Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.
Rating : M pour certains chapitres
Bonjour !
Peut-être que des petits malins ont noté que je n'ai pas rappelé les dates de la prochaine publication dans le chapitre 44 ;p En cette période difficile, nous avons voulu vous faire une surprise-promotion : nous publierons un chapitre pour deux semaines de confinement (en plus des publications habituelles). Voici donc le chapitre 45 pour les deux semaines de confinement qui viennent de s'écouler. Le confinement étant prolongé de 15 jours, le 46 arrivera d'ici deux semaines.
Bonne lecture et prenez soin de vous.
Pas de résumé du chapitre précédent, cette fois, juste le rappel rapide que L a conversé avec Misa par téléphone en fin de chapitre et qu'il lui a fait croire que Raito l'a trompée (... dit comme ça on dirait les feux de l'amour...)
Chapitre 45
Prendre un carton
Un bruit sonnait avec une régularité familière, le son montait en crescendo insistant. Sortie brutale du magma de données et de chiffres.
Des talons.
C'était un foutu bruit de talons.
Les implications se brisèrent, scindées en multitudes, filant en fragmentations neuronales. Fractures. Le mur de réflexion vola en éclats alors que l'appréhension piqueta ma nuque en aiguilles d'adrénaline. Rythme cardiaque frénétique sur un seul nom, comme un écho d'horreur : Misa.
Ryuzaki l'avait laissée entrer sans en informer qui que ce soit.
Un escarpin de 15 glissa par l'entrebâillement de la porte, plus acéré qu'un profil de requin malgré la silhouette transparente du lapin rose qui lui servait de talon.
Les gonds coulissèrent et la starlette s'engagea dans le salon, à peine vêtue d'une robe blanche vaporeuse. Tulle et dentelle bouffants balançaient une démarche souple et déterminée à cramer les rétines. La coupe dangereusement courte ne laissait planer qu'une ombre aussi triste que misérable sur les formes qu'elle n'avait pas.
Étonnement et joie modulés sur mon visage, ajustement de l'armure, parfait.
Misa ne se rua pas en avant, ne se mit pas à piailler, hurler, minauder. Non. Elle vint se blottir contre ma poitrine, pliant doucement un genou pour relever son pied. Ses bras se serrèrent autour de ma taille en une étreinte délicate que je mis une poignée d'instants à lui rendre. Paralysie de ma surprise.
Sa réaction ne me troublait pas tant que cette lueur, maintenant : elle était en train de mentir, de bien me mentir. Pour la première fois, Misa méritait presque la première lettre du métier qu'elle prétendait exercer, mais qu'avais-je fait pour mériter cela ? Ruyzaki restait le seul capable d'un exploit pareil, il avait le bouton du détonateur à furie enclenché dans ses mains.
Misa s'écarta avec une douceur radieuse et la décohérence lui béait en plein milieu du visage. Le sourire violet était mat. Sombre et large. Faux jusqu'à la pointe des dents. Mes paumes effleurèrent l'os de ses coudes, tentative d'exploitation du lien emphatique par le geste, puis la parole. Je la rapprochai de moi, lui souris.
« Je suis tellement content de te voir. Tu m'as manqué. »
Elle agrandit ses yeux de rondeur ingénue, l'obscurité de ses lèvres absorbait la lumière froidement veloutée des iris. Papillons qui battaient des faux cils autour de leur cœur gelé.
« Moi aussi, mon chéri. Le temps était si long sans toi que j'ai cru mourir. »
Certitude qu'elle avait la vengeance sale et glacée. Acharnée. J'allais devoir jouer serré, dommages collatéraux inévitables. Tant que je pouvais les choisir, les dommages, ça m'allait. Feindre l'inquiétude, meilleure approche pour l'instant.
« Je te croyais en tournage, à moins que je me sois totalement trompé ? Tu n'as pas attendu à l'aéroport ?
— Non, j'ai commandé un taxi, bien sûr. » Elle enroula ses phalanges dans quelques mèches de mes cheveux. « La raison de ma présence… je voulais te faire une surprise.
— C'est une excellente idée, tu devrais avoir des congés plus souvent. »
Ma bouche se fit violence pour aller picorer la sienne. Couleur sombre de maquillage embrassée, tiède, puis ouverte pour m'y glisser. Ses dents m'égratignaient au passage, frayant avec la chair de poule et l'envie de fuir. Sa bouche plus avide scella un accord spongieux et autoritaire de nos peaux qui s'imbriquaient, se goûtaient. Mélange contre nature dans l'humidité poisseuse et flasque de ses lèvres à la saveur détestable. Main à elle qui nous écrasait, bouche contre bouche. La mienne sur sa taille, pour le change sans donner l'impression de commettre un meurtre par asphyxie. Écœurant. Mollesse pâteuse de sa langue qui s'enroulait en tentacule parcouru de sursauts nerveux. Tout était chaud, horriblement chaud et visqueux. Poisseux. Le goût de sa salive me saturait la bouche et les neurones jusqu'à l'estomac. Réflexe de dégoût immédiat, péristaltique. Sa langue tortillait, gigotait comme une anguille crue, avec les écailles raclant le palais. Anguille vivante. Gluante.
Serrai mes paupières plus étroitement, la laissant griffer mon cou de ses ongles. Accoutumance. Fallait retrouver l'accoutumance, le stade de l'indifférence crasse. L'être humain avait une capacité d'adaptation impressionnante, mais pas absolue. Étais-je allé trop loin pour faire marche arrière ? Sa salive prit un goût de peur, la mienne. Peur de ne plus pouvoir m'habituer, de subir à ce point, tout le temps, uniquement pour un baiser, un petit baiser. Et le reste ? Et le reste.
Contact rompu, délivrance.
Ses doigts se crispèrent dans mes cheveux quand elle reprit son souffle.
« Te faire une surprise, c'était ce que je voulais faire, au départ. Tu n'as rien à me dire, par hasard ? »
Dangerosité hurlante, ça y était, elle abattait son jeu, carte par carte. Ma partition allait devoir être impeccable pour ne pas me faire abattre. Deux vraies possibilités pour son comportement : soit elle savait, soit L avait monté une histoire blessante à dormir debout dont elle avait gobé chaque miette comme Gretel devant la maison de pain d'épices. Le tout avec une stupidité aussi transcendante que son bon sens était merdique.
« Que se passe-t-il, Misa ? »
Le bouillonnement brut de la colère suppurait sous la peau, impossible d'échapper à l'explosion , mais son souffle pouvait être orienté, atténué, détourné.
Une ombre vide traversa son expression. Elle lâcha ma nuque, fouilla dans les recoins insoupçonnés et insoupçonnables de la grandiose horreur froufroutante qu'elle portait en guise de robe.
Téléphone sorti, les ongles tapotèrent la coque. Cliquetant, agaçant. Ses yeux fichés dans les miens, aucune hésitation, elle tapait toujours. Son compte à rebours.
Silence.
Ses iris aigus, elle me donna l'appareil.
Je le lui rendis, agacement rentré. Le procédé de ce petit diaporama odieusement fourbe, bien dans les habitudes de Ryuzaki. Évidemment.
« Alors ?
— Alors, tu le crois ?
— C'est tout ce que tu trouves à dire ? Tu ne vas même pas te défendre, tu reconnais ?
— Bien sûr que c'est entièrement faux. Je n'en reviens pas que tu puisses croire un truc pareil.
— Entièrement faux ? » Sa voix grimpa les octaves. « Et Takada, là ?
— Je la connais, oui. C'est tout. »
Un pli en creux, amer, au coin de sa bouche. « Sans blague.
— Pourquoi est-ce que tu le croirais lui, plutôt que moi ? L te déteste, il cherche à nous faire du mal, il ne peut pas supporter de voir les autres heureux et surtout pas toi. » Once de dégoût sur mon visage assorti d'un mouvement de recul dosé. « Comment peux-tu penser que je ferais ça ...
— Parce que je ne suis pas allée dans une grande université, comme toi, évidemment ! Contrairement à… Takada. »
Passage à la phase critique : nécessité de dépressuriser la cocotte, mais pas trop. Je tenais à ma tête, quand même, toujours rattachée à mon corps. Main posée sur son épaule : enlever le couvercle pour laisser échapper un peu de vapeur.
« Je me fiche de ça, Misa, je t'ai choisie. Et c'est toi que je choisis, toujours.
— Tu en connais combien là-dedans ?
— Ce ne sont que des amies et de vagues connaissances de l'université. »
La bague vint s'écraser contre ma pommette droite, anguleuse sur ma peau, sonnant l'os. Ma joue s'enflamma, un goût ferreux perla sur ma lèvre. Pas eu le temps de lire les lignes de son corps, trop fulgurant, et comme dommage mineur, c'était parfait. Encore une claque et ça irait comme ça.
Misa agita sa main endolorie, son timbre éclatant, perçant. « Tu me prends vraiment pour une débile ! Amicales, hein, c'est n'importe quoi ! Tu me feras pas croire ça ! Comme si c'était possible qu'un homme et une femme soient amis... surtout quand tout le monde te court après.
— Je ne cours après personne d'autre et certainement pas après ces filles toutes plus fades et ternes qu'une volée de mites dans la pénombre. » La rage qui flambait ses iris commençait déjà à diminuer.
« Oh, ça va, je suis pas assez bien, tu crois que je le sais pas ? » Elle arma son poing, encore, regard brillant. « C'est pas une raison pour mentir, me tromper. Avec toutes ces… miss parfaites, je mérite le respect, c'est pas une raison. En plus, je suis célèbre, donc par définition, je suis parfaite.
— C'est toi que je veux et que je respecte. Tu ne ressembles à personne et personne ne te ressemble. » J'essayais d'attraper sa main, doucement, qu'elle écarta violemment parce que ses défenses cédaient les unes après les autres. Je poursuivis. « Jamais je ne te tromperais. Elles elles sont interchangeables, sans intérêt et qu'elles soient ou non à Todai n'y changera jamais rien. Tu es tout le contraire et tu n'as pas besoin de te pavaner dans une grande université pour être intéressante, belle, intelligente. Merveilleuse. Spéciale.
— Mais... si ce sont tes amies, pourquoi ...
— L ne cherche qu'à te blesser, juste pour se divertir, juste pour s'amuser. » Ses mains que j'attrapais dans les miennes. Oh, ça y était, j'étais en train de gagner. Même pas un deuxième coup, j'avais pensé... Enfin, tant mieux. Voix murmurante, douce. « Ne le laisse pas faire, s'il te plaît, tu es plus intelligente que ça. Tu comptes tellement plus que n'importe qui d'autre, ne le laisse pas te faire croire n'importe quoi. Tu es la seule, personne ne t'arrive ne serait-ce qu'à la cheville. »
Elle se tut, plissa les yeux. Sentiment qu'elle en venait au fait, enfin. « La dernière, c'est qui. » Repressurisation soudaine de la cocotte. Conscience tardive de mes lèvres pincées.
« Une vague connaissance d'il y a longtemps, je ne lui avais pas parlé depuis des années. »
— Elle s'appelle comment. »
Je pourrais mentir si facilement, elle ne verrait rien mais ce ton. Ce ton même pas interrogatif, juste assertif. Absolument assertif. Et c'était insupportable.
« Artémis. »
Ses yeux s'écarquillèrent lentement de colère, occasion de faire tomber définitivement la vapeur.
« Encore un pseudo, hein. » Elle détendit ses épaules, mais son timbre n'avait rien perdu de son tranchant. « C'est pas un nom, ça. »
Son regard me glaça, sous la peau avec la contrainte inédite d'une réponse.
« Une amie. »
Presque. D'une certaine façon la première.
Pour se calmer, elle se mit à tripoter une espèce de petite pochette rigide, étincelante comme une boule à facettes. La poignée transformée en une bague du dernier kitch posait une verrue sur la bouse. C'était un énorme anneau piqué de faux diamants avec, au centre, cerise sur le désastre, une pierre volumineuse en forme de coeur. Le nom de la chose m'échappait et si Misa n'avait pas inventé une horreur pareille, son clone l'avait fait. L'anneau tournait entre ses doigts, tournait, tournait en roulette russe. Se fixa.
« Si ce n'est pas quelqu'un d'important, si c'est juste une… amie, pourquoi est-ce que tu n'en as pas parlé tout de suite ? Si tu t'en fous ? »
Dire que je ne m'en foutais pas, évidemment très contre-indiqué sauf à vouloir commettre un suicide. Sa rage redébordait et c'était ce que je voulais : dernière soupape à ouvrir et la question serait réglée, la dispute terminée et merci Ryuzaki d'avoir essayé.
« Tu as discuté avec elle, longtemps, très longtemps. Il me l'a dit.
— Trente minutes ? C'est absurde. »
Son visage changea. Choc. Létal. Un frisson d'anticipation glissa ma nuque. Incontrôlable. Inexplicable. Morbide.
« Tu l'as vue, Misa ? Il n'y a pas de concurrence, tu n'as de concurrence avec personne. Tu es sublime et elle ne ressemble à rien. Je lui parle trente minutes en dix ans et je te parle tous les jours plusieurs heures.
— Elle porte un pseudo, elle est moche, elle est geek. » Sa voix lente, comme une hypnose en explosion. « C'est encore une saloperie de geek ! »
Revers claquant sur mon autre joue. Si fort que douleur se tendit jusqu'à la nuque. Goût du sang suinté sur les lèvres, tête un peu tournante. Difficile de réfléchir, soudain. Misa recula d'un pas, sombrement satisfaite. Confrontation visuelle alors que l'impact fleurissait sur mes nerfs comme des corolles de piques. Je perdais pied, et je ne comprenais pas pourquoi. Le texte prévu m'échappait. La situation dérapait et je devais répondre, n'importe quoi, pourquoi, pourquoi est-ce que je n'arrivais plus à penser.
Je déglutis, me sentais acculé.
« Tu as vraiment confiance en ce qu'il te dit ? Tu as plus confiance en L qu'en moi ? Il n'y a que toi, Misa. Et je ne sais plus comment te le dire. »
Voilà, j'avais dit n'importe quoi, texte débile. Pourquoi pourquoi pourquoi.
Ses paupières s'étaient plissées. Élargies. Et, soudain, elle était là, à quelques centimètres de mon visage. Ses ongles tapotant leur bombe, presque contre la carotide. Frémissement d'avertissement, quelque part entre mes omoplates. Une sensation étrange se soulevait à chacun de ses doigts sur ma peau, jusqu'à tout envahir. Chape qui m'étouffait, coulait contre ma colonne vertébrale comme une eau électrique. Quelque chose d'insaisissable. Mon cœur pulsait trop vite. Trop vite. Me poussait à m'excuser, à demander pardon. Jusqu'à en perdre la voix.
La main se suspendit, voix de Misa si basse qu'elle en vibrait dans mes os, quand elle se pencha. Implacable. Minérale. « Tu es à moi, à personne d'autre. Ose seulement me tromper et je la poursuivrai. Pour la découper. »
Mélange de glace et d'adrénaline. Pas l'adrénaline addictive, vivifiante. C'était celle qui poissait, tempêtait en cavalant les muscles. L'adrénaline de la survie. La peur. C'était de la peur, ruisselante, cryogène. Cerveau reptilien en contrôle. Les battements de mon cœur résonnaient dans ma tête. Injonction à l'excuse, presque irrésistible, impérieuse, inscrite dans toutes les fibres de mon corps.
Je n'arrivais plus à respirer, les neurones figés, blancs.
Misa s'écarta de quelques centimètres, m'autorisant une bouffée d'air. La pression se relâcha, brutale. Mes pensées se remirent en mouvement, comme un mécanisme grippé que l'on relance soudain. Ses yeux se harponnèrent aux miens, reflets de fureur métallique.
« Je suis la seule à compter ? La seule qui ait de l'importance ?
— Il n'y a que toi, Misa. »
Elle se laissa prendre la main, caressée.
Sixième alerte en vingt secondes. Je coupais le son de l'ordinateur. Au bout du septième bip, mon téléphone subit le même sort. Même pas la peine de regarder, série d'ordres, de plus en plus courts, de moins en moins polis. Toujours les mêmes, à peu près. L se retranchait dans sa tour d'ivoire, avait dormi dix heures. Supposément dix heures, hier soir, donc. En vérité, L avait dû s'endormir dès le départ de la starlette, satisfait de lui-même à l'intoxication narcissique.
Sa sieste ne l'avait pas rendu plus agréable pour autant, au contraire. Ses sms, mails, plus lapidaires que des jets de pierres. Toujours collectifs, d'après ceux que je recevais, du moins. Il ne voulait toujours rien dire de sa « découverte » concernant les meurtres de Kira ou de Kira lui-même : toutes les sollicitations orales et écrites sans réponse. Pas tant que ne nous n'acceptions pas ses conditions. Conditions qui n'étaient simplement pas acceptables.
Je tapais à toute vitesse, presque dans le vide. Retracer son raisonnement de neuf jours complets en moins d'une journée et demie ? En m'accordant le luxe de dormir ? Impossible. La concentration m'échappait sous les regards des autres traçant les sillons de feu sur mes joues.
Pourtant je me foutais des marques, j'avais voulu ses marques pour qu'elle se décharge de sa colère, se calme. Ce que je ne comprenais pas, c'était la fin de la dispute. Tout le reste parfaitement orchestré, maîtrisé, puis ça avait glissé. Je connaissais Misa, je savais comment la manipuler, comment ... Non, c'était incompréhensible.
Piquants des remords aussi, que j'enterrais copieusement depuis longtemps. Lui faire ça était mal, je le savais et en d'autres circonstances, j'aurais arrêté les frais, j'aurais ... Regard détourné. Pensée coupée que je rejetais tout au fond de l'esprit avec la question lancinante du pourquoi et sa réponse toujours informulée, verrouillée dans l'instinct.
Cinq autres messages en moins de trente secondes, parfait pour la diversion et pour prendre la parole.
« L ne mérite pas qu'on lui réponde, pas tant qu'il restera campé sur ses positions. Je propose un boycott. »
Je ne pouvais plus supporter. Son silence. Ses mails.
Akemi sourit légèrement d'un air appréciateur. « Appel à la révolution validé. Pas que je lui aie beaucoup répondu d'ailleurs. »
Proposition de mutinerie acceptée par Matsuda, plus difficilement par mon père. Presque aussitôt, le détective se déchaîna, les ordres en bombardement intensif. Avec une moyenne de trois mots par message. Bien sûr qu'il avait dû suivre, comme tout le reste. Pensée amère de l'intimité zéro.
En fin de journée, je n'avais rien avancé, à un point tel que ça en frôlait l'indécence. Plus de cinq cents mails reposaient dans les entrailles de l'ordinateur. Sur le point de fermer l'écran sur le clavier, une bouffée de colère me rattrapa. Rédaction rapide, envoi.
Tu veux que ton équipe fasse son boulot ? Et surtout ton sale boulot ? Alors, considère-la vraiment. Ravale tes caprices inutiles et travaille avec elle au lieu de te complaire dans tes conneries.
Trop de frustration pour la politesse.
À quel moment étais-je devenu incapable de réfléchir ?
À quel moment son absence était-elle devenue une violence ?
La lumière bleue éclatait mes rétines. Je n'avais pas pu me résoudre et, malgré les heures, je n'avais pas réussi à faire plus. Mes paupières fermées contre mes paumes pour un repos de secondes illusoires. L'énervement de ne rien pouvoir faire et l'envie obsédante d'aller le trouver me sabordaient.
Une main sur mon épaule me fit sursauter, ouvrir les yeux. Le visage flou pour mes iris saturés, mais la voix paternelle reconnaissable entre mille.
« L s'est endormi. » Forcément. Le besoin de récupération de la privation de repos nécessairement étalé sur plusieurs jours. Quel rapport avec moi ? « Nous allons nettoyer sa chambre, tu viens nous aider ? »
Besoin de répondre « non » alors que j'aurais voulu y être, pas pour nettoyer. Que Ryuzaki se débrouille avec son bordel personnel qu'il faudrait recommencer à ranger au bout de deux jours. La prochaine étape ? Couper son gâteau ? Le border ? Lui chanter une comptine ?
Grommellement acide jeté hors de ma gorge.
« Il n'aura qu'à la faire tout seul, comme un grand. Il n'a pas besoin d'une équipe, et maintenant, il veut qu'elle lui fasse son lit ? Qu'il engage une équipe de bonnes, la prochaine fois. Mais peut-être a-t-il confondu les deux professions et engagé les uns à la place des autres dès le départ. »
La main vint se reposer. Les traits de mon père presque nets. « Ne sois pas comme ça, tu es fatigué. Je sais que son comportement est blessant, mais... tu le regretteras si tu commences à l'imiter. » À côté. Ne savait pas ce qui était blessant. « Tu sais… peut-être que tu devrais… faire une pause ou arrêter. On se débrouillera très bien. »
Ma tête glissa de profil, refus muet. Il ne comprenait pas, osait dire que je commençais à l'imiter. Ses mots repris, acerbes tournèrent ma tête avec la voix du détective. Je fis mine de capituler avec amabilité. « Tu as raison papa, la fatigue me fait dire n'importe quoi. Tu devrais aller te coucher aussi. » L'incompréhension du sous-entendu de la dernière phrase clairement étalée sur son sourire vacillant.
J'attendis une heure après leur départ pour me faufiler dans la pièce qui avait été vidée, aérée. Le lit comme dernier vestige historique de la tanière qu'était devenue la chambre. L y dormait encore, paisible dans les draps massés en tourbillons. Une pointe de couette s'enroulait autour de sa cuisse, le dos de ses mains sur l'oreiller. Il aurait pu se fondre, mais le lit n'était plus vraiment blanc, pas vraiment gris.
Le matelas se piquetait de morceaux de papier, fragments de dossiers, emballages. Que des choses déchirées. Je m'allongeais doucement de côté, juste au bord, à scruter le moindre de ses mouvements. La mer d'agrafes redevint immobile quand je calquais mon souffle au sien, nos profils alignés. Mon ventre se tordit, à suivre les lignes de son visage.
Culpabilité.
Ce n'était pas une question de faute, mais de choix. Ses choix. Et les miens.
Je tendis la main vers le visage du détective pour un contact léger, infime. Traces violettes sous ses yeux, dévorant tellement de chair. Caressées du bout des doigts, doucement, infiniment. Elles ressemblaient à des ecchymoses. Cernes douloureux qui n'avaient jamais eu aussi faim, contenaient trop de moi.
Mon estomac tombait, à lire les rondeurs et les angles, à déchiffrer ses ombres. L'épuisement avait relâché sa neutralité de fer, un peu. Des dessins muets, incomplets, fragiles poudraient sous le corsetage. Privilège que de les saisir, à peine mouvements sur le masque immobile. Tellement inachevés. Conscience lointaine des fissures qui couraient mes colères, en miroir. Marbre gelé en train de se fracasser, malgré moi, au velours de cette peau chaude.
Amalgame de rages que je découvrais soudain si faibles, enfermé dans le sternum depuis des jours pour éviter de se déliter comme un nuage.
L paraissait si fatigué et ses tours pendables de gamin capricieux ne comptaient pas. À le regarder dormir, ma colère semblait un peu moins juste. Des excuses l'étaient-elles davantage, justes ?
Je m'en allais avant d'être vaincu et trop tard pour ne pas l'être. Compression dans la poitrine, endolorie.
Mon écran d'ordinateur allumé, un peu d'appréhension, et un sourire que je me surpris à porter alors sans forcer. Liaison immédiatement acceptée, connexion. Une tignasse péniblement domptée en tresses de pixels surgit sur l'écran. Artémis se pencha une seconde, attrapant un cure-dent, se redressa en menaçant de faire tomber son thé. Lunettes légèrement relevées du pouce puis reposées sur un sourire large.
« Salut ! Que me vaut ce plaisir ?
— Juste envie de parler. »
Son expression s'accentua dents fermées sur le morceau de bois, logé aux commissures gauches de sa bouche. « Loin du boss, hein. »
Pas la peine de demander comment elle savait.
« En quelque sorte. »
Quant à savoir si ma réponse portait sur le fait d'avoir un patron ou sur la phrase entière, je la laissais choisir. Ce n'était pas comme si L devait louper un décibel de la conversation en cours, maintenant ou en différé. Il n'avait rien autorisé, mais rien n'était en rapport avec le talent d'Artémis. Rien à y redire, donc, y redire serait m'accorder trop d'attention.
Quelque chose comme ça.
Le dialogue, comme la première fois, était incroyablement plaisant, frais, intelligent. Il se savourait en mets rare, délicieux, exotique. Et, comme la dernière fois, il creusait le manque en donnant l'illusion imparfaite de le réduire. Je dévorais ses mots ciselés, ses réparties parfaitement délectables sans cesser de penser une seule seconde qu'il y avait ce décalage en elle, léger, et gouffre tout à la fois. Depuis le premier jour, elle n'était pas assez. Je ne pouvais m'empêcher de les comparer, pour tout ce qu'elle n'était pas.
« Tu as le teint terne et pâle, mon cher, en plus des bleus. Tu te bats dans les bars, maintenant ? En bref, tu n'as pas l'air bien. » Artémis n'était jamais violente ou insultante, elle. Elle ne faisait que le constat brut de ses observations. « C'est quoi ce mystérieux travail ? Quelqu'un d'abominable t'a séquestré dans une cave pendant les six derniers mois en te privant de vitamine D ? La police s'est enfin décidée à te kidnapper à durée indéterminée pour faire semblant de bosser en toute bonne conscience ? »
Je faillis rire, elle n'était pas si loin de la vérité et mes nerfs craquaient. Mais elle parlait trop.
« Crois-tu qu'ils aient besoin d'une si bonne excuse pour se prétendre occupés ?
— Tu m'as manqué.
— Toi aussi, Art. Une vraie conversation est un miracle. »
Son regard se fit aigu. « Tu es certain que ça va ? Je ne parlais pas que de la couleur inhabituellement pâle de ta peau. »
Je ne pouvais pas dire la vérité, mais je pouvais l'arranger. Si Misa avait bon dos, comme d'habitude, cacher son nom, en revanche, était inutile. La situation conservée à peu près, un peu exagérée, un peu transformée, mais la trame, le squelette, assez proche du réel : Misa pensant que je la trompais avec une autre fille alors que c'était faux. Je ne dis pas que la chanteuse pensait qu'Artémis était « l'autre fille ». La hacker trouverait ça cocasse, sans aucun doute, mais n'apprécierait pas que Misa soit au courant de son existence et cette « mise au courant » soulèverait trop de questions désagréables. Aussi désagréables que les explications de l'origine des soupçons d'infidélité. Origine qui n'avait pas grand-chose de féminin. Ni grand-chose de poli.
Misa avait toujours été trompée, elle avait juste été la seule à ne pas s'en rendre compte.
Art éclata d'un grand rire. Essuya les larmes perlant ses yeux, reprit sa respiration, peinant à retrouver un calme apparent. « Allez, ce n'est pas comme si tu tenais un tant soit peu à cette dinde. » Je haussai une épaule, elle pouffa de plus belle. « Amoureux d'elle, hein… même pas dans le plus obscur et tordu des états quantiques relatifs. Aucun univers ne serait aussi pourri. Impossible d'aimer quelqu'un de si peu d'intérêt. En plus, ses chansons chient à la gueule de tout ce qui a la dignité de ressembler au moins vaguement à un début de fréquence sonore. »
Ça n'avait pas vraiment pris… dommage. Sans surprise.
« Et si tu me disais vraiment ce qui ne va pas, sans faire ton habituel, mais pas moins éhonté, recel d'infos, pour changer ? »
Oh que non. Je détournais la conversation, lentement, par petites touches. Et, tout en délicatesse, le sujet glissa en eaux moins dangereuses.
Mèche échappée d'une tresse qu'elle mordillait pensivement, rappel de quelqu'un d'autre, chassé par sa voix à elle : « Je m'attendais à un truc comme ça, mais les réactions des gens sont vraiment violentes depuis que j'ai balancé la bombe, pour ainsi dire. »
Une énorme vague de colère secouait le pays, la trahison du Gouvernement, poison au goutte-à-goutte après le tsunami. Les dissensions étaient devenues des crevasses entre les thèses des complots, tordues dans toutes les folies et tous les raisonnements erronés. Les affrontements n'avaient jamais été aussi âpres, aussi rudes. La réputation de L après son effondrement colossal recommençait néanmoins à retrouver de sa superbe et c'était l'effet recherché.
« Quelques gens de raison et des fanatiques des deux côtés.
— Qui sont les gens de raison ? »
Sourire en coin, miroir du sien. « Tu ne devines pas ? »
— Difficile à ignorer. D'ailleurs, tu ne m'as pas dit pourquoi tu faisais ça, Travail avec la police peut-être ? » Un demi-mensonge. Son index piquait le cure-dent, négligemment. « Mais la police ne mettrait pas à bas le gouvernement.
— Tout dépend du chef de groupe. Et la police ne l'a pas fait, c'est toi.
— Exact. » Ses paupières s'effilèrent, narquoises. Ses lèvres s'étirèrent à manger ses joues de compréhension soudaine, brute. « Et mauvaise formulation en plus, désolée. Demander « pourquoi » comment oublier, alors que tu n'as pas arrêté de m'en rebattre les oreilles pendant des années, systématiquement. Ça t'arrive encore de décou-
— Non, tais-toi.
— Chaque jour, tu adorais chercher les a-
— Artémis. »
Ton sec, son pseudo entier, mais elle ne se tut pas pour ça. Elle se tut de stupeur. Même surprise que la sienne, à sentir mes joues s'enflammer. Un peu. Suffisamment. Et ma tête tournée de côté ne le cachait terriblement pas.
Quelques coups frappés. « J'entre ». Sans attendre de réponse, je poussai la porte de la chambre. Qui n'était pas verrouillée. Les autres avaient abandonné toute idée de le faire sortir. Ryuzaki ne s'attendait sans doute plus à ce que quelqu'un force le passage, même le fol acharnement de Matsuda vaincu.
La pièce avait besoin d'un autre nettoyage intensif d'urgence, comme prévu. Le détective était assis sur un lit qui ressemblait davantage au radeau de la méduse qu'à un appel au repos. Sorte de lieu de perdition pour emballages alimentaires, assiettes et cuillères allègrement essuyées sur des dossiers confidentiels. Les corps humains du tribunal remplacés par des sachets de thé en villégiature nécrosante et autres débris de porcelaine tâchés de nourriture. Porcherie.
Aigreur me montant la gorge. Il avait gagné, évidemment. Légitimité de continuer sa bouderie ridicule que les autres avaient validée sans se poser de questions. Tous des crétins.
Les genoux du détective couronnés d'un ordinateur ne me permettaient pas de voir son visage. Peut-être mieux. Envie de m'excuser enterrée, il en serait bien trop content. Qu'il ne pense pas avoir gagné trop vite.
« Tu as sorti les pop-corns, j'espère, Ryuzaki ? Satisfait que quelqu'un me frappe à ta place, j'imagine. Pas trop mal au poignet ? Peut-être que quelqu'un pourrait penser à ta place, aussi, c'est d'un ennui. »
L'écran s'abaissa légèrement. « Tu as déjà trouvé qui pourrait penser à ma place, félicitations, Yagami-kun. Maintenant que tout est clair, va-t'en dire bonjour à la dame, morveuse, animal de compagnie ou peu importe comment tu veux l'appeler.
— Tu n'as pas coupé la conversation, je suis surpris.
— Tu as outrepassé les consignes, je ne suis pas surpris. Tu seras privé d'ordinateur, puisque c'est ce que tu sembles souhaiter. »
Une touche un peu cruelle dans ma réplique. « Tu ne sais décidément pas ce que je veux, Ryuzaki.
— Tu n'as rien à demander et encore moins à souhaiter, tu es ici parce que je le veux bien. Ton rôle est de suivre les consignes que je t'impose.
— C'est vrai que j'ai soufflé ma sixième bougie d'anniversaire hier, mais c'est toujours plus que toi alors je pourrais m'en contenter. Comme cadeau l'année prochaine, je suggère une laisse que tu attacheras à mon cou. » Un silence, il ne me regardait même pas. Je soupirai. « Tu pourrais faire preuve d'un peu plus de maturité et nous parler de ce que tu as trouvé à propos de Beyond, de Kira.
— Comment, tu n'as pas réussi à le découvrir seul ? Me voilà choqué. Demande à Artémis.
— Ne dis pas n'importe quoi. L'équipe ne peut pas fonctionner sans toi, arrête de faire semblant de ne pas parfaitement le savoir et arrête de te comporter comme un gamin.
— Dis plutôt que tu as envie de le savoir et que tu préfères te cacher derrière la soi-disant « équipe » pour ne rien avoir à me demander personnellement.
— Tu ne me répondrais même pas si je le demandais personnellement. Il est hors de question de sacrifier qui que ce soit, Artémis peut aussi faire passer cette autre information au public si tu le veux.
— Tu ne sais rien d'elle, sinon un visage et un nom grotesque, et tu veux lui confier quelque chose d'aussi important. Faible pour les geeks à pseudo ? Je ne vois pas d'autre explication. »
Je laissais glisser le ton mordant, à peu près la même idée que Misa, non ? Ridicule. Forçai ma bouche à gommer son dédain.
« Vois ce que tu veux. Pas comme si ta perception des choses était irréprochable et ne flirtait pas régulièrement avec le foireux. C'est elle la plus qualifiée, laisse-la faire. »
Le détective se redressa brusquement. Écran pivoté vers moi. « Peut-être. Si tu m'expliques ce qu'il se passe ici. »
La scène du retour de Misa, vue par caméras, filait sur les pixels. Il y avait plus d'yeux artificiels que d'habitude, joués négligemment entre ses doigts, pour me le montrer.
Un cliquetis, plusieurs changements d'angles. Misa se penchait à l'oreille de mon double numérique. La menace inaudible, mais ce n'était qu'une question de temps pour qu'il passe la séquence à un logiciel de lecture sur les lèvres. Passage en ralenti, le plan finalement choisi représentait mon visage. Les pupilles rétractées lentement. Les paupières supérieures qui se levaient et les sourcils qui, en se rapprochant un peu, grimpaient vers le front. Bouche à peine entrouverte. Peur. Les manifestations étaient légères en surface, contenues. La voix de Misa, dans ma tête se mit à murmurer. Le souvenir suintait de l'écran, m'engluait. Il se coula dans ma poitrine pour la broyer. Une chaleur glacée tempêtait, poignardait ma peau de ses crocs d'aiguilles. Tyrannie de terreur empoissée à l'épinéphrine, viscérale.
Mes explications ne plurent pas à L et lui dire qu'elles n'étaient pas censées lui plaire pour être vraies ne lui plut pas davantage. Ce qui était totalement véridique. Ce qui cachait ma propre ignorance sur le sujet. Les suppositions vaseuses à mes propres oreilles, mais je n'avais rien d'autre : mon attachement à Misa, etc… Je repartis donc avec le contraire de ce que j'étais venu chercher : pas d'informations nouvelles sur Kira.
Laisser couler le comportement de L, je pouvais faire ça. En réalité, je n'étais pas vraiment en colère contre le détective pour sa tentative sadique de me faire assassiner par une starlette transformée en furie à paillettes. Ni même pour les heures et les jours passés au téléphone avec elle à recoller les morceaux. Frisson dans les reins. La raison qui l'avait poussé, je l'adorerais.
Matsuda et Akemi pour seule compagnie, le monde était impitoyable ce soir.
Les journaux tournaient en boucle quasi continue sur les derniers rebondissements de l'affaire Kira. Hier, le gouvernement avait fait une énième déclaration suite à une immense émeute à Tokyo, la conférence répétée, encore et encore sur toutes les chaînes. Les « nous n'avions pas pris toute la mesure », « les cellules d'enquêtes spéciales agissent sous la direction d'une branche spécifique que le Premier ministre ne supervise pas… blabla excuses profondément sincères envers le détective nommé L qui blabla… les événements regrettables suite à la révélation… blabla appel au calme et à un retour à l'ordre » et autres « on n'était pas au courant, c'est pas notre faute alors arrêtez de vous taper dessus s'il vous plaît merci. La violence, c'est mal et c'est pas bien. » Absorbé par tant de créativité dans l'art du mensonge copieusement étalé par kilotonnes au mètre carré, je n'entendis pas Watari approcher.
Quand le canapé s'affaissa, je le trouvai assis à côté, yeux rivés sur la télévision. Prétendant que notre conversation était sans intérêt.
« Yagami-kun, j'ai entendu dire que tu avais émis l'idée de ne plus communiquer avec Ryuzaki. »
— De ne plus communiquer à distance, oui. Il n'a aucune excuse pour nous parler comme si nous étions autre chose qu'une série binaire sur un écran à plusieurs milliers de kilomètres, comme si nous étions autre chose que des êtres humains. Il n'a qu'à ouvrir une porte pour faire au moins semblant d'être humainement concerné par notre existence et vous le savez.
— Je suis en profond désaccord avec cette initiative. Sitôt l'enquête close, Ryuzaki va partir. Il l'a demandé. »
Watari se leva, se dirigea vers la porte. Posant la main sur la poignée, il ajouta calmement : « Il veut et doit se réhabituer à son mode de vie précédent. Merci d'accepter les communications à distance. »
Akemi et Matsuda se mirent à papoter avec animation, inconscients de l'abîme, ouvert entre mes côtes, bouillant de vide. Les colères contre L, la rancœur et la retenue avaient éclaté, changé en peur panique.
Mon cerveau se faisait harponner de projections de l'Après, quand il me laisserait. Quand je serais seul, de nouveau, dans la nuit glaçante des autres. Il n'y avait rien, sinon cet enfer hivernal où je n'existais même pas. L était passé, avait arraché mes chances de survie et, maintenant, il voulait partir. Un trou noir immense m'aspirait par la poitrine.
Les autres sortirent après avoir éteint le poste, pas compris ce qu'ils dirent en partant. Je restais figé devant l'écran, à regarder le noir qui me regardait. La perspective du néant en tête-à-tête. Terrifiant et affamé.
J'avais rallumé le poste quand Akemi s'assit sur l'accoudoir, parlant assez bas pour être couvert par l'émission. « Je crois que c'est sérieux. »
Je faillis ciller. Enterrais un peu l'espoir que ce ne soit qu'une manipulation pour me faire céder, me faire reconnaître qu'il détenait la vérité dans son essence absolue. Tout cela dans l'unique but de me faire plier pour lui... oui, je préférais attendre avant de renier cet espoir-là.
« Tu devrais vraiment t'excuser, cette fois. Je ne sais pas ce qu'il s'est passé, mais il va partir. » S'il partait, je savais que je ne le reverrais pas. « Qu'est-ce que tu attends, vas-y. »
Mes muscles étaient verrouillés, contenant une tension tremblotante, ne demandant qu'à s'échapper. Si je desserrais les dents, laissais aller… ce serait trop. Mes phalanges emboîtées, comprimées à devenir blanches. Je le sentais, que c'était vrai. Qu'il le voulait. Akemi comprit, peut-être, répondant à ma place. « Ça craint, tu es bloqué, c'est pourri mais, au moins, tu es bloqué parce que tu le veux bien. » Parce que ça m'importait trop. Parce que j'avais peur d'agir, de réagir. J'étais immobile parce que venir à lui serait son excuse pour me quitter. « Sans même papoter probabilités, personne d'autre n'aura autant l'accord ou le désaccord, peu importe, qui convienne. Et puis accord, désaccord, c'est juste une suite de syllabes pour dire la même chose et ce n'est pas simplement une question de QI, hein. Vous êtes ce que vous êtes et rien n'est jamais facile pour personne. Tu sais que sans lui, tu ne pourras que rabaisser le niveau car l'égaliser semble hautement utopique. »
Je ne le voudrais pas de toute façon. Lui trouver un... ce serait insupportable.
Akemi se redressa, se pencha pour me fixer dans les yeux. « Personne ne sera jamais aussi intéressant. »
Son affirmation avait un goût d'interrogation rhétorique, au fond, autant pour lui-même que pour moi. Ses iris ne me lâchèrent pas, longtemps, me forçant à carburer, tout organiser jusqu'à retrouver la pleine maîtrise, en apparence. Besoin de le voir, urgence battante dans les os et la chair.
Rien ne semblait avoir changé depuis la dernière fois, peut-être un peu plus de chaos à la surface des choses. Je surpris L debout. Regards croisés, détournés sur un quart de seconde. Mon envie de croire que c'était faux, que c'était juste une mauvaise vengeance, s'évanouit. La manière dont il venait de me tourner le dos était éloquente. Plus de doute. Pincée amère dans la gorge.
Mes yeux s'accrochèrent à ligne de sa colonne, visible à travers le tissu, mouvante sous les gestes. Il mangeait. Mont de crème, de mousse et de fruits posé assez loin pour que je le voie, scindé d'un énorme creux triangulaire.
Je le laissais faire, gagnant du temps, exactement comme lui, à faire semblant de s'occuper alors qu'il avait terminé de se servir. Je n'avais jamais été doué pour les excuses. Dire « pardon », « désolé » avec une collection de mots trop jolis, trop répétés, c'était facile. Même pas besoin de le penser vraiment, je m'excusais tout le temps, mais je ne m'excusais jamais.
Appui de mon bras contre le chambranle, sans entrer vraiment.
« Tu devrais t'entraîner, tourner le dos est encore un signe de sociabilité trop marqué. Tu es visiblement conscient de la présence de ton interlocuteur. Il me semble que tu cherches, au contraire, à nier son existence même. La sienne et celle du monde entier. »
La dispute était tellement tentante, facile. Au moins autant que la conciliation.
« Comme ça, on sera deux à nier les évidences, Yagami-kun. J'imagine que tu es là pour une raison précise autre que celle de critiquer mes compétences d'asociabilisation. Même si ce doit être follement amusant.
— Divertissant est le mot juste, je dirais même que c'est une passion chez moi. » Oui, se faire jeter son insignifiance à la figure, réjouissant, aucun doute. Secondes filantes à chercher la formulation adéquate, les excuses pulsaient dans ma gorge, à prononcer, à – Blocage. « Tu as réfléchi à ma proposition ? »
Il se tourna enfin, air creux qui ne me voyait pas. Envie brutale de lui hurler dessus, à contenir. Il ne me prêterait sans doute pas davantage d'attention, de toute façon. Il voulait partir.
« Non, pas réfléchi à ça. Occupé à des trucs importants. »
Bras croisés pour ne pas… je ne savais pas ce que je voulais faire.
« J'imagine, Ryuzaki. Couper du gâteau. Manger du gâteau. Important. — Il prit place sur son lit, la cuillère tranchait lentement la crème. — Tu pourrais me parler de Kira, de ce que tu as trouvé pendant ton enfermement volontaire.
— Tu ne sais pas déjà tout sur Kira ? »
La surprise de cette phrase et de ce ricanement me tailladèrent en lame de rasoir. Sa cuillère traversa la mousse, coupant d'un geste sec, ruisselante de coulis rouge.
« Si je savais, je ne poserais pas la question.
— Tu n'as pas posé de question.
— Je l'ai fait, c'est juste que tu n'as pas entendu. Je suppose que l'on n'entend pas grand-chose, enfermé ici à longueur de temps.
— Tu n'as pas encore réussi à trouver. »
Une pointe de satisfaction à ses lèvres. Difficile de lui dire que j'avais eu tellement de mal à chercher. Je quittai le montant de porte pour me planter devant lui.
« Tu ne le diras pas, donc.
— Bien déduit, un peu long à comprendre quand même, Yagami-kun.
— Je déteste que tu - » Éclat ravalé. « Laisse tomber. »
Je détournai la tête, servirait à rien de le dire. Une pression, au bout d'un instant infini, sur le haut de ma chemise. C'était sa main, fermée sur le tissu. Et ses pupilles me happèrent.
« Que détestes-tu ? »
Ma bouche serrée avec la tentation de m'en aller. La peur et l'urgence me crépitèrent la peau, m'empêchèrent. M'obligèrent.
« Je déteste que tu caches des informations cruciales. » Je vis qu'il se contraignit à ne pas commenter. « Je déteste que tu prétendes préférer Akemi. » Je ne baisserais pas les yeux, attendant qu'il me raille, me blesse, comme je l'avais fait. Son immobilisme parfait et je ne savais pas s'il allait le faire, s'il attendait, s'il ne ferait pas. « Je déteste que tu partes. Que tu veuilles partir. »
Il me regarda vraiment. Intensité qui faisait mal mais pas autant que son silence. Lourd. Terrifiant en guillotine. Sa demande trancha l'attente, neutre. Pire.
« Que veux-tu ?
— Je veux que tu restes. Je veux que - »
Je veux que…
Je n'arrivais pas à dire le reste.
༻ Thirst ༺
Conscience aiguë du tissu sous mes phalanges. Coton ou lin, fibre douce et fluide. Tiédie par le contact de la peau. L'ensemble du moment, perçu précisément, douloureusement. Déchirure dans la chute du temps.
Les mots voletant dans l'air tangible, aux accents d'aveux, d'excuses. De prétextes ? Si vraiment ses paroles étaient vraies, alors la chaleur bruissant au creux de mon ventre n'était pas usurpée. Pourtant. S'il ne réagissait qu'à l'annonce de mon départ, je n'étais pas bien sûr d'y croire.
« Tu as une drôle de façon de le montrer. »
Si seule l'urgence motivait ses paroles, avait-il pris le temps de les mesurer ? De penser pouvoir assumer ce qu'il disait vouloir. Que je reste… une utopie, réelle ? Oui, je voulais rester. Constat chaud, vivifiant. Le mouvement amorcé par l'un de nous, ou les deux. Décalage dans la lueur dans son regard, inclinaison de la tête, souffle échappé. Quelques centimètres effacés. Mes ongles resserrés sur la chemise, sans vraiment avoir voulu renforcer ma prise. Jeu délicat des lèvres effleurées. Douces, exigeantes. Disputées. Et la claque amère – je n'étais pas le seul. Quelques heures plus tôt, à peine des minutes quand l'image était encore gravée à l'acide sur mes iris. À ma place, Misa. Et il l'avait laissée faire, même initié le mouvement. Je l'avais envoyée sans bien réaliser ce que j'en attendais.
Doigts crispés dans ses cheveux, tirant les mèches, réponse à ses doigts contre ma taille, serpentant vers mon dos, griffant. Elle aurait pu le blesser vraiment pour son infidélité, ne pas se contenter de claques, de bleus. Menacer, tempêter, hurler, le quitter. J'aurais jubilé. Il s'était offert à elle. Elle l'avait embrassé, vampirisé. Il ne l'avait pas repoussée. Pas signifié qu'elle n'était rien. Pas démenti. Laissé croire qu'elle était sa petite amie.
Elle l'était ?
Mordis sa lèvre, souffles mêlés de respirations erratiques. Bassins rencontrés.
Il aurait pu la virer. Il aurait pu se débarrasser d'elle, sans avoir rien d'autre à dire que d'acquiescer face aux accusations. Il avait préféré la garder. La laisser le garder.
Constat simple. Éviscérant. Il n'était pas à moi. Qu'à moi. Il ne le serait jamais. Et je ne serais jamais le seul. Colère hybride, acide. Ce n'était pas suffisant.
J'avais parlé à Misa pour les tester. Et il avait échoué. Choisi. Hargne de savoir que je n'y pouvais rien. Dents contre chair, grognement gémi, tissus froissés. Un mur contre un dos.
Tout ce que je pouvais lui opposer, c'était le travail. L le détective. Tant pis pour le reste. Même si je voulais rester, si je décidais de le croire, lui ne resterait pas. Pas pour moi en tout cas.
Danse de phalanges sur les épidermes. Électrique.
Je refusais d'être celui qui serait abandonné. Parce qu'il le ferait. Ses lèvres déjà arrachées, parties picorer ma peau. Et je savais que je n'avais pas le droit de faire la même chose. J'attrapais le lobe de son oreille entre mes incisives, agacé.
Mieux valait que ce soit moi qui parte. Qui arrête ça. Définitivement mieux. Partager, en attendant de perdre, le savoir tout en gardant le cou sur le billot, hors de question.
Son intérêt pour l'enquête, prioritaire après tout. Nausée.
« C'est non. » Du mal à reconnaître ma propre voix. Rauque. Un peu comme après une nuit de sommeil trop longue. « Je ne resterai pas au Japon, après. »
Incrédulité floue. Il était si beau, si désirable. Il avait dit qu'il voulait que je reste. Qu'il n'aimait pas que je veuille partir. J'aurais aimé être sûr de le croire. Et je n'étais pourtant pas capable de mentir totalement. Sa voix veloutée, musique. Coupée.
« L'enquête n'est pas encore finie, il reste du temps avant que je rentre. » Repousser l'échéance, seule façon de supporter le couperet de la disparition.
Raito finalement repoussé de l'autre côté de la porte. Relâché. Amputation sans anesthésie, le manque déjà criant. Le brillant de ses yeux, le rouge de ses lèvres mordues… presque irrésistible. Envie de le reprendre contre moi, impérial. Besoin absolu de m'en sevrer, aussi vite que possible.
« Je mets en ordre les informations que j'ai. Je vous les envoie d'ici dix minutes. »
La notion de minutes déjà assez maltraitée, autant continuer. Trop de choses à finir. Tentais de me reconcentrer sur ce que je faisais, avant… avant.
Les papiers récupérés. Ils étaient pourtant fascinants, cinq minutes en arrière. Les heures des morts par crise cardiaque. Victimes de Kira. Une incohérence glissée dans les lignes de chiffres. Crevant les yeux, pourtant sibylline. Pas encore trop sûr de ce qui me gênait. Un décalage. Les meurtres souvent par vagues, à heures régulières. En général assez peu de temps après leur diffusion dans les médias.
Nouveau tableau créé, directement au marqueur, sur mon mur. Une feuille de papier trop restreinte. Besoin d'avoir une vue d'ensemble, sans tourner des fiches ou faire défiler un fichier numérique. Les types qui se chargeaient de nettoyer ma chambre pendant mon sommeil n'auraient qu'à repeindre en blanc, une fois le travail fini.
Heures de mort, heures de découverte du corps, heures de première diffusion à la télévision, dans les journaux, sur internet. Division de la colonne télévision, selon les chaînes. Classées par secteur géographique. Même les chaînes nationales avaient un léger décalage de diffusion, depuis que je l'avais imposé, sans demander à personne.
Les crimes plus si importants, juste une autre partie du problème dans son ensemble. Symphonie morbide à plusieurs fausses notes.
Ongles mordillés avec satisfaction. Même s'il était perfectionniste, il n'était pas parfait, et Beyond n'avait jamais été conscient de ses erreurs. Les répétait facilement. Juste à les interpréter.
Le premier récapitulatif des informations envoyé. Qu'ils en fassent bien ce qu'ils voulaient.
Continuais de mon côté, automatiquement. Avant une pause méritée. Je me perdais dans les recettes et photos de gâteaux suggérées sur internet. Imaginais leur goût. Presque suffisant pour être réconfortant, combler un peu ce vide au creux du ventre. Pas restreint à l'estomac. Plus triste, plus percutant. Monstre rongeant les organes devenus gélatine. Couleurs de caramel, chocolat, tonka et vanille. Ganaches, mousses, streusel. Dizaines de pages défilées. Les griffes lacérant mon cerveau, ce ressassement que je n'avais plus personne à qui demander de cuisiner pour me faire plaisir, pour se faire pardonner. Watari n'avait jamais fait aucun gâteau en ce sens. Il répondait à mes caprices pour éviter la crise de son enfant, pour que mon travail soit efficace. Pas pour moi.
Amertume grillée sur la langue. Les glaçages miroir et les cupcakes inefficaces, et c'était perturbant. Drogue dure devenue faible, faillible. Remplacée par une autre. Qui avait le mauvais goût d'être mouvante, et de ne pas pouvoir être mangée pour être possédée.
Les sirènes hurlant, traversant les panneaux antibruit du QG. L'isolation phonique percée.
Une nouvelle émeute entre pro-Kira et pro-L. La deuxième de la semaine à faire passer des voitures de police sous nos fenêtres. Agaçant. Les accrochages plus hargneux à Nagoya et Tokyo que dans le reste du pays. Incroyable de penser que le commun des mortels pouvait en avoir quelque chose à faire, de la Justice. Trop incroyable pour ne pas faire naître des soupçons. Quelqu'un jouait probablement les chefs d'orchestre dans cette guerre intestine, ponctuée de détours aux urgences et de pansements pour ego brisés. Amusant, de penser que ces types pourraient être poursuivis pour leur implication dans leur vision de la Justice. Bande d'imbéciles, incapables d'esprit critique, de lucidité.
Sms envoyé dans le vide, Watari ne viendrait pas m'apporter à manger. Parti en courses. Presque comme si un des autres abrutis n'était pas capable de le faire. Mais j'avais été clair. Aucune sortie inutile et non accompagnée, pour personne. Nécessité de garder tout le monde sous contrôle.
La faim galopante, excursion en territoire ennemi obligatoire. Toutes mes assiettes déjà raclées.
Objectif en visuel, posé sur un coin de table. Trop proche d'Akemi, qui ne se retenait jamais de l'ouvrir. Généralement pour baver des débilités. À peine mes doigts effleurant l'assiette.
« Trésor, tu ne veux pas que je te cuisine un truc ? Cookie, muffin ?
— Non.
— Pourquoi ? C'est pas bon, ce que je te fais ? »
Les respirations retenues, Yagami père et Matsuda en chorégraphie synchronisée pour tenter de faire passer un message. Grands gestes des bras et de la tête. Assez amusant à voir, j'aurais presque aimé les filmer pour immortaliser l'instant. Raito avait dit ne pas aimer que je prétende apprécier Akemi. Plus aucune raison donc de faire croire qu'il existait un lien entre le mafieux et moi.
« Ce que tu fais, quand tu oses dire que tu cuisines, est parfaitement dégueulasse. Je préfère encore me faire arracher un bras et avaler des tripes crues, marinées dans l'huile de vidange et décorées de légumes moisis, que de daigner goûter les immondices que tu oses me servir. »
Assiette de macarons en équilibre sur le bras droit, j'en profitais pour récupérer du thé glacé agréablement parfumé. « Tu voudrais me tuer par intoxication alimentaire que tu ne t'y prendrais pas autrement. Il ne manque que l'arsenic pour parfaire le tableau. »
Assis à une table, devant son ordinateur et silencieux jusque là, Raito prit la parole. Je la lui cédai volontiers.
« Ces émeutes sont préoccupantes. » Autant par leur existence que par leur localisation. Parce que si l'instigateur savait où j'étais – si Beyond, puisqu'il y avait toutes les chances que ce soit lui – savait où me trouver, alors nous n'étions plus en sécurité, et il avait une longueur d'avance. Dans l'état actuel des choses, peu de possibilités. La meilleure : une taupe, parmi l'équipe. J'étais d'accord, ces émeutes étaient préoccupantes. Mais à voix haute, il fallait le reformuler.
« Oui. Il faut travailler pour trouver les coupables. Des personnes dirigent sûrement les groupes, nous devons les localiser et les envoyer devant les tribunaux.
—Bof. » Akemi, avachi dans son fauteuil, bras croisés derrière la tête. Bien sûr qu'il ne voyait pas l'importance de respecter la loi. « Au final, ces types te soutiennent, tu vas pas tous les envoyer en taule, si ?
— Ils sont coupables, donc si.
— Pf ! Tu passes ta vie à absoudre les coupables qui peuvent t'être utiles.
— Pas tous. Et les fanatiques ne sont pas utiles. Les pro et anti Kira seront jugés pour ce qu'ils font. C'est tout. » Se redressa, scrutant mon visage.
« Tu es sérieux ? Ils font ça pour toi.
— Non. » Son sourire, victorieux. Telle joie de le briser.
« Il ne font pas ça pour moi. Ils font ça pour s'acheter une conscience, et parce qu'une part d'eux-mêmes suppose que ma Justice mérite de gagner. Ils font ça pour eux. » S'ils m'avaient connu, ces crétins ne se seraient pour la plupart jamais rangés de mon côté. Cerveau étriqué, comment ne s'y sentaient-ils pas à l'étroit ?
Je posai finalement mon butin sur la table. Drogue dure de la présence de l'autre.
« Je pense que je vais accepter ta proposition. C'est le bon moment, et le meilleur moyen. » Écœurant, de devoir faire appel à Art une nouvelle fois, reconnaître son utilité remarquable. Tellement excitant, de penser que Raito me ressemblait sur ce point, avait gardé des atouts dans sa manche, des agents surdoués pour les cas extrêmes.
Clignement lent pour exprimer son accord.
« Eh, de quoi vous parlez ? Quelle proposition ?
— Matsuda, si on vous le demande, vous direz que vous avez oublié la question.
— Non mais sérieux les gars ! Comment vous voulez qu'on aide, si on comprend rien de ce que vous vous racontez ?
— On veut pas d'aide.
— Je veux dire » Dialogue de sourds « déjà, quand vous faites des conclusions en finissant la phrase de l'autre, et en sautant les étapes, tout ça, c'est hyper compliqué. Mais là, on dirait que vous avez carrément décidé de parler une langue inconnue juste pour plus avoir à nous parler à nous. C'est pas sympa. » Pauvre petite chose. Caneton trop laid rejeté par sa mère, et qui ne deviendrait jamais un cygne. Il ne comprendrait jamais la plénitude d'avoir une conversation comme les nôtres. Lui n'avait jamais eu la sensation de vivre entouré d'êtres d'une autre espèce, stade d'évolution psychique antérieur. Il n'avait jamais connu la frustration de devoir toujours abaisser ses exigences, simplifier sa pensée, se baisser pour être capable de communiquer avec les autres, avec plus ou moins de succès. Il n'était pas équipé pour réaliser à quel point une île pouvait être un soulagement, dans un océan infini, lui qui était moyen en tous points.
Vertige de me dire que je me condamnais à quitter ce confort. Refuser de rester, c'était refuser… non, c'était décider du moment du déchirement. Il aurait forcément lieu. Je pouvais encore me rassurer en me disant que si je décidais du moment, il serait moins douloureux. Le cœur battant dans les oreilles, je n'écoutais pas ce que Raito racontait à Matsuda pour le calmer. Il arriverait à le raisonner, il était doué pour manipuler les gens. Il était doué pour beaucoup de choses. Peut-être qu'il accepterait de rester en contact avec moi, malgré la distance. L'insuffisance criée. J'en voulais plus. Tellement plus. Dévorais son profil du regard, suivais le mouvement hypnotique de ses lèvres, gravais sa posture dans mes souvenirs. Et quittais la table, vite.
Cœur de la nuit, silence enfin total. Opalines croquées, enchaînées. Doigts léchés à la suite, juste de quoi éviter de rendre les touches du clavier luisantes de caramel.
La liste presque infinie d'endroits pouvant abriter Beyond était bien trop déprimante pour être affrontée sans aide psychologique. Acidité d'une remarque personnelle l'étudier avec de l'aide aurait été bien plus efficace, bien plus agréable. Surface de plusieurs hectares, encore trop pour permettre des fouilles de terrain précises, même si c'était toujours mieux que l'ensemble du pays. En jouant avec le décalage des émissions, ou avec les différents médias, il devait être possible de…
Une détonation, violente. Les murs vibrants de l'onde de choc. Vitres ébranlées par le bruit. Une explosion. Pas très loin. Seconde de latence, avant de réagir. Caméras du quartier réveillées, un deuxième ordinateur ouvert sur le lit pour multiplier les surveillances. Pas besoin d'élargir de beaucoup le périmètre autour du QG pour trouver le lieu de l'explosion. Moins de six-cents mètres à vol d'oiseau, vers l'ouest. Six caméras hors service, soufflées. Plusieurs autres me permettaient quand même de constater l'étendue des dégâts. Le bâtiment vieillissant et effroyablement jaune du collège Kita avait simplement été réduit à un tas de cailloux fumant. Les quatre étages, écroulés comme un château de cartes, empiétant sur les rues adjacentes. Les alarmes des voitures trop proches s'étaient activées à cause du souffle de l'explosion, et c'était curieux de les entendre à travers la fenêtre tout en voyant les feux clignoter à l'écran.
Crescendo de pas précipités, porte ouverte sans vraiment demander. Pas besoin de me retourner.
« Tu vas bien ? » Surprenante, cette question. Je m'étais attendu à une injonction à venir retrouver les autres, à une question concernant l'attaque, à un reproche concernant mon manque d'empathie. Raito se tenait dans le cadre de la porte, main toujours sur la poignée, regard intense, crocheté au mien. Pointe de culpabilité, mal définie. Aurais-je dû moi aussi lui demander comme il allait ?
« Ce n'est pas ma maison qui a explosé, donc je vais bien. » Pas tout à fait ce que j'avais prévu de dire. « Et toi ? »
Assentiment muet. Sa voix faible, alors qu'il entrait, repoussant la porte derrière lui.
« Les attaques insistent beaucoup sur Nagoya. Tu ne peux plus croire à une coïncidence.
— Je n'y ai jamais cru. » Aucune surprise il le savait déjà. Voulait s'en assurer, confirmer son idée.
« Beyond peut être derrière tout ça ? Au moins en partie.
— En partie, oui. Il n'est pas à l'origine de tous les conflits émeutiers, mais il a dû diriger ça vers ici. Il veut que je me sente vulnérable, que je sache qu'il en sait plus sur ma position que moi sur la sienne.
— Il te nargue. Ou alors, il veut te faire bouger, et espère te piéger à ce moment. Le dernier déménagement a été chaotique.
— On ne bougera pas. Tant que le problème à l'origine de tout ça n'est pas réglé, changer de lieu ne sert à rien. »
Jeu d'hypothèses et de confrontations avorté par la sonnerie déclenchée par Watari. Probablement encore des remontrances, des demandes d'explications. Que j'étoufferais en jouant à l'enfant malheureux. En simulant à moitié.
L'expression de Misa, changeante. Je repassais les enregistrements que nous avions d'elle, avant son emprisonnement, et plus récents. N'en parlerais à personne, mais la concordance entre son arrivée et l'attentat était inquiétante. Sa débilité et son attitude cruche contribuaient beaucoup trop à vouloir la rendre innocente. Mais ses empreintes ne se trouvaient pas là où elles auraient dû pendant l'apparition du second Kira. Les circonstances de sa rencontre avec Raito étaient trop troubles pour être honnêtes, elle-même ne savait plus vraiment comment elle l'avait connu ou abordé. Son changement de comportement pendant sa captivité. Sa possessivité envers Raito, qui lui était si diamétralement opposé. Une fille comme elle était censée s'intéresser uniquement à la plastique, aurait dû s'enticher d'un mannequin ou d'un réalisateur en vogue. Même s'il était beau, Raito se définissait davantage par son intelligence que par son physique. Elle n'aurait pas dû l'admirer pour ça. Elle n'aurait pas dû être capable de le garder pour elle – n'avait aucune qualité, aucun atout pour qu'il continue de la supporter. De l'écouter parler, de la complimenter. De la laisser fourrer sa langue dans sa bouche. Ce n'était pas exactement ce que j'avais prévu pour leurs retrouvailles. J'en avais eu la nausée, à peine adoucie par la peur et le dégoût lisibles sur son visage. Qu'elle le dégoûte, je ne comprenais pas qu'il ne l'ait pas déjà démontré davantage. J'aurais vomi sur ses chaussures si elle avait eu le même comportement avec moi. Mais qu'elle lui fasse peur… une menace ? Celle qu'elle utilisait pour l'obliger à la garder ? Est-ce qu'elle connaissait un de ces sales petits secrets que toute personne normale cache dans un placard ?
Ou est-ce qu'elle l'avait menacé de le quitter ?
Amertume terrible, momifiant les baklavas. La réalité frappante. Il était avec elle. Même si je ne pouvais admettre qu'il en soit amoureux. Ventre tordu rien qu'à l'idée. Écran brutalement rabattu sur le clavier.
Envie d'une sieste. Me couchais sur le côté, une sucette à la cerise en récompense de ma journée pourrie. Couverture tirée, quitte à faire tomber la moitié de ce qui était dessus. S'ils n'étaient pas contents, les autres n'auraient qu'à tout ramasser et trier par couleur.
Réveil salué d'une odeur de café chaud. Petit plateau de biscuits brillants posé juste à côté de ma tasse. Charmante attention, qui l'aurait davantage été sans la pile de dossiers d'enquêtes de la police concernant ses soupçons sur les auteurs des émeutes et de l'attentat. Le rapport nourriture/travail bien déséquilibré. Un jour je finirais par créer la grille de tarifs en glucose que j'avais évoquée à mes dix-sept ans.
D'un ennui mortel, pour la plupart des cas. Je ne réfléchissais même pas. Les coupables, les instigateurs des émeutes trop évidents. Ils n'auraient pas eu besoin de mon aide pour les trouver, s'ils avaient voulu réussir. Mais j'imaginais bien les équipes de police divisées en leur sein, entre ceux qui voulaient donner la priorité aux arrestations des anti-Kira, et les autres aux anti-L. Bâillement étouffé sur l'envoi des conclusions au ministre de la Justice et aux chefs des départements concernés. Temps de reprendre le travail au grand jour, avec une rigidité dans l'application de la loi qui m'avait tant aidé à m'imposer. Au moins officiellement.
L'attentat nettement moins avancé. Les premiers éléments ne permettaient pas de déduire grand-chose. Explosion au gaz. Merci de la révélation. Vu l'état de l'ensemble, s'il y avait eu des traces du passage de quelqu'un, elles étaient détruites. Les caméras de sécurité et leurs enregistrements partis en fumée. Celles de la rue n'avaient rien relevé d'alarmant, mais n'importe quelle voiture garée sur le parking de l'établissement avait pu permettre à Beyond – ou à son exécutant – d'entrer et de préparer le feu d'artifice. Ne restait qu'à tenter de déterminer si un véhicule inhabituel avait franchi le portail, ou fait une apparition inopinée. Les débuts horribles, à recenser les voitures du personnel. Une centaine de personnes au bas mot, qui tournait selon des horaires parfois irréguliers. Les mails de l'administration volés pour expliquer les présences originales, les absences injustifiables. D'un ennui mortel. Tout ça pour que ce que je cherchais apparaisse finalement un peu plus tard, sur l'enregistrement d'une rue adjacente. Un tag, sur un mur, qui n'était pas là avant l'explosion. Certitude d'avoir trouvé ce que je cherchais.
You win or they die. L'inscription parfaitement claire. Destinée à me provoquer. À me distraire. Pourtant, je savais aussi qu'il se donnerait les moyens de réaliser sa menace. S'il disposait des pouvoirs de Kira, il était tout aussi bien capable d'organiser un attentat de grande ampleur. Ce qu'il entendait par they déjà assez flou pour être angoissant. Mon équipe ? Des inconnus ? Forcément un autre indice devait être dissimulé. Les yeux tracés dans les O, peut-être une piste. Ce qu'ils regardaient était peut-être important. Les photos des rues, disponibles sur internet, accessibles à tous, insuffisantes pour comprendre. Le calcul vite fait fallait y aller. Et je n'avais plus confiance en personne. Seule option, m'exposer moi-même. Seule manière d'être sûr de ne rien louper.
Baskets récupérées dans un coin, exhumées d'un monticule de papiers inutiles. Un sweatshirt à capuche volé dans une buanderie suffirait à dissimuler mon visage aux éventuels promeneurs nocturnes.
Couloirs et escaliers franchis sans problème. Un filet de lumière passait par la porte de la chambre de Raito, accompagné du cliquettement frénétique d'un clavier. Un instant, l'envie de l'inviter à venir avec moi s'imposa. Ce serait plus simple. Plus efficace. Plus agréable. Impossible. Distance creusée, en direction de la sortie. Pourvu qu'il ne regarde pas la rue par les caméras de surveillance.
L'air frais, vivifiant. Empuanti d'odeurs urbaines. Une sirène d'ambulance, à quelques rues. Le QG vu de l'extérieur était indétectable. Maison fondue dans le paysage, le quartier résidentiel pas censé servir de base à une équipe d'enquête. M'en éloignais, longeant les jardins entretenus avec soin, les voitures bâchées garées devant les portes d'entrée. Les volets des maisons presque tous fermés – comme si un panneau de bois ou de plastique pouvait protéger l'esprit de l'inquiétude d'une bombe.
Impression désagréable d'être observé. Savoir que les caméras ne filmaient que ce que le QG voulait était un piètre réconfort. Marche accélérée, mon objectif a seulement quelques rues. Même pas un quart d'heure de trajet. Beaucoup trop près pour une coïncidence, ou une hypothèse légère. Il savait où nous étions. Nous n'étions plus en sécurité, ni dans nos murs, ni dans la rue. Barrières numériques aussi utiles que ces volets, si Beyond décidait que le jeu avait assez duré.
Passant sous un réverbère, je tirais sur le tissu, dissimulant ma tête en baissant le nez vers le sol.
Ses agissements récents n'avaient pas un millier d'interprétations possible. Il s'était enorgueilli de son pouvoir, ou avait trouvé une autre utilité à ce don de mort. Et j'étais certain à 97% qu'il avait des informations par quelqu'un de l'équipe, ou en relation directe. Seule façon d'expliquer ses connaissances sur notre localisation. Et tout le monde était suspect. À part moi. Même si l'idée d'une Misa traîtresse, doublée d'une Kira 2 et d'une actrice médiocre était tentante, il se pouvait tout aussi bien que Beyond ait simplement attendu une occasion de frapper qui la désignerait elle comme coupable.
Le tag s'étalait, d'une longueur approximative de quatre mètres cinquante, juste de l'autre côté de la rue. Ses yeux pas dirigés vers le QG, légèrement excentrés vers la gauche. Plus qu'à chercher ce qu'ils fixaient. Le cordon de sécurité, doublé de l'agent à moitié endormi qui rêvassait devant les débris d'immeubles, rendait compliqué l'option de simplement aller me placer devant l'inscription. Sans trop ralentir, je continuais donc mon chemin, jusqu'à être bien dans l'axe recherché. Et juste là, un interstice entre les bâtiments. Minuscule ruelle, n'apparaissant même pas sur les cartes officielles, juste assez large pour s'y faufiler, alors que le policier tentait de se maintenir en vie en jouant à Tetris sur son téléphone et ne s'était même pas aperçu de mon existence.
Une dizaine de mètres à racler le crépi avec mon dos et mes mains. Horrible. La faille débouchait sur une cour pavée, accessible aussi depuis une rue adjacente, nettement plus pratique. Deux voitures stationnées, un vélo en équilibre contre un pot de plantes flétries, une poubelle fendillée, des parpaings en pile bien ordonnée. Génial. Si je n'attrapais pas le tétanos en cherchant mon indice dans la terre, j'aurais au moins le plaisir de goûter aux joies de la peste ou de la lèpre, vue l'hygiène du lieu.
La potée de schlumbergera semblait l'option la moins avilissante, pour commencer. Coup d'œil rapide à l'ensemble, aucun objet caché entre les feuilles. Je testais différents angles, peut-être une anamorphose à partir d'un végétal ? Mais non. Alors j'entrepris d'arracher les feuilles, de chercher la moindre trace d'inscription dessus, de variation de couleur. Tout en ne croyant pas une seconde qu'il avait pu utiliser un procédé pareil. Les matières vivantes par nature changeantes, donc peu pratiques pour transmettre un message. Et une plante malade était vite susceptible de finir dans une benne à ordures. Par acquit de conscience, je renversai le pot, écartai la terre du bout du pied, à la recherche du moindre objet dissimulé. Même parmi les racines, rien. J'étais un assassin de cactus sans justification.
Deuxième chose à vérifier : l'ensemble de parpaings. Plus lourds, plus susceptibles d'abriter des rats. Tout aussi peu parlants. Rien de gravé, rien d'inscrit. Rien que cinq blocs gris sans aucun intérêt.
Les véhicules ne pouvaient pas être ce que je cherchais. Il aurait suffi qu'un des propriétaires ressente l'envie d'aller faire un tour pour se dégourdir les pattes loin du cloaque qui lui servait de dortoir pour que tout cela n'ait servi à rien.
J'avais tout à fait conscience du regard complètement déprimé et dégoûté que je posais sur le dernier élément présent. La poubelle était commune, suffisamment grande pour qu'un humain s'y cache. Et y meure d'intoxication par odeurs. Pitié, pas ça… je ne voulais pas mettre mes mains là-dedans. La vie était bien trop cruelle.
Me jurais que Beyond ne s'en sortirait pas sans que je me sois vengé. Rien de visible à l'extérieur pourquoi m'épargner quand il pouvait pousser le vice jusqu'au bout. Couvercle relevé, calé contre le mur. Miasmes de pourriture et de putréfaction. Restes de repas salés, panachés de fruits moisis, et de choses que je ne préférais pas imaginer. Estomac retourné, essoré, maltraité. Je n'osais pas imaginer l'enfer qu'aurait représenté ce calvaire si une température plus élevée avait accéléré le processus de décomposition, accentué les effluves. À côté, même le parfum de Misa était agréable.
J'attrapais du bout des ongles un morceau de plastique, le déplaçant sur le côté. Eurk. J'en avais pour une petite éternité, à ce rythme.
Doigts crochetés sur le rebord, tentais de faire basculer l'ensemble. Trop lourd. Il n'aurait pas pu choisir une poubelle vide. Et nettoyée à la Javel la veille. S'il voulait ma mort, j'aurais apprécié qu'il me tue d'une crise cardiaque, et pas par arme bactériologique directement issue de ce tas d'immondices. Là, un vieux manche à balai en bois. Parfait. Levier acceptable, suffisant en tout cas pour renverser le bac, dans un fracas résonné entre les murs. Me figeai, espérant que personne n'aurait l'idée de venir voir quel chien errant ou raton laveur pouvait être en train de chercher son repas parmi les ordures. Secondes interminables. Le silence régnait, immobile. Formidable, aucune excuse pour m'enfuir loin, très loin de la marée de boue inidentifiable. Inspiration prise à travers le tissu de ma manche. Bout de bois en main, j'attaquai la recherche, essayant de ne pas vomir en perçant les sacs plastiques. Que les gens pouvaient être dégoûtants. Évidemment, les poubelles étaient toujours révélatrices de la vie de quelqu'un. Mais je n'avais jamais eu à les étudier moi-même sur le terrain, les photos me suffisaient. Si j'avais su à l'avance ce qui m'attendait, j'aurais reconsidéré le risque de demander à un larbin de faire le travail à ma place.
Temps infini, humiliation poisseuse, avant de finalement déchirer un énième sac, qui contenait une boîte de pâtisserie, noire laquée, soigneusement fermée par un sceau de cire rouge. Gontran Cherrier. Nom plus ou moins familier. Pâtisserie française, à Nagoya. Plutôt parmi les bons artisans. Et dire que cette boîte-là ne contenait certainement rien de comestible. Plus qu'à espérer qu'il ne s'agissait pas à nouveau d'intestins montés en chantilly. L'emballage pesait moins d'un kilogramme, mais était rempli. Quelque chose d'assez léger glissait légèrement, en inclinant la boîte. Bien bien. Peut-être que la cire du sceau contenait de l'huile à la fraise, ou alors mon odorat était simplement mort, et mon cerveau tentait de tromper mon dégoût en hallucinant.
Le couvercle descellé, en abîmant le moins possible la cire. Autant ne pas ramener une petite bombe de dynamite au QG sous prétexte qu'elle était bien emballée. De ce que j'en voyais, pas de fils reliés entre le haut et le bas de la boîte, pas de pattes métalliques. Probablement pas de système anti ouverture. Glissement latéral, jusqu'à révéler le contenu.
Yeux de verre, morts et brillants de reflets. Première chose apparente, avant que je n'intègre vraiment que Beyond m'avait fait nager dans un océan de déchets humains pour trouver une poupée. Blague ? De très mauvais goût. Forcément plus que juste ça. Les couettes de cheveux blonds ne semblaient pas artificielles, et la matière rare des souliers minuscules n'avait pas pu être achetée dans une mercerie de bas étage. Du cuir écailleux, peut-être du crocodile. La fillette de tissu portait une jupe végétale, et un haut à col de fourrure. Pas un objet rare – il était unique. Point de départ de son jeu, que je devais gagner pour sauver des personnes encore non identifiées. Et qui me devraient bien plus que le respect éternel pour ce que j'avais déjà fait pour elles.
« Ryuzaki ? »
Sur un sursaut, la boîte refermée et plaquée contre moi. Réminiscence de mes escapades enfantines dans les cuisines, sans pouvoir cacher mon butin. Silhouette sombre, arrivée par le chemin le plus accessible. Posture, carrure. Il n'avait rien à faire ici. Dehors, exposé. Si Beyond le repérait, et se rendait compte de son importance… trop dangereux.
« Qu'est-ce que tu fabriques ? Tu es complètement inconscient. » Voix pas élevée, presque murmure, la colère transparente.
« Et toi ? Tu n'as pas le droit de sortir. » Il avait sûrement pensé à éteindre les alarmes, mais sa présence me gênait, me rappelait trop qu'il pouvait s'en aller dès qu'il le voulait. Qu'il finirait inévitablement par s'en aller.
« Je voulais te parler, tu n'étais pas dans ta chambre. Et tu n'étais pas difficile à suivre.
— Hmpf. Je ne cherchais pas à être difficile à suivre par les caméras. Si j'avais disparu, ou été attaqué par un gang, tu n'aurais eu aucune excuse pour ne pas me retrouver.
— Attaqué par un gang ? Tu as pensé à l'embuscade par des loups, aussi ?
— Il n'y a pas de loups, au Japon. » Il devait le savoir, pourtant.
Il s'approcha, passant au large de la décharge à ciel ouvert étalée sur les pavés. J'aurais été curieux de connaître ses pensées à ce moment. Visage fermé, regard indéchiffrable. Caramel brûlé à l'obscurité nocturne. Jugement ?
« Tu es là à cause des yeux. » Pas de question, simple remarque. Évidemment qu'il avait remarqué aussi. Synergie, au-delà des mots. Geste vers ma boîte. « Tu as trouvé ce que tu voulais ?
— Hm. » Pas sûr de vouloir partager ma découverte avec lui. Mais il le méritait. Dilemme trop long.
« Les coupes budgétaires t'obligent à faire les poubelles pour trouver tes pâtisseries, maintenant ?
— Le gouvernement risque d'avoir ma mort sur la conscience avant de se décider à rétablir mes subventions. Dont je n'ai par ailleurs aucune idée du montant. »
L'apocalypse laissée en plan, je me dirigeais vers la rue. Raito eut l'air de vouloir parler, se tut finalement. Si c'était une remarque concernant quelque chose comme chacun range ce qu'il a mis en désordre, il savait que ça n'avait aucune chance de m'atteindre.
Le trajet de retour, sans concertation. Nous n'avions plus rien à faire ici. Je marchais éloigné de Raito, de quelques pas. L'odeur infecte s'accrochait à mes vêtements, à ma peau, il n'avait sans doute pas très envie de la partager. À sa place je me serais fui comme la peste.
Enfin, le carton que je portais en valait la peine.
Inconfort de ne pas savoir quoi en faire. Laisser Raito m'aider ? J'avais prévu de ne partager cette découverte avec personne pour éviter toute fuite, mais maintenant qu'il savait… et il serait capable de comprendre aussi bien que moi. Forcément un atout. Mais ne partager ça qu'avec lui… plaisir vorace, une exclusivité absolue. Je pourrais le garder juste pour moi.
La porte d'entrée poussée doucement. Personne derrière. Lumière éteinte, pas un bruit. Soulagement intense que Watari n'ait pas remarqué notre absence. Il aurait été capable de me traîner jusqu'à l'aéroport le plus proche pour me rapatrier en Angleterre dans la foulée.
« Je vais me laver, bonne nuit. » Dernière tentative de garder ma découverte pour moi. Un test, surtout, comme j'aimais tant en faire.
« Je t'attends dans ta chambre pour étudier ce que tu as trouvé. »
Sauvagerie du plaisir qu'il s'impose, veuille rester avec moi. Test réussi. Pas comme s'il avait l'habitude de les rater.
Je lui laissai la boîte. Avec la conscience absolue que cette confiance était déraisonnable. Savoureuse.
La suite dans deux semaines !
