Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.
Rating : M pour certains chapitres
Bonjour,
Nous espérons que vous allez bien et que vous avez pu manger quelques chocolats de Pâques pour le moral.
Désolée, je suis en retard ! Je voulais initialement publier dimanche, mais aussi connaître la durée de l'allongement du confinement avant... Nous repartons donc pour au moins un mois, ce qui veut dire encore deux chapitres à deux semaines d'intervalle (sans compter celui-ci.)
Bonne lecture et prenez soin de vous !
Réponse aux reviews en guest :
Johanna :
Merci pour tes deux commentaires ! L se fait une petite phase "adolescence" en accéléré qui s'ajoute à son côté naturellement boudeur, puéril et enfantin. Nous sommes contentes qu'il te plaise x) Pour Raito, oui, il est lunatique et c'est accentué parce qu'il se retrouve pris entre des injonctions contradictoires (Misa représente ces contradictions pour le moment, et il ne les a pas encore résolues.) Évidemment, ce sont encore des contradictions mignonettes par rapport à celles qu'il va devoir dépatouiller quand Kira reviendra, mais ça prépare le terrain. L et Raito vont de plus en plus être mis sous pression à partir de maintenant. Pour Misa, je ne dirais rien, juste que ça aura un rôle assez important pour la suite ^^ On va voir Artémis de temps en temps, mais elle ne sera pas un personnage secondaire aussi important qu'Akemi, par exemple, il y a encore quelques personnages secondaires en réserve. Un grand merci pour tes reviews et bonne lecture pour la suite ^^
Chapitre 46
Ingérences
« Je t'attends dans ta chambre pour étudier ce que tu as trouvé. »
Phrase retournée sous mon crâne, contre-pied absolu de son « bonne nuit » qu'il n'avait pas commenté. Il était parti à la salle de bains, sans se retourner, et la boîte reposait sur le lit. Cette absence de réaction fendillait les murs qu'il avait placés entre nous. C'était la première brèche, une infime possibilité d'abattre les cloisons renforcées d'acier et d'indifférence. C'était inespéré.
Déclenchement de la douche, audible en sourdine depuis la chambre, je décomptais deux minutes. Sortis dans le couloir, veillant à ne croiser personne pour récupérer des paires de gants chirurgicaux. Le stress tapait mes pas, j'accélérais sous le grondement étouffé de l'eau. Comme un doute, un sale doute. Porte de la chambre poussée trop vite, regard éviscérant la pièce. Expiration retenue. La boîte était toujours sagement posée sur le lit, à m'attendre.
J'installai l'objet sur mes genoux, pour l'examiner avant son retour. Rien de plus à remarquer que je n'avais déjà vu : couleur noire parfaite du carton, effleurée d'une main gantée, un sceau proprement brisé, l'enseigne française en capitales sur le dessus. Recherche rapide. Une pâtisserie du même nom existait à moins de dix kilomètres du QG. Sans compter les émeutes, trop proches pour que ce soit une coïncidence... L'étau de Beyond se resserrait comme des mâchoires. Son piège se refermait, pour nous forcer à bouger, nous rendre plus vulnérables. Plus vulnérables... pouvions-nous l'être davantage ?
Nous faire croire qu'il fallait nous découvrir la gorge pour lui échapper, il devait adorer ça. En vérité, il n'avait plus qu'à appuyer la lame. Et ça devait lui plaire tout autant.
Couvercle délicatement écarté, découvrant une poupée, au creux de son box. Petite fille aux couettes blondes que j'attrapais dans ma paume, sa tête basculée mollement en arrière. Image de la victime. De la faiblesse. Du jouet. Du cadavre, aussi.
Le col de la robe se constituait de fourrure véritable, couleur brun roux, peut-être du vison ou de l'hermine d'été. Sans doute pas de la martre, mais la couleur désignait un animal plutôt européen. La jupe se bariolait de motifs maori aux tons chauds. Le tissu était-il vraiment maori ? À l'œil, il semblait d'excellente facture et la technique de tissage était caractéristique. Si la fourrure se révélait véritable, le tissu devait l'être aussi.
Les couettes blondes qui couronnaient une tête flasque, elles, indiquaient clairement une origine humaine : texture, calibrage des fibres. Cheveux de l'une des victimes ? Autant de victimes que de d'éléments ? Non, non, Beyond aimait la démesure. Plutôt des groupes ? Petites filles de diverses nationalités, pour correspondre au patchwork européen, maori … ? Non. Des petites filles n'avaient pas de sens pour lui, pas dans cette affaire. Si ce ne pouvait être des enfants, ce pouvait être uniquement des femmes, éventuellement. Quels critères ? Nationalités ? Secteurs d'activités ? La poupée pouvait également être le détournement du stéréotype classique français du « sexe faible », désignant alors, pour le tueur, toutes les victimes de manière générique et plus seulement les femmes. Possible puisque le stéréotype était largement répandu outre-Manche. Beyond recomposait le monde à sa propre idée avec Kira, déjà, pourquoi ne pas opérer de même pour le reste. C'était la poupée pour la manipulation, pour la faiblesse qu'il devait prêter à tout autre que lui. Pour son goût du jeu.
Chaque élément, ou presque, comportait un signe particulier. Pour le haut de la robe, c'était le col. Je ne trouvais rien pour la « peau ». Ni pour les chaussettes. En revanche, les chaussures pouvaient être en crocodile, les écailles trop larges pour appartenir à un serpent. Dépression soudaine sous mon pouce alors que j'effleurais le cuir de la chaussure gauche. Cheville de la fillette pivotée, lentement, il manquait huit écailles.
Secondes égrainées.
Je guettais, calculais le moment où il viendrait enfin. L'eau se coupa une fois. Encore une dernière fois, cinq minutes, et il sortirait.
Distrais par le bruit qui s'était arrêté, je tripotais nerveusement l'ourlet de la jupe, encore et encore. Yeux baissés pour remettre le vêtement, puis plissés. Je retournais complètement la jupe. Il y avait deux écritures sur la doublure : mélange maison cunéiforme et hiéroglyphique. Des glyphes sous forme de blocs mayas.
« Tu déshabilles les poupées ? Belle mentalité. »
Sans le regarder, mon sursaut endigué. « Tu écris sur les murs, pas mieux. Pense à ceux qui s'amuseront à nettoyer puisque tu ne le feras pas. »
Son silence et l'appréhension d'entendre qu'il avait changé d'avis me firent lever la tête. Ses cheveux adorablement désordonnés, petites mèches mouillées en pointes. Alternais regard sur la poupée et sur lui. Ne pas paraître trop intéressé. Ni par l'une ni par l'autre.
Il pouvait me le refuser à tout moment, ce droit d'être là, avec lui, à l'écart de tout le reste, tous les autres. Privilège qui ne devrait plus en être un, horriblement désagréable qu'il puisse me rejeter.
Il faisait crisser un paquet de gâteaux vide entre ses mains, en provenance d'une réserve de salle de bains, sans doute. Paquet qu'il jeta dans un coin en approchant, m'obligea à lever le nez par réflexe. Piège de la vision périphérique lorsqu'elle était traversée d'un mouvement vif. Mes yeux happés. Fascination de cette parcelle de chair humide, à côté de la hanche droite, en transparence à travers le tissu. Le besoin balançait, insistant, terriblement insistant. Le besoin de faire glisser, disparaître ce t-shirt, abominable à m'arracher les yeux.
Décrochement forcé. Je ne voulais pas être mis dehors.
Dire qu'il partait était me dire non à tout.
L s'assit sur le matelas, en tailleur. Je fis semblant de ne pas remarquer la distance qu'il mit entre nous ; lui eut le bon goût de faire mine ne pas avoir remarqué que j'avais remarqué. Mon compte-rendu rapidement effectué, je lui donnai la poupée, saisie du bout de ses doigts gantés. Semblant de ne pas voir non plus.
Le mouvement vers l'avant du détective, minime, suffit à couper l'équilibre précaire d'une colonne de dossiers qui lui dévala le dos en cascade de feuilles chaotiques. Je serais les lèvres pour ne pas commenter l'état ignoble de la chambre, malgré les heures que passaient les policiers à tout nettoyer.
« Regarde à l'intérieur de la doublure.
— Maya et sumérien. – Il se pencha à presque poser son menton sur la robe. Effleurant l'écriture cunéiforme. – Fin période archaïque, début classique. »
Question lisible dans le silence, à laquelle il daigna répondre.
« Certains criminels aiment bien jouer avec les langues anciennes. J'imagine qu'ils se flattent l'ego et se complaisent dans le reflet illusoire de leur supériorité. »
Mes lèvres incurvées d'amusement, une seconde. « Tu peux le traduire ?
— Pas tout de suite, et pas sans l'aide de documentation. Tu parlais de sexe faible, tout à l'heure. Stéréotype courant, en particulier en Europe.
— Revisité à la vision pourrie de son narcissisme, oui. Ça n'a plus grand-chose à voir avec le genre.
— Beyond ne tue pas selon le genre, mais le sumérien utilise deux sociolectes. Le premier est le plus courant. Sa variante peut se traduire par la langue des femmes. Évidemment, je ne préciserais pas lequel a été utilisé. »
La poupée, symbolique de la victime, au sens large, confirmé.
Sourires jumelés.
Le mien faillit casser sec. À sa tête détournée, au recul qu'il tenta de faire passer pour naturel. Changement de sujet pour ne pas être trop désagréable. Ou pas vraiment.
« Tu disais vouloir qu'Artémis diffuse une information sur Kira, mais tu n'as pas dit laquelle. » Tu ne m'as pas dit laquelle. Me forçais à gommer toutes traces de reproche.
« Vraiment ? Je ne l'ai pas fait ? C'est une information qui se recoupe parfaitement avec la « langue des femmes ». » Ton absolument plat, forcé à l'être. Avec une vague tentative de plaisanterie hypocrite.
Il laissa filer les minutes dans un silence faussement tendu par ma prétendue envie de connaître ladite information. Ce que j'avais pris pour un jeu, pour une technique visant à me faire bouillir d'impatience n'en était pas, finalement. J'y avais cru, l'avait espéré, mais son expression blanche ne montrait pas la moindre trace de plaisanterie. Pas la moindre trace de quoi que ce soit. Un gâteau, puis deux, dansèrent entre ses doigts avant de disparaître, engloutis. J'aurais voulu craquer, demander, avant. Maintenant, je n'avais presque plus envie de savoir. Il se décida pourtant à rompre son mutisme, son instant choisi. Très conscient qu'il le faisait à point nommé, très inconscient qu'il avait éviscéré tout l'attrait de la conversation. S'il savait que nier son plaisir du jeu était nier le mien, je ne voulais pas penser à la sentence. Irrévocable.
« Beyond ne tue plus comme Kira. »
Il s'interrompit, me laissant aimablement quelques secondes. Calculs instantanés des implications. Et il reprit, me raccrochant à lui. « Tous ces jeux n'étaient que des diversions pour dissimuler des dossiers falsifiés de criminels.
— Falsifiés ? Ils n'étaient pas coupables des crimes dont ils étaient accusés ? Oh, ils n'ont jamais été coupables. » La même jubilation bue dans ses yeux, juste avant qu'il ne me la retire. « Tous au même niveau, j'imagine. Tous des faibles. »
Son hochement de tête n'empêcha pas l'adrénaline de tomber, en chute libre. En gommant sa jubilation, c'était aussi la mienne qu'il avait effacée, à demi. Je me calais plus en arrière. Atmosphère malade.
« Tu devrais le dire à l'équipe, L. Peut-être qu'ils admettraient enfin que la thèse Beyond-Kira est valide. Elle vient d'être confirmée.
— Vient ?
— Je pense qu'il faudra le présenter comme ça, oui, si tu tiens à conserver ta cohorte de policiers de ménage non payés en heures sup.
— Je les plains, vraiment. Peut-être devrais-je le faire à leur place ?
— Tout dépend du résultat voulu. Si tu souhaites mettre à bat la Nation par asphyxie, je te conseille de persévérer. Peut-être que la chrysalide autour de tes résidus moisis de vêtements et de gâteaux marinés dans six mois de saleté se brisera et dévoilera par miracle un beau phosgène.
— Je préfère le cyanure d'hydrogène dispersé en forme de jolis papillons agressifs.
— Et mortels. »
Picotements de complicité. Le luxe fulgurant de son esprit enfin retrouvé comme une extension du mien. Semblable et la fois tellement plus, tellement autre que moi. L se détourna et ma satisfaction ternit en pauvre chose fade et fanée, dégorgée de ses couleurs. Le contentement disparut dans un souffle, délité. Imaginé ?
Les odeurs de son gel douche et de shampooing saturaient l'air de sucre au point de le rendre presque irrespirable. La nausée menaçait, il avait dû vider la totalité des flacons honteusement parfumés sur sa tête. À la persistance, peut-être deux de chaque, l'opération étouffement à la bombe chimique avait été lancée vicieusement quand personne ne s'y attendait, Nation en péril. Constat amusant à faire si son visage ou son corps ne se raidissaient pas à chaque fois que je bougeais, alors je me tus. Et je le regardais regarder la poupée, à prétendre ne pas savoir mes yeux sur lui. Quelque chose de lourd roulait douloureusement sous la surface des apparences et tout sonnait à contretemps. Prétendais ne pas remarquer, ça non plus. Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire : nouveau mantra.
Mon regard levé des traductions, perdition au creux d'un temps mort de conversation. Il n'y en avait pas eu avant, ou pas comme ça. Me noyer dans les colonnes tracées au rouge sur le mur en séries de chiffres représentait un bon moyen de penser à autre chose. Qu'est-ce que c'était ? Plutôt que d'observer ses mises en retrait, trop nombreuses pour être comptées, la logique pure était bien plus attrayante, quelques minutes. Enchaînement d'hypothèses, toutes réfutées, recommencées. Et, le réseau de sens, trouvé, démêlé avec gourmandise, comme une pelote de fils dans des griffes de chat. C'était un tableau avec les heures de diffusion des informations médias, en plusieurs colonnes déstructurées avec les décalages et les heures de meurtres. Quadrillage par secteurs géographiques, directement barbouillé sur le mur, pour dénicher les correspondances.
« Tu n'as pas encore trouvé Beyond. »
Son regard acquis, à peine une seconde. « Non.
— Il n'y a pas d'autres calculs, ailleurs ?
— Non. »
Il ne me dirait rien, s'il y en avait. Il ne m'avait pas dit qu'il sortait. Ne m'en aurait pas dit davantage, après être revenu. Recherche vaine d'un peu de vérité sur son visage, quête vouée au vide. Mon regard glissé, fixé. Je m'approchais lentement. Son corps rigide, sec à casser. Me toucher présentait certainement de hauts risques sanitaires.
L'amorce de son coup visible parce qu'il le voulait, hurlante dans toutes les lignes de son corps. Je lisais toujours ses coups, mais n'avais presque jamais le temps de réagir. Cette fois, il me l'offrait, ce temps, largement. Avertissement clair, ligne infranchissable que je dépassais. Ma paume ouverte, levée. Signe de non-agression. Tellement blessant à formuler. La méfiance et la tension qui innervaient ses muscles électrisaient l'air, électrisaient mes neurones.
Centimètres avalés, pas de gestes brusques. Impression d'acculer un animal sauvage et d'attendre la morsure et la douleur. À mesure, je sentais son hésitation se dépasser, il allait me frapper. Une poignée de secondes avant mouvement, impact.
Ma main passa sur la forme tiède et douce de sa joue, petite seconde. Et la brutalité du coup virtuel me sauta au visage, brûlante. Rage à ses pupilles, à ses muscles, pourtant il ne me cogna pas. Sans commenter ma propre colère qui ne demandait qu'à éclater à son tour, je m'écartai, lui montrai la matière du gant. Relâche brutale dans son dos, ses bras. Bombe désamorcée pour la poussière jaune au creux de ma main.
« Je vais analyser ça. »
Je lui donnais le gant, ôté avec toutes les précautions possibles, et il l'attrapa avec le soin de ne surtout pas toucher ma peau.
« On dirait du pollen.
— D'où vient-il ? »
Comme il se penchait pour examiner la poupée plus en détail, je ne bougeais pas.
Constat de ses observations énoncé avec absence :
« La poudre est dans ses cheveux.
— Le résultat sera connu dans combien de temps ? »
Pas de réponse.
L avait demandé, une fois, si je pensais rester en contact, après. Ses mots avaient questionné à demi, ses yeux avaient compris. Au tranchant de mon silence, il avait su, et c'était une évidence.
Tout. Ou rien.
La journée s'écoula lentement avec un ennui poissé d'appréhension. Attente du soir à venir, moment étrange où je pourrais presque me faire croire que rien n'avait changé. Où je pourrais presque oublier cette fois où mes excuses n'avaient rien changé. Oublier qu'il m'avait mis dehors, rejeté derrière cette porte. Et qu'il me repoussait toujours, encore, à chaque fois qu'il me voyait. M'avait-il embrassé pour la dernière fois ? Dans le secret de ma pensée, la question me glaçait. Rhétorique. Les quelques miettes d'attention qu'il me laissait allaient aussi disparaître. Frisson. Combien de temps ?
« Tu m'écoutes ? »
Bien sûr que non, et c'était évident puisque Matsuda posait la question. Une alerte sms fortuite me dispensa de la pénible tâche de formuler une réponse, non moins pénible. Un afflux brusque dans mes veines, la pièce quittée aussitôt.
Actionnant ses jambes comme un moulin, le policier arriva en trombes, à ma suite « Se passe quoi, là ? »
Information relayée en pianotant à toute vitesse sur mon téléphone. « Ça a commencé. »
Matsuda se stabilisa à ma hauteur. « On parle de la fin du monde ou quoi ?
— Presque. »
Sourire en coin accroché sur la porte du salon ouverte, télévision allumée. Les autres s'agglutinèrent autour, quelques secondes plus tard. Son regard, qui me survola à peine. Moment précis, choisi, par Matsuda pour s'écraser à demi sur le canapé, à demi sur moi, son coude enfoncé avec une redoutable précision dans mes côtes. Le regard sombre s'attarda un peu, glissa.
« Artémis a donné l'info et les preuves à NHK. À 5h ce matin. Ils sont prêts. »
Croiser mes jambes déstabilisa un Matsuda trop affalé sur moi et il tomba de l'autre côté. Satisfaction puérile.
Le jingle perça l'écran de pixels et de décibels trop éclatants. Une présentatrice émergea dans un halo de projecteurs. Visage, posture, tout montrait qu'elle savourait la valeur de sa bombe.
Kira ne tuait plus seulement les coupables.
Qu'en penserait le Kira originel ?
J'étais détendu, attendant les réactions... qui ne venaient pas. Silence abyssal. Pas de « au secours, on va tous mourir. ». Matsuda, les yeux exorbités, affichait une expression mal définie et Akemi s'était figé, granitique. Pas très intéressant. Un sursaut de colère sourdait le marbre du visage de mon père, comme un artiste ajustant ses traits, un à un, avec un pinceau. Jusqu'à ce que l'émotion déborde. Autre sorte de bombe, sonore, qui explosa.
Vague conscience de quelques mots, assentiments et excuses lâchés en automate dans le sermon paternel, jusqu'à ce que le son revienne, hurlant, perçant, grondant. Saturant. Le laisser décharger ses éclairs. Rester droits et statiques en pics de roc dans la houle démontée, seule manière d'y survivre. Personne ne bougeait sous le fracas tonnerre et déchiqueté des vagues mugissantes. Je lâchais quelques tentatives d'explication, pour la forme. Il ne me laissait que le temps d'articuler des débuts d'excuses, avalés dans sa tempête. Une dizaine testés, plus ou moins créatifs, c'était suffisant et lui continuait, incandescent de fureur.
Kira avait-il eu conscience de faire le mal ? Bien sûr. Accepté. Mal, justice, simples constructions, perceptions des limites, mouvantes ou cassantes, dépassables. Pas si différent de Beyond ? Oui, avec pourtant un écart fondamental. Kira avait dû connaître les lignes en les franchissant, Beyond n'avait jamais dû les voir, voulu les voir. Et Beyond n'avait pu s'empêcher de refaire Kira à son image, de balayer tout semblant de morale et de limites, même gangrenées, nécrosées. Le premier aurait fini par les balayer lui-même, sans aucun doute. Simple question de temps avant que le premier devienne le dernier. Que la pourriture, l'intoxication du pouvoir prennent le dessus.
Point d'orgue de l'engueulade ourlant un regard de feu et des joues pâlies. « Vous n'avez rien dit, comme d'habitude. Vous avez retenu l'information la plus importante de l'enquête à ce jour : Kira ne tue plus seulement des criminels ! Et bien sûr, vous avez choisi de le dire au monde entier avant de nous en parler à nous. Nous consulter aurait pu être utile, bon sang ! Vous lui coupez l'herbe sous le pied de manière publique et vous avez encore tout gardé pour vous ! Il va vouloir se venger. »
L'angoisse perlait sur son front. Comportement de Beyond limpide, une vengeance parfaitement possible, à la responsabilité assumée.
Les effets majeurs de l'annonce apparurent relativement lentement après diffusion, ondes sismiques. Tout le monde pouvait être choisi, tout le monde pouvait mourir. Passés les premières heures et manifestations, les déclarations publiques, les témoignages stupides de gens décidant de vivre aussi longtemps que nécessaires dans des abris antiatomiques : les choses devinrent sérieuses. Les conséquences, c'était le commerce de la disparation, de la chasse féroce aux informations, de toutes parts. Le commerce de la non-identité, de l'ostracisme. La délation. C'était le suicide de masse, par sentiment de trahison, par désespoir. Par revendication de la liberté de mourir.
Le gouvernement croulait sous les vérifications d'identités des victimes et les criminels devenaient incontrôlables. Kira avait troqué sa hache de bourreau pour un autel sanglant de dieu primitif. Beaucoup voyaient un châtiment contre tous ceux qui avaient mis Kira au défi. Kira prouvait son pouvoir hégémonique et prouvait la Justice de son ancienne conduite par contraste avec celle-là. La peur déferlait sur le monde en peste frénétique. Le Japon se terrait, replié sous la terreur de l'épée en surplomb. Parce que l'épée du jugement n'usait plus de justifications pour s'abattre sa lame sifflante affamée de carotides à trancher.
Cette fois, à la une, c'était un groupe pro Kira avec un cortège de suicides en direct. Crises cardiaques provoquées par cocktails de médicaments en acte de pseudo dénonciation.
Watari éteignit le poste. Dispersion de l'équipe en silence. Qu'y avait-il à dire.
Passai devant mon père, chemin obligé pour coincer L à la sortie de la pièce. Mais une main se serra sur mon bras et la cible s'échappa, faufilée dans l'embrasure.
L avait-il les résultats de la poupée, du pollen ? Deux jours qu'il aurait dû m'en parler, qu'est-ce qu'il fabriquait ?
Mon père m'emmena ailleurs, la prise sur mon bras plus dure.
« Tu savais que ce genre de choses allait se produire. Vous saviez qu'elles seraient les conséquences de cette information lancée en pâture au monde.
— Oui.
— Vous jouez avec la vie de tous ces gens ! Vous avez le même sang sur les mains que Beyond, ou Kira, ou peu importe comment il s'appelle ces derniers temps.
— C'est Beyond, le responsable et Kira avant lui. Nous n'avons tué personne.
— Ce sont vos morts aussi. Vous n'avez pas le droit de décider pour les autres ! Les suicides –
— Je refuse d'enlever la part de responsabilité de chaque individu. Les gens qui se suicident l'ont choisi et Beyond a choisi de commettre ses meurtres. Qu'il soit toujours en liberté est notre responsabilité, par contre, donc pour ce dernier fait, oui, ce sont nos morts. Mais la décision de rendre l'information publique n'est que le dernier maillon de la chaîne.
— Les nôtres ? Tiens donc, une équipe, quelle nouveauté. Et tu penses qu'être un maillon de la chaîne des décisions poussant au suicide de quelqu'un est acceptable ! »
Toujours. Il fallait toujours tout expliquer.
« Kira et Beyond se sont toujours servis de gens impressionnables, crédules, manipulables et ça n'aurait pris que plus d'ampleur. Il fallait dire la vérité, maintenant, pour le détruire, pour détruire sa réputation usurpée de Justice. Nous avons ajouté le dernier maillon pour rompre la chaîne.
— Donc, tous ces morts étaient pour le bien commun ?
— Tu sais que c'était nécessaire. Tu aurais choisi quelle option, dis-moi ? Savoir et laisser les gens penser que Kira était la solution ? Le grand sauveur ? À long terme, l'effet aurait été similaire à une bulle spéculative financière qui a trop grossi et qu'on éclate brusquement, ou qu'une colossale descente de méthamphétamine. Les conséquences du silence auraient été une hécatombe, c'est simple. Il vaut mieux arracher le pansement tout de suite, avant que la chute soit trop difficile à supporter pour les gens qui rêvent les yeux ouverts. »
Mépris absolu pour ces gens, qui attendaient toujours bêtement que quelqu'un vienne les sauver, rentré pour que mon père ne puisse le capter.
Le visage s'affaissa, fatigué. « Je sais, mon fils. Ce que je ne comprends pas, c'est pourquoi. Pourquoi n'avoir rien dit à l'équipe ? Nous sommes là.
— Je n'ai pas su l'information très longtemps avant la diffusion aux médias. »
Un éclair de stupéfaction fila ses sourcils, lui aussi sentait que c'était anormal mais il le cacha vite, trop tard. « Nous aurions dû prendre cette décision ensemble. Vous nous avez volé ce droit, cette légitimité. Vous nous mettez au pied du mur, toujours. »
Il passa une main un peu triste sur ma joue. « Raito, il déteint sur toi, tu t'en rends compte, n'est-ce pas ? »
Certainement pas et sans importance. L s'était chargé de régler la question.
Tentative numéro 3, sans grande conviction.
« Les résultats ?
— Pas encore. »
Troisième fois qu'il mentait. Le mensonge déployait un codage, toujours violent sur les visages, mais transparent. Pas de signes objectifs sur les expressions du détective, mais je le savais, je le sentais. Décohérences hurlantes. Imperceptibles.
Mon irritation que je reportais sur le glyphe maya à traduire. Châtiment, vengeance, meurtre, au choix. Tous parfaitement possibles. Obligé de comparer avec des versions postérieures attestées pour essayer de deviner le sens du mot. Le plus proche remportait le suffrage. Châtiment assez tentant, ou vengeance.
Nous avions presque terminé de compiler les différentes versions possibles du message. Les langues étaient trop archaïques pour une quelconque certitude sur le sens des mots.
Sa retenue se palpait dans l'air, me sautait à la gorge. Il serrait les dents à chaque question, au seul son de ma voix. À tout hasard, il pouvait très bien falsifier les informations qu'il me donnait. À vérifier plus tard. Qu'il mette autant de temps à me communiquer ce fichu résultat, qu'il avait depuis des jours, était très clair. Il allait, d'une seconde à l'autre, m'annoncer mon expulsion définitive de... tout.
Autres possibilités : la vengeance de BB reposait dans cette poupée. Elle me concernait, au moins en partie, et il ne voulait pas qu'elle me concerne. D'une manière ou d'une autre, être impliqué dans l'enquête signifiait être concerné. Bizarre comme revirement. Dans ce dernier cas, il ne faisait que garderie, me tenait « occupé » alors qu'il avait la réponse depuis longtemps, ce qui ne lui ressemblait pas. Pourquoi ne pas le faire mieux que ça ? Inventer un mensonge crédible, au minimum ?
Pas très probable. Il voulait simplement m'éjecter de l'enquête.
Il me mentait si ouvertement, c'était... insultant. Ou il ne savait pas gérer la situation et attendait que je décide tout seul de mettre fin à cette pseudo collaboration nocturne. Parce qu'il ne savait pas faire, ne voulait pas faire, voulait que ce soit moi qui en prenne la responsabilité.
Peu importait, il n'avait pas le droit. Aucune de ces options.
Il n'avait pas le droit de vouloir se débarrasser de moi.
Sans même avoir besoin de feindre l'épuisement, je posais ma joue sur son oreiller. M'accaparant son lit sans demander la permission. Pour une fois, faire semblant de ne pas l'entendre protester était un bonheur. Ignorance des appels pressants et des toxiques noirs qui suintaient de ses yeux. Je fermais les paupières et quand je me réveillais, il n'était pas là.
Il n'avait même pas voulu me mettre dehors à coups de pied.
L ne devrait pas tarder à revenir, je déposais avec précaution mon travail sur son lit. Petite architecture douce et piquante disposée dans un plat, elle ressortait à merveille sur la couleur des draps. Présent structuré de meringues et d'abricots piqués en noisettes caramélisées, touches chantilly et chocolat. Textures craquantes, mousses onctueuses, biscuit joconde en nuages et morceaux de fruits. Balance sucrée et acide, vernie de brillant et de gourmandise. J'ajustais encore un peu l'ovale délicat du gâteau, crénelé d'éclats nougatine, quand je remarquais une note, griffonnée sur un morceau de feuille.
Le châtiment frappera là où tout peut être appris pour être oublié.
Est-ce que je devais faire semblant de ne pas avoir vu la traduction qu'il avait terminée sans m'en informer et laissée à traîner sur le lit ? Était-ce qu'il attendait que je fasse comme si je n'avais rien vu ? Est-ce qu'il allait m'en parler ?
Le châtiment frappera là où tout peut être appris pour être oublié. C'était peut-être un piège de sa part, une fausse traduction pour m'induire en erreur et m'écarter en me lançant sur une fausse piste. Me manquait les autres pièces du puzzle, le pollen par exemple, alors je ne pouvais pas trancher. L'incertitude se croisait à la certitude qu'il voulait se débarrasser de moi. C'était douloureux, blessant. Et ça me rongeait.
Quand il verrait le gâteau, il saurait que j'avais trouvé la note. Les cartes dans sa main, je lui laissais la décision de la prochaine manche. Me parler du message ou m'écarter.
Trois heures plus tard, je trouvais le gâteau. Dans une poubelle. Volonté de ne pas céder, incendiée.
M'allonger ostensiblement sur son lit pour la nuit, avec plaisir, ne le fit pas réagir. Il continua son travail, puis il se leva, fit le tour du lit. Ferma la porte en partant.
Sans rien dire.
Deuxième dessert offert, deuxième découverte macabre. Peut-être un peu plus de temps écoulé, cette fois, entre la trouvaille et la destination finale au fond des ordures ménagères.
Hors de question qu'il me mette de côté aussi facilement. Ça m'insupportait. Il ne pouvait pas croire que j'en resterais là ? Pourrais bien voler tous les sucreries et gâteaux disponibles pour le forcer à manger les miens. Rien que d'imaginer sa tête en constatant l'odieux crime... Rêverie nuageuse aux accents de vendetta, dérivant sur mon clavier d'ordinateur. Cette rétention d'informations, peut-être légitime, me faisait trop penser qu'il se fichait totalement de ma présence.
Téléphone attrapé avec frustration, Misa décrocha aussitôt et sa voix haut perchée m'emplit la tête. Pas assez. J'écoutais distraitement, histoire de varier les plaisirs, obnubilé par une autre pensée, murmurante d'abord, vite insupportable.
Pourquoi sa présence, à elle ?
Pas de réponse à cette question qui restait tue entre L et moi, jamais verbalisée, toujours obsédante. Conversation interminable dans mon oreille, irritante. Bouffée de dégoût.
Sensations qui blanchirent d'un coup sous la colère. Je me foutais d'elle. Pourquoi la supporter. Pourquoi ? Pour rien. J'ouvris la bouche, articulai la première syllabe et le son se trancha, net. Souffrance brûlante, plantée en lame dans la gorge. Impossible. Mais la douleur s'aiguisa, vive et taillante. Ignorant les questions inquiètes dont on m'inondait, je finis par fermer les yeux. Ça ne partait pas. Main posée contre mon cou, pour vérifier. Insensé. C'était... insensé. La peau était intacte. Il n'y avait rien.
Je ne comprenais pas.
La sensation se comprimait, stridente, ardente. Crochets de glace qui se criblaient en profondeur, clouant les cordes vocales et la carotide. Ma respiration bloqua. Arrivai plus à inspirer pendant une poignée de secondes battantes et gelées, puis ça disparut.
Ça disparut quand je rassurais Misa.
Une ou deux questions concernées, puis elle recommença son interminable laïus sans intérêt. Écoutais pas, je ne pouvais m'empêcher de vérifier, plusieurs fois. La peau pulsait sous mes doigts, lisse. Un tapotement à la porte me donna l'excuse de couper la conversation. Porte ouverte d'une main chamboulée. Je perdais la tête ? Mais ça avait semblé tellement réel.
Cognement d'iris contre iris, maîtrise de façade retrouvée.
« Quelle politesse, frapper avant d'entrer. Je suis impressionné. Dans dix ans, tu feras peut-être un être humain acceptable. » Pas ce que j'avais voulu dire. Et il ne réagit pas. Comment pouvait-il ne rien dire à ça ? Ne réagir à rien ? Non. Non. Si le chantage à la gourmandise ne fonctionnait pas, peut-être qu'une attaque directe le ferait.
« Qu'est-ce que tu veux, L ? » Il posa un rapport sur la table et fit demi-tour vers la porte, toujours muet. Timbre bas et calme de la saloperie, pour le retenir. « Tu as peur de Misa ? Merci pour le scoop. »
La déformation de la réalité alluma quelque chose dans son regard. Parfait.
« Je parierais plutôt sur ta lâcheté, Yagami-kun.
— Veux-tu que nous évoquions la tienne ? Mais c'est tellement facile, n'est-ce pas, comme excuse pour foutre le camp dès que ça t'arrange. Si on cherche de faux prétextes pour se fuir, que devrais-je dire ? Tu es profondément asocial. Toute présence, par définition, est une souffrance, ou le deviendra. Et lorsque l'habitude s'installera, quel sera l'intérêt ? »
La confusion rapidement capturée sur ses pupilles. Questions qu'il aurait été légitime de se poser, pourtant. Cela aurait pu être important, pour quelqu'un d'autre. J'attrapais la feuille qu'il avait posée, souris froidement.
« Merci pour le rapport, mais tu aurais pu l'envoyer. »
C'était un vrai sourire, pas forcé, juste commun. Qu'il dise quelque chose. Qu'il montre quelque chose. Pas ce néant, ce vide sidéral.
Le détective demanda à Akemi de l'accompagner. Le mafieux y alla de sa petite réflexion qui appelait la tentative de défenestration à grands cris. Le regard de L suffit cependant à faire taire les horreurs qui se mirent aussitôt à germer dans la tête de Matsuda et de mon père. Sorte de lierre grimpant dégénéré en pleine décomposition portant le nom de « l'affaire du petit ami ».
Lorsqu'Akemi revint, des heures plus tard, il avait le visage sombre, inhabituel. Aucune pique ou remarque déplacée, il se contenta d'aller à sa chambre, en silence.
Je réussis à coincer L, quelques minutes, au détour d'un couloir, personne alentour. Je me forçais à ne pas croiser les bras, signe d'agacement trop ostentatoire, stress crescendo pour ce que j'allais dire. Ce qu'il pourrait dire.
« Qu'est-ce qu'il se passe avec Akemi ? Il n'a rien voulu avouer. »
Léger pli au coin gauche de ses lèvres.
« Je lui ai interdit de dire quoi que ce soit.
— Comme si Akemi était du genre à suivre les ordres.
— Tu as dit que l'enquête n'était pas encore terminée, mais tes actes sont en contradiction avec tes paroles.
— Et je suppose que c'est le spécialiste qui parle. »
Oh, et il comptait me planter là. Merde.
« Je déteste que tu me rejettes. »
Bousculade de mots dans la gorge. Lui attendait.
« Tu m'exclus de tout. Tu... » Cerveau à plein régime pour justifier, camoufler, n'importe quoi. Inutile. Il s'écarta avant même que je ne puisse placer une suite quelconque derrière ce « tu ».
Tant pis.
Inspiration.
« Tu me manques. »
Que c'était difficile.
« Tu me manques. J'aime être avec toi. Reste, s'il te plaît, même … après. »
Expiration.
Il ne me regardait plus. Une phrase pas assez forte tomba, en illusion de réponse.
« Je dois aller voir Matsuda. »
Douloureuse.
Que faisait L avec le mafieux ? Matsuda ?
Malgré les menaces et les techniques de chantage, Akemi avait catégoriquement refusé la moindre tentative d'extorsion de données. Il ne me restait que Mastuda, dernière chance. Autant dire que j'étais aussi avancé que dans une arène de la Rome antique, à faire mumuse sous le museau d'un lion affamé avec du jambon en dés et une unique pâquerette. Même à exploiter les propriétés ferromagnétiques des composants des disques durs avec courant polarisé en spin... Pas de doute, la spintronique ne parviendrait jamais à stocker toute la stupidité du monde en qubits. Inépuisable.
J'attendais impatiemment que le détective relâche le policier. Comme un prédateur, tournant en cage. Je voulais avoir une victime à cuisiner et celle-là était impressionnable.
La rétention d'informations que L opérait en ce moment était inacceptable. Soit il me virait franchement, soit il me disait la vérité. J'irais la chercher moi-même, à la fin.
Modélisation ridicule d'hypothèses qui bondissaient sur ma distraction. Attenter à ses dossiers et à sa santé mentale en envoyant Akemi et Matsuda en mission dans sa chambre armés de chips et de sodas serait particulièrement jubilatoire. Savoureux. Voler ses disques durs serait impossible, bien sûr, même juste pour l'emmerder... Et si les bousiller sans les reformater classiquement pourrait valoir le pesant d'engueulades, pas sûr de le regretter. Prototype de réflexion irréaliste assemblé dans un coin de tête, extraction des disques pour vriller les têtes inductives en explosant les jonctions.
Bien sûr, pour détruire la magnétorésistance à effet tunnel, il faudrait des variations de courant très importantes, bien plus que ce que le matériel pourrait encaisser. Irréaliste. L'effacement du stockage serait totalement mal foutu, ce qui ne serait pas pour me déplaire. Irréaliste, évidemment, même avec une cage de faraday pour protéger les autres appareils. Et ça m'énervait de me noyer dans des réflexions non réalisables, parce qu'il m'excluait de l'enquête et que je me refusais au plus simple. Préférable de partir dans la vengeance trop complexe pour être appliquée que de réfléchir à ce qui était réellement à ma portée. Infiltrer son ordinateur à distance prendrait des jours et des jours, mais c'était faisable, possible. Pire, je connaissais le code de déverrouillage de son pc, consulter l'historique et les fichiers, ne serait-ce que ça... si facile.
Sauf que. Ce serait briser les miettes de sa confiance. Si je récupérais les informations dans son dos, il achèverait l'agonie de notre relation, ça aussi c'était simple. Agir de manière directe ferait revenir le soupçon. Ferait revenir l'ombre dévorante de Kira dans ses pupilles. Il me restait l'action indirecte, compromis acceptable à défaut d'être satisfaisant, entre le rien et le risque maximal. Mastuda, donc.
J'écartai une mèche de cheveux, vérifiai que ma chemise ne comportait aucune trace rouge.
Heureusement que j'appréciais cuisiner. Le couteau ruisselait écarlate, à mesure que je coupais. Étrange apaisement cérébral, étouffant même le cri sous le claquement de la lame. Le cri qui venait du couloir. Porte ouverte pour presque perdre un bras, vite écarté du trajet de Matsuda, déboulant comme une furie, courant presque tant il marchait vite, sa bouche noyée dans un flot de vociférations et pleurnicheries. Un ordre, assourdi, inaudible depuis la cuisine. Le policier finit par repasser, la tête basse et l'air boudeur. Je guettais un moment, plus rien. Pourvu que je ne le retrouve pas dans une poubelle avec la charlotte glacée cerises, nougat, coquelicots et calissons en guise de capiton funéraire.
Secondes décomptées à tapotement de crayon. Secondes stressées, de trouver la charlotte abandonnée, surnageant parmi les épluchures moisies, les toasts à demi mangés et autres déchets peu ragoutants. La tension me pianotait la peau en piqûres de fourmis et la personne qui entra dans le salon n'était pas celle que j'attendais. Une autre tension glissa entre mes omoplates.
« Bonsoir, Yagami-kun. »
Il s'assit en face. Moins j'en dirais, mieux cela se passerait. Savoir précisément ce qu'il pensait était particulièrement désagréable, mais toujours instructif.
« Nous avons déjà eu quelques conversations par le passé, relativement semblables à celle-ci, d'ailleurs. Pourtant, il semble que les événements des derniers jours aient quelques difficultés à vous atteindre.
— Événements ? Choix intéressant de vocabulaire.
— En effet. Il se rend enfin compte que vous êtes nocif, toxique. » Instant corruption. Lucifer en personne, peut-être ? Étonnant qu'il ne m'ait pas déjà concocté une petite comparaison sémantique.
— J'avais craint, une tragique seconde, que cette information me sorte de l'esprit. Merci de me le rappeler. Quant à mon côté néfaste -
— Pernicieux.
— Donnez-lui l'adjectif qui vous fait plaisir. Je vous suggère d'aller passer commande à une boucherie du quartier. Peut-être que les employés accepteront de faire disparaître les nuisibles de mon espèce sans trop de frais supplémentaires, tourtes, pâtés, petits fours ou tartares, soyez créatif. Pas de traces, pas de preuves.
— Pas de corps, voilà qui pourrait être intéressant. Merci pour votre expertise du crime. » Son ironie presque aussi froide que le contenu de sa phrase.
« J'apprends grâce à votre enseignement sans faille. Bravo pour l'autocongratulation détournée, c'est merveilleux.
— Il est hors de question que vous réussissiez à ruiner les excellents progrès de Ruyzaki alors qu'il veut enfin se débarrasser de vous. Je ne veux pas que cette prise de conscience fondamentale soit remise en question. Il serait fortement souhaitable que vous arrêtiez de vous servir dans les placards. Peut-être cela a-t-il pu être une nécessité, pendant un temps, mais c'est désormais contre-productif et délétère, en plus d'être totalement accessoire. » Regard interrogatif bien mal récompensé par la précision qu'il daigna m'accorder. Plus tranchante encore que le reste. « Oui, vous êtes accessoire, il n'a pas besoin de vous. Vous savez ce que l'on fait aux accessoires inutiles. – Il fit mine de frissonner d'horreur. – Et qui sait ce qu'il y a dans ces gâteaux. »
Le reste de la journée ne réussit à faire partir l'amertume, poinçonnée sur ma langue, tordue dans mon ventre. Les mots de Watari ressassés des heures ne s'adoucissaient pas.
À quoi bon continuer l'interrogatoire de Matsuda, L ne m'informerait de rien de plus, peu importait ce qu'il trafiquait avec le policier. Je ne regardais même pas le contenu des poubelles, hésitais à aller voir L, le soir venu. Si Watari avait raison ? Que me dirait-il, de toute façon ? Je n'avais pas envie de ça.
Mais abandonner maintenant serait un acte définitif et je ne pouvais pas faire ça non plus.
Finis par craquer. Me précipiter vers sa chambre. Le couloir, enfin, au rythme de mon cœur accéléré. Et tout plongea dans le noir absolu. Anormal.
Aveuglé d'obscurité, je ne bougeais plus, malgré l'urgence qui cognait entre mes côtes. Si l'électricité avait été coupée, cela voulait dire que les générateurs de secours ne s'étaient pas déclenchés. Ou plutôt qu'ils avaient été sabotés. Il n'y avait qu'un seul responsable.
Juguler l'adrénaline. Maîtriser. Je m'élançais à tâtons dans le corridor que je connaissais par cœur. Je trouvais sa porte, l'ouvris. M'engouffrai dans l'embrasure.
༻ Thirst ༺
Le compte à rebours lancé, je n'avais que très peu de temps avant que quelqu'un ne débarque ici pour relancer l'électricité. Les disques durs extraits des racks, remplacés par les nouveaux. Les nappes SATA enroulées autour du poignet, les disques jetés dans le sac de preuves. Trop lent. Les pas à l'étage déjà en cavalcade. Encore six caméras à rebrancher.
Les générateurs de secours remis en service, le disjoncteur principal poussé, un coup de pied bien ajusté dans le sac, et la porte s'ouvrit. Watari visible, dans le flash de son téléphone.
« Je peux savoir ce que tu fais ?
— Je répare. C'est bon, c'est fait. Tu peux partir. »
L'interrupteur actionné, lumière inondant la pièce technique.
« Tu as intérêt à m'expliquer.
— Je peux pas. » Impossible de savoir si la taupe avait placé des micros que je n'avais pas trouvés malgré mes recherches. Mais Watari ne pouvait pas le savoir. Je ne lui avais presque rien dit de ce que je faisais, depuis tout ce temps.
« Tu recommences à agir illogiquement ?
— Non. »
Suspicieux. Trop. Et je ne voulais pas de ses questions. Qu'il s'en aille, me laisse récupérer mon butin.
« Peut-être un peu. Je t'expliquerai plus tard. »
Il finit par me laisser. Ne se rendant pas compte que plus tard pouvait aussi bien désigner le lendemain que la décennie suivante. Mon sac récupéré sous une étagère, transporté jusqu'à ma chambre dans une relative discrétion.
La porte entrouverte. Anormale. Poussée, coup d'œil à l'intérieur. Vide. Froid dans les entrailles. Je ne pouvais pas savoir qui était venu. Qui avait pu profiter de l'extinction généralisée pour s'introduire sur mon territoire. Possiblement piller mes réserves de bonbons. L'angoisse primitive.
Disques durs balancés dans un coin, j'entrepris l'inventaire de mon trésor de guerre personnel. Les dragées sous l'oreiller, les macarons dans le tiroir à sous-vêtements, les calissons à côté des dossiers Kira, les fruits confits, les réglisses, les chocolats, et l'entremets citron entamé sous le lit. Personne ne manquait à l'appel. Vérification de la poupée dans sa boîte, au fond d'une armoire débordant d'objets inidentifiables. Toujours là. Décapitée. Et j'avais pris grand soin de dissimuler ailleurs le fil ayant servi à relier la tête aux épaules. Lui aussi, toujours bien à sa place, à l'abri. Caché à l'intérieur de l'unique paire de chaussettes que je savais posséder. Personne n'irait jamais chercher là. Le fil délicat, enroulé dans ma main. Solide, doux. Couleur beige. En vigogne. Et c'était trop particulier pour être un hasard. Mon estomac perdu quand je songeais aux implications.
Le bras de fer trop bien engagé avec Beyond. Pour une fois, les autres semblaient avoir raison de craindre une vengeance. La menace évidente. Précise. Restait à la prouver.
Téléphone attrapé. SMS. La réponse négative. Glaçante. J'envoyais d'autres suggestions d'endroits où chercher.
Mon attention reportée sur mon mur bariolé d'inscriptions. À actualiser. De nouveaux décalages, reportés sur la carte schématique de Tokyo. Besoin de déborder sur le plafond. Pas pratique. J'y penserais, pour le prochain immeuble à construire. Des plafonds hauts. Et pourvus d'échafaudages, qui m'éviteraient de me casser le dos. Sonnerie d'un appel entrant. Dérangeant.
« Akemi. Mes instructions ne sont pas claires ? Amputation des yeux ou du cerveau pendant la nuit ?
— Je vais bien, merci. Comment je suis censé m'introduire chez les Yagami et chez Misa sans qu'on me remarque ? Je suis pas un cambrioleur, moi. La miss encore, ça va, il me suffit de prendre un truc avec ton odeur pour occuper le chien, mais je te rappelle que la mère du petit trésor ne quitte presque jamais la maison.
— Femme au foyer, trouve ta propre solution. Elle sort bien pour faire des courses ? Aller prendre un thé avec ses copines ? Se faire manucurer ou coiffer ? Cinéma ? Promenade dans le parc pour aller nourrir les canards ? Chercher sa fille à l'école ?
— Elle a 14 ans.
— Non. C'est biologiquement impossible. Raito en a 17.
— Je parle de la fille.
— Quel intérêt ? » S'il se mettait à me sortir toutes les informations sur tout le clan Yagami, on y était encore à l'heure du goûter.
« Elle n'a plus vraiment l'âge d'être cherchée à l'école. Elle est au collège.
— Je renouvelle ma question : quel intérêt ? » Soupir en saturation. Très désagréable.
« Peu importe. Tu ne veux pas me dire en quoi cette pseudo mission est importante ? Et pourquoi il n'y aurait que moi à pouvoir la remplir ?
— Peux pas.
— Rapport à toutes ces questions, ces insinuations ô combien humiliantes sur mon éventuelle trahison ? À l'existence hypothétique d'une taupe ?
— Oui.
— D'accord. Je vais la trouver, ton écharpe. Fétichiste.
— Ce n'est pas une plaisanterie très drôle.
— Ce n'était pas une plaisanterie. »
Il raccrocha sur un rire. Stupide. Mais il fallait que je sache où mon cadeau était passé. Faire une comparaison microscopique et ADN avec le fil de la poupée. Vérifier.
La présence de pollen trouvable sur le campus de Todai pas suffisante à désigner la victime. Juste à me rendre paranoïaque et à me faire éloigner Raito. Qu'il ne s'approche pas de la vérité. De la menace. Capable de penser que se mettre en danger pour créer une opportunité de coincer Birthday était une bonne idée. Hors de question.
Mieux de consacrer toutes mes heures d'éveil à déjouer le piège. À trouver la source des fuites d'informations. À mentir éhontément. À l'éloigner, pour lui refuser le droit – la capacité presque surnaturelle – de lire en moi comme dans un livre ouvert.
Les dizaines d'heures, compilées. Entre ennui mortel et envie de vomir. Au moment des repas. Quand Raito était au téléphone. Quand Matsuda, dans sa chambre, s'agitait beaucoup trop sous ses couvertures pour n'être qu'en train de dormir. Assez dégoûtant pour me faire reposer ma cuillère couronnée d'une généreuse bouchée d'entremets coco-mangue.
Et là. Raito et Watari, isolés. Le vieil homme, changé. Lui qui était entré dans la pièce, toute son attitude agressive. Facile de lire sur leurs lèvres. Inutile. J'avais les enregistrements audio. Glaçants. Les écouteurs déversaient les flots de paroles venin, insupportables. Les accusations, les menaces, les insinuations. Ce qu'il disait de moi. Ce qu'il imaginait. Que je pouvais le considérer accessoire. Inutile. Que je puisse vouloir me débarrasser de lui. Et il disait ça, dans l'unique but de blesser. De détruire. Employant un ton que je ne lui avais jamais entendu. Tout son corps criant sa méfiance. Une défiance incompréhensible, sauf s'il considérait l'adolescent comme un ennemi. Un danger. Une présence nocive, toxique, n'est-ce pas ?
Je savais qu'il me protégeait. Mais l'idée qu'il agisse dans mon dos à ce point était intolérable. Rien à voir avec la gestion matérielle ou les relations politiques. C'était son rôle, ça l'avait toujours été.
Il était hors de son rôle. Empiétait sur un terrain qui ne lui appartenait pas, sur lequel je ne lui avais jamais demandé d'intervenir.
Et la colère venue de ce constat était monstrueuse.
Je débarquais dans le salon, animé de la même fureur blanche. Elle ne passait pas. J'avais patienté, essayé de ne pas réagir sous le coup de la rage. Impossible.
Watari était là, occupé à servir le thé à ceux qui en voulaient. Il imitait si bien la politesse extrême. Vernis de sociabilité, alors que je savais qu'il n'y croyait pas une seconde. Costume de traditions et de tissus rigides, aux plis repassés avec soin.
Me postais devant lui, bras croisés, à demi assis sur la table. Le fixant. Pas besoin de parler. Si je parlais, je commencerais par les insultes et les reproches sans passer par la case interrogatoire. Pas très constructif. Mais diablement cathartique.
Regards en chiens de faïence, le silence lourd. Palpable. Plus inconfortable que celui qui accompagnait maintenant mes entrevues avec Raito. Qui s'était fait agresser sans raison.
« Il faut que je te parle. Et tu n'as pas envie que je le fasse ici. »
Il termina de verser son eau chaude sur ses stupides plantes séchées. Ne semblant pas pressé. À peine une tension dans les doigts sur la porcelaine. Ne daignant pas soutenir mon regard, me renvoyer mon hostilité. Comme si elle lui était égale. Comme si j'étais une marionnette tentant de se rebeller, de couper ses fils.
« Est-ce urgent ? Important ? J'ai des choses à faire.
— Et mon cul sur la commode. Amène-toi. »
La porte refranchie, sans même chercher à vérifier qu'il me suivait. Qu'il digère ma vulgarité, et il viendrait vérifier ce qui la créait.
La cuisine, pas le pire endroit pour piquer ma crise. Le lieu du crime. Comme si lui avait le droit de décider. Comme si ce n'était pas mon travail qui payait tout, ici. Comme si me refuser...
« Tu as intérêt à avoir une excellente explication à ton comportement. Je ne tolérerai pas ces réactions puériles et insolentes longtemps. Tu es prévenu. »
Tous crocs dehors, déjà. Parfait. Pas à me retenir.
« J'ai regardé les enregistrements de vidéo surveillance des derniers jours. Je t'ai vu parler à Raito. C'est moi qui veux une explication. »
Il soupira, tira une chaise pour s'asseoir. M'invita à en faire de même, et j'hésitais une seconde avant d'obéir. La table entre nous, rempart matériel.
« Tu es en colère, je peux le concevoir. Mais je n'ai fait ça que pour ton bien.
— Tu veux que mon seul ami me déteste et s'en aille. J'ai de la chance que tu veuilles mon bien.
— Vous n'êtes pas amis. C'est une illusion de relation pseudo-amicale fondée sur le profit mutuel. Il gagne des conditions de détention satisfaisantes. Et toi... un jouet humain, j'imagine. Vous vous en lasserez, tous les deux. »
C'était acide, rongeant le peu de confiance que je pouvais encore avoir à donner aux autres. Jamais il n'avait été aussi clair dans ce qu'il pensait. De Raito, de moi. Et visiblement, de mon inhumanité.
« Il n'est rien pour toi. Et tu n'es rien pour lui. Tout ça n'est qu'un jeu.
— Ce n'est pas vrai. » Je refusais que ça le soit. La première phrase déjà fausse. Même si le vrai Raito venait à s'effacer, à se trouver à des centaines de kilomètres, il ne serait pas rien. Le retour en arrière impossible.
« Ça l'est. Et je ne le laisserai pas jouer avec toi.
— Il me fait à manger.
— Et pour quelle raison ? » Parmi la dizaine de réponses possibles, je préférais les plus agréables. Lui non. « Il t'achète. À quel moment a-t-il recommencé ? Quand tu l'as exclu. Il ne fait pas ça pour te faire plaisir. Il veut que tu le pardonnes, que tu lui donnes des informations. Avec elles, il pourrait-
— Ne finis pas ta phrase. Il n'est pas Kira, et il ne donnera pas d'informations à Beyond.
— C'est toi qui évoques ça. Tu étais certain qu'il était Kira.
— Tout l'avantage des temps du passé, tu remarqueras. Et ça ne change rien. Je l'ai déjà dit.
— Tu ne peux pas être sérieux. Tu ne peux pas t'associer à un tel criminel. Peu importe son intelligence. Il n'est pas intègre. Pas honnête.
— Il ne risque pas de l'être avec toi. Tu l'accuses. » De quoi exactement, je n'en avais même aucune idée. « Comme s'il était responsable de tous les malheurs du monde.
— Ce n'est absolument pas ce que je dis. Mais il est néfaste. Tu veux rentrer en Angleterre, et là-dessus je te soutiens. C'est la meilleure chose à faire, retourner à tes anciennes habitudes, et tes anciennes capacités de discernement. Actuellement, tu es un enfant en pleine phase du « non ».
— J'ai toujours été puéril. Ce n'est pas lui qui fait de moi quelqu'un d'invivable.
— Il modifie tes réactions. En pire. »
Alerte de conversation, il était en train de me faire changer de sujet. Parler de moi. Il n'y a que moi qui m'intéresse. Mais là, il en était hors de question.
« Arrête ça. Je suis pénible, c'est tout. Et que ce soit la faute de Raito ou pas n'a aucune importance. Si je t'en veux, maintenant, c'est parce que tu n'avais pas à lui parler comme ça. Il ne fait rien de mal.
— Bien sûr que si. Il te change. Il joue avec les sentiments de tout le monde. Certains appelleraient ça de la torture psychologique.
— Pour le coup, il a encore des choses à apprendre sur ce sujet. Tu crois qu'il voudrait qu'on lui donne un cours ? On a une longueur d'avance.
— Suffit. » Ton sifflant, conflit frontal. Mais je n'étais plus un enfant qui se faisait gronder parce qu'il avait piqué un pot de confiture de noisettes.
« Il ne me torture pas. J'aime quand il est avec moi. Débattre, jouer aux échecs, au tennis. Ça me fait plaisir, quand il me dit que je lui manque. Qu'il aime bien être avec moi.
— Au mieux, ce qu'il éprouve pour toi n'est qu'une manifestation du syndrome de Stockholm.
— C'est n'importe quoi.
— Ose me dire que sa présence ne change rien pour toi.
— Ce que je dis, c'est que c'est pas le syndrome de Stockholm, qui pourrait te gêner. C'est le syndrome de Lima que tu crains. Et tu ne veux pas admettre que nous ne sommes pas atteints par ces conneries pour l'unique raison que si nous sommes lucides, alors tu perds l'exclusivité de mon affection.
— Ce ne serait pas plutôt toi qui n'arrives pas à admettre que vous n'avez rien en commun, et que...
— J'ai plus en commun avec lui qu'avec le reste du monde.
— La réciproque n'est pas vraie pour autant. » Cruelle vérité. Il essaya d'attraper ma main, mes doigts enroulés autour d'une rotule. Poignard de son air blessé quand je lui refusais le contact.
« Je ne veux pas que tu souffres. Sa présence, par définition, est une souffrance, ou le deviendra. Et lorsque l'habitude s'installera, quel sera l'intérêt ? Ne penses-tu pas, objectivement, qu'il se lassera ?
— Et si je voulais courir le risque ? »
L'impression de déjà entendu, lancinante.
« J'ai mon mot à dire. Je gère tout pour toi depuis assez longtemps pour avoir le droit de te donner mon avis sur tes relations.
— Donner ton avis. Pas l'imposer sans même m'en parler. En ne tenant compte que de nos intérêts professionnels.
— Tu n'as pas d'intérêts autres que professionnels. Toute ta vie tourne autour du travail depuis que tu enquêtes. Depuis plus ou moins toujours.
— Et j'ai peut-être envie d'autre chose.
— Tu abandonnerais les enquêtes, pour... ça ? Ce serait d'une lâcheté inconcevable. »
Je savais où j'avais entendu ces mots. Dans quelle bouche. Et je savais surtout que personne d'autre ne se trouvait dans la pièce, à ce moment-là.
Ma voix blanche d'incrédulité. « Tu nous espionnes. Et tu réutilises ce que tu entends. »
Seconde vide. Par gêne ? Ennui d'avoir été démasqué ? Frustration que je ne réponde pas à son attaque ?
Le dégoût irriguait mes veines. Profond, tenace. Sensation d'être sali, agressé. Il nous avait regardés, alors que nous étions censés être seuls. Combien de conversations, volées ? Combien d'échanges privés, niés ? Où s'arrêtait sa connaissance de ce que nous faisions, parfois ? Avant. Amertume terrible. Il en voulait à Raito pour des choses qu'il n'était pas censé avoir vues. Des choses dont il niait l'importance en les réutilisant contre moi. Contre lui. Toute intimité arrachée.
« Tu n'avais pas le droit de faire ça.
— Si. J'utilise les caméras de surveillance comme toi. Tu le fais aussi. Tu l'as déjà fait. Tu observes les suspects dans leur vie quo...
— Je ne suis pas un suspect. Et Raito ne l'est plus. Il faut te le dire en quelle langue ? » Mon ton mordant, méchant, témoin de mon malaise, de ma colère. « Je t'interdis de nous regarder. Je t'interdis de m'espionner. De juger. C'est de l'ingérence. Et je ne l'accepte pas. Je ne l'accepterai jamais. »
Il eut la gentillesse (factice ?) de paraître mal à l'aise. Simple froissement de l'expression. Déjà tellement plus que ce qu'il offrait d'habitude. Trop pour être honnête.
« Pourquoi faut-il que ce soit lui ? Tu pourrais trouver quelqu'un d'autre. Si tu cherches...
— Tu te rends pas compte. Avec combien de personnes crois-tu que j'aie travaillé, ces dernières années ? » Sa bouche ouverte, inutile. « Et je m'en fous que je ne les aie pas rencontrées. Je n'en ai pas eu envie. Communiquer avec ces gens par écrans et téléphone, c'était bien suffisant.
— Et pourtant, la situation actuelle te rend malheureux. »
Malheureux ? Peut-être. Mais ce n'était pas l'émotion dominante.
« Je ne suis pas malheureux. Je suis en colère. Contre toi. Parce que tu ne veux pas comprendre. Si ce n'est pas lui, ce ne sera personne. Jamais. » Et c'était douloureux à dire. Parce que c'était vrai.
« Alors tu arrêtes de le critiquer, et de l'engueuler, et de le menacer. »
Colère et incompréhension, tellement visibles dans son regard. Et je m'en foutais. Hors de question qu'il sorte d'ici sans que ma position soit claire.
Sa voix blanche : « Je t'interdis de me parler sur ce ton. »
Ah oui. Vraiment. « Et moi, je t'interdis de t'en prendre à lui. Je t'interdis de lui adresser la parole. » Jamais je n'avais ordonné quoi que ce soit à Watari. Des suggestions, des demandes, par milliers. Des excuses. Infiniment rares. Un début amer.
Une porte fermée. Couperet de guillotine.
La froideur, la solitude. L'isolement imposé. Tout le monde en était évidemment conscient. Quand je passais dans une pièce occupée, les conversations mourraient, les yeux trouvaient une accroche sur un dossier, une tache sur un mur, une fenêtre. Jamais je ne voyais Raito et Watari dans la même salle. Mon surveillant pénitentiaire auto-proclamé devait avoir bien trop conscience de ma vigilance constante, braquée sur ses agissements.
L'ensemble en sensation gluante d'inachèvement. Je n'avais jamais aimé les relations sociales. J'avais toujours tout fait pour me les épargner, ne gardant que le strict minimum, souvent avec Watari comme intermédiaire. Aussi pratique qu'un traducteur et une boîte mail fusionnés. La distance avec le véritable interlocuteur, et sans la douleur de devoir m'exprimer en me mettant à son niveau. Tout ça, arraché. Ne communiquais plus avec personne.
Les quelques tentatives vindicatives pour les résultats sur les pollens s'étaient vues accueillies par une fin de non-recevoir. Efficacité clinique. Juguler toute émotion. Me rappeler sans cesse que si Beyond était blessé de notre action et voulait se venger, il savait où frapper. Il savait où me faire mal. Trop nombreuses fois où nous nous étions retrouvés dehors. Pas seulement le soir de la poupée. L'expédition clandestine au tribunal. Aussi ce soir de neige, en l'absence de Watari. Flocons givrants sur la peau, et phalanges caressées sur l'épiderme encore chaud de vêtements en laine. Promenade irréelle. La morsure sur ma nuque. Je passais mes doigts à l'endroit. Il n'y avait plus de marque depuis longtemps.
J'avais adoré. Possessivité. Exclusivité. Sa désapprobation, quand je ne l'avais pas désigné coupable. Il avait détesté que je désigne Akemi. Me l'avait montré. J'avais adoré qu'il déteste. Imaginer qu'il aurait pu préférer que je dise la vérité. Jeu de si...
Yeux clos une minute, alors que le café se faisait. Même si je le ratais, je n'aurais qu'à ajouter des sucres en plus pour masquer le goût de brûlé. Je me servais de mes souvenirs accumulés. Les dizaines, les centaines d'instants gravés dans ma mémoire quasi parfaite. Toutes les expressions de Raito, ses regards les plus rares, ses mimiques les plus admirables. Les intonations de sa voix. Toute cette collection d'instants secondes. Suffisante pour créer un clone virtuel. Ensemble de pensées, de théories sur son fonctionnement. Seul sujet humain intéressant à essayer de comprendre. Comprendre vraiment, dans le sens plein.
Hypothèses jouées, si j'avais dit la vérité. Les scenarii les plus vraisemblables finissaient en cris, en appels à la famille, en gifles et en reproches. Les possibilités moins réalistes, plus enviables, nettement plus calmes. Plus orientées vers le futur, aussi. Ce futur fantasmé. Dans un décor différent. Plus anglais. Moins peuplé. Moins violent. Ma jalousie apaisée par l'absence de Misa, qui aurait crée un élevage canin alimentant en partie le marché chinois. D'autres enquêtes résolues, sans heurts. Une seule chambre. Tous les matins, ce regard si rare, juste pour moi.
Yeux rouverts. Odeur de brûlé. Je n'en voulais plus, de toute façon.
« Monsieur Yagami. Il faudrait que je vous parle. » C'était le dernier. Le seul qui n'avait pas encore eu droit à « l'épreuve de l'interrogatoire diabolique anti-sorcière de l'enfer », comme l'appelait Matsuda quand il parlait tout seul dans sa chambre, râlant comme un demeuré sans personne pour l'écouter.
Je lui laissais le temps de terminer sa page de lecture. Chaque conversation avec lui finissait immanquablement par prendre plus de temps que prévu, je n'étais plus à ça près.
Évitais soigneusement tout contact visuel avec Raito, assis à peine quelques mètres plus loin. Niais sa présence au point de la rendre absolue. Le désir de le regarder, de me gorger de son image, de sa conversation, impérial. Tué.
La pièce solitaire fermée, il s'assit sur un fauteuil, mal à l'aise. Pas vraiment important – il n'était jamais très enthousiaste à l'idée de me parler.
« Je n'en ai pas pour longtemps. Juste quelques questions sans importance. »
Raclement de gorge. J'avais en horreur ce genre de bruits animaux.
« Je suis un commissaire, à défaut d'être un génie. On ne serait pas venus ici, loin des autres, pour des questions sans importance.
— Soit. À qui avez-vous parlé, en dehors du cercle d'enquête, ces six derniers mois ?
— Euh... tu veux tous les noms ?
— S'il-vous-plaît. » Ce devait être un tel calvaire, d'avoir une mémoire médiocre. Ses yeux partis sur le côté, à la recherche des souvenirs. Inventaire pas exhaustif. Mais ce n'était pas ce que je voulais savoir. Sa manière de répondre bien plus intéressante que la réponse elle-même.
« Eh bien, ma femme et ma fille, principalement. Les invités du mariage de la cousine de Raito. L'ex-directeur de la police. Des collègues de travail, tous ceux du bureau. » Ordre déchronologique. Efficace. Il ne voulait pas oublier quelqu'un, procédait avec méthode. Même si c'était lent.
« Avec lesquels avez-vous discuté de l'avancée de nos connaissances ? »
Beaucoup moins d'hésitation qu'à la première question. Pas besoin de réfléchir.
« L'ex-directeur. Je n'ai rien divulgué d'important, rien dit qu'il ne connaissait déjà. Les noms des membres. Peut-être une ou deux appréciations personnelles, quand le gouvernement est devenu frileux. Rien aux autres. Sachiko sait que je travaille sur l'affaire Kira, rien de plus.
— Elle a pu en parler à d'autres. Faire circuler l'information.
— Honnêtement, je ne crois pas. Elle a peur pour moi, elle est consciente que l'anonymat est important.
— Vous lui donnez des détails ? Sur notre avancée ? Notre identité ?
— Aucun. Je n'en ai pas beaucoup l'occasion, de toute manière. » Un brin de tristesse, vite effacé. « Je n'ai pas reparlé aux autres depuis ma démission. Ils savent que j'ai travaillé sur l'affaire Kira et que j'ai démissionné. Si Kira a des contacts dans la police, il est très facile de faire le lien. »
Il partait dans un bavardage inutile. Mais il cherchait vraiment à répondre le mieux possible. Je le savais déjà il n'était pas à l'origine des fuites d'info. Même par négligence. Le seul policier encore valide.
« Bien. J'ai besoin que vous me rendiez un service. »
Interruption des paroles sans fin, même pas étonné.
« J'écoute.
— Il faudrait que vous alliez me chercher à manger. Dévalisez une pâtisserie, un magasin de bonbons, ce que vous voulez. J'ai faim. »
Petit silence, intéressant. Aucune accusation, dans sa façon de me fixer. Presque de... la pitié ? De la compassion ? Qu'avais-je donc bien pu faire pour mériter une telle condescendance ?
Il posa ses mains liées sur ses genoux croisés.
« Je suis navré que tu sois en froid avec Watari. Personne n'ose aborder le sujet avec lui non plus. Mais tout le monde voit bien que ça vous rend malheureux tous les deux. L'ambiance est détestable. Peut-être devriez-vous essayer de réparer les pots cassés ? Ce n'est pas bon d'être en conflit avec sa famille.
— Watari n'est pas de ma famille. » Réponse automatique, réflexe à un mot. Purement pavlovien. Déchéance.
« Ce qui s'en rapproche le plus, dans ce cas. Il se comporte comme un père avec toi, je n'ai pas raison ? »
Pouvais pas lui répondre que je n'avais aucun moyen de le savoir. Ni que c'était blessant. Gardais le silence. Il n'eut pas le bon goût de faire de même.
« Il t'accompagne depuis longtemps. Dans la police, on a toujours connu Watari comme porte-parole de L. L'un ne va pas sans l'autre. Certains ont même déjà émis l'hypothèse qu'il ne s'agissait que d'une seule et même personne. Vous ne pouvez pas rester fâchés. Vous ne pouvez pas ne pas vous parler. »
Il s'adossa, soupira. Semblant plus vieux de dix ans.
« Je ne supporterais pas d'être dans la même situation, avec mon propre fils. De le perdre, pour une dispute. Une divergence d'opinions. »
Jamais je ne pourrais lui dire la vérité. Aucune hypothèse viable ne finissait avec Soichiro me donnant une claque amicale dans le dos en me disant de profiter de ma vie et de ma chance d'être avec son fils. Et rien n'avait changé sur ce point : je refuserais toujours d'être la cause d'un désastre familial, dont je ne pourrais jamais mesurer la portée. L'ampleur de la douleur que cette déchirure-là pourrait causer, quand on avait vraiment une famille.
Impossible pour Akemi de mettre la main sur l'écharpe. Absolument contre-productif de demander au principal intéressé s'il avait une idée d'où pouvait se trouver son cadeau. D'autant que la question pouvait être mal interprétée. Très mal.
J'allais devoir agir en supposant le pire. Que Raito était directement menacé. Pas simplement impliqué. Pas désigné comme la seule chose qui maintenait la tête des victimes en place. Je me devais de tout faire pour le mettre à l'abri. Le lui devais. Le seul à mériter tant d'efforts. L'effacement systématique de ses photos et apparitions vidéo peut-être insuffisant. Nécessité de tout reprendre à zéro. Considérer que tout devait être refait.
Temps éternel pour aller jusqu'à nier qu'une personne avait pu exister. La disparation absolue d'une identité officielle, meilleure des protections possibles. Je n'avais pas une éternité.
Ersatz de boisson caféinée en canette, soda écœurant. Suffisant pour me maintenir éveillé. Soichiro capable d'être serviable quand je me comportais acceptablement selon ses critères. Que mes agissements ne faisaient pas crier « déviance, perversion, abomination » à ses yeux.
Nettoyage méticuleux, les couches superficielles des données gouvernementales faciles à vider. L'écolier, le lycéen, le citoyen, disparus, ensevelis sous les octets et les ordres assassins. Pas seulement les photos. Tout devait être annihilé. Ne pas laisser la moindre prise.
Changer le nom quand l'éradication n'était pas suffisante.
Une demi-journée intensive. Arrêts mineurs, pour renvoyer un visiteur. Ou deux ?
La partie la plus longue m'attendait. L'énergie de l'affronter, trouvée dans des pâtisseries semi-industrielles. Même si rien ne s'opposait plus au retour de Raito dans les cuisines, je n'avais toujours rien trouvé. Faudrait que je pense à vérifier que Watari ne sabotait pas une bonne volonté dans mon dos. Si c'était le cas, je pourrais me venger en volant tout le thé disponible.
L'intrusion dans les téléphones des amis. De la famille. Supprimer le contact, les conversations, quand ce n'était pas les personnes avec qui il parlait tout le temps. Vérifier que personne n'avait de photo de lui. Photos personnelles, prises en diverses occasions. Sorties au parc d'attractions, dans un café, en ville... suppression systématique.
Puis internet. La moindre mention repérée, anéantie. Tout ce qui pourrait constituer un levier de pression sur lui, effacé. Impossible de connaître ses amis, ses fréquentations, ses lieux de prédilection, ses centres d'intérêt. Fantôme intangible.
Une alarme. Coup de fouet de l'adrénaline. La fac restaurait des fichiers. Raito Yagami réapparaissait comme représentant des élèves. Pas de traces de qui était à l'origine de ça. Les informations disponibles pas tout à fait les mêmes que celles que j'avais censurées.
Besoin d'éclaircir ça. Trop de choses étranges, là-bas. Et j'y avais gardé les caméras.
Vidéosurveillance lacunaire. Mes doigts rongés. Je n'avais pas assez. Pas assez d'yeux électroniques, pas assez d'enregistrements pour savoir si Beyond avait pu s'y rendre, ou envoyer quelqu'un fouiner à sa place. Et je n'avais pas assez de prise sur la traçabilité de l'auteur de la restauration des fichiers.
J'attaquais les ongles de ma deuxième main, histoire de répartir les traces de sang uniformément sur les deux moitiés de mon clavier.
« Ma chère Takada Kyomi-san,
Je sais que nous ne nous sommes pas rencontrés depuis longtemps. Crois bien que je regrette cet état de fait, j'ai rarement l'occasion de croiser des personnes agréables dans mon quotidien. Je me permets de te contacter car, malgré nos différences évidentes en matière de maîtrise des notions physiques les plus élémentaires, je sais que tu entretenais une certaine relation amicale avec Yagami-kun. Je travaille actuellement sur un projet visant à établir la supériorité de la théorie des cordes sur la théorie quantique à boucles, et je forme une équipe de recherches. Sais-tu où je peux le contacter ? Où connais-tu quelqu'un qui pourrait me dire où il est ? Il est important que je fasse vite, je crains qu'une équipe étrangère n'ait entendu parler de ses talents et puisse vouloir le récupérer.
Merci d'avance de ton aide.
Ryuuga Hideki »
Bouteille à la mer. Avec un minimum de chance, elle me dirait que je pouvais être rassuré, que personne n'avait rien demandé à personne, qu'il y avait même peu de chances que ça arrive puisque plus personne ne semblait se souvenir du représentant des élèves.
Un quart d'heure plus tard, je n'avais toujours pas de réponse. Autant lancer directement la deuxième partie de mon opération de l'humiliation.
Pseudo facile à créer. A priori rien pour le rattacher au détective L.
C'était horrible. Incroyablement rabaissant. Je n'avais jamais fait ça de ma vie.
Aller demander de l'aide. À quelqu'un que je ne connaissais pas. Que je n'avais pas sauvé de la chaise électrique. Qui ne me devait rien. Et à qui je serais donc, mathématiquement, redevable. Ce que je m'étais juré ne jamais devenir.
Enfin, si faire ça pouvait augmenter mes chances de protéger Raito de Beyond, ça valait la peine. Pas pour autant que ça me rendait aimable et de bonne humeur.
Réseaux souterrains, dites bonjour à Sukero. Artémis pas difficile à trouver, maintenant que je savais où elle était, et à quel pseudo elle répondait parfois.
Contact rapide à établir, tout en sous-entendus sournois. La conversation écrite infiniment préférable pour moi. Plus limitée, selon elle. Sûr qu'elle était soupçonneuse de mon identité. Confirmation quelques lignes plus tard. Elle savait.
Et elle était diabolique. Exigeait des informations en échange de celles que je lui demandais. Et je ne pouvais pas refuser.
Je la haïssais.
Et elle me donna ce que je voulais.
Et bien malgré moi, je l'admirais. Je l'enviais. Absolument brillante, ses capacités aiguisées, affûtées. Sa façon de s'exprimer, déjà révélatrice de l'intelligence.
L'échange de mots, presque aussi fascinant. La sensation d'effleurer un esprit fonctionnel. Brume d'illusion de l'existence d'un autre cerveau aussi parfait que celui de Raito. Que le mien. Quelques dizaines de minutes. La comparaison tomba. La polyvalence, peut-être. Ou quelque chose de plus évasif. Pas forcément de mot à mettre dessus. Elle ne rivalisait pas avec lui. Agréable petit monstre. Que j'aurais pu sincèrement apprécier dans un univers parallèle.
Constat fatal. Ce que j'avais dit à Watari sous le coup de la colère n'était pas feint. Si ce n'était pas Raito, ce ne serait jamais personne. Condamnation.
Les placards vidés, une petite collection de bouteilles trônait sur la table. Alcools destinés aux préparations de gâteaux ou de plats salés pour les handicapés du goût. L'alcool lui-même normalement évaporé à la cuisson, juste pour parfumer. Là, entre le rhum, l'armagnac, le whisky et la Guiness, j'avais de quoi imbiber suffisamment mon foie pour quelques jours et perdre la conscience que ce monde pourri n'était pas qu'une illusion qui se dissiperait si je le souhaitais assez fort.
Sirop de framboise pour éviter de brûler mes papilles au troisième degré avec ces trucs qui auraient tout aussi bien pu servir à désinfecter les plaies ouvertes.
Premier verre. Brûlant l'œsophage au passage. J'augmentais la proportion de sirop dans le suivant. Les suivants.
L'engourdissement finalement acquis. La réflexion ralentie, entravée. Mais j'avais toujours conscience de ces changements. Temps de passer à la bouteille suivante. Je lançais celle vide dans l'évier. Le ratai. Plutôt bon signe. Si j'y pensais, il faudrait que je fasse attention à ne pas me blesser les pieds sur un bout de verre en me levant.
L'équilibre incertain. Sol mouvant, visqueux, traître. Mieux d'éviter le tapis. Si quelqu'un avait creusé un trou en dessous pour me piéger. Ce n'était pas une bonne idée. Pourquoi ? Pas moyen de savoir. Couloir trop long, qui ondulait comme un serpent. Saleté. Quelle porte... me laissait tomber dessus, enclenchant plus ou moins la poignée. Et j'étais encore capable de me faire la réflexion – même si le mot me fit ricaner – que si la porte s'était ouverte vers l'extérieur, j'aurais été embêté. J'aurais dû passer à l'alcool à 90° de la pharmacie. Plus sûr pour pouvoir oublier pourquoi j'avais englouti toute cette saloperie fermentée. Distillée ? Savais plus. Mais je savais toujours pourquoi regarder Raito dormir dans son lit me rendait triste. À en pleurer.
Titubais jusqu'au matelas, m'écrasais à moitié sur un corps. Pas ce que j'avais voulu faire. L'arrondi de l'épaule s'enfonçait dans ma gorge, pas pratique pour respirer. Me tortillais pour me caler plus correctement. Pas évident, avec l'autre qui bougeait, empêchait mes bras de l'enlacer comme je le voulais. Lui voulait sûrement pas. Larmes montées aux yeux. Pitoyable. Je ressemblais à tous ces adolescents britanniques pitoyables que je n'avais jamais voulu être. Toujours méprisés pour leur faiblesse, leur besoin de liberté factice. J'étais aussi débile qu'eux, à l'instant. Aussi stupidement certain que le monde pourrait obéir à ma volonté juste parce qu'elle était ça. Une volonté. C'était bête. La volonté de Raito plus forte que la mienne, là. Mais jamais je n'aurais eu la candeur d'oser dire. D'oser demander.
« Je veux que tu quittes Misa. » Me redressais un peu, croisant son regard. Voyais pas très bien, pas possible de savoir ce qu'il pensait.
« Tu veux que je reste. Je veux que tu quittes Misa. »
Tête trop lourde à porter. Posée sur sa clavicule.
Oui, encore une fin horrible de plus :p Mais la suite arrive dans deux semaines !
