Titre : Thirst

Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.

Rating : M pour certains chapitres


Bonsoir, chères victimes de mon triste retard.

Je me mets sur mes petits genoux ensanglantés pour implorer votre divin pardon x)

Bonne lecture et prenez soin de vous !


Chapitre 47

Branque ou téméraire


Lourdeur de l'air. Irritante, presque dérangeante, peut-être. Mais amusante, sans aucun doute.

Un bruit unique et feutré vint troubler le silence surnaturel : un pauvre froissement de papier. Son auteur se trouva aussitôt fusillé, puis crucifié par une paire de lunettes noires. Matsuda releva la tête, brusquement conscient d'être le paratonnerre de toute la colère et l'anxiété disponibles, rassemblées, bouillonnées comme des nuées de moustiques autour d'un phare. Sur un sourire contrit, il déglutit et se reporta avec un empressement inédit à son travail. Il lâchait des coups d'œil furtifs, de temps à autre, entre deux feuilles d'un dossier. On voyait presque la goutte de sueur glisser sur sa tempe. Se retenir d'ouvrir sa bouche enfarinée de vieille mégère anglaise compulsive pour larguer des flots de commérages pérorants et de théine par tous les orifices supérieurs devait lui demander un effort surhumain.

Il fondait avec la vitesse d'un sucre noyé dans le café de L, perdant absurdement des centimètres sous le regard du détective. L'Oeil de Moscou qui élevait l'intolérance en art de vivre détourna son attention du criminel auditif, puis scanna de ses verres noirs les autres personnes présentes. Les règles dictatoriales du jour revinrent planer au-dessus de sa tête en commandements divins. Interdiction d'utiliser l'ordinateur. Interdiction de commettre le moindre dérangement perceptible à l'oreille. Interdiction d'exister. Qu'il ne se soit pas exilé dans sa tanière pour hiberner comme un ursidé mal léché des forêts primaires me surprenait. Le seul être dont il autorisait le pianotement de clavier restait lui-même, boules quies en renfort, et ça posait problème.

La privation d'ordinateurs entravait considérablement l'enquête, mais soulever le sujet reviendrait à signifier que j'en avais assez de vivre avec l'évidence criarde et vulgaire d'un placement de produits. Pas envie de me prendre une fin de non-recevoir dans les dents, stipulant qu'il ne voyait pas la différence avec ou sans ordinateurs concernant les capacités de son équipe. Autant attendre qu'il atteigne tout seul le point où il trouverait la présence des autres encore plus insupportable que d'ordinaire. C'était dire. Une heure maximum.

La raison de sa présence s'enracinait dans les déductions les plus basses et blessantes.

Unique lambeau de sa volonté qui s'accrochait encore dans le but de m'écarter de l'enquête. L'énoncer avait l'utilité d'une cinquième roue gonflable pour fusée. Sans même mentionner tout ce dont il voulait me tenir à l'écart en plus de l'investigation... Sa tâche plus difficile s'il n'était pas présent pour me surveiller, m'empêcher d'utiliser les ressources du net.

Plus la tâche était difficile, mieux c'était.

Le clavier sonna contre l'écran dans l'égale perfection du silence. Une heure et demie, sorte de record, presque à applaudir. Sur le sifflement d'une remarque perfide, il se dirigea enfin vers la sortie. Non sans une sanglante promesse d'éviscération de masse, limpide malgré l'épaisse monture qui lui mangeait la moitié du visage. Sourire serait mal vu, et mal compris. Dommage. Le voir émerger vers dix heures du matin avec ses lunettes occultantes et l'humeur plus cassée que jamais tenait de la logique mécanique et de la physiologie... pourtant ça avait été aussi improbable que de le voir ingurgiter avec plaisir une cargaison de légumes verts. Son état et son arrivée tardive à l'extrême avaient constitué un choc presque cardiaque pour toute l'équipe. Pour un peu, les globes oculaires auraient pu sauter des orbites dans un bel ensemble de litchis trop mûrs pour la récolte.

Un plateau de thé se posa sur un coin de table, regards à la croisée, heurtés. Le reproche de Watari mordit, avala la distance. Et emporta la mort de mon amusement dans son regard glacier.


Conversation téléphonique aux relents de purgatoire. Quitter Misa... ce serait... juste. La phrase que je formulai entre deux idées dissidentes.

Une pression tomba sur la cage thoracique. Devint insupportable en deux microns. D'une seconde à l'autre, les côtes allaient craquer, casser, s'enfoncer. Je tentais la déclaration, reddition.

« Je t'aime aussi, Misa. »

Tout disparut, comme si ce n'était jamais arrivé. Aussi simplement.


« Amour de mon toujours, bonjouuuur ! »

Mes yeux se fermèrent. Réponse pas trop sèche, obligée.

Elle enchaîna tout de suite sur un ton boudeur. « Tu sais, j'en peux plus, ça fait trois semaines qu'on est sur la même scène. Trois semaines, tu te rends compte ? C'est infernal ! C'est à se demander si Kim a la moindre particule de talent…

– Quel est le problème ?

– Pfff, je sais même pas. Le réa est pas clair... je sais pas ce qu'il veut, mais je suis sûre que c'est pas moi le problème. En plus, c'est une scène super super trooop compliquée. Y a une chorégraphie de combat et mon costume est hoorriiible. Super sexy. Mais horrible. Il fait au moins... au moins... plus 8000 là-dedans. Et Kim – »

Bla. Bla. Bla. Je relaissais mes yeux se fermer, doucement, l'abandonnant disserter sur les remaniements du scénario, changé de tout au tout pour la troisième fois. Film annoncé dès le départ comme une catastrophe industrielle, il penchait de plus en plus vers l'incident atomique. Et le fameux costume en lycra rose. Lycra rose… abomination.

Bouffée de colère, brutale.

Pourquoi supporter ça ? La supporter elle ? Multiples raisons, multiples aberrations, juste maintenant. Insupportables raisons, juste maintenant.

« Stop. Tais-toi. »

Hoquetement de l'autre côté de la ligne. Blocage du souffle, harponné dans ma gorge. Douleur en fulgurance. Lutte de quelques instants, à articuler dans le vide, la carotide à nu. Psychologique, c'était psychologique. La peau toujours intacte sous mes doigts. Tout se déconnecta, absorbé dans la douleur de ces phrases qui ne voulaient pas sortir, douleur en invasion sur tout le reste, qui brûlait mes poumons en asphyxie. Changement d'option. Reconnexion. Inspiration. Misa récupérée alors qu'elle allait partir en pleurs. Faux sourire, fausse phrase.

« Arrête de parler de Kim, je me fiche de Kim. C'est de toi dont je veux avoir des nouvelles. »

Et la souffrance explosive s'enfuit, soudain. Mais elle revenait à chaque tentative, partait à chaque renoncement. Je raccrochai finalement, l'humeur massacrante. Autre forme renoncement. Rythme cardiaque nettement trop haut. De colère.

Il descendit, lentement, mes yeux clos. Exploration d'une idée, à tourner, retourner dans la tête.

J'avais choisi de garder Misa et je ne me défilais pas devant les raisons qui m'y avaient poussé, la plupart peu avouables, mais claires. Elles n'étaient pourtant pas assez puissantes pour provoquer des réactions de ce type. Évidemment qu'elles ne l'étaient pas. Tout cela ressemblait presque un SSPT. Sans choc traumatique. Sans logique. Pourtant, le verrou psychique était indéniable. Rien n'aurait dû être assez puissant pour ça. Je me demandais si je nourrissais ses réactions... gorge effleurée.

Verrou, gavé, renforcé par la dureté de mon contrôle. Implacable.


« Tu veux bien m'apporter du thé ?

– Laspang Souchong. » J'infléchis vaguement ma voix, au dernier moment. Ça eut presque l'air d'une question.

Mon père hocha la tête, pas formalisé que je sache visiblement tout ce qu'il allait dire. Et, la crispation de sa main, de sa bouche qui -

« Tu sais pourquoi est-ce que Watari et L ne se parlent plus ? »

– Non.

– J'ai essayé d'en parler avec L, mais ça n'a pas été une réussite et je ne veux pas aborder le sujet avec Watari. » L forcément celui qui était en tort, donc. Une once de malaise perça sa gestuelle.

« Tu ne veux pas essayer de les... je ne sais pas... les réconcilier ? C'est vraiment pénible de les voir se comporter comme s'ils refusaient toute conciliation. »

Épaules haussées en signe d'impuissance. La crispation toujours visible pas désamorcée.

« C'est délicat à dire, mais j'ai l'impression qu'il a … bu ? »

Que c'était chiant. Au moins, il pensait que la situation se liait à Watari, et je ne l'en détournai pas. Après tout, L n'avait besoin de personne pour être soûlé ou soûlant.

« L se soûler ? Je n'en suis pas convaincu, papa. J'y ai pensé, mais je ne vois pas ce qui aurait pu le pousser à se jeter sur des bouteilles d'alcool comme sur des macarons. Il n'aurait pas ce type de réaction à une contrariété ou à une dispute, même avec Watari.

– Pourquoi ? Il n'a pas des réactions très ordinaires, mais cela me paraît quand même plausible.

– Non. Il ne ferait jamais ça, parce qu'il briderait ses capacités intellectuelles. »

– Oh, oui, je vois. Il se définit uniquement grâce à son intellect, alors même si c'est juste pour quelques heures, il ne voudrait pas perdre la seule chose qui lui importe vraiment. »

Rien d'autre dans ses yeux qu'une compréhension fabriquée et artificielle. Que son cerveau devait être unilatéral et superficiel pour ne se rendre compte de rien. Pouvoir en jouer à ce point m'arrangeait et me dégoûtait à la fois. Parce que l'argument n'avait d'irréfutable que l'apparence. On pouvait le mettre en pièces et l'effriter d'une pichenette dès qu'on creusait la surface. Mon père ne creuserait pas. Oui, L le ferait, pour brider ses capacités intellectuelles. L l'avait fait.

Enfin, la réflexion paternelle accoucha de son dernier rouage en césarienne, lent et prévisible.

« Il doit être malade. »

Je sortis avec le plateau de thé, délaissé et vide depuis des heures. Première fois que quelqu'un d'autre que Watari devait faire du thé. Le vieil homme avait décrété la grève illimitée.

Porte de la cuisine … que je ne poussai pas. Une voix filtrait à travers, étouffée mais compréhensible et pleine de colère.

« Tu te rends compte de l'image que tu renvoies ? De tes actes ? C'est inqualifiable, lamentable. »

Autre voix, indistincte, supplantée derrière un presque rugissement.

« J'ai toutes les raisons de hurler ! Tu fais n'importe quoi et c'est de pire en pire. Depuis qu'il est là, tu ne fais que collectionner les faux pas catastrophiques. Tu t'en rends compte, j'espère ? Qu'est-ce qu'il t'a fait à la fin ? Tomber si bas... je me demande si tu mérites encore ta lettre. Dis-moi que tu la mérites encore et prouve-le, au lieu d'enchaîner les erreurs de jugement et les fautes comme des marathons ! » Silence. « Mais qu'est-ce qui t'est bien passé par la tête ! Pourquoi est-ce tu as fait ça ? Réponds-moi. » Une réponse inaudible s'ourla d'un bref ricanement. « Excessif ? Regardez qui parle. Si tu crois qu'ils n'ont pas vu ta gueule de bois, c'est toi qui es un imbécile ! Ta réputation est à enterrer, enfin, le peu qu'il en restait. Considère que tu n'as plus d'équipe, désormais ! Tu es incapable de rattraper ça tout seul. »

Quelques pas s'approchant de moi et son ton se fit plus bas. Plus terrible, aussi.

« Tu es tombé tellement bas, je ne sais pas si je pourrais te rattraper. C'est une honte. »

Ça suffisait comme ça.

Les paroles de Watari s'étranglèrent à mon entrée, yeux vénéneux, étrécis. Un sifflement d'ironie gifla entre ces incisives.

« Quand on parle de la conséquence, voici, tout à coup, la cause qui se pointe comme une fleur.

– Sortez d'ici, Watari, ou taisez-vous, ça nous changera de vos conneries méprisantes et méprisables. »

Avertissement à poursuivre qui chahutait en impulsions ardentes. Pressions de toutes parts, la menace émanait de tous, pour tous. M'efforçais de ne pas leur prêter plus d'attention, l'un comme l'autre, mais le poids de leurs yeux et de leur silence s'empilaient sur mes épaules comme une armure plombée, alourdie à chaque seconde. En rajouter ne servirait à rien et Watari avait déjà repris sa contenance froide, neutre. Scène à classer comme une sorte d'accident qui se produisait une fois par siècle.

Mes gestes précis et indifférents à la noirceur enflant l'air. Placard. Thé. Cuillère. Filtre. Tasse. J'emportai mon butin sans me presser, cadence mécanique et maîtrisée. S'ils ne voulaient pas être dérangés en pleine engueulade, il ne fallait pas investir la cuisine en pleine période de rétention de thé. Doigts serrés autour de la tasse. Détestable thé fumé, mais alibi parfait. Pourvu qu'il comprenne que le thé se destinait à mon père. Pourvu qu'il comprenne que je n'avais pu attendre davantage sans risquer d'exposer la dispute à l'inquisition des autres membres de l'enquête, trop d'attente, trop de questions. Mais j'espérais qu'il ne comprendrait pas que j'étais surtout entré pour mettre fin à ce ramassis d'insultes infondées et toxiques.

L'odeur du thé se tapissait dans ma bouche. Amère.


Mince lame de lumière sous la porte qui dénonçait une présence. Comme toujours le seul éveillé à cette heure, c'était lui. Assis sur le canapé, genoux remontés jusqu'au menton. Son immobilité suspecte, mais pas autant que l'écran de l'ordinateur, pas allumé. Pliai les jambes pour me caler à hauteur et nos visages s'alignèrent. Ses yeux à peine devinés derrière le verre baissés, peut-être. Pas un frémissement. Sur un soupir, j'ôtai les lunettes affreuses qui me cachaient ses traits. Mes doigts glissaient lentement sur la monture, la retiraient, lui demandaient la permission autant qu'ils la prenaient. Il ne m'arrêta pas. Des heures et des heures que je n'avais pas vu ce visage.

Branches des lunettes repliées sans me détourner, lui ne me regardait toujours pas. Terrain de mines balisé, mais je n'avais pas pu m'empêcher de venir.

Contre toute attente, la première question vient de lui, étouffée dans ses genoux.

« Ça faisait longtemps ?

– Ce n'est pas important. Watari peut chanter toutes ces stupidités en comédie musicale, si ça l'amuse. Il pourra concurrencer Misa. »

Pas de protestation véhémente à mon dédain. Ses yeux qu'il décrocha des miens.

« Depuis le début ?

– Dépend ce que tu appelles le début. » Colère brève sous les cernes, couvante comme le feu sous la cendre, m'enjoignant à l'honnêteté. « Oui.

– Tu n'as rien dit.

– Il n'a rien fait ou dit de plus que toi, c'est tout. Ce n'est pas grave.

– Je ne me suis pas comporté comme ça. » Je choisis de ne pas le détromper, s'il ne se rendait pas compte, je n'allais pas lui mettre ça sur le dos.

L'écœurement alluma sa fatigue « Donc, parce que je me suis, soi-disant, déjà comporté de cette manière, c'est acceptable ?

– Ça n'a jamais été acceptable, mais il ne l'a pas fait pour te nuire.

– Non, il l'a fait pour te nuire.

– Pour te protéger de ce qu'il croit être une menace.

– Le résultat est le même, c'est pourri comme idée. On ne va pas refaire le carrelage de l'enfer. Dans un crime, l'intention ne compte pas.

– Elle compte.

– Seul l'acte compte.

– Tu sais bien que c'est faux.

– Pourquoi est-ce que tu le défends, c'est incompréhensible. L'équipe t'envoie ? »

– Personne ne m'envoie. » Sans blague. Comme si on pouvait m'envoyer. « Défendre qui que ce soit n'est pas la question – sourire sardonique – Bien sûr, mes propos seront une preuve évidente pour lui. Watari ne manquera pas d'affirmer que tout cela fait partie de mon grand plan de manipulation diabolique. Peu importe. Et le fait que je le dise pour désamorcer ne me rend que plus suspect.

– Tu vois, tu le défends. Il n'y a vraiment pas de quoi. Il ne le mérite pas.

– Exposer ses raisons, pas défendre. » Un reniflement de suspicion lui échappa. « Je dis simplement que vos deux réactions sont excessives. »

Lui servir le blabla affreusement plat, banal et insipide dont les autres avaient déjà dû lui farcir le crâne sous tous les tons à propos de sa relation avec Watari ? Pourquoi pas lui suggérer de se mettre en RTT et se faire remplacer par un poulpe emperruqué afin de prédire l'avenir dans un aquarium ? Vulgaire. Inutile. Pouvait-on faire plus dépourvu de sens et d'intérêt que ses niaiseries de comptoir en prêt-à-penser creux, grossier.

Dégradation de la voix, faisant baisser, artificiellement, mon énervement.

« Il n'aurait jamais dû se comporter comme il l'a fait dans la cuisine, mais il a le droit d'avoir tort. » Recherche de ses pupilles qui me fuyaient. Je caressais légèrement sa joue, me penchai davantage. Watari n'avait rien compris. Et c'était tant mieux. Souffle contre ses lèvres, demi-sourire. « Contester point par point tout ce qui déconne dans son raisonnement serait trop long. »


Rassemblant mon courage, j'appuyais sur le bouton appel.

« Mon amouuuuuuuuuuuuuuuuuuuur, je pensais juste à t'appeler en plus. C'est la kénéké !

– La quoi ?

– C'est un mot grec, ou un truc dans le genre vieux machins d'un autre temps, quoi. Ça veut dire destin. » Sa voix s'illumina, littéralement. Aurait pu alimenter Tokyo pendant une heure, sauf à disjoncter comme un grille-pain. « Oh, je sais un truc et pas toi ! »

Je décidai de passer et de la laisser avec ses illusions trop douillettes de princesse tartelette. L'Ananké, peut-être, la kénéké, certainement pas. Je devais au moins lui reconnaître qu'on pataugeait en plein dans les sables mouvants de la fatalité tragique. Thématique.

« J'ai appris ça aujourd'hui au travail, Raito chéri ! Moi aussi, je suis un puits de culture. »

– Je dirais même un gouffre. »

Elle gloussa de ravissement sans saisir la pique derrière le miel. Me retins furieusement de lever les yeux au plafond. Même pas amusant. Je guettai, pas de douleur fulgurante à me clouer la gorge malgré le lourd sous-entendu. Net progrès.

« Tu as vu la photo que je t'ai envoyée hier, chou ? »

Temps de passer aux choses sérieuses, campagne de guerre froide. Je laissai une pause, longue. Puis lâchai un « ah... oui... » aussi hésitant que malvenu. Et peu convaincant.

« Tu aimes ? »

Le silence étiré, étiré, rattrapé au dernier moment. « … Oui. C'est… euh... bien.

– Biiiien ? » Petite flamme courroucée dans sa voix.

« Oui, très… mignon ? »

Sifflement de cocotte-minute. « Mignon ? Je te montre un tatouage symbolisant le gazole même de notre amour et tu… tu dis que c'est... mignon ?

– Ah, tu parles de cette photo- ! J'imagine qu'on peut dire qu'elle est mignonne, oui. » Raclements de gorge, toussotements, sortie de la panoplie du mauvais menteur dans un instant gênant. Il fallait sortir l'artillerie pesante du manque de subtilité, elle ne comprendrait jamais une approche plus fine et encore moins au téléphone. Il fallait être un tank sur un champ de roses en cristal.

« Tu imagines... De quelle photo étais-tu en train de parler, au juste ? »

Son ton virait à la menace, maintenant, parfait.

« Je parle de celle avec le gros plan sur ta bouche en cœur. » Je m'abstins de répéter le splendide trait d'esprit qu'elle y avait inscrit : bouche en cœur pour le cœur de mon cœur cœur.

« C'était il y a plus d'un mois !

– Vraiment ? Comme le temps passe vite ! »

Je pouvais presque entendre ses yeux s'exorbiter.

« Que le temps passe vite ? Loin de... moi ? – ton blanc, coloré lentement – Loin de moi le temps passe vite ? »

Elle était vraiment énervée, par ma faute, et toujours rien. Pas de réaction psychologique incompréhensible. Il n'y avait que cette impression d'inconfort, grandissante.

« Mais non, voyons, Misa ! Ce devait être une photo de Céleste, alors ?

– De Céleste !

– Oui, ça me revient maintenant. Le tatouage a dû se perdre en route.

– Se perdre en route ! »

Fausse interrogation, vrai sourire vraiment inaudible. « Misa, est-ce que tu as branché le haut-parleur ? J'ai l'impression d'entendre tout ce que je dis en double, mais en plus aigu, c'est normal ? Tu dois avoir des problèmes de réception.

– Tu as répondu, à cette photo ! Tu as répondu par un sms !

– Laquelle ?

– Celle dont on parle depuis une heure ?

– Il y en a plusieurs dont on parle. Mais tu as raison, on ferait mieux de changer de sujet.

– Il n'y en a qu'une dont je parle ! J'ai passé des heures à trouver l'angle le meilleur et la lumière parfaite. »

Je devais la pousser, mais pas trop. Le but était de distendre lentement la relation, appel après appel, jour après jour, jusqu'à ce que Misa réalise comme une grande qu'elle voulait passer à autre chose. Il ne fallait surtout pas qu'elle saute dans le premier avion pour venir. Et c'était lâche. Et je m'en foutais.

« Ah, j'ai vraiment répondu ? Ça a dû m'échapper. Enfin, peu importe, c'est un détail. Comment se passe le film, vous avez réussi la scène du maudit lycra rose ?

– Ohhhh mais ne pense surtout pas qu'on va changer de sujet, Yagami Raito ! »

Un peu de douceur, à ajouter dans la conversation, masque d'affection.

« C'est toi qui décides, ma belle. » Et dire que cette phrase obscure vomie par les tréfonds d'une licorne en pleine indigestion de paillettes et d'arcs-en-ciel chantants m'écorchait la bouche était fantastiquement euphémique. Bien sûr que j'étais obligé de forcer le trait. Le téléphone. La distance. Sa bêtise. Elle n'était pas assez intelligente pour le remarquer, si je m'en servais peu, si j'étais prudent.

Elle ronronna presque, encore méfiante. « Ouais, je veux, ouais.

– Je te présente mes excuses, je suis un peu distrait en ce moment. Tu sais que c'est compliqué ces derniers temps.

– Hum.

– Je ne voudrais te contrarier pour rien au monde, ma belle. J'ai vraiment besoin d'entendre ta voix, tu ne peux même imaginer combien j'en ai besoin. »

Son sourire triomphant presque hurlé dans le combiné.

« Tu as de la chance d'être trop adorablement chou et que je t'aime. Je disais doooonc, as-tu reçu la photo du tatouage ?

– Celle avec les premières lettres de nos prénoms ?

– Ouiiiii ! Ah, tu vois ! Alors, t'en penses quoi ?

– J'aime... bien. C'est... symbolique. » Le désir de lui faire plaisir alors que je trouvais ça ridicule et niais passa extrêmement bien, si bien qu'il fit chuter un silence dans mon oreille.

Sa voix, quand elle parla enfin, avait perdu leur éclat.

« D'accord. »

Le malaise se changeait en nausée. Un temps de silence.

« Misa ? Tout va bien ?

– ….Oui.

– Je t'assure, j'aime beaucoup. » C'était facile d'infléchir ma voix, juste assez pour qu'elle sente parler le mensonge.

« Tu es gentil. C'est pour ça que je t'aime, aussi. »

Ses phrases à elle avaient tout perdu.

Souffler le chaud, le froid, sorte de danse, ballet facile. Réjouissant de sentir la lumière balancer avec la tristesse quand je le voulais, parce que ça fonctionnait.

Et la nausée me déchirait le ventre, si fort que je fermai les yeux sans arrêter la discussion. Pas avant que le doute se soit installé dans son esprit, entre les stupidités amoureuses, le vernis orange et la nouvelle collection d'escarpins sirène d'Irregular Choice.

Je raccrochai enfin, me précipitai vers les toilettes. Coupant son « je t'aim-» d'un « Oh, je dois raccrocher. » Et son « Dis-moi combien tu m'aim- » Par « Je dois vraiment raccrocher, c'est une urgence, à plus. » Efficace.


Les regards appuyés, ignorés, je m'assis à ma table, me mis au travail. Mon père n'attendit pas cinq minutes pour me demander comment j'allais. Ma réponse invariablement positive ne le découragea à aucune de ses douze tentatives, dispersées sur une demi-heure. Dispersées, sans doute pas le mot.

Fatigué de combattre cette nausée qui me comprimait les entrailles, ma voix était un peu trop basse. Économie de chaque mot, geste pour ne pas retourner aux toilettes. Pas trop vite.

« Que se passe-t-il, papa ?

– Ce n'est pas à moi que tu devrais poser la question !

– Ah non ? Explique-moi.

– Tu es malade ?

– Non.

– Tu es affreusement pâle. » Il arqua ses sourcils d'un air soucieux. « Je dirais même que tu es livide.

– Je ne me sens pas très bien, mais ça va passer, je pense. » Sa réponse, entre le grognement et grommellement, laissait l'interprétation au choix de ce qu'on voulait bien y mettre. Qu'il se taise, me laisse tranquille. Il fallait que je me concentre trop, pour ne pas craquer. La tentation de fermer les yeux, d'ouvrir toutes les fenêtres pour un peu d'air frais ou, mieux, de courir vers l'évier le plus proche rongeait tout, terrible. Hors de question que je cède. Même si la nausée constituait un progrès, je n'arrivais simplement pas à aligner deux lignes correctes. Faire semblant de travailler... horreur épidermique.

L n'assistait pas en direct à ce naufrage, mais la consolation était maigre.

Il apparut bien plus tard et le compte des heures défilées en son absence était cruel. Les haut-le-cœur même pas atténués étaient cruels.

Son regard dépourvu de lunettes se fixa, glissa, fit semblant de ne pas remarquer.


Je me faufilai dans ce qui avait été, en des temps presque immémoriaux, un jour, une chambre. Il s'était endormi sur un canapé, sans le vouloir vraiment. Besoin de compenser son abus d'alcool, même deux jours après ? Tch. La mer de déchets ne m'intéressait pas, la raison de ma présence s'étalait au mur, aux murs, désormais. Colonnes de chiffres rouges, griffées comme des plaies, méthodiques, à décortiquer. Un élément vite, me sauta au visage, épines d'incohérence dans la logique pure. Il avait tout barbouillé n'importe comment, un coin ici, l'autre là-bas, écrit de travers, à l'envers, en miroir. Petit Poucet qui semait des pistes de cailloux. Faciles à dénicher, même pas cachés dans le mémo géant. Effet de l'alcool ou désintérêt profond pour les capacités cognitives de ses visiteurs ? M'avait-il rayé de la courte liste de ses visiteurs ?

Ce n'était que des morceaux de notes, incomplets, extrêmement partiels. Vite, il n'y avait plus rien à voir, je me tournai donc avec un profond soupir de découragement vers le reste de la pièce. Je n'avais pas de contrat et les étouffements par avalanche ne devaient pas être compris dans les accidents du travail. Balayage visuel de la chambre. Une fois. Deux.

Bien. Dans quel foutu tas de bordel se trouvait le lit ?

Le point de convergence des indices de Beyond ne me plaisait pas, sagement enfoui sous quelques tonnes de dossiers. L trouverait intolérable que j'arrache les informations à ses murs, à son silence. Il trouverait intolérable que je brise sa confiance. Moi, je trouvais intolérable qu'il me cache cette réponse, m'oblige à venir la chercher.

Mes dents serrées sous la colère. Todai.


Aurais jamais pensé devenir plus pâle que le détective. Appeler Misa le matin était une mauvaise idée, mais pas la pire. M'infliger ça le soir m'empêchait de dormir, je préférais encore traîner ça le reste de la journée, moins handicapant sur le long terme. Si l'attaque frontale m'était interdite, l'attaque détournée semblait fonctionner en dépit de ses effets. Effets toujours moins désagréables que les précédents...

Les autres membres de l'équipe avaient déjà tiré la conclusion que j'allais d'ici peu m'enterrer au fond d'un lit. Paris sur la date entre Matsuda et Akemi. Crétins.

La salle angoissait par son silence. La présence de L constituait un événement relativement rare ces derniers temps et un mutisme attentiste accompagnait ses venues. Nouveau. Rempli de questions. J'enviais L, parfois, de se foutre si totalement du jugement des autres. Eux n'osaient rien demander mais ne dissimulaient pas les grappes d'interrogations, accrochées à leurs pupilles, à chaque fois qu'ils le regardaient.

Le détective marmonna d'agacement. Malgré la distance, malgré la lumière crue du jour et la mare fangeuse de ces regards, une image palpita au creux du ventre. Un souvenir unique, lui ne s'en rappellerait sans doute jamais clairement. Un visage se blottissant à mon cou dans la nuit trop douce. Les nuances alcoolisées entre ses lèvres, filantes jusqu'aux miennes, habillaient ses murmures. Ses murmures. À eux seuls, ils vacillaient mon cortex. Les mots ondulaient entre nous, s'arrêtaient et reprenaient, déstructurés. La fusion de différents langages n'y cachait pas mon prénom, bafouillé encore et encore dans le charabia hasardeux. Peut-être que j'avais voulu l'entendre, tellement voulu, désespérément dans cet adorable bordel linguistique. Le réveiller ? Lui dire mes frissons n'étaient qu'à lui ? Lui dire que je comprenais ce qu'il avait proposé, avait demandé. Ce qu'il avait vraiment dit. Non, je ne l'avais pas réveillé. Je n'avais rien dit.

L ignorait les membres de l'équipe aussi royalement que s'ils jouaient à la marelle au-dessus d'un gouffre au Groenland en compagnie d'une tripotée de morses bègues. Leur attention glissait sans l'atteindre, en apparence, mais elle s'étalait en nappe de pétrole avec une ignorance sans nom. Toutes les critiques et les questions informulées me hérissaient la peau en râpant l'atmosphère. Eux dont l'intelligence se résumait, au mieux, à celle d'un presse-purée manuel commandé par un révolutionnaire de la meringue flasque aux oignons, ne pourraient jamais comprendre. Tellement étriqués dans leurs limites qu'ils étaient incapables de respirer. Comment auraient-ils pu. Comment auraient-ils pu seulement concevoir à quel point il était brillant de devenir fade, de s'éteindre quelques heures quand on brûlait si fort. Devenir stupide. Ils ne savaient pas ce que ça voulait dire, devenir stupide, eux qui ne connaissaient rien d'autre. L avait cassé ses murs, s'était volontairement handicapé. Mais l'amputation n'était que passagère et le retour terrible. Il n'y avait que les êtres intelligents pour comprendre pleinement à quel point les autres n'étaient qu'un ramassis de tanches crétines ayant l'audace obscure d'exister.

C'était délicieusement crâneur. C'était incandescent.

Combien de kilos de sucre avait-il dû ingurgiter pour noyer le goût de l'alcool ?

Je ne pouvais pas ne pas répondre à ce qu'il avait demandé.


Une alerte mail tacha l'écran de rouge, à l'instant même où je mis le point final du message destiné à Kiyomi. Curiosité trop forte. Étrangement, la personne qui m'écrivait était celle à qui j'étais en train d'écrire : Takada Kiyomi.

Je passai rapidement les blablas d'usage, venant au corps du message.

As-tu encore des contacts avec l'étudiant étrange de ton dernier semestre ? Ça me navre de devoir critiquer,, mais celui-là était réellement... particulier. Il te collait partout, comme s'il voulait te bouffer. Il se fringuait toujours comme s'il venait de dévaliser un vieil entrepôt pour s'enrouler dans une vieille bâche crasseuse et rongée jusqu'à la corde par une colonie de rats. Il avait un air d'alien ou de sadique pédophile, selon les jours. Si ça ne te revient pas, je te rappelle avec douleur l'image du nid d'oiseau ramené dans tous les sens un jour de grand vent à coup de truelles de jardin lui tenant lieu de chevelure. Tu vois désormais de qui je parle, j'en suis sûre... Ryuuga Hideki.

« Raito ? Pourquoi tu souris ? C'est drôle les analyses ? Je veux des analyses aussi ! » Je gommai toute trace d'amusement sur une expression neutre, légèrement ennuyée avant que Matsuda ne lance une invasion barbare.

Il m'a contactée il y a quatre jours, j'hésite à lui répondre. Il souhaite savoir où te joindre pour des recherches ou si je connais quelqu'un capable de vous mettre en contact. J'ai failli refuser directement, mais je voulais te prévenir par politesse. Après tout, pourquoi voudrais-tu lui adresser la parole ? Je me suis toujours demandée comment tu parvenais à le supporter, et pourquoi...

Réponds-moi vite, j'ai hâte d'avoir de tes nouvelles.

Ta chère Kiyomi à qui tu manques beaucoup.

PS : Je te copie son message à la fin de ce mail.

Une fois de plus. Et une fois de plus, la rétention d'informations, c'était rageant. Terriblement. Puisque la poupée lui donnait des raisons de penser qu'on me cherchait ou que quelqu'un – sans blague – cherchait des informations à mon sujet, il ne jugeait pas bon de m'en avertir. Pour quoi faire. Quant à savoir si c'était sa simple paranoïa ou s'il avait effectivement raison, la poupée faisait pencher l'équation du côté le plus dangereux. Les questions de L à Kiyomi en elles-mêmes ne m'intéressaient pas, je savais déjà de quoi il en retournait. Le plus surprenant crevait les yeux : pourquoi poser ces questions à elle, lui demander service. Frissons. Depuis quand L demandait-il service. Ça faisait au moins deux mots incompatibles avec sa conception de l'interaction humaine.

Mon écran claqué, clôturant une petite conversation avec une non moins petite hacker. Sortie fulminante de ma chambre, les quelques mètres avalés à la rage. Je ne toquai pas à sa porte, déjà entrebâillée. Son dos visible par l'ouverture, je marquai une légère pause. Il bousculait le tumulte de ses cheveux sur un soupir. Image tiède et délicieuse chatouilla mes pensées et la colère s'apaisa, fondue. Ne restait que la détermination.

« Bonsoir. »

Rapide coup d'œil entre les mèches noires. « Ça dépend pour qui, on dirait. Tu sais que Matsuda et Akemi ont parié ?

– Tu te doutes bien qu'ils se sont empressés d'aller se vanter. Et surtout empressés d'essayer de tricher. Ça m'arrangerait que ce soit le 5. Moi j'aimerais plutôt le 3, tu comprends, sinon j'ai bowling dans l'entrée, puis ma série sur la chaîne cryptée. J'ai un emploi du temps de ministre, alors ce serait bien que tu sois compréhensif... »

Peut-être une ébauche rapide de sourire.

« Tu as eu largement le temps nécessaire pour éplucher mes mails, sans compter les sursis que je n'arrête pas de te donner. » Pas de réponse, prévisible, en attendais pas. « Je me demande finalement si tu souhaites tant que ça m'écarter, tu as laissé trop d'indices. Envie que je vienne ?

– Tu n'as pas ton mot à dire, c'est non.

– Comme toujours. Cette fois, c'est toi qui n'as pas ton mot à dire. » Ses lèvres étirées en miroir des miennes, moqueuses et amères. « Ce n'est pas négociable.

– En effet, ton absence n'est pas négociable.

– Nous sommes au courant de ce petit problème universitaire, et seulement nous deux, histoire d'en faire une habitude. Bien sûr, je veux dire deux, pour l'instant. »

Voilà qui eut le mérite d'arracher son attention de l'écran.

« N'y pense même pas.

– Tu me forces.

– Tu me forces à t'écarter. Tu me forces à te forcer.

– Bien entendu... Les idioties de Watari te montent à la tête ? Tu penses que je vais aller me jeter dans les bras de Beyond en agitant un petit drapeau « je suis ici, faites vos dons » ?

– Tu dis n'importe quoi.

– Peut-être. Laisse-moi venir avec toi à Todai. » Ses yeux me fuirent. Je m'approchai, vins m'adosser au canapé sur lequel il était assis. Minutes lentement écoulées, mes yeux renversés en arrière se fichèrent dans leurs jumeaux. « Tu as fait une forte impression sur Kiyomi. »

– Sur Takada, tu veux dire. La bâche de jardin ou les truelles ?

– Mon cœur penche pour le nid d'oiseau. »

L s'allongea de côté, courbé, sa tête posée juste à côté de la mienne, dans l'autre sens.

« Ce que tu es en train de faire est précisément ce que Watari appellerait une tentative de manipulation. Plus vicieuse que le chantage.

– Pour une fois, il aurait raison, il faut décréter ce jour fête nationale. – Ses doigts froids effleurèrent la commissure de mes lèvres, souriantes. – C'est une autre forme de chantage. Je suis un être diabolique, tu devrais le savoir. »

Sa main se retira, et le froid qu'elle avait laissé criait son absence. Se souvenait-il ? Il n'en avait jamais parlé, pas sobre, en tout cas. Appréhension lentement allumée, parce que je n'y arrivais pas à lui donner ce qu'il avait demandé. Pas encore. Terrible envie de me retourner, grésillante sur le plaisir à me trouver là, nos fronts presque apposés. Murmure, presque une pensée, qui m'échappa sous un léger parfum citronné.

« Limoncello. »


Thirst


« Si tu n'es pas capable de prouver ta valeur, alors tout aura été fait en vain. Tu n'auras été qu'une perte de temps. »

La sueur dégoulinant le long des vertèbres, pas la pire sensation du moment. Les frissons, pas causés par la fraîcheur de l'air. L'arrachement, l'abandon crié, menacé. Même en cauchemar, c'était suffisant à me fusiller. Ma respiration par à-coups, difficile à discipliner.

Le couloir avalé, puis quitté pour un autre. Escalier dissimulé, jusqu'aux quartiers de Watari. Sa porte fermée. À peine l'ombre d'une hésitation avant d'y frapper. Trois heures et quart, il devait être là.

Le battant entrebâillé, ne dévoilant qu'une moitié de visage aux traits tirés, yeux mi-clos.

« Que veux-tu ? »

L'absurdité de la situation épinglée sur son expression. Il savait pourquoi j'étais là – s'en doutait, a minima – et cette simple question marquait la distance. Mais il ne me refuserait pas sa présence apaisante, jamais, impossible.

« J'ai fait un cauchemar. »

Une attente. Un vide.

« Et que puis-je y faire ? »

Mille réponses. Préparer un chocolat chaud, me laisser entrer, discuter avec moi, en rire, proposer un thé ou des scones, me raccompagner jusqu'à ma chambre, me préparer de nouveaux vêtements pour quitter ceux moites de frayeur nocturne, me border, m'embrasser sur le front, une main sur mon épaule, un sourire sincère. Pas une proposition ne filtra.

« Débrouille-toi seul. Je ne suis pas ton père. »

Musicalité de l'enclenchement, mécanisme huilé, sans heurts ni violence. Pire qu'une dispute, parce que le calme signait l'indifférence.

Secondes, minutes défilées. Il allait forcément rouvrir la porte, venir me retrouver. Autant être devant à ce moment-là.

Passais d'un pied sur l'autre, un courant d'air désagréablement froid parcourait l'endroit. Presque trop sombre, trop silencieux. Chaque craquement résonnait, prenait une ampleur fantastique. Mon téléphone oublié, aucun moyen de connaître l'heure.

Main posée sur la porte, ongles grattant le bois, hésitant à frapper.

Largeur de huit lames de parquet. Trois dalles de faux plafond. Deux lés de papier peint. Une petite déchirure, d'un demi-centimètre, dans le coin supérieur droit. La poignée tenait avec quatre vis plates. Soixante-huit pour cent de la surface du mur occupée par la porte elle-même.

Quelques coups légers. Oreille tendue, pas un mouvement. Je continuais – il allait bien finir par céder.

Moins d'une centaine de tapotements avant que la porte ne s'entrouvre de nouveau.

« Je ne céderai pas. Va dormir. Ou mieux, va travailler. Essaie de redorer ton image et de mériter l'estime que les autres te portent. Ou t'ont portée.

– Tu t'inclus, dans ces « autres » ? »

La vraie question, tellement plus tranchante, personnelle. Dangereuse.

« Oui. »

Colère, dégoût. Tristesse. Cruel abandon, au-delà de tout. Souvenirs remués, enfantins. Si bien enfouis. Duo d'empreintes dans la neige, duo de souffles de vapeur. Doigts compressés par un gant de cuir tiède, rassurant. Mots expliquant ce que les autres adultes m'avaient refusé. Un cadeau, une marque de confiance. D'estime.

« Je t'ai déçu. » Ce n'était pas une question. Il n'était pas obligé de répondre. Je ne voulais pas de réponse. Mais il inclina la tête. Forçant la suite.

« Tu vas me laisser ? » Long silence, ses yeux épuisés de sommeil me parcourant, deux fois, des pieds à la tête. Finalement fixés dans les miens. Je ne savais pas ce qu'il y lisait.

« Non. » Souffle relâché, que je n'avais pas eu conscience d'avoir bloqué. Je ne savais pas ce qu'il avait vu en me regardant, mais ça m'allait.

La porte fermée, sans réconfort supplémentaire.

Aucun bruit, aucune lumière. Soit il n'était pas là, soit il dormait.

Il dormait, confortablement blotti dans son lit aux couvertures propres, dégagées de tout macaron émietté. Le réveiller aussi cruel que savoureux. Cette étincelle de compréhension qui allumait un brasier dans son regard et dans mon ventre valait la peine de raccourcir ses nuits.

Une main posée sur son épaule, son prénom appelé. Réveil difficile, pourtant acquis.

« Qu'est-ce qui se passe ?

– J'ai fait un cauchemar. »

Se redressa, assis contre ses oreillers. Il ne verrait pas la différence, si j'en volais un, pour avoir la même odeur qu'ici mais dans mon lit.

« Tu veux me raconter ?

– Hn. Je voudrais un chocolat chaud. » Et j'aurais voulu que son pyjama ne montre pas sa clavicule et ne m'incite pas à la mordre.

« C'était quoi, tu te transformais en artichaut et quelqu'un te faisait passer au mixeur pour faire un smoothie détox à base de concombre, betterave, artichaut et banane ?

– Pire. »

Un sourire, marquant un peu plus ses cernes. Mais sincère, admirable. Pourrais jamais me lasser de le regarder, d'apprendre ses mimiques, le contempler. L'envie de le mettre sous verre comme une œuvre d'art et de le garder juste pour moi était toujours là, dormante. Les griffes de l'angoisse de le voir disparaître, volé par une pintade diabolique armée d'un gourdin brocolien, lacéraient mon estomac trop souvent.

« Bon, viens, je vais te faire ton chocolat.

– Et je dors avec toi, après. »

Ce n'était pas une question. Et ça ne semblait pas le gêner. Pas plus que d'habitude.


Le teint complètement blafard, il ne faisait que chipoter dans son assiette, déplaçant les aliments sans y goûter.

Le rapport logique évident avec ses appels quotidiens, toujours surveillés. Savourés. Appréciés jusqu'au moment où les réactions physiques se manifestaient plus clairement. La nausée inscrite en lettres de néon sur son visage.

Je le suivis quand il quitta la table, trop rapidement pour juste retourner devant son ordinateur.

Les sons de vomissements pas les plus agréables. Ses mains crispées, blanchies. Curieux rappel de l'effet qu'avait sur moi sa mère. Il en avait presque ri, alors.

Doigts glissés dans ses cheveux, les ramenant en arrière. Deuxième main en cercles concentriques sur son dos, friction de soutien.

Je savais la raison de ces nausées, de cette maladie sans microbes ni virus. Tiraillement.

Je savais que j'aurais dû lui dire d'abandonner, de laisser tomber. D'arrêter de se faire du mal. Les phrases toutes prêtes, bien alignées, réfléchies. Bouffées par la jalousie enfin contentée. J'étais incapable de lui dire d'arrêter, de ne pas aller jusqu'au point de non-retour. De lui dire de se sauver. Égoïsme paroxysmique.

Bouche posée sur sa nuque.


Les froissements de feuilles, voulus discrets. Mêlés de plastique, de tissus... trop méthodique. Trop solitaire. Ce n'était pas Yagami ou Matsuda qui rangeait ma chambre. Si ça avait été le cas, j'aurais sans doute fait semblant de dormir. À la place, j'ouvris un œil. Pas la force d'en faire plus. À la vue de l'intrus, tout juste la motivation suffisante pour lui balancer un coussin, qui rebondit contre son épaule.

« Tu n'as rien à faire là. Va-t'en.

– Je cherche les infos que tu soustrais à tout le monde. J'en ai besoin pour avancer.

– C'est... drôle. J'avais l'impression que ta vocation était de te pavaner sur les canapés en testant les méthodes les plus inventives pour m'ennuyer et me forcer à entrer du côté de la criminalité.

– Si c'était le cas, j'aurais réussi. Mes côtes me font encore souffrir, parfois. »

Sa mimique fausse, criarde. À s'écorcher les rétines. Il n'avait plus mal depuis longtemps, son unique raison de se plaindre était son besoin de se rendre intéressant. Et puisqu'il ne pouvait pas le faire en se faisant passer pour le plus intelligent du groupe, il compensait par son sens de... de rien, en fait. Juste par le niveau sonore, outrageusement élevé. Outrageusement existant.

« Tu peux arrêter de me fixer ? On dirait que je suis un cafard sur un cupcake que tu t'apprêtais à manger. »

Il n'avait pas idée. À quel point il était ce cafard.

« Sors de chez moi. Que vous soyez déjà tous dans ma maison est suffisamment gênant, je n'ai pas besoin que mon dernier espace privé soit envahi.

– Vraiment ? Ce n'est pas un avis partagé. »

Il s'assit sur une chaise tout juste libérée des montagnes de papiers qui l'ensevelissaient. Lesdites montagnes parcourues. Ses pattes sales trépanant mon travail. Toujours aucune envie de me lever.

« Faudra-t-il que je mette des pièges à loups devant ma porte, pour avoir enfin la paix ? »

Un regard mauvais, qui répondait parfaitement à mon humeur du moment.

« Si tu désires tant la paix, alors accélère et trouve Beyond, neutralise Kira. Je me permets de te rappeler...

– Tu n'as rien à te permettre. Je suis parfaitement au courant de mon rôle. En revanche, tu sembles surestimer le tien.

– Je suis là pour apporter un soutien financier, pseudo militaire et contribuer à l'enquête. Parce que je ne suis pas un crétin, tu serais bien inspiré de t'en souvenir.

– Sinon quoi ? »

Qu'il ose seulement formuler sa menace. Il n'aurait pas besoin de la mettre en application. Ni la possibilité. Le bon goût de changer d'angle d'attaque.

« Bon, écoute. Je sais que tout ça est déprimant, vexant ou peu importe. Il faut vraiment que tout le monde essaie de collaborer, de s'entraider. C'est invivable et...

– Oh, on est sensible ? Pauvre petite fleur fragile et délicate. La prochaine fois, je me rappellerai de ne pas recruter chez les scouts ou dans un club de tricot.

– On a besoin des informations que vous cachez. Alors soit on emménage tous ici pour travailler en prenant ces murs pour support, ce qui est clairement inenvisageable vu qu'on refuse tous et moi le premier de venir plus de cinq minutes dans cette porcherie innommable, soit on a le droit d'avoir une copie des éléments.

– Troisième option : vous vous démerdez avec vos cerveaux nécrosés par votre flemme et votre incompétence congénitale et vous gardez vos pieds hors de ma chambre.

– Option deux, dans ce cas. C'est la plus proche, et il n'y en avait pas d'autres. Dommage, ding ding, retentez votre chance une prochaine fois, merci d'avoir appelé. »

Infâme connard, qui récoltait les feuilles comme un chercheur de champignons à l'automne.

Ma tête replongée dans mon oreiller. Enfin, celui que j'avais volé. Qu'ils s'amusent donc à essayer de comprendre mes notes personnelles. Le temps qu'ils les déchiffrent, j'aurais trouvé la solution, même si la fantaisie me prenait d'avoir le rythme de sommeil d'un chat hypersomniaque.

La fin des bruissements, mais pas de claquement colérique. Qu'attendait cet abruti pour me laisser comater ? Un œil extrait du cocon de duvet, ouvert.

Il stagnait dans l'encadrement de porte, comme une vieille vache refusant de sortir brouter. Sale carne. À envoyer aussi vite que possible à l'abattoir.

Son attitude entière montrait son hésitation insupportable, vampire de mon temps.

« Si tu as un truc à dire, crache-le, mais ne reste pas planté là. Tu ressembles à un homme sandwich ou à une rabatteuse de boîte de nuit. »

Il partit, claquant violemment le battant. Tant mieux, c'était plus rapide. J'avais bien mérité mes cookies.


Les forums comme proie facile. Les fidèles de Kira étaient certes virulents, mais les familles des victimes innocentes commençaient à se faire entendre, poussées par les révélations permises par Artémis. Hacker à l'arc d'or, flèches d'octets éclairs, foudre sur le lac tranquille de la popularité de Kira. Les vagues, écho sur internet. Sous le couvert de l'anonymat, des dizaines de proches des tués criaient à l'erreur judiciaire, au meurtre arbitraire. S'y mêlant, les amis et familles des vrais coupables, pas toujours si terribles. Pourquoi ne juger quelqu'un que sur ce qu'il a fait de pire ? Pourquoi ne pas donner de seconde chance ? Elle avait des enfants. Il était un bon collègue. C'est injuste. Témoignages au vitriol baigné de larmes. Particulièrement mièvre, l'ensemble résonnait pourtant parmi la population.

Les rapports des proches parfois assez précis, donc intéressants.

Pure intuition. Beyond n'attaquait certainement pas totalement au hasard. Besoin de connaître les victimes, leur nom, leur visage. Juste leur visage. Forcément paru quelque part, puisqu'il ne pouvait pas connaître tout ce petit monde personnellement.

En théorie, si je trouvais où toutes ces personnes étaient apparues, je pourrais en déduire ce qu'il regardait. Soit quels réseaux sociaux, et remonter alors chaque adresse IP et trouver le dénominateur commun, soit quelles chaînes de télévision, et en extraire ses habitudes. Travail simplement titanesque, sans doute voué à l'échec. Pas moins essentiel.

Ma chambre transformée en QG miniature. Impossible de marcher sans pousser des choses non identifiées au sol, mais les six télévisions et les trois ordinateurs portables supplémentaires me permettraient de surveiller une quantité d'images acceptable.

J'avais ramené aussi une étagère supplémentaire, et soigneusement empilé des cartons de gâteaux et biscuits. Les bonbons gardés dans mon lit. Les sodas à portée de main depuis ce qui me servait de bureau, juste sous une rame de papier. L'équilibre savant pour faire tenir l'ensemble. Entre le lit, le canapé, le bureau et le reste, je n'avais plus qu'à peine la place de circuler. À part les cognements d'orteils intempestifs et presque inévitables par la faute de l'encombrement au sol, c'était vivable.

Mon temps découpé entre la poursuite de Beyond et le décryptage de la poupée. L'écharpe jamais retrouvée. J'avais envie que Raito me redemande. J'adorais qu'il soit plus calme, maintenant que Watari était forcé de l'ignorer. Même si mon père de substitution m'en voulait, ne me faisait plus mes gâteaux et finissait par moi aussi, d'une certaine manière, m'ignorer. Je n'allais pas m'excuser. Autant m'arracher la langue. Il était celui qui avait entièrement tort. Qui avait brisé ma confiance. Avait voulu me manipuler. Me contrôler.

Le sang ruisselant le long de ma main. Temps de manger autre chose que mes propres doigts.


Son regard acéré, disséquant mes murs. M'évitant. Comme fasciné par le mélange de mensonges et de vérités écrit autour des meubles, parfois décalés vers le centre de la pièce pour permettre à la suite de s'écrire. Et à ce qui recouvrait lesdits meubles de tomber de tous les côtés, avalanches de papier griffonné. Évidemment qu'il allait se rendre compte des fausses pistes, certaines contradictoires. Le but n'avait pas été de le perdre, de le laisser s'abîmer dans l'erreur et parvenir à des conclusions mirages.

« Je déteste que tu me caches des choses.

– La curiosité est un vilain défaut, ta mère ne te l'a jamais dit ?

– Tu as contacté Art. Tu lui as demandé son aide. »

Le reproche transparent. Envie de partir. Il m'aurait suivi.

« Toi aussi, tu es déçu ? Surprise, je suis aussi imparfait socialement qu'intellectuellement. Le bureau des plaintes sera ouvert le 29 février prochain de 16h45 à 17h, prenez un ticket et préparez votre réquisitoire en trois parties. » Phrase terminée sur un sifflement de douleur aiguë, la chair des doigts disparue en lambeaux sanguinolents, le goût de fer acide sur la langue.

Phalanges chaudes, plaquées sur mon poignet, éloignant la plaie de sa cause.

« Arrête ça. Pourquoi tu n'as pas demandé ma collaboration ? » Il ne voulait pas dire aide. Sur le moment, je l'adorai pour ça. Langage corporel de léger agacement. Sincère.

« Parce que tu ne travaillais pas là-dessus.

– J'aime beaucoup l'emploi de l'imparfait. » Sourire asymétrique, parfait. Ironique. Je n'y répondis pas. Seulement par un sourire miroir.

Je ne pouvais pas être totalement seul. Je ne le voulais pas. Plus.

« Tu apprécieras aussi ma connaissance exacte de la valeur des temps. » Détails de comportement, il espérait, s'attendait à être jeté hors de ma chambre. Me décalai, ordinateur en équilibre sur une tour de cartons de biscuits industriels, crissant dangereusement sous le poids imposé. Fouilles archéologiques dans les papiers sur lesquels j'étais assis. Feuilles choisies, soigneusement agrafées, barrées de remarques, de demi-questions, de griffures rouges. Constellées de micro taches de sang, parfois. Empilées à son intention sur un bout de drap débarrassé.

« Ce qui est dans cette pièce n'en sort pas. Et je ne veux pas que les autres soient au courant de quoi que ce soit. »

Il avait envie de me dire de ne pas l'insulter, n'osait pas. Peut-être de crainte que je change d'avis. Comme si j'allais renoncer au plaisir de l'avoir pour moi seul.

La journée, la nuit, filées, sans qu'aucun de nous ne sorte plus de quelques minutes. Contentement satisfait de sa présence, juste à côté. Deux cliquetis de claviers, symphonie duelle. Parfaite.

Litres de café et kilos de sucre pour tenir le coup des heures accumulées. Yeux clignant de plus en plus lentement, la fatigue envahissante. Il allait s'endormir sur son travail, d'ici peut-être quarante minutes.

Sa tasse récupérée, posée en sécurité sur une colline de livres de lois internationales. Pas remarqué. Trop concentré sur son hypothèse.

Curiosité. Rapprochement, pour voir par dessus son épaule. Les différentes origines suggérées par la poupée, comparées avec tous les étudiants de Todai. Un programme presque aussi intéressant que le mien. Deux dizaines de milliers d'étudiants à analyser. Chiffre doublé pour les nationalités des parents, au moins aussi intéressantes. Ou pertinentes. Restait toujours le mystère des écailles manquantes à la chaussure.

« On n'a pas huit nationalités de présentées. Ça a forcément un autre sens.

– Huit victimes. Mais son sens du grandiose ne s'en satisferait plus. À moins qu'elles ne soient la prochaine étape de son jeu de piste.

– Mais ça n'irait pas avec ses messages. Le châtiment suggère une punition. Et le message au mur, « You win or they die »...

– Signifie qu'on peut les sauver. Donc que nous avons déjà tous les indices nécessaires. »

La poupée attrapée, retournée. Ses yeux de verre impénétrables, se moquant de nous. Je l'avais déjà disséquée, hormis la bourre en duvet il n'y avait rien. Tout déjà là.

« Vérifie aussi la nationalité des profs. Ils peuvent être visés. Si certaines parties font référence à des spécialités, selon la matière ou le symbolisme.

– Il n'aime pas la réutilisation des indices, d'après ce qu'on sait.

– Si une meilleure idée te vient, n'hésite pas. » Pique lancée par habitude, pas vraiment mordante. L'envie de conflit ouvert presque disparue. Seule restait la symbiose.

J'enlevai l'ordinateur, coincé sous sa tête. Écran refermé. Raito s'était finalement endormi, autour des 4h20. Belle performance. Encore à moitié assis, coincé entre des dossiers aux angles trop pointus. Je les poussais, peu importait. La couverture attrapée, plus simple pour tout dégager. Rien ne tomberait de haut, rien ne ferait assez de bruit. Ses jambes un peu allongées, plus confortablement. Un oreiller calé sous sa tête, toujours mieux que le Traité des télécommunications et des branchements électriques et leurs dysfonctionnements invisibles de 1980 à nos jours.

Je continuai mon travail, appréciant le doux son de sa respiration. Prenant des pauses pour observer les mouvements oculaires derrière les paupières closes. Quelques minutes encore, et mon ordinateur alla à la conquête du bureau.

M'allongeai derrière Raito, frôlements de vêtements, ma tempe sur son bras. Chaleur électrique, incroyable. L'enfermai de mon bras, main perdue contre son ventre. Sous le tissu inutile. Mouvement auto-hypnotique de cercles. Respirations accordées, l'odeur de sa peau inspirée à pleins poumons, délectable. Jambes enroulées, imbriquées. À la fois profondément satisfaisant et désespérément frustrant. Cette faim-là, inassouvie, semblait insatiable. Inarrêtable. Besoin de plus.


La corvée pas des plus agréables. Pourtant, je n'aurais laissé personne de moins qualifié la faire. Si Watari ou Matsuda pouvait très bien s'occuper des exercices physiques garantissant l'absence d'escarres et limitant la fonte des muscles, la partie purement médicale n'était pas à prendre autant à la légère. L'équilibre chimique déjà bien fragile. Contrôler les pulsions et réflexes musculaires pour éviter d'éventuelles lésions internes, empêcher la douleur de l'atteindre, mais lui permettre de revenir à la conscience quand son corps serait prêt. Et c'était long.

Le visage placide de Mogi en devenait aussi frustrant que reposant. Son travail aurait permis une avancée plus rapide, son calme toujours inébranlable probablement bénéfique à l'ambiance. Et le manque d'évolution m'énervait, rappel constant que l'humain n'était pas aussi docile qu'une machine.

La routine des vérifications, immuable. Il ne s'améliorait pas. Soupir pour le silence. Rien d'autre à faire que de changer les poches d'alimentation, de médicaments en intraveineuse.

Et le cathéter, fiché dans sa main droite. En dessous du précédent. Absolument anormal. Amateur, médiocre, dangereux. Pas moi. Mais j'étais le seul à avoir le droit de faire ça.

Remontai l'aiguille neuve, éloignant le risque d'œdème et d'extravasation.

Paranoïa galopante. L'armoire pleine de médicaments n'était pas verrouillée. Il n'y en avait pas besoin, normalement. Les rayonnages parcourus, chaque flacon examiné. Aucun intérêt à porter des gants, tout le monde était susceptible d'avoir touché les emballages. Le nombre correct. Pas de manque, pas de surplus. Pas une preuve d'innocence.

Un flacon de glucose. Presque rien à signaler. Presque. L'étiquette n'était pas l'originale. Légères marques d'ongles sur un coin, visibles à la lumière rasante.

Excitation morbide dans les entrailles. Il y avait une taupe dans l'équipe, et cette sale bête avait pointé le bout de son nez.

Le flacon glissé dans une poche de jean, je réquisitionnai encore quelques décilitres de sang à Mogi avant de quitter la pièce sur un dernier regard. Tout était normal, sûr. La porte non verrouillée.

Introuvable. J'avais vérifié la cuisine, le salon, les toilettes, les salles de bain, et fait peur au reste des handicapés mentaux qui me servaient d'équipe de ménage dans ses bons jours. Watari n'était nulle part. Tant pis pour lui et sa tranquillité. Je frappai à sa porte. Sans réponse. Que c'était agaçant, d'être ignoré. Téléphone testé, l'oreille plaquée contre le bois. Pas de bruit. Il n'était pas là ? Dernier endroit non vérifié, pourtant. La poignée enclenchée. Fermée. Hmpf.

Je continuai de le harceler au téléphone, sans jamais avoir de réponse.

C'était énervant. Il était certainement sorti faire des courses. La voiture disparue du garage. Il allait bien finir par revenir. Toujours trop long. Les encyclopédies médicales éviscérées, découpées, reposaient en paix dans une tombe de plastiques d'emballages colorés.

Les heures écoulées, sans retour, cœur de la nuit. Temps de réagir moi-même.

À peine quelques rues à parcourir. Faisable discrètement. La buanderie atteinte – visitée si rarement – j'y volai de quoi me déguiser. Un pantalon noir, une paire de chaussettes, un manteau gris à capuche, une chemise, des gants. Un foulard pour pouvoir y dissimuler la moitié de mon visage. Les chaussures de sport récupérées parmi mes affaires, dans ma chambre. Le tout ramené dans une salle de bain, le miroir dérangeant mais efficace. Reflet étranger. Parfait.

Le couloir regagné, aussi silencieusement que possible. Portes de Yagami, Matsuda, Akemi, la mienne. Sous celle de Raito, un filet de lumière pâle. Il travaillait encore.

J'aurais pu simplement passer devant, suivre mon plan initial.

Je poussai la porte, refermant derrière moi comme le dernier des cambrioleurs. Heureusement, il n'avait pas pris la peine de relever la tête, occupé à frapper frénétiquement son clavier. S'il m'avait vu, il aurait pu croire à un intrus et m'attaquer. Complètement contre-productif. Aucune envie de me retrouver estropié une seconde fois.

« Raito ? »

Ses yeux acquis, sa bouche entrouverte, il s'apprêtait à partager ses avancées, une hypothèse. Se tut, sourcils froncés. Frappe suspendue.

« Tu viens avec moi ?

– Où ? »

Impossible de le dire. Les risques d'espionnage crevaient le plafond. Grimpai sur son lit, chuchotant à son oreille, une main sur un genou pour l'équilibre.

« L'hôpital Yamane, pas loin. J'ai besoin d'apomorphine et de zolpidem. Et d'analyses sanguines, aussi. »

Regard flou, il cherchait les champs d'application des molécules. Vastes. L'étincelle brûlante, quand il saisit le cheminement. Envie de le dévorer sur place.

Simple acquiescement, l'écran rabattu sur le clavier, l'ordinateur abandonné sur les draps. Vêtements sombres et discrets, parfaitement pliés, extraits des tiroirs impeccablement rangés.

À peine un signe esquissé vers la porte pour me demander de sortir, le temps qu'il se change. Stupide pudeur ritualisée.

Un sac à dos récupéré, vidé à même le sol. Les tubes de sang bien rangés, à l'abri. Juste sous une demi-douzaine de madeleines et quelques caramboles confites. À côté des gants de latex blanc et des masques en papier anti-microbiens. Deux paires.

La porte de sa chambre repoussée.

« Tu es prêt ?

– Je finis de faire boucler leurs caméras de sécurité. » Tellement parfait.

La porte refermée, sans un bruit, clef tournée le plus doucement possible. Ne surtout réveiller personne.

Direction nord, capuches rabattues sur nous, visages baissés, nez emmitouflés dans les écharpes.

« On en a pour une petite dizaine de minutes.

– Je sais. »

Pas claqués sur le béton, la pâle lumière municipale projetait des ombres impénétrables sous le moindre buisson, derrière la moindre barrière. Un ou deux aboiements de saletés de parasites vivant dans les maisons voisines.

« Comment ? »

Sa question limpide. Adrénaline renforcée. Si agréable, de ne pas avoir à expliquer, à détailler, à endurer des milliers de mots pour quelque chose de désespérément intuitif.

« Le cathéter mal posé, une étiquette fausse sur le glucose.

– Le coupable doit être visible, sur les enregistrements.

– Tout le monde a accès aux médicaments. Tout le monde y a touché. Et la caméra n'est pas positionnée pour vérifier ce qu'on trafique dans les étagères.

– Ça ne te ressemble pas, cette installation lacunaire.

– Manque de budget. C'était soit ça, soit me priver de gâteaux maison pendant six mois. Quand on voit le résultat. »

Je décalai le sac sur ma hanche, y piochant une madeleine. Goût de beurre industriel, à peine passable. Tout juste si je n'y sentais pas la saveur du métal et des engrenages de l'usine.

« J'y crois pas, t'as pris à bouffer. »

Colère peinte, lisible de sa voix à son regard. Et son poing serré.

« Tu comptes jouer au Petit Poucet, ou directement leur laisser l'adresse sur un post-it pour la facture ?

– Tu préfères que je sois à jeun et complètement idiot ? Le sucre m'aide à...

– Tu pouvais manger avant de partir. Passe-moi ce sac. »

Le bâtiment détaché sur le ciel nocturne. Trois étages de façade de carrelage blanc troué de petites fenêtres rendues aveugles par des rideaux ternes. Plus haut que le reste du quartier. Juste en bord de la rue principale, absolument pas pratique pour nous. Des voitures passaient régulièrement. Les lampadaires nombreux. Au moins autant que les caméras de surveillance, furoncles sur les murs.

Peu de lumières encore allumées dans les chambres, l'hôpital n'était pas grand, mais pas désert. Pas d'urgences, donc pas de patients nocturnes à qui se mêler.

« On fait le tour, le parking du personnel est de l'autre côté. »

Cachette d'ombre abandonnée, marche rapide, légère, presque sans bruit, juste le temps de faire le tour des bâtiments. Quelques buissons mal taillés, un jardin communautaire, une porte de garage décorée de trois immondes fleurs peintes.

Les grilles fermées, encadrées par des grillages hauts, hérissés de barbelés. Le portail en lui-même était franchissable plus facilement. Faussement protégé par une caméra de surveillance. À peine deux mètres de haut.

« Sois content. Ton sac est plus léger, passer la grille te demandera moins d'efforts. »

Regard noir pour lui, cet assassin sans cœur.

« J'espère pour toi que tu es en aussi bonne forme qu'à la fac. Si tu restes coincé en chemin, je t'abandonne. Je me délesterai d'un poids.

– C'est ça. Passe en premier. »

Les muscles jouant sous les vêtements, s'étirant, se contractant. Presque douloureux, ces efforts pour entrer. La barrière franchie, la porte d'entrée de service était verrouillée. Pas le temps pour la crocheter. Une fenêtre mal fermée faisait tout aussi bien l'affaire. Signes des mains pour nous guider, communiquer sans nous faire repérer. Le silence presque surnaturel dangereux pour nous. Mains gantées de blanc en appui sur le rebord. L'entrée facile.

La pièce accessible ressemblait à une salle de repos. Quelques chaises un peu défoncées, une télévision hors d'âge, et une machine à café flambant neuve. Priorités.

D'après le plan d'évacuation épinglé sur la porte – mémorisé, ça pouvait toujours servir – les vestiaires juste à côté. Rien de plus facile que de s'y glisser, d'abandonner nos vêtements superflus, de voler blouses et stéthoscopes en guise de colliers.

« Tu savais qu'il y a une étude sociologique qui a montré que le simple fait d'avoir un stéthoscope au cou te rendait crédible en milieu médical ?

– Je l'ai lue. Mais ça ne marchera pas ici, la structure est trop familiale. On fera illusion de loin, ou auprès des patients.

– Les gens sont stupides. Incroyablement stupides. » Un sourcil haussé. « Encore plus que tu ne le penses. »

Le couloir plutôt bien fléché, trouver le laboratoire un vrai jeu d'enfant. Derrière quelques portes barrées de la mention rouge sang « réservé au personnel autorisé, attention de garder cette porte fermée blablabla », ce que je cherchais était disponible à la vue de n'importe qui. L'analyseur sanguin, même pas utilisé. L'ordinateur qui le contrôlait gentiment allumé juste à côté. Avec pour identifiant « médecin » et mot de passe « médecin ». Édifiant.

« Repense à ce que je viens de te dire, et bloque la porte. On a besoin de dix minutes. »

L'échantillonnage pas exactement silencieux, mais nous n'avions pas d'autres options.

« Akemi ou Matsuda ?

– Ou ton père, ou toi.

– Bien sûr. Pourquoi pas Watari, ou toi pendant ton sommeil.

– Je ne dors pas assez pour être un somnambule efficace. »

Le sang séparé en phases, les analyses commençaient. Douce musique d'un mécanisme coûtant presque trois millions de yens. Un jouet que je ne m'étais pas encore offert. Et probablement jamais, si je pouvais de nouveau un jour demander des analyses sans être menacé d'emprisonnement ou accusé de terrorisme.

Léger bip, passage de la phase centrifugation aux analyses proprement dites.

« Qu'est-ce que tu cherches, exactement ?

– Je veux une idée de l'état de ses reins, surtout. Et je vérifie quelques autres trucs qui pourraient être légèrement déglingués par une surdose de morphine et de curare. L'idiot qui a fait ça est à peine au courant de ce qu'il fabrique, ce ne serait pas étonnant que notre cher ami se retrouve estropié voire légumineux. Tu imagines, un légume de cette taille ?

– N'y pense pas trop, les cauchemars risquent de te forcer à prendre une deuxième veilleuse. »

Amertume de la vérité. J'attrapais un autre des tubes de sang, me préparant la lame pour le microscope. Faisant attention de ne pas toucher l'appareil avec ma peau, d'éviter toute trace ADN.

« Ou je risquerais de vouloir aménager dans ta chambre. Pas très explicable pour ton père.

– Quelqu'un approche. »

Respirations retenues. Nous cacher sous une table parfaitement inutile. Si la personne entrait, elle chercherait forcément quelqu'un, et vérifierait à cause des instruments et de la lumière allumés.

Quelques coups frappés. Effet papillon, une goutte de sueur dégoulina le long des vertèbres.

« S'il vous plaît, il y a quelqu'un ? »

Voix jeune, un peu perdue, contrite.

« Ouvre-lui, c'est une patiente. Elle a dû se perdre en voulant se promener. Évitons qu'elle n'aille chercher plus loin. Occupe-la. »

Analyses jumelles. Aucun besoin de me demander si je voyais à travers les portes, même pas besoin d'attendre la fin de ma phrase pour la connaître, et ouvrir le battant.

Une gamine, comme prévu. En pyjama d'hôpital, hideux, trop grand. Vert asperge. À vomir. Ses yeux aimantés sur Raito. J'aurais mis ma main à couper que ses pupilles se dilataient sous le coup du désir. Bonheur des hormones adolescentes.

« Bonsoir, je... j'arrive pas à dormir.

– Tu as mal quelque part ? Tu veux quelque chose ?

– Non, je... je sais pas. Je me sens seule, j'ai plus de batterie et mes amies me manquent. Un peu. »

Analyses terminées. J'imprimai les résultats – pas le temps de les étudier – et effaçai toute trace de notre passage. Matériel jeté dans un plastique enfoui dans le sac, fichiers effacés de l'ordinateur, rapide coup de chiffon sur les machines.

J'approchai de la môme. Quatorze, peut-être quinze ans. Aucun intérêt.

« Viens, on va faire une promenade jusqu'à la pharmacie, je te donnerai un petit quelque chose pour t'aider à dormir. »

Son regard fatigué changea de cible, se fit un peu plus terne. Manque d'intérêt pour moi. Parfait. Elle aurait plus de mal à donner un signalement.

Un escalier monté, aussi calmement que possible sans paraître suspect. Un « chut, des patients dorment » pour tuer le bavardage piaillant de la fille. Quelques nouvelles volées de marches, dizaine de portes, jusqu'à arriver finalement devant la réserve de l'hôpital. J'appuyais sur la poignée.

Fermée à clef. Pic d'adrénaline.

Ils étaient idiots, pas au point de laisser les médicaments à la portée des enfants. Sans la sangsue qui nous suivait, forcer ou crocheter la porte n'aurait pas été un problème. Là, il n'y avait aucune raison logique pour le faire, et que deux médecins n'aient pas leur clef...

« Tu l'as encore oubliée, j'y crois pas. Heureusement qu'un de nous deux a une tête. Pousse-toi. »

J'aurais pu l'embrasser, là, au milieu du couloir. Il nous sauvait. Où il avait trouvé le passe, peu importait.

La pièce ouverte sur des murs de boîtes et flacons soigneusement étiquetés. Paradis des maniaques de l'ordre.

Le petit tiroir à placebo caché sous les analgésiques, parfait. J'y attrapai une jolie gélule rose et grise, tendue à la fille. Moche.

« Tiens. Tu as un verre d'eau pour le prendre dans ta chambre ?

– Oui, j'ai de l'eau. Je... euh...

– Tu as besoin qu'on te raccompagne ? » Sa main posée sur l'épaule, geste rassurant, paternaliste. Ignoble.

Elle me regardait. Ne pas montrer les dents ni vomir sur ses chaussons. Répugnante créature inférieure et malade. Maladivement demeurée, génétiquement programmée pour être aussi performante qu'une loutre cocaïnomane paraplégique essayant de résoudre une équation à cinq inconnues.

« Je peux retrouver mon chemin, ça va aller. Merci pour... » Se retourna, m'ignorant totalement. « Merci. » Et elle s'en fut dans le couloir, disparue derrière la porte d'un escalier.

M'occupais des médicaments, attrapant le plus rapidement possible ce dont j'avais besoin pour tenter de réveiller Mogi, le sortir à coups de pied dans les fesses de son doux champ de pavot somnifère.

Le sac bien facile à remplir de papiers d'analyses et de médicaments, maintenant qu'il s'était délesté de mes madeleines et caramboles. Même pas de miettes à récupérer pour tromper la faim qui pointait le bout de son nez. Regard mauvais pour Raito, occupé à vérifier le couloir.

« Elle tombe bien, cette visite à l'hôpital. Je vais pouvoir en profiter pour prendre un pansement et tenter de réparer mon pauvre cœur brisé et jeté aux ordures par un assassin de saccharose. »

Yeux levés au plafond, bras croisés. La blouse blanche lui allait étonnamment bien.

« Arrête cinq minutes. Tu as de quoi te consoler en rentrant. Les placards sont pleins de gâteaux plus sucrés les uns que les autres.

– Mais c'était mes dernières madeleines.

– Tu survivras.

– C'est toujours ce que disent les médecins, pour donner de l'espoir au patient. Mais ils n'en savent rien. »

Léger rire. Sublime. Ses yeux sur moi. Le sac refermé, me dirigeai vers la sortie. Vers lui. Respirations plus rapides. À peine quelques centimètres. Souffles entremêlés. Pas vu sa main se poser sur ma nuque. Bouche entrouverte, l'arc magnifique. Irrésistible.

Évanoui.

« Faut se dépêcher. »

Tout le chemin en sens inverse, une infirmière noctambule évitée, les vestiaires, les blouses époussetées et remises à leur place en ayant vérifié qu'aucun cheveu ne s'y était installé, nos vêtements récupérés dans le casier, la salle de repos rejointe, la fenêtre refranchie. Chaussures en amorti sur le béton. Nettement moins efficace après le portail, d'après le sifflement de douleur de Raito, qui me suivait.

Sa cheville testée rapidement en appui, il était capable de marcher. Un bras passé sur mes épaules pour accélérer au moins le temps de quitter la rue, s'éloigner des éventuels espionnages de voisins trop curieux.

Beaucoup de détours sur le trajet de la maison, pour perdre d'éventuels pisteurs. Marcher jusqu'à la rivière Shonai, y tremper les semelles et revenir sur nos pas.

Tout en gardant une partie du poids de mon ami sur moi. Et mon bras enroulé dans son dos, doigts crochetés sur sa hanche. Il n'en avait pas vraiment besoin, mais c'était plus pratique, et ça éviterait d'aggraver la douleur. Au moins, c'était la raison que je lui avais donnée pour le garder contre moi.

Doux calme, agréable soirée. Un peu d'activité physique pour faire passer l'adrénaline qui courait encore dans nos veines. L'excitation du risque. Viscérale, addictive. Pas autant qu'un sourire, qu'une connivence totale. Aucun besoin de parler pour communiquer vraiment.

Quelques hypothèses lancées en l'air, réfléchies dans un miroir de conscience.

J'appréciais juste le plaisir de l'avoir pour moi seul, pleinement, encore quelques minutes. Le rendre au monde... presque criminel.

« J'ai contacté ton animal de compagnie et ta fangirl parce que je ne voulais pas que tu prennes des risques inutiles. » L'accuser d'irresponsabilité, tellement plus facile que d'avouer qu'il n'était absolument pas la cause de mes réactions. Pas envie de mettre de mots dessus. Peur... trop vulgaire, trop animale pour m'y soumettre.

« Tu adores ça. » Ton à peine sarcastique, comme s'il donnait la météo à quelqu'un devant une fenêtre. « M'exclure de l'enquête. Probablement parce que tu aimes te placer comme étant l'adulte qui prend les décisions. Certainement parce que tu ne me fais pas confiance. Ou par volonté de contrôle absolu sur la vie des gens. » C'était dur. Faux. Et un peu cruel. Langue mordue, à défaut de pouvoir ronger un ongle.

« C'est pas vrai. » Réponse pitoyable. Fallait la compléter, au risque de passer pour un enfant de quatre ans atteint de crétinisme clinique à stade avancé. « Je te fais confiance. »

Hâte de le lâcher, de rentrer. De manger.

Retour en totale sécurité, personne ne nous entendit rentrer. Coup d'œil dans le garage. Pas de voiture. Les tripes tordues d'angoisse bien vite oubliées pour descendre voir Mogi. S'il se réveillait, il serait forcé de signer une reconnaissance de dette éternelle qui l'obligerait à faire mes courses et ranger ma chambre toute sa vie.

Les perfusions changées pour des neuves, sûres. L'injection faite. De quoi réveiller un cadavre. Plus qu'à attendre. L'amélioration ou la mort.


La suite dans deux semaines !