Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.
Rating : M pour certains chapitres
Bonjour, mes petites sucrettes-courgettes de printemps,
Voici le dernier chapitre de notre promotion confinement.
Bonne lecture !
Chapitre 48
Aimer (à) contrarier
La feuille relue pour la énième fois, je la froissai légèrement, me ravisai juste avant de la détruire. Renoncement à l'envoyer rejoindre celle qui contenait les analyses clandestines. L me l'avait remise au milieu d'un dossier sans intérêt, un dossier camouflage. Pas comme si les autres me prêtaient attention. Mon père avait finalement réussi à se concentrer après m'avoir fixé avec un acharnement tout particulier : ma pâleur typique d'une conversation post-Misa et ma cheville. Deux éléments qui excitaient son flair de chien de chasse. Ses sourcils froncés, détectant l'irrégularité de ma démarche, trop légère cependant pour qu'il puisse en tirer une conclusion. Mon père pas si mauvais pour pratiquer l'addition, beauté du grade de commissaire.
Mauvaise humeur et nausée remuaient les implications potentielles du curare. Ce produit s'injectait couramment par intraveineuse lors les anesthésies. L ne s'en était pas servi, et dans le genre erreur voyante... ça ne tomberait pas dans l'oeil d'un aveugle. Les antécédents familiaux de Mogi ouvraient trop d'hypothèses : on lui avait refilé du suxaméthonium. Cette variété de curare n'avait pas d'antidote, ses effets indésirables étaient très rares, mais violents. Potentiellement mortels.
Décompte du réveil dans le silence, les regards glissaient souvent sur le cadran, se perdaient autour de l'aiguille qui frappait les heures. L avait arrêté la sédation de Mogi à une heure du matin. Après, donc, m'avoir littéralement largué sur mon matelas, comme un poids dont on se débarrasse.
Personne ne travaillait vraiment dans l'attente douloureuse, excepté L. Imperturbable. Tout juste s'il avait indiqué à l'équipe le temps approximatif nécessaire à l'organisme de Mogi pour se purger du sédatif. Mon cerveau incapable de cesser de calculer, d'essayer d'extrapoler les blancs : il allait se réveiller, oui, mais dans quel état ?
À l'annonce de l'empoisonnement, je n'avais rien décelé dans les visages, postures, tons. Pourtant, le coupable était forcément entre ces murs. Bribes d'images rejouant l'écartèlement entre la surprise, la peur et le soulagement. Une pointe de colère, aussi, plus ou moins bien cachée. Normalité frustrante. Imaginer que le traître parmi nous sache mentir à cette perfection... pourtant difficile. Mais une erreur de notre part était tout aussi difficile à concevoir : seul un membre de l'équipe avait pu trafiquer les perfusions. Colère grondante. Pourquoi le traître révélerait-il sa présence aussi clairement. Sinon pour jouer. Jouer avec sa putain de nourriture.
J'écrasai la feuille entre mes doigts, poubelle. L me faisait confiance, il l'avait dit. Pourtant ça ne semblait pas suffire. Saleté de blague. Il n'avait plus le droit de prononcer ces mots-là avec légèreté. Cette nuit, il avait voulu partir sans moi. Cette nuit, il avait réveillé Mogi sans moi et sans me le dire, alors que j'avais cavalé dans l'hôpital avec lui. Il me mentait, m'écartait tout le temps.
Je te fais confiance.
Remplissage des temps morts de la conversation ? Proposition d'une réponse satisfaisante à mes oreilles trop fragiles ? Tch.
Quel genre de confiance merdique se reprenait juste après avoir été donnée.
La sonnerie annonça la fin de l'action des médicaments. Regards heurtés, chaises claquées. Nos mouvements se bousculèrent vers la porte. Matsuda avait un pas d'avance, quelques millisecondes peut-être et moi je traînais derrière en grimaçant, personne ne le remarquait vraiment. Les hypothèses liées aux antécédents tambourinaient entre mes tempes au rythme de la course. Impossible de déterminer la suite, multiplicité des options entre un réveil qui ne viendrait jamais ou un coma qui se prolongerait pendant des mois, années, secondes. Matsuda s'écrasa littéralement contre la porte, les souffles courts claquaient l'air.
Tout semblait suspendu autour du corps immobile, allongé ; instants englués dans un ensemble de taches bleues, rouges et vertes. Lucioles dansantes, chavirées sur le corps du géant. Les moniteurs flashaient dans tous les sens, restais figé sur les bras massifs et maladivement pâles dans la pénombre. Scène hypnotique. Vague conscience des machines qui hurlaient, lointaines.
Alors, L apparut et, par sa présence, relança le son, le temps. Les moniteurs avaient été coupés, le calme brutal était surréaliste. Les yeux de Mogi s'ouvrirent, provoquant un collectif. Matsuda en toile fond se plaignit d'avoir manqué l'infarctus de peu, comprenait pas. Les autres se tapèrent dans le dos en félicitations, des sourires et des exclamations jaillissaient. Ton trop léger, trop détonant. Je me glissai à travers leur agitation, m'approchant de Mogi et, sans concertation, L fit de même. Peut-être une pointe d'inquiétude coincée au creux d'une joue ; envie de l'effacer d'une caresse, une parole. Son statut auprès de l'équipe, aussi, qu'il jouait avec cette tentative de sauvetage.
Akemi, lui, saisit le problème, fronça les sourcils, nous scrutant.
« Pourquoi, vous ne... souriez pas ? »
En réponse, mes doigts claquèrent devant le nez de Mogi : pas de réaction. Les yeux du policier étaient grands ouverts, fixes.
Fin psychologue dans l'âme, L fit une fois de plus la preuve de toute l'étendue de ses capacités managériales dignes de celles d'un sachet de thé mou laissé six mois dans la moiteur et l'oubli d'une chaussure de sport.
« Laissez-le, on n'a pas que ça à faire, je vous rappelle que vous n'êtes officiellement pas payés à regarder ses ongles pousser et à changer ses couches. Remuez-vous.
– Quoi ?
– Quoi quoi ? Votre ouïe est au moins aussi déficiente que votre sous-sens de la logique est absurde. Quelque part sous les strates inutiles de votre infernale sensiblerie, vous devez bien réaliser la nécessité, plus que jamais, de vous remuer les miches et de justifier toute la souffrance que nous cause vos braillements de chèvre agonisante en comprenant enfin la notion du mot travail ? Il va bien, allez bosser. »
Typique, à croire qu'il faisait exprès d'être aussi délicatement pédagogique. Mon intervention requise sur un soupir, pour éviter l'aboutissement de l'action suicide.
« Un patient plongé dans un coma sédaté peut prendre des heures, des jours, voire des mois à se réveiller complètement. »
La colère s'essuya sur une paire d'yeux ronds. « Hein, c'est pas comme dans les films. Bim, débranchement des produits et réveil en deux secondes chrono ? »
– Tu sais bien qu'on nous ment dans les films. » Mon bras lui entourant les épaules, je l'amenais doucement vers la sortie. Dur de ne pas être trop condescendant, ça m'arrachait la bouche. « Il y a aussi cette aberration de personnage en hachis parmentier qui a le temps de faire son testament deux fois, sa liste de courses et de donner les recommandations pour la survie de son hamster anorexique avant de trépasser dans les bras du héros avec une expression béate de pape canonisé saint. »
Ses muscles se relâchèrent d'un coup, son regard brumeux en plein calcul d'une vie de mensonges.
Akemi ricana, rajouta avec allégresse de l'huile sur le feu de son ignorance.
« Je ne parle même pas de la fameuse voiture qui nous fait la chorégraphie du lac des cygnes et explose comme un soir de fête nationale après une toute petite collision avec une poubelle réservée à recycler les cartons. On dirait qu'il découvre que la logique se fait enculer par tous les coins, notre poussin. »
Jeu d'enfant que de faire sortir le policier, de le mener au salon, de l'asseoir dans un canapé.
« Mais euh, la... la grenade avec les dents ?
– À quel point aimes-tu la soupe ou la purée ?
– L'épingle à cheveux dans une serrure de porte ? Non, non, ne dis rien. Arrête de ruiner mes rêves ! Dis, c'est pas trop inquiétant qu'il soit pas vraiment réveillé tout de suite ? »
N'avait rien écouté ou quoi ? Je réprimai l'agacement, l'environnement légèrement troublé.
« C'est très courant, certains mettent du temps à se réveiller.
– Il y a aura des complications, tu penses ?
– On ne pourra pas le savoir avant son réveil complet, malheureusement. » Ma main sur son épaule, que je faillis louper ?
L'adrénaline tombée, une chape de fatigue me cotonnait les jambes. Ma cheville, presque insensible jusqu'à présent – chère épinéphrine – brûlait désagréablement et je me sentais nauséeux.
Le policier sur un fauteuil babillait joyeusement à propos du retour de Mogi et la manière dont il imaginait ce fabuleux moment. Pas un traître mot ne parvint à mon cerveau, sinon « Mogi », « Fiesta » et « Olè hombre, maracas ! » Mystère d'une telle association verbale dont je ne voulais surtout pas avoir la résolution, merci bien.
Des points noirs me bouffaient les rétines, je m'enfonçais dans le coussin. À travers le léger tournoiement, je perçus la dépression d'un poids dans l'assise du canapé, juste un côté. Crissement de pieds nus sur le cuir. Deux gâteaux surgirent dans une assiette, le tout posé d'autorité sur ma cuisse.
La main de L se faufila dans la poche de mon jean. Profitant de la diversion produite par les gâteaux, déjà mitraillés de regards gourmands par l'inquisition policière de ma gauche, j'entremêlai nos doigts, une poignée de secondes, sur un coin de sourire. Il fit mine de rien puis disparut en un courant d'air froid. Lui parti, il me fallut bien céder un cookie à l'affamé qui bavait dessus en toute impunité. Son bien mal acquis, Matsuda décida d'aller papoter pronostiques de réveil avec Akemi. Dernières miettes croquantes et sucrée du biscuit avalées, le malaise commençait à s'estomper. Le petit sachet que le détective avait logé dans ma poche droite m'aida à dissiper le reste. Goût chimique plein la bouche, je me rappelais à quel point je n'aimais pas les bonbons. Grimace.
Une mince lame de lumière traversait le couloir, dessinant le chemin à suivre jusqu'à sa chambre. Théories et hypothèses sur L à peine plus vraisemblables que les premiers jours, juste un peu plus fonctionnelles. S'il avait refusé de réveiller Mogi en ma présence, alors il boudait comme un enfant croisé avec le comportement d'un chat gâteux. Il m'écartait connement dès que ça l'arrangeait, son état d'esprit gravitant entre l'infini des pôles « casse-toi » et « je t'offre des gâteaux ». Oscillations plus aléatoires que du lait sur le feu d'un chalumeau.
Sursaut réflexe vers le sol pour éviter le projectile outrageusement identifié comme une assiette sale volant dans ma direction. L'objet se fracassa au mur, cerclant les parois d'un savant mélange de crème, de restes de gâteau et... mieux valait ne pas connaître le reste de la composition du nappage. Je regardai avec circonspection les traces renouveler pâteusement la peinture alors qu'une voix assaisonnait rageusement le tout, scandée de bruits de pas.
« Casse-toi et mets-toi à bosser pour une fois ! Sinon je t'explose définitivement - » La cuillère qu'il tenait abandonna son projet de reconversion en arme de jet. « Raito.
– Quel accueil. Flatteur. »
Il préféra détourner la question sous-jacente sur son rendez-vous nocturne avec je ne savais qui.
« Tu n'avais qu'à t'annoncer.
– Oh, pardon, la prochaine fois, je viendrai avec un porte-voix et un gilet par balles, histoire de concurrencer le vacarme de tes tentatives d'assassinat injustifiées. Injustifiées envers moi, en tout cas. D'autant plus que je venais « me mettre à bosser, pour une fois ».
– N'importe qui dans cette situation serait éclaboussé. Même en ayant évité l'assiette. » Changement de sujet, donc. Bien. Pas un regard vers mes vêtements, que je savais immaculés. Je quittai mon appui sur le mur. Il n'avait qu'à se débrouiller tout seul, pas envie de rester là-dedans avec un hymne de bienvenue pareil. Politesse factice pour sceller mon départ, équivalent d'une insulte. « Bon nettoyage. »
Déjà, les pas affolées remontaient vers la source du bordel sonore comme des saumons dans le courant.
M'allongeai sur mon lit, bras croisés derrière la nuque. Ce changement de programme m'arrangeait. Je n'aurais pas tenu bien longtemps, des heures, déjà, que je dormais debout. Pas que je l'aurais admis, à haute voix, bien sûr. Les conversations étouffées, incompréhensibles, allaient décroissantes et la lumière qui filait sous la porte s'éteignit. Je me tournai sur le côté, sans parvenir à diluer la frustration.
Yeux ouverts, compulsant dans le noir. Lambeaux de cauchemar qui dansaient encore les rétines, poisseux. Frissons. Un mouvement contre mon dos jeta une étincelle de stress, surprise. Peur. Personne n'aurait dû être … des bras se fermèrent tout autour de moi, m'enveloppant dans l'odeur chaude de sa peau. La tension des muscles lâcha d'un coup. Respiration pour ralentir la frénésie, que mon cœur retrouve son rythme.
« Tu veux en parler ?
– Non. » Mes paupières refermées, je me lovai un peu plus contre lui. « Tu boudes à cause des madeleines ? Tu veux en parler ?
– Non. »
N'aurait jamais répondu, de toute façon. Relançai le sujet cauchemar pour éviter que son étreinte se relâche encore plus.
« Je te dirais juste qu'il n'était pas question de brocolis, dans ce rêve. » Un peu forcé mais passable. Non, l'avalerait jamais.
« Cauchemar. Tu préfères mauvais rêve ?
– Je préfère que tu restes.
– Tellement plus adulte.
– Mais si tu préfères partir, toi et ton ton ironique, je ne te retiens pas. »
Son sourire frôla mon cou, se promena contre la peau. Sembla choisir l'option qui n'en était pas une dans mon esprit : me quitta. Cinq secondes, six, j'allais... Ses lèvres embrassèrent ma nuque. Simple contact délitant le cauchemar à baisers légers, mon sourire irrépressible. Murmure un peu joueur qu'il titilla contre mon oreille.
« Je le savais, tu les adores.
– Pas du tout.
– Mauvais joueur.
– Pas autant que toi. »
Tch. Son rire de gorge étouffé contre ma carotide, charmant.
« Il y a des caméras infrarouges, tu sais.
— Je sais. »
« Tu es sûr que tout va bien ? »
– Oui, je vous l'ai déjà dit, ça va passer. Je vous assure. »
– Tu ne dis pas ça pour ne pas être éjecté une énième fois de l'enquête ? »
L'expression aimable sur mon visage ne varia pas d'un iota malgré l'envie soudaine de ligoter Akemi, de le bâillonner et de le jeter au fin fond d'un local technique pendant les deux prochaines années.
« Non, je ne suis pas - »
Raclement de gorge paternel. « Si tu allais dire pas inconscient, tu as prouvé que tu l'étais, précisément, inconscient. C'est pour cette raison que tu as été expulsé de l'enquête, plusieurs fois. » Yeux affrontés. Si même lui s'y mettait, je pourrais réclamer des dommages et intérêts, à force. Céder était inévitable cette fois, politesse tordue en sourire. Savais que j'étais injuste, que son inquiétude était sincère. Quand même urticante.
« Je ne suis pas inconscient à ce point-là. »
Akemi se cala en arrière contre le dossier de sa chaise, voulut croiser ses pieds sur la table, se ravisa sous la lourdeur du sourcil froncé spécial commissaire désapprobateur. Toujours très efficace. « Raito, je doute sérieusement de cette réponse, pour tout un tas de raisons. »
Un clin d'œil étincela au fond de sa pupille.
« Je dois être malade, ça ne va pas durer.
– J'approuve avec ovation le début de la phrase, mais la fin est mal engagée. Sonnez les cloches et le pipeau.
– Trompettes.
– Oh, vraiment ? » Il haussa les épaules, son visage éclairé. « Hm, audacieux. »
Heureusement pour lui, les deux autres étaient trop inquiets pour relever les doubles sens irritants de ses phrases. Et autres conneries de bas étage.
Matsuda prit le relais. « Ouais, écoute, ça fait des jours que tu es pâle comme la mort... un vampire... ou un... vampire... mort ? Tu es abonné aux chiottes et pas pour des raisons honorables – intéressant concept. Pas envie de savoir ce qu'il considérait comme des « raisons honorables » – ce qui est, entre nous, parfaitement et dégoûtamment horrible. Et un gâchis. Parce que tout ce que je ne mange pas est, par définition, perdu et - »
Mon père lui posa la main sur l'épaule. Il se tut.
« Je suis inquiet, et pas parce que je suis ton père... – Akemi en fit mine de s'étouffer. Tic sur le front paternel. – … pas uniquement parce que je suis ton père. Nous sommes tous inquiets. Matsuda a raison, tu as la nausée tout le temps. Et ce n'est pas parce que tu fais semblant qu'on ne le remarque pas. Tu es ne manges presque plus et le peu que tu avales, tu vas le vomir. Je suis très alarmé.
– C'est pour ça qu'on a attendu qu'il soit pas là pour aborder le sujet. On t'empêchera de travailler s'il le faut. Lui voudra jamais que tu te reposes. Sûr qu'il pourrait se ressusciter juste pour venir te sonner les cloches si les délais des rapports n'étaient pas respectés. Si ça continue, on ne lui laissera pas le choix.
– Ça me paraît vraiment disproportionné. Dans quelques jours, il n'y paraîtra plus.
– Mec, t'as sérieusement pas vu ta tête ? Nous on la voit tous les jours.
– L forcerait même Mogi à bosser si c'était possible.
– Je vous dis que je vais bien.
– Ouaiiis. Et ta cheville aussi, hein ?
– Tordue dans les escaliers. Encore une fois rien d'extraordinaire et rien qui me portera à l'article de la mort, comme vous semblez tous le penser. Cela dit, je travaille encore sur ma transformation en vampire, vous pensez qu'il me reste beaucoup de marge avant de parvenir au but ? » Relâchement de la tension dans mes épaules. « Je vous remercie tous, mais je vous assure que ce n'est pas nécessaire. »
Juron. Le document que je cherchais devait être à côté de mon lit. Comment avais-je pu l'oublier. La veille, je m'étais endormi dessus, il ne devait donc pas être bien loin du point de chute, selon toutes les lois de la logique élémentaire. Hésitation indéfinissable sur le seuil de ma porte, il y avait quelque chose de dérangeant, de changé. Chambre, recoin par recoin, le sommier fouillé du regard. Rien de visible, mais le sentiment s'accrochait à mon esprit, diffus, trouble. Impossible de mettre un mot dessus. Quelque chose était différent. Le papier recherché se trouvait bien à l'endroit prévu ... et ça ne rendait la situation que plus suspecte encore. D'où venait l'instinct, l'impression ? Je retournais la pièce des yeux, sans parvenir à comprendre.
Je repliai le masque atténuant les insupportables odeurs de nourriture, fermai la porte de la cuisine, plutôt content de moi. Akemi m'attendait, adossé au mur du couloir. L'autosatisfaction en prit un coup, sale journée de merde. Il mordillait un bâton de sucette.
« Tu peux peut-être mentir à ton père, mais je suis persuadé que tu ne t'es pas fait mal à la cheville de manière aussi banale que tu le prétends.
– Pourtant, tu serais déçu.
– Oui, tout à fait, comme la chambre de L entièrement « repeinte ».
– S'il fallait chercher du sens dans tout ce qu'il fait.
– Sans déconner. Tu dois vraiment être malade. Si je te disais que je vois des corrélations entre la redécoration récente de la chambre de L, son comportement récent et ta récente entorse ?
– Son comportement ?
– Particulièrement désagréable, refusant de répondre à toutes les questions que je lui pose, me foutant hors de sa chambre en un temps record.
– C'est un changement ?
– Tu vois, tu es sur la défensive, toi aussi.
– Désolé, je suis fatigué et la nausée revient. »
Que la vérité après tout, dans ce marasme de mensonges, il ne pouvait que le croire.
Il se radoucit. « Tu m'étonnes. Dooonc, si je te disais que je vois des corrélations hautement suspectes, est-ce que tu avouerais vos crimes ?
– Je te conseillerais surtout de changer de traitement et de prendre des psychotropes plus forts.
– Hum. Tu ne veux rien dire, je vois, je vois.
– Sans doute parce qu'il n'y a rien à dire.
– Comme si c'était seulement possible. J'avais espéré que toi au moins tu ne serais pas fermé comme une paire de cuisses dans une église. Enfin, ce doit être trop demandé.
– Même si j'apprécie cette comparaison raffinée, je ne me sens pas l'esprit très catholique.
– Alors si tu pouvais les écarter, hein, avec le traître qui... »
Je sifflai entre mes dents, que cet imbécile passé trop loin des murs se taise.
« Oh, ça va, je sais qu'il te l'a forcément dit. D'ailleurs, il ne se bouge pas trop les miches pour le retrouver. Votre persistance à ne pas transmettre les infos est insupportable. Soyez prudents, donnez vos infos, bordel ! »
Son pied fusa, frappa ma cheville, trop vite. Je trébuchai, cheville flanchée. Me rattrapai au mur, serrant les mâchoires.
« Dans les escaliers.
– Ce sont des choses qui arrivent.
– Même aux meilleurs. »
Je levais les yeux au ciel, lui aussi. Bel ensemble même pas chorégraphié.
« Tu dramatises, comme d'habitude.
– Je me demande pourquoi je suis venu. Parfois, on dirait que tu es simplement programmé pour dire n'importe quoi. Suffit de voir l'évolution de ta relation, peu importe comment tu l'appelles, avec L. Le temps que ça prend pour un truc d'une évidence qui crèverait les yeux d'un sourd mériterait d'entrer dans le livre des records.
– Je note les reproches injustes, tu fais encore dans la corrélation imaginaire.
– Tu crois ça ? » Le bâton de sucette tapait entre ses dents, hypnotique. « C'était très sincère, hier, tu sais. Nous sommes tous inquiets pour toi. » Il hésita, fit tourner le morceau de plastique. « L n'a pas l'air de l'être, lui. »
La nausée rendait la concentration difficile, perméable à toutes les distractions, même mineures. Atrocité de Matsuda avalant ses chips par seaux. L'odeur seule allait me faire souscrire un forfait toilettes à la journée. Les fenêtres grandes ouvertes poignardaient toute la pièce de courants d'air glacés, mais ils m'avaient tous laissé faire. Matsuda bien le seul à ne pas réaliser. La vision de sa bouche échardée de morceaux oranges, collants et de ses mains poudreuses, gluantes de salive et de carapaces de gras à divers états de solidification était salement insoutenable. Bombe chimique goût huître bacon fromage. Abomination qu'il ingurgitait encore et encore dans d'affreux bruits de mastication.
Le cliquetis de l'horloge réservée à Mogi me hantait, écroulait chaque raisonnement que les déglutitions n'avaient pas achevé. Le vent éparpillait les papiers, bruissant en tous sens. La respiration, les claviers. Somme d'éléments parasites qui ne faisaient qu'alimenter le naufrage de mon estomac. La pièce se transformant en glacière géante, Matsuda décida enfin de vider les lieux, mais les autres résistaient encore bravement. Héroïsme du travailleur réduit à esclavage.
L'élément le plus étrange, dans cet amas d'interférences cérébrales, était le comportement du détective. Regard tumultueux, obsédant. Sa cuillère tapait la porcelaine vide, métronome accusateur, incessant. Mon cerveau se mettait en cavale sans permission, compulsant les jours précédents. Erreur ou faute – selon ses critères – commise après les madeleines, donc ? Il ne serait jamais venu la nuit, dans le cas contraire. Mais... quoi ? J'avais beau fouiller mes souvenirs, je ne trouvais pas la raison. Le battement réprobateur de sa cuillère faisait pulser une once de culpabilité. Culpabilité sans crime ? Ridicule. Il était celui qui m'écartait, il était le coupable.
Mon père et Watari de ravitaillement, il n'y avait qu'Akemi et Mastuda dans la pièce. Duo dangereux à la lourdeur d'une bande de morses obèses jouant à Bambi sur la glace. Le mafieux se régalait d'une émission à destination de cornichons sous-développés répertoriant les plus grands tueurs du Japon. Comme si ça ne suffisait pas, il commentait le tout entre deux bouchées de popcorn. Le second, assis en tailleur sur le tapis, feuilletait des magazines étalés sur la table basse. Canapé choisi, je pris place, sortant des dossiers et un stylo prétextes, me sentais affreusement mal.
Surprise, le mochi entre dans notre classement des plus tueurs du Japon, les amis ! Vous ne vous en doutiez pas ? Vous le pensiez compagnon de vos soirées de fête ? Vous le pensiez éternel ? Il l'est certainement plus que vous. He oui. Le mochi est un tueur. Ses armes ? L'étouffement et sa texture spongieuse, il est responsable de taaaant de victimes. Vieillards et enfants sont ses cibles fétiches. Kira a une sérieuse concurrence !
Concentration filante dans la passoire de toutes ses conneries coprolithes pour dinosaures de l'intelligence... toujours plus facile de faire abstraction de ça que de feindre ignorer L. En réalité, je n'arrivais pas vraiment à lui en vouloir, cette fois. Nous étions partis dans cet hôpital, tous les deux, après tout et je n'avais pas eu besoin de lui forcer la main, à peine. Il ne m'excluait pas de tout. Mais un peu était déjà trop.
Une exclamation réjouie brisa la mine de mon crayon.
« C'est génial, vous avez vu ! Elle fait la une de quinze magazines et la page 2 des sept derniers ! »
Matsuda gloussa, brandissant l'un des magazines où figurait une photo double-page de Misa, abondamment photoshopée. La starlette était allongée en travers d'un fauteuil au velours sombre. Sa pose aguicheuse dans un accoutrement minimaliste et bouffant en dentelle rose pêche ne laissait planer que de tristes ombres sur sa plastique. De profil, les bottes blanches aux talons translucides concurrençaient de petits tabourets. Misa était à demi tournée vers l'objectif, l'index droit sur sa bouche en cœur, son air malicieux. Sa main gauche vernie découvrait la peau de la hanche et le tatouage qui s'y imprimait. R. Pour l'occasion, ses cheveux et ses yeux se teintaient d'or. Lolita ayant oublié d'être gothique, niaiserie à son paroxysme
« T'as vu, Raito ? Sexy, hein ? »
Assentiment quelconque envoyé en pâture. Il approuva vigoureusement d'un hochement de tête. « Ouais, à croquer. C'est fou comme elle est trop canon... elle me manque, elle est si belle. »
Autre réponse automatique.
Il soupira avec lassitude, puis me balança l'article au visage. « Tiens, ils parlent de toi dans cet article et, en fait, dans tous les articles. »
Sueur froide pour son sourire clignant plus furieusement que des feux de signalisation détraqués. C'étaient quoi, ces conneries, encore.
Misa, l'idole trop kawai à la conquête de l'Europe !
La chanteuse, aussi appétissante et sucrée qu'une confiserie, et c'est peu de le dire, tourne actuellement dans un film qui s'annonce déjà comme une explosion au box-office ! Elle n'oublie cependant pas ses fans chéris ! Elle vient de sortir un album au Japon, pour votre plus grand plaisir, et le nôtre. Nous retrouvons avec délice sa magnifique voix et ses textes aussi sensibles qu'élégants. Préparez-vous, son ensorcelant « Light love love » va vous faire succomber ! À se demander, d'ailleurs, si la chanteuse ne s'adresse pas à quelqu'un de réel à travers ces mystérieuses mais non moins sensuelles évocations éroti –
Je posai le magazine. Point de saturation à conneries atteint. Les deux guettaient ma réaction, chasseurs futés comme des putois au moment de la mise à mort, leurs yeux écarquillés.
« T'en penses quoi ? Criant de vérité, moi je dis. »
Un air mutin allumé sur le visage d'Akemi, il sembla regarder juste au-dessus de mon épaule, dégagea une assiette sous la pile de papier glacé qui la dissimulait. L'assiette reconnue en un battement de paupières, elle était pour L. Et elle était presque vide. Deux madeleines se battaient en duel sur la porcelaine, bien loin sur la quinzaine que j'avais préparée. Sur un air povocateur, le mafieux en attrapa une, l'avala tout rond.
« On se fait le nouveau clip de Misamisa ? »
Matsuda goba la dernière madeleine, plus vite qu'un chien affamé sous une table face à un morceau de poulet. Aurais pu lui arracher la tête. Akemi lui envoya soudain un coup dans l'épaule et désigna la porte, derrière moi. Le policier sourit, gêné, une joue gonflée par son larcin. Sur quelques paroles crachotées bouche pleine, il prit la fuite.
« Merci pour les madeleines et pour les financiers hier, Raito. Oh, et les muffins, super bons. On vous laisse. – Akemi ricana avant de passer la porte à son tour. – Pas d'infos, pas de gâteaux. »
Quelques secondes, à digérer ce qu'il venait de se passer. Un raclement de gorge m'accrocha à l'affrontement qui allait suivre. Inévitable. Une pichenette sadique percuta ma cheville quand L s'accroupit sur l'accoudoir. Il attrapa l'assiette vidée, ne pouvant tout simplement pas manquer l'étalage Misanesque et l'article que je venais de lire, ouvert.
Tableau parfait pour qu'il me haïsse pendant un mois. Son index passa sur la porcelaine, piqua un fragment de gâteau, porté à sa bouche.
« Oui, merci, Raito. C'est tellement gentil de partager. »
L'assiette bascula entre ses doigts, explosa contre le sol.
« Tu es conscient que ta colère est stupide ?
– C'est tout ce que tu as à dire ? » Il se mit debout, étira ses lèvres en une sorte de sourire faussement indulgent. « Tu es pris sur le fait, à oser les nourrir, eux, pour la troisième fois. Il ne reste que des miettes. »
Je me levai aussi, pas question qu'il ait la moindre impression de dominer la conversation. « Malgré tes fameuses capacités de meilleur détective blabla du monde, tu n'as pas trouvé ça bizarre ? »
Pour toute réponse, son rictus s'élargit, plus acide encore, et il me tourna le dos. Mètres avalés, je glissais mes bras autour de sa taille, l'attirant doucement contre moi. Ses vertèbres redressées une à une, nos corps ajustés. Mon visage dans son cou, baiser posé contre la peau tiède, crétin jaloux.
« C'est un vol qualifié.
– Hmpf.
– Je ne fais des gâteaux que pour toi, tu aurais dû le savoir.
– Pour ta sœur, tu en fais, aussi. »
Simple constat, cette fois, pas de reproche là-dedans. Pointe de victoire ?
Même si je savais qu'il espionnait les conversations privées ça n'en restait pas moins désagréable de se l'entendre dire, mais au lieu de relever, je serrai un peu plus mes bras.
« Profite de tes privilèges en silence. J'aurais dû poser tes victuailles dans ta chambre.
– Oui, tu aurais dû. » Levai les yeux au ciel, lui devait exulter ou quelque chose comme ça. « Pourquoi tu l'as pas fait ?
– Ils savent qu'elles sont à toi. Je ne pensais pas qu'ils oseraient les prendre, surtout pour te narguer. »
Soudain, il détacha mes poignets pour se retourner. Riva son regard acier dans le mien, la bouderie arquée sur les lèvres.
« J'en veux d'autres. »
Trop adorable pour refuser.
Les deux criminels n'osaient plus remettre un seul orteil coupable dans la pièce de peur de se faire atomiser au canon. Bon débarras.
« Je suis assez d'accord avec Akemi. »
Tête relevée si vite que j'en eus mal à la nuque pour lui. Presque. Empathie envolée dans les foudres mentales qu'il m'envoyait. Yeux fendus, testant, évaluant, méfiants.
« D'accord ? Avec Akemi ? Dans quel monde alternatif du foutage de gueule et de l'aberration putride ?
– Je ne parle pas des gâteaux. On devrait leur dire.
– Non.
– Ils vont bien devoir être mis au courant quand il faudra arrêter Beyond. »
Aucune réponse sinon un regard pesant, je continuai. « On aura besoin d'eux.
– On ? Qui a dit que tu allais participer ?
– Tu recommences.
– À ? »
N'était pas capable de deviner qu'il me mettait encore à l'écart ou ne voulait que me l'entendre dire ? Confiance encore reprise. Il attrapa une feuille volante – j'étais presque sûr qu'il l'avait choisie au hasard – et fit mine de lire. Tout ça n'était que prétexte pour clore le sujet. Point final horriblement nonchalant. « J'ai dit non, Raito. Et ce n'est pas comme si tu avais avancé sur ton programme ou sur quoi que ce soit dans l'enquête. »
Attendu, mais plus douloureux que prévu. C'était petit de sa part de souligner mon incapacité à travailler correctement. Rappel par ricochet de la nausée et de ce que je ne réussissais pas à faire, sinon à moitié. Échec. Terrible de nouveauté.
L semblait attendre une réponse au moins aussi piquante que son attaque. Lui renvoyer qu'il n'avait pas davantage avancé ? Le questionner sur sa recherche du traître ? Possibilités tues. Sorte de zone de non-droit. Et il avait ce qu'il voulait, finalement. Le sujet était clos. La conversation aussi, à peine poursuivie en monosyllabes.
L s'ébouriffa rageusement les cheveux . « Huit. Huit. Huit écailles qui manquent. Huit, la chaussure de la poupée... la... » Se figea, écrasa son brouillon en boule, lancé contre un mur. Automatique, je lui donnais un paquet de biscuits, réceptionné, ouvert, entamé de manière tout aussi mécanique. « Avancement pour les nationalités ?
– Non. Ce ne sont ni les professeurs, ni les étudiants. À n'importe quel degré de généalogie. Et plus on avance, plus je trouve l'idée de huit victimes ridicule. »
Bras croisés devant ma chambre, encore cette impression. Quelque chose était différent dans cette pièce. Les coins fouillés, inspectés, et l'impression qui fuyait mes rétines dès que je pensais la tenir.
« Raito ? »
Me tournai à demi vers L, collai mon dos contre l'embrasure de la porte. « Oui, entre. »
Il passa, non sans m'observer à la balance vacillante de son regard, entre inquisition et perplexité.
Les quelques secondes que je mis à le rejoindre suffirent pour qu'il colonise les environs du matelas de bonbons, gâteaux, bombes à caries en tous genres. Par quel miracle insoluble ses poches étaient-elles assez grandes pour contenir assez de sucreries pour transformer l'endroit en bonbonnière géante ?
« Je sais que tu n'as pas signé une clause de non-concurrence avec Haribo, mais tu as accepté une clause de non-détérioration de cette chambre.
– Quand ça ?
– À l'instant même où tu es entré.
– Je ne sais pas, écris sur la porte que tu es l'ennemi numéro un d'Haribo. Et je sortirai les Kinder.
– Tu ne manges pas sur le lit et tu ranges. »
Il sourit légèrement. « Oui, maman. »
– Je suis sérieux. Tu as vu l'état de ta chambre ? Hors de question que tu recommences ici.
– Mais j'ai le droit de manger, non ? Tu es moins pâle.
– Tu n'as pas écouté ? Manger n'est pas le problème.
– Manger n'est jamais un problème. »
Et sur ce, il joignit le geste à la parole.
« À la moindre miette, tu -
– Tu as décidé tout seul d'être particulièrement agaçant ou c'est un odieux complot sectaire fomenté avec le reste de l'équipe ?
– Depuis quand ai-je besoin d'une secte pour être agaçant ? »
Je lui lançai un livre en plein dans la poitrine, ce qui le priva de la possibilité de répliquer.
« Si tu veux rester, tu le mérites proprement et je refuse d'aller dans ton incommensurable foutoir. Franchement, au lieu d'écrire sur les murs, tu aurais pu clouer des panneaux avec des flèches dans tout le pays. Les réponses sont ici. Prenez un ticket. »
– Ce qui aurait l'avantage non négligeable de nous financer.
– Ce qui a le désavantage non négligeable d'indiquer aux autres en police 46 qu'on leur cache des informations. Mais c'est vrai, tu aurais pu rajouter des néons.
– Je croyais que tu voulais tout leur dire ? Je ne comprends pas en quoi c'est gênant pour toi. » Un sachet ouvert d'un discret claquement, des dragibus étudiés avec soin. « C'est pas comme s'ils pouvaient y comprendre quoi que soit, même si les réponses étaient lues en boucle pendant trois mois dans des haut-parleurs.
– Tu oublies la version comédie musicale. »
Un bonbon violet lui gonfla la joue. « Splendide. La réponse est toujours non.
– Tu te débrouilleras pour leur dire quand tu n'auras pas le choix. Je ne t'aiderai pas.
– Gnagnagna.
– Argument imparable. Quand tu auras fini de te comporter comme si tu avais joué au grille-pain avec une ligne à haute tension, je serai là, à travailler. »
Il grommela quelque chose comme « pfour ue pfoi », que je décidai de faire semblant de ne pas avoir compris.
Il se rapprochait, coulant des gestes fluides et souples de prédateur. Je me décalais pour le fuir, avant de me résigner, parvenu au bord du lit.
« Tu en prends de la place. »
Son bras se logea un peu vers mes côtes, son pied choisit mes jambes comme reposoir.
« Je ne trouve pas.
– Je suis obligé de te contredire.
– J'entends ton point de vue. » Mon genou droit envahi. Regard noir contre son petit sourire content. « Blâme le poids de la hiérarchie et du travail. »
Je renonçai à m'énerver, sonnait trop faux. Toutes les zones de contact prenaient le contrôle de mon cerveau. Juste une dernière parcelle de réflexion s'accrochait à cette histoire de poupée. Je finis par délaisser les nationalités et les autres éléments de l'énigme pour surfer sur le site internet de Todai, sans grande conviction.
Il se contentait de rester là, à moitié sur moi. C'était agréable, tiède, si on omettait ses airs fouineurs. À mon tour d'être inquisiteur.
« Pourquoi est-ce que tu ne m'as pas au moins dit que tu allais réveiller Mogi ce soir-là ? »
Son nez relevé, instant silence, ordinateur également fermé, mis de côté.
« C'était évident.
– Non. Ce qui l'était, c'est que je sois présent, ou qu'au minimum tu me le dises. J'ai fait ce cambriolage d'hôpital avec toi, non ? C'était le même soir.
– Quel est le problème ?
– Le problème, c'est ce que tu as dit. »
Sourcils finement inclinés d'incompréhension.
« Je croyais que c'était ce que je n'avais pas dit, le problème.
– Les deux. » Se fichait de moi. Je détestais devoir être aussi clair, mais il ne pourrait plus faire semblant - ou pas - de ne pas comprendre. Je me tournai vers lui, complètement, mouvement mimétique de son côté : face à face. « Tu me fais confiance, c'est ce que tu as dit. Tu dis ce que tu veux, mais n'essaye pas de faire croire que c'est vrai.
– Non. C'est vrai.
– Ne te fatigue pas, tu as bien assez prouvé le contraire ces derniers jours. Ce n'est pas si grave. » Ses lèvres effleurées d'un baiser autant par envie que pour le faire taire. « Je te fais confiance... meilleur détective du monde.
– Sans sourire, tu serais plus crédible.
– J'essaye. »
Ses lèvres se courbèrent d'amusement, gourmandises diaboliques à me faire crever d'envie. D'une pression dans les mèches tièdes et chaotiques, je frôlai l'inclinaison des commissures, à croquer. Puis, je reculai, souris en coin, crânement. Incandescence des souffles, des regards. Touche de provocation effacée par le contact, lèvres à lèvres. Bouches caressantes, qui se goûtèrent, s'ouvrirent pour s'appartenir. La chaleur suave et affamée de sa langue me perdait, cyclonait mes sens autour d'elle. Complétion des cadences haletantes, empressées de sa langue contre la mienne. C'était infiniment addictif. Perfection de la fournaise que cette bouche attisait : j'avais besoin d'air, et j'avais besoin que L ne s'arrête pas.
Me détachai sous sa protestation, l'impératif biologique finalement plus fort que le plaisir farouche de nos bouches, se dévorant de baisers. Air grognon, ses lèvres humides, gonflées. Injonction de sa présence presque plus tyrannique encore que celle de respirer. Manque dans la séparation.
Manque abyssal.
Nos fronts s'appuyèrent l'un contre l'autre. Je peinais à retrouver mon souffle, mais adorais lui voler le sien. Ses respirations bues directement contre ses lèvres, tout s'imprégnait de lui. Doigts qui tiraient les cheveux plus courts de ma nuque, descendaient, condensaient toute forme de pensée en sensation.
Je te fais confiance.
Il n'allait pas en douter, oh que non. Toute l'attention se concentra sur mes mains détachant un bouton de chemise. Il les attrapa, les écarta. La respiration de L se suspendit, yeux plus noirs dont l'intensité me creusait d'épinéphrine.
La deuxième attache sauta entre ses doigts, la troisième. Symbiose du mouvement et des pupilles qui mangeaient tout, bouton par bouton. À mon ricanement, il accéléra enfin, pli d'agacement qui lui marquait la joue. J'allai le mordiller avec insolence. Affectionnais l'idée de le déconcentrer.
« Aimer les chemises... un si brillant cerveau, ce n'est pas croyable. Est-ce que je peux m'en déba-»
– Non. Je te remercie de ne pas détruire ma garde-robe.
– Personne n'a besoin d'autant de vêtements, c'est stupide et désagréable. »
Moue à demi boudeuse, il m'empêcha de répondre à cette attaque gratuite d'une poussée vers l'arrière. Chute dans l'oreiller, frisson de son poids, délicieusement sur moi, bouillant. Les attaches s'ôtaient lentement, trop. Faisait exprès. Pour l'agacer en retour, je glissai mes mains contre la peau douce de son ventre, caressant l'impatience douloureuse qui courait dans mes phalanges. Me retenir jusqu'à ce qu'il ait terminé, sorte de torture lente, de celle qui ne devait jamais s'arrêter. Dessin de ses clavicules, admiré d'un baiser.
« Je déteste tes chemises.
– Et moi tes t-shirts plus informes que des sacs de pommes de terre abandonnés par un épouvantail en fuite. »
T-shirt sur lequel je tirai, en toute innocence, dévoilant la rondeur nue d'une naissance de hanche. Cette chair sensuelle et lactée me brûlait de divagations incontrôlables. Obsession dans mes phalanges, crépitante, de découvrir l'ensemble de son corps. Qu'il se dépêche.
« Chacun son tour, Raito, sois patient. J'ai commencé le premier. »
– Je t'ai laissé commencé, nuance. Je ne suis pas patient.
– C'est pareil. Et tu es très patient quand ça t'arrange.
– Meilleur détective, tu as un titre à défendre. Quand ça t'arrange. »
Insensible à mon ironie, le dernier bouton se défit. L garda les pans du vêtement encore serrés quelques secondes, à me scruter. Iris de nuit magnétique. Décidés à me faire mourir.
Enfin, la chemise insupportable tomba des épaules, enveloppant mon dos d'air frais dans sa descente, un instant. Il suivit le tissu des yeux, puis les ancra sur moi, flamboyant d'une respiration ténue. L'intérêt de feu parcourant mon torse, soulignant la légère accélération de mon souffle, à bout de doigts. Il me dévorait de son envie, de son avidité, et j'adorais qu'il me regarde, viscéralement.
La pointe de sa langue alterna avec ses mains agiles, caressantes. Ses dents égratignèrent, soulevèrent un frisson de plaisir plus marqué. Très satisfait de lui, L se pencha pour observer le grain de peau. Pas si vite. Pas question qu'il soit le seul à profiter, à découvrir.
« Chacun son tour. Tu n'oublies rien ? »
Sourcil et coup d'œil éloquents vers l'horreur qu'il s'obstinait à qualifier de vêtement. Il la retira avec fluidité, acérant ses muscles satinés de soie pâle. Lignes sèches et courbures déjà embrassées, fascinantes. Cheveux émergeant en délicieux désordre du t-shirt, vite balancé quelque part.
D'un mouvement, il se plaça au-dessus, emmêla nos regards à nos respirations. Une jambe se faufila, prit possession de l'espace laissé entre mes cuisses, pour lui, que je resserrai ensuite, plaquant un peu plus nos bassins. Petit sourire content qu'il embrassa, érafla ses dents. Acuité de la répartition du contact, de ce corps en surplomb. Terriblement désirable.
Je posais mes mains autour de ses flancs, possessives, accentuant d'un geste la proximité pour savourer sa gorge sous ma langue, descendre avec lenteur. Taquineries des dents jusqu'à roser, rougir les chairs laiteuses. Baisers, morsures roulant vers son nombril.
Magnifique.
Il ne pouvait être qu'à moi. M'appartenir. Le partage de sensations me lancinait, je voulais plus. Je voulais qu'il me sature. Merveilleux supplice, frottant de jeans et de jambes imbriqués. Tout se répercutait entre les tissus épais et râpeux qui s'effleuraient, chemin direct de nerfs. Nos mouvements l'un contre l'autre, s'apposaient, s'accordaient avec légèreté.
J'accaparai ses lèvres, forçant un contact plus franc d'une impulsion des reins. Décharge de plaisir qui remonta mes cuisses jusqu'au ventre. Cortex foutu en bordel. Séparation éclair des bouches. Les frissons déchoquèrent nos membres en diapason et ses pupilles écarquillées, élargies, me noyèrent. Il posa des doigts autoritaires sur mon bassin, accentua la distance pour la réduire, entrejambes pressées, langueurs confondues sur mon gémissement. Impertinence du regard que je lui retournai, le défiant de commenter. Ses pupilles s'agrandirent encore, puis se fermèrent à demi. Délectation qu'il me reluque, me touche. Il vint mordiller le contour de la mâchoire, fiévreusement.
« Recommence. »
Invitation de son timbre rauque, pulsante dans mes reins. Électrisation. Me régalais de cet impératif, à contourner.
Insolence offerte de ma main qui tomba sa ceinture, joua avec la fermeture, l'ouvrit. Le bouton sauta, le jean bleu bâilla ses hanches. Accélération et ralentissement simultané, dans le hurlement d'une sirène. Plainte brutale de l'alarme, déchirure des tympans, l'instant éclata, retomba.
Tout était phagocyté.
L se redressa sur les coudes, grimaçant contre le son insupportable, son juron se perdit dans les vrilles stridentes. Mine mauvaise, il se décala, me libérant de son poids. Chemise retrouvée, enfilée à tâtons, alors que L allait en quête de son t-shirt. Boutons que je refermais en pilote automatique, quelques secondes suffirent, n'effaçant pas le regret. La frustration.
J'arrangeai mes cheveux en deux gestes, insatisfaction affreuse, réprimée. Quelqu'un allait venir, il fallait que je parte. Quelqu'un allait forcément venir le voir.
Nos regards se cognèrent. Lui aussi débraillé que d'habitude, à peine plus, peut-être. Examen de ma silhouette qui suintait de sa désapprobation, de son énervement. Quelque chose n'était pas à sa place ? Quelque chose nous trahirait ? Dernière vérification, tout semblait normal, parfait, insoupçonnable. Sauf. Il souligna l'évidence d'une insistance appuyée et chaude, échardant encore une excitation qui ne serait pas soulagée. Pas par lui.
Pour une fois, j'enviai presque ses fringues laides et larges, pas suffisantes pour camoufler, mais toujours plus efficaces que les miennes, élégantes et trop proches de la peau.
Intensité un peu flottante entre nous. Je ne trouvais rien à dire, rien qui ne soit de trop. Mes doigts contre sa nuque, lèvres contre lèvres pour un baiser impérieux. Ne fit que remuer à quel point j'en voulais encore. Fallait partir. Jean noir douloureusement serré.
Je savais exactement ce qu'annonçait l'alarme, comme tout le monde : le vrai réveil de Mogi ou un grave problème. Début d'érection vite éliminé. Maintenant, je n'avais plus qu'à courir pour rattraper mon retard. Presque plus mal à ma cheville et c'était heureux.
Matsuda attendait, échevelé, rouge et plié en deux pour chercher de l'air. Mon père et Watari déjà présents lui tenaient compagnie. L arriva bon dernier, dix minutes plus tard, accompagné par le crétin venu frapper à sa porte, juste pas celui sur lequel j'aurais parié. Ne pas m'attarder sur son visage neutre, exactitude des secondes que je comptais quand nos regards s'accrochèrent à peine. Rien qui ne puisse soulever des soupçons, paraître bizarre. Une conversation muette fusa entre le vieil homme et le détective, juste sur un échange d'iris, la devinette était vaine. Je ne cherchais pas. Trop de frustrations pour la soirée.
Mon père posa la main sur la poignée et appuya après avoir obtenu l'assentiment collectif.
Assis sur le lit, Mogi avait les bras bardés de tubes et d'aiguilles. Ses yeux étaient réactifs. Matsuda explosa littéralement les derniers plombs qu'il lui restait, gesticulant, hurlant sa joie, dansant en fond de salle, inondant le sol de confettis pour se vautrer dedans en brasse coulée. Le tout en vingt secondes, montre en main. Puis, il vit l'expression de Mogi et il se figea. Les zygomatiques de Matsuda lâchèrent d'un coup, élastique rompu en claquant. Sur le visage du géant, l'angoisse sourdait aux pupilles, grandissante à tout emporter.
« Je ne peux plus bouger mon bras gauche. »
Le constat était d'un calme incroyable, pourtant lardé par tout ce qu'il ne disait pas. La voix éraillée de ne pas avoir été utilisée depuis longtemps s'éteignit comme un glas.
L'inquiétude des autres les engluait, mais pas L. Sa neutralité sereine en apparence plus aidante que n'importe quelle panique, émotion. Ses doigts pâles s'armèrent d'une aiguille, piquèrent l'épiderme en descendant : épaule, bras, avant-bras. Pas de réaction nerveuse.
« Et la jambe ?
– Je ne sais pas. »
Le détective enfonça la pointe dans la cuisse, le genou, le mollet. Quelques tressaillements. Si l'articulation semblait fonctionnelle, les nerfs et le tissu musculaire étaient probablement endommagés assez profondément.
« Essayez de vous lever, Mogi. »
Le ton clinique, pourtant nécessaire, choquait les visages de l'équipe, brassant leurs cerveaux en semoule ahurie. L devait montrer quelque chose, même de manière factice, pour enrayer la vague qui enflait. Pas le temps de calmer le jeu, il claqua ses doigts en désignant Matsuda et mon père puis leva les yeux au plafond.
« Remuez-vous. Plus vite que ça.»
Blanc. Ils vinrent se poster de chaque côté de Mogi, obéissant à l'ordre. Mais L ne vit pas le problème, s'adressa au seul qui l'intéressait présentement : Mogi lui-même.
« Allez-y doucement en vous me mettant debout. » Je lui lançai un regard d'avertissement contre sa voix glacée, qu'il ignora ou ne comprit pas. « D'abord, restez assis en posant les pieds à terre, puis redressez-vous lentement. »
Les instructions respectées à la lettre, Mogi se mit debout. Espoir timide. Mais la jambe tressauta, et le genou céda.
Coque de téléphone tripotée, je passai devant le salon. Regard distrait, jeté dans l'embrasure, qui se fixa. L discutait avec quelqu'un que je ne pouvais pas distinguer. Le déshabiller du regard était incroyablement satisfaisant, pourrais faire ça pendant des heures. Mais le déshabiller de manière littérale était bien plus intéressant. Rien qu'à l'idée, une poignée d'images creusèrent mon ventre, chaudes, aimantant les fantasmes. Je pourrais entrer, prendre l'exclusivité de son attention, l'entraîner dans la chambre. Mais ce n'était pas le moment. Autre sensation dans l'estomac, éteignant les braises sous une cascade de glace. Je plaquai le téléphone à mon oreille en me détournant du détective, du salon. Misa décrocha immédiatement.
Manger s'apparentait à calvaire aux accents d'infinie torture. Je préférerais mille fois un supplice chinois composé de bambous rougeoyants enfoncés dans les parties molles ou très inflammables composant le corps humain. Pour être honnête, je ne mangeais pas, j'éparpillais les morceaux de nourriture dans mon assiette comme un enfant refusant de manger ses légumes. Lutte vaine entre moi et la nausée, je le savais, mais je m'y accrochais, à cette lutte. Point de mire de l'assistance. Même quand ils ne m'observaient pas avec la pesanteur d'une enclume posée en équilibre sur un petit doigt tendu au-dessus du vide, leur gêne et leur inquiétude bouillonnaient, me poinçonnait. Je me sentais triste grenouille braquée par un microscope sur une table de dissection.
Sursaut de fierté, de volonté. Une bouchée que j'approchai vaillamment de mes lèvres. L'odeur, putain. L'odeur. Joues vidées de leur sang.
La conversation bourdonnait autour, mais je n'arrivais pas à me brancher sur les voix, les mots. Mon cerveau en boucle, en ratés sur l'odeur, couleur, le goût imaginé, inondé sur mes papilles, dégoûtant. Paupières fermées, la peau piquée de sueur, de chaleur cuisante.
L'une des voix eut un ton interrogatif. Le silence s'éternisant, je finis par ouvrir les yeux : ils m'examinaient tous, on m'avait donc posé une question. À moi. Comme si j'étais en état de répondre à des questions. Aucune idée de celle qu'ils avaient choisie, possibilités aussi variées que réjouissantes entre le sempiternelle « Ça va ? » et le suicidant « Tu me passes le sel ?». Génial.
Ils me regardaient, je les regardais. Et ils attendaient aimablement... pouvaient toujours attendre. Goutte de sueur longeant ma nuque, respiration plus rapide. J'étais simplement incapable de laisser sortir ne serait-ce qu'un filet d'air de ma bouche sans vomir. Tâchais de me concentrer, de prendre le dessus. Aucune mouche n'ayant eu l'idée de venir emmerder le monde au-dessus de la table, il n'y avait rien à entendre, sinon le silence.
Je ne pouvais pas... Non. Je ne pouvais pas.
Immobilisme brisé d'un mouvement brutal, je passai la porte, remontai les couloirs à toute vitesse.
J'avais chaud. Larmes essuyées d'un revers de main, je m'apprêtai à retourner dans le salon. Parmi leurs interrogations, leurs anxiétés dont ils me poignarderaient la tronche avec l'amour douteux de Brutus face à César. Comme si j'avais la moindre réponse à apporter. Avant d'entrer dans l'arène, je m'autorisai à reprendre mon souffle. Le dos et la tête posés contre le mur, armure de calme et de neutralité reconstruite.
Sur une dernière inspiration profonde, j'entrai.
« Ce n'est plus possible, L ! Si vous vous souciez ne serait-ce qu'un peu de lui vous ne le laisseriez pas dans cet état. Je me fiche de ce que vous en pensez, j'exige un médecin, tout de suite ! »
༻ Thirst ༺
« C'est non. »
Teint tirant sur le verdâtre. Lui aussi allait finir malade. Faire un ulcère, exploser cette veine qui palpitait sur sa tempe. Dans les deux cas, ce serait gênant.
Sa réponse évidente à force de répétition. Il n'aurait même pas dû penser que ma réponse pourrait varier.
« Je veux qu'il soit retiré de l'enquête.
– Il en est parfaitement hors de question.
– Je me fiche de votre avis. Mais faites-moi rire, dites-moi donc pour quelle raison mon fils, malade, blessé, et surtout mineur, ne quitterait pas cette enquête alors que son père l'exige.
– Parce que. C'est évident.
– Votre volonté ne peut pas tout contrôler.
– Chacun son opinion. Mais il n'est même pas question de ça ici. Raito est indispensable à l'enquête, surtout vues les circonstances actuelles. Je ne me passerai pas de lui.
– Mais quelles circonstances, à la fin ? »
Regard rapide pour Raito, en retrait. Bras croisés, il ne dirait rien. Ne me viendrait pas en aide, ne me laisserait pas profiter de ses talents de négociateur, de diplomate parfait. Sale traître.
« Vous n'avez pas à le savoir. De toute façon, je ne demande à personne ici de courir un marathon, ou de participer au concours du plus gros mangeur de burger. »
Poing frappé violemment sur la table une seconde fois. S'il s'était fait mal, il était capable de me demander d'aller lui aussi passer une radio juste pour m'emmerder.
Sa voix dangereusement basse, menaçante et faussement contrôlée, alors qu'il reprenait.
« Nous passons tous notre vie à tenter de résoudre cette affaire, depuis plusieurs mois. Nous n'avons pas de temps libre, pas de vie personnelle. Nous ne sommes sortis que pour les stricts besoins de l'enquête. Mogi a failli mourir, et risque de rester handicapé à vie. Deux de nos camarades sont morts. Alors je peux entendre que lutter contre Kira et Birthday de front soit difficile, je peux comprendre que des sacrifices soient nécessaires, et j'ai depuis longtemps fait le deuil de l'espoir d'avoir en face de nous quelqu'un de normal, d'agréable et socialement apte. Mais j'espérais encore avoir le droit de travailler avec un détective humainement acceptable, et pas une espèce de machine de métal qui place l'efficacité et le rendement avant toute autre chose. »
Il soufflait comme un taureau après une charge, rouge, tout son visage crispé de rides de colère.
« Vous vous sentez mieux ? » Mon ton aussi clinique que possible. Après tout, autant lui donner raison. Sa respiration se calmait petit à petit, alors qu'il me fusillait toujours du regard. Mes doigts gelés jouaient avec une couture de manche un peu lâche.
Il cligna des yeux, les laissa fermés quelques secondes.
« Oui. Je...
– Bien. Pour que ce soit clair et éviter d'autres situations embarrassantes, je vais être précis. Personne ne sort d'ici sans surveillance ou pour rencontrer une personne extérieure, parce que nous avons une taupe. Que je tiens pour responsable des explosions dans notre quartier, de l'état végétatif prolongé de Mogi, et des fuites diverses qui nous ont plombés. D'où mon refus et mon obstination : Raito ne sort pas pour aller voir un médecin. »
Si je l'avais trouvé pâle, il était maintenant livide, à la limite de la transparence. Ses phalanges détendues, le relâchement musculaire généralisé à toute la carrure, amaigrie par le manque d'exercice physique et d'entraînement pseudo-militaire. Il se laissa aller à s'adosser, sonné. Raclements de chaises, d'autres s'asseyaient ou se déplaçaient. Hors de question que je lâche Yagami des yeux. Ses réactions physiques follement intéressantes d'un point de vue anatomique. Et puis, Akemi était déjà au courant et devait au mieux feindre l'étonnement, et Matsuda n'avait sans doute pas compris de quoi je parlais. Regarder son air de mérou échoué sur une plage de marée noire pas réellement enrichissant.
« Un traître. Parmi nous. » Voix blanche. Il semblait au bord de l'évanouissement. Et je n'allais certainement pas lui demander comment il se sentait. Les machines ne connaissaient ni politesse ni empathie, après tout.
« Quelles sont les chances... les possibilités... pour que ce ne soit pas le cas ? »
C'était presque mignon, cette naïveté. Ce besoin absolu de croire en la bonté de l'être humain. Cette envie de faire naturellement confiance à ses collègues. De pardonner les défauts même les plus pénibles, comme la bêtise, la criminalité, l'existence. Probablement ça qui faisait de lui un commissaire humainement acceptable.
« Inférieures à 1%. »
Doigts passés dans ses cheveux, blanchissant dangereusement au fil des semaines. Il allait être bon pour la retraite d'ici à ce que l'enquête soit close.
« Et les chances pour qu'il ne s'agisse en aucun cas de malveillance sont simplement nulles. »
Il dévia son regard, rapace en recherche d'une proie facile. Et c'était peu sympathique pour son fils.
« Est-ce que tu...
– Il savait, voulait le dire, et je le lui ai interdit. »
Tant pis s'il n'aimait pas être traité comme un enfant. C'était forcément mieux que d'être pris pour un traître à sa famille. Plus réparable. Alors que son opinion de moi était de toute évidence plus pourrie qu'une pomme oubliée deux ans dans un placard.
« Vous me soupçonnez, L ? » Tout me défiait de répondre oui. Il était assez proche pour m'attraper et me frapper s'il le voulait.
« Je soupçonne tout le monde. Sans aucune exception. Les six personnes vivant ici avec moi. Plus celles ayant eu des contacts avec nous de manière régulière ou répétée. »
Il devait bien décrypter ça, non ? Se rendre compte que je ne pouvais pas lui dire qu'il était hors de ma liste des suspects. Si j'incluais Watari dans la liste des suspects, c'était assez énorme pour que ça ne passe pas.
Mais à son air renfrogné, encore davantage sévère que le reste du temps, ce n'était peut-être pas si clair.
« Oser dire ça. À des personnes qui vouent leur existence à...
– Vous êtes redondant. Et s'il y a ici quelqu'un qui passe toute sa vie aux enquêtes, ce n'est pas vous.
– Watari...
– Aura passé au maximum un tiers de sa vie à m'aider. Et pas à résoudre mes affaires. »
Yagami s'adossa, une moue dégoûtée peinte sur la face. Était-il assez bon acteur pour simuler ça ? Matsuda et Akemi étaient illisibles. Probablement renfermés sur eux-mêmes pour essayer de comprendre les enjeux ou la signification de la conversation. Derrière tout ce petit monde, Raito, toujours livide, semblait essayer de me dire quelque chose. Seul moyen de sauver ma peau si son père décidait de me déchiqueter.
« C'est insultant. Irrespectueux pour nous et notre travail.
– Possible. » Toute mon attention redirigée vers le commissaire. C'est qu'il était sincère, en plus, l'animal. « Alors, dites-moi ce que vous pensez du fait de se joindre à moi, de prétendre vouloir apporter ce qu'on peut, de jouer à chaque seconde au parfait petit enquêteur alors que le vrai plan est de trahir – pas seulement moi, mais toute la cellule – en s'associant à un criminel notoire dont l'objectif est selon toutes probabilités de me poser un problème insoluble et de devenir par là même un Kira inarrêtable et tout puissant ? »
Sa respiration faussement contrôlée. De colère, de peine ? Aucun intérêt. « Je vous laisse méditer ça, et je vous donnerai les informations complémentaires demain. »
À peine à deux mètres de la porte qu'il retrouvait la parole.
« Raito est malade. Il doit voir un médecin le plus tôt possible. »
Il n'était pas qu'un vautour. Sa détermination à ne jamais lâcher tenait du pitbull.
« Sortir est trop risqué. Mais je vous promets de réfléchir à une solution qui vous convienne. »
M'évadai avant qu'il puisse recommencer son éternel sermon.
« C'était maladroit. »
Bien sûr, qu'il avait fini par me trouver. Même dans l'endroit le plus improbable.
« C'était étonnant. Aujourd'hui, il y a du soleil mais le fond de l'air est frais. Tu as encore beaucoup d'évidences du même style à balancer ?
– Tu devrais commencer un régime à base de carrot cake. Ça rend aimable.
– Et ça donne une bonne vue et les fesses roses, pourrait dire ta mère.
– Je t'avais prévenu que je ne t'aiderais pas.
– J'admire ton instinct de survie. Ils auraient dû comprendre pourquoi je ne leur en ai pas parlé. »
Je dégageai un banc de rangement de son panier de linge propre, prêt à être renvoyé dans la chambre de son propriétaire. Une fois qu'il aurait été replié.
« Ça ne les empêche pas de se sentir insultés.
– Un innocent n'a rien à me reprocher. Je lui ai épargné du travail et un stress supplémentaires. »
Il s'assit à côté de moi. En arrivais presque à m'imaginer son corps contre le mien, sentir son parfum et sa douce chaleur. Profil parfait, souligné de néon trop froid qui ne parvenait pas à ternir l'incandescence du caramel fondu posé sur moi, brûlant.
« Ils vivent ça comme une trahison de ta part.
– Pourquoi ? Je ne suis pas le traître.
– Tu nous as tous accusés, alors que nous te faisons confiance. Que nous travaillons pour toi depuis des mois. Un an, dans pas si longtemps.
– Je penserai à commander des bougies d'anniversaire. Tout en me rappelant cette belle hypocrisie qui consiste à m'aider en clamant à qui veut bien l'entendre qu'on est là pour l'enquête et pas pour moi. Et à rêver de la fin pour être libéré de ma présence catastrophique sur les plans émotionnel et humain. Blablabla. »
Me détournai, mon regard perdu sur un tambour de machine à laver en phase essorage. Le bruit métallique occupait bien le silence. Mouvement hypnotique, régulier. À quel stade de déchéance en étais-je donc rendu pour contempler ça ?
« Je ne me souviens pas que mon père, Matsuda ou Akemi t'ait jamais dit ça. » Sa voix posée, sans hésitation, sans timbre. Sa main sur mon dos, sur les muscles crispés. Aimant d'attention. Voulais pas qu'il sache.
« Tu dors beaucoup. Tu n'entends pas toutes mes conversations avec tout le monde.
– Tout ça n'aurait été dit qu'au cours d'une énième dispute. Et elles s'entendent de loin.
– Ça pourrait dater de l'ancien QG. Aizawa est parti parce qu'il n'approuvait pas ma façon de diriger l'enquête. L'enfermement, les menottes. »
Idée électrisante. Si je trouvais un prétexte pour les remettre, nous aurions cette fois un seul lit – les chambres décemment trop petites pour deux – et passerions toutes nos nuits ensemble. Chimère attrayante. À censurer pour ne pas qu'elle parasite ma concentration.
« Tu ne l'estimes pas assez pour que ses mots t'aient atteint au point de les ressortir après tout ce temps.
– Sauf si je les ai déjà entendus mille fois ?
– Ils ne te toucheraient pas plus. Tu as forcément déjà entendu mille remarques sur tes manières de travailler, de forcer les gens à des horaires impossibles.
– Improbables.
– C'est Watari. »
Sueur froide, cœur serré.
« Je ne veux pas avoir cette conversation. »
M'évadai, une nouvelle fois. J'avais fait une erreur. Et il était hors de question de supporter ça plus longtemps. Même si je lui en voulais pour ça, pour plein de choses qu'il avait dites, faites, pas dites ou pas faites, Watari restait Watari. S'il était quelque chose d'impossible, c'était de me passer de lui.
« Bonjour, Mogi.
– Bonjour, Ryuzaki. »
Qu'il était agréable d'avoir un policier poli, non paternaliste, loyal et fiable. En plus de la qualité non négligeable d'être un taiseux de première catégorie.
« Comment vous sentez-vous ?
– Pas beaucoup de changement. Des picotements dans la jambe, parfois. »
Je rabattis les draps, refis les mêmes tests de réflexes, pris la jambe pour lui faire faire quelques exercices de rééducation tout en parlant.
« Je suppose que les autres vous ont déjà tout raconté.
– En partie. Ils ne m'ont pas dit si des gens sont morts en venant me chercher.
– Il y en a eu. Des hommes d'Akemi. » Pas de jugement de valeur. Il n'en avait pas besoin. Soupir.
« Je m'en doutais un peu. Même si je me souviens pas de grand-chose.
– Je viens d'annoncer aux autres que votre coma prolongé était imputable à une administration prolongée et volontaire de curare. Et ce n'était pas ma volonté.
– On a donc un traître.
– Oui. » Stoïcisme presque parfait. Sourcils un peu plus froncés, teint encore plus terne, mais pas de panique, de hauts cris. Si reposant.
« Pendant votre inconscience, il y a eu un épisode pourtant remarquable. Il y a fort peu de chances que vous en ayez conservé le moindre souvenir, mais je voulais quand même vérifier. »
Mon téléphone saisi, la photo du mur sélectionnée. Le mur, décoré de son écriture.
Promenons-nous dans le tribunal
Pendant que papa n'y est pas.
L, y es-tu ? Que fais-tu ? M'entends-tu ?
« C'est votre écriture. Vous aviez également un message gravé sur votre bras. »
Son regard traîna sur la cicatrice légère, encore visible sur son bras droit. When the cat's away, the mice will play, devenu illisible.
« Vous souvenez-vous de ça ? Ou d'un réveil ? D'un rêve récurrent, d'un visage ?
– Non. »
Décevant. Attendu, mais décevant.
« Faites attention. N'acceptez pas n'importe quelle nourriture ou boisson, vérifiez vos médicaments avant de les prendre.
– J'aimerais remonter. Me rendre utile.
– Bientôt. Dès que vous pourrez le faire sans être harcelé de réprimandes et d'ordres d'aller vous recoucher. » Et que je ne serais pas taxé d'esclavagiste tout droit échappé d'une faille temporelle.
Je reposai la jambe. Peu de chances qu'elle redevienne utile un jour.
Mains lavées, m'apprêtai à partir.
« Ryuzaki ? »
Son ton incertain, son air étrange. Un peu blessé.
« Pourquoi on m'a fait ça ? Je ne suis pas un danger.
– Vous m'êtes utile, donc d'une certaine manière, si. Mais il est également possible que l'objectif ait été de vous tuer sans éveiller les soupçons, après s'être servi de vous pour faire passer ces messages. Faire croire que vous étiez sous l'emprise de Kira. »
Il paraissait sincèrement triste. Pas en colère, pas indigné. Triste. Presque envie de lui donner un chocolat pour le consoler.
« Rétablissez-vous vite. J'ai hâte de vous retrouver à la surface.
– Merci. »
C'était la chose la plus gentille que j'avais pu lui dire. Et j'aimais bien sa réponse.
Un tapement caractéristique à ma porte. J'aurais pu le refaire de mémoire, tant je l'avais entendu, avant. Peut-être l'un des seuls à ne pas venir ici, d'habitude.
Le battant pivota sur mon invitation. Watari se glissa par l'ouverture, droit, policé. Le vernis de majordome en place. Toujours inquiétant, parce qu'il était d'ordinaire réservé aux représentations publiques. Pas pour moi.
Pas un commentaire sur l'amoncellement d'ordures au sol. Pas un regard, pas une mimique pour me faire savoir qu'il désapprouvait. Énervant. Il désapprouvait forcément, refusait de le montrer pour ne pas que je puisse penser qu'il conservait un espoir de me voir m'améliorer. Tordu.
« Je suis ravi que tu aies pris sur ton temps pour instruire l'équipe de tes avancées. »
Agression passive, polie, horrible. Un monde de reproches, des centaines de questions rhétoriques bien cachées derrière.
« Puis-je savoir si tu as reconsidéré mon opinion quant à ce fameux traître ?
– Hors de question de croire ça. » Confrontation claire, il ne pourrait pas éternellement ignorer ma position.
« Es-tu conscient, au moins, des motifs de ce refus d'entendre un avis objectif et éclairé ?
– Assombri par ta trop grande implication émotionnelle, à mon avis.
– Ton avis n'a pas droit de cité dans ce contexte. Il est le mieux placé pour...
– J'ai dit non. »
Souffle arrêté quelques instants. Détestait que je lui coupe la parole.
« Je ne suis pas sourd. Et je me permets tout de même de te faire remarquer qu'il a accès à plus d'informations qu'il ne devrait, et qu'il est assez compétent pour les faire passer à l'extérieur.
– Je le surveille. Et tu le surveilles.
– Je le surveille dans la mesure du possible. Mais toi, tu le couves du regard, c'est très différent. Tu le laisses faire ce qu'il veut, sans lui demander de comptes. Tu lui accordes ta confiance, sans rien vérifier. Ou si peu.
– Tu lui demanderas s'il partage ton avis. »
Étincelle de rébellion. Il ne lui demanderait jamais, ne voudrait jamais connaître son opinion.
« Il peut te trahir à tout moment, dès qu'il le souhaite. Si ce n'est déjà fait.
– Toi aussi, tu pourrais. Tu ne le feras pas.
– Parce que je t'aime. C'est pour ça que je m'inquiète pour toi. Tu le sais, n'est-ce pas ? »
Ses traits relâchés, il vieillissait considérablement. La peur de le voir disparaître revenait toujours, dans ces moments. Galopante. Viscérale.
« Oui. »
Ses bras refermés autour de moi. Étreinte maladroite, rendue sans attendre.
« Je ne veux pas qu'il t'arrive malheur parce que tu auras accordé ta confiance à Yagami-kun.
– Je sais. T'inquiète pas.
– Si. Parce que tu as tort. »
Je le relâchai. Allai ouvrir la porte. Tant pis si ça m'arrachait les tripes de le faire.
« Moins que toi. »
Lui parti, je finis aussi par déserter les lieux. M'occuper, pour ne plus revivre ces accusations en boucle.
Ma porte ouverte. Adrénaline sauvage. C'était mon territoire. Et ceux ayant éventuellement le droit d'y aller n'avaient pas de raison d'y être sans moi.
Akemi. Téléphone à la main, occupé à photographier le mélange d'informations sur mes murs. M'avançai, l'attrapai par la manche. Tirais pour le sortir. Sa main sur la mienne. Agaçante. Impression de saleté.
« J'ai besoin de savoir.
– J'ai dit que vous aurez les informations demain. Ta mère ne t'a jamais appris la patience ?
– Et la tienne, la ponctualité, la politesse et l'écoute des autres ?
– Non. »
Contact écourté.
« Sors de là, maintenant. Tu n'as rien à y faire.
– Plus rien, en effet. J'ai ce qu'il me faut. Et même si tu me le prends, je me souviens de ce que j'ai lu.
– Dégage, incompétent. »
Sourire torve, sournois. Il me contourna.
« Je garde ça pour moi jusqu'à demain, mais j'y travaille cette nuit. J'ai bien l'intention de ne pas laisser qui que ce soit me mettre en danger. Et avec un traître, môssieur le grand détective, la sécurité de personne n'est plus assurée. »
La tasse à moitié moisie éclatée sur la porte tout juste refermée. Mélange de champignons verts et rouges, assez jolies teintes.
Mes murs. Preuve de mon premier piège, auquel le traître n'avait pas semblé s'intéresser suffisamment. Mais Akemi n'avait pas tout photographié. Il avait menti en disant avoir tout lu. Sinon, il se serait rendu compte que certaines hypothèses avaient leur fin derrière la commode ou le lit. Et rien n'avait été déplacé. Avantage principal de nager dans un océan de papiers d'emballages, de morceaux de dossiers et de vêtements sales, personne ne pouvait bouger quoi que ce soit sans laisser de traces. Et la poussière uniformément répartie était une alliée fidèle.
Besoin d'effacer les inscriptions avant qu'il s'en rende compte. Il avait quelques mètres carrés à comprendre avant, mais il finirait par venir chercher la fin.
Peu de solutions.
Soupir.
J'ouvris la porte. Jetai dans le couloir les rares sacs poubelles déjà fermés. Continuai en y lançant directement tout ce qui devait être enlevé. Quelqu'un se chargerait bien de trier les rares choses réutilisables ou lavables. Et sinon... je n'avais aucune idée de ce que ça pouvait bien coûter, de toute façon.
Un cri ou deux pour savoir ce que je faisais. Une réponse lapidaire, pour avoir la paix. Qu'ils mettent des bouchons d'oreilles, si je les gênais. Ou qu'ils aillent dormir dehors. Un carré d'herbe ferait bien l'affaire.
Des heures pleines, certainement, à vider tout ça. Que c'était pénible. Même en réfléchissant au nombre de possibilités pour gagner une partie d'échecs en moins de vingt coups, la tâche était longue, presque infinie. Hors de question que quelqu'un m'aide et vienne mettre son nez sur mes murs. Sauf Raito. Mais l'odeur qui s'échappait parfois d'un gâteau exhumé aurait sûrement suffi à le faire vomir par terre. Et je n'avais vraiment pas besoin d'ajouter ça, ni à la liste de mes crimes imaginaires, ni à la liste de ce que je devais nettoyer.
Deux heures et demie, quand le sol fut enfin déterré. Les murs libérés des meubles, rassemblés au centre. Petit détour, après un intermède escalade de décharge, par un des débarras où s'entassaient encore des seaux de peinture datant de l'emménagement. J'en pris deux, quelques pinceaux et rouleaux. Chemin de retour ponctué de « C'est bientôt fini ce bordel ? », « Pitié, je veux dormir » et autres « Je suis sûr que tu l'as fait exprès, enfoiré. ».
Les seaux ouverts, couvercles lâchés sur un bruit métallique de toute beauté mélodique. Un pinceau plongé dedans. Même pas trente centimètres de couverts. Quelle perte de temps. Test au rouleau pas plus concluant. Soit. J'attrapai le seau, pris un peu d'élan, et jetai tout au mur. Au moins, là, ça allait plus vite. Le sol aussi bien peint en blanc qu'avant. Plus qu'à étaler pour recouvrir. Et m'habituer à l'odeur d'acrylique absolument infecte.
Encore trop de minutes de travail. Muscles fatigués.
Le colossal amoncellement d'ordures déposé devant ma porte, débordant allègrement de chaque côté du couloir. L'odeur de peinture envahissait sûrement tout l'étage, malgré ma fenêtre ouverte.
N'importe quelle pâtisserie industrielle serait insuffisante à me remettre de cet effort. Trop rare pour être facile. Besoin de quelque chose de meilleur. Et d'un plan pour l'obtenir. Voire d'un plan B.
La nuit se terminait, et je n'avais finalement pas réussi mon entreprise jusqu'au bout. J'allais mourir d'inanition après avoir laborieusement nettoyé ma chambre. Je savais bien que jamais je n'aurais dû m'abaisser à ça. Qu'avec le temps, quelqu'un aurait bien fini par à nouveau le faire pour moi, et tant pis pour Akemi et sa manie de curiosité incontrôlable.
Une porte ouverte alors que je passai devant, aussi subitement qu'un piège à loups se referme sur une patte d'animal trop peu attentif.
Les yeux cernés, Raito avait visiblement échoué à trouver le sommeil. Et semblait bien disposé à m'en tenir pour responsable.
Changea d'avis en regardant mes mains, pas cachées assez vite pour lui échapper.
« Qu'est-ce que tu as foutu ? »
Mes doigts capturés dans ses mains, retournés comme on examine un objet étrange, dont on ne comprend ni le fonctionnement ni l'utilité. Comme si la gourde blonde avait trouvé une fourchette.
Les cloques et les brûlures déchiquetaient ma peau. Avouer leur origine, un peu honteux. Un peu drôle, aussi. De l'accuser.
« J'ai essayé de faire des madeleines. Tu as l'air de les avoir oubliées. »
Yeux rencontrés. Interdits. « Je t'ai dit ça il y a moins de deux jours.
-C'est long. Et j'en avais envie. Et besoin. »
Un soupir. Phalanges lâchées, ramenées sur mes cuisses. Son attention détournée vers son portable. Quelques secondes.
« J'en ai encore envie. »
Déportation vers la cuisine. Bonheur sauvage d'avoir gagné.
Presque besoin d'une antisèche pour préparer mon petit discours devant l'équipe. Ma boîte mail inondée de demandes plus ou moins vindicatives, plus ou moins polies pour que je partage mes infos, prétendument méritées après la nuit de quasi-insomnie que je leur avais imposée. Ma patience épuisée. Et surtout, j'aurais plus de chances de trouver ma taupe en la côtoyant. Même si c'était dégoûtant. Autant que d'être allé fouiller une poubelle pour l'objet que je tenais en main.
L'attention de ce troupeau d'abrutis attirée vers moi. Goutte de sang au milieu des requins affamés.
La poupée posée sur la table. Seul Akemi semblait y être attentif, percevoir l'enjeu de la chose. Réaliser qu'il avait passé la nuit à décortiquer des informations en partie inventées. Regard inquisiteur cherchant à savoir depuis combien de temps Raito et moi l'avions. Quelle avance nous séparait de lui.
Je tirai un tableau de conférence, ouvris un feutre noir.
« Je vais vous expliquer. Faites un effort pour comprendre. »
Les éléments écrits, fléchés, rayés, entourés. Tout ça pour subir leur regard de mérou mort.
« J'ai une question. Ou deux.
– J'ai une remarque. » Le ton amusé, acéré. Le mafieux, les bras croisés, nonchalamment assis sur son fauteuil, arrogant. L'éclat de moquerie insupportable. « Si j'ai tout suivi, la conclusion de ce petit exposé, c'est surtout que vous n'avez pas résolu le problème. »
Se voulait vexant. Ne l'était pas vraiment. Ne pas réussir était pire que tout, suffisant en soi.
« Tu as visiblement tout suivi. Je te laisse donc le soin de répondre aux « une ou deux questions » de Matsuda. »
Transition de la gourmandise sadique à la déconfiture savoureuse.
« Tu viens dans ma chambre ? J'ai un cadeau. ». La seconde phrase effacée. Ce n'était pas un cadeau. « J'ai quelque chose que tu dois m'expliquer. » Agressif. Il ne viendrait même pas. « Tu pourrais être intéressé par ce que j'ai à te montrer. » L'emploi du conditionnel complètement idiot. « J'ai quelque chose qui peut t'intriguer. » Et pourquoi pas : Top 5 des banalités, le numéro 2 va vous surprendre ? N'importe quoi. Soupir. J'enlevai le point d'interrogation, ajoutai un « s'il-te-plaît ». Re-point d'interrogation. Message envoyé avant d'avoir le temps de le remodifier.
Une minute entière passée, secondes égrenées. C'était long. Trente supplémentaires, je me levais.
Pas de lumière sous la porte, pourtant il ne pouvait pas déjà dormir, même pas minuit. Battant ouvert, coup d'œil à l'intérieur. Dans la semi-obscurité, il s'était allongé par dessus les draps, bras le long du corps. Respiration lente, contrôlée. Yeux clos. Le portable encore allumé sur l'alerte sms, juste à côté de sa main. Visage faussement détendu. Cadavérique de pâleur.
Mon estomac tordu, en compassion. Ses efforts pour calmer la nausée n'avaient pas l'air follement efficaces.
J'entrai, m'assis sur le lit. Il ne bougeait pas. Admirable. Semblant évanescent. Rester à le dévorer des yeux toute la nuit n'était pas une si mauvaise idée. J'étais déjà capable de redessiner son visage en rêve. Et n'en étais jamais rassasié.
Son portable attrapé, le message ignoré. Journal d'appels. Ceux à Misa, seul intérêt. Réguliers. Le dernier, vieux de quelques dizaines de minutes, avait duré presque une demi-heure. Plus que suffisant à me donner des envies de suicide. Et vomir au bout de trois minutes. Mais pas lui, normalement. Son indifférence feinte, quand il lui faisait croire que ses bavardages étaient assommants. Pour une raison obscure, inexplicable, l'ignorer, la rejeter lui faisait du mal. Le rendait malade. Murmure de conscience selon lequel c'était moi, le responsable. Moi, celui qui lui avait demandé de la dégager. Et qui en était content. Ce serait simple, de lui dire de laisser tomber. Lui soutenir que ce n'était pas important, affirmer que je pourrais me satisfaire d'une seconde place. Renoncer à mon égoïsme. Simple. Mais profondément insultant. Parce que c'était important. Parce que c'était grave. Parce que je refusais de partager. Raito ne pouvait être qu'à moi. Et je ne pouvais...
Ses yeux ouverts, me happant. Aussi sûrement qu'un champ gravitationnel trop fort pour une orbite trop proche. Leur couleur perdue dans la lumière blafarde de l'écran, mais assez gravée dans mon souvenir pour l'halluciner. Oh oui, définitivement, il ne pouvait être qu'à moi. Et jamais rien n'aurait autant de charme et de perfection.
Sa main récupérée, phalanges parcourues doucement, du bout des doigts. Peau un peu froide, gardée dans ma paume. M'allongeai à côté de lui, à son niveau. Calme agréable des respirations entremêlées.
Mains ramenées entre nous, relevées, toujours accrochées l'une à l'autre. Un peu coincées entre les deux barrières de tissus, trop épaisses, trop rêches, superflues.
Ma deuxième main posée sur son ventre, sagement, à moitié sur un des boutons stupides de son horrible chemise du jour. Une telle perte de temps à fermer, ouvrir. Insupportable.
Tellement plus simple de juste laisser passer mes doigts plus bas, s'égarer contre la ceinture avant de remonter, pulpe digitale contre peau frissonnante, tirant à peine sur le tissu. Écartement des doigts pour couvrir plus de surface, effleurer davantage de peau un peu trop froide.
Mes lèvres contre sa mâchoire, parcourue doucement. Pur instant de calme. Plénitude.
Effrité par un fracas dans le couloir, et un juron contre ce qui se trouvait par terre.
Yeux ouverts, corps redressé, appuyé sur les oreillers. N'avait sûrement pas noté l'absence de l'un d'entre eux.
Bien obligé de me relever moi aussi, m'asseyais sur le rebord. Si déjà il bougeait pour ne pas être vu en position compromettante, autant que je joue le jeu.
« Je t'ai envoyé un sms, tu n'as pas répondu. »
Ce silence, maintenant lourd. Détestais quand il me répondait pas.
« Tu devrais attribuer une sonnerie différente selon l'importance de répondre.
– La tienne changerait souvent. Tu es capable de harceler les gens quand tu es de mauvaise humeur. Et tu es souvent de mauvaise humeur. » Le ton de plaisanterie, le manque de reproche m'obligeaient à ne pas nier. Et à accepter la critique. Nouveau.
« C'est la bêtise humaine et le contact prolongé qui me plombent. En temps normal, je suis nettement moins lunatique. »
Pas besoin d'ajouter que j'espérais le lui prouver. Évidence.
« Donc ? Qu'est-ce que tu as à me dire qui ne peut pas attendre demain ?
– Il reste encore plusieurs heures à aujourd'hui. C'est indécent, d'être autant fatigué. »
À peine un froncement de sourcil, il croisa ses bras derrière sa tête, s'y appuya et referma les yeux.
« Si tu persistes à réveiller tout le monde avant l'aube à grand renfort de déménagement intempestif, prépare-toi à ce que les rythmes de sommeil se décalent. »
Frustrant. Le reproche même pas voilé. Nous étions coincés depuis trop longtemps, le manque de nuits blanches le rendait moins efficace. Paralysie par oisiveté forcée.
« Eh bien, si tu lisais mes sms et acceptais de venir voir ce que j'ai à te montrer sans me faire attendre deux décennies, tu pourrais te servir un café et réveiller tes neurones avant qu'ils ne crèvent tous d'ennui. »
Il s'assit en tailleur, pleinement attentif. Voulait pas me cacher ça, ou pouvait pas s'empêcher. L'immobilisme trop insupportable.
« Tu as trouvé quelque chose ?
– Hn. »
Dire oui aurait été mentir. Il ne méritait pas ça.
Une seconde inquisitrice. Peut-être moins.
« Il reste un élément que tu as caché au groupe. Que tu m'as caché jusqu'à présent.
– Oui. »
Confrontation. Pas besoin de parler, il savait. Le traître était bien plus en danger s'il devait jongler entre les informations qu'il était censé connaître et celles ignorées. La prochaine étape serait de disséminer çà et là une erreur, changer des détails de notre avancée, autant de pièges. S'il tombait dedans, il était abruti. S'il les évitait, il fallait s'en méfier d'autant plus.
La silhouette de l'ex-étudiant dépliée, son malaise assez probablement passé.
« Tu me montres ça dans ta chambre. Si c'est aussi intéressant que tu as l'air de le croire, tu vas manger. Et tu es incapable de le faire totalement proprement. »
Je boudais jusqu'à ce qu'il passe la porte. Suffisant.
Me perchais sur mon lit, alors que lui préférait une chaise. J'aurais dû l'enlever. Même s'il n'avait pas complètement tort de s'éloigner. Plus facile pour ma concentration. Satisfaction vorace d'imaginer que c'était réciproque. Forcément, au moins en partie.
Le sachet plastique tendu, réceptionné, porté à la lumière. Les yeux légèrement plissés. Décompte de secondes, un macaron au melon à la main, caressant ma bouche. Double attente, double anticipation d'un plaisir proche.
« C'était où ? »
Oh, j'aurais pu l'embrasser pour ne pas m'avoir demandé ce que c'était. Jamais décevant.
« Il s'en est servi de couture pour le cou. Enfin, l'absence de cou.
– La seule chose qui l'empêchait de perdre la tête. »
Assentiment, alors même que je léchais la coque, l'égratignais de mes dents.
« Tu n'en as pas parlé aux autres. Tu aurais pu cacher n'importe quel élément, tu as choisi celui-là. Je suis surpris.
– Ils t'auraient éjecté de l'enquête à la seconde où ils auraient fait le lien. Quitte à te jeter par une fenêtre où t'enfermer dans un placard avec une bouteille d'eau et un quignon de pain sec.
– Justement. Tu adores ça, d'habitude. La moindre occasion est un prétexte à m'expédier loin de toute information. »
Je gobai mon macaron, rajoutai du désordre dans mes cheveux à grands mouvements. C'était pénible à dire.
« Tu mérites de le savoir. Et je pense que tu me le diras avant de prendre des risques. »
Il ne voulait pas croire que je lui faisais confiance. Me pensait peut-être assez sociable pour laisser n'importe qui me faire à manger sans vérifier à chaque fois que ce n'était pas une tentative d'assassinat. Assez inconscient pour dormir en territoire hostile. Assez sexualisé pour laisser le premier venu me faire éprouver ce que je ressentais actuellement. Ou alors, il ne s'agissait que d'une manipulation aussi sournoise qu'adorable.
« Tu as fouillé ma chambre pour trouver l'écharpe ?
– C'est évident. » Rien que sa question était un non-sens. « J'ai aussi cherché chez tes parents et chez Amane. Tu l'as jetée ? »
Regard sévère. Pour quelle partie de mon propos, ça...
« Quand ? »
Bizarre. N'était pas fâché de ce que je venais juste de lui dire ? Ou pas surpris ?
« Peu après la découverte de la poupée. J'ai tout analysé, pendant que tu dormais. C'était la couture intérieure, alors...
– Pas ça. Quand as-tu fouillé ma chambre ?
– Pourquoi ? » Il ne voulait pas que j'y trouve quelque chose ? Ou quelque chose lui avait été vol... Oh. Mais il en aurait parlé avant... ou n'arrivait pas à comprendre qui avait pu être à l'origine d'un larcin aussi stupide.
Stupide. Stupide. Stupide.
Heureusement que les leçons de savoir-vivre n'avaient jamais été imprimées dans mon cerveau, et que, si mon plancher était débarrassé de ses détritus, mon lit restait un nid cubiste d'enchevêtrement de draps, et d'oreillers plus ou moins cachés. Celui dérobé bien caché sous un ou deux plaids, coincé entre des cookies pas trop émiettés et une demi-douzaine de muffins.
« Rien. » Mensonge absolu. Bienvenu.
« Je vais chercher mon ordinateur. »
Profitai du court temps disponible pour attraper le coussin, et l'enfouir au fin fond d'un tiroir, avant de me jeter sur mon lit, de réarranger mon bordel, et de m'y installer, mon propre ordinateur en équilibre sur mes genoux. Feindre l'image de l'innocence absolue.
La nuit défilée, heure après heure, accent d'habitude éternelle dans le silence frappé de claviers. Le sien plus vif que le mien. Était sur une piste. Ses yeux en soubresauts, lisant, éviscérant les données. Rapide. Il avait forcément trouvé quelque chose.
J'essayais de me décaler, pour voir ce qu'il faisait. Il s'éloigna. Voulait pas que je regarde ? Qu'est-ce qu'il faisait ? Agaçant. S'il était occupé avec autre chose, et plus passionné que par ce que je lui proposais, j'étais bien capable de sucrer à mort tout le café moulu disponible. Grimace. Servirait à rien, il n'en buvait presque plus. J'avais fini par boire sa tasse, après avoir fini la réserve amenée quelques heures plus tôt. Sans effort ou amélioration, j'allais bien être obligé de faire convoquer un médecin ici, pour éviter que son père ne fasse exploser la maison pour avoir un prétexte irrévocable à emmener Raito à l'hôpital, directement aux soins intensifs. Manque de mesure criant.
Nouvelle tentative d'approche. Il se décala une nouvelle fois, un sourire en coin épinglé sur son visage. Se moquait de moi, en plus. Fermai mon ordinateur, déposé sur les draps.
« Qu'est-ce que tu fais ? » Voix trop vindicative, jalousie transperçant tout. Aveu.
« Je travaille. » Et il trouvait ça drôle. Sûr qu'il mentait.
« Je veux voir. »
Regards croisés. Mélange d'amusement, de mensonge, noircissant encore un peu ma colère.
« Non. »
Mes pieds en appui, je détendis mon corps pour me retrouver couché, épaule contre sa hanche, trop rapide pour l'empêcher de bouger ou de me masquer ce qu'il faisait.
Boîte mail, sur un message infiniment long et ponctué de politesses. L'expéditrice repérée avant que l'écran ne s'éloigne, à bout de bras.
Le regarder en contre-plongée n'allait certainement pas m'empêcher de lui dire ma façon de penser.
« Tu écris à Takada ? » Du mal à y croire. Énervement paroxysmique. « Tu oses discuter avec elle depuis ma chambre ? En face de moi ? »
Son sourire un peu crispé. Encore présent. Détestais ça. Je lui proposais d'avancer sur l'enquête, lui donnais un indice que je n'avais cédé à nul autre, et lui...
« Je te l'ai dit. J'ai besoin d'elle pour ce que je suis en train de faire. »
C'est ça, oui.
« M'en fous complètement. »
L'écran rabattu, ses doigts sauvés in extremis. Dégageai l'objet, tirant dessus. Expédié quelque part, peu importait.
Impulsion sauvage qui me faisait épingler sa hanche d'une main, le forcer à s'allonger de l'autre, sur les côtes. Rampai presque au-dessus de lui, jusqu'à me retrouver à son niveau, harponner ses yeux. Un brin anxieux ?
Mes jambes mêlées aux siennes, orteils jouant avec le rebord d'une chaussette jusqu'à l'enlever. Sa peau tiédie, tendre sous la mienne. Mains jumelées, pour l'empêcher de me repousser.
Me penchai sur lui, à peine quelques centimètres, à en sentir sa respiration, suave.
Murmure léger, tout contre son visage, sa joue. Adorablement rougissante.
« Tu n'as pas le droit de penser à elle quand tu es avec moi. Je déteste ça.
– Je communique avec elle par mail régulièrement. Tu le sais, pourtant.
– Pas en étant dans ma chambre, avec moi. C'est... » comme s'il préférait ne pas être là. Impossible à dire. Assumer ma jalousie à ce point. « C'est malpoli. »
Torse secoué d'un rire doux. Propagé, onde de chaleur trop parfaite.
Mordis sa clavicule, à travers le tissu clair. Son stoppé, étranglé.
Ma voix trop rauque. « Quand tu es avec moi, tu es avec moi. À moi tout seul. »
Ligne de morsures baisers, perdue dans son col, alors que je me débattais avec ses saletés de boutons de chemise. Devrais les brûler.
Mon bassin posé sur le sien, un frôlement un peu appuyé. La peau satinée délaissée juste le temps de m'imprégner de son visage. Impossible d'admettre qu'une des dindes qui lui faisaient la cour puisse un jour le voir aussi beau, aussi abandonné. Mes doigts parcourant les traits de son visage, descendant sur la nuque, apprenant tous les endroits les plus sensibles. Cartilage de l'oreille taquiné entre les dents. Pourrais le dévorer.
Son corps soudain tendu, ses mains refermées sur moi, pour renverser les positions. Mon dos sur le matelas, accompagné au loin du fracas de plastique d'un ordinateur tombé à terre. Le mien, a priori.
Ses doigts sur mes poignets, poinçonnés, incapables de bouger. Son regard aux pupilles dilatées fixé sur moi. Ma respiration saccadée.
Me rappelais les nombreuses fois où nous nous étions battus. Apaisant, efficace pour évacuer la tension. Insuffisant.
Ma jambe remontée, glissant contre la sienne. Assez inconfortable. Au moins le mérite de le forcer à lâcher mes mains, passer les siennes sous mon t-shirt, le remontant. Sa bouche posée au-dessus du nombril, affolante.
« Eh, L, tu fous quoi ? Ça fait deux fois que j'entends que tu casses des trucs ! Si tu veux passer ta colère sur quelque chose, va ailleurs que dans le couloir où tout le monde dort, ou en tout cas essaye de dormir ! Merci d'avance, de la part du reste du monde humain. »
Figés, dans l'expectative de voir la porte s'ouvrir. La peau refroidie, le stress remplaçant toute autre forme de ressenti. Mais non, maintenant qu'il avait bien tout ruiné, le mafieux semblait reparti dans sa chambre. Son métier aurait pourtant pu le limiter à saboter le gouvernement et les actions policières destinées à l'arrêter, mais non.
« Je jure que je vais le tuer. »
Tout brisé.
Le peu de temps restant avant que Raito ne cède au sommeil finalement passé à remettre les touches éjectées de son clavier un peu malmené, et pour moi à chercher l'angle où la fissure de l'écran était la moins gênante, avant de me replonger dans des monceaux de fichiers sans intérêt. Jusqu'à m'installer plus confortablement quand Raito finit par piquer du nez, trop épuisé pour même retourner dans sa chambre.
L'alarme dans le coin d'écran, rouge. Quelqu'un était à la porte. La caméra principale connectée. L'image tenant de l'illusion cauchemardesque.
L'ordinateur déposé au sol, toujours ouvert. La couverture remise sur la peau exposée, lui évitant de se refroidir à l'air trop frais. Confort pluriel quitté, délaissé à contrecœur.
Porte close sur le silence du sommeil.
Marches défilées, jusqu'à l'entrée. Pouvais presque sentir la menace derrière.
Sortis, refermai derrière moi, faisant face à l'apocalypse incarnée.
Elle se tenait là, aussi confiante qu'une enfant toquant à toutes les portes un soir d'Halloween. Au moins aussi maquillée. Les couches de plâtre parfois effacées sous de la poussière orangée sombre, creusant ses joues à la rendre cadavérique. Déjà que le peu de gras encore accroché à son squelette semblait avoir disparu depuis la dernière fois... elle en devenait effrayante. Même ensevelie sous des monceaux de dentelle rose et de fanfreluches ridicules, jusqu'au serre-tête à oreilles de chat.
Une tête de peluche dépassait du sac à main, roulant des yeux fous tout en essayant de m'atteindre de léchouilles. Les jappements moins ridicules que les boucles d'oreilles à strass perdues dans les poils blancs.
« Je veux voir Raito. Va le chercher.
– Comment es-tu arrivée jusqu'ici ? »
Sa main crispée sur l'anse du porte-chien. Oh, elle pouvait avoir peur pour le traître immonde qui lui avait vendu l'adresse. Je le ferais souffrir mille morts.
« L'amour m'a guidée.
– Aussi bien que ton sens de l'orientation d'huître morte. Qui est le coupable ?
– Toi. Tu es le meurtrier de la passion. Je veux voir Raito, alors va-t'en. Ouste.
– Non.
– Maaais il faut te le dire en quelle langue ? Tu gênes ! »
Sa petite main posée à plat sur moi, tentant de m'écarter. Inutile. Les muscles fondus. Contact répugnant, malgré le tissu de séparation sanitaire. À mettre au feu.
« Pousse-toi, tu es une atteinte au bon goût de mes yeux.
– Ce que tu dis n'a aucun sens. Pendant tout ce temps, tu aurais quand même pu ouvrir un livre, ou aller à l'école. Le QI moyen de l'humanité aurait augmenté.
– Je ne veux pas te parler, pas t'écouter. Tu sers à rien. Je rentre de loooooongues semaines de travail difficile, alors...
– Tu ne sais pas ce que le mot « travail » signifie. Tu n'as jamais fait d'efforts de ta misérable vie. »
Ricanement, à mi-chemin entre la hyène et le dauphin.
« Oh si ! Je te supporte à chaque fois que je veux voir Raito parce que tu es une sangsue.
– Et tu ne t'es jamais demandé pourquoi il préférait être avec moi plutôt que de te suivre dans tes folles aventures pailletées de mièvrerie ? »
Visage froissé de colère et d'angoisse. Ma satisfaction enroulée comme un serpent trop content de son repas juste au creux de mon ventre.
« Ce... c'est n'importe quoi. Il est fier de ce que je fais.
– Oh, tous les adultes disent aux enfants que leurs dessins sont des merveilles pour avoir la paix. Et finissent par les mettre à leur place. Aux ordures.
– Il m'aime. Et je l'aime. Et l'amour, c'est plus fort que tout.
– Ding ding, nous avons une perdante. Au moins deux de vos affirmations sont fausses, mademoiselle. Merci d'avoir joué, nous vous offrons un dictionnaire des noms communs et un voyage de quinze jours à Vladivostok pour récompenser vos efforts.
– Il peut pas te préférer à moi. Personne peut t'apprécier. Ou t'aimer. Ce serait comme aimer le Nutella au miel, c'est pas healthy, c'est pas normal, c'est trop pas lui. »
Une telle ignorance de ce qui était bon était simplement scandaleuse.
« Tu sors donc jamais de ta poubelle ? Tout le monde ne peut pas être attiré par les tares et handicaps mentaux et physiques combinés.
– Oh, le bâtard montre les crocs ! Tu crois quand même pas que tu me feras faire demi-tour juste avec ta tête et ta méchanceté ?
– Je n'ai jamais été méchant. Tu n'aurais plus tous tes membres, dans le cas contraire. »
Pâlissement de la viande sous les tartines de plâtre. Le fond de teint plissé. L'élasticité de la matière assez surprenante, pour suivre toutes ses mimiques exagérées comme un enfant s'essayant au théâtre expressionniste. « Parce que tu penses que d'être méchant c'est de frapper ? Et ben non monsieur ! Être méchant c'est inscrit dans les gènes, sur le visage, et dans la personne toute entière ! T'es moche, t'es méchant, t'es un... un...
– Cherche encore, tu vas finir par trouver une insulte acceptable. Au moins de ton point de vue.
– Un nerd !
– Merci du scoop. C'est fini ?
– Et un menteur. Un manipulateur ! Tu nous prends tous pour des pantins, mais on a un cerveau et on sait s'en servir et...
– Sûre ? Si je colle mon oreille sur ton crâne, je pense que je peux entendre la mer.
– Je … ne suis pas un coquillage.
– Quel est le point commun entre toi et un coquillage ?
-– Tu ne veux pas que je dise le romantisme.
– Je rajoute la cruche dans l'équation. Et le rouleau de PQ vide. Ça t'aide ? »
Son air perdu effacé. Brouillé.
« Connard. » Plein de larmes contenues. Plus pour très longtemps. Les grands yeux – bleus pour l'occasion – n'allaient pas tarder à déborder.
« Je m'attendais à mieux. Même de ta part. C'est assez incroyable d'être déçu par quelqu'un dont on n'attendait rien, tu sais ? »
Yeux baissés, détournés. Une unique larme roulant sur la joue, y traçant un sillon de mascara mêlé de crasse cosmétique.
« Je veux voir Raito. Je dois lui parler.
– Il refuse. Et son médecin lui déconseille. Ou déconseillera, peu importe. Rien que d'entendre ta voix ou de voir ta photo sur un des ces torchons que tu appelles magazines, il vomit. Tu ne veux pas que ça arrive sur tes... est-ce que ça porte encore le nom de « chaussures » ? »
Les échasses pailletées jaunes à la cambrure convexe improbable défiaient les lois de l'apesanteur et de l'anatomie humaine. Peut-être avait-elle choisi de s'amputer les pieds pour les remplacer par des prothèses mécaniques à stabilité hydraulique. Dix ongles de moins à vernir devaient représenter une économie conséquente. Peut-être de quoi prétendre à une réduction d'impôts pour action écologique.
« Ce sont des escarpins. Et c'est très tendance. Et puis Raito est sûrement malade de pas me voir. C'est stupidicule, ce que tu racontes. Tu peux garder ton venin. Je vais le voir, alors pousse-toi de mon chemin. »
Bougeai pas. Elle fit un pas en avant. Regard de défi. Écœurant.
« Sinon je te marche sur les pieds. »
Serait-ce le retour de notre Princesse Tarte préférée ? Faut croire que les poneys de son délicieux film ne compensent pas l'absence d'un certain petit ami... Triste vie.
Si le confinement est finalement de retour, vous aurez droit à un chapitre. Si ce n'est pas le cas, on relance notre rythme de publication normale avec un prochain chapitre aux alentours du 20 juin.
Prenez soin de vous !
Meyan
