Titre : Thirst

Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.

Rating : M pour certains chapitres


Bonsoir, petits rennes en chocolat lacté.

Sommes-nous en retard ? Légèrement et de manière conjointe :3

Nous espérons que le Père Noël vous a gâté, nous vous souhaitons de bonnes fêtes et une bonne lecture !

Rappel : Le chapitre précédent s'est terminé quand Yagami père a vu (par hasard) un suçon dans le cou de L. (Datant d'une escapade nocturne noëlesque et interdite). Là-dessus, bon citoyen, Yagami demande à L qui est l'auteur de cette marque d'affection. Réponse de L : Akemi. (On pioche et on rejoue).

D'autre part, l'enquête est toujours focalisée sur l'hécatombe du tribunal comportant cadavres et montres. Certaines montres fonctionnent, d'autres sont arrêtées et certaines sont gravées de citations d'Alice au pays de Merveilles.

Réponses aux reviews anonymes

Guest

Bienvenue parmi nous ! Merci pour l'enthousiasme et si tu suis la fiction depuis longtemps, ça nous fait encore plus plaisir ! Hé oui, même sans compte, les commentaires passent. N'hésite pas à nous tartiner des reviews longues comme une carte routière double face, on adore ça, vraiment :D Je dois dire que ta description de ton état post publication de chapitre nous a bien fait rire. Encore un grand merci pour ton adorable commentaire !

Johanna

Merci pour ton commentaire et ta fidélité ! Akemi est effectivement un moteur dans pas mal de situations et ce sera de plus en plus le cas pour les petites affaires sentimentales de L et de Raito. Heureusement qu'il est là, en vrai. Sans lui, on pourrait galérer un peu xD Hum, c'est normal que Matsuda puisse t'agacer parfois, la vision du personnage est forcément biaisée par les points de vue de L et de Raito. Oh, tu ne surinterprètes pas du tout pour la scène de la neige, mais, à un moment, tout ça va se stabiliser. (... plus ou moins).


Chapitre 43

De la stratégie des petites trahisons


Son visage flottait, déconcerté. Akemi. Les yeux mon père sur L, un quart de seconde. Partirent en arrière. Contrôle total quand sa surprise vint me chercher, en miroir. Les rouages des muscles joués dans la chair, partition facile. Le moindre tressaillement était choisi, corseté. Quelques impulsions électriques, pas grand-chose pour manipuler le réseau des fibres, le plier, chose docile. Touche que j'ajoutai au regard, par perfectionnisme, et un sourire aisément incliné, juste en courbe.

« Ce n'est pas si surprenant ? »

Mon père était encore sceptique, tout à fait prévisible. Son regard en inquisition scrupuleuse, vindicative, presque. « Vous venez avec moi tous les deux. »

Je falsifiai la surprise, puis la résignation. Épaule légèrement haussée, le désintérêt voulu dans tous ses paramètres, impitoyable. Simple question de volonté et de viande.

« Tiens, si c'est pas la méga team de la victoire ! Avec le manche, la balayette, tout ça, tout ça. » Le mafieux tapota le canapé de côté, geste d'invitation à prendre place. « Notre fée Pimprenelle de la sucrette et notre petit croquembouche du matin, en personne. Honoré, vraiment. » Il s'écarta, grimaçant. « Salut, Yagami-san, je bosse encore sur les surnoms.

- Et merci de t'abstenir d'aller jusque-là. Akemi. Il faut qu'on parle.

- Mais je suis tout ouïe, parlez, parlez. »

La détermination paternelle flancha.

« … Écoute... » Bien sûr que mon père ne savait pas comme aborder le sujet. Ses yeux vacillaient d'incertitude, sa voix flanchait. « L dit que vous... » Une pause un peu plus longue que les autres, les mots tournés, retournés dans un malaise grandissant. « L dit que... Enfin... que toi et lui avez une ... »

Rapide comme un éclair, la micro expression passa : le mafieux avait compris.

« ... Relation ? » Mon père hochant la tête, Akemi paraissait vivement intéressé. Air de chien de chasse flairant une piste. Il s'avança vers le détective, son visage arrêté beaucoup trop près du sien. « Je croyais qu'on devait garder ça pour nous. Pas bien de mentir. » Il posa une main sur son épaule sans la moindre hésitation, charmeur. Ses doigts se coulèrent autour d'un bras pour venir contre la main de L. « Mais ça nous arrange, finalement. »

Quelque chose de possessif dans son expression me rendait malade et L lui retournait à moitié son sourire. Assez bien pour que j'y crois, moi.

Me retins de déglutir. C'était pire encore.

Mon contrôle implacable, tenu jusqu'au rythme respiratoire, au clignement des paupières. J'enfonçai le clou sur une once de sourire : « Vous en avez mis du temps à lui dire. Ce n'est pas trop tôt.

- Tu savais ? » Cette fois, l'incompréhension écarquillée dans le regard paternel.

« Oui. » Un peu moqueur pour ensevelir l'acidité. Fallait que je parte d'ici, mais ce n'était pas terminé. Aller jusqu'au bout était essentiel. Visser l'info dans son crâne, dans ses yeux. Qu'il ne voit que ça en les regardant. « Il faut dire que c'est plutôt...

- ... Naturel.

- ... Évident. »

Le trio de voix s'était synchronisé et je complétai avec une satisfaction horrible. « Exactement. Tout à fait les mots que j'aurais employés. »

Akemi m'adressa un clin d'œil joueur. « À ton service. »

La porte se ferma lentement dans mon dos, accompagnée en douceur.

Ma vitesse de marche calibrée parce qu'il était tout à fait capable d'en guetter la cadence. Mon père.


L'eau fumait à peine sortie du pommeau, courante en plaques rouges sur ma peau. À travers ma vision un peu floue, des volutes sombres se tortillaient, en dilution sur le carrelage. Ma main glissa entre des mèches de cheveux, se retira. Des gouttes grises roulaient entre les phalanges : spirales de coloration mêlées d'eau. Ça dégorgeait, exsudait comme du venin. Dégoût et jalousie qui en pleuraient. Pleuraient noir.

Une fois les mèches sèches, le changement n'était pas visible. Possibilité de me brûler la chair encore et encore, jusqu'à tout faire disparaître. Quelque chose sur lequel s'acharner en toute légitimité, c'était bien. Buée combattue du plat de la main sur le miroir. Mon regard se renvoyait, se piquait d'un trop plein de colère, iris électriques, pulsants autour d'un cœur sombre. Mon visage flottait comme un fantôme dans un labyrinthe de brume et l'eau se condensait sur la paroi. Coulait. Déformait les pupilles.

Est-ce qu'il avait choisi la couleur exprès ? Pour la ressemblance ?

Bras retombé.

Je laissais la vapeur veiner le reflet jusqu'aux yeux, l'engloutir.


La porte de ma chambre fermée, je m'installais en tailleur sur le matelas. Éparpillement de mes notes sur la couette, espérant y éparpiller mes pensées, entre les photos de montres et les pages d'écriture.

Mon père avait été d'une bonne humeur exceptionnelle toute la journée, intarissable, inébranlable.

Parce que c'était naturel. Parce que c'était évident.

Le sommeil ne venait pas. Pensées erratiques, grignotant les murs, les synapses. N'y tenant plus, je me levai, marchai jusqu'au couloir pour aller... Pourtant, sur le seuil de ma chambre, j'hésitais. Barre de métal glaçante sous les pieds, m'ancrant au sol. L'hiver du fer remontait mes chevilles, mes mollets, semblait se lover dans la colonne vertébrale.

Non.

Non.

Il ne méritait pas que je vienne.

Pas une seconde.

Je reculai, claquai la porte.

Tour de clef dans le silence


« On dirait que la princesse au petit pois n'a pas écrasé la bête et tout le reste de sa conserve cette nuit ? » Je me servis du thé. Le débit s'accéléra légèrement. « Les petits pois sont des êtres vicieux venus d'ailleurs. Ils sont petits et ils sont verts et c'est plus que suspect, capitaine. D'autres diront que ce sont des légumes, ce qui est une charge de plus à leur casier déjà bien fourni... »

Mon attention reportée sur à peu près tout autre chose que lui. Question casier judiciaire, le sien s'allongeait aussi sûrement que sa gueule méritait une restructuration opérée par un percheron adepte de la claquette triangulaire en fonte. À force de l'ouvrir autant en blabla inutile, le son lui dégoulinait la bouche comme de la bouse.

« …. Je voulais dire que la princesse a une mine resplendissante ce matin, mais puisqu'elle n'écoute pas... me voilà condamné au silence. C'est triste, le silence et c'est seul. Et j'arriverai pas à parler en silence, déjà penser en silence, c'est difficile, mais si en plus je dois me taire en silence, j'y arriverai jamais.

- J'ai confiance en toi.

- Oh. Comme c'est gentil. Ça me foutrait presque la trouille. » Il s'assit juste en face, genou plié contre l'intérieur de la cuisse, cogné contre la table. « Bien dormi ? La délicate peau de Madame n'a pas trop souffert de l'intolérable toute cuisance douloureuse de -

- Pardon, tu disais ? »

Seconde de silence. Là, c'était moi qui pouvais commencer à m'inquiéter. Pouvais. Aurais pu. Ne le ferais pas, en toute connaissance de cause. Mon air le plus aimable et le plus contrit.

« Désolé. Ressaye, je te promets d'écouter cette fois-ci.

- Certes. Est-ce que l'esprit de sa Seigneurie est aussi reposé que son expression, qui me prend clairement pour un être dramatiquement sous-développé, le suggère dans sa grande subtilité ? »

Je lus tranquillement la composition du paquet de thé. Deux ou trois fois. Relevai la tête vers Akemi qui ne m'avait pas quitté des yeux. L'interrogation encore flottante à son visage. Je renvoyai ma meilleure contrefaçon de l'innocence.

« Je prévoyais d'écouter cette fois, vraiment. Mais, en gros, je ne l'ai pas fait. Du thé ? »

Grognement.

« Et moi qui attendais au minimum quelque chose comme : « J'ai très bien dormi, merci beaucoup de t'en soucier après avoir, déjà, si généreusement et magistralement sauvé en toute urgence la sensible peau de mon arrière-train de la furie paternelle. Sauvetage orchestré, d'ailleurs, avec tout le brio, la classe et le talent qui te caractérisent si bien... et pas plus tard qu'hier. Je m'incline sans fin, ébloui par ta maîtrise spectaculaire de perfection dans l'art noble et chatouilleux de l'improvisation. Comment vas-tu, ô sauveur providentiel du toastage sauvage de fessier ? »

Un sourire, échappé. « Aucune chance.

- Je me disais aussi. » Il tendit la main vers un pot de confiture avec décontraction. « Je prendrais bien du thé, puisque tu poses la question avec une gentillesse si émouvante. »


Les montres ne présentaient pas réellement d'échappatoire à mon jeu de représentation, masque d'amabilité parfait, mécanique. Pour cela, il aurait fallu que nous ayons le moindre début de piste. Surtout, il aurait fallu que les montres ne représentent pas les enquêtes de L.

Fausses pistes en multiplication affolante.

Par dépit, je classais les montres par matière, soit en ordre de valeur décroissante : or, argent, titane, acier, métal, inox, zinc, alliages divers, les plaqués et bois. La qualité de certaines essences faisant grandement varier les montres concernées dans le classement.

Le cuir était un peu particulier. Rare pour une montre à gousset et matériau noble. Ici était-il noble pour l'image et la tradition ou en tant que matière ?

Les enquêtes qui y étaient rattachées m'aidaient à établir un ordre mais tout ordre n'était-il pas contaminé en partie par ma subjectivité ? L pourrait y voir une autre organisation sur certaines matières, peut-être. Elles étaient trop nombreuses, les différences de valeur parfois infimes.

Il y avait aussi le problème de l'angle, de déterminer comment une valeur était attribuée à une enquête. Selon qui ? Le point de vue de L ? Le point de vue de L imaginé par Beyond ? Le point de vue de Beyond ? Les victimes entassées sur la scène de crime étaient des gens remettant en question le détective, selon Beyond, et si les montres rappelaient le volume horaire de chaque affaire, les hypothèses deux ou trois semblaient plus probables.

Mon regard dévia sur L, plus loin dans la pièce. Son profil souligné, croqué. Je n'avais pas envie de lui poser la question.

Plusieurs allers-retours, les piles d'enquêtes s'empilaient sur un bureau qui n'était pas le mien.

« Bon, euh, Raito, c'est bien gentil tout ça, mais pourquoi est-ce qu'une tour de Pise abominablement constituée de boulot est en train de pousser sur le coin de ma table ? On y va mollo, mon pote. Si tu penses que je vais me taper tout ça en plus de mon dur labeur actuel, c'est que quelque chose déconne sévèrement, pour ne pas dire un max, dans ton cortex du fonctionnement intellectuel primitif. »

Tendons en jeu sous les joues pour un sourire à me donner des caries. « Ce n'est plus ton bureau.

- Oh, donc cette masse monstrueuse c'est ton boulot ?

- Fascinante déduction, que je confirme pour ton plus grand bonheur. » Un dernier dossier à l'épaisseur aussi engageante qu'un code civil que je déposais. « J'ai pensé que tu préférerais être à côté de L. Depuis le temps que vous l'attendiez, tous les deux, autant que vous en profitiez. »


Un tapotement discret m'arracha à ma pile monumentale de dossiers. Grimace. Qui venait me déranger, maintenant ?

Plusieurs mètres autour de la porte étaient colonisés par la création d'un grand tableau monté au fur et à mesure, à même le sol. Il regroupait, combinait, organisait les jeux de montres de Beyond. Mes déductions fixes en armée de post-it, côtoyaient des hypothèses plus instables, sur papiers volants.

La difficulté résidait dans le fait d'avoir deux classements parallèles : les montres évoquant le nombre d'heures des enquêtes de L et celles désignant les victimes du tribunal. Sans oublier qu'il restait des détracteurs de L qui n'étaient pas ce tribunal. Peut-être morts, quelque part, peut-être en sursis.

S'il y avait ces deux classements parallèles, dans les faits, ils étaient possiblement complémentaires. Les détracteurs venaient, après tout, des enquêtes. Il fallait donc être suffisamment souple pour que la compilation finale soit correcte et cohérente avec ou sans le deuxième classement.

On toqua encore contre ma porte.

Au moindre courant d'air dans ma pleine de post-it, je pouvais tout recommencer.

Emplacements de mes pas, légers, choisis, j'ouvris la porte avec précaution. Réflexe contrôlé, juste à temps, de tout claquer. Angles du panneau posés, tranchants, contre ma joue.

Attention volée par un œil trop sombre, mangeur de lumière.

Je m'écartai, la politesse pliée comme du métal sur mes lèvres, arc contraint, lissé.

« Entre. »

L ne répondit pas, son regard un peu trop bas, sur le sourire. Il n'avait pas la moindre impureté, je le savais. L'amabilité malléable, facile, à tordre un morceau de cire.

Je laissai la courbe se dégrader lentement, la conserver trop longtemps aurait été une erreur stratégique idiote. Ses yeux montèrent s'accrocher aux miens, scalpels que je sentais fouiller, inciser.

Je reculai d'un pas pour renouveler l'invitation.

Il observa le nouveau revêtement du sol, circulant entre les notes, l'équilibre souple. J'attendais une remarque, quelque chose. Pas de commentaires. Est-ce que j'avais tort ?

« Qu'est-ce qui t'amène ? »

Mes gestes au millimètre. Ne pas croiser les bras. Ne pas le regarder trop longtemps. Ne pas noter le pli à sa bouche. Ne pas. Ne pas.

L sortit un morceau de papier d'une poche atrocement baillante, me le tendit.

Sans un seul foutu mot.

« Tu peux le poser là-bas. »

Un mouvement vague de la main, jeté au hasard. Lui dire qu'il aurait très bien pu envoyer l'information par mail serait interprété comme une attaque, ce n'était pas ce que je voulais. La conversation débuta sur le premier sujet qui me passait par la tête, l'enquête. Mon ton mesuré, calme, débit régulier, toujours amical. Toujours. Hypnose à lui faire croire que je ne lui en voulais pas. Lui faire oublier, et me faire oublier, l'envie douloureuse qui se barbelait dans ma main, dans mes poumons.

Feuille et enquête prétextes, il était venu pour me tester. Mais, moi, je ne le testais pas.

Les mots, dévidés sur un ton badin, contrastaient avec l'acuité douloureuse de ses pupilles. « Tu sais que je n'avais pas le choix.

- Le seul choix naturel, évident. Je sais. » Sourire amusé, pas arrêté par le métal de son regard. Ma tête s'inclina de côté. « Toutes mes excuses, l'ironie était si évidente ?

- Ironie. Intéressant choix de vocabulaire. »

L'aigreur déborda brutalement tous les pores de ma peau. « Intéressant choix. »

- De vocabulaire. »

Sans blague. De vocabulaire. La torsion des lèvres et la contraction dans mes phalanges difficilement détendues.

« Quel est le problème ?

- Tu voulais me donner ce document, me semble-t-il, c'est fait. Autre chose ? »

Et il ne répondait pas, ne bougeait même pas, que c'était énervant. Le malaise grandissant sous la peau alors qu'il me regardait. Regard qui voulait prendre, sans concession. Méthodique, clinique. Une trépanation voulant arracher ce qui lui était refusé.

Je ne détournerais pas les yeux, peu importait la démangeaison. Le néant que j'étalais à mon visage, absence de tout.

Il se leva, finalement, contourna le lit pour sortir. Les muscles de mon cou gauchis à l'opposé. Énervement en escalade qui était en train de déborder mes traits.

Je ne l'entendis pas quitter la pièce. Mes mains foudroyées des yeux quelques minutes pour ça, et pour être incapable de ne pas le regarder.

Je relevai le nez. Et l'adrénaline me cogna. Son visage pâle, proche à souffler sa curiosité d'une respiration, adorable. Fascinant. Expressions en aiguilles de verre, si fragiles, filaient les traits trop habitués à se figer. Je les devinais, alors qu'elles glissaient comme des ailes. Conscience légère que je m'étais rapproché, conscience lointaine que j'avais perdu. Le souffle de L caressait une faiblesse sur ma peau, propagée, déjà. Le corps acquis, l'esprit en train de s'émousser. Juste la petite ligne au coin de ses lèvres, attirante, à croquer. Effleurée d'un baiser lorsque sa bouche s'entrouvrit. Ovale parfait. Violent. Violent de tentation. Ma colère se satura d'envies et d'abandons. Sa bouche trouvée, sensualité pleine de faim et de fièvre.

Penché sur le détective, mes yeux attrapés par les siens et tombés sur la ligne de tissu blanc, contourant le cou. Je l'écartais, poussant sa limite, ignorant l'absence de réaction. L attendait, peut-être. Les courbes de ses clavicules, saillantes, soudainement piquées de lignes aiguës, niches si parfaites pour les baisers. L'odeur délicieuse tournait ma tête, hypnose de sensations, mêlées, embrasées au velours clair de sa chair. Mordillée. Le tissu que je tirai légèrement de côté, dénudait une ligne d'os, arrondissant la douceur d'une épaule. Il y avait la marque de mes dents... presque fade. Elle avait toujours été si oubliable ? Si négligeable ? Il lui avait déjà dérobé mon nom, il ne manquait plus qu'à me remplacer moi.

Pensée-étincelle.

Et tout flamba.

Mon cerveau envahi, bouffé par une pulsion impérieuse. Féroce. Exclusive.

Sa chair entre mes dents, savourée, malaxée à l'égratignure, au goût amer du sang sur ma langue. L n'oublierait pas. Non. Ce n'était pas un droit que je lui accordais. La morsure, c'était hurler mon nom sur sa peau, une jubilation toxique.

Le demi-sourire, tyrannique, offert à ces yeux au pouvoir magnétique. Le noir quantique. Il ne regardait que moi. N'était qu'à moi.

La satisfaction coulait mes veines, ardente et fauve. Pur égoïste. Partagerais jamais.

Je haussai un sourcil, par insolence.

L sourit, m'attira d'une pression sur la nuque. Lèvres durement attrapées, relâchées. Ma bouche qu'il picotait, brûlait, craquait dans ses dents. Il dégrafa le premier bouton de ma chemise, puis le suivant. Peau frémissante, désir affolé et battant qui s'enroulait dans mes reins. Une langueur se glissait dans mes muscles, ma tête, coton électrique de fulgurances. Je jouais avec le bas de son t-shirt, l'épiderme chaud, trop tentateur.

Les vibrations du téléphone mirent du temps à traverser les sens en magma. L s'immobilisa, je laissai le tissu retomber, voilant les courbes superbes de ses hanches.

Ma tête tournée en direction du bruit insupportable. Les vibrations plus insistantes, L finit par bouger. La pression disparue, son départ glissé comme l'éther sous les vêtements. Son profil visible quand il attrapa la chose qui s'agitait sur le sol. Le détective considéra l'objet qui se déchaînait en sonneries dans sa paume, temps d'hésitation ? De réflexion ? Quelques secondes filèrent, une main passée dans ses cheveux pour les bousculer davantage encore. Il décrocha d'une voix horriblement neutre.

Ma nuque enfoncée dans l'oreiller, la rancœur et l'acide se tortillaient, quelque part, bien enfermés, repoussés. Bouclés tout au fond. Une inspiration lente.

L revint au bout de plus de vingt minutes, sa démarche et ses traits ne renvoyaient que le vide, pourtant, je sentais la colère latente dans chaque mouvement, dans le silence.

Son regard erra très distinctement sur mon col de chemise reboutonné et sur mes cheveux, remis en ordre. Un cran se serra à son visage. Quelque chose de pesant.

« Comment ça se passe là-bas ? Watari rencontre des problèmes ? »

Silence. Cinglement acide de son visage.

« En quoi ça peut t'inquiéter ?

- Qu'est ce qu'il te prend ? Bien sûr que ça m'inquiète.

- Intérêt pour quelque chose d'autre que toi ? Scoop. » Mouvement brut, son buste incliné en avant, juste pour qu'il tourne la tête et me regarde en biais. « Que veux-tu savoir ? Fais-moi une liste avec préavis de six mois, je te promets d'y réfléchir. »

Je serrai les dents. Insister sur le sujet de la conversation téléphonique serait à peu près suicidaire. Son timbre sonna bas, venimeux.

« Peur de ce que ton père a pu lui dire, peut-être ? »

À mon tour de le considérer avec glace. « Matsuda n'est pas là pour te servir de punching-ball, bel état d'esprit.

- Tu veux parler du tien ?

- Tu veux sortir ?

- La scène du défilement acte I scène 2. Original. À marquer dans ton CV, juste à côté de « acharnement terrifiant à faire des gourdasses mal finies un élevage de thons vampiriques » et « admirable persistance dans la connerie ». » Ses lèvres s'ornèrent d'un sourire narquois qui ne leur allait pas du tout, pas celui-là.

« Pas très vendeur. Mais c'est vrai que tu n'as jamais dû faire de CV. Entre autres choses. Un préavis de six mois ne sera pas suffisant pour venir à bout de cette liste-là.

- Ah, j'oubliais, bien sûr, la maîtrise assumée dans l'art de la saloperie. Rien d'original, encore.

- Parce que tu crois faire dans l'innovation. »

-Tu sais très bien ce qu'il te restait à faire si ça ne te plaisait pas. Mais non, me servir à la place ce caprice insupportable digne d'un enfant de quatre ans lobotomisé, c'était absolument remarquable.

- Merci de le souligner. À peu près aussi recherché que ton... improvisation. Tout à fait magnifique. »

L me considéra. S'approcha, un murmure glissé. Odieux.

« La prochaine fois, tu choisiras, comme ça tu ne bouderas pas après. »

Me figeai. Le contrôle brut, l'indifférence impériale quand L partit.

Le bouillonnement se nichait sous la peau, à la limite d'exploser.

Me penchant pour m'emparer d'un document je remarquai le téléphone du détective, oublié, laissé par terre. Voilà qui devait arriver une fois tous les dix ans, au bas mot. Je ne savais pas quoi en penser, de cet oubli, fixant le rectangle noir.

Finalement, je le recouvris sous quelques papiers bien disposés afin de donner l'apparence qu'ils s'étaient simplement envolés pour atterrir là.

Temps de jouer un peu. À un jeu amer.

« Je suis en train d'écrire de nouvelles chansons. Plein. Plein. Je crois que je vais sortir un nouvel album.

- Tu as le temps de concilier les chansons avec le tournage ?

- T-t-t. Tu as de la chance d'être toi. Tu sous-estimes mon talent là, chérichou bébé cœur en sucre. » La bouderie de sa voix s'illumina brutalement. « Je te pardonne. Parce que je t'aiiiime. Et que tu me maaaaaaanques.

- Tu me manques aussi.

- Tu pourras lire les paroles de la dernière chanson ? Je te l'envoie, tu vas adorer, c'est tellement, tellement... sweet pink, tellement pour toi, tellement... full love.

- J'ai hâte de lire. Tu es tellement douée pour les paroles. »

La réponse forcée suffit à faire l'escalade de l'excitation dans sa voix, le débit mitraillette. Le tout ponctué d'une tonne de photos, le détail interminable de tout ce qui se passait sur les plateaux, en coulisses, les fans hurlant son nom dans la rue, son nouveau régime.

« Super efficace ! En fait, je mange rien du tout, c'est simple. Et sinon deux dés de concombre et une olive quand je sens que j'en peux plus.

- Tu ne devrais pas faire ça, c'est dangereux pour ta santé.

- Même si j'adore ton petit ton réprobateur, je suis une femme libre et j'ai un objectif hyper précis à atteindre pour quand on pourra enfin se voir. Je serai la plus parfaite du monde et l'autre con aura qu'à la fermer pour toujours.

- Tu n'en as pas besoin, tu es parfaite et laisse l'autre con où il est.

- Qu'est-ce que tu racontes... bien sûr que si j'en ai besoin ! Tu changerais d'avis en me voyant c'est sûr. » Mes yeux levés au ciel. « Et je suis trop sûre que tu viens de lever les yeux au plafond juste là. » Le micro en dégoulinait, mielleux, écœurant.

« Pas du tout.

- Menteur. » Étape du roucoulement.

« J'avoue mon crime. Est-ce que tu auras la force de me pardonner.

- Huuuuuum je sais paaaaaas. » Un blanc. « Dis... l'autre con il est pas dans ta chambre hein ?

- Pourquoi veux-tu qu'il y soit.

- Je ne veux pas. Je te l'interdis. Point. »

J'allais renoncer, raccrocher, seuil de tolérance presque dépassé quand la porte s'entrouvrit. Léger mouvement, à la périphérie du champ visuel. Je guettai l'avancée, sans bouger la tête, m'intéressant plus vivement aux flots de paroles qui m'assassinaient les oreilles. Il était question de soldes et Princesse Céleste entre deux gloussements.

Le détective se planta devant moi, avant même qu'il n'ouvre la bouche, je lui fis signe de se taire. Un pli ourla le coin gauche de ses lèvres. Ses mains se plantèrent dans ses poches, tirant son jean trop large. Mon regard se fixa ailleurs jusqu'à l'effleurement, qui me fit sursauter, m'écarter. L articula quelques mots en silence. Mon épaule haussée en réponse, je fis un geste vague de la main, l'interprétation laissée à son choix.

Le babillage de Misa semblait sur le point d'imploser. Voyant que je n'allais pas lui répondre, L se mit à fureter dans la pièce, soulevant des dossiers ici ou là, poussant du pied quelques amas de feuilles.

Un silence, agréablement posé contre le tympan, elle reprenait sa respiration, parfait. Lâchement de la bombe.

« Moi aussi.

- Hein ? Toi aussi tu aimes les glaces à la barbe à papa en forme de poney ? » Une seconde, elle réalisa. « Non, pas possible... alors euh tu adores mes nouveaux escarpins avec la peau de serpent et les nœuds en satin vert ? Ma détox à la carotte et à l'eau de mer ? Mon décolleté super sexy ? Le ravissant mini string bleu sur la photo ? La coque de mon téléphone en forme de petit poussin plein de strass dorés tout chouchou ? Ma nouvelle gamme de vernis à paillettes ? Non quand même pas, ça peut pas être le vernis hein ? »

Je laissais un petit sourire émerger alors qu'elle énumérait les propositions. Se tut. L se dirigeait vers l'autre côté du lit, allait bientôt trouver ce qu'il cherchait. J'entendis une inspiration heurtée.

« Tu... olala olala » Misa, un instant dans ma tête, ses mains agitées dans tous les sens. Elle avait compris. Téléphone à bout de bras, juste à temps pour m'épargner le hurlement suraigu vomi par le haut-parleur.


Il était trois heures. J'hésitais. Donner la feuille à L ? Envoyer un mail ? Je n'avais pas envie de le voir, pas la moindre envie, pas après. Pas plus envie qu'il croie que ça ait une importance quelconque, le but n'était certainement pas là. À ajouter que je n'étais pas très convaincu du contenu de ladite feuille et c'était peut-être le pire. Échafaudage d'hypothèses qui ne pouvait pas tenir sans L, que c'était agaçant, frustrant. Les montres en marche étaient les seules à comporter des citations, mais la scène de crime était, bien sûr, un ensemble. Ce que je tenais n'était rien de plus qu'une suite de suppositions empilées les unes sur les autres, et plus la tour montait, plus elle devenait bancale. Si les montres à l'arrêt désignaient d'anciennes affaires (selon le minutage, une touche de subjectivité et un point de vue inconnu) alors les mécanismes encore en marche étaient certainement à hiérarchiser d'une manière similaire et à associer aux détracteurs de L selon la gravité du « crime » qu'ils avaient commis. Ce qui ne poserait pas fondamentalement de problèmes si je savais selon quel point de vue me placer, encore.

Je frottais mes yeux fatigués. Le verso du document... pas terrible. Propositions d'associations permettant de restreindre un groupe de victimes parmi la multitude, associations par paires ou par groupes combinant la valeur de la matière de chaque montre à un détracteur.

Si une chose était à peu près certaine, c'était qu'une partie des victimes de Beyond était encore à l'état de potentiel, le surnombre des montres en marche n'avait que cette explication.

Est-ce que je voulais donner quelque chose d'aussi peu abouti ? Ne rien présenter ? Vu l'heure, la seconde proposition était la moins... pire. De justesse. Un bâillement à l'étouffée. L'hésitation triturante, talon tapoté au sol jusqu'à ce que je le remarque, arrête le geste inconscient en me levant.

Une ligne d'or filait sous la porte d'Akemi. La porte de la chambre de L était grande ouverte, éteinte. Le papier crissé, réduit en boule dans la main, jeté dans la poubelle de la salle de bains. Débile. Je savais que ça ne fonctionnait pas, ou imparfaitement. Pas acceptable.

La fatigue avait glissé, noyée dans l'agitation. Les couloirs parcourus pendant des heures en long et en large. Allers-retours depuis mon lit. Oh, je savais quel était le problème, il était hors de question que je cède.

Je m'assis dans le salon, le tapis moelleux, toujours moins froid que le sol.

Le cerveau en trop plein de serpents.

Une main, quelque part, me secouait l'épaule. Insistante. Je réalisai dans la seconde, fièrement, que je n'avais pas fait de cauchemars. Et que j'avais froid malgré ce pull qui n'était pas à moi. Un œil ouvert, agressé par la lumière. Le visage de mon père était là, me parlait. Flou comme du verre dépoli.

Ma main brutalement en tâtons, tout autour, ne rencontrait rien d'autre que le tapis. Mon brouillon avait disparu. Bizarre. Je me rappelais vaguement être allé le récupérer, pour mieux le gribouiller, le jeter et le reprendre ensuite. Où était-il ?

« Tu es là depuis longtemps ? Quelle heure est-il ?

- Un moment. L était là avant, à croire qu'il ne dort jamais, il est ensuite allé avec Akemi, j'ai préféré les laisser seuls et j'ai continué à travailler ici. Il est dix heures. Pourquoi t'es-tu endormi ici ? »

Bien sûr, L. L et Akemi. Akemi et L. Mes neurones carbonisés.

Face à la réprobation de mon père lisible, audible, il fallait bien que je me justifie. « Je ne me suis pas rendu compte que je m'endormais jusqu'à ce qu'il soit trop trad, je suppose. »

Il pinça les lèvres. « Je me fais du souci pour toi.

- C'est très agaçant de patauger dans l'enquête quand toutes les cartes sont sur la table. »

Silence. « Tu sais que tu as le choix.

- Oui. » Je me levai, lui rendant son pull en le remerciant. « Je vais à la salle de bains. »

Comme la veille, la chambre de L était vide, la porte d'Akemi fermée. Un coup frappé à la deuxième, que j'ouvris.

Ils étaient là.

Le mafieux me gratifia d'un salut joyeux. Mon sourire automate en retour. « Bien dormi ? »

Je réalisais. Ma tenue rapidement remise en ordre.

« Tu ne devrais pas poser de questions dont tu ne veux pas connaître la réponse, Raito... mais peut-être que tu veux ? »

Je souris, la politesse et la dissimulation soignées. « Je ne me mêle pas des affaires du nouveau couple de l'année, plus vrai que nature. Champagne ?

- Je sais, je sais. C'est le moment où tu cries : « Qu'on lui remette une médaille » avec des lancers de colombes et des cascades de roses recouvrant ma silhouette athlétique. Et tu ajouteras, avec une trompette et un ton important, « Qu'on le couvre d'or ! ».

- Je suis en admiration, c'était un vrai cours d'improvisation. Quel talent. » Une seconde de pause pour marquer « Merci beaucoup.

- Ah ! J'attendais ce moment ! Enfin ma juste valeur est reconnue, ça fait plaisir.

- Bientôt les vêtements assortis ? Je ne te le souhaite pas, ça casserait ton image d'athlète. Peut-être le tatouage symétrique ? C'est à la mode, parait-il. Courage, il t'en faudra. Personne n'est parfait, mais certains sont particulièrement touchés par le phénomène. »

Un gloussement chatouilla l'air. « Uhu comme c'est primesautier. » Le mafieux tapota mon épaule, le visage largement fendu. Tristesse de la métaphore que de rester au stade du langage.

Mon attention erra un peu dans la pièce, sans résultat. « Je viens récupérer mon travail, celui qui est d'une imprécision pendable et qui a été sournoisement dérobé à son propriétaire. En toute illégalité. »

Akemi leva les paumes. « Les suspects se rendent. » Un regard vers L. « C'est lui qui a tout fait. Mon libre consentement n'était pas libre du tout. Ni consenti. » Ses yeux s'étrécirent, un sourire malin joua finement sur les lèvres. « Je crois qu'il est dans sa poche. Tu veux le fouiller ?

- La colocation se démocratise autant que les MST, c'est merveilleux. Je ne touche pas les gens qui traînent n'importe où et qui forment un duo si naturel.Vous devriez emménager dans la même chambre pour de bon, on ne sait jamais, si mon père vient vérifier que vous vivez effectivement ensemble. »

Cette fois, c'est l'épaule de L que le mafieux tapota. « Tu vois, Ryuzaki. Je n'ai pas l'impression qu'il boude, moi. Tu boudes, Raito ? »

Je boudais. Donc. De mieux en mieux. L'assassinat n'était décidément plus juste en option. « Je ne boude pas.

- Ah ! Il dit qu'il ne boude pas.

- Pourquoi le ferais-je ? Parce que tu as été assez gentil pour aider ? Qui ferait ça ?

- Exactement ce que je lui dis. Bref, Ryuzaki, tu me dois un week-end de congés, en plus je suis en convalescence. » Son ton baissait graduellement, alors qu'il chatouillait la pointe de quelques mèches noires. Ma langue s'empoisonnait de remarques meurtrières, tues avant qu'elles ne m'achèvent. Je me forçais à poursuivre :

« Week-end en amoureux dans ce cas ? Pour compléter l'alibi, ce serait parfait.

- Et très détente. »

Le détective avait la tête tournée vers Akemi, foudroyant. Le mafieux soutint le regard, compris. « Quoi ? J'ai pas bon ? Il boude finalement ? »

Les iris au plafond, ostensiblement, le détective sortit de la chambre.

Aussitôt, Akemi se coula vers moi, tout en dents et narquoiserie. Serpent ou murène, son attitude brutalement transfigurée. Sa démarche longiligne comme si la béquille n'existait plus, extension de chair et de sang. Il était en traque.

« Je devrais lui dire, si tu ne le fais pas. » Sourcil haussé pour le regard prédateur. La suite en un souffle. « Que tu es jaloux. » Mon souffle éteint, bloqué. C'était le mot. Prononcé. Rendu existant. Un froid sous la peau.

Mon « non » simplement sans appel. Je ne voulais pas qu'il sache. Tout ce pouvoir qu'il avait sur moi. Si facilement. Si facilement que c'en était écœurant.

« Non à quoi ?

- À tout.

- Sans dec. » Une once de réflexion tristement factice passa, jusqu'à l'exagération. « C'est pas très réaliste, ça. Toujours dans le déni, toujours pas ? Rha que c'est agaçant, j'arrive pas à savoir. » L'envie de briser les doigts qu'il agitait juste sous mon nez durement maîtrisée.

Son masque d'amusement quitté pour quelques secondes, pour le sérieux, si rare. Un éclat de métal aux iris, duo en faucilles d'argent. « Je ne sais pas ce que tu lui as dit, et je m'en fous. Excuse-toi, sinon je lui dis. »

La question rhétorique disgracieuse qui me vint en tête juste coupée par le retour de L. Il me donna la feuille, son regard glissant sur moi sans me voir. Étranger. Je pris simplement la feuille, remarquant qu'elle avait été soigneusement lissée malgré les plis encore imprimés dans le grammage. Papier que j'écrasais soudain dans ma main, presque revenu à l'état d'origami. Destination poubelle.

« Merci. »

La froideur de ma voix balancée par la fausse chaleur d'un sourire. Ma voix sincèrement vôtre.

Un soupir excédé dans mon dos et la main broya mon avant-bras. Accusation tranchante.

« Qui a commencé ? »

Qui a commencé. Ils avaient peut-être une mentalité d'enfants de cinq ans et demi mais ce n'était pas le cas de tout le monde.

Un tilt, fulgurant.

« Commencé. »

Une voix glissée sur la mienne, douloureuse synchronie. Je regardais aussitôt L, sans pouvoir m'en empêcher. La même idée, la même exultation, terriblement attirante. Un frisson roula mes reins et je me trouvais paralysé. À juste le regarder, à boire son regard. Délicieux d'excitation.

Non.

Non.

Un geste sec fit lâcher Akemi et je partis sans ajouter quoi que ce soit. Mon cerveau lancé en calcul, à la chasse. J'allais jouer seul. Point.

Le regret brûlant dans mes neurones, l'amputation volontaire pas moins cruelle, noyé un temps dans l'ébullition.

Le commencement. L'affaire du cygne. Commencement de la phase la plus violente du lynchage public. Une pensée parasite éclata soudain, bulle de goudron dans le raisonnement. Ça ne pouvait pas être la première de mes enquêtes résolues, non. Absurde. Beyond ne se centrait que sur L. Son obsession. Son jeu. Absurde.

Le répéter ne servait à rien, d'autres pensées s'empêtraient dans la toile de mélasse, et je n'avais plus que ça en tête. Le magnétisme était implacable.

Ça ne pouvait pas être totalement une coïncidence ? Cette affaire, précisément ? Sauf que Beyond protégeait L. À sa manière tordue, sanglante, malade, mais ce n'en était pas moins un avertissement et une vengeance.

Je secouai la tête. Je devenais paranoïaque.

Pourquoi était-ce si difficile de penser ?

L'heure du dîner sonnée, j'avais des hypothèses. Les noms de ceux qui avaient travaillé sur le démantèlement méthodique de l'affaire du cygne correspondaient à certains cadavres. Les recoupements étaient incertains, mais le nombre des futurs cadavres les plus probables était assez restreint. On ne menait pas un travail de cette ampleur et à cette vitesse sans une équipe conséquente. Certaines montres en marche devaient indiquer, au moins en partie, les autres membres de la cellule d'enquête. En sursis pour quelle raison ? Moins importants ? Moins impliqués ? Ils pouvaient tout aussi bien être morts mais entreposés ailleurs, pour la contrainte du chiffre cent. Ou de sous-traitants ? Un goulot d'étranglement, dans tous les cas. Pas encore assez resserré ?

Je poussai la porte du salon, caressant une idée toute neuve. M'y accrochant pour l'éviter, l'ignorer, lui. Les montres étaient peut-être la forêt de métal qui dissimulait l'arbre. La source. Ou les sources. Chercher les chefs d'équipe ? Ceux qui avaient eu l'idée de déterrer l'affaire ? Ceux qui l'avaient diffusée en premier ?

Akemi claqua des doigts. Le bruit et le mouvement impulsèrent un sursaut réflexe. « Coucou la lune. » Je l'inondais d'un regard noir pour la vieille plaisanterie de cours d'école. Pas sûr qu'il ait fait exprès cela dit. Tch. Il ne se laissa en rien démonter, l'enthousiasme irradiant son visage me rappela quelque chose de plutôt intéressant. Je souris involontairement. « Je pense que tu peux.

- Tu crois ? » La brillance joyeuse, gourmande. « Ok, j'y vais. » Je fis semblant de ne pas remarquer le geste à peine perceptible de L lorsqu'il détourna les yeux.

Deux gâteaux furent posés devant le détective avec une grande délicatesse. Le mot « gâteaux » était magnifiquement excessif.

« Faits maison. Je suis un vrai chef pour le salé, mais les desserts, c'est pas mon truc. J'avoue que l'esthétique est un peu... artistique, contemporainement parlant, mais je me suis appliqué pour toi. »

Mon père en avait presque l'air attendri. « Ahh les gâteaux faits avec amour sont les meilleurs, n'hésite pas L, attaque ! » Son ton baissa « Ça ne ressemble à rien de connu là, mais tu n'as pas le choix tu vas devoir tout manger. C'est peut-être bon, on ne sait jamais. » Retrouva un volume un peu plus fort que nécessaire « C'est très attentionné Akemi.

- En fait, c'est Raito qui a eu l'idée de me céder la place aux fourneaux, maintenant que je peux, autant en profiter.

- Qui de mieux pour faire les gâteaux de L ? Akemi s'en sort très bien. – Matsuda et mon père ponctuèrent poliment de « oui oui ils sont magnifiques », « très beaux », « j'ai envie de goûter » – Je peux lui confier la charge sans le moindre souci, je dois avouer que c'est un soulagement. En plus du travail c'était vraiment lourd à gérer, mais pour Akemi c'est tout autre chose. N'est-ce pas. » Je souris, ravi de constater l'effet visuel indéniable des deux bouses posées sur la table. « Qu'est-ce que tu attends, L ? Encore plus de compliments ? Fonce, ils sont tout à toi. Profites-en, Akemi s'est vraiment donné du mal et le résultat est là, sans aucune hésitation. »


Thirst


L'objet du délit me narguait depuis son plateau de présentation. Œuvre d'art de l'immonde, cette tentative d'assassinat gustatif était bicéphale, pour ne rien gâcher de son potentiel létal. Ignominie de la pâte mal cuite, grumeaux apparents, au goût certainement aussi fade que l'odeur. Des relents putrides d'égouts mal entretenus, en période de canicule. Pourquoi m'en voulait-on à ce point-là ?

Un des prétendus gâteaux commençait déjà à vouloir s'échapper, à moins que mon regard suffît à le faire se liquéfier. Qu'avait donc bien pu mettre Akemi dans sa préparation pour un pareil résultat. Il suffisait – en théorie – de suivre la recette pour pouvoir m'offrir quelque chose de satisfaisant. Visiblement, là, soit Akemi n'avait pas suivi de recette, soit il était au moins aussi incompétent que moi dans une cuisine. Lui n'ayant même pas l'excuse d'être réellement génial, cette tare me semblait peu probable.

Léger raclement de gorge. Les regards tournés dans ma direction indiquant une attente. Un comportement adéquat dans ce type de situation inextricable. Hurler à la mort sans doute pas acceptable. Ils ne s'attendaient tout de même pas à ce que je pose mes lèvres là-dessus ? Autant directement lécher le sol. Ou un clavier, au moins il y aurait des chances de trouver des miettes encore comestibles entre les touches de plastique.

« J'y ai mis tout mon cœur, dis-moi ce que tu en penses. »

Espèce de sadique, à disséquer prochainement. Mon visage figé alors que j'observais le sien. Ce con jubilait clairement, fier. Heureux de me faire souffrir. Comme si son omniprésence n'était pas suffisante.

« Pas faim. »

Fausse déception surjouée, aussi flagrante qu'un comédien en roue libre. Il aurait presque pu donner la réplique à Misa, l'un aussi mauvais que l'autre. Exclamations outrées « mais ça se fait pas ! », « tu peux au moins goûter », « fais-lui plaisir, enfin ».

Hors de question. De lui faire plaisir. De goûter.

De laisser à Raito plus de temps pour appeler sa copine, pour faire autre chose que s'occuper de moi.

« Rien qu'à l'odeur, je peux te dire que ce n'est pas mangeable. Mais si quelqu'un en veut, qu'il se serve. Sinon, Matsuda a peut-être gardé le numéro de son épicier receleur de sablés, il n'a qu'à tenter un croisement avec ces... trucs. Le résultat finira probablement par prendre vie et tenter de conquérir la planète. »

Sombres airs accusateurs, tellement semblables à ceux qui s'étaient posés sur moi quand je faisais pleurer les enfants plus jeunes, à l'orphelinat. Même sentence de non-adaptation aux conventions sociales. Pourtant, la lueur d'amusement, fugace étincelle dans des iris noisette, en valait la peine. Les reproches essuyés sans trop y faire attention, voués à disparaître sur la muraille d'indifférence qui m'entourait.

La fatigue finit par l'emporter, je claquais l'écran de mon ordinateur, partis avec. Suivi par un Akemi trop investi dans son rôle pour mon bien.

« T'as raison chéri, on ne va pas étaler notre dispute devant eux. Ça nous regarde, nous deux. Rien que nous deux. »

La prochaine fois que je voudrais tenter de préserver les relations familiales de Raito, je réfléchirais avant aux conséquences possibles sur ma propre vie.

Porte refermée derrière lui, déjà riant.

« Ah, tu es vraiment drôle à regarder, quand tu ressembles à un extraterrestre fraîchement débarqué. Je plains ceux qui font la cuisine pour toi, s'ils se prennent une telle claque quand ils ratent des gâteaux innocents.

- Tout le monde n'a pas une aussi fulgurante capacité à transformer de la nourriture en magma inidentifié. À dessein. »

Main sur le cœur, position théâtralisée. Insupportable à vivre à longueur de journée.

« Sous-entendrais-tu que moi, avec qui tu entretiens une magnifique et ô combien naturelle et évidente et unique et inévitable relation, j'aurais pu faire exprès de rater quelque chose qui t'était destiné ? Vraiment, tu me prends pour qui ? »

Bien sûr qu'il avait fait exprès. La raison, en revanche, était plus obscure. Il avait accepté de mentir, aucune raison de me pousser maintenant à fissurer la façade, alibi d'un secret, gardé comme honteux, maladif.

Ongle remonté entre mes dents, réflexion forcée, poussive, sur les possibilités de ses intentions. J'avais toujours eu du mal à comprendre ce qui poussait les autres à agir d'une certaine façon en ma présence. Trop personnel pour arriver à l'analyser clairement. Tellement plus étrange et dérangeant que de chercher des mobiles de meurtre, des justifications aux vols, des schémas à des tueurs en série psychopathes. Habitudes perturbées par la proximité d'humains, plus imprévisibles que Watari, stabilité incarnée.

Le babillement interminable du criminel continuait de se répandre, se déversant au sol comme une marée de pétrole engluant les sables et les albatros. Bouillie sans pensée, mots vides.

Un effleurement de mon épaule suffit à me ramener pleinement dans le présent, à lui asséner mon air le plus meurtrier pour qu'il se recule, levant les mains en signe de paix.

« Tu m'écoutais plus. Je te demandais si tu voulais que je t'apporte quand même une part pour goûter, en dehors des regards jaloux, ou si je m'étais vraiment décarcassé pour rien ?

- S'il y a des jaloux, ils n'ont qu'à se servir un morceau eux-mêmes, et mourir dans les atroces souffrances que je préfère m'éviter. »

Air ahuri, puis circonspect, lourd soupir. Il s'éloigna. Enfin. « Pour un génie, t'es pas vif vif.

- Pour un mafieux payé à faire avancer l'enquête, tu passes étrangement la moitié de ta vie à gâcher ton temps et mes réserves d'ingrédients. »


Je tournais au ralenti, mais la piste, l'idée, restait valable. L'offrande tenait de la vengeance à tous les niveaux. Les morts étaient évidents, punis par la réduction de leur être à des pièces à assembler pour obtenir le tout. Mais ils n'étaient pas suffisants. Pas les seuls. Horloges arrêtées pour les enquêtes déjà résolues. Par opposition, celles qui continuaient de tourner ne l'étaient pas. Encore en cours, à arrêter. Pas liées aux cadavres. À l'affaire Kira, peu probable. Si comme mon intuition me le soufflait – je n'aurais jamais avoué faire confiance à une intuition, en public, mais dans l'intimité de mon cerveau, l'instinct avait parfois le bénéfice du doute – la matière des montres n'était pas un hasard mais reflétait la valeur des affaires, en terme ou de complexité ou de rentabilité, alors l'affaire Kira ne pourrait jamais être matérialisée par une montre. Une horloge plus appropriée. Pas présente. Donc cette affaire n'entrait pas en ligne de compte dans le petit jeu du tribunal. D'autres affaires, d'autres criminels couraient toujours. À stopper. Le tic tac des aiguilles à figer. Assez urgent, ou important, aux yeux de Beyond, pour qu'il se donne la peine de me les signaler. Davantage des opposants que des criminels, donc. Des opposants particulièrement hargneux. Suffisamment pour avoir déclenché une bonne part des hostilités à mon égard, et être donc aussi responsables de la situation de Watari. Acide au creux du ventre. Ils étaient pires que des criminels.

Si Beyond m'indiquait quelque chose, c'était pour faire plus que les tuer. Qui qu'ils soient, je connaissais les noms, je pouvais obtenir les adresses. Mes détracteurs étaient toujours sous surveillance, même si je ne pouvais pas agir pour les faire taire.

J'avais donc certainement sous les yeux quelque chose devant permettre ma revanche sur les coupables de ma déchéance. Restait à comprendre quoi, comment, et qui.

Bruit de voix, assourdi par les cloisons. Trop fines pour empêcher totalement le bruit de passer. J'écoutais, à l'affût. Une seule voix, par intermittence. Conversation au téléphone. Plus que probablement avec la gourdasse qui lui servait de petite amie. Ou une autre de ses connaissances de lycée ou de fac, de celles qui lui tournaient autour comme des femelles en chaleur, fières de leur plastique plus que de leur intelligence, estimant que leurs formes compensaient l'émigration définitive de leurs neurones vers les champs du néant. Pensant que Raito pourrait s'intéresser à elles. Et j'avais vu qu'elles n'avaient pas complètement tort il s'était intéressé à elles, les testant comme autant de parfums de macarons.

Ordinateur et brouillons délaissés, mètres avalés pour me retrouver devant la chambre à la porte ouverte. En tailleur sur son lit, un Alice dans une main, le téléphone dans l'autre, c'est tout juste s'il daigna m'adresser un regard.

Était-il sur une piste, au moment où son portable avait sonné ? Faisant voler en éclats l'embryon d'idée ? Haïssable distraction. Haïssable blonde, dont je reconnaissais la voix stridente et mielleuse même à cette distance. Conversation presque à sens unique, un acquiescement régulier suffisant à maintenir l'illusion pour le cerveau fragile à l'autre bout des ondes. Maudits soient les forfaits illimités.

Porte doucement refermée, je me glissais plus proche. Profitant de son incapacité à m'envoyer voir ailleurs, pour me faufiler derrière lui, échappant à son regard l'espace d'un instant. Doigts en partance pour la séparation entre la chemise aux senteurs de lessive et le pantalon tentateur. Les deux rapidement éloignés pour pouvoir effleurer la peau qui se cachait en dessous. Modelé adorable, doux. Course de phalanges contre l'épiderme, allers-retours presque jusqu'au ventre, caresse des ongles sur l'os du bassin. L'attrait de la chaleur vite trop fort pour m'empêcher de me rapprocher, me lovais contre son dos, menton sur l'épaule, laissant de côté la gêne passagère d'initier un contact humain. Celui-là souhaitable, aimable, définitivement.

Remontée le long des côtes, un frisson pour seul indice de réaction.

Agacé par le bruit grésillant et insistant de l'autre côté du crâne contre lequel j'étais, je m'en allais mordiller le lobe de l'oreille qui était à moi. Tiraillant légèrement, de quoi titiller les nerfs sans douleur ni marque. Inexplicable, dans sa situation. Personne n'accepterait d'être son alibi.

Ligne de petits baisers jusqu'au creux du cou, limite avec l'épaule, peau échauffée. Délaissais son flanc droit pour tirer sur le col, me laisser plus d'espace à déguster, petit à petit. Enivrante chaleur.

Je jouais un moment, puis retournais plus haut, tout en libérant le premier bouton. Il aurait été dommage de l'étrangler par inadvertance.

« Misa, écoute, je vais te laisser. Il faut que j'aille travailler. »

Je ris, collé à son dos, lui transmettant le mouvement silencieux, amusé. Travailler, vraiment.

« Oui. À bientôt. » Aussi peu bientôt que possible. Si j'en avais la possibilité, je n'hésiterais pas à payer un réalisateur pour qu'il l'embauche dès la fin du tournage de son navet actuel. La garder éloignée à jamais était une excellente idée.

« Moi aussi. » Hmpf. Lui aussi, donc. Pas besoin d'être devin pour deviner ce qui méritait – ce qui attendait – cette réponse. Sale bête. J'aurais dû le mordre, et lui arracher son téléphone.

Me levais, esquivant le bras qui s'était tendu pour m'attraper avant que je ne bouge.

Ma voix aussi froide que possible. Trop peu. L'impression qu'on entendait la blessure à travers elle.

« Tu es attendu dans le salon du bas. On a du travail. »


En théorie, rien ne laissait paraître mon énervement et ma frustration sans bornes. Les êtres humains normaux avaient de toute façon renoncé depuis longtemps à compter le nombre de sucres que je mettais dans mon café. Aucune chance qu'ils remarquent que j'en étais à six de plus. Bientôt davantage, la douceur n'arrivait pas encore à être assez sirupeuse pour calmer ma colère.

Exaspération, à savoir que l'idiote en titre continuait à pouvoir se pavaner, à être approuvée par tous. Acceptée, acceptable. Pourquoi pas le mariage, d'ici quelques années. Voire quelques mois, avec un peu de chance. Ensuite elle pondrait des rejetons tarés, mignons et complètement décérébrés.

Sucre.

Sucre.

Ensuite, il continuerait sa petite carrière de petit inspecteur de police, rentrant bien sagement tous les soirs à dix-huit heures, accueilli par sa femme qui lui raconterait sa journée entre manucures et couches sales. Puis ils mettraient les enfants au lit, et iraient eux-mêmes se coucher. Ensemble.

Sucre.

Sucre.

Sucre.

D'ici quelques années, il se rendrait peut-être compte du gâchis qu'aurait été sa vie, et finirait par se suicider en se jetant sous un train, occasionnant le retard de centaines de voyageurs excédés. Et moi, si j'étais encore vivant, je n'aurais plus qu'à me résoudre à finir ma vie avec mes murènes pour seule compagnie.

Sucre.

Sucre.

Sucre. Sucre. Sucre. Sucre.

« Écoute, si j'ai dit ou fait quelque chose qui t'a vexé, j'en suis désolé. »

Beau mensonge, énoncé d'un ton policé, vernis de bienséance et d'impersonnalité.

« Je pensais que laisser Akemi aux fourneaux te rendrait plus agréable, devant tant de marques d'affection. J'ai eu tort, visiblement. »

Foudroyé du regard, il restait neutre, son contrôle total. Devant public, il se devait de sauvegarder les apparences. Conneries.

« J'espère que tes enfants seront moins prématurés que ton jugement. »

Café avalé à la cuillère, trop pâteux pour être bu.

Le flot de paroles qui s'annonçait, après le temps d'hébétude, endigué par la sonnerie lacérant le silence lourd. Brusque retombée de la méchanceté aigre, faisant place à l'inquiétude sincère. Si Watari m'appelait, c'était rarement pour de bonnes nouvelles. En tout cas, là, je n'y croyais pas.

Sans m'enfuir, je désertais le salon le plus vite possible. Sans courir. Pas avant d'avoir passé la porte. Réfugié chez moi, dans mon pauvre petit havre de tranquillité, je répondis.

« Watari.

- Ryuzaki, je vais avoir besoin d'un peu d'aide. »

Poids tombé directement sur l'estomac, gorge nouée d'angoisse. Je lui avais dit que c'était dangereux, de ne pas faire confiance.

« Tu as besoin de quoi, où ? » Le quand largement inutile. La réponse était tout de suite.

« Plusieurs membres d'Interpol ont plus qu'insinué qu'ils envisageaient notre emprisonnement, à tous les deux.

- Toi, surtout, puisqu'ils t'ont sous la main.

- Pour entrave à la Justice et dissimulation de preuves. Entre autres chefs d'accusation. »

Entrave à la Justice. J'aurais quelques petites remarques à leur faire, à ces super flics bureaucratiques, quand mon honneur serait lavé.

« Tu as combien de temps, avant qu'ils ne débarquent ?

- Quelques heures, tout au plus.

- Tu es toujours à Lyon. Dans un de nos appartements.

- Oui. Mes bagages sont prêts. Mais ils ont déjà coupé les communications du téléphone qu'ils connaissent. Ce n'est qu'une question de temps avant qu'ils me trouvent.

- La solution la plus rapide passe par la Suisse. Mais ils vont s'y attendre.

- Je ne peux pas rentrer en Angleterre, ils ne m'en laisseront pas le luxe.

- Les frontières suisses vont être surveillées. Tu auras peut-être déjà du mal à sortir de la ville. »

Légers coups contre la porte. Pas le moment. Un « Casse-toi » crié vers la porte, micro plaqué contre mon épaule. Bruits de pas en decrescendo. Parfait.

« Luxembourg. La Belgique est encore plus loin. Mais il faut partir tout de suite.

- Le nord est plus évident que le sud.

- Les routes vers l'Andorre ont moins d'accès secondaires. S'ils te coincent dans les montagnes, tu n'auras pas d'issue de secours. Le Luxembourg est à quatre heures et demie de route. Prends l'essentiel, et pars. Je m'occupe de l'organisation du vol. »

Léger silence, ponctué de bruits de claquement de porte, de descente dans les escaliers. Bruits de ville.

Téléphone calé, ordinateur lancé dans le piratage des caméras de la ville. Prévue depuis longtemps, l'infiltration était déjà toute prémâchée en vue de ce genre de situation. Contrôle d'abord, puis censure de ce qui nous gênait. Petites boucles programmées, les tâcherons chargés de veiller à ce que Watari ne s'enfuie pas n'y verraient rien. Tour de magie.

L'homme trouvé sur les écrans, silhouette encapuchonnée, bien plus discrète qu'avec un chapeau. Valise à la main, strict nécessaire.

« Ils ne te suivent pas, pour l'instant. »

Écran scindé pour la préparation du reste de la fuite. Liste des aéroports disponibles, recherche d'un jet privé ou d'un avion de ligne en départ imminent. Tracé de la route la plus efficace, compromis entre rapidité et sécurité. Préparation des fausses alertes à lancer sur les frontières suisses, pour détourner l'attention en cas d'urgence. Le genre de leurre à ne fonctionner qu'une unique fois.

« Tu as une équipe, va leur demander de l'aide.

- Ils sont occupés. Et le temps que je leur explique, la police a le temps de monter en grade. Voire de réussir un Rubik's cube. »

Soupir, audible dans la respiration pressée par la marche rapide, saturation du micro.

« Appelle Yagami-kun. »

Surprise et sourire. Et surprise de me sentir sourire, sans l'avoir vraiment initié. Mais Watari savait que Raito était le seul qui comprendrait avec juste quelques mots. Presque sans mots.

Téléphone toujours en main, ordinateur délaissé sur les draps, j'ouvrai ma porte.

« Raito ! Viens là ! » Bon, peut-être pas la plus gentille des approches, hurlée dans le couloir. « J'ai besoin de ton aide pour pirater des trucs et sauver le monde, là, tout de suite. C'est urgent. » Pas de bruit de pas. « S'il te plaît ! »

Si ça ne suffisait pas, autant appeler Matsuda ou réveiller Mogi de son coma, ça prendrait autant de temps.

« Watari, je raccroche, il ne faut pas qu'ils te repèrent avec les antennes relais. Jette ce téléphone, on se rappelle plus tard. »

Reperché sur mon lit, liste des avions disponibles drastiquement réduite par les pilotes incapables et les compagnies trop honnêtes ou amoureuses de la paperasse en avance pour se laisser avoir par des faux papiers bricolés en deux heures à partir de fichiers existants.

« Tu m'as appelé.

- Ah, c'est pas dommage. » Son ton traînant et hautain appelait tellement une réplique acerbe. Vite ravalée en le voyant froncer un sourcil et esquisser un demi-tour.

« Non non, j'ai vraiment besoin de toi. Watari est en France, à Interpol. Menacé de prison, on le fait sortir par le Luxembourg. »

La tension dans tout son corps se relâcha légèrement, prenant un autre aspect, d'adrénaline utile. Il s'approcha, jetant un œil rapide et alerte à l'écran.

« Je reviens. »

Moins d'une minute pour revenir avec son ordinateur sous le bras, s'asseoir à côté de moi, commencer à prendre une partie de mon travail.

« Pourquoi par le Luxembourg et pas l'Italie ?

- Tunnels.

- Mais la mafia est facile à corrompre, non ? Tu as l'habitude.

- Tout le monde est facile à corrompre. Et un mafieux est déjà de trop, je ne vais pas récupérer tous les chiens errants du monde, non plus, je fais pas collection. »

Sur les caméras, Watari montait dans une voiture, banale. Pas la sienne. En changeait une dizaine de kilomètres plus loin.

« Il a l'habitude de voler des voitures ? Il se débrouille plutôt bien j'ai l'impression.

- Il... est ingénieur. Était. Donc la mécanique et l'électronique, ça va. »

Si je n'avais pas été élevé – au moins en partie – par un génie, je n'aurais sûrement pas fini détective. En tout cas, pas le genre de détective que j'étais.

« On peut lui faire prendre un Luxembourg-Bombay, ça ne le fera pas attendre plus d'une demi-heure au sol.

- Parfait.

- Je m'occupe de pirater l'aéroport, tu lui blanchis ses papiers. »

Tandem parfait. À nous deux, partition à quatre mains, la fuite était assurée. Toujours extrêmement stressante, parce que rien n'était jamais certain, une catastrophe toujours possible. Aussi bête qu'un accident de voiture. Mais si la chance ne décidait pas de s'envoler totalement, je pouvais être presque assuré de revoir Watari le lendemain, ou quasiment. Enfin. Son absence avait eu des bons côtés, une liberté d'action rare, mais il me manquait malgré tout. Même si ça signifiait que Raito ne me ferait certainement plus à manger. Et que ce con avait gâché une de ses dernières occasions en l'offrant à Akemi.

Les communications de la police diffusées par les haut-parleurs, étudiées d'une oreille distraite. Pour l'instant, ils en étaient encore à interroger le personnel de l'hôtel où Watari était censé être descendu et n'avait en réalité jamais mis les pieds. Ils pouvaient la chercher, la description visuelle, voire la présence sur les caméras de surveillance. La chambre avait juste été réservée, jamais occupée. S'ils apprenaient que je l'avais payée avec des fonds alloués par les nations unies, ils allaient encore râler.

« Merci. »

Comme besoin de le dire. Ou envie.

« De ? »

D'être là. D'exister. De me supporter.

« Pour ton aide. J'aurais eu du mal à gérer toute la fuite intégralement seul.

- Pas de quoi. Ça doit te coûter d'admettre que tu n'es pas omnipotent. » Touche d'amusement, tellement chaleureuse, si agréable. Pas feinte, comme si souvent. Trop souvent. La briser serait criminel. Et je n'avais rien à répondre à ça. Avouer mon impuissance à agir n'était pas si terrible, si j'avais juste besoin de son aide à lui. Si nous nous étions rencontrés avant, j'aurais certainement admis plus facilement l'existence de mon alter ego. Intellectuel. Socialement, il me dépassait. Saleté trop investie dans ses relations. Toutes ses relations, choyées, privilégiées.

« Tu sais si Misa revient bientôt ? »

L'envie de vomir appelait toujours ce nom. Le pire, parmi les femmes qui gravitaient autour de leur petit soleil aveuglant. Le pire, parce que celui de la cruche qui était la plus bête et la plus inutile de toutes ses conquêtes. Donc la plus insultante. Pour... moi ?

« Non. Elle n'en a pas parlé. »

La question en suspens. Je ne voulais pas la réponse. L'affirmative couperet de guillotine. As-tu envie qu'elle rentre ?

Travail en accéléré, les minutes, par dizaines, filaient. Changements de voiture, caméras bloquées, ménage dans les papiers qui allaient être utilisés. De secours, comme on en avait un peu partout. Toujours utiles.

« Watari a passé la frontière. » La route facile avait rapidement glissé sous les roues du cabriolet volé. La frontière libre aussi perméable qu'un mouchoir en papier.

« La police a lancé les avis de recherche à échelle nationale, et envoyé des patrouilles aux principaux passages vers la Suisse et au tunnel du Mont Blanc.

- Les alertes aux aéroports internationaux vont arriver bientôt. L'avion décolle dans quarante-cinq minutes.

- C'est bon. On court-circuite tout, ils ne savent pas qui ils cherchent. »

Téléphone de secours décroché, un numéro composé à partir d'un fichier ouvert sur l'ordinateur. Petit répertoire de tous ceux qui me devaient encore des services. De vrais services.

« Oui ?

- C'est L. » En luxembourgeois. Raito arrivait à suivre, plus ou moins bien, la conversation. Je n'étais pas trop sûr de son niveau de maîtrise des langues germaniques, de sa rapidité à s'adapter. Certainement suffisante pour comprendre l'essentiel, qu'il devinerait au moins aussi vite que mon interlocuteur.

« Oh, euh, oui... je peux faire quelque chose ?

- Vous travaillez toujours comme maître chien à l'aéroport Findel ?

- Oui, oui.

- Parfait. Votre animal est avec vous, vous travaillez actuellement ?

- Oui, oui.

- Vous allez aller vérifier les bagages du vol pour Madrid. S'il n'y a rien, je vous prie de faire comprendre à votre chien qu'il y a quelque chose.

- Vous voulez les retarder ?

- C'est capital. Ce vol doit partir en retard. Vous comprenez ?

- Je...

- Pensez à votre femme.

- Bien. J'y vais, je m'en occupe.

- Bonne soirée, Luis. »

Fin de la conversation. Ligne de commentaire ajoutée à côté de son nom imprononçable dans le répertoire. Fichier fermé.

« Tu viens de menacer sa femme, pour le faire obéir et détourner l'attention vers un autre avion ?

- Je lui ai rappelé grâce à qui elle est en prison, et grâce à qui il a donc eu la garde de ses enfants. »

Message reçu de Watari, d'un autre numéro. Rassurant. Il allait bien. Ne l'avait envoyé que pour me faire savoir que mentalement, il vivait plutôt bien la situation. Même si je savais qu'il était écœuré de la façon dont il avait été traité. Il ne partageait pas ma rage, mais était profondément déçu. Et racheter son respect n'était pas chose facile.

Enfin, la caméra de l'aéroport prouva que le vol en direction de l'Inde était bien parti, sans qu'aucun ordre ne lui demande de revenir. Plus qu'une question d'heures.

Regard coulé vers Raito, silencieux. Légère frappe sur les touches, perfection des altérations dans les systèmes de sécurité, indétectables. Peut-être attendait-il d'autres remerciements. Mais ce mot avait tendance à m'écorcher la bouche. Et je le lui avais déjà dit, en avance.

Me dépliais un peu, mon genou venant toucher sa cuisse, presque innocemment. Un frôlement de lèvres sur sa joue, éphémère, avant d'appuyer mon front sur l'arrondi de l'épaule. J'aurais presque pu m'y endormir. Sauf que son immobilité n'était pas vraiment habituelle.

« Tu es encore fâché.

- Non. » Donc oui.

Doigts contre sa joue, à venir chercher ce que je voulais. Ce qu'il nous refusait, en boudant comme un enfant vexé coincé dans la peau d'un semi-adulte trop sérieux. Contact arraché trop vite, alors que le soir s'installait, que les bruits de la maison se préparant à aller dormir se faisaient plus proches.

« Bonne nuit. » sans réponse.


Reprendre directement un avion pour le Japon serait trop risqué. Le bateau, beaucoup plus lent, était aussi bien plus sûr. Pas la peine de risquer de se faire avoir à la descente de l'avion, quand on pouvait s'offrir une croisière pas tout à fait encore printanière sur un navire de fret. Juste quelques jours de plus avant que Watari ne soit à la maison. Certitude absolue, sans menace d'emprisonnement intempestif pour assombrir le calendrier.

Et en l'attendant, la présence oppressante d'Akemi continuait de hanter l'espace. Sa chambre toujours mieux que la mienne pour travailler – l'invasion suffisante ainsi – mais quand même étouffante. Sans paroles, il n'avait qu'à respirer dans la même pièce pour être pénible. Existence lourde, la lenteur relative de son cheminement entravant le mien. Le magma visqueux de l'incompétence juste là, de l'autre côté de la mince boîte crânienne, si facile à exploser contre un mur.

« Dis, L, je sais que ma magnificence attire et aimante tous les regards, que ma vue réchauffe les cœurs solitaires et endoloris et ravit les âmes en peine, mais là, tu deviens flippant.

- Combien de fois devrai-je te le répéter ?

- Oh, mais plus personne ne se retient de t'appeler L, tu devrais l'avoir remarqué. Et puis, on est tous enfermés ici, tous pareils. Tu sais, si tu ne t'aperçois pas de qui t'appelle comme ça en temps normal, et Ryuzaki quand il est énervé, c'est que tu es encore plus aveugle que prévu.

- Tu aurais dû faire des études de sociologie. À appliquer sur les comptoirs de bars miteux perdus au fin fond de la pampa. »

Moue boudeuse, façade pour un amusement inutile et chronophage.

« Tu ferais mieux de te taire, et de réfléchir. Autant que tu le peux. Je te rappelle que Kira est toujours actif, et que nous n'avons pas résolu l'énigme de Beyond.

- Je le sais. » Sourire effacé. Derrière sa comédie, il avait davantage l'habitude de fomenter des assassinats et de diriger des trafics plutôt que de jouer avec des détectives. Assez pour être capable de se remettre au travail. Au moins quelques minutes.


Retranché dans la cuisine, j'avais finalement au moins réussi à ne pas oublier mon sachet de thé trop longtemps, pour une fois. Tant pis pour l'absence de préparation maison et délicieuse, les biscuits au chocolat coincés dans leur carcan de plastique tordu et le thé moyen suffiraient pour cette nuit.

Perché sur ma chaise, je surplombais tous les indices éparpillés. Le silence de la nuit profonde, enfin. Tout juste entrecoupé du ronronnement du réfrigérateur.

Les Alice juste là, pages découpées de citations dans chacun. Plus que les citations, peut-être les pages. Plus que l'édition, délimitée par le choix, la langue. L'édition secondaire, sans plus d'intérêt que de faire correspondre les pages aux citations, la langue aux pages. À associer. Nationalités différentes. Combien de cibles ? Une par nationalité. Ou par affinités. Voyages ? Non. Délimité en négatif : selon les familles. Grandes absentes des livres, grandes absentes de ce que je retenais habituellement.

La liste de mes opposants parcourue. Ceux qui avaient commencé à me salir. Affaire Kira, les journalistes ? Trop vague. Beyond en voulait à ceux qui avaient réveillé les journalistes, à ceux qui avaient creusé sous la terre pour trouver la fange. Ceux qui avaient détruit l'affaire du cygne.

Les soi-disant experts. Araki et Hanabi. Leurs origines collaient aux traductions.

Feu d'excitation sous l'épiderme, cavalant les synapses, réveillant les neurones, acérant ma vision accélérée, volant de page en page, de livre en fiche biographique. Les éditions associées aux responsables, facile. Restait à comprendre quelle citation s'associait à quel livre. Puis ce qu'il fallait en faire. Nombre de lettres ou d'idéogrammes, à multiplier ou retirer du numéro de page ?

Gargouillis douloureux d'un estomac oublié. Comblé sans sommation par un demi-paquet de bonbons colorés, collant trop facilement aux dents. Affriolantes saveurs fruitées chimiques. Vite écœurantes, mais les seules disponibles actuellement.

Coup d'œil à l'heure. Trop tard pour réclamer à Raito qu'il me rejoigne pour me préparer un goûter. Pas pour me rejoindre travailler... mais autant attendre encore un peu, le laisser dormir et le réveiller avec la vraie solution.

Combinaisons testées, empilées. Sans savoir ce que je cherchais, je pouvais très bien tomber sur le bon ordre sans m'en apercevoir. Si les mots étaient les plus importants... mais ils n'aboutissaient à rien.

Mouvement de bras pour tout faire tomber au sol, dans un amas blanc gribouillé, avec un bruissement assourdissant. Place vide pour recommencer, chercher dans les fichiers internationaux une suite de chiffres associée à un des experts, peu importe où, ou la nature de ces numéros.

Travail aux allures interminables. Jusqu'à la résolution, annoncée d'un bip doux et mélodique. Concordance trouvée. Un numéro de compte, enregistré à Monaco. Sourire de chat du Cheshire. Hanabi avait signé son arrêt de mort en même temps que l'ouverture de son compte. Non déclaré au Japon. Et que Monaco verrait d'un moins bon œil en apprenant que non, le propriétaire ne résidait pas du tout dans la Principauté. J'entrai dans les comptes, vivisection binaire, jusqu'à trouver les dates et l'origine des versements. Sales. Même sans fouiner davantage, ça sentait le détournement de fonds publics et privés à plein nez.

Petit rire sadique libéré, noyé dans une gorgée de soda aux bulles éventées.

Plus qu'à reproduire le même schéma avec l'autre tâcheron. Livre avec l'origine et la date de naissance du père, citation la plus récente parce qu'il était plus jeune que son épouse, le numéro de page suivi des numéros de lignes, et du chapitre. Même chose avec la mère. Même résultat, même endroit. Même banque. Les deux en association de fraude depuis des années. Introuvables. Les dénicher avait dû demander à Beyond un acharnement rare, admirable chez lui qui avait tendance à se disperser. Enfin, sauf en ce qui concernait son obsession maladive pour moi.

Bâillement interminable, la tension de la recherche relâchée. Le sommeil me rattrapait presque. Dehors, le soleil ne tarderait pas à se lever.

Prudent, je m'approchais de la machine à café. Instructions suivies à la lettre, sans laisser mon attention se déliter. Le résultat était assez buvable pour être mis dans une tasse, et emporté en haut. Mes résultats de recherches dans l'autre main.

Porte ouverte avec le coude, m'engouffrai dans l'obscurité calme de la chambre. Fardeau déposé plus ou moins en équilibre.

Il dormait encore, assoupi sur son oreiller mais l'ordinateur ouvert à côté de sa tête. La batterie bientôt terminée luttait encore pour afficher les recherches. Frissons au creux des reins. Il n'avait pas trouvé la solution. Que parce qu'il s'était endormi avant. Si proche du but.

Je fermai la chose, la poussai pour me mettre à sa place. Main posée sur un bras échappé des draps, refroidi par l'air un peu trop frais.

« Raito. Réveille-toi. »

Léger froncement de sourcils, gémissement ensommeillé. Envie de me glisser à ses côtés et de ne plus en bouger.

Pas le moment.

Tasse attrapée, approchée de son nez. « Je t'ai fait du café.

- Tu veux ma mort ? »

Il se retourna, un bras sur les yeux pour m'éviter.

« Promis, il est potable. J'ai fait des efforts. Mais pour les pancakes ou les œufs brouillés, faudra repasser. »

Il se redressa finalement, prit son café. Doigts frôlés au passage. Je ne me lasserais jamais de son air chiffonné au réveil.

« J'ai résolu l'énigme. » Et j'avais raté l'occasion de lui demander si le café était à son goût. Rechanger de conversation aurait été malvenu. La lueur d'intérêt flambant son regard n'était qu'à moi, avide.


On se retrouve vers le 20 mars pour la suite !

On sait que vous adorez nos coupures de chapitre, avouez tout ! (Merci d'envoyer les lettres de haine directement chez le Père Noël, mais ne froissez pas la sensibilité délicate des lutins, s'il vous plait, on tient à nos cookies).