Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.
Rating : M pour certains chapitres
Bonsoir, nous voici avec le chapitre de l'automne ^^
Je me suis finalement essayée à faire la couverture toute seule, donc tant pis si elle crame les rétines innocentes (mais ce n'est pas le pire de mes moult essais aha xD)
Merci à celles et ceux qui prennent le temps de laisser un commentaire et qui suivent toujours la fic !
( On avoue qu'on s'attendait à un tout petit peu plus de retours quand même sur le chapitre précédent, quatre reviews, c'est un peu sec par rapport au nombre de vues... mais bon.)
Réponses aux reviews anonymes
Guest (review postée sur le chapitre 33)
Coucou,
Je te confirme que tes reviews s'envoient bien, (en tout cas celle-ci). Comme tu commentes en invité, on ne peut pas répondre directement en MP et ça implique également que la review doit être validée par l'auteur de la fiction pour apparaitre. Les reviews ne vont pas donc pas se voir tout de suite après avoir été postées et ça va dépendre de la réactivité/la disponibilité de l'auteur. Un grand merci pour ton commentaire adorable et pour tous tes compliments, ça nous fait très plaisir ! On essaye de respecter au maximum le caractère des personnages (on déteste les personnages OOC), donc si ça te semble proches des originaux, c'est génial ! Les énigmes de BB sont un peu compliquées et c'est vrai qu'on aimerait pouvoir poster des schémas ou des aides visuelles pour certaines, mais le site ne le permet pas. Ça, on peut dire que le texte est long, et on est encore loooin d'avoir terminé aha. On espère que la suite du texte te plait tout autant, n'hésite pas à nous faire part de quoi que ce soit ^^
Chapitre 42
Vecteur force et thermodynamique
Des larmes roulaient, taches sombres tombées sur le pantalon de Matsuda. Tête inclinée, mains sur les cuisses pour cacher l'émotion qui le débordait. Je m'accroupis, touchant l'épaule en réconfort.
« Ça n'aurait pas dû arriver. » Son menton qu'il secoua, un « comprends pas » haché de sanglots et de reniflements.
Par la porte entrebâillée, je vis L jeter ses gants de chirurgien dans une poubelle. C'était terminé. Il sortit, se planta devant la chaise de Matsuda.
« Qu'est-ce que vous foutez encore là, vous. Il n'y a pas plus rien à voir, non ? Alors au travail. »
Le policier se redressa, effarement flambé à l'arrondi des pupilles. Il déglutit, brusquement, et l'atmosphère étouffait.
« T'es pas sérieux, L ? » Ses doigts se crispèrent sur ma manche. « Dis-moi qu'il est pas sérieux.
- Je suis très sérieux. Arrêtez ce cirque ridicule, vous vous donnez en spectacle. Vous voulez faire le siège de cette pièce jusqu'à devenir un fossile ? Peut-être vous allonger religieusement sur la table d'opération en pleurant dans ses vêtements ? Duo de folie au fond du caveau en perspective, faudra faire payer les places de spectacle. »
Matsuda le fixait. Figement d'émotions écartelées, scindées en tempête. Dans le tumulte de ses traits, la colère gonflait, avala tout le reste, lui recomposant un étrange visage. Masque grave et brûlant. Rien de commun avec la niaiserie qui lui collait d'ordinaire aux joues comme une seconde peau.
L conclut avec glace. « Bougez-vous. »
Le policier essuya ses yeux d'un revers de main, son index accusateur pointa le détective.
« Et après on s'étonne de tous ces trucs dans la presse et à la télé ? Tu les mérites bien, tiens, parce que tout est vrai ! Il a... Mogi a... Il est... » Bouche fermée soudain.
Un frémissement au visage de L pour l'amorce de réponse me fit penser un instant que, peut-être, il en était capable. Commençait à comprendre.
« Il aurait voulu que vous retourniez au travail, tout de suite, au lieu de vous vautrer dans ce sentimentalisme écœurant et hors de propos. Est-ce que je dois le préciser encore cent cinquante fois ou peut-on enfin retourner à l'enquête ? Ça nous fait perdre du temps. Si votre morale débile vous retient, vous n'avez qu'à faire semblant d'être payé pour ça. »
Je grimaçai quand il leva les yeux au plafond. Incompréhension et je-m'en-foutisme absolus.
« Qu'est-ce tu peux bien en savoir, toi ! Franchement ! De ce qu'il voudrait ou pas ? Qu'est-ce que tu sais sur n'importe qui dans cette maison ! » Matsuda serra les dents, un mépris inédit battant au fond des yeux. « J'te... déteste. »
L haussa une épaule, pas ému le moins du monde par le départ du policier et le claquement de la porte.
« On ne va pas quand même pas tout arrêter sous le simple et fallacieux prétexte que Mogi a pu entrapercevoir la faucheuse, pendant, quoi, une minute ? Failli mourir, c'est pourtant pas compliqué à comprendre, même pour ces demeurés congénitaux passés trop près du mur. Ils ne font aucun effort... » Ses yeux roulèrent d'exaspération face à mon silence. « Il va bien et gambade au pays des fées et de la morphine, un tournesol entre les dents. Au revoir, merci, rideau. Mogi n'a pas passé l'arme à gauche, grâce à moi.
- Merci à toi pour ce temps si précieux donné en sacrifice pour quelque chose d'aussi futile et bassement sentimental.
- Futile ? Se préoccuper de quelque chose qui n'est pas arrivé, voilà ce qui est futile. Ne fais pas semblant, tu penses exactement la même chose que moi. »
Un soupir retenu, ma tête secouée, je quittai la pièce, ignorant L et ses iris aigus d'agacement.
Les odeurs grimpaient jusqu'aux narines, l'espace réduit devant les plaques céramique occupé par la large silhouette. Un bras ramassé en coude, pour remuer le contenu des poêles et casseroles, son attention tendue, précise. C'était peut-être la dixième fois que je voyais mon père cuisiner ? Spectacle intéressant. Watari absent, répartir plus ou moins ses attributions entre les membres du groupe avait été nécessaire. Plus moins que plus, d'ailleurs, vu la composition dudit groupe et la nécessité de tous arriver vivants à la fin de la semaine.
Le plat finalement à disposition de tous sur la table arracha un peu de surprise chez le mafieux.
« C'est... bon. » Sourire étiré aux dents. « Je ne pensais pas ça de vous. »
Mon père haussa un sourcil, un peu vexé. « Il a bien fallu que je survive avant de rencontrer la mère de Raito. Le goût de carton passé au micro-ondes réveillerait les instincts de conservation de n'importe qui.
- Pas faux. » Et Akemi enfourna suffisamment de nourriture pour ne plus pouvoir articuler quoi que ce soit. Merci bien.
« Par contre, mes compétences culinaires s'arrêtent au salé. Je suis désolé, Ryuzaki. Heureusement, Watari a prévu quelques réserves. »
L attaqua le gâteau aussitôt qu'il atterrit devant ses yeux, sans prendre la peine de découper des parts ni de prononcer le moindre remerciement.
L'inquiétude lui creusa le front quand mon père se tourna vers moi.
« Où est Matsuda ?
- Dans sa chambre, je suis allé le voir mais il refuse de venir pour l'instant.
- J'irai tout à l'heure. J'y pense, si nous venions à manquer de gâteaux, tu pourrais en faire pour compenser quelques jours. Tu es doué pour ça. »
J'évitai soigneusement L, tombai dans le regard d'Akemi à la place. Rieur, un brin provocant.
« Vous m'en direz tant – Mon pied fusa directement contre son tibia. – Que de talents... cachés. » Il toussota. « Je serai ravi de goûter ces futurs chefs d' -» Deuxième coup placé sur le premier, plus fort. « - œuvres. »
La voix soudain aiguë lui attira des oeillades surprises, furieuses ou soupçonneuses. Il agita une main. « Une atroce vague de cette sombre douleur mystérieuse qui me hante et me torture jour après jour. Mais ce n'est rien, vraiment. Ne prêtez pas attention à l'infirme ténébreux et diablement sexy que je suis. » La paume posée sur son cœur, le visage grave et les yeux fermés, il rajouta avec emphase. « Je survivrai... peut-être.
- Tu as oublié la chorégraphie capillaire.
- Plaît-il ? » Il ouvrit un œil à demi. « Certes. Pour votre plaisir. Cher amateur. » Une mèche de cheveux se fit expulser de son front d'un revers de main précieux. Au même moment, son genou subissait un autre choc, particulièrement sournois. « Admirateur. » Cette fois, il ouvrit les yeux, croisant la menace qui plombait les miens. Se ravisa. « Am- Ami ? »
« Alors comme ça, tu fais du pied sous la table et ton sosie écume les boites ? On se dévergonde sérieusement ! »
Je posai l'exemplaire d'Alice pour ne pas lui reformater sauvagement la tronche en utilisant les coins du bouquin comme scalpels oculaires.
« Du pied sous la table ? On pourrait tout à fait te péter le genou de ton choix, histoire de compléter les vagues de cette sombre douleur mystérieuse qui te hante et te torture jour après jour ? » Sourire carnassier. « Peut-être celui déjà décoré ? Ou l'autre ?
- Non, je ne suis adepte de ces petites pratiques masochistes, mais merci de me gratifier d'une amitié aussi frappante. En plus, c'est à moi de faire ce genre de menaces. » Il s'écarta légèrement. « Je me sens dépossédé de mon texte, d'un coup. L, dis quelque chose, j'ai l'impression qu'il aiguise exprès ses chaussures pour me les planter joyeusement dans les jambes. »
L'interpellé releva à peine la tête de ses pages. « Ryuzaki.
- Peu importe. Ryu, si ça t'amuse. Il est violent ton mineur, je ne sais plus quoi faire ! La frustration certainement.
- De devoir supporter jour après jour ta pénible et assommante existence ? Je valide. Ne te plains pas d'un juste retour des choses, surtout s'il est assommant et pénible.
- Non, tu n'y es pas du tout, Raito. Passons au-delà de ton obstination ridicule à te tartiner la figure avec le déni et abordons le sujet de la frustra-
- Pour l'avenir de ta jambe, il est très important que tu ne finisses pas cette phrase. »
Ce qui eut le mérite de tuer la lueur maligne au fond des iris.
Tout sourire, je lui collai l'exemplaire chinois dans une main, une traduction japonaise dans l'autre.
« Violent, c'est ce que je disais. L'attacher est en option ? Ou il y a un forfait ? »
Le silence, parsemé de marmonnements et du glissement des pages. Les compilations s'alignaient lentement. Nous avions limité les recherches aux langues les plus employées, ce qui représentait déjà une énorme masse de livres à éplucher, comptant différentes traductions. Priorité aux traductions divergentes des huit livres découverts dans le tribunal, pour autant, négliger la possibilité de trouver la solution ailleurs était une erreur.
« On devrait considérer les citations et les montres gravées comme un ensemble particulier. Les montres non gravées sont plus éloignées, elles ne veulent sans doute pas signifier la même chose. » On ne parvenait pas à combiner, d'une manière ou d'une autre, tous les éléments entre eux. Les codes, les heures, les syllabes, pages. Rien, aucun indice pour un assemblage cohérent, sensé. Pour le moment, au moins.
Remarque murmurante de L. « Est-ce qu'un assemblage des citations selon plusieurs traductions dans une même langue est envisageable ? Les exemplaires du tribunal sont en deux langues, tous de traductions d'époques variées. »
Ces phrases n'étaient destinées qu'à moi et à moi seul. Akemi, un peu plus loin, exclu d'office par le faible volume sonore. Tellement satisfaisant. J'aurais pu me rapprocher encore, décompter la distance en centimètres, que personne d'autre ne puisse deviner, comprendre. Contentement lové dans le creux du ventre, ronronnant.
Une idée me frappa, flèche dans les neurones. Grillée d'adrénaline par sa voix, formulant ce que je m'apprêtais à dire.
« Pourquoi chercher d'autres années...
-... puisque Beyond nous les indique. »
Regards ancrés, verrouillés, fusionnés. Sourires en miroir, légèrement grimaçants.
Akemi brisa la cohésion, aussi grossier et pesant qu'un bulldozer dans un jardin de cristal. Intrus. « Pourquoi n'y a-t-on pas pensé avant ?
- Parce que les ouvrages du tribunal sont en anglais et en japonais, peu importe les traductions, elles ne permettent pas de déchiffrer quoi que ce soit pour l'instant.
- Et aucune traduction n'est de la même année. Pas de correspondance entre les ouvrages en anglais et en japonais. »
Akemi posa le chinois de 1993. « De plus en plus flippant cette affaire. » Et il ne parlait pas de la folie meurtrière de Beyond. Il replongea dans le livre après nous avoir lourdement scannés du regard, puis soupira, fit claquer la couverture. « Et comment je fais pour délimiter ces phrases les unes des autres ? Pas choisi Mandarin en LV2 au collège, moi. J'ai toujours su que ça me porterait préjudice, un jour ou l'autre. »
Lui dire que c'était du Min ? Certainement pas. Le laisser patauger dans le pédiluve crasseux de sa laide ignorance restait bien trop réjouissant. De toute façon, il ne se rendait même pas compte. Médiocrité ultime.
Une traduction espagnole lui fut assignée et il se fit un devoir de ponctuer le silence avec des « caramba » et des « muchachos », comme une sorte de réflexe musculaire tous les cinq mots. Question effet secondaire vulgaire et douteux, on se plaçait bien.
Finalement, il délaissa Alice, s'approcha en catimini pour se pencher à mon oreille. Son souffle chaud me fit sursauter.
« Au fait Raito, ça fait quel effet de ne pas pouvoir mettre le pied dehors sans se faire honteusement draguer ? Hum, rectification, bassement draguer ? » Pas de réponse à donner. Et puis quoi encore. De toute manière, il n'attendit pas de réaction de ma part, se tourna vers L. « Pardon, je repose la question au vrai concerné par les... répercussions. Alors, tes impressions ? »
Akemi écarquilla les yeux, contrefaçon de l'innocence. Il ne récolta pas la moindre once d'attention. Sauf que je n'allais pas passer sur l'occasion.
« L'enquête est retardée, quelqu'un ayant fait capoter une conversation téléphonique cruciale.
- J'apprécie à sa juste valeur le choix de vocabulaire, mais je veux plus.
- Rien de très important. Après tout, Takumi n'est qu'un responsable de la police scientifique. À ce titre, il n'est donc pas une plaque tournante dans les échanges d'informations entre les différents services. Il n'est donc pas utile de placer des mouchards chez lui, en particulier sur son ordinateur et son téléphone. Ça aurait été tellement dommage de pouvoir pirater les ordinateurs de ses contacts importants et de lui en faire porter le chapeau en cas de besoin. Vraiment trop facilitant, il faut croire.
- Il faut croire. Tout ça à cause de notre ami, ici présent ? Tu valides le terme pas vrai ? » Comme si cette petite moue et cet insupportable ton badin allaient me faire oublier le sens de la question.
« Exact.
- Ah, mais ça pose un problème du coup. La cohérence se casse la gueule. C'est vrai, quoi, si c'est un am- »
Je savais ce qu'il allait dire et je ne voulais pas l'entendre.
« Retourne travailler, ou reconvertis-toi chez les psychologues canins. Ils n'attendent que toi pour faire briller leurs fabuleuses compétences dans le diagnostic de stupidité précoce chez le caniche nain à nœud rose adorateur de comédies musicales et de tofu frit sur bâtonnets.
- C'est surtout les propriétaires qui sont à diagnostiquer. Si tu veux mon avis.
- Puisque tu poses la question ? Non. »
Les lignes étaient floues, peu importait combien de fois j'appuyais sur les paupières. Le sens des mots s'enchevêtrait et ne s'enregistrait plus, la caféine n'y pouvait plus rien. Le clavier de L produisait une musique étrange, fragmentée, quelque part à côté.
Il se ménageait une pause avec Alice en retraçant, par caméras de surveillance, tous les déplacements de Higuchi à Yotsuba. C'était peu avant la mort de Higuchi, au moment où nous supposions qu'il était devenu Kira.
Les lignes en italien sautaient, plus de sens, plus de cohésion, éclatées dans mes iris. Décrochage cérébral automatique, quelques secondes. Minutes ? Est-ce que j'avais lu ce paragraphe ? Savais même plus.
L me parlait. Disait qu'à certaines périodes les caméras des bâtiments ne fonctionnaient plus, uniquement autour de Higuchi. Suspect, qu'il disait. Aucune idée de ce qui était suspect, en fait.
Il venait de dire quoi, déjà ?
Je ne pus qu'approuver dans le vide, me frotter les yeux. Retourner à l'épluchage des traductions. Interminable.
Une main sur mon épaule, une voix. Mes yeux ouverts instantanément et plissés. Brûlants à la lumière vive. J'avais dormi, aucun doute là-dessus. Le visage de L apparaissait légèrement flou.
« Tu devrais dormir. »
Sans doute pas le verbe adéquat, mais pas la force de répliquer, juste celle de hocher la tête. Il était affreusement tôt, à peine 22 heures. Pitoyable. Comater debout ne m'épargna pas le sarcasme, très distinctement entendu en partant.
« Et ne t'endors pas dans le couloir, ça ferait désordre. »
Endormi deux minutes après avoir posé la nuque sur l'oreiller, avec la vague conscience que tout cela était terriblement lamentable.
Des secousses me tirèrent du sommeil. L'image de L, à demi-mangée par la lumière, déjà un apaisement. En plein milieu de mon chaos, ses mains se fermèrent, comme l'autre fois, m'attirant en avant. J'enroulai mes bras autour de lui, m'appuyai contre la peau chaude, avant même qu'il ne m'enveloppe dans les siens.
Cœur déchaîné, frénétique, ma respiration résonnait. Douloureuse. Douloureuse de panique, à me broyer les paupières pour tout faire disparaître.
Et ça ne disparaissait pas.
Morceaux poisseux tortionnés sous le crâne en sangsues noires, huileuses. Souvenirs trop fragmentaires pour être compréhensibles. Ils me vrillaient, me disloquaient.
Urgence irrationnelle d'arracher, écorcher, extirper, et je ne savais même pas ce que c'était.
Ça ne disparaissait pas.
Un contact tiède se posa sur mon dos, glissa, recommença.
Il fallait que je me concentre, suive le mouvement de cette main. Un à un, les relents de cauchemars se détachèrent, chassés par L. Par sa chaleur, doucement radiante à travers les vêtements ; par ses caresses, la régularité de sa respiration.
J'essayais de me calquer sur la cadence, d'oublier les griffes immondes qui m'écrasaient le ventre. L'odeur de sa peau infusait le calme dans mes poumons, magnétisante. Une odeur addictive et indéfinissable qui était gâchée par la sueur, par ma peur. Il devait détester. Pourquoi était-il encore là ? Son visage qu'il avait glissé dans le creux de mon épaule, blotti à la jonction du cou.
Il allait partir.
Il détestait. Il détestait.
Mes phalanges comprimèrent le tissu, agrippées à son dos. Son corps contre le mien, réconfortant. Ne restait plus d'espace entre nos peaux, hormis les vêtements. Sa paume longea doucement une omoplate jusqu'aux hanches, recommençait, hypnotisant tout ce qui n'était pas à elle. Mots qui résonnaient directement contre ma chair, souffles et rythmes caressants. Je ne cherchais pas à les comprendre, leur musique me suffisait.
Frappe du cœur décélérée, presque stabilisée, apportant la conscience de la fin. Inévitable. Je n'en avais pas envie.
Sensations de nos membres mêlés que je savourais encore bien trop longtemps, et je me détachai de lui, finalement. Au bout de quelques minutes, trop longues et trop courtes, ses bras suivirent. Écart creusé. Il baissait les yeux, illisible. Tout autour, une sorte d'incertitude maladroite, un malaise, planait. Mes doigts sur les siens lui firent la tête. Demi-sourire, je m'allongeais, lentement, l'entraînant. Ses yeux brûlaient mes reins, m'interdisaient même de battre des paupières. Intensité irrésistible et duelle dans laquelle je me baignais.
Quand ma tête s'enfonça dans le moelleux du coussin, je le lâchai. Lui laissant le choix de combler la dernière distance.
Mes paupières se fermèrent, mensonge que je dormais, en attente de sa décision.
Il ne bougeait pas. N'était pas parti, n'était pas allongé. J'avais terriblement envie de lui céder, d'ouvrir les yeux, au risque qu'il comprenne mal ce que je voulais.
De petites touches caressantes, soudain, sur mon visage, au dessin des lignes. Des chatouillis glissant mes joues, mon cou. Des doigts légers qui écartaient les mèches de mon front, jouaient avec celles de la nuque.
Intenable. C'était intenable. Morsure de curiosité qui ne me ferait pas craquer, non. Je me contenterais d'un commentaire sarcastique.
« Je croyais que tu les détestais, mes cheveux.
- Et moi que tu dormais. »
Une pointe de triomphe et d'ironie adorables et imaginaires, à croquer sur ses lèvres, à ouvrir les yeux. J'essayais de retenir le sourire, compris mon échec quand il en effleura les commissures. Lui faire payer un peu ma vexation le valait bien.
« Très vulgaire, c'est que tu as dit. Mais pourquoi acheter cette coloration, alors ? »
Peut-être envie de jouer un tout petit peu, moi aussi. Un court silence, puis l'obscurité tomba contre mes paupières.
« Justement. » Son murmure soufflé tiède dans mon cou. À sa place réservée.
De retour de la salle de bains, à peine habillé, une intuition me titilla l'esprit. J'avais vu L, le matin même, se planter à cet endroit. J'ouvris la porte, passai une main sur les tissus alignés. Figement. J'attrapai le boîtier entre deux chemises, circonspect. Mon téléphone avait mystérieusement atterri au fin fond de mon placard, éteint. Le pressentiment de mauvais augure. Je l'activais, attendis un temps presque infini pour que la chose daigne s'allumer. Elle s'allumait, déjà, un bon point. L'écran n'avait l'air d'avoir subi d'agressions à la violence sadique, pas de traces de noyade non plus. Je le plaçai dans ma poche sans m'attarder, j'allais finir par être vraiment en retard à cause de cette douche. L était déjà en bas depuis dix minutes. Il ne restait plus qu'à changer les draps, l'odeur du cauchemar imprégnée dans les fibres. Écœurant.
« Monsieur Yagami, je vais me charger de faire l'inventaire de nourriture à l'avenir. Vous êtes bien trop en retard dans votre travail avec toutes ces nouvelles charges dues à l'absence de Watari et je sais que vous ne vous êtes pas engagé dans la police pour ce genre de tâches. »
Des regards éveillant une étonnante palette entre la perplexité et l'ahurissement se posèrent sur le détective.
Certainement aucun rapport avec ma mise en garde vingt minutes plus tôt. Si Watari fermait les yeux sur mon cambriolage alimentaire quotidien, mon père le remarquerait très rapidement et n'apprécierait pas. Les gâteaux en eux-mêmes n'étaient pas importants, mais que je les prépare pour L sans raison apparente, il n'aimerait pas du tout.
« Merci beaucoup, mais je suis capable de gérer. Et, sans vouloir te vexer, je ne tiens pas à me nourrir exclusivement de sucreries pendant une semaine. »
L était sur le point d'insister, ce que mon père trouverait encore plus étrange que la première proposition qui devait déjà alarmer tous ses radars sous cape.
Je haussai une épaule pour le dissuader. Il y avait toujours possibilité de corrompre Akemi pour qu'il fasse le ravitaillement.
« Et si on prenait l'énigme à l'envers ? »
Je me détachai d'une énième édition, seulement la moitié des phrases répertoriées, c'était d'une lenteur exaspérante. Attente du développement.
« Beyond a tué par vengeance ou par... peu importe comme on peut appeler ça. Les corps sont entassés dans ce tribunal et ce sont exclusivement des personnes ayant attaqué publiquement ma réputation. »
Oh. Compris.
« Et une partie de la scène de crime, au minimum, doit correspondre à cette vengeance. Donc il y a encore des personnes qui manquent à l'appel et il cherche à nous les indiquer, pour que tu puisses te venger personnellement »
Une pincée d'excitation me vrilla la poitrine. Lueur d'adrénaline similaire qui dansait à son visage avec une transparence incroyable. À la seconde où j'allais m'approcher, je me souvins que mon père, Matsuda et Akemi étaient là, et réalisai que je m'étais déjà approché, inconsciemment. Le coup d'oeil rapide, jeté à la périphérie, confirma que tous les autres nous fixaient.
L mordilla pensivement un biscuit à l'anis. Peut-être n'avait-il pas remarqué.
Mon père intervient en se raclant la gorge, fuyant mon regard.
« Pourquoi ne pas avoir tué ces personnes en même temps que les autres ? Ou, même, si on y pense... au-delà de la contrainte du chiffre cent, il aurait pu se dispenser de tuer certaines victimes, il lui aurait suffi de les indiquer de manière identique.
- Il aurait pu se dispenser de toutes les victimes... oui, oui. Saint citoyen bien-pensant. » Le gâteau croqué sur un reniflement dédaigneux. « Mais il n'allait pas nous mâcher tout le travail non plus. »
Trois biscuits avalés à la chaîne, les policiers finirent par se détourner, méditant les théories ou le menu prévu pour le dîner. J'en profitai pour m'éloigner du détective d'un mètre, retrouvant ma posture initiale.
« Question de hiérarchie ? » Toute son attention m'appartint en un quart de seconde. La fulgurance de sa compréhension comme un frisson entre les omoplates.
« Tu penses qu'ils font partie du Gouvernement ?
- Plus ou moins directement, je ne sais pas, mais oui, c'est que je pense. Il ne va pas les débusquer lui-même parce qu'il veut que tu le fasses.
- Publiquement.
- Pour redorer ton image, te venger.
- S'il s'en charge, lui, le geste n'aura aucune valeur. »
Il restait toujours le problème de ce que Beyond voulait nous faire découvrir avec tout cet engouement littéraire. L'autre problème – savoir quels étaient les accusateurs manquants à l'appel, éventuellement liés de près ou de loin au Gouvernement – serait assez vite réglé. La liste ne devait pas être si longue, même compte tenu de toutes les personnes que L avait pu offenser.
En fin de journée – autrement dit aux alentours de minuit – je consultai mon portable, manquai de m'étrangler devant l'écran lorsque je l'allumais... alors que je savais que ce n'était pas moi qui l'avais éteint.
Tous mes contacts, hormis ma famille et L lui-même, avaient été supprimés. Purement et simplement supprimés. Le sale petit enfoiré.
Misa décrocha tout de suite, cria au bout du fil de sa voix éreintante, jusqu'à ce que je lui explique, posément, pour quelle raison j'avais eu l'audace de l'ignorer si ouvertement. Ce qui eut pour effet très discutable de la faire hurler plus fort, mais pas sur moi. C'était interminable, saignant dans les décibels. Une alerte teinta, presque passée inaperçue dans le déluge auditif. La lettre s'afficha, avec la mention « double appel ». Sans blague. Appel refusé.
Bien plus tard, l'oreille droite encore bourdonnante, j'envoyai à la lettre une série de photos retraçant la recette d'un mille-feuille géant agrumes et chocolat, étape par étape. Pour finir, j'expédiais les photos du gâteau fournies avec la recette, sous plusieurs angles. Une à une. Qu'il s'imagine l'observer, le déguster.
Ce foutu gâteau qu'il n'aurait pas.
Une silhouette devant les fenêtres donnant sur la cour intérieure. La nuit bleue découpait ses contours, ses formes. Je posai lentement un pied en arrière.
« Encore à arpenter les couloirs ? »
La lumière brutale à sentir la contraction des pupilles. L s'était retourné, son téléphone plaqué contre la poitrine, que son correspondant n'entende pas.
« Appel à Watari ? »
Oui à toutes les questions, sous-entendu dans la double omission de la réponse. Je m'assis à un angle de couloir, indication implicite de mes intentions : l'attendre.
Je ne prêtais pas la moindre attention à l'unique moitié audible de l'échange. L vint ensuite s'asseoir, assez près pour laisser deviner la tiédeur dégagée par sa peau. La lumière froide ombrait la tristesse, parsemée sur son profil avec une discrétion presque absolue.
Remise à plus tard de l'engueulade magistrale qu'il méritait parfaitement. Très mauvais moment pour lui en vouloir... et je n'avais jamais réussi à lui en vouloir très longtemps.
« Tu ne dors pas. »
Le choix des mots particulièrement approprié. Pas que je n'arrivais pas à dormir, je ne voulais pas dormir.
« Je fais mes cent pas à l'intérieur, pas besoin de placer des lasers devant la porte d'entrée. » Le dire, c'était presque avouer l'envie taillante d'être dehors. « Comment va Watari ?
- Assailli par la crétinerie et l'obstination de l'élever en art de vivre. » Type attendu de la réponse, il ne me donnerait pas la moindre information, bien sûr, mais demander était suffisant. Marque d'intérêt, préoccupation.
« Intéressant. J'aurais plutôt employé des mots comme « pandémie » ou « peste à l'échelle mondiale ». »
Un sourire fin joua à la lumière, once de malice. « Alors je commence à déteindre sur toi. »
L'éclat de rire retenu dans la gorge, je m'adossai au mur, inclinai la tête vers lui. Lui rendis la plaisanterie. « Ça ne risque pas d'arriver. Mais je pense à quelque chose comme... les bains. »
L'étincelle narquoise flamba sur ses iris, courba ses lèvres. Si pétillante. Si séduisantes.
« On pourrait faire les cent pas dehors. »
La nuance soudain soufflée à son regard, son visage retrouvant son armure impassible. J'avais bien réfléchi, tourné l'idée sous tous les angles. C'était une idée stupide. Mais personne ne regardait les caméras du QG. Personne ne connaissait le visage de L. Mes cheveux n'avaient pas leur couleur naturelle. Il faisait nuit et nous n'étions pas à Tokyo. La dernière raison surpassait toutes les autres : j'en avais envie.
Le silence épais dans la confrontation visuelle.
« Tu es sûr que ça ne risque pas d'arriver ? » Ce ton gentiment railleur, à goûter, insatiablement.
L'air était glacé, accroché aux vêtements pour infiltrer tous les espaces. Les lampadaires éclaboussaient la nuit et le vent se savourait, même à décoiffer les cheveux. Inspiration profonde, brûlante dans les poumons, l'étirement des lèvres incontrôlable. J'étais dehors, enfin, et avec lui. Bien-être roulant dans les veines, morsures des sensations au goût d'interdit et d'adrénaline.
Mon regard de biais, pour l'observer. Était-il seulement conscient de l'effet qu'il produisait sur moi. Profitant de son air interrogateur, je m'approchai, laissant nos mains s'effleurer au hasard des enjambées. Perfection d'avoir son exclusivité.
La conversation oscillait, bien plus informulée que verbale. Réflexions ponctuelles sur l'enquête, tissées entre les regards. Je ne savais pas où il m'emmenait.
Une fissure dans le monde à l'intérieur du monde, à chaque fois qu'un lampadaire éclairait son annulaire couturé. La blessure n'avait pas encore guéri, retombait dans l'ombre.
Le sentier ondulait quelques virages entre des parcelles d'herbes sombres couronnées de poudreuse fraîche. L'endroit baignait dans cette lueur lactée de neige, fantomatique. Douceur bleu pastel que les lampadaires mouchetaient en flaques d'or.
Ce n'était pas vraiment un parc, plutôt un espace vert.
Il n'y avait personne, les graviers givrés sous nos pas. Soudain, le crissement à mes côtés s'éteignit. Je m'arrêtai, à mon tour, une interrogation perdue.
Ses mains solidement ancrées dans ses poches, une touche de silence.
« Je suis un ami, c'est ce que tu penses. »
Regard et timbre sans émotion, écho d'une autre conversation. Je n'arrivais pas à savoir quelle était son opinion, bonne ou mauvaise chose ?
Acquiescer serait facile.
Humeur tranchante à la croisée de son regard, le givre grésilla mon approche, marqua l'arrêt. Notre proximité.
Mes lèvres caressées sur les siennes avant de se retirer. C'était tellement loin de suffire, la frustration, vindicative dans l'écart. Je posai quelques baisers sur sa bouche, vite quittée pour mieux revenir. Irrépressible gravité, à s'abîmer. Lèvres fraîches devenues chaudes. Baisers semés en coin, mordillés dans le cou avec provocation. Une envie de l'agacer. Et ça fonctionnait, adorable petit pli contrarié.
Mes lèvres, sans hésitation, retournèrent jouer. La texture suave, électrique de sa langue se dispersait en frissons. Douceur affamée de sa bouche, chassant son plaisir, le mien. La prise autour de ma nuque se serra, soulignant la volonté de possession. L'exigence déroulait ses crépites dans mon ventre. Exigence féroce, fiévreuse jusqu'à l'asphyxie, toxine sans retour de l'attraction, cavalée dans les veines.
Nos fronts posés l'un contre l'autre.
Une poussée inattendue vers l'arrière et mon dos heurta la poudreuse, le froid invasif aussitôt oublié. Un figement quelque part dans les poumons quand L se pencha. Mèches chavirées noires et ses yeux qui fouillaient directement mes reins. Il murmura.
« Finies, ces terreurs nocturnes ? »
Son sarcasme embrassé, savouré. Exquis. Mon invitation posée sur ses lèvres, taquinée un instant, sans équivoque. Ma nuque retomba dans la neige, vêtements imbibés d'eau à travers le manteau. Tout ce que je voulais était devant moi.
L se pencha encore, me fixant, immobile.
Nos souffles s'entrelaçaient de spirales, fumées. Le mien se lovait, par volutes, au creux de ses clavicules. J'attendis quelques secondes que les brumes se dissipent, respiration tenue.
Des traces de neige fondue soulignaient son corps sous les vêtements. Ses traits ciselés, beaux à l'attraction, me rendaient avide, terriblement. Pâleur de son visage éclatée par deux mondes nocturnes, si fascinants.
Il était magnifique.
Excitation et frustration étourdies, voraces. Image de séduction pure, absolue, qui me magnétisait. Bouche contre son épaule, marquant la chair du bout des dents. Remarquai à peine les mains faufilées sous les tissus, seulement la vague d'hiver engouffrée sur la peau. Et, je les sentis, ses mains, éveillant délicieusement la chaleur, parcourant les hanches, imprimant un incendie sur la glace.
Amplifiant la faim de parcourir son dos, son ventre.
Mes poignets dans ses paumes, il les écarta brusquement de sa peau, ignorant mon regard. Toute l'insatisfaction du monde ne suffisait pas à l'arrêter, inexprimable. Commentaires qu'il balaya. Mes poignets sur le sol, il lia nos doigts. Points de sutures perceptibles qui longeaient son annulaire.
La neige brûlait, pourtant oubliée, froide. En comparaison à l'incandescence noire de son regard.
Nos lèvres se scellèrent, consumant. À faire fondre mes reins de désir.
« Il faut que je te parle. » Mauvaise introduction. Il n'avait pas l'air contrarié pourtant. Respiration calme, visage neutre, posture sans tensions particulières. Il s'assit sur le fauteuil d'en face, je posai le dossier de côté, signifiant mon attention. Un sourire émergea des traits fatigués, soudain plus jeunes, le stress gommé l'espace de quelques minutes.
« Je voulais te féliciter.
- Pour quelle raison ?
- Tu as respecté ton rôle initialement prévu sur la scène de crime, tu n'as pas désobéi, tu n'as pas outrepassé ton rôle et tu as ramené les informations dont nous avions besoin. Mieux encore, tu ne t'es pas mis en danger et tu n'as mis en danger personne. »
Son visage lumineux, provoqua un pincement. Tellement longtemps que je ne l'avais pas vu ainsi, depuis les tout premiers jours de l'affaire Kira, une petite éternité.
Je souris en retour, enfouissant la culpabilité dessous. Les deux sorties dont il n'avait pas connaissance outrepassaient absolument toute notion de sécurité. Il se leva, un peu maladroit, me prit dans ses bras. Il avait toujours su exprimer franchement, simplement, sincèrement ses sentiments. Qualité rare, difficile. Que je n'avais pas, que j'appréciais.
« Tu as tenu ta parole, je suis fier de toi. Je te demande pardon pour ne pas t'avoir fait confiance. »
Dire « ce n'est pas grave » était totalement faux, réduisait la confiance donnée ou retirée à l'état d'une chose sans importance, négligeable.
« Merci, papa.
- Je voulais aussi m'excuser pour avoir dit que tu préparerais des gâteaux pour L sans t'avoir demandé ton avis au préalable. Les tâches réassignées de Watari réduisent assez considérablement le temps que je passe sur l'enquête ces derniers jours. Ce n'est que temporaire, mais je ne veux pas te l'imposer. Je sais que tu t'en sortirais très bien, cela dit, Sayu adore tes gâteaux. » Une ombre roula son visage. « C'est bientôt le jour de la fête d'hiver, tu t'en rappelles ?
- Bien sûr. Le jour du drame. »
Il rit, brièvement. « Et elle l'a eu son gâteau, et toutes les années qui ont suivi. C'est une sacrée comédienne, ta sœur.
- Depuis toujours, tu ne voulais pas me croire. » Sourcil haussé pour la raillerie.
L'évidence qu'elle n'aurait pas son fraisier annuel passée sous silence, flottante.
Mon père se racla la gorge une seconde. Très mauvais signe. Annonce d'un sujet délicat, hautement explosif. À manipuler avec toutes les précautions.
« Compte tenu du euh... personnage que tu as joué sur la scène de crime et du fait que tu n'aies pas arrêté le rôle tout de suite, je me demandais si... » Il s'interrompit à la recherche des mots les plus appropriés pour développer jusqu'au bout son idée foireuse.
« Tu as aussi joué des personnages quand tu étais en infiltration.
- Oui... non. Enfin oui, mais... enfin – petite vengeance savoureuse que de le voir patauger à exprimer sa théorie passant allègrement tous les seuils de l'idiotie – Ça n'a rien à voir. Je n'ai pas cette relation qui- » Il secoua la tête. Inspira. « Je voulais savoir si tout se passait bien avec Mis-
- Ahhhhh ! » La porte heurta le mur avec violence.
Tourbillon de cheveux noirs et d'éclats de voix en panique, à la course devant mon père et moi.
Un stylo gisait au sol parmi le concert affolé des sonneries et des bips, manquant de faire trébucher mon père en entrant. Le corps de Mogi tressautait sur le lit, les membres convulsés. L n'arrivait pas à le tenir seul, ballotté à chaque soubresaut, soulevé. Se précipiter vers le lit, nos mains pour bloquer les mouvements. Le corps de géant parcouru de secousses violentes, effrénées. Me jetant presque au sol quand je remarquai le mur du fond, barré de phrases noires.
Promenons- nous dans le tribunal
Pendant que papa n'y est pas.
L, y es-tu ? Que fais-tu ? M'entends-tu ?
Indéniablement l'écriture de Mogi, géométrique.
Une voix hurla, audible parmi la déferlante sonore. « Bon sang, Raito, concentre-toi ! Tiens- le ! »
Mes mains se serrèrent davantage sur le corps qui se tordait, peinant à retenir la force incroyable déployée par le policier, même dans le coma. Quand il faillit jeter Matsuda à terre sur une torsion dangereuse pour ses vertèbres, L injecta un sédatif. Les chocs se calmèrent. Nos prises sur ses membres relâchées prudemment, personne n'osait reculer alors que les appareils indiquaient un retour à la normale. Je regardai les tressauts mourir, la peau cessant de se crisper sous les impulsions électriques et mon regard s'accrocha au bras droit de Mogi, de l'autre côté de la table.
La manche était relevée, la peau luisante de lettres rouges, gravées dans les chairs.
When the cat's away, the mice will play
Mice. Tribunal. Même Matsuda ne pouvait pas louper l'allusion. La délation gribouillée sur le mur, sur la peau. Sentiment acide glissé sur la langue.
Je me tournai vers mon père, espérant détourner son attention avec le stylo, seul objet à pointe de la pièce, avec Kira et la manipulation de ses victimes. Avec la vie de Mogi, en sursis. Je n'ouvris même pas la bouche.
Son visage se colorait, la veine battante, la colère flamboyante. Poignards de ses yeux sur les miens.
༻ Thirst ༺
L'ouragan de colère se déchaînait, sourd aux tentatives d'explication. Les menaces se mariaient aux vociférations, les gestes désordonnés aux œillades pseudo meurtrières. L'infâme bouillie de sons ne méritait pas d'être entendue. Ou écoutée. Disséquer l'ensemble pour en saisir le sens beaucoup trop fastidieux pour ce que ça apporterait. Un mélange indigeste de considérations sur la patience, le rôle d'un bon fils, les responsabilités, le respect. Des traditions idiotes, sans autre justification que le sempiternel « on fait comme ça depuis toujours ». Merci flemme, au revoir progrès.
Ces mêmes convenances auraient sans doute voulu que je reste, que j'endure la tempête paternelle avec l'autre coupable de désertion momentanée de QG. Je n'en avais aucune envie. La porte, le silence, la liberté bien plus attirants. Tant pis pour Raito s'il n'était pas capable de faire face, que ce soit pour riposter ou pour s'en aller.
Mais à peine mon demi-tour esquissé, la voix claquait dans ma direction. Avis météorologique d'urgence, l'ouragan Yagami Sôichirô vient de dévier sa trajectoire.
« Et toi, Ryuzaki ! Comment as-tu pu laisser Raito sortir ! L'y encourager !
- C'était nécessaire pour l'enquête. Sans ça, nous...
- Alors pourquoi est-ce que je suis le dernier au courant ? Pourquoi est-ce que vous ne nous avez pas averti, demandé de venir ?
- Parce que ça n'aurait servi à rien. » Vous n'auriez servi à rien. Sous- entendu, mais pas dit. Toujours ça qui pourrait être retenu en ma faveur.
« Je vais en informer Watari. »
Argh. La peau de mon dos hérissée de frayeur primaire, animale. Ce type savait où enfoncer son poignard de menaces pour faire mal.
« Monsieur Yagami, vous avez bien conscience que c'est exactement ce que Beyond cherche ?
- Beyond ? Je croyais que tu ne voulais pas imaginer qu'il puisse être Kira.
- Eh bien, peut-être que j'ai eu tort. »
Ah, ce besoin sordide et urgent de m'arracher la langue, d'écorcher mes joues. N'importe quoi, pour l'empêcher d'appeler Watari. Enfin, presque. Ma tolérance s'arrêtait au baiser avec Misa, à la danse irlandaise et à la jardinière de légumes.
« C'est sa façon de s'exprimer. Et on retrouve la même volonté de faire éclater le conflit. » Les mensonges assemblés, susurrés pour endormir sa méfiance, gagner la possibilité de m'évader de cette ambiance trop lourde. Un pas après l'autre vers l'arrière, porte de sortie remontant vers ma liberté. Un peu sur le trajet que prenait Akemi, toujours trop bavard.
« On n'a aucune preuve qu'il s'agisse de Kira. Mogi n'est pas mort. Et on ne sait pas s'il a été manipulé.
- Mogi ne parle pas anglais. Il n'aurait eu aucune raison d'écrire ça.
- Sauf s'il l'a vu. Et comme il est retombé dans le coma...
- Le coma a justement vocation à ce que les patients ne se réveillent pas pour faire part de leurs états d'âme. Le concept n'est pourtant pas si dur à saisir.
- Rien que le fait que Mogi ne soit pas mort devrait te faire remettre en question l'idée que Beyond est Kira.
- Akemi, ferme-la. »
Argumenter avec lui, alors qu'un géniteur ulcéré semblait au bord de l'explosion, n'était pas une idée qui me plaisait beaucoup. Pourquoi un tel chaos, alors que j'aurais pu être occupé à décimer l'avant-dernier gâteau laissé par Watari ? Encore un peu, et Raito pourrait s'occuper de mon estomac en toute légitimité. L'affaire de quelques heures de réflexion, facilement alimentées par le demi-cheese-cake et les six sticky toffee puddings.
Dans son coin, agenouillée près de son si estimé ami, la pleureuse qui se faisait de temps à autre passer pour un policier n'en finissait plus de bredouiller, tout en caressant d'une manière parfaitement dérangeante le poignet du somnambule possédé.
« Mogi, mon pote, ça va aller, tu vas t'en sortir... on va l'attraper, tu vas guérir, te réveiller... on retournera à la fête de fin d'année, et on s'amusera.
- Vous avez fini, vous ? » Mon ton peut-être un peu cassant. Éventuellement agressif. Rien que du mérité, mais ce ne serait pas nécessairement l'avis des autres dindons qui me servaient de larbins. Une équipe, ça. Autant embaucher les murènes.
« Non j'ai pas fini ! C'est pas normal, cette situation ! » Son visage détourné, pour masquer des sanglots. Ou tenter de les masquer, trahis par le tremblement de sa voix de crécelle. « On aurait jamais dû faire confiance à un dingue comme L. Je le savais. Il va tous nous faire tuer.
- De quoi parlez-vous encore ? Presque personne n'est mort.
- Presque personne ? Et Hirokazu, et Hideki ? Et les hommes d'Akemi ? Ils ne comptent pas ? Pas assez intelligents pour être regrettés ? »
Hideki ? Je restais un instant circonspect. Que venait faire mon pseudo de fac ici ? Et qui était Hirokazu ?
« Attends, tu les as oubliés ? » Visiblement, les larmes de ce débile ne l'empêchaient pas de m'ennuyer avec ses idées de fraternité et de collaboration absurdes. « Tu as oublié des policiers géniaux, des types intègres et vertueux qui ont choisi de te suivre et sont morts pour servir la Justice que tu représentes. Ils n'auraient jamais dû accepter de venir, ils auraient dû quitter la cellule d'enquête quand i-ils en avaient enc-encore l'occasion. » Les paroles hachées par l'émotion – lourde émotion, handicapante et inutile – avaient au moins le mérite de me rappeler ces hommes un peu mis de côté.
« Ah, vous parlez de Ide et Ukita. » Flottement, regards accusateurs. Un sourcil froncé du côté de Raito, comme pour me faire passer un message. Sauf que ce n'était pas moi, celui doué en relations humaines. « Quoi ? Je ne les appelais pas par leurs prénoms, ça ne veut pas dire que je les ai complètement oubliés.
- On dirait quand même que beaucoup de monde est mort à ton service, Ryuzaki.
- Beaucoup de monde a travaillé pour moi. Retenir la biographie de chacun serait une perte de temps et d'énergie, que je préfère consacrer à de nouvelles enquêtes. »
Les grimaces partagées, les moues désapprobatrices. Tout ce que je haïssais, tout ce pour quoi je refusais de travailler en présentiel.
« Je supporte déjà la médiocrité humaine chaque jour et chaque nuit de travail, c'est-à-dire plus ou moins toute ma vie. Je ne vais pas m'infliger en plus le souvenir compilé de tous les incompétents, tâcherons, abrutis et traîtres que comporte cette planète. »
Akemi sortit, sans plus de réaction. Sans être retenu.
Sôichirô finit par ouvrir la bouche, fixant son fils. « Tu ne participes plus à l'enquête. »
La voix claquante, certaine de son autorité. Trop assurée. Outrepassant allègrement ses droits.
« Yagami-san, je veux vous parler en privé. »
Lui proposer un café, un thé ou même un brownie n'adoucirait pas sa détermination. Et je n'avais plus de brownie. Et je ne lui en aurais pas donné. Pas mérité.
La place que je lui désignais ne trouva pas grâce à ses yeux – il préféra rester debout, les mains agrippées au dossier du fauteuil. Je me perchai sur le mien, plus près de la porte. La discussion ne s'annonçait pas très bien, j'aimais autant être proche de la sortie en cas de conflit armé.
« Raito ne quittera pas l'enquête. »
L'inspiration, lente et mesurée, prise alors que les yeux mi-clos ne me quittaient pas, n'était pas d'une grande aide pour l'aider à recouvrer son calme. Au moins, il ne me sautait pas à la gorge.
« Il arrête. Je suis son père, je décide. C'est non négociable.
- L'exclure serait une erreur.
- Je tiens à le ramener à sa mère et sa sœur en un seul morceau, et pas dans une boîte en sapin. Ni lui ni toi n'êtes capables de mesurer les précautions à prendre. J'ai eu tort de penser l'inverse. Vous êtes deux enfants imprudents et incapables de travailler en équipe. C'est trop dangereux, je ne veux plus que mon fils soit impliqué là-dedans. »
C'était relativement insultant. Mais le relever, et m'en indigner, ce serait aller dans son sens. L'enfant imprudent saurait bien prendre sa revanche l'heure venue.
« Mais il est déjà impliqué. On ne peut pas revenir en arrière.
- Beyond l'a vu. Ou celui qui a contrôlé Mogi. Higuchi aussi l'avait vu. Ce n'est pas assez ?
- Il a été vu, en effet. Et c'est regrettable. Mais sa participation n'en est que plus indispensable. Son sens de la déduction, ses capacités d'analyses, ses aptitudes de conceptualisation sont hors du commun. Il est un atout pour l'enquête.
- Et toutes ses qualités ne lui serviront à rien, une fois qu'il sera assassiné ! »
Il contourna le fauteuil pour s'y laisser tomber, les coudes sur les genoux, la tête entre les mains. Ses yeux humides cachés dans ses paumes.
« Je ne veux pas que son intelligence soit la cause de sa mort. S'il est perçu comme une menace... tu peux bien comprendre ça, non ? »
Non. Malgré l'amour presque filial qui me reliait à Watari, lui m'avait encouragé dans la voie de la Justice. En réparant aussi bien que possible les dégâts causés par mon incapacité à la communication humaine et en éloignant de toutes ses forces les dangers attirés par mon caractère et mon influence internationale. Vouloir garder Raito à l'abri ressemblait plus à de l'égoïsme à mes yeux.
« Peu importe la situation. Je comprends votre crainte - » pieux mensonge « mais la participation de Raito nous permettra d'arrêter le coupable plus vite. S'il s'en va, il n'en restera pas moins une menace, puisqu'il a été vu, a participé à l'enquête, possède des informations.
- Mais il serait hors course, ne serait plus intéressant pour le meurtrier.
- Où l'enverriez-vous, pour le protéger ? Chez sa mère ?
- Il pourrait rejoindre Misa. Ce serait moins voyant. »
Ne pas s'énerver, ne pas lui envoyer un dictionnaire anglo-libanais à la tête, ne pas vomir sur le tapis.
« Misa, donc. Qui je vous le rappelle a été en lien avec le deuxième Kira. Ses empreintes ont été retrouvées. Elle n'est pas aussi innocente qu'elle veut bien le faire croire. Son histoire est décousue. De nouvelles preuves viendront probablement à sa charge quand nous aurons fait la lumière sur toute son implication.
- Chez ses grands- parents, alors. À la campagne... je peux peut-être contacter de la famille éloignée.
- Il ne serait pas hors de danger. Il ne le sera que quand nous aurons résolu l'affaire. Ce qui arrivera plus vite avec son aide.
- Sauf qu'il va de nouveau se mettre en danger. Inutilement.
- C'était indispensable, et nous ne sommes pas sortis à découvert en chantant et en nous éclairant avec un panneau « Cellule d'enquête anti-Kira », en plein jour. Certaines prises de risque sont inévitables, vous le savez. Vous vivez avec. »
Il allait céder. Encore un peu de persuasion, et il céderait.
L'épaule de Raito tapotée, son regard acquis dans la seconde, arraché à l'écran où les hypothèses s'entassaient avec la vitesse et l'énergie du désespoir. Déjà sûr que j'allais échouer dans la joute verbale contre son paternel.
« Tu me dois une treacle tart. »
La réunion dans le salon aurait donné des envies de suicide à n'importe qui. Comme prévu, rien n'avançait alors que, selon les concessions faites, nous devions « partager nos avancées afin de mener un travail de concert pour conjuguer nos forces ». Même en expliquant avec des mots simples, les concepts évoqués, les hypothèses soulevées demeuraient trop compliquées à comprendre pour eux. Bon, en admettant que Yagami fasse des efforts, il était assez compétent pour percevoir l'enjeu de la réflexion. Deviner où nous voulions en venir.
Mais Matsuda était un cas désespéré. J'aurais plus vite fait d'apprendre à un rat à faire de la corde à sauter. Pas moins utile.
« Allez-y, recommencez, lisez ce passage. » C'était tellement drôle, de l'entendre s'appliquer pour parvenir à son résultat indigent. Et c'était encore plus amusant de lui donner quelque chose de si difficile – pour un enfant de cinq ans – qu'il en devenait incompréhensible. Comme une nouvelle langue, à mi-chemin entre le babillement d'un nourrisson et le charabia d'un vieillard impotent.
« Twas brillig and the slithy toves, did gyre and gimble in the wabe;all mimsy were the borogoves, and the mome raths outgrabe. Sans déconner, les mecs, je comprends pas un mot sur deux.
- C'est curieux, moi non plus. »
Mon assiette avec le dernier pudding soudain volée. Emportée loin. Loin de mes yeux, de mon estomac, de mon pauvre petite cœur martyrisé par cette absence.
« Tu arrêtes ça. C'est cruel.
- Ce qui est cruel, c'est de me prendre la seule chose qui puisse consoler mon âme, torturée par un accent aussi lamentable. »
Le jeu rapidement cessé, sous les yeux de tous. Terriblement frustrant, de ne pas pouvoir lui parler normalement. En tout cas, comme je le voulais.
Finalement, Matsuda fut envoyé chercher du ravitaillement. Avec un peu de bonne volonté, j'avais terminé les réserves. Et avec un minimum de chance, ce débile profond reviendrait seulement avec ce qu'on lui avait demandé, sans se faire un ami d'un épicier en faillite envahi de pseudo sablés tout droit sortis des enfers.
La nuit enfin venue, les policiers étaient allés se coucher. Akemi continuait de faire la gueule, comme la pauvre diva éconduite qu'il incarnait si bien. Le moment était maintenant libre, agréable.
Après un passage remarquablement rapide à la cuisine pour me préparer un en-cas simple et délicieux, Raito était allé dans sa chambre. Sans prendre la peine de cacher son exemplaire d'Alice. Puisqu'il continuait, autant l'accompagner.
Après un passage par la salle de bain, je lui laissai la place, et me glissais chez lui, ordinateur sous le bras. Depuis son lit, l'attente était facile. Certitude de l'avoir ensuite juste pour moi, sans quiconque pour interrompre le binôme de réflexion, freiner la course des synapses.
Les minutes défilées, en silence. Petit à petit, la dissection d'Alice délaissée pour m'intéresser au reste du tribunal. Les montres, si nombreuses. Celles arrêtées toutes différentes, d'époques, de nationalités diverses. Des heures variées. Peut-être pas la chose à voir. Les montres en elles-mêmes, ou les heures, ou l'association... leur place dans les constellations d'engrenages ?
La porte refermée sur Raito, de retour, cheveux encore humides. Le pantalon un peu lâche sur les hanches, adorablement attirant. Et un sourire tout en retenue, soigneusement étudié.
Installé, sans besoin de parler, les recherches reprises. Il s'occupait de son côté du lit, sûrement, en tout cas je l'espérais, inconscient de mon regard aimanté vers lui. Son profil suffisait à aiguiser un appétit grondant. Sans sucre, mais presque aussi attirant qu'un opéra ou qu'un entremets mangue. Surpassant déjà le fondant au chocolat. S'il avait aimé le sucre, s'il avait eu bon goût en matière d'alimentation, j'aurais pu goûter directement sur ses lèvres les pâtisseries qu'il me préparait. En faisant attention de ne pas le dévorer avec. Ou pas trop.
Détournai les yeux avant de passer pour un cannibale en puissance ou un dangereux psychopathe. Pas besoin d'ajouter de nouvelles tares sur la liste déjà longue des défauts qui faisaient qu'il préférait dire que Misa était sa petite-amie, et ne pas me fréquenter trop ouvertement à l'université. Endroit maudit où il finirait par remettre les pieds s'il le désirait. À prévoir. Mais à oublier pour le moment, horizon lointain des possibles, dans lequel nous serions tous les deux vivants et libres de sortir sans nous faire menacer par son père. Les probabilités étaient relativement faibles. Désespérément faibles, même.
Me laissais progressivement glisser, l'ordinateur toujours en équilibre sur les genoux, mais le dos de plus en plus à l'horizontale, tête finalement appuyée contre un oreiller. Complètement vautré, dans une position plus propice à un endormissement fortuit qu'au travail efficace et acharné.
« Ne t'endors pas ici.
- Je ne dors pas. Je détends mes muscles. Ton père a le don de me stresser, et ça contracte mes dorsaux. Il ne manquerait plus que des douleurs pour me déconcentrer, et l'enquête serait vraiment handicapée. Déjà que c'était pas glorieux à la base.
- Je te fais grâce des conseils de posture et de maintien.
- Merci. Économise ta salive et tes efforts. »
L'évocation d'un massage me traversa l'esprit, avant de finir dans le panier à idées bannies. Agréable sans doute, mais ce serait me rendre vulnérable. Et prendre le risque d'un refus. Inadmissible. Je me contenterais de l'image de ses mains courant le long des vertèbres. Écho de caresses dans la neige, trop appréciées pour ne pas vouloir recommencer.
Une sonnerie, désagréable, acide sur mon lit de pensées trop douces. Mais l'obligation de répondre, imprimée dans mon conditionnement. Éducation rigoureuse sur ce point. Ne pas répondre à Watari était aussi inenvisageable que de me convertir à un régime poireau-chou vapeur.
« Hi » de ma voix la plus gentille, enfantine, émouvante. Celle qui n'arrivait plus à le tromper depuis bien longtemps.
« Tu es seul ? » Regard vers Raito, continuant de lire et de prendre des notes d'une main aux doigts agiles. Élégance déliée, stylo caressé d'une phalange électrique, l'arc d'attirance relié directement à ma colonne vertébrale.
« Non.
- Sors, dans ce cas. »
Pour sortir, il aurait fallu que je me lève. Je ne voulais pas me lever. Mes jambes refuseraient de me porter. Et la lumière allumée n'aiderait pas à une fuite discrète.
Le grattement de la pointe sur le papier était démultiplié par mon envie de l'entendre, de percevoir chaque miette de la scène, de la digérer pour pouvoir me la représenter encore longtemps. Simple perfection de compagnie, de papier, d'enquête, de gâteau.
« Yagami-san m'a appelé, catastrophé, pour m'expliquer ce qui a eu lieu avec Mogi. Il a mentionné ce qui était écrit sur le mur et sur sa peau. Je ne pense pas que tu aies envie que nous ayons cette conversation alors que tu n'es pas seul.
- Hm hm. »
Mais j'avais encore moins envie de me lever. Et le pressentiment que le lui dire serait assez malvenu. Léger ralenti à mon côté, l'interrogation dans un haussement de sourcil. À faire vrombir le désir de mordiller son cou, lui rendre ses coups de dents.
« Tu ne démens même pas. Vous êtes sortis, tous les deux. Yagami-kun et toi.
- Oui.
- As-tu simplement conscience que c'est un comportement irresponsable, infantile et totalement idiot ? Qu'en cas de problème, je n'aurais rien pu faire pour toi ?
- Oui. Désolé. »
Les réponses laconiques. Lapidaires. Ne rien laisser paraître des regrets qui rongeaient mon cerveau alors que ses intonations trahissaient son inquiétude, sa crainte de ne rien pouvoir faire, à l'autre bout du monde.
Les reproches succédaient aux conseils, aux ordres, aux demandes. Aux questions aussi. De nourriture, d'hygiène, de socialisation.
Un murmure « On dirait ma mère. », gratifié d'un sourire sincère. Il n'était pas censé entendre cette conversation, mais sans l'écouter attentivement, la voix suffisait à reconnaître le contenu du monologue. À ce niveau, ça ne méritait pas le nom de conversation.
Je glissais petit à petit, délaissant l'ordinateur, au point de le fermer, de le poser au sol. Le prétexte de ma présence abandonné. Jusqu'à raccrocher après un nombre impressionnant de promesses impossibles à retenir. Sans intérêt, sans importance.
« Tu ne vas pas dormir ici ?
- Pourquoi pas ? Je suis fatigué, j'ai besoin de dormir. Ce ne sera pas la première fois.
- Si mon père vient...
- Il n'est jamais venu. Il n'a pas de raison de commencer. » La tension persistait, lisible sans mots. « Tu veux regarder les caméras par ton téléphone, pour le surveiller ? Ou verrouiller la porte ? La sienne ? »
Me couchais définitivement sous la couverture, confortablement calé. Trop d'efforts sociaux en une journée avaient ruiné mon endurance, démoli ma résistance au sommeil.
« Bonne nuit. » marmonné, sans attendre de réponse. Yeux déjà fermés, tête trop confortablement installée dans un oreiller moelleux, empreint de son odeur.
Un coup de pied pour réveil nocturne. La respiration courte, agitée. Sans lumière, sans mouvement superflu, j'enroulais juste mes bras autour de Raito, le ramenant contre moi, serré pour empêcher le cauchemar de l'agiter davantage. Mots dénués de sens chuchotés dans une oreille, avant d'en mordiller le lobe. Le tout dans une somnolence bienvenue, trop agréable pour être abandonnée. Le souffle ralenti petit à petit, suivant le va-et-vient sur son épaule.
Le vrai réveil se manifesta par un hurlement de harpie, retransmis par un haut-parleur de téléphone. La sonnerie attribuée à Misa était assortie à la personne associée – énervante, crispante, de mauvais goût. Ne manquait que l'aboiement de chien pour parfaire le tableau.
La main de Raito tâtonnait, à la recherche du téléphone maudit. Le portrait de pixels suffisant à faire voler l'appareil à l'autre bout de la pièce. Mais non, il s'en saisit, le ramenant devant ses yeux, prêt à décrocher. Se redressa, adossé aux oreillers. Bâillement étouffé, disposé à supporter une longue suite de lamentations, qui recouvrirait ses soucis de tournage, la psychologie du sac à puces, la séparation, et passerait par une pénurie de produits cosmétiques d'importation française. Fascinant.
Je posai une main sur son avant-bras, scindant son attention, en ramenant un peu vers moi, peu disposé à la partager.
« Ne lui réponds pas. » Un instant de doute, moment d'hésitation, perceptible juste dans le flou de son regard. Dérangeant. Vexant. Humiliant, s'il la choisissait elle. J'enroulai mon bras libre autour de ses hanches, tirant dessus pour m'aider à caler ma tête contre son os iliaque, jonction des cuisses et du ventre. Si proche des reins. Pourtant, c'était les miens qui vibraient, assortis avec mon estomac curieusement serré. « Pose ton téléphone, si tu tiens à lui. Tout antichoc qu'il soit, il ne survivra pas à un passage au micro-ondes. » Sans réaction, les sonneries continuaient à vriller mes tympans, arrachant les derniers lambeaux de paresse ensommeillée, réveillant ma mauvaise humeur, jalouse et possessive. Jamais je ne pourrais comprendre que cette gourdasse sans talent, imbue d'elle-même, auto-satisfaite de ses performances dignes d'un mérou cocaïnomane dans un numéro de trapèze, accro aux chiens décérébrés allergisants, puisse me surpasser dans les priorités de Raito.
Le silence finalement acquis. Pas grâce à son action. Le répondeur avait juste pris le relais. Amertume de constater que le choix n'avait pas été fait. Avec quelques secondes de plus, il aurait probablement répondu, affichant le masque mielleux du petit-ami parfait, concerné, attentif. Aimant, dans une certaine mesure.
« Il me faut un café. »
Travailler dans la même pièce que l'équipe était pénible, mais pas si terrible. Matsuda refusait de me parler, sous le prétexte qu'il n'acceptait d'adresser la parole qu'aux autres humains. Je n'en espérais pas tant.
L'ensemble des éléments épluché encore une fois. Les combinaisons de citations en suspens, mais multipliées par les essais plus ou moins hasardeux.
Je préférais m'intéresser aux montres arrêtées. Les origines de fabrication n'étaient pas toujours identifiables avec certitude, un désavantage qui pouvait aussi signifier que la réponse n'était pas dans le nombre de provenances, mais dans le simple fait que tous les continents étaient représentés. Ensemble varié. De valeur inégale, aussi. Le mélange des matériaux, entre l'or et le laiton, laissait suggérer une hiérarchie. Et les heures. Le tic-tac entendu dans le tribunal était ce qui frappait n'importe qui y entrant – ça, et la vue de cent cadavres. Sûrement quelque chose à creuser.
Parmi les 221 montres, 18 affichaient une heure entre 6h et 11h, 15 entre 11h et 2h. Il en restait 188 entre 2h et 6h. Ou 14h et 18h. L'immense majorité. 8% de 6h à 11h. Moins de 7% de 11h à 2h. 85% des occurrences se partageaient le dernier créneau horaire. Matinée ou après- midi ?
« Sur vingt montres, dix-sept affichent une heure comprise en 2h et 6h. Ou 14h et 18h. »
Raito releva les yeux, réfléchissant déjà. Fulgurance de ce cerveau remarquable. « Pas un hasard, à ce niveau. Qu'est-ce que ces heures ont de si intéressant pour lui ?
- Ou pas pour lui. Puisque c'est à moi qu'est destinée cette mise en scène.
- Pour toi, ça correspond aux heures...
- De travail intensif.
- De résolutions d'enquêtes ? Pourquoi te les indiquer ?
- Pour un rappel. Matérialiser le chiffre, le mettre en contraste avec les montres encore en fonction.
- Que tu dois arrêter, donc. En t'aidant des anciennes ? Ou des caractéristiques de celles qui tournent, liées aux citations ?
- Moins de citations que prévu, si certaines sont seulement liées à des enquêtes bouclées. »
Dissonance dans la perfection en formation.
« Eh, oh, on peut nous expliquer ? Le commun des mortels aimerait une version simplifiée, abrégée. Comme les séries abrégées, mais en encore plus abrégé, merci. »
Soupir intérieur, rien qu'à l'idée de devoir tout reformuler.
« Et donc, tu as déjà résolu 221 enquêtes ?
- Sous le nom de L, oui.
- Ah.
- Si je peux me permettre une remarque, je m'attendais à mieux. »
Merci Akemi pour cette remarque constructive, qui marque donc la fin de ta période de boude. Rassurant. « Je choisis mes enquêtes. Les chiens écrasés et les vols de sacs à main ne sont pas vraiment mon rayon.
- À choisir entre ça et les sacrifices humains, forcément. ».
Le commun des mortels était sincèrement ennuyeux. Les côtoyer tous les jours une véritable épreuve.
Enfin, au moins nous avancions un peu, de quoi nous dégourdir les neurones, engoncés dans leur mélasse depuis trop longtemps.
La faim guidait joyeusement mes pas, la cuisine comme terre promise, croissant fertile de sucre raffiné et art de la bouffe à son apogée. Porte ouverte, refermée.
L'odeur était déjà assez alléchante pour que je vienne. À elle seule, elle m'aurait fait me déplacer, abandonner un gâteau déjà fait. Le parfum suave du sucre à peine fondu, tout juste caramélisant... papilles gustatives excitées, garder la bouche fermée et ne pas me lécher les lèvres vraiment une épreuve. La douce musique du craquellement des noisettes grillant, assortie au clapotis du lait sur le point de bouillir... sublime symphonie des sens.
De dos, mon Raito occupé avec la cuisson, les préparations. Assez affairé pour que je puisse me gaver de son image. Courbes sèches apprises par cœur, connues à la perfection, à pouvoir les retracer en esprit. Corps approché, effleuré. Aussi appétissant que les gâteaux qu'il préparait. Mais pas pour combler la même faim. Cette faim-là semblait presque plus insatiable encore.
« Qu'est-ce que tu me fais de bon ? »
Les fiches recettes poussées vers moi. Mais les mots s'entremêlaient, aucune envie de les lire. Il aurait fallu que je quitte mon centre d'intérêt, présentement bien plus corporel que nutritif.
Mains glissées vers le bas, griffant la peau à travers le tissu un peu trop fin. Jusqu'à ce qu'il se retourne, participe aussi. L'adrénaline, l'appréhension que quelqu'un vienne, ne faisait qu'ajouter au plaisir du jeu. Mais je n'étais pas celui qui avait le plus à perdre. Lèvres mordues, partagées, Raito finit par se détacher, ses mains me repoussant sans précipitation.
« Il faut rejoindre les autres. »
Le répit de courte durée. Je travaillais depuis à peine une petite heure que Yagami père s'approchait, le regard aimanté sur moi depuis déjà trop longtemps.
Sans contact direct, sans agressivité, ses doigts écartèrent mon col, dévoilant mon cou. Ma nuque.
« Qui t'a fait ça ? »
La question, à moitié fausse, déjà accusatrice. Il voyait la marque laissée par notre sortie nocturne. Le souvenir mordu à même la peau. Qui éveillait encore une sorte de mollesse dans mon esprit. Un côté trop tendre pour être connu. Et cette question, tentatrice. Signe de frayeur paternelle, aussi.
L'envie de lui répondre sincèrement était présente. Comme une satisfaction perverse de ne plus avoir à partager. Les mots glisseraient facilement.
Mais si observer sa réaction m'amuserait, ce ne serait pas le cas de Raito, posté derrière son père. Son teint déjà blanchi deviendrait cadavérique si je disais la vérité. Et je n'avais aucun besoin de le forcer à assumer. Aucun désir de provoquer une rupture dans ses relations avec sa famille. La cassure entre son père et lui ne serait pas de ma faute. Alors qu'il allait tourner la tête, observer le véritable coupable, je le pris de court. Annihilant toute envie d'en savoir davantage. Mensonge éhonté, à vocation d'établir un silence salvateur.
« Akemi. »
Oui. Oui. Nous savons que nous sommes des monstres et nous le revendiquons xD
On se retrouve autour du 20 décembre pour le chapitre suivant ^^
