pauvre bout de plastique vert pendant tristement hors de son sarcophage de technologie miniature. Tellement adorable. La carte sim éjectée d'un coup de lame, trop loin. Obligé de poser le téléphone pour aller la récupérer au fond de l'eau, entre la batterie et la carte micro SD brisée. Le petit morceau finalement cisaillé, le logo d'un opérateur quelconque tranché en trois parties inégales. L'or de la connectique râpé par la pointe de métal.

Le processeur, tout juste visible, s'envola facilement, explosé contre le carrelage. Si fragile.

« Pchit, scalpel je vous prie, assistant numéro douze. »

C'était amusant, de poser l'écran fissuré sur mon genou dépassant de l'eau, et de me servir du tournevis et de la pince comme d'un burin et d'un marteau. « Nous avons un arrêt cardiaque, il faut tenter de sauver la victime. Pas d'électricité, il faut un massage ventriculaire au niveau de la systole alvéolaire. Tchac tchac, tchac tchac. » Les petits coups rythmés finirent par éclater la mosaïque de verre. « Ah, opération échouée. Préparez la moelle épinière, pour le don d'organe. » Carte mère retrouvée, résistance testée entre les doigts. Utilisée comme un médiator, elle finit par craquer, se fendillant le long de certaines soudures mal faites. « Heure du décès, chef ? Midi. Heure de manger. Qui pour un cupcake ? Moi, moi, moi. Ici le président, j'ai l'honneur de vous apprendre que le patient était en fait un espion infiltré du clan des blondasses canines, pour le compte des Méchants envahisseurs voulant transformer la Terre en désert de sel. La menace a été éliminée, toute l'équipe se voit offrir un an de bonbons gratuits. Yay ! »

Série de coups sur la porte.

« Ryuzaki, je sais que tu es là. Rends-moi mon téléphone ! »

Sursaut incontrôlable, assorti d'un mouvement d'eau pas des plus discrets et je manquai de glisser et de me noyer. Oh, qu'il n'ait pas entendu...

« Quoi, qu'est-ce que tu veux ?

- Mon. Téléphone. Maintenant. Il était sur la table, il n'y est plus.

- Je l'ai pas.

- Matsuda et mon père ne l'ont pas vu, et Watari m'a dit qu'il t'avait croisé et trouvé bizarre. Ose dire que tu ne l'as pas pris.

- Tu as été voir chez Mogi ?

- Tu t'entends ? Tes excuses sont d'un niveau qui ferait pâlir un enfant de maternelle.

- M'en fous. Si tu me crois pas, t'as qu'à entrer. Tu verras bien que je l'ai pas, ton téléphone. »

Concrètement, même s'il entrait, il ne verrait pas son téléphone. Au mieux, il verrait un tournevis au sol, et des débris minuscules. Mais il n'entrerait jamais dans la salle de bains alors que je m'y trouvais.

« Attends, tu n'as pas fermé à clé ?

- Je ne ferme jamais à clé la salle de bains. Imagine que je glisse en sortant de la baignoire, et que je me casse une cheville. Comment je fais pour ouvrir la porte ? C'est bien plus sécurisé de laisser ouvert. J'appelle à l'aide, Watari vient m'aider. »

Il n'oserait plus jamais entrer dans une salle de bains sans s'assurer d'abord que je n'y étais pas. Jouissif.

« Tant que je n'ai pas mon téléphone, je ne cuisine plus.

- Vois pas le rapport.

- Ma bonne volonté. Et peut-être que ça t'intéresse, mais j'ai fait un fondant chocolat-caramel avec des noix grillées et une crème anglaise. Tu ne l'auras pas tant que tu ne m'auras pas rendu mon téléphone. »

C'était cruel. Horrible. Mon pauvre petit estomac était tout vide, et je salivais déjà rien qu'à l'idée de tester un nouveau gâteau. Ceux de Watari étaient délicieux, mais il était bien obligé de les faire pour me garder en vie. Raito, c'était différent. Faits pour mon plaisir.

Regard hautain, en attente. J'avais bien fait de patienter avant de sortir. Le laisser se calmer. Ou ruminer une basse vengeance – risque à prendre.

« Il est où, le gâteau ? »

Sa main tendue, impérieuse. Et j'en étais presque mal. Comme si un reliquat de conscience me faisait savoir que ce que j'avais fait n'était pas bien. Étrange sensation.

Les débris, tous soigneusement récupérés, déposés dans la paume levée.

Une longue inspiration, contrôlée, sans aucune autre réaction.

« Va-t'en, avant que je ne te frappe. »

La retraite plus prudente, clairement indiquée au vu de la menace annoncée.

« Je peux quand même avoir mon gâteau ? » Le regard trop noir. Définitivement rendu plus sombre encore par la couleur des cheveux, très vulgaire. Qui irait merveilleusement bien avec le blond de sa gourde de petite-amie auto-proclamée-jamais-démentie. « Si je dis que j'ai eu tort de te mentir en disant que je n'avais pas ton téléphone ? »

Je ne reculais pas lorsqu'il se leva, poing crispé autour des pièces mortes. Qui auraient fait un excellent poing américain avec quelques arrangements.

« Qu'est-ce qui ne va pas, avec toi, exactement ? » Trop acide, trop incisif. Trop déjà entendu.

« Tu veux la liste ? Elle doit traîner quelque part, entre des ordonnances de tribunal, des factures et des cartons de sablés immangeables. »

Il partit. Sans me donner mon gâteau.


Bon. Moelleux à l'orange cœur chocolat. Difficulté : facile. D'après Raito, il suffisait de suivre les recettes pour que ça fonctionne. Pas compliqué. Matsuda pourrait y arriver. D'après ses dires, il savait lire.

Magnifique. Les grumeaux étaient incassables, les zestes d'orange refusaient de se mélanger au jus, la farine s'était envolée partout. Le sucre formait une mélasse visqueuse. L'ensemble pas tellement plus appétissant qu'une pelote de réjection ou qu'un bavoir de bébé après un renvoi malencontreux.

Désespéré, je tentais quand même d'en cuire. Cinq minutes avant la fin théorique, l'odeur de charbon envahissait la cuisine, assortie d'une fumée d'un noir brunâtre s'échappant de la porte du four.

Les supposés moelleux à mi-chemin entre des cailloux volcaniques et des fientes de dinosaure fossilisées.

Définitivement, non, je n'étais pas polyvalent. Et trop orgueilleux pour un jour demander à qui que ce soit de m'aider à manier le batteur électrique.

La porte s'ouvrit sur un visage familier. Pas le plus agaçant du lot de commensaux, mais pas celui que j'aurais nécessairement voulu pour assister au désastre orangicide.

« Tu fais brûler des chatons dans ce four ? Pour te venger d'un comportement qui a eu du mal à passer ? Pour t'éviter de péter un plomb en repensant à tous ces réveillons de folie auxquels tu ne participes jamais ?

- Akemi, le jour où j'aurai besoin de ta psychanalyse labellisée Tea time chez mémé Jeannine, je te ferai signe. Merci de fermer la porte. » Le en sortant visiblement pas assez clair.

« Non, franchement, faudrait te calmer. À ce rythme, le voisinage va appeler la police pour nuisances olfactives. Tu ne devrais pas plutôt venir aider à comprendre ce que veut nous dire Birthday ?

- J'y réfléchis.

- Sans notes, donc. En tentant de cuisiner.

- Je t'ai engagé pour travailler, pas pour commenter ma manière de faire. Va donc faire profiter les autres de tes brillantes hypothèses et déductions, et reviens me voir si tu as saisi le message de Beyond. Et si tu n'y arrives pas, va donc lire Alice.

- Je l'ai lu, quand j'étais enfant. »

Flottement le temps que l'impulse électrique parcoure les neurones, se change en signaux chimiques. L'idée finalement muée en mots. Le plat en silicone s'échoua quelque part, aucun intérêt. La cuisine délaissée pour ma chambre, un livre extrait d'un carton.

Sens inverse, pour le salon. Raito y compilait les citations des montres, leur cherchant un sens concret. Me perchais à côté de lui, reprenant ma place sur le canapé. Mon livre posé à côté du sien, hérissé de post-it multicolores. Version originale anglaise, traduction japonaise. Mis côte à côte, les deux livres avaient des dizaines de pages d'écart.

« Selon la version à laquelle il fait référence, et s'il veut qu'on soit attentif aux pages...

- Ou aux premiers mots de telle page, ou de tel paragraphe. Tout change.

- Les montres étaient gravées en japonais.

- Pas certain que ce soit inflexible. Carroll jouait beaucoup avec les langues. »

Gloussement. Et un ton émerveillé. « Hey, vous avez remarqué ? Le mec, il s'appelle Lewis.

- La ferme, Matsuda. » Aucune envie de continuer le sujet. Trop énervant par avance.

« Il nous suffit d'un indice pour passer d'une traduction à l'autre. »

Les livres échangés, je me lançais dans la version japonaise, Raito dans l'anglaise. Plus simple pour la suite d'avoir chacun lu les deux. Histoire trop particulière pour supporter une traduction littérale, les adaptations étaient nombreuses ; certaines plutôt bien trouvées, d'autres complètement à côté du sujet. Dans tous les cas, choisir un livre où l'autre pouvait changer tout le sens de l'énigme.

Alors que j'arrivais à l'apparition de la Reine Blanche, une remarque émergea à ma droite. « Il faudrait aussi qu'on ait les autres éditions. Non seulement dans ces deux langues, mais aussi en chinois, coréen, thaï, espagnol, hongrois, finlandais et italien. Parmi les victimes, certains avaient des origines étrangères.

- Et de plusieurs époques. J'imagine que les traductions ou les mises en pages ont changé plusieurs fois.

- Il faudra sans doute encore d'autres langues, d'autres versions. Peut-être les abrégées ? On ne sait pas encore à quoi correspondent les montres du plafond.

- On en a pour quelques dizaines d'exemplaires. Pas tous évidents à trouver. Je te parie ce que tu veux que le gouvernement trouverait quelque chose à me reprocher si je lui facturais ces livres.

- Je veux parier un téléphone. »

La pique très peu agréable me fit regagner la proximité de l'accoudoir, délaissé au profit de la gravité qui m'attirait vers le centre du canapé.


Watari entra finalement, porteur du plateau du goûter. Thermos de café pour tout le monde, en plus de mon ravitaillement perso. Nettement plus conséquent, nettement plus vital.

« Bien, il faut que je vous parle à tous. » Watari ne se mettait jamais en avant. Pour aucune raison.

« Je dois m'absenter quelques jours. Je vais au siège d'Interpol, en France. Je reviens dès que possible. »

Sourd aux questions et remarques, je grignotais mes pancakes au sirop d'érable. Première fois qu'il me laissait tout seul plusieurs jours alors que j'étais avec une équipe. Théoriquement, pas tout seul, donc. Mais à la merci des mauvaises intentions éventuelles d'autres humains.

Goûter coincé entre les dents, l'assiette sous le bras, je sortis, vite rejoint dans le couloir par mon presque père démissionnaire. Suffisamment éloignés pour ne pas être entendus des autres, il prit la parole. Déjà trop décidé pour le faire changer d'avis.

« Je n'en aurai pas pour très longtemps. Il faut que je fasse le maximum pour te garder en sécurité, et préparer ton retour.

- Et s'ils tentent de t'arrêter ?

- Nous avons encore des accords avec la majorité des pays. Ils n'ont rien contre moi. Tout se passera bien.

- Ils ne s'embarrassent plus des accords. Je croyais que tu l'aurais remarqué. »

Sa main se posa sur mon épaule, serrée quelques instants. Je terminais l'accolade initiée, le laissant me prendre dans ses bras. Overdose de câlins, prévue très prochainement.

« Je reviens.

- Hmm. Fais attention, quand même. Je ne leur fais pas confiance.

- Ah, j'ai donné un nouveau téléphone à Yagami-kun. » Me détachais, heurté. « Il est étanche et antichoc. Que je n'entende pas qu'il lui est arrivé quelque chose, ou c'est le tien qui finira dans un lave-linge. » Il s'éloigna de quelques pas. Déjà sur le départ. « Je t'ai laissé de quoi manger une semaine dans les frigos et les placards. Si tu n'as plus assez, ou que je prends du retard, demande à Akemi d'aller t'acheter quelque chose. »

Avec un peu de chance, son nouveau téléphone rendrait à Raito la volonté de cuisiner.


Deux jours que Watari était absent. Et nous n'avancions pas. Pas assez pour trouver un sens à tous ces chiffres, toutes ces citations, tous ces livres. Le nombre de langues et de versions d'édition donnait littéralement le vertige. C'était trop vaste pour qu'il n'y ait pas un autre indice. Une vraie piste à suivre.

Seul, dans un des confortables fauteuils du plus petit salon, je comatais, un Alice en braille en équilibre sur mes genoux. Yeux fermés, le sommeil était trop tentant.

« Ryuzaki, tu dors ? » La main posée sur mon épaule s'attarda trop pour juste s'assurer de mon éveil. Pas assez pour me rassasier de ce contact recherché.

Un bâillement étouffé plus tard, Raito redéclenchait la chasse au sens de l'énigme, excitant les connexions neuronales comme la plus délicieuse des drogues. Ma caféine surpuissante personnelle.

« Dans le roman, Alice doit toujours s'éloigner, pour s'approcher de ce qu'elle cherche. Si on suit cette logique, notre réponse n'est pas sur la scène de crime.

- Ailleurs dans le palais de Justice ?

- Ou plus loin dans les rues autour. »

L'adrénaline descendait dans mes veines, familière, apprivoisée. Et ma proposition, évidente, interdite.

« On y va ? » Lueur d'intérêt, de surprise pas vraiment totale. « Maintenant ?

- Watari n'est pas là, mais on a une voiture. C'est pas si loin. On sera de retour avant que les autres soient levés. Si on les prévient, ils vont vouloir venir. Ça va être horrible. »

Amour des limites, faites pour être joyeusement franchies.

« S'ils s'en rendent compte – et on sera obligés de leur dire qu'on a de nouvelles informations – ils vont nous boucler ici. Au moins moi.

- Je t'ouvrirai la porte. »

Attrapais mes chaussures, passais la porte du garage. Le temps que je m'installe, la deuxième portière s'ouvrait.

Le palais de Justice ouvert après plusieurs minutes particulièrement gênantes, mêlant la vérification des identités et les « Ah, oui, Takumi m'a parlé de toi ! Son... ami, c'est ça ? Il est pas avec toi ? », nous étions enfin libres de ratisser la zone. Placard après bureau, ascenseur après toilettes, archives après salle de repos. Aidés par les passes empruntés à la loge. En tout cas, si on les rendait, ils seraient empruntés.

Interminable recherche, l'endroit plein à craquer d'inutilités. Jusqu'à ce que finalement, parmi les scellés en attente, un soit enfin intéressant. Bien enveloppé dans sa pochette transparente, le livre nous faisait de l'œil, avec sa couverture de cuir relié et son titre frappé d'or. Disparu dans un sac.

L'impression d'une chasse aux trésors géante n'aidait pas à se concentrer. Mais c'était plutôt amusant, maintenant qu'on savait qu'il y avait quelque chose à trouver.

Une heure quarante, et le tour était fait. Huit livres au total. À détailler une fois de retour à la maison.

Enfin, dès le trajet en voiture pour Raito. Beaucoup moins aimé que ceux en hélicoptère. Tellement ennuyeux. Si commun.

Le petit déjeuner était sur la table quand Yagami, Matsuda et Akemi arrivèrent. Totale discrétion pour notre sortie nocturne, aucune figure paternelle pour nous agonir de reproches. Satisfaction à savourer en décortiquant une édition vietnamienne de 1937. Chaque citation reportée à la bonne page, en attendant de savoir quoi en faire. En attendant de trouver la bonne interprétation de chaque citation, de chaque page. De chaque langue.


Saleté de téléphone horrible, moche, et bruyant. Le nom affiché écœurant à l'avance. La main posée dessus avec précipitation, pour me prendre de vitesse.

« Tu restes tranquille, il peut encore nous être utile.

- C'est un connard, avec un regard concupiscent et une conversation plus lourde que celles de Misa et Matsuda mixées.

- Chut. » L'appel accepté. Voix changée, plus veloutée, accueillante. Feinte. « Oui, Takumi ? »

Me laissais tomber sur le lit, renversant quelques Alice au passage. Vue l'heure, Takumi devait être à moitié bourré, ou sérieusement en manque. Un vrai membre des techniciens de la judiciaire aurait dû dormir. Et certainement pas harceler une ex-conquête dont il ne se rappelait même plus le visage.

« Ah, oui, ça peut être intéressant. On pourrait en discuter autour d'un verre, que tu me montres ce que tu as trouvé sur ces empreintes ? »

Oh non, certainement pas. Vif, je me redressai, essayant de lui arracher le téléphone. Pas assez pour qu'il le lâche, mais suffisamment pour que je puisse parler.

« Toi, écoute moi bien, espèce d'enfoiré. Tu vas arrêter d'appeler, si tu ne veux pas te retrouver avec la tête détachée de ton corps, une partie dans ta boîte aux lettres et l'autre partie lestée dans l'océan.

- Euh, Seika ? C'est qui ?

- Seika s'en fout, alors tu le lâches et tu nous laisses tranquilles, c'est clair ? »

Tonalité de fin d'appel, remplacée par le vide, et un regard que je ne voulais pas décrypter. Préférais me cacher derrière une version roumaine des années 60.

« Je ne pense pas qu'il voudra me reparler.

- Il n'y a rien d'intéressant avec les empreintes, on le sait déjà. Beyond n'en a pas laissé, nous non plus. C'est forcément un flic paresseux ou un civil indélicat. Et si ce demeuré ne veut plus voir ton sosie dévergondé, ça te donne une bonne raison d'abandonner la coloration de tes cheveux et les lentilles. C'est très laid. »

Son haussement de sourcil presque audible. Mon sourire dissimulé par un changement de page. J'étais content qu'il ne hurle pas au scandale. Qu'il me laisse être jaloux et possessif, même s'il ne le voyait peut-être pas sous cet angle.

Je me recalai contre les oreillers, en lotus, le genou contre sa cuisse. Presque innocemment.

Porte ouverte à la volée, claquant contre le mur avant de revenir masquer le visage terrorisé d'un Matsuda au bord de l'apoplexie.

« Oh, putain, les mecs, faut que vous veniez, Mogi va pas bien du tout du tout ! Y a des tas de trucs qui font bip et qui font flash ! Et je sais pas quoi faire ! »


Les citations gravées sur les montres ont un sens tout particulier destiné à Raito, bien sûr. Sorte d'avertissement ;)

La suite aux alentours du 20 septembre :D

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