Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.
Rating : M pour certains chapitres
Bonsoir, jolies tulipes.
Bon courage à toutes et à tous en cette période un peu difficile, nous vous souhaitons une bonne lecture !
Rappel : Dans le chapitre précédent, L a affirmé qu'Akemi et lui avaient une relation. Même s'il n'est pas du tout prêt à assumer la vérité et même si L n'avait pas vraiment eu le choix, Raito n'arrive pas à digérer ce mensonge. Ajoutons qu'Akemi et L sont obligés de faire semblant pour maintenir le mensonge.
D'autre part, l'enquête est toujours focalisée sur l'hécatombe du tribunal comportant cadavres et montres. Certaines montres fonctionnent, d'autres sont arrêtées et certaines sont gravées de citations d'Alice au pays de Merveilles. Une partie des montres représente les anciennes enquêtes de L, à classer de manière hiérarchique. Il y a une avancée, l'enquête se concentre sur les chiffres de l'énigme concernant en particulier la première enquête japonaise de L. A la toute fin du chapitre, le détective a compris ce que les chiffres veulent dire.
Réponses aux reviews anonymes
bouclette : Merci beaucoup pour ton commentaire et tes gentils compliments ! Il y a des baffes qui se perdent, que veux-tu... je te fais un forfait "baffes" par chapitre ? ;p Les deux doivent être a peu près au même niveau, mais il y a peut-être compétition pour savoir qui est le pire. Encore merci, nous espérons que la suite te plaira tout autant !
Chapitre 44
Force de recul
Les chiffres s'étalaient d'une armada de flèches et de couleurs, tracés, reliés, rayés avec la rage d'une main qui perdait patience. Les chiffres entrecroisés de citations, numéros de pages, numéros de lignes, années de parution de chaque Alice, noms de pays. L'incompréhension hurlait sur les visages un peu plus à chaque syllabe qui sortait de la bouche de L, à chaque portion de chiffres surlignée, entourée, hérissée de flèches.
L se retourna, reboucha le stylo. « Vous avez compris ? » Les policiers le regardaient fixement, les paupières écarquillées. Imitation de l'inertie terrorisée d'une cohorte de lapins prise dans la lumière des phares, H moins trente secondes avant impact.
Une main tremblante osa se lever. « Euh… ouais, ouais. Mais pourquoi quarante-deux ? Si on le relie à 13 et au numéro de citation de la page 46 du cinquième paragraphe du dix-septième exemplaire corné en partant de la gauche et à la ligne de la même page du vingtième exemplaire jaune chinois non corné de l'année 1978 soustrait à l'année de parution dans le pays de - » Matsuda se massa la tempe gauche, agita sauvagement son carnet de notes. « Bref. Quarante-deux ? Et je crois qu'il y a une faute. »
Le stylo volé aux mains de L, pleines de marques d'encre, Matsuda repassa, reflècha, satura l'ensemble de pattes de mouche et de minuscules étoiles, détruisit le graphique.
« Là. Logique !
— Effectivement. Après votre gribouillage, le quarante-deux n'a plus aucun sens.
— Ah !
— Comme l'ensemble de ce schéma foutu en l'air en… vingt secondes, montre en main ? Je suis sûr qu'en reliant les points on verra apparaître un fabuleux dessin de Sophie la girafe. »
L effaça de la tranche de sa main. Réécrivit l'intégralité des colonnes de chiffres et de citations en un temps record devant un auditoire abasourdi, noyé sous le flot d'explications tranchantes, sibyllines et pourtant infinies.
Cinquième fois.
La patience de part et d'autre était absolument étonnante. Cela faisait plus de deux heures, déjà. Ils étaient au bord de la rupture et les nerfs se grattaient à vif.
Sixième fois.
Septième.
Huitième.
Je décidais d'intervenir lorsque le visage de L fut largement piqueté de traces de feutre à demi-effacées, bleues comme des ecchymoses. Ses mains avaient définitivement perdu leur couleur naturelle, à deux doigts d'étrangler toutes les personnes présentes dans la pièce. Trois fois si nécessaire pour limiter tout risque de résurrection impromptue.
Un raclement de gorge, léger, sans me lever du fauteuil. Convergence de regards et palettes d'expressions assez divertissantes. Deux phrases, vingt secondes. Et le soulagement, comme une vague de détente sur les muscles et les visages. Toute la tension craqua.
Mon expression impassible, je laissais l'amusement me saturer les iris quand l'équipe déserta la pièce à toutes jambes. Rongeurs détalant de la lumière des phares, sauvés du choc létal, H moins cinq secondes.
Les portraits des analystes étaient épinglés au tableau, surmontés de leurs numéros de compte en banque. Les chiffres restants de l'énigme à associer à d'autres comptes, d'autres personnes. Une fois qu'Araki et Hanabi avaient été découverts, l'ensemble avait suivi, pelote de laine déroulée sans effort. Les identités retracées, les guirlandes de chiffres détricotées. Identifiants bancaires qui correspondaient évidemment aux enquêteurs d'époque et à quelques pinailleurs passés dans les médias. L'invitation à fouiller les entrailles numériques, comme Beyond avait fouillé les entrailles des deux analystes, détonnait avec une évidence sanglante dans ce tribunal. L'accusation de corruption qu'il nous plantait dans l'oeil avec la douceur d'un javelot passant le mur du son.
Le montage morbide les transformait en accessoires, prétextes. Hanabi et Araki étaient les meneurs, les cibles phares. Les proies. Les autres enquêteurs dénoncés servaient de figurants, histoire de meubler le décor. Et nos murs s'habillaient de leurs regards papier glacé, de leur insignifiance.
Dégoûtant à trop de niveaux.
Mon père renversa son dos contre sa chaise.
« Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ? »
La question de toutes les lèvres ne rencontra que le silence.
L attaqua ses gâteaux, emplissant l'attente de tintements métalliques. Mon père appuya son front sur ses mains, paupières closes. Les autres faisaient à peine semblant de réfléchir, yeux vitreux ou partis suivre les mouvements de la cuillère de L. Sans doute trop peu de temps écoulé depuis la terrifiante « affaire de l'effroyable tentative ratée d'explication cauchemardesque et torturante » selon le brevet conjointement revendiqué par Akemi et Matsuda. Les cerveaux n'avaient pas pu se remettre.
À chaque cliquetis, le stress fourmillait sur les peaux, s'arquait dans les tendons et les muscles. Ses éternelles sucreries terminées, L grignota ses doigts et l'attente se prolongeait. Quelque chose lui déplaisait.
Un dernier bruit choqua la porcelaine.
« Il est évident que je ne peux pas dénoncer moi-même leur corruption et la manière dont ils ont salopé la première enquête japonaise. » L'interrogation fleurit sur la moitié des visages comme une chose honteuse. Même L ne la loupa pas. « Ce doit être une tierce personne, sans lien apparent avec moi.
— Personne, ou presque, n'a de lien avec toi. Encore moins apparent. » Ricanement léger du mafieux, tu sous mon regard consistance acier. Une autre sale réplique lui chatouillait très visiblement le bord des lèvres. Mes phalanges pulsèrent une invitation pour sa joue, brûlantes.
« La multitude d'êtres déficients qui peuple cette planète confondant allègrement un foireux sens du jugement avec le mécanisme d'évacuation d'une cuvette de toilette pensera que je tente simplement de me défiler en accusant quelqu'un d'autre pour détourner l'attention.
— Akemi. »
Le mafieux pivota vers le commissaire, tout sourire. « Je ne suis donc pas le plus grand spécialiste des cuvettes de toilette ? Ô trahison. Si vous avez des questions, prenez un ticket, comm'. »
Mon envie de clamer sa spécialité dans la déficience intellectuelle pour cause d'expérimentation personnelle des effets, ravalée. Débilité ignorée par mon père, qui poursuivit, imperturbable.
« Nous sommes évidemment exclus, chacun d'entre nous. La liste des membres de l'ex-cellule d'enquête officielle sur Kira est connue par le gouvernement. Par contre, tu n'as jamais été mentionné, Akemi.
— Et pour cause, commcomm', je n'étais pas là, à l'époque. Comment avez-vous fait sans moi ? Avec toute cette tension… brrr.
— Tu pourrais être l'informateur. Tu l'as dit, presque personne n'a de lien avec L, encore moins apparent. Votre... lien n'est pas apparent. »
Je me forçais à détendre ma main droite, à ne pas détourner les yeux de colère.
Akemi poussa un soupir dramatique. « Et dire que je ne suis même pas payé... »
J'intervins, cette fois, pas uniquement pour le plaisir de lui dire non. Mais quand même si.
« Il y a des traces de ta participation : ta famille sait, ça la met en danger. C'est non. »
Pour une fois, il n'eut aucune réplique, aucune moquerie.
« Tous mes contacts également sont à exclure, y compris les criminels parfois collaboratifs. Les vôtres, commissaire ? »
L venait de faire comme s'il n'avait rien entendu, comme si les interventions précédentes n'avaient pas eu lieu. Maintenant il attendait sa réponse, air angélique au clair, sans me fixer.
Tâche longue et ingrate qui débuta : mon père annonçait des noms, collaborateurs, connaissances, criminels et je les refusais tous. Question de compétences ou possibilités de mise en relation avec mon père, donc avec L. Trop faibles pour les premières, trop grandes pour les secondes.
Aussi fatigué que moi, mais ayant l'indécence crasse de le montrer, Matsuda s'écroula sur un canapé, bougonnant.
« Un ou deux, je veux bien. Mais tu les connais pas tous, si ?
— Pas personnellement.
— Comment ?... Ah, t'as lu les dossiers ? » Je hochais la tête. « Euh... mais c'est pas suffisant... non ? Je veux dire, pour savoir. » Pas de réponse verbale, juste un regard, un peu froid. Le policier pouffa impitoyablement. « T'as été un enfant un jour, au moins ? » Question plus acérée que le ton badin qui la décorait. Il coinça son nez entre le coussin et le dossier du canapé, son rire à demi étouffé puis se redressa au bout de quelques minutes. Visage écarlate, hilare. « Ah, sinon t'as choisi la voie de l'innovation et t'es né directement à dix-sept ans ? Et évidemment par dix-sept, je veux dire, « né à un âge presque non calculable ». » Quelques éclats de rire supplémentaires et le vide se fit entre les globes oculaires, soudain. Furieuse impression de discuter dans le blanc des yeux avec une palourde avariée essayant de se faire passer pour une truite. L'expression de bêtise creuse se troubla en fange glougloutante pour cerveau passé bien trop loin des murs à la naissance. « Ah, non, je retire. Vu que L est né avant, pas d'innovation. Lui aussi il devait bien avoir au moins son âge dès la naissance, peut-être même avant. »
Pour conclure odieusement cet exposé tenant lieu du pédiluve de piscine, question flore microbienne agressive, il tapa l'épaule de mon père. Sa compassion saignait comme un gigot mal cuit. « Ça a pas dû être facile tous les jours, hein, comm' ? Vraiment pas. »
L'initiative fut paternellement peu appréciée, Matsuda entraîné dans une autre pièce pendant cinq minutes. Revenu, le policier s'assit simplement, en silence. La contrition clignotait sa face en acné stroboscopique. Regard implorant collant mes gestes pour la tentative de Pardonne-moi, Raito, car j'ai péché numéro 1, rejetée. Merci d'être passé et merci de ne plus revenir sans un préavis de suicide argumenté. Le policier baissa le menton, tristement, vaincu. Je risquais un coup d'oeil vers L, du bord des paupières, provocation que j'aurais adoré lui planter dans la joue. M'ignorais toujours. Après avoir menti à propos d'Akemi, L m'ignorait. Crétin fini.
Je me détournais, dissimulant l'énervement urticant, et la liste infinie recommença, litanie de noms et de non. Qui s'étirait.
Les heures défilaient, semblables et inutiles. Mon père finit par sortir de la pièce pendant une brève pause, généreusement accordée par le maître des lieux. Alors, Matsuda s'approcha, œil à droite, à gauche, à la recherche de l'intimité qu'il ne trouverait pas. L et Akemi toujours dans la pièce, à l'affût, sans aucun doute. Il hésita, se tordit les mains et s'assit prudemment sur un coin voisin de chaise. Penaud et oreilles basses, comme un animal puni. Tentative de Pardonne-moi, Raito, car j'ai péché numéro 2.
« Désolé, Raito. Je me suis pas vraiment rendu compte... » Il baissa ses yeux. « … de ce que je disais.
— Ce n'est pas grave. » Mon demi-sourire répercuté à son visage, par mimétisme, empathie. Oh, c'était facile à un point indécent. « Contrairement à L et à son âge non quantifiable, on ne peut pas dire que tu aies fait dans l'innovation sur ce coup. » Ne comprendrait jamais à quel point, mais pour qu'il puisse vraiment croire en la sincérité de l'absolution, je devais ajouter quelque chose. Et ce quelque chose était évident. « On ira voir Mogi ce soir, si ça te va. »
Il sourit plus largement encore. « D'accord. »
Il repartit, presque sautillant, loupant les excuses qu'il devait au détective. Ne réalisant même pas j'avais accepté les siennes dans l'unique but de faire enrager L.
Un murmure persifleur me parvint, dès qu'il passa la porte.
« Y en a des privilégiés, n'empêche. Certains peuvent se faire pardonner en dix secondes. Marrant, hein ? » Akemi, raté. Ma déception ravalée, je fis mine d'ignorer la remarque, vite adjointe d'une autre. « Je me demande comment ils font. – Un coup de coude pour le détective. – Pas toi ?
— Je me demande par quel incroyable, pénible et effroyable miracle abscons, tu parviens à parler et à respirer en même temps. Comment tu peux être d'une lenteur et d'une flemme si suprêmes qu'il te faut deux heures pour écrire la première lettre du nom d'un de tes collaborateurs sur une feuille de papier.
— Retrouver le cher... collaborateur dont j'irais inscrire le nom dans le seul but de te faire plaisir, mon tendre amour, ne m'amènerait qu'à lui faire la conversation par tombes interposées, avec l'estomac en guirlandes. »
J'ouvris brutalement un dossier, tâchant de ne pas le mettre en pièces avant de l'avoir lu.
L haussa légèrement le ton. « Je me demande, enfin, dans quelle mesure ton incurable sottise t'oblige à considérer ton agaçante personne comme indispensable, ici. » Akemi ouvrit la bouche. Coupé aussitôt. « Tentative pour me pousser à t'offrir ton dernier voyage, aller simple, classe éco avec objet contondant ? Toi et ton voisin de cimetière vous vous feriez de ravissants bouquets de pâquerettes pour décorer vos matières cérébrales respectives, généreusement mises en exposition par mes soins et dont la décomposition, déjà bien avancée, ne cesse de m'étonner. »
Le mafieux secoua la tête, de gauche à droite.
Sous mes yeux, le compte-rendu de la petite vie futile et sans intérêt devint brusquement plus vital que la biographie de Kira elle-même alors que L poursuivait. Impitoyablement.
« Je n'ai strictement aucune interrogation concernant le troisième membre de l'enquête, ici présent. Qu'il fasse mumuse puis jeujeu avec tous les dégénérés sous-mentaux qu'il ramassera, Sainte-Mère Thérésa de la dégénérescence neuronale débilitante et de la consanguinité des édentés. »
Sainte-Mère Thérésa n'aurait pas la moindre parole pour l'abominable diabétique auto-divinisé.
Le mafieux pouffa. « Édentés ? Pourquoi ? Licence poétique ? Matsuda a encore toutes ses dents, mais c'est peut-être une projection dans l'avenir, oui, je vois. Joli. Prophétique. » Ou son avenir, à lui, très prochainement. « Qu'a à dire la très Sainte-Mère Thérésa des dentiers pour sa défense indéfendable ? »
Je lisais toujours le dossier de Mirina Hasami sans qu'un seul muscle ne bouge, ne trahisse la colère qui rôdait entre mes côtes. Sans lever la tête, les yeux. Pour Akemi.
Pour Ryuzaki.
Il n'y eut pas un seul mot, ni un regard entre lui et moi. Tout au plus quelques échanges très indirects à l'occasion de recadrage de l'équipe lors d'une mise en commun, brillante d'inutilité. Lui avec Matsuda pour lister les connaissances du policier et celles de Mogi. Moi, toujours avec mon père.
La liste des deux policiers s'épuisa vite. Le mafieux quant à lui refusait catégoriquement de donner même le début d'un prénom. Mon père et moi étions encore sur l'interminable énumération.
Quand je rejetais la dernière proposition, comme toutes les autres, le silence tomba.
La question aussi : comment faire ?
Cessai d'écouter le débat stupide. Une idée, peut-être, à manipuler. Le ton de mon père se fit légèrement excédé, manœuvre de raccrochement d'urgence à conversation inintéressante.
« Donner l'information de manière anonyme reviendrait très clairement à la signer avec le nom de L en personne.
— Mais quelle que ce soit la manière dont elle sera diffusée, tout le monde pensera que l'info vient de lui.
— Je ne suis pas d'accord, Akemi. Il y aura toujours des sceptiques et des adeptes de la théorie du complot -
— Qui n'auraient pas vraiment tort sur ce coup, hein. Même si notre gouvernement a fait plus que sa part.
— On ne peut pas les convaincre, eux, personne ne le peut. Mais tous les autres, oui, on pourra les convaincre. À condition de faire les choses correctement.
— Et c'est ça le problème. » Légère torsion moqueuse au bord des lèvres du mafieux.
Rien de nouveau ne se profilait à l'horizon. Quant à savoir si L disposait de ressources dont il n'était pas prêt à parler, peut-être, peut-être pas. Tant pis s'il n'était pas assez acculé ou s'il l'était trop, j'avais une solution, un as dans la manche. Et ça me déplaisait souverainement de l'en retirer. J'aurais voulu l'y garder, encore un peu.
« Je sais qui pourrait nous aider. Il n'y a pas de traces. » J'attendis poliment, notant le pli au front de mon père, son air de calcul. « Tu la connais, brièvement. »
Alors, il sut et ses sourcils ne s'en plissèrent que davantage, sa bouche articulant en silence. Comptant. Son âge sans aucun doute. « Mais elle n'est...
— Moi non plus.
Il se détendit soudain. « C'est vrai, il n'y a pas de traces. Art peut être assez. »
Je souris légèrement. « Elle est assez. »
Je n'avais aucune envie d'entrer là et je n'y étais pas invité. La porte poussée pour me glisser dans la pièce. L, en tailleur sur son lit, faisant crisser un paquet de bonbons bleuâtres. Le sol de la chambre scintillait d'emballages translucides. Nourriture bas de gamme pour pallier les attentats culinaires d'Akemi qui terminaient à la poubelle quand personne d'autre ne regardait. Leur vraie place. Et si Akemi pouvait les y rejoindre, ça m'arrangerait.
Ruyzaki trouvait vraiment plaisir à manger ces saletés industrielles ? Le goût chimique à l'écœurement presque sur ma langue, par procuration. Quand même hors de question que je remette les pieds dans la cuisine. Pas pour lui, en tout cas. Le méritait pas, ce con.
Quelques papiers enjambés, puis abandonnai toute idée d'être agréable, poli. Je n'étais pas venu ici pour qu'il m'ignore. Oh, le moment était mal choisi, pourri. Nous ne nous étions même pas regardés de la journée, ou à peine. Tant pis. L'idée qui me croquait le cerveau depuis longtemps ne se taisait plus.
Ruyzaki ne pouvait pas ne pas y avoir pensé, ne pas y penser. Comme moi. Une obsession.
J'approchais du lit, m'arrêtai à effleurer son épaule, aucun signe n'indiquait qu'il était seulement conscient de ma présence. Une manière comme une autre de me dire de foutre le camp.
Je m'assis à l'extrême opposé de son matelas, de dos.
« Répliquer publiquement n'est sans doute pas ce qu'il conviendrait de faire. »
Me positionner ainsi, finalement une très mauvaise idée. Sensation cuisante de son regard-scalpel coupant la peau pour se glisser contre la nuque, descendre douloureusement la ligne de ma colonne vertébrale. Ne pas savoir si c'était ma paranoïa était crispant... Lui, il attendait, n'allait pas répondre, ou seulement à la fin. Encore plus crispant.
« Beyond veut que tu dévoiles les manquements de ces enquêteurs au public. Son avance se creuse et, depuis le début, ce ne sont que des diversions. Il est temps de casser les règles, d'imposer les nôtres. » Le fait d'aimer les mystères n'était pas suffisant pour expliquer sa volonté de nous jeter des énigmes en pâture comme des kilos de croquettes pour cockers affamées. Le dernier jeu certainement pas créé juste pour venger L. La revanche n'était que l'agréable, alliée à l'utile.
Mon œil cogné en arrière, hésitant, ne rencontra qu'une paire d'omoplates à la tension presque grésillante, picotant l'air entre nous. Répression de l'envie. Pulsion d'y poser la main, d'ourler les courbes crépitantes de mes doigts. Me levais souplement, direction la porte. M'obligeais à ne pas l'éplucher des yeux jusqu'au tronc cérébral sur une ultime tentative, froidement énoncée.
« Je veux lui rendre ses coups.
— C'est donc pour ça que tu vas contacter cette... Art, mystérieuse, inconnue, miraculeuse. Logique, vraiment. Raito-sama parle et la Lumière Est. »
Son ton neutre, détestable de vide, se roula en boule de pics à mon épiderme. Comment osait-il me reprocher ça. Comme si lui ne retenait pas des informations par centaines. Inimaginable. Il connaissait bien son serial killer, ses habitudes, ses délires, ses obsessions mais ne voulait pas me dire. Inacceptable, simplement, alors que nous pataugions jusqu'au cou dans les tripes que Beyond semait aux quatre coins de Tokyo. Petit poucet croisé avec Jack l'Éventreur.
« Pas de détails supplémentaires sur elle pour frimer ? Tu ne l'as donc pas trouvée. » Satisfaction à peine dissimulée. Il pouvait l'attraper, même si le peu d'éléments portés à sa connaissance rendait la recherche impossible en si peu de temps. Il ne pourrait pas dénicher l'essentiel, même en creusant jusqu'au permafrost en passant par Tor, rien ne subsistait. Lui offrir les données qu'il n'avait pas sur la hacker...et puis quoi encore. Qu'il se démerde si ça l'intéressait.
« Si on cessait de suivre les énigmes que Beyond nous jette à la figure, les autres ne comprendraient pas. Ils auraient l'impression de perdre.
— Et c'est moi qu'on traite de condescendant ?
— Condescendant et asocial. Ce qui n'est pas mon cas. » Petite pique vernie d'arrogance pour lui rappeler son incompréhension presque pathologique du genre humain.
Que c'était difficile de ne pas jubiler contre son œil sombre.
À peine quelques bribes d'informations supplémentaires lui suffiraient pour deviner, déduire tout sur elle. Pesais le pour et le contre : lui dire ou ne pas lui dire ? Autre voie que je sélectionnais, bien plus satisfaisante. Faire semblant de penser ouvertement Beyond supérieur à lui serait très puéril. Mais ... j'étais puéril.
À l'occasion.
Rarement.
Peut-être.
« Elle est douée. Personne ne trouvera ce qui me relie à elle sauf Beyond, peut-être, mais ce ne serait pas dans son intérêt, il me semble.
— Il te semble ? C'est bien ça le problème, tu ne sais pas. Tu veux la lui livrer pour faire ta diversion et sortir de son jeu ? Je te fais un paquet cadeau ? C'est débile. »
Ma main inclina la poignée de porte vers le bas. Inexplicablement, le doute se dissipa, sorte de rancœur envahissant mes os : ses yeux noirs s'appliquaient à me lacérer la nuque.
« C'est bien ça, ton problème, L. Tu ne sais pas. »
Regard venimeux réflexe à trancher le sien, la porte même pas claquée, juste laissée baillante. Pour l'obliger.
Matsuda me souhaita une bonne nuit et je lui rendis la politesse. Son visage fermé, comme chaque fois qu'il rendait visite à son ami dans le coma. Il me laissa à l'embranchement d'un corridor. Proche de ma chambre, je n'eus plus besoin d'utiliser mon téléphone portable en guise d'éclairage : la lumière filait dans le couloir par le battant que le détective n'avait toujours pas fermé. Tch.
Je passai vertueusement. Iris irrésistiblement coulé vers l'ouverture quelques secondes, n'attrapant qu'une vague silhouette et un ordinateur.
Dos collé au matelas, au milieu des débris de pensées. Une, en particulier, que je ne cessais de briser. Watari serait de retour le lendemain soir. La démangeaison dans ma tête courait jusqu'aux muscles. Appel du manque. J'en crevais tellement d'envie. Céder. Céder serait si facile. Dommage, fermer les paupières se révélait à peu près aussi utile qu'une paire de chaussettes trouées dans une piscine de requins. Arrivais pas à me défaire de lui, ça m'obsédait.
Mon téléphone que j'attrapai avec renoncement : rien sur l'écran, sauf l'heure. Son silence me triturait encore plus. Et puis il était tard, suffisamment tard. Une minute défila sur les chiffres que je scrutais, fixement. La décision criait au crime d'évidence, trop à mon goût.
La chambre me plongea dans son obscurité. Silhouette finalement repérée dans l'ombre, immobile. Rythme de respiration sur lequel je cadençais mes pas. L'idée égoïste que je caressai un instant de repartir avant son réveil. Après tout, rien ne semblait l'atteindre. Insensibilité de façade ? Sûr qu'il ne comprenait même pas ce que ça voulait dire quand je l'appelais Ruyzaki.
Je me faufilais vers sa chaleur douce, fuyant la fraîcheur des draps qu'il n'avait pas touchés, et le monde se retourna. Brusque. Renversement. Mon souffle coupé, la douleur en explosion dans le dos. Coude sur ma poitrine qui m'écrasa au sol. Et, choquée par l'impact, ma tête heurta le béton dans le mouvement. Les sons s'enlacèrent dans mes tympans, pleins de résonances, de vertiges. Et de sa colère.
« Déjà hier ! Qu'est-ce que tu fiches encore - » Un gémissement de douleur m'échappa. Il s'interrompit. « Raito ? » À travers le bruit qui sonnait ma tête, son timbre était assourdi. L'écho surpris de sa voix, longtemps lové dans la tête, éclaté, alors que je n'arrivais pas à me rassembler pour répondre. Des doigts légers sur mon visage, mes cheveux, appréciant formes et textures. Un soupir fin coula sur ma joue. Peut-être imaginé.
Un peu de clarté s'ordonna dans mon esprit, finalement. Assez pour me relever, ignorer le tournoiement qui se mit à accélérer aussitôt. L n'avait pas allumé la lampe mais heureusement le lit n'était pas loin. Trouvé à tâtons, un angle effleurant mon tibia. Un pan de draps écarté et je me blottis contre son corps chaud. Confusément entre les bourdonnements qui traçaient mon crâne, une sensation de manque presque comblée. Sensation à peine saisie, avalée.
Je pressais les paupières et les vrilles refluèrent graduellement. Un peu de clarté, au bout d'un moment non quantifiable, et je réalisai soudain. Ce qu'il avait dit. Ce qu'il avait cru. Je n'étais pas venu depuis longtemps, la nuit. Sa surprise que ce soit moi et pas... Brûlure vénéneuse qui se bouscula pour sortir, hérisson dans la gorge. Lèvres cadenassées, jalousie hurlante sur mon visage, soufflée à l'idée que Watari serait là demain, tard dans la soirée. Comment L allait-il lui expliquer sa « relation » avec Akemi ? Mon père et Matsuda trahiraient forcément l'information, quant à l'autre, il ne pourrait juste pas s'empêcher de se vanter. J'étais curieux de voir ça et Watari n'y croirait pas une seconde. La scène mériterait des pop-corns, juste pour compter le nombre de têtes ahuries à la seconde.
Soupir de bien-être échappé. Ma tête se nicha dans son cou et l'odeur de la peau délita tout.
Adorable petite mèche de cheveux à venir me chatouiller le nez.
Les mains de L se glissèrent sous mon t-shirt. Me laissais doucement sourire dans le noir.
L'équipe finalisait les derniers détails concernant l'arrivée de Watari. Chaque option avait son plan Z, chaque action. L était obnubilé depuis le matin. Compréhensible. Je pris ma pause pour faire ce que j'avais prévu d'effectuer la veille, n'avais pas fait. Musique pianotée au bout des doigts sur un clavier. Mon père penché par-dessus mon épaule, vivement intéressé. J'ignorais s'il était réellement conscient de ce que je faisais. Pas encore, vu son visage, en superposition de reflet. Chemin coupant par le réseau principal, quelques sites de ma connaissance allaient être utiles. Je le vis froncer les yeux. Un moment.
« Les... adresses des sites sont bizarres... non ? »
Je me contentais d'un « hum » neutre. À interpréter à son choix. J'étais même surpris qu'il l'ait remarqué si vite. Il n'avait pas encore compris, cependant. Le premier site que je visitais était le plus connu en la matière. Toutes les chances qu'elle y traîne, connectée H 24 comme à son habitude. En parcourant rapidement les pages, je vis plusieurs pseudos qui auraient pu lui plaire, lui appartenir. Il fallait que je mette le message en évidence.
« Attends... mais c'est un site de hackers... tu- » Ah, lumière. Ding ding ding. « Tu l'as contactée comme ça la dernière fois ? Par le darknet ?
— Oui. »
Je fis semblant de ne pas voir ses sourcils plonger, la désapprobation absolue, probablement essayant de se souvenir de mon âge à l'époque.
Finalement, il soupira.
Je copiais le message sur différents sites, y compris appartenant à des réseaux plus confidentiels, elle en affectionnait quelques-uns tout particulièrement. Chose faite, je retournais trouver l'équipe à l'autre bout de la salle, occupée sur le cas Watari. Le bateau allait arriver dans quatre heures. Tout devait être bouclé d'ici là et le plus difficile se jouerait après l'amarrage. Retour au jeu de fausses pistes et de détours en construction. Presque terminé dans son aspect pratique, mais il y avait encore quelques ajustements.
Le stress flottait dans l'air comme un virus. Watari était de retour au Japon depuis deux minutes et trente secondes. Le chronomètre du débarcadère indiquait le minutage. Amarrage. Transfert des voitures.
« Transfert des passagers dans vingt minutes. »
Les mains du détective déjà grignotées au sang, état de tension inédit, dans sa visibilité à percer les yeux. Les autres s'en rendaient peut-être même compte. Personne à part le vieil homme ne pouvait susciter un tel niveau d'inquiétude chez lui. Limité, j'effleurais juste mon épaule contre la sienne, quelques minutes, avant de passer à un autre poste, pour lancer les piratages dont j'avais la charge.
Mon père était déjà en train de rappeler à certains contacts de L leurs rôles à jouer, prenant la voix synthétique bien connue. Lesdits contacts n'avaient bien entendu aucune idée de ce qu'ils faisaient et pourquoi. Juste un ordre à exécuter sous la menace d'une pénible révélation de type ogive nucléaire au cœur d'une carrière grasse et ronflante. Aucune question autorisée. Mon père se débrouillait très bien pour imiter le phrasé désagréable et insultant du détective. Beaucoup de temps passé à en faire les frais, autant trouver le pratique dans le désagréable. Matsuda et Akemi s'occupaient de détails bassement matériels : la bonne mise en place des diversions, blocages, voitures de location de différents organismes aux points convenus (dont certaines n'étaient là que pour noyer le trajet sous de fausses réservations) et autres joyeusetés à la minuterie aussi précise que celle d'une bombe à fragmentation.
L coordonnait l'ensemble et faisait chacune de ces tâches à la fois, échangeant avec Watari en plus de tout le reste, à coups de téléphones prépayés irrégulièrement changés.
Irrégularité et timing parfait, maîtres-mots.
Les conversations se cantonnaient à des échanges d'informations, même les plus plaisantins du groupe n'avaient pas le cœur à prouver à quel point ils étaient imbéciles. La perception du temps s'étirait, claquait, complètement distordue par la tension. Tension qui émanait de L comme un gouffre à gravité.
Yeux en constante navigation entre l'écran et les quelque quatre-vingts timers qui défilaient. Chaque arrêt, une sonnerie, un passage crucial dont le minutage devait être absolument respecté. Le plan permettait une légère souplesse pour d'autres étapes, mais pas celles-ci. À nous de rattraper des minutes sur des plages plus souples ou de ralentir pour respecter les heures butoirs. Tout pouvait déraper, à n'importe quel instant.
Un bruit sonore figea l'assistance, brutale saturation d'adrénaline dans les veines. Un problème sur l'un des itinéraires ? Sur l'un des blocus ? Une diversion ratée ? La police avait découvert la maison ? Puis je me souvins, mon regard sur un ordinateur laissé à l'écart. Les autres me suivirent des yeux, dans le silence devenu plomb.
« J'ai un contact. Quelqu'un a ouvert une boîte de dialogue privé. »
Aussitôt, L et mon père arrivèrent, l'un en courant presque, l'autre en traînant d'abominables antiquités qu'il osait encore appeler baskets. Le mot « baskets » en lui-même était une abomination.
Le Chasseur m'invitait.
L se pencha, nonchalant et critique. « Pseudo peu inspiré. »
Remarque plate qui avait un arrière-goût d'acide sulfurique. Qu'il m'ait laissé aller sur le darknet sans une surveillance paranoïaque de tous les instants montrait à quel point il était angoissé par le retour de Watari. Sa confiance était littéralement surréaliste, une erreur selon sa logique. M'attentais à rien, malgré tout, il avait plus probablement tout surveillé à distance. Plus sournoisement, aussi.
Le Chasseur n'avait laissé aucun message pour l'instant, le contact était simplement initié. Bien, mais était-ce bien elle ? Si oui, elle devait déjà se douter de mon identité, à cause de mon pseudonyme. À vérifier. Pour cela, rien de plus simple. Un test en une phrase qu'elle connaissait, qu'elle allait devoir compléter.
Ma partie envoyée, j'attendis, rush d'excitation contenu. Le message reposait en version originale avec des inversions de lettres volontaires et un chiffrement à double entrée. Rien d'incassable ou de vraiment difficile, mais encore fallait-il maîtriser la référence, la langue et casser le cryptage rapidement. L'alerte sonore me fit tourner la tête aussitôt.
[Suen] Je ne puis regretter une faute
[Le Chasseur] dont le fruit est si beau.
La réponse survolta mes nerfs. Sourire en coin. Rapide, toujours aussi rapide.
Un soupir dans mon dos puis la voix de mon père. « Je savais que c'était une erreur. »
Erreur de ne pas m'avoir surveillé assez. Erreur de m'avoir emmené au poste de police quand j'étais plus jeune. Erreur de ne pas avoir vu que j'avais mené une enquête dans son dos avant que je le lui dise, coincé par mon âge. Une des trois hypothèses ou tout cela en même temps.
Je préférais donner une conclusion factuelle.
« C'est elle. »
Nous étions rassemblés dans l'entrée, les yeux rivés sur la porte immobile. C'était l'heure, pourtant les caméras externes du bâtiment ne montraient que des rues vides. Une appréhension illogique battait ma poitrine. Idiote. Pas comme si l'opinion de Watari allait changer me concernant.
Doucement, la poignée s'abaissa. Dehors, personne. Nos caméras tournaient donc sur des séquences en boucle et ce n'était pas de notre fait. Mes yeux grands ouverts, figés sur la porte, qui s'ouvrait. Une silhouette sous la lampe en balance, qui n'avait pas la bonne corpulence.
L'adrénaline, coup de fouet dans les veines.
Le visage mangé d'ombre par un chapeau, l'homme avança un pas. Mauvaise démarche et mauvaise taille. Cinq centimètres trop grand.
Des gestes récupérés au coin de mon champ visuel, et l'homme fut mis en joue. Il s'arrêta.
« Votre identité ! » L'adrénaline en flèche depuis des heures craquait à l'explosion. Sécurités des armes automatiques relevées d'un seul mouvement, claquées.
Les muscles jouèrent sous la peau de l'homme, et la position générale se modifia légèrement. Je plissais les yeux. Il monta une main lente vers sa tête, inclina le chapeau sur un demi-sourire. Un œil presque noir sous le chapeau, à l'éclat trop familier pour le hasard.
Watari. Différent.
La structure du visage avait été modifiée avec habilité en jeux d'ombres et de contours. C'était lui, avec un autre visage. Tout comme la démarche, la corpulence et la taille avaient été faussées, le visage était un masque pour parachever le déguisement au vu de tous. Rudimentaire : maquillage, rembourrages. Et c'était suffisant, le déguisement était parfait.
Un brouhaha d'exclamations indistinctes s'éleva quand ils comprirent.
Les canons pointèrent vers le sol, prestement rangés. Le vieil homme fut assailli dans l'instant par deux policiers inquiets et un mafieux trop enthousiaste. Mon regard glissa vers L qui ne bougeait pas. Le flot de paroles joyeuses finit par se tarir, laissant Watari approcher vers nous, lui. Je ne voulais pas être le dernier à le saluer, je me dépêchais de faire ma part en venant à sa rencontre.
« Heureux de vous revoir parmi nous. »
Regards en lame de couteau pour une poignée de main glacée.
Il répondit quelque chose dont la neutralité n'était que le miroir de ma salutation pré-fabriquée, je n'écoutais même pas. N'aimant déjà pas qu'il s'accapare le groupe, L. Il me dépassa, allant vers son protégé pour des retrouvailles timides qui ne concernaient personne sinon eux. Contenir Matsuda qui ne rêvait que d'aller écouter ce qu'ils disaient était presque un boulot à plein temps. Puis le détective jeta une phrase, le ton affreusement vide.
« Vous avez droit à une pause. Watari et moi devons discuter. »
La colère. À me piquer la peau. Je me posais un sourire compréhensif sur les lèvres. Matsuda s'exclama un « Bien sûr » retentissant, sans capter le contretemps spatial de sa réponse. Ryuzaki ne demandait pas la permission. Pour valider quoi ? La dissimulation d'informations certainement essentielles ? Bien sûr. Même pas le temps d'une platitude dont je ne pensais pas un mot et un « prenez votre temps, surtout », qu'ils allaient déjà vers le couloir, traversant notre groupe, sans un mot. Ryuzaki passa le plus loin possible.
Ils n'étaient pas dans la chambre du détective mais dans la cuisine, depuis treize heures. L'avantage : son emplacement à proximité du salon. Selon l'angle du canapé, la vue était directe sur la porte. C'était mon tour de garde pour la nuit.
Je n'en pouvais plus de faire semblant, de me retenir de tourner dans la cage. La curiosité et la l'énervement n'auraient bientôt plus rien à consumer. Je pianotais dans le vide, avalé par les émotions et le désœuvrement. Impossible de converser avec Artémis via webcam. Le détective avait bien spécifié qu'il voulait assister à tous les entretiens vidéo. Quant au chat, même pas la peine d'y penser, trop de traces.
Les toutes dernières victimes de Kira étaient des tueurs, des violeurs en série et les médias se déchaînaient contre Ryuzaki. Lire ce ramassis ignoble ne faisait que grandir, noircir mon agacement, déjà en festin. Trop d'émotions imprévues, involontaires, presque incontrôlées. Je n'allais quand même pas ressentir comme n'importe qui. Dans quel monde.
Quatorze heures. Qu'est-ce qu'ils faisaient là-dedans, bon sang ? Combien de données, peut-être essentielles, enterrées ?
Cette colère-là n'était même pas crédible. Simplement utile, pratique pour alimenter l'autre. Celle qui ne s'éteignait pas, à se creuser, toujours plus. Toutes les autres émotions lentement corrodées, corrompues par la spirale noire.
Revenir à notre relation première pourrait être préférable. Plus d'interférence, ralentissement, l'enquête avant tout le reste. Elle n'avait jamais été lisse, cette relation, la faute à son intelligence et à mes projections d'enfant. Mais c'était quelque chose que je pouvais maîtriser, qui ne me maîtrisait pas. Un léger frisson dans les omoplates et la colère pulsa plus fort. Non. Retourner au plus simple n'était pas ma nature. Et je savais pertinemment que je serais incapable de lui résister.
Charpie de mes nerfs, ils ne sortaient toujours pas.
M'écartais le plus loin possible de la cuisine, sans pour autant perdre la porte de vue. Le volume minimum, j'appelais Misa en conversation vidéo. Mes yeux piquaient, difficile de me concentrer sur la bordée de propos niaiseux et débilitants qui sortaient de sa bouche comme une armée de scalpels, à planter dans les tympans. Elle finit par froncer les sourcils, sa voix lancée dans les aigus comme une lame douloureusement affûtée. « T'es fatigué, mon amour ? » Son ton plongea dans des abîmes d'indignation et de miaulements menaçants. « Pourquoi t'es fatigué comme ça ? C'est à cause de l'affreux connard obstinément laid et vulgaire habillé comme un sac poubelle ? » Ricanement. « À part le sac poubelle, personne le supporte. » Les sacs poubelles étaient donc des à qui expliquait bien des choses. « Même la nature voudra pas de ce type, c'est une sorte de déchet méga radioactif non dégradable. Un truc repoussant et mauvais. Maléfique. Maléfiquement... mauvais, quoi. »
Je demandais encore quelques détails sur son existence parasite de star pour laquelle je n'avais pas une once d'intérêt.
Misa marmonna, incapable de lâcher l'affaire. « Qu'il se marie définitivement avec un ordi déguisé en cupcake, comme ça tous dans le monde entier on se sentira super soulagé de voir sa répugnante petite personne enfin casée avec un objet. Et on saura tous ses penchants dégoûtants. Déjà aimer les meringues, c'est être profondément malsain et pervers quelque part, sérieux. Ne pas aimer Pupuce Céleste, c'est être un monstre. Ne pas m'aimer, c'est être Satan. Quand la vérité triomphera, plus personne voudra travailler avec cette sangsue à baffer qui dessine des signes de l'enfer avec du chocolat sur des petits gâteaux. Ensuite, tu iras tourner dans des films avec moi et tu deviendras une star mondiale. On sera un couple encore plus célèbre et magique que tous les mythiques couples d'Hollywood et tu le reverras jaaaaaamais. Trop brillant pour lui. » Elle pouffa toute seule, fière. En rajouta quelques minutes encore sur le surnom que le « monde » nous donnerait et écourta la conversation d'elle-même, avec une vague promesse d'en référer « à la honte des cheveux mal lavés accro à l'ennemi public numéro un mondial. Les sucrettes. »
Elle conclut sur un « je t'aime » lumineux. Je me contentais de sourire et de couper la liaison. La réponse d'usage seulement lorsque Ryuzaki pouvait l'entendre. Qu'est-ce que c'était supposé provoquer ? Strictement rien. Autant le dire, d'ailleurs, il s'en foutait souverainement. Je m'allongeais, les yeux piégés au creux du coude, et la pensée s'électrisait, impitoyablement, douloureuse.
Mes yeux s'ouvrirent brutalement. Lumière trop vive enfoncée dans les pupilles. C'était le bruit sec de l'écran claqué sur le clavier qui m'avait réveillé. Je m'étais endormi, donc. Contrariant.
Ruyzaki avait mon ordinateur calé sous le bras et j'apercevais la pendule de la cuisine dans l'entrebâillement. Dix-sept heures de réclusion. Implacable avec la fatigue et l'impression de ne pas avoir dormi, je les gommais, brutalement. Du fer, sous la peau. Je contraignis mon visage au néant parfait, me levais. Mes yeux à couper ses pupilles, ma voix devenue glace.
« Bon retour, Ryuzaki. »
Je le plantais, sur cette formule parfaitement impersonnelle, creuse et insipide.
༻ Thirst ༺
La porte glissée, souffle d'air sur l'obscurité presque absolue.
Si lui avait le droit de venir chez moi, la réciproque était probablement vraie. Son humeur incompréhensible, presque méchante, n'y changeait certainement rien. Et même si le sommeil n'était pas nécessaire cette nuit, l'idée de rejoindre Raito était trop tentante. Sa présence d'autant plus souhaitable qu'elle m'avait été retirée trop longtemps. L'envie de me fondre contre son dos, de rechercher cette chaleur douce, cette tiédeur adorable, soporifique.
Je refermais la porte, doucement, sans éveiller personne. Quelques pas à peine, et le drap soulevé appelait déjà la somnolence. M'y faufilais, avant de me rapprocher autant que possible. Mains glissées contre ses côtes, nez enfoui contre un pli de pyjama aux senteurs de lessive. Front à peine chatouillé par quelques mèches caramel rebelles. Le noir artificiel enfin évacué, carcan de pétrole brûlé par le savon. Un soupir contre la peau tendre. Jeu des phalanges contre l'arc des os perceptible. Silhouettes jumelées, pieds entremêlés, creux des genoux alignés, bassins ajustés. Symbiose presque totale, presque parfaite.
Puis une inspiration irrégulière, fissure dans l'harmonie de silence. Mouvement de dégagement, un peu entravé. Juste quelques secondes.
« Fous le camp, Ryuzaki. »
Voix acide, enrouée de sommeil, pourtant mortellement sérieuse. Incisive.
« Pourquoi ? Je suis bien, là.
— Dégage. C'est ma chambre, tu n'as rien à faire là. »
Justification foncièrement erronée. La notion-même de chambre individuelle et interdite d'entrée extérieure n'avait jamais tenu pour nous. Mouvement accentué, il finit par avoir raison de l'étreinte lâche, se retourna. Je distinguais vaguement son visage. Pas assez de lumen pour être sûr de l'expression arborée. Assez pour savoir qu'il ne souriait pas. Assez pour réveiller ma colère. Sourde. Brûlante.
« Qu'est-ce que je t'ai fait, exactement, pour ne pas avoir le droit de venir, alors que tu ne te gênes pas ?
— Réfléchis. »
Deux possibilités. Ou la réponse était évidente. Ou il n'avait pas de réponse à m'offrir. Rapide passage en revue des raisons qui auraient pu m'interdire de l'approcher. Aucune ne s'imposait. Mon comportement aussi régulier que d'habitude. Pas plus de sucres dans mon café du soir. Pas moins de douches. Pas plus d'insultes à Misa, aux membres de l'équipe, à sa famille. Pas moins de communication ni de prise en compte des sentiments des autres.
Me rapprochais, presque à coller mon front au sien. Lobes occipitaux si proches, à peine séparés par quelques centimètres. Quelques différences minimes. Si minces que nos pensées voyageaient souvent côte à côte. Remarque aigre. Pensées communes pendant la résolution d'énigmes, mais visiblement divergentes pour la majorité du reste de la vie sociale.
« Tu n'as pas de raison de m'en vouloir.
— Si tu crois ça, tu as encore plus de problèmes que je le pensais.
— Je n'ai rien fait de nouveau pour mériter ça. Je suis sûr que tu le veux autant que moi.
— Tu es handicapé de l'empathie. Je prends des paris pour la date exacte de l'amputation. Tu ne sais pas ce que je veux. Va-t'en. »
Douleur devenue physique. Elle n'aurait pas dû exister. Ses mots n'auraient pas dû m'atteindre. Lames enfoncées dans la chair. Thorax. Nombril. Gorge.
Pourtant, l'envie de tenter. Le besoin. Viscéral.
« Je peux te le prouver. »
Bouche approchée, lèvres effleurées. Fraîches. Adorables. Parfum doux, entêtant. Addictif. Trop vite arraché. Le coup de poing sur la clavicule, enchaîné par son pied enfoncé dans mon ventre, à me faire tomber du lit. Toute chaleur évanouie. La bile brûlant l'œsophage.
« Pars d'ici. Et essaie de ne réveiller personne d'autre avec tes conneries. »
Ses yeux visiblement plissés de colère. Voix cruellement neutre. Forcée à la neutralité. Et je n'étais plus sûr de l'émotion qu'elle dissimulait.
Tapis dérobé sous les pieds. Descendre dans le noir un escalier dont on ne connaît pas le nombre de marches, et en rater une. Sans doute plus agréable.
Doigts crochetés sur le bord du lit, me relevais, partis sans rien ajouter. Incapable de parler sans me trahir.
Le matin s'anima de bruits de vaisselle, de conversations. Crispant mes phalanges sur mon clavier martelé. Ils pouvaient toujours m'attendre pour le petit déjeuner. Je ne viendrais pas. Regard autour de moi. Rien ne pourrait me forcer à sortir avant plusieurs heures. J'avais dû faire plusieurs allers- retours, mais j'avais assez de nourriture pour vivre en autarcie presque complète quelques jours. Le seul paramètre à regretter était l'absence de salle d'eau dans ma chambre. Hormis ce point de détail, j'étais bien décidé à ne plus bouger d'ici.
Calcul simple. Si je ne côtoyais les autres que pour me faire insulter, et que Raito finisse systématiquement par expliquer les conclusions, si j'étais celui à toujours réfuter les propositions, si je n'étais pas celui qui apportait de solution, si je n'étais pas capable d'éviter les pièges des criminels et si personne ne désirait ma présence, alors il n'y avait aucune raison pour que je sorte de ma chambre.
Mon nouveau mantra répété en boucle. Mieux valait cet enfermement solitaire, tout faire pour reprendre mes anciennes habitudes de vie et de travail. L'isolement infiniment préférable. Retrouver ma liberté d'esprit, première des priorités.
La poignée enclenchée, sans même que des coups polis aient été frappés. Peu d'options quant à l'énergumène derrière la porte. Celle-ci bloquée par précaution avec une chaise ramenée de la cuisine. Watari avait un double de la clef de ma chambre.
« Hey, L, tu es là ? »
Akemi. Beaucoup trop impoli et dissident pour son propre bien. L'agacement à fleur de peau, juste à entendre le son de sa voix. J'aurais probablement dû ignorer Raito, quand il m'avait suggéré d'agrandir l'équipe. Juste une autre faiblesse dont il allait falloir me débarrasser.
« Tu t'es pendu ? »
Insultant. Comme si je pouvais être assez fragile pour mettre fin à ma vie. Comme si je pouvais considérer que c'était mon existence, le problème, alors que la sangsue qui me gangrenait était précisément leur présence à eux tous.
« Tu t'es ouvert les veines ?
— Qu'est-ce que tu veux ?
— La cafetière a disparu. On cherche son kidnappeur. Tu as des indices ? On n'a trouvé ni demande de rançon ni revendication terroriste. »
Abruti.
« Je la garde, j'en ai besoin. Débrouillez-vous.
— Je te dirais bien qu'on va se rabattre sur le thé, mais tu as aussi pris la bouilloire. Tu fabriques une arme nucléaire à base d'objets ménagers ? »
Débile.
« Démerdez-vous. À six, vous devriez trouver une solution.
— Six ? Raito compte pour deux, ou tu oses inclure Mogi ?
— Dans le coma ou éveillé, ça ne change pas grand-chose. Prenez votre argent de poche, allez acheter une machine à dosettes, et laissez-moi tranquille.
— Arrête, rends la cafetière. Viens manger avec nous.
— Non.
— Tu ne vas pas passer ta vie là-dedans.
— Si.
— Je vais aller parler à Raito.
— Avant de m'accabler de ces informations sur ta vie et tes projets, demande-toi avant si ça m'intéresse. Si tu réfléchis bien, tu verras que généralement, la réponse à ta question, c'est non.
— Ok, très bien, je vais aller au bureau des plaintes contre les connards, voir si j'y suis.
— Reconsidère ma dernière phrase, je te prie. »
Un coup furieux contre la porte, puis decrescendo de pas. Le silence.
Bien. Je remis de l'eau à bouillir, tout en reprenant mon ordinateur.
Aussi insupportable qu'il soit, Raito avait raison, sans doute. Beyond m'avait mené par le bout du nez, sûr qu'il était que je suivrais sa piste. Il m'avait seulement donné le moyen de me défendre contre mes détracteurs. Gentil, mais terriblement insatisfaisant. Même si j'avais vaguement conscience que l'opinion publique était importante pour la survie directe du détective L, je pourrais toujours recréer une nouvelle identité. Amer, j'immergeais mon sachet de thé. L'hypothèse d'un personnage commun avec Raito enterrée. Par sa faute. J'aurais aimé... Idée écartée.
Il fallait que je trouve mes réponses seul. Watari pour seule aide. Strictement matérielle. Nécessité de revenir à un état antérieur, quand je savais vraiment enquêter seul. Sans l'envie, le besoin de partager mes idées, d'en écouter d'autres. Oiseau à une seule aile, obligé de compter sur un autre pour pouvoir voler.
L'Enquête reprise. Sur plusieurs fichiers, les listes interminables des victimes de Kira. Si Beyond avait voulu me distraire, c'était forcément pour que je n'analyse plus aussi finement ce qu'il fabriquait ailleurs. Il n'embrassait certainement pas les idées de Kira – trop utopiques pour lui – mais s'il s'était finalement approprié l'arme permettant d'assassiner à distance, juste avec le nom et le visage... ou juste le visage. Intuition mauvaise. Beyond serait-il un Kira comme l'originel, ou plus semblable aux suivants ? Deuxième réponse, forcément. Mais plutôt comme le second ? Comme le troisième ? Forcément une nouvelle option. Il serait une nouvelle entité. Ne pourrait pas se contenter de vivre dans l'ombre de quelqu'un, sa victoire n'aurait pas été totale. Restait à trouver les points de divergence. Forcément dissimulés quelque part dans les milliers de données, les centaines de pages de comptes-rendus et listes de cadavres. Des heures d'amusement en perspective pour comparer les victimes, les crimes, les rédacteurs des rapports de police, la marque de brosse à dents des meurtriers assassinés. J'aurais aimé déléguer une partie. Me l'interdisais. Marqueur dans la main gauche, clavier sous la main droite, je commençais.
La première pause n'intervint qu'à la nuit tombante. Aller-retour à la salle de bain, après m'être assuré grâce aux caméras que personne ne se trouvait dans le couloir. Aucune envie de croiser qui que ce soit. Quelques minutes volées au décompte de criminels, suffisantes pour que Raito revienne s'inviter sur la toile de fond de mon esprit.
Peut-être qu'il avait déjà caressé l'idée de rendre la justice par d'autres moyens. Art. Comme une plaie suintante, l'envie d'en savoir plus sur elle s'invitait, me démangeait. Il n'y avait pas des milliers d'endroits où il avait pu entrer en contact avec une hacker. Si la rencontre avait eu lieu en dehors du bureau de police, alors il n'aurait jamais évoqué cette fille devant son père. Pas en ces termes. Donc forcément une enquête passée. L'hésitation marquée, au moment de retourner dans ma chambre. C'était hors de propos, hors de sujet, hors enquête. Mais je voulais savoir comment ils s'étaient connus. Quelle relation ils avaient eue. S'ils se connaissaient vraiment personnellement.
Je savais que ce n'était pas bien. Curiosité trop aiguë. Trop mal orientée. M'intéresser à lui, à sa vie enfant, contre-productif avec mon objectif de reconquête de ma solitaire indépendance. Porte verrouillée, bloquée.
Petites heures de l'aube. Parfait pour me glisser à la cuisine, refaire le plein de jus de fruits frais et d'eau. J'y avais réfléchi, mais j'étais certain de ne pas arriver à transporter le réfrigérateur jusqu'à ma chambre sans aide. J'en profitais aussi pour déposer mes assiettes sales, en reprendre des propres. Autant ne pas m'intoxiquer tout de suite.
Sur le chemin du retour, une ombre m'attendait. Alluma la lumière.
« Je pensais que tu avais passé l'âge de faire des razzias dans la cuisine en pleine nuit.
— Je prends de quoi vivre. Pour demain. »
Ses yeux fatigués, poignards. Jugement de tout.
« Tu sais ce que je vais te dire. Tu as une équipe. Tu dois communiquer avec elle.
— Je... voudrais être à nouveau seul. » Silence étonnant, empreint d'attente polie. « Avant, j'arrivais à réfléchir sans aide, à ne pas compter sur les autres. À part toi. » L'ajout visiblement apprécié, son regard adouci. « J'aimerais que ça redevienne comme avant. Tu as raison, quand tu me dis qu'ils partiront tous. Donc... je veux m'y habituer tout de suite. Ce sera mieux. » L'auto persuasion inefficace, mais l'air apaisé sur le visage de Watari me confortait dans ma résolution.
« Il faudra que tu leur communiques tes ordres, au moins jusqu'à la fin de l'enquête. Ensuite, promis, nous rentrerons. » Mon assentiment murmuré, il m'aida à acheminer mes provisions. Promettant aussi de m'apporter quelques pâtisseries qu'il confectionnerait lui-même. Promesse rendue aigre par ce qu'elle m'évoquait. Qui elle me rappelait.
Les heures de vidéo de surveillance, finalement récupérées. Ma curiosité justifiée par l'importance d'en savoir davantage sur Art. La nécessité.
Mon écran partagé en quatre, pour autant d'enregistrements, accélérés. Facile d'isoler les moments où Raito avait été présent au commissariat de son père. Selon les périodes, presque toutes les heures hors temps scolaire. Selon les enquêtes aussi, parfois. Les plus violentes épargnées à son petit esprit supposément fragile d'enfant. Pourtant, son aide offrait à plusieurs reprises les clefs de la compréhension. Jamais mentionné dans les rapports officiels, je reconnaissais pourtant son raisonnement, son cheminement logique. L'analyse exhaustive, épurée, parfaite. Le Raito d'un peu plus de 10 ans. Lui aussi avait dû se sentir très seul, pour vouloir passer plus de temps au travail qu'avec des enfants de son âge. Il avait beau être socialement apte, son intelligence l'avait aussi bien isolé que moi du reste du monde. Les regards des policiers, quand il ne pouvait pas les voir, parlaient aussi. Admiration mêlée de crainte. Éternelle défiance vis-à-vis de l'extraordinaire. J'aurais voulu remonter le temps, rencontrer le jeune Raito. Matsuda était un bourrin aveugle, mais il n'avait pas tellement tort, en affirmant que Raito n'avait jamais été un enfant. Son génie l'avait toujours placé au-dessus des masses. Si différent du reste des enfants, encore trop occupés à baver sur les jupes de leur mère, à collectionner des cartes Pokémon, à jouer aux billes, à se battre sans raison valable en réponse à un instinct purement animal.
Je savais qu'analyser ses vieilles enquêtes n'ayant aucun rapport avec l'informatique était une perte de temps. Me persuadais du contraire. Des indices, peut-être... mais surtout la gourmandise d'observer ce Raito. Qui avait le bon goût d'utiliser son cerveau à bon escient, sans que les obligations sociales ne régentent complètement sa vie. Il avait sûrement été conscient que son hobby ne correspondait pas à sa tranche d'âge. N'avait pas pu s'empêcher, résister.
Douze ans. Enquête classée sans suite. Alors qu'il travaillait dessus ? Soit il n'y avait pas eu crime, soit il n'avait pas voulu trouver le coupable ? Ou pas le dénoncer. Course d'ordres binaires sur le clavier qwerty. L'accès au dossier numérisé, craqué. Aigre consolation que de me savoir encore capable de surpasser les protections numériques de la police.
Entre les lignes des rapports, l'impression tenace que la résolution aurait dû être possible. 87% de probabilités pour que l'absence de résultats ait été volontaire. Probablement là, la rencontre avec Art. Me restait donc à rétro-comprendre son travail. Même satisfaction que de savoir tous les ingrédients pour un cheese cake dans la cuisine, sans être capable de m'en fabriquer un. La plénitude viendrait.
Je laissai le dossier de côté, repris Kira. Ses centaines de meurtres, autant d'informations à traiter.
Des jours de travail acharné. Des nuits sans sommeil. La différence peu perceptible. Peut-être simplement dans les craquements de la maison, quelques rares éclats de voix. Des baragouinages devant ma porte pour me demander de sortir. Ne les entendais même plus, simples sons indistincts, mêlés au reste de l'environnement sonore. Parfois agressions, ces cris, ces jérémiades, ces demandes incessantes pour me faire émerger. Matsuda, l'imbécile congénital, reconnu dans plusieurs suppliques maladroites, mêlées d'insultes qu'il ne comprenait même pas. Pauvre oisillon tombé du nid. Dommage qu'aucun chat ne l'ait trouvé puis dévoré. Il était même assez incroyable que cette créature ait réussi à survivre aussi longtemps sans un cerveau fonctionnel. Il devait certainement avoir des talents cachés, qui l'empêchaient de mettre ses neurones à disposition pour les tâches importantes. Ou alors, il était né dans un laboratoire, dans l'unique but de me nuire et de faire de ma vie un enfer. Avec des hormones de croissance – peut-être une modification génétique à base de syndrome de Hutchinson-Gilford – pour le faire paraître plus vieux que moi. Seule explication possible à son existence désespérément persistante.
Enfin, une lueur de piste. Juste là, entre les criminels. Ce meurtrier en série. Makoto Shisu. Les dossiers d'enquêtes reliés à lui, bizarrement coordonnés. Pas assortis. Passage rapide des fichiers sur l'écran. Besoin de les comparer physiquement.
Regard autour de moi. Je n'avais pas pensé à prendre l'imprimante. J'en avais besoin.
Me laissais rouler jusqu'au bord du lit. La dénomination de lit ne permettait plus vraiment de désigner l'endroit, pas plus que le terme chambre ne correspondait à la pièce. Couvertures et oreilles formaient un nid au milieu du matelas, me permettant d'être calé confortablement pour travailler. Boites de pâtisseries gentiment déposées devant ma porte à intervalles réguliers et emballages vides occupaient une bonne partie du reste de l'espace disponible, se battant toujours avec les deux ordinateurs, les câbles d'alimentation, quelques dossiers papiers et une armée de feutres présidée par l'agrafeuse. Pieds sur le sol jonché d'autres choses encore, je me stabilisais, finis par ouvrir la porte. Brise fraîche du couloir, à l'agréable odeur de propreté. Quelques degrés de moins, aussi. Fenêtres agressives de luminosité. Soleil morbide.
Le petit salon le plus proche abritait une imprimante, quelques réserves de papier. Personne pour m'empêcher de les prendre. L'ensemble trop lourd, débranché. Deux rames de papier posées dessus, le tout couronné des fils, dans mes bras. La charge morte déplaisante. Léger tremblement de mes bras, mis à l'épreuve par le poids. Et la fatigue. Tant pis, pas le temps d'appeler Watari. Coup de pied dans la porte pour l'ouvrir.
Autre être humain croisé dans le couloir. Parmi tous ceux qui pullulaient dans le QG, il fallait que ce soit celui-là. Celui qui me rejetait le plus. Ou qui marquait le plus son dégoût, parfois. De préférence quand je me mettais en danger. Terriblement vulnérable. À ne jamais reproduire, sûrement. Malgré les entrailles tordues de douleur psychosomatique. Forcément psychosomatique, rien d'autre ne pouvait l'expliquer.
Regard détourné – je ne voulais pas le voir, je n'avais aucune raison de me forcer à prendre en compte les contraintes sociales, l'importance du regard dans la communication, blablabla – je voulais le contourner, l'ignorer absolument.
« Qu'est-ce que tu fais, avec cette imprimante ? »
Expression perçue, au coin des pupilles. Réprobatrice ? Inquisitrice ?
« Tu en es encore à vouloir sauver les arbres, chevalier vert ? »
Sourcils froncés. Énervement ? Agacement ? Exaspération ?
« Tu devrais la remettre à sa place, et aller te reposer. Tu fais peur à voir. »
Comme si le reste du temps, me voir lui faisait plaisir. Il me l'avait assez exprimé... me souvenais pas des mots exacts. Mais savais toujours qu'il fréquentait Misa pour son physique parfaitement standardisé, et pas pour son intellect. Qu'il aille se faire voir, avec ses critères qui n'étaient pas les miens. Infondés. Injustes. Profondément injustes. Profondément... blessants ?
« En fait, je teste ma compatibilité amoureuse avec différents objets informatiques, en leur dessinant des sourires en sauce chocolat. Ma relation passionnée avec le scanner s'est soldée par un statu quo, nous n'aimions pas les mêmes variétés de cupcakes. »
Me dépêchais de retourner chez moi. Chargement échoué sur le lit, porte soigneusement close. La réalisation de l'origine de ma réflexion, pourquoi elle m'avait paru appropriée. C'est ce qu'avait suggéré Misa. Qu'il n'avait pas commenté. Il ne commentait jamais ses remarques sur moi. Son camp choisi. Acidité d'un sourire solitaire. Qu'il sache que j'espionnais ses conversations, peu importait.
Les heures enchaînées, j'appréciais l'absence de plainte, de demande de pause. Personne pour suggérer des sashimi ou une pizza. Agréable silence ponctué seulement du cliquettement des touches et du grattement de la pointe d'encre sur le papier.
De légers coups contre la porte.
« Ryuzaki, c'est moi. » J'aurais pu lui faire une remarque méchante sur l'utilité de sa phrase. Il aurait pu me rétorquer que le simple fait de se signaler suffisait à ce que je le reconnaisse au son de sa voix. J'aurais menti en le contredisant. « Il est temps que j'appelle Art. Il me semble que tu voulais assister à nos entretiens. »
Insupportable vérité. Je m'extirpais de mon cocon, poussais le rempart de la porte. L'ouvris sans salutations ni sourire superflus. Les formules de politesse inutiles, perte de temps colossale à l'échelle d'une vie. Il ne s'attendait sans doute pas à en recevoir de ma part. Entra, ordinateur sous le bras, balaya la pièce d'un regard critique, légèrement dégoûté.
« Si Sa Sainteté veut se donner la peine, elle peut poser son aimable séant sur une chaise et son ordinateur sur une table pour être dans des conditions acceptables. »
Haussement de sourcil, puis il se libéra un coin entre les tours de papier, d'aluminium et de vaisselle sale. Il faudrait que je ramène les assiettes en cuisine quand je sortirais. L'odeur en venait à m'agresser les narines. Quelques miettes de gâteaux commençaient à changer de couleur, aussi. Pas vraiment les meilleures conditions pour recevoir un ami. Flagellation mentale. Raito n'était pas mon ami. N'était rien. N'avait rien voulu être.
Il désigna la bouilloire, posée en équilibre sur une pile de dossiers barrés de coups de marqueur hargneux. « Je croyais que tu ne savais pas te faire de thé buvable. »
Regard noir, juste pour lui. Sans réponse. Il n'en méritait pas. Préférais me rabattre sur une boîte en fer, renfermant encore quelques biscuits un peu affadis. L'ordinateur réveillé, les connexions rapidement établies. Les entrailles pourries du web, exposées. Livrées pour les ordres d'octets.
J'étais suffisamment éloigné pour que la webcam ne me voie pas. Suffisamment bien placé pour ne pas manquer un pixel de ce que mon pirate favori fabriquait.
Et finalement, la fenêtre ouverte. La silhouette dessinée. Sans masque. Presque impensable, mais réel. Si cette fille méritait l'estime que Raito avait pour elle, elle savait forcément qu'exposer son visage était mortellement risqué. Conclusion, elle lui vouait une confiance aveugle. Peu de gens intelligents en étaient capables. Il avait dû la marquer. Peut-être lui sauver la vie. Ou alors, il s'agissait encore d'une de ces tourterelles consanguines tombées amoureuses de lui. Mais elle aurait alors pris soin de son apparence. Là, la jeune fille arborait une tignasse informe, lâchement rassemblée pour dégager ses yeux, cachés derrière des lunettes aux verres anti-lumière bleue, jaunissant drastiquement leur teinte. Absence de maquillage, peau assez grasse d'adolescente, teint blafard, un t-shirt portant un logo de constructeur informatique ayant fait faillite avant sa naissance. Pure nerd.
« Hello world. »
Un sourire. Vrai sourire sur ses lèvres. Trop longtemps qu'il ne m'avait pas souri.
« Bonjour Artémis. »
La conversation entière, gravée directement dans ma mémoire. Les moindres intonations, disséquées. Elle ferait ce qu'il demandait. Elle était sensible à la cause. Elle avait un vocabulaire d'activiste. D'hacktiviste. Engagement calme, déterminé mais serein. Ses capacités perceptibles, son intelligence translucide à travers ses paroles. Éveillée, vive, vivifiante, souffle d'air frais dans un monde de morne médiocrité.
Torsion de mon estomac. Sans un bruit, j'attrapais un polkagris, le rongeais sans le laisser fondre. Ils se connaissaient depuis longtemps. S'étaient perdus de vue, jamais oubliés. Leur reconnaissance mutuelle évidente. Le sucre changé en soufre.
Les détails peaufinés, parfaits pour dissimuler l'origine de la révélation. Discussion aux accents d'éternité. Qu'elle se taise. Qu'il cesse de sourire, de savourer. Ma joue mordue au sang, larmes de douleur ravalées sur un goût de fer.
L'écran rabattu sur le clavier. Ses yeux trop chauds fichés dans les miens. Harpons. La fatigue commençait à m'empêcher de décrypter les émotions. Un des premiers signes du manque de sommeil.
« Arrête, maintenant. Sors de ta chambre, reviens travailler dehors. En équipe. »
L'invitation presque tentante. Dommage pour elle que la tumeur du souvenir et du ressentiment soit si virulente.
Un air incertain, une moue à moitié mangée par le masque de métal. « Écoute... » La voix, marquée par la contrainte, l'incertitude. Tranchée, avant d'en percevoir les causes. Voulais pas savoir.
« Non. Laisse-moi tranquille. Je ne veux plus vous parler, je suis bien ici. Rejoins-les, et laisse-moi tranquille. » Aucune envie d'imaginer que mon intonation était sûrement aussi lamentable que quand j'avais voulu faire croire à Watari que non, je ne voulais pas qu'il reste avec moi, quand j'avais attrapé une pneumonie. J'y avais mis tout le détachement dont je pouvais faire preuve.
Il suffit. La porte refermée. La tension pas tout à fait envolée.
Makoto Shisu. Sa vie étalée devant moi. Ses meurtres, surtout. Un beau serial killer comme on n'en faisait plus beaucoup. Dix-huit assassinats. Étranglements, systématiquement. L'homme fasciné par les femmes volages tuait toujours à la fois l'amant et celle qu'il percevait comme fautive. Leur péché exhibé au regard du mari, les corps toujours retrouvés dénudés, les deux au même endroit. Pourtant, toutes les morts qui lui étaient imputées ne collaient pas avec son profil. Assez évident que le couple retrouvé à côté d'une bible, un œil géant peint au mur, n'était pas l'œuvre de Shisu. Il n'était pas motivé par la religion. Le rapport indiquait une évolution du mode opératoire, incompréhensible. Les interrogatoires de l'homme n'avaient jamais étayé la piste du fanatisme. Les troubles psychiques nettement plus probants. Évidents. L'enquête avait été bâclée.
Comme autant de bougies dans l'obscurité, les cas d'erreurs judiciaires apparaissaient. Des interprétations indignes d'enfants de trois ans, des dossiers incomplets. Et des crimes purement inventés. Une poignée, néanmoins suffisamment existants pour avoir une signification.
Stridulation du téléphone. Yeux saturés par la lumière trop vive. La luminosité des ordinateurs réglée au minimum depuis longtemps. Watari, en lettres de pixels.
« Hm ?
— Tu ouvres la porte ? Ça fait plus de cinq minutes que je t'appelle et que je toque. »
Léger vertige au moment de me lever pour enlever la chaise. Plus que temps de manger. Le plateau de macarons réceptionné d'une main, le mug de chocolat chaud de l'autre. Les délicieux petits marshmallows y flottant annonçaient déjà un plaisir exquis. J'allais refermer d'un coup de pied.
« Ryuzaki. » Léger blanc. Laissé vide. Puis. « De rien... » Ah. « Merci. »
Porte fermée.
Dîner (ou déjeuner ? Petit déjeuner ? Goûter?) posé par dessus d'autres assiettes. Englouti rapidement, sans vraiment faire attention au goût. Léger regain immédiat de vitesse de réflexion, d'analyse.
Beyond avait donc dissimulé des erreurs judiciaires, parfois inventé des crimes, pour tuer certaines personnes. La raison profonde, encore obscure, pouvait aussi bien ne pas exister. Il n'avait jamais eu besoin de grand-chose pour vouloir apporter une touche de chaos dans un monde trop ennuyeux à son goût.
Les détails accumulés, listés. Tel criminel accusé d'avoir tué une personne inexistante. Tel autre jugé pour un viol commis alors qu'il se trouvait à plusieurs centaines de kilomètres. Ce dossier dont la conclusion avait été changée, la dernière ligne ne coïncidait même pas avec les explications juste avant. Dans la masse des jugements presque légitimes selon le point de vue du premier Kira, s'étaient glissés d'autres mises à mort, orchestrées, choisies. Créées de toutes pièces. Sans lien logique, sans schéma de désignation de ceux qui ornaient les listes de crises cardiaques comme des verrues sur les pieds d'enfants emmenés trop régulièrement à la piscine commune.
Révéler cette information dans les médias m'offrirait forcément une trêve, un moment de grâce pour retrouver un peu de crédibilité et ébrécher la popularité de Kira. Toujours bon à prendre. Vraie revanche pour m'avoir fait perdre mon temps.
Et presque toujours le même problème. Si je le révélais moi-même, je risquais d'être traité de menteur. Comme si je n'avais pas passé l'âge de ces plaisanteries de cour d'école. C'était eux, les gamins. Toujours à soupçonner ceux meilleurs qu'eux.
Ordinateur attrapé, mail à envoyer.
Akemi, je veux des noms de personnes pouvant me servir. J'ai des informations à révéler à la presse concernant les victimes récentes de Kira. Je ne suis pas regardant sur l'âge, le sexe, l'intelligence de la personne. Il me faut au moins une ou deux personnes capables de répéter ce qu'on leur dit. Tu as dix minutes pour me donner les noms et les numéros.
Envoyé. Plus qu'à attendre qu'il m'obéisse et me donne ces fichus noms. Là, ils ne risquaient pas de se faire lyncher, normalement. Et de toute façon, ce que je leur demandais valait bien la peine de mourir. Leur vie n'avait aucun intérêt, même eux devaient bien s'en rendre compte.
Trois notes d'harmonie pour le mail reçu. Lapidaire.
C'est non. Et si tu veux en discuter, ce sera en tête à tête.
Colère épidermique. Pourquoi cet individu était-il encore ici ? Pourquoi était-il familier avec moi ? Pourquoi avais-je une équipe bonne à rien ?
Mon mug vidé, plus de place pour le poser. Jeté contre la porte, éclaté. Ça de moins à laver.
L'énervement pas calmé pour autant. Je continuais quelques minutes à déchiqueter les enquêtes bâclées, retrouver les vrais coupables, démonter les fausses identités. Autant résoudre un casse-tête chinois de niveau intermédiaire. Insulte à l'intelligence.
L'entrée d'Akemi saluée d'un vol plané de cookie trop farineux.
« Tu m'en veux, mais tu peux comprendre que ma vie passe avant l'enquête, non ? »
Réponse évidente.
« Non. »
Son regard de bulot prédigéré, insupportable.
« Tu ne comprends pas ? Je t'aime beaucoup, tu le sais, tout le monde le sait. Mais je m'aime encore plus. Et il est hors de question que je risque mes fesses pour tes beaux yeux.
— Pas pour moi, on s'en fiche de ça. Pour l'enquête, pour avancer.
— Et pour l'honneur, blablabla, je sais. Ce sera toujours non.
— Je n'ai plus besoin de toi, dans ce cas. »
Un sale regard, une crispation de ses poings. Craquements de phalanges. Qu'il essaie de me frapper, pour voir. Même fatigué, j'étais encore capable de me débrouiller. Lui fendre le sternum, pas le plus mauvais projet du jour. Finalement, le mafieux se rabattit sur une flopée d'insultes, relativement fleuries. Très peu écoutées. J'en connaissais l'essentiel, avant même qu'il ne les articule. Entendues trop souvent. Un demi-tour esquissé.
« Ne t'en va pas trop loin, tu es lié par ton contrat.
— Oh, et si je ne le respecte pas, alors quoi ? Je deviendrai un Cracmol ? »
Hmpf. Vulgaire. Populaire. Insupportable mafieux qui se croyait drôle. Mais s'il comptait me perdre avec des références qui n'avaient fait que tourner en boucle parmi les morveux depuis 1997, alors il pouvait toujours espérer.
« En ce qui me concerne, tu es un Moldu depuis longtemps. Maintenant, va dans le salon et débrouille-toi pour trouver quelque chose d'utile à faire. »
Porte reclaquée. À ce rythme, elle se fissurerait avant la fin de l'année.
Neuf jours sans sommeil. La veille devenait plus difficile. Mais j'arrivais à ne plus avoir envie de rejoindre Raito. Plus envie de me glisser dans ses draps, d'initier une course de peau, de chair, de caresses volées. Effacées, éphémères.
La solitude pas aussi douce que dans mes souvenirs, pourtant. Mais elle le redeviendrait peut-être bientôt. Encore un peu. Des analyses supplémentaires, ajoutées. Réfléchir, pour ne plus rien ressentir. Bien mieux.
L'enquête de la pirate, reconstituée. Peu de choses restaient encore de cette période, même dans les entrailles numériques. Quelqu'un avait bien fait le ménage. Pourtant, pas assez pour que je ne puisse pas retrouver le squelette des événements. Artémis, isolée. Identifiée. Comprise. Petite justicière, sans doute trop éprise de super-héros, quand elle était plus jeune. Enfin, encore plus jeune. Des irrégularités de mouvements de fonds, en faveur d'Amnesty International. Comprenais pourquoi Raito et son père avaient pu préférer classer l'affaire. Je l'aurais fait aussi. Plus aujourd'hui. Cette fille m'insupportait. Exceptionnellement brillante, indépendante. Et Raito l'avait gardée en dernier recours, lui faisait confiance. Comme toujours, social, manipulateur, avec cette touche de savoir-faire qui rendait agréable le fait-même d'être manipulé. Je le détestais pour ça. Ne se rendait pas compte.
Un mail envoyé à l'équipe, avec les instructions du jour. Liste d'ordres, sans davantage de mots que nécessaire. J'aurais pu ajouter un « merci d'avance Yagami-kun pour la traduction », mais c'était au-delà de mes possibilités de politesse actuelles. Aucune envie de lui dire spontanément que je lui étais inférieur. Il le savait. Amertume contrebalancée par les éclairs et les beignets.
Les coups contre la porte, encore. Toujours si gênants. Intrusifs. Seul le message reçu de Watari sur mon téléphone me décida à aller ouvrir la porte, plutôt que l'ignorer éternellement.
« Il faut qu'on parle.
— Bien, mais emploie des mots simples, pour que je comprenne. »
Un soupir, exaspéré, triste aussi. Peut-être. Après tout, il n'avait pas choisi de rester avec moi, il était parti en France soi-disant pour mon bien. C'est ce qu'il avait dit. Dans l'état actuel des choses, je n'aurais pas été surpris d'apprendre qu'en réalité il était parti au Paraguay pour vivre une idylle cachée et tenter d'établir un commerce de vente de tissus traditionnels.
Je retournais me lover dans mon nid de couvertures bariolées de traces d'encre, hérissées d'agrafes perdues et de feuilles de brouillon. Il vint s'asseoir sur le rebord du matelas, balayant d'une main les débris de ce qui avait été un dossier plastifié.
— Hey, mon grand, je crois que nous devrions rentrer en Angleterre. Tu ne penses pas que ce serait mieux ? Pour lui aussi ? »
Ce qu'il sous-entendait. Pure hérésie. Le laisser vivre sa vie.
« Rien que l'idée de le voir transformé en une chose pâle et fanée, ça me révulse.
— Je te l'ai déjà expliqué, il me semble. Les besoins humains, les changements...
— Laisse-moi tranquille. Je ne veux parler à personne. »
Encore moins pour entendre de telles inepties. Ce n'était pas parce que j'arrivais à me passer de sa présence depuis des jours que je voulais soudainement mettre plus de 9000 kilomètres entre nous deux. Léger vertige. Dû à l'idée de distance. Probablement.
« Est-ce qu'il y a quelque chose qui te ferait plaisir ?
— Des cookies panda. »
Faim galopante. Insatiable.
« Bien. Mais promets-moi d'y réfléchir. Tu reprendrais un rythme de vie qui te convient. Et Yagami-kun serait libre de vivre comme il l'entend. De voir qui il souhaite. »
Une discordance. Ponctuée de jalousie. Je ne savais plus de qui j'étais jaloux. Mais l'ensemble du discours sonnait faux, terriblement.
« Pourquoi tu parles de son bien à lui ?
— Je pense à votre bien à tous les deux.
— Tu n'es censé aider que moi. Tu ne l'aimes pas vraiment.
— Voyons, Ryuzaki. Tu es ma priorité, tu le sais. Et je ne le déteste pas, je...
— Tu le détestes ? Pourquoi tu utilises ce mot ? Pourquoi ce serait mieux pour moi de partir ? Dis-le, si tu t'es rendu compte qu'il est mieux que moi ! Qu'en réalité, tu préférerais que ce soit lui. »
Regard strict. Il n'aimait pas ce que je lui disais. Parce que c'était faux ? Parce que c'était vrai ? Aucune envie d'y réfléchir. Aucune envie d'essayer de le décrypter. Aucune envie de savoir.
Il partit, me disant qu'il reviendrait quand j'aurais dormi. Bla bla.
Plus personne ne se risquait à venir chez moi, depuis plusieurs heures. Je pouvais presque faire semblant d'être seul au monde. Luxe improbable.
Le décompte perdu du temps sans dormir. Tout se confondait un peu, marasme d'idées, de dîners. L'organisation de plus en plus incertaine, laborieuse. Le sommeil allait finir par s'inviter. À contrôler, ne lui accorder que quelques petites heures.
Déchirant le silence, sonnerie de téléphone. Petite boucle de musique de film d'horreur. L'étonnement, trop facile. Misa. Jamais elle ne m'appelait. Peut-être que sa peluche vivante avait appris à force de se faire arroser de teintures et shampoings radioactifs, et qu'elle avait pris le contrôle sur sa maîtresse ?
La curiosité, plus incisive que la répulsion.
« Oui ?
— Salut. » Ton réservé, un peu passif-agressif. Au moins, elle ne s'était pas trompée de numéro, et ne me bavait pas ses horreurs amoureuses à l'oreille.
« Qu'est-ce-que tu me veux ?
— J'ai un peu besoin d'un service. Et il y a que toi qui peux le faire.
— Formidable. Pourquoi devrais-je accepter de perdre mon temps à t'écouter ? »
Saturation du micro. Le soupir exagéré de la blondasse refusait de passer les ondes.
« Parce que je suis gentille, que je suis belle, que je suis parfaite, et que dans un monde normal, les gens comme toi devraient obéir naturellement aux gens comme moi, sans poser de question.
— Je serais curieux de connaître les détails de ce monde merveilleux.
— Eh bien, déjà, tu n'y serais pas. Ce serait nettement mieux. Et Raito chou et moi, on serait ensemble tout le temps, dans notre château de lumière. Et j'aurais à mes pieds plein de serviteurs, de chevaliers et de pages. Mais je serais une reine aimée de tout le peuple, et juste, et mon roi serait brave, dévoué...
— Parfait. Face à tant d'imagination utopique, je ne peux que m'incliner. Que puis-je faire pour toi, princesse ?
— Hihi. » Petit rire, semblable à s'y méprendre à des sifflements de dauphin. « Tu vois quand tu veux, même toi tu es capable de bien parler. Bref. Le réalisateur a dit qu'on allait devoir faire une pause dans le tournage, parce que un des poneys s'est foulé la cheville ou je sais plus quoi. En tout cas, on a presque une semaine de congés, et je veux faire la surprise à mon amour. Je vais venir sans rien dire, et comme ça il sera tout content de me voir alors qu'il ne s'y attendait pas. Ça lui changera ses habitudes et ça lui fera plaisir.
— Hmmhmm, je t'écoute. » Sûr que je pouvais récupérer ça pour leur pourrir la vie à tous les deux.
« Donc j'aimerais, si tu veux bien, que tu prépares certaines choses pour quand je viens. Et que tu nous laisses une pièce sans caméras, au moins quelques heures. Les amoureux ont besoin de se retrouver pour faire des choses que tu ne ne vivras jam- ... que tu ne vivras que quand tu auras rencontré la bonne personne. Ça va être paaaarfait ! Je veux des pétales de rose, des draps de satin... oh, et il faudra penser à faire livrer à manger. Par exemple des plats de traiteur, au moins pour lui, et après...
— Tu sais, je ne devrais pas te le dire, mais je ne suis pas certain que ta visite surprise lui fasse si plaisir.
— Pfff t'y comprends rien à l'amour, les surprises c'est toujours trop bien, en plus j'ai enfin atteint mes objectifs de régime, mon mamour va être trop fier de moi !
— Il a discuté avec une fille sur internet, l'autre jour. Ils avaient l'air de bien se connaître, sont restés ensemble pendant presque une demi-heure avant que je ne lui demande d'arrêter, par respect. »
Demi-seconde de silence, puis bruit de début d'hyperventilation, ponctué finalement par un « Olalalalalala » larmoyant et furibond. Mon visage balafré d'un sourire diabolique.
On se trouve bientôt pour la suite !
