Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.
Rating : M pour certains chapitres
Bonsoir jolies citrouillettes,
Désolées pour le petit retard... Un drame de dernière minute s'est produit sur le chapitre 50 et régler la chose a pris plus de temps que prévu, mais nous voilà ! Nous espérons que vous allez bien ainsi que vos familles.
Petite info concernant les reviews : le site doit rencontrer des problèmes techniques en ce moment : ces derniers temps quand je reçois les notifs, il est impossible d'accéder aux reviews en question pendant plusieurs jours de suite, ce qui est bizarre... Mais ensuite elles finissent par apparaitre correctement. Pas de panique si vous avez l'impression que vos reviews ne se publient pas, donc !
Réponse aux reviews anonymes :
Johanna : Merci beaucoup pour tes commentaires ! Tu vas voir qu'il va se passer quelques petites choses avec cette histoire de plan (et il entraînera d'autres conséquences à venir). De rien pour le sort de Misa, ça nous fait plaisir de vous faire plaisir, vraiment XD J'espère que tu as passé un bon été aussi et que tu attaques sept...octobre en pleine forme !
Voici le chapitre de "septembre" *rire nerveux*, en espérant qu'il vous plaise,
Bonne lecture !
Chapitre 50
De la poudre aux yeux
Une fois encore, les notifications attendues n'arrivaient pas. Un tel silence, de la part d'un être aussi social que Misa, impulsait une certaine inquiétude. Dents serrées, je me résignai à passer par une tierce personne … Il fallait bien faire semblant d'essayer de la joindre vraiment, à force.
Prendre la chose au sérieux brassait encore quelques réticences, pourtant. Le pourcentage de risques qu'il soit arrivé quelque chose à Misa flirtait avec l'improbable, après tout. Me laisser couler dans la mélasse du déni ? C'était tentant. Marasme douillet, facilitant. Et puis, au bout de la dixième fois, la messagerie de la manager avait quelque chose d'indéniablement lassant. Je pouvais attendre au moins la fin de mise sous surveillance de Todai ? Que la manager me recontacte ? Non ?
Goût de la mauvaise conscience m'emplissant la bouche alors que je composais le numéro de l'idole, encore sans réponse. Non, ce n'était pas normal. L'auto-persuasion avait de plus en plus du mal à étouffer la voix de la culpabilité. Et l'inquiétude rongeait mon dégoût comme un acide.
Matsuda s'était affalé sur un canapé, morse léthargique surfant une savonnette immobile. Mystère d'une existence et d'une présence presque aussi improbables l'une que l'autre. Peut être plus étranges encore en les considérant par la superposition de systèmes physique et quantique, sorte de singularité. Sa posture avachie avait autant de tenue qu'un t-shirt de L ayant servi à vêtir une citrouille balayée par un cyclone.
Attitude décontractée, désinvolte, son visage n'affichait pas la moue sombre et contrariée qui lui était habituelle quand il était mis à la porte sur des prétextes plus ou moins fallacieux. Définitivement, ce n'était pas un de ces jours où L l'avait viré à grands coups de pompes dans le fondement pour qu'il rebondisse plus vite hors de sa vue comme une balle de ping-pong dans les escaliers.
Évidence qu'il n'avait pas le droit d'être là trop logique pour être prononcée, je m'assis dans un fauteuil, ordinateur sur les genoux, juste histoire de voir l'inévitable se produire. Il eut le bon goût de froncer légèrement un sourcil avec malaise sous mon regard fixe. Puis haussa les épaules en boudant, mon reproche parfaitement compris. D'un revers, il le balaya et ouvrit un magazine, me laissant apercevoir le dos de sa main gauche. Tracés sur la peau, à l'envers, on pouvait y lire les mots « repos = productivité ». Merveilleux.
Comme si cette basse tentative parodique et avortée d'argumentation avait la moindre chance de passer. Comme si le simple fait que Matsuda puisse mettre leurs intellects sur un semblant de pied d'égalité pour une discussion – frisson d'horreur tombant les omoplates – n'allait pas se payer au centuple. Je pourrais presque rire nerveusement devant une telle aberration décomplexée.
La réalité se contenta de frapper Matsuda sous la forme nonchalante d'une silhouette : L se posta face à lui, le défiant d'oser seulement balbutier une excuse. Et ses bras croisés enfermaient un silence nucléaire. Les protestations policières n'y changèrent rien : le magazine s'envola gracieusement dans les airs et Matsuda faillit partir le rejoindre. Sans la grâce, mais les glapissements en plus.
Je dissimulai rapidement l'affichage de l'écran quand L s'approcha après avoir fait son ménage de printemps, il n'avait pas besoin de constater que je cherchais Misa plus activement. Pas dupe, bien sûr, il se tourna plutôt vers Matsuda, qui se tassait à mesure. Non sans m'envoyer un regard en coin et un commentaire mauvais : « Toi aussi, tu viens au lieu de glander honteusement. » Aurais pu rétorquer quelque chose de bien senti, mais je me contentai (trop) aimablement de lui emboîter le pas avec un air suffisant. Serait trop content que je lui offre un autre prétexte pour se défouler.
Si L s'était autorisé à le toucher, Matsuda aurait été traîné par le col. Dès nos premiers pas dans le salon de travail, l'endroit se figea. Attente que la pluie de reproches retombe, que le souffle de l'explosion se disperse. De manière inversement proportionnelle, les joues du policier gonflaient, enflant avec elles une menace de démission presque palpable. Ravalée. Tout le monde reprit le travail sur un commentaire aussi sec qu'un claquement de fouet.
Une heure plus tard, la chaise grinça désagréablement quand Matsuda s'y laissa tomber après avoir déchargé le ravitaillement.
« Vous trouvez pas qu'on est dans une secte ? Facile d'y entrer, difficile d'en sortir avec un gourou intransigeant au pouvoir absolu. Sans oublier les mauvais traitements et les tortures. »
Imaginer toute une foule fringuée comme une horde d'épouvantails avec le même uniforme t-shirt blanc et pantalon bleu trop larges avait de quoi faire peur au monde. Pas trop longtemps, cela dit, le sucre les tuerait vite si un régime unique était imposé.
Akemi, qui devait faire semblant de travailler, se rengorgea, œil pétillant de celui qui cherchait la provocation pour se divertir.
« Tu plaisantes, Matsu ? Pour être gourou, faut la personnalité qui va avec, faut inspirer, faut être charismatique, faut savoir motiver ses troupes par l'admiration et l'art de parole. En plus, pour créer une secte, faudrait qu'il y ait des candidats, des volontaires, autant dire ça semble mal barré, là. Du coup, je partirais plutôt pour un régime fasciste. »
Les épaules de L se tendirent imperceptiblement. Il n'ajouta rien, même quand ils se mirent à débattre sur le meilleur gourou du groupe et envisager une élection. Un seul regard suffit à les faire taire.
Je relisais encore et encore les mêmes données, les mêmes recommandations, les mêmes consignes. Extrapolais les mêmes possibilités, hypothèses. Le plan pour installer le système de surveillance à l'université n'avait pas changé, et j'en traquais les moindres variations, frénétiquement. Nous devions partir dans quelques jours et L ne cessait de nous pousser, de revoir les détails, de répéter les options, les moments clés. De manière obsessionnelle.
Akemi adorait peut-être utiliser des mots exagérés pour faire joli et joujou, mais je devais admettre que l'état d'esprit de L impulsait un rythme de travail effleurant les sommets Titanesque et Démentiel.
J'aurais pu rédiger un traité psycho-médical concernant les symptômes de l'énervement permanent du détective et leur montée exponentielle, si les gens étaient capables de lire quelque chose de plus long que le courrier d'invitation acceptant leur candidature pour la réunion planétaire des crétins anonymes.
Non, dernière pensée supprimée. Reformulée . J'aurais pu rédiger un traité psycho-médical concernant les symptômes de l'énervement permanent du détective et leur montée exponentielle, si les gens étaient capables de lire le titre de l'étude sans risquer la surtension cérébrale et les doubles AVC. Dans tous les cas, lire plus de deux pages à la suite avait une chance sur deux de toaster les lobes frontaux quasiment inutilisés de toute une partie de l'humanité. À se demander ce que faisait la sélection naturelle quand on avait besoin d'elle.
… Non, pas beaucoup mieux.
L me rendait nerveux.
S'il l'avait vraiment voulu, il aurait pu me transmettre le véritable plan d'une manière ou d'une autre. Il ne l'avait pas fait, n'avait rien dit. Décortiquer chacune de ses paroles ne servait à rien et comprendre la logique, indéniable, de son silence n'aidait pas.
Nous en étions déjà à la septième révision intégrale du plan de la journée. Plus qu'il n'en fallait pour constater, amèrement, qu'il n'y avait aucun changement, indice. L avait eu mille fois la possibilité de m'informer de ses véritables intentions. Pourtant, il ne l'avait pas fait. Et ne le ferait pas. Oh, le message était clair et ce constat dévorait l'oxygène de mes poumons, se serrait autour de ma trachée. Réalité douloureuse, au tranchant aigu, à la fois choc frontal et lame de fond.
Il n'y avait pas de quoi être surpris, pourtant, suite logique d'une relation de défiance. Je ne serais jamais qu'un traître potentiel. Kira. Ou les deux en même temps. Et ça me rendait malade.
Malgré les marmonnements de malédiction, les secousses indélicates se renforçaient, me tirant impitoyablement hors du sommeil. Yeux difficilement ouverts. Poignards flous et douloureux sur le sombre inconscient qui osait me réveiller. Savoir de qui il s'agissait n'aidait pas au self-control.
« C'est l'heure. »
L'heure de quoi, au juste ?
L n'attendit pas une seconde de plus et me planta là, à demi réveillé, livré aux remarques d'un Matsuda aussi grincheux et vindicatif qu'une vieille tante aigrie confrontée dès le matin à un bas de contention et à un thé froid. Traître. Coupant court aux bougonnements, je risquai l'audace d'une question. « Encore une révision du plan ? »
Me fit fusiller par un regard noir et la réponse du policier fut difficilement traduisible, entre les insultes et les onomatopées diverses en « aaargh ». Il était aussi ravi que moi de son réveil, ça promettait.
L'habitacle menaçait d'exploser sous la pression. Dire que L avait l'air triomphant était un euphémisme. Dire qu'il était la cible convergente de regards haineux l'était encore plus. La voiture paraissait minuscule et étouffante dans les lueurs grises de l'aube, bondée par des remarques plus rapaces et furieuses qu'une volée de vautours tournoyant au-dessus d'un jambon.
Le véhicule se gara à quelques centaines de mètres de Todai et il fallut attendre l'ouverture, alors que le jour venait de se lever pour de bon. Au lieu d'entrer par l'entrée principale ouest, le détective nous fit longer les bâtiments jusqu'au hall. Sans un mot, malgré les multiples questions. Le doute embua les yeux encore vitreux et cernés de Matsuda quand, sa pince à découper en main, il se figea. « Couper le grillage du parc d'athlétisme, c'était prévu ? Et puis... on devait pas y aller demain ? Oh, c'est pour déstabiliser la taupe, je parie. »
Plus intéressants que mon propre écran, je regardais les brefs mouvements de L jouer avec le tissu de son t-shirt, vagues hypnotiques courant la nuque, les omoplates. Les cambrures qui s'accentuaient vers l'avant quelques minutes, puis se relâchaient. Dès l'instant où nous étions rentrés, il s'était entièrement absorbé dans l'épluchage des vidéos des toutes nouvelles caméras de surveillance de l'université. Depuis des heures. Sans un mot.
Les rares indices que j'avais fini par dénicher, concernant son véritable plan, (presque trop rares pour être appelés ainsi) s'étaient révélés trop incomplets et même contradictoires. Surtout, rien n'annonçait ce que nous avions réellement fait la veille : découper la grille du parc d'athlétisme, juste à côté du hall. Puis, une fois le système installé : sortir par le sud en longeant les bâtiments de la faculté de pharmacie, le parc, et ressortir à côté d'un magasin de confiseries. S'habiller en policiers et voler une voiture des forces de l'ordre sur la rue principale.
L n'avait toujours rien laissé entendre concernant ses vraies intentions lors de la conférence. S'il délaissait de temps en temps les caméras, c'était essentiellement pour nous faire répéter le plan. Inlassablement.
Il me comptait dans sa liste de suspects, par précaution ou par méfiance, quelle différence. S'il ne me considérait pas comme l'un, il me voyait comme l'autre. Traître, Kira. Kira. Probablement Kira, toujours. Le malaise se fermait contre ma cage thoracique, asphyxiant, cognant, pesant. Pourrais jamais me débattre de cette accusation-là, trop ancrée, trop fichée dans chaque particule de tout.
Brusquement, sa nuque pivota, nos yeux rencontrés. Les siens, en glaciers noirs, me coupèrent l'épiderme de leur pouvoir brut. Entre les lames de sa mauvaise humeur et de cette colère inexpliquée, je le traquais dans les abîmes de ma propre peur. Je cherchais le doute, le dégoût, l'accusation. Je cherchais Kira, tapis en creux dans ses pupilles.
« Tennis. »
Ce n'était pas une question. Ses traits granitiques, gelés n'admettaient pas la contestation.
L'eau de la douche m'enveloppa sur un soupir. Paradis liquide ruisselant les muscles et les chairs endoloris pour désaturer mon corps des courbatures. L'amertume envahissait la cabine de ses fumerolles blanchies : je progressais trop lentement pour que ce soit pris en compte. On n'effaçait pas des mois d'absence totale d'activité physique en une semaine, aussi intensive soit-elle, c'était logique, mais pas moins frustrant. Éreintant. Je fermais les yeux, avançant sous le pommeau pour tout noyer. L'eau submergeait, coulait agréablement mon front, mes tempes. Mais elle n'emportait pas son visage, gravé sous mes paupières closes. Non, elle n'emportait pas son expression foudroyante, trop éloquente. Me donnait une vague nausée.
Mes cheveux encore humides accrochaient la fraîcheur nocturne des couloirs. Et les frissons qui longeaient mon rachis n'étaient pas entièrement causés par la température.
La nouvelle décoration du salon de travail m'attendait dans toute l'étendue de son mauvais goût monomaniaque. Les visages, biographies et informations diverses sur les intervenants de la conférence tapissaient chaque surface disponible de paires d'yeux morts sur papier glacé et de bouches figées en cohortes grimaçantes de sourires immobiles. Pour compléter cette ode lapidaire au design psychotique, les plans des bâtiments, les photos d'agents et d'étudiants se placardaient par dessus avec l'élégance d'un impétigo croûteux punaisant le fessier d'un môme avec des bulles suintantes de pus.
Comme prévu, L était là. Ce crétin arrogant n'avait pas bougé depuis quatre jours, sauf pour me torturer chaque soir pendant deux heures avec des parties de tennis aussi inutiles que frustrantes. Son coin de canapé disparaissait désormais sous un amoncellement de paquets et de sachets frisant l'éboulement de haute montagne.
Néanmoins, je devais admettre qu'il y avait une organisation plus nette d'habitude. Et c'en était inquiétant : à gauche les gâteaux, à droite les emballages, sa bouche tenant lieu de transition entre les points A et B. C'était la schématisation simpliste d'une foutue usine à sucre et lui engloutissait la nourriture à la chaîne. Sûr qu'il n'en sentait même pas le goût.
Je faillis lui toucher l'épaule, me ravisai face à son regarde vide d'indifférence. Blessant. Absent. Me voyait même pas. Mauvais réflexe, en retour, de masser machinalement ma cuisse gauche, qui avait été la cible dans la soirée d'une rage aussi subite que cuisante. La peau pulsait toujours sous l'impact de la balle, se décorait déjà d'une large ecchymose circulaire. Comme s'il pouvait me faire croire qu'il l'avait envoyée par accident. Comme s'il pouvait me faire croire que ça n'avait pas de lien avec la demande que j'avais formulée quelques secondes auparavant. « J'aimerais que tu m'aides à trouver Misa, ce silence est totalement anormal, il a dû se produire quelque chose. »
… Comme si ce n'était pas suspect.
Malgré tout ce que j'aurais pu lui envoyer en travers de la gueule sur le revers fielleux du reproche, je me contentais de claquer des doigts, devant son nez. Ne récoltais qu'un clignement de paupières automatique en retour. Mini vengeance verbale lancée, histoire de faire saigner ses oreilles sur l'autel abject de la pop culture et du sadisme intellectuel. À commencer par le mien de sadisme, déjà.
« Si tu arrêtais te comporter comme un pachyderme grincheux de l'ère mésozoïque qui aurait muté pour devenir une attraction défectueuse et sanguinaire de Jurassic Park, peut-être que tu pourrais accepter de faire une pause. Je peux prendre le relais ou au moins surveiller avec toi. »
Ce n'était après tout que la troisième fois que je faisais cette proposition. Mais il ignorait tout le monde, à part Watari, et c'était déjà assez vexant comme ça. Qu'il me relègue à la même place que tout le monde. Que n'importe qui. Et ce n'était pas l'envie de lui expédier mon poing dans l'œil qui manquait. Je m'attendais à ce qu'au moins il réagisse à la référence trop vulgaire, trop bassement populaire, utilisée exprès pour l'emmerder. Qu'il dénonce avec dégoût le principe lourdement fallacieux sur lequel reposait cette licence ne démontrant qu'une méconnaissance imbécile des règles du clonage et des principes fondamentaux de la génétique. Mais non.
Il prit simplement un autre biscuit chimique. Envie d'étranglement soudaine et définitive qui me crispa les phalanges derrière la façade impassible. Ce serait fâcheux. Et lui hurler en boucle qu'il était chiant et con ne serait malheureusement pas perçu comme une tentative de communication aboutie.
Je m'absentai en coup de vent et revins avec un objet finalisé juste avant l'entraînement du soir. Avec une dose piquante de jubilation, j'offris l'œuvre pâtissière en la déposant sur la table basse, sans douter une seconde de sa capacité d'attraction. Le présenter autrement serait dévoiler trop clairement qu'il s'agissait d'un cadeau, après tout. Le gâteau diffusait son odeur délicate et sucrée avec l'efficacité d'un pulvérisateur de pesticides dans un champ.
Aucun gourmand digne de ce nom ne pouvait résister au brillant miellé des clémentines confites à la vanille, au croustillant du praliné, à l'onctuosité de la crème parfumée à la fève tonka. La légèreté neigeuse d'une chantilly coiffait la rondeur d'une pâtisserie dorée aux éclats de shortbread et de nougatine. Sa balance était fragile, précise, trouvait son équilibre grâce aux suprêmes et gelées d'agrumes à dominance pamplemousse. Typiquement le genre de pâtisserie que je n'aimais pas, trop de sucre et de moelleux, pas assez d'acide ou d'amer, mais lui les adorait pour d'obscures raisons enfantines.
Son regard glissa sur les étages dodus et symétriques en manifestant autant d'intérêt qu'un Mogi en pleine digestion devant un tournoi de poker pour dames du troisième âge. Contrarié sans vouloir le montrer, je coupai une première part. Son attention flotta sans se fixer sur le biscuit madeleine dont les arômes fruités filaient déjà l'air. Le double insert, parfaitement exécuté, fut ignoré avec l'acharnement qu'il mettait à nier l'existence de la confrérie du chou de Bruxelles. Bien, génial et merci d'être venu. Manquerait plus qu'il lâche un « super » pour achever de me cracher à la gueule.
En essayant plusieurs fois encore d'appeler la manager, puis Misa, je pris place plus loin, sans commenter. Observais du coin de l'œil L faire disparaître le gâteau et tous ses étages en quelques minutes en l'attaquant directement à la cuillère. L'assiette de kourabiedes maison connut un sort identique et il ne lécha même pas le sucre glace poudrant ses doigts avant de revenir aux biscuits industriels. Mouvements mécaniques. Désintéressés. Il aurait probablement manifesté plus de satisfaction en mangeant un carton de pizza bouilli.
Ma vexation sur le point de déborder, retourner dans ma chambre restait encore la seule option viable ne nécessitant pas de lui arracher la tête à l'aide d'une grille d'égout et d'un chalumeau. Il n'y venait plus, de toute façon, et cette pensée-là était la plus aigre de toutes.
Malgré la fatigue, impossible de m'endormir tout de suite, il fallait que je continue de chercher Misa, de remonter la piste de sa disparition. Douleur de me rendre compte que les dizaines d'heures de recherches, de recoupements et de piratages des caméras alentour et celles à proximité du lieu de travail de Misa ne donnaient finalement rien. Soit les enregistrements avaient été effacés, soit ils étaient inutiles, soit inutilisables. Bordel. C'était un jour indécemment pourri offrant de nouvelles perspectives d'application à la loi de l'emmerdement maximum.
Lumière enfin éteinte, je m'allongeais sur mon lit, bras croisés derrière la tête. Bien sûr, le sommeil aussi avait décidé de me fuir, mais ça n'empêchait pas la fatigue de me racler les yeux avec la cuillère de son intransigeance insomniaque.
Arrivée d'un sms, vers une heure du matin, qui illumina la pièce, mais pas mon humeur. Dormais toujours pas. Regard tourné, hésitant, vers le halo bleu de l'écran. Pas forcément envie de comptabiliser une nouvelle manière de me renvoyer à une égalité faisandée, factice et purulente avec le reste de cette maison. Mais la curiosité ne me laisserait jamais dormir, bouillait déjà, quelque part dans les veines. Sachant déjà qu'il allait me jeter avec tout l'égard qu'il réservait à une boîte de macédoine périmée, je consultais l'écran, le détestant pour en être capable. Et pour le faire.
Comme prévu, le contenu du sms, aussi agréable que l'impact d'un ours chaussé d'un parpaing, me cueillit en plein estomac. « Entraîne-toi au tennis au lieu de perdre ton temps en stupidités sans intérêt. »
Les gâteaux, des stupidités sans intérêt ? J'avais dû atterrir dans un état presque similaire au suicide quantique pour voir L écrire des propos aussi absurdes. La cause de son comportement étudiée comme une serrure à verrouillage complexe, enchaînant les paliers de sécurité, résistante à la tentative d'effraction. Son esprit tenait du coffre-fort monobloc en acier trempé sur plusieurs épaisseurs classe VIII-E. Je n'arrivais pas à comprendre. Sa colère tentaculait, lui craquait la peau sous la pression, le submergeait. Je détestais ne pas comprendre, j'avais besoin de comprendre ce qui lui arrivait. J'avais besoin…
Était-ce parce qu'il me considérait comme le traître ?
Dans l'obscurité de la chambre, je me sentais écrasé, broyé jusqu'à ce que l'air lui-même se fracture. J'étais incapable de bouger, épinglé au sommier comme un lépidoptère sur un étaloir. Doutes qui serpentaient, plantaient le venin de tous les non-dits. Les questions goudronneuses m'engluaient, m'aspiraient et le malaise me poissait salement. En dessous de la chair.
L'équipe partit en pause, bruit sec de la porte, se fermant derrière elle alors que je n'avais pas suivi le mouvement. Le regard de L glissa, un peu surpris, et j'y attrapais un éclat dépourvu de colère, rarissime. Hors de question de laisser passer cet instant de grâce : moment de trépaner son crâne. Ma détermination se planta en flèche de glace, pure, au centre de ses pupilles. Fléchirais pas.
« Je veux que tu m'expliques ton comportement. »
La pression émanant de sa stature doubla d'un coup et à, elle seule, était une démonstration de la force de Lorentz.
« Explique le tien, Raito. Qu'est-ce que tu veux. »
Deux phrases complètes en même temps qui m'étaient adressées. Incroyable. Pour un peu, il risquait de se froisser les dix-sept muscles de la langue ou de découvrir le sens du mot « effort ». Et savoir que j'exagérais ne changeait rien à la froideur qui m'innervait jusqu'à la paume des mains. M'approchai assez pour le foudroyer de tout.
« Je veux la même chose que toi. Mais peu importe ce que tu peux trouver à y redire, la présence des caméras est désagréable. »
Son scepticisme se fit tranchant, donnait à ses paroles un air d'interrogatoire.
« Pourquoi est-ce que tu ne vérifies plus que quelqu'un entre dans ta chambre ? Plus rien à cacher ?
— Ici, quel intérêt ?
— Pourquoi vérifier, avant, dans la maison de tes parents ? Tu avais mis au point un système bien perfectionné pour un lycéen lambda. » Avait décidé de m'insulter ? La lueur de son regard hurlait que oui, sans l'ombre d'un doute.
« À quel moment est-ce que la surveillance de ma maison a commencé ? »
Il ne répondit pas, me fixant sans expression. Je haussai les épaules, lui accordai sa réponse avant d'avoir la mienne. Pour cette fois.
« Je vérifiais les allées et venues dans ma chambre sans raison particulière. Je savais qu'il y aurait des caméras, tôt ou tard, et je voulais simplement savoir quand la surveillance commencerait. »
Il ne parut pas davantage convaincu, se détourna et recommença à éplucher les enregistrements en provenance de Todai. Se rendait pas compte une seconde. Non. À quel point c'était rabaissant et crade de savoir sa vie disséquée minute par minute par quelqu'un persuadé qu'on était un tueur de masse. Comment aurait-il pu.
« Tu ne veux pas la même chose que moi. » Mais qu'est-ce qu'il racontait ? « Débrouille-toi tout seul pour chercher ta saloperie de pouf de compagnie vampirique, je m'en fous. »
« Tu devrais dormir. »
C'était une sorte de phrase rituelle que tout le monde prononçait au moins deux fois par jour depuis plus d'une semaine. Évidemment, hors de question de suivre le mouvement. De toute façon, L n'écoutait absolument aucun mot qui sortait de ma bouche. Comptais plus les fois où j'avais essayé d'avoir une conversation, où je l'avais invité à préciser : « Tu ne veux pas la même chose que moi. » Immonde connerie que cette phrase.
Par un coup du hasard, L fit un arrêt sur image montrant Kiyomi dans une posture peu flatteuse, entourée d'autres étudiants. Je compensais son mutisme à lui en discutant davantage avec elle, mais tant pis. Il aurait plus de lecture que d'habitude pour ne pas s'ennuyer. J'aimais, avec un déplaisir amer, l'imaginer lire nos échanges en piratant nos messageries.
Le détective disserta avec un ton agressif que je n'écoutais pas et je n'étais pas le seul. Face à l'image, Matsuda inclina la tête de côté, puis vers le détective et l'interrompit en gloussant.
« J'avais jamais fait gaffe, mais L a presque un type japonais. La peau, les cheveux, les yeux sans les... soucou... cernes, t'es la copie de Takada-chan en fille… en garçon. Ou l'inverse, elle ta copie fille euh…» Il tenta de pouffer et de respirer en même temps, perdu dans les méandres de son explication absurde. Comme s'ils avaient quoi que ce soit à voir. Écœurant. « Bon, Takada-chan est un pur canon, par contre, alors ça fait une grande graaande différence... ah. Et elle s'habille bien... et elle... . Bon, je retire. Parce que t'es pas à son niveau, sans être méchant, patron. »
L laissa filer quelques minutes dans un silence religieux.
« Je vais me coucher. Vous pouvez y aller aussi. » À qui voulait-il faire croire ça ? L'insulte absolue ne ressortait qu'avec plus d'acuité dans la platitude totale de son ton, implosion vicieuse que les autres ne perçurent pas. « Watari ? »
Le vieil homme hocha la tête et prit sa place.
Nous étions à moins de deux jours de la conférence. J'étais certain qu'il ne s'était pas reposé et n'avait pas l'intention d'y remédier.
La lumière tamisait sous sa porte dans l'obscurité du couloir. Lui, dormir ? Sans blague. Sans demander quoi que ce soit, j'entrai, pris possession d'un coin du champ de bataille qui lui servait de lit. Place dégagée parmi les déchets et les assiettes à dessert pour nicher mon ordinateur. Survivre dans cet endroit demandait de bonnes compétences et une résistance élevée à la culture de moisissures. Sa posture plus crispée qu'un acrophobe expédié dans l'espace pour mesurer la parallaxe Terre-Soleil avec une carotte et un compas nain n'annonçait rien de bon.
Je risquai une question parfaitement rhétorique, simplement pour entamer la conversation en terrain neutre.
« Tu comptes vraiment dormir ?
— Tu comptes vraiment revoir Tagada après la conférence ? »
Raté. Drapeau blanc décapité par une double hache de guerre au détour du fossé du cimetière. Sans souligner l'évidence éhontée de son espionnage de communications privées, je fronçai les sourcils.
« Bien sûr que oui. » Il ne pouvait pas être à la masse à ce point-là sur le sujet, si ? « Je ne vois pas où est le problème.
— Le problème de copiner avec un être lourdement déficient ? On se demande où il est, oui, vraiment. Ou alors tu fais preuve de compassion pour ne pas lui rappeler sans cesse qu'elle n'est que le sous-produit coïtal d'un concombre de mer et d'un blobfish ascendant morue ? Le mélange génétique est aussi subtil qu'une chirurgie de la cloison nasale pratiquée par un poivrot borgne avec une serpe et des moufles.
— Ce n'est pas à toi d'en juger.
— Et quand je dis être ami...
— Tu imagines n'importe quoi. »
Barbelés de tension en train d'amorcer la déchirure, l'explosion constriction des épaules et des tendons. Il n'était absolument pas en état pour un exposé condescendant sur le principe fondamental de l'amitié. Urgence d'un changement de sujet pour arrondir les angles.
« Tu as une interprétation des motivations de BB expliquant qu'il nous traîne à cette conférence, histoire d'utiliser ton imagination à quelque chose d'utile ? »
Son ignorance piquée de dégoût était merveilleuse. Superbe. Aussi généreuse qu'un croque-mort au-dessus d'une fosse commune avec une unique étiquette autocollante pour coller un nom sur le premier tibia moisi venu. Il ne répondrait pas. Parce qu'il était énervé ou parce que ...
Le malaise s'étirait dans l'attente, le mien, et se laçait autour de ma gorge en boa malsain. Je me sentais incapable de demander s'il pensait que j'étais le traître. Kira. Pas non plus sûr de pouvoir croire en la sincérité d'une réponse négative.
Ordinateur que je posai finalement entre les miettes et les résidus divers de nourriture, me tournant vers le détective. Chaque particule de ma gêne s'absorba dans son regard, comme des géodésiques de photons dans un trou noir binaire en inspiral.
« Pour parfaire ce tableau niaiseux, Kiyomi-san et toi voulez la même chose, j'en suis sûr. Comme c'est pratique. »
Attrapai son col entre mes doigts, rapprochai nos torses d'un geste brusque. Ma poigne sèche.
« C'est pratique. L'ambition de ma vie, quelle révélation, L. Tes talents de déduction s'améliorent visiblement à chaque seconde. » Sensations douces et amères en ébullition de piqûres, à juste sentir son souffle, à deviner tout ce qu'il ne montrait pas. Je relâchai le tissu, mais continuai à réduire la maigre distance. Plus lentement. « Je dois me faire une raison ? Tu ne sais vraiment pas ce que je veux ? La réponse est pourtant claire. »
Voix réduite à un filet d'air, alors qu'un frisson d'anticipation roulait dans mon échine. Lèvres presque jointes, envie lancinante du contact en crescendo. Presque douloureuse. J'impulsai alors un léger recul, assez marqué pour qu'il voie le demi-sourire, sarcastique, citrique. « Pour un génie, tu es vraiment con. »
Nos bouches jouèrent. S'effleurèrent. Déjà vindicatives, caressantes, essorant mon ventre du besoin de plus. Impérieux. Je savourais l'expectative, délicieuse, dans la sensation de sa respiration et des baisers trop légers. M'approchais encore pour mordre doucement sa bouche, me l'approprier vraiment.
Le contact brûlant de sa langue et de la douceur de ses lèvres cramaient mes terminaisons nerveuses, volaient tout l'air disponible, toutes les pensées. Mouvements des bouches l'une contre l'autre, erratiques et coordonnées, chargeant l'intensité sur sa peau. Contact de ses doigts sous ma chemise, de sa chair sous les miens. Sournoisement, L tourna la tête de côté, recula d'un pas, mains chassées. Condensa toute son acidité en une seule phrase.
« Tu sais que les caméras sont allumées. »
Sa provocation était aigre à creuser des trous et tout son langage corporel indiquait qu'il pensait m'avoir remis à ma place. Pensait en avoir terminé, avoir gagné la conversation avec une petite pique vengeresse. Marmonnai pour moi et surtout pour lui. « Vraiment trop con. » Sans lui laisser le temps d'essayer encore de me faire fuir, je l'embrassai.
Avoir la langue éraflée entre quelques remarques vénéneuses en valait bien le coup. Et peut-être que je me foutais des caméras, finalement.
« Tu as l'air content de retourner à Todai. »
« Aha, petit chanceux ! Moi aussi, je rêverais de retourner à la fac. Ahh le bon temps. Et la belle vue, hein. »
Matsuda dans l'habitacle babillait presque sous l'effet de l'excitation. En y ajoutant la voix de mon père qui titillait sa corde nostalgique dans le micro et Akemi qui prenait un malin plaisir à rendre la conversation à distance encore plus purulente que prévu, c'était hautement toxique, pénible. J'étais coincé entre l'authentique simplet, le décérébré contrefait crétin et le moralisateur patenté. Dans un cas comme dans l'autre, le concert était absurdement pourri et le mélange était indescriptible, nouveau stade de l'horreur qui me donnait envie d'être sourd juste pour échapper à toutes ces urticantes stupidités. Décrochai presque pas un mot, laissant la vague de commentaires policiers et mafieux couler. Le trajet se déroula dans une ambiance fébrile et vide, je me forçais à ne pas vérifier mon micro et ma caméra, une fois suffisait. Suffirait. L ne parla pas non plus dans son communicateur, me laissant un sentiment de manque qui aurait presque pu miner mon excellente humeur.
Je repérai aussitôt la voiture utilisée par L, garée sur le parking de l'université. Le détective ne devait pas avoir une grande avance, quelques minutes de décalage, comme convenu. Pour le retour, on ne s'embarrasserait pas de deux véhicules, mais ne pas arriver en même temps présentait un certain nombre d'avantages. Éviter les questions gênantes et trop curieuses, par exemple, qui menaceraient nos couvertures respectives.
Les flots d'étudiants ondulaient sur les parcelles d'herbe, sous les porches et les arcades de l'université, agglutinés, bruyants. Avais presque oublié l'ambiance survoltée, électrique des rassemblements, allumée de rires, de cris. Odeur du gazon mélangée à une infinie d'autres non identifiables dans la fraîcheur de l'air. Je pris une inspiration profonde, l'armure sociale de nouveau en place, aussi facilement que si je ne l'avais jamais quittée. Plus naturelle encore qu'une seconde peau. Les locaux n'avaient pas changé, évidemment, et quelques visages connus piquèrent mon attention ici et là. Adrénaline de la maîtrise totale, crépites dans mes veines d'une forme de pouvoir. Adrénaline différente, presque oubliée, pourtant ancrée dans tout ce que j'étais. Tout aussi délectable que l'autre.
La conférence devait avoir lieu dans la salle Sanjo. La densité augmentait sensiblement dans le couloir où ils étaient entassés comme des sardines mises en boîte à la verticale. Néanmoins, je fendis la mer estudiantine sans trop de difficultés, profitant de la stupeur des uns et des autres pour avancer, retournant aimablement chaque sourire surpris.
Mon parcours fleurissait de « Salut, Yagami-kun ! » et autres salutations enjouées montrant que ma popularité ne s'était pas éteinte avec mon absence. Courant de foudre roulant sous la peau, j'étais dans mon élément. Et je maîtrisais tout. Passée l'ivresse, l'ennui du prévisible et de la facilité me rongerait vivant, et c'était évident, aussi. Mais, pour le moment, je repoussais la remarque mentale, dévorant l'instant comme on savoure un triomphe.
Une silhouette fine aux courbes soulignées d'une robe écarlate se démarquait sans peine dans la foule. Kiyomi. Point de convergence de regards envieux et admiratifs, elle se tenait droite, en compagnie d'amis communs. Comme s'il s'agissait d'une loi physique, la plupart des étudiants gardaient une légère distance autour d'elle tout en la couvant des yeux.
Kiyomi se retourna, faisant voler ses cheveux noirs et son visage s'illumina à la croisée de nos regards. Quelques secondes plus tard, mes amis se pressaient tout autour en cacophonie absolue, mais joyeuse de questions bousculées à ne plus finir, de voix qui se coupaient, qui voulaient parler plus fort que les autres. Kiyomi, elle, était le calme dans la tourmente, laissant simplement un léger sourire courber ses lèvres couleur cerise. Sans me quitter du regard.
La cohue retomba finalement, redonnant leur place aux salutations typiquement japonaises. Son tour venu, l'étudiante hésita longuement puis m'enlaça, juste quelques secondes, sous les sifflements étonnés de l'assistance. Ses joues avaient légèrement viré roses : on dépassait largement la politesse et la retenue habituelles, ce que ne manqua pas de souligner Akemi dans mon oreillette. Comme toute l'équipe pouvait évidemment l'entendre, il conclut les vomissures verbales qu'il qualifiait d' « analyse » en riant lourdement. « Du coup, tu préfères les blondes ou les brunes ? C'est flou, là, mais c'est bien de varier les genres. » Crétin fini. D'après le bruit étouffé et le « aïe », Mogi avait dû le lui faire payer. Faudrait que je le remercie en rentrant.
Il n'y avait presque plus de places disponibles dans la salle de la conférence, les intervenants n'étaient pas encore présents et L demeurait invisible dans toute cette foule. Je renonçais à chercher pour le moment et j'avais suffisamment à faire pour justifier ma présence et surtout mon absence auprès de mes amis. Seule Kiyomi savait les grandes lignes, assaisonnées d'une copieuse quantité de mensonges. Le jeu des interactions sociales retrouvées comblait un manque hurlant, quelque part au creux du ventre. Sensations d'une liberté oubliée qui bourdonnaient dans les doigts. Oh, ils étaient tellement faciles à décoder, à devancer, à anticiper. Prévisibles, lisibles, je les connaissais par cœur, prenais un plaisir certain à participer à la conversation. Je me sentais affreusement bien.
L'effet larsen aussi désagréable qu'une scie sauteuse directement posée contre un tympan me déchira l'ouïe. Mais le bruit avait eu l'avantage de tarir les questions de mes amis pour le moment. Il tapota légèrement le micro, histoire d'être vraiment certain d'avoir rendu sourdes toutes les personnes à moins de cinq kilomètres de lui. Merci bien, chère incompétence.
« Bonjour, chers étudiants, la conférence est exceptionnellement déplacée à l'auditorium Yasuda. Nous commencerons probablement avec un peu de retard. Toutes nos excuses pour le désagrément. »
Afflux d'adrénaline. Redistribution des cartes. Perte des as. Beyond déplaçait l'endroit au dernier moment. Voulait nous déstabiliser et c'était réussi : il n'y avait pas de caméras dans cette salle-là. En tout cas, pas les nôtres.
Nécessité impérieuse de voir L qui faillit supplanter tout le reste pendant une seconde, puis je me repris et suivis le troupeau vers l'auditorium. Visage détendu quand l'urgence brûlait : j'entendais mon père et Mogi parler, s'affoler. Watari devait forcément pirater la surveillance de la nouvelle salle. Fermai les paupières une seconde, Kiyomi me toucha l'épaule et me sourit doucement.
« Tu n'as pas dû sortir beaucoup, tu es plus pâle qu'avant. Mais ça te va bien, aussi. » Elle tourna la tête avec une fausse pudeur ornée d'un sourire frondeur, le ton dégagé, l'air de rien. Puis, les masses d'étudiants en mouvement nous noyèrent.
Où était L ?
Le stress grésillait à l'intérieur, camouflé sous un sourire détendu et des regards larges pour tâcher de trouver le détective. Où était-il, bordel. Enfin, précisément au moment où je m'assis en compagnie du reste de groupe, je le vis.
Cheveux bordéliques, silhouette voûtée et visage nonchalant, L se détachait aussi facilement des autres que s'ils étaient sur deux plans physiques différents. Presque comme s'il appartenait à une autre espèce et, en un sens, c'était vrai. Suivis du coin de l'œil sa progression dans la salle jusqu'à ce qu'il prenne place, plus de six rangs en arrière. On pourrait s'estimer heureux, s'il réussissait à ne pas se mettre toute la salle à dos d'une manière ou d'une autre.
Rassuré à un point inadmissible, je pouvais me consacrer pleinement à mes voisins. À ma voisine, surtout, qui déployait quelques tactiques aguicheuses. Alors, mon portable se mit à vibrer dans la poche de mon manteau. Toutes les cinq secondes.
Paroles légères d'une conversation bue comme une source. C'était reposant, frais. Facile. Avais oublié à quel point la posture de Kiyomi était le miroir de ses émotions, de ses pensées. À quel point il était aisé de... tout. Comme avec les tous autres. Délice des possibles, dorant la perspective sclérosante de l'ennui. Son rire doux bruissait dans la salle immense. Communication fluide, amicale, naturelle. Avec l'avantage de ne pas me demander d'efforts. Je pouvais estimer les distances, repérer les sorties, les fenêtres. Le nombre de policiers, leurs armes. Portées des tirs. Angles des balles. Calcul des possibilités d'attaque de Beyond, des possibilités de repli.
L'anxiété chatouillait chaque pensée. Que voulait faire B ? Où ? À qui ? Les yeux en danse rapide, à analyser la foule. Combien de ses marionnettes, ici ? L'immensité de la salle rendait claustrophobe, parce que la salle entière n'était qu'une gigantesque toile d'araignée, un piège à mouches. L'angoisse du plan de Beyond saturait chacune de mes inspirations, ses possibilités d'action étaient monstrueuses.
Une partie de mon cerveau voulait que cette conversation ne s'arrête jamais. L'autre ne pouvait s'empêcher de noter tous les écarts abyssaux, les décalages, les imperfections. Incomparables avec le détective et ses sms sur mon téléphone, toujours pas consultés.
Soudain, les yeux de Kiyomi s'agrandirent.
« Kiyomi ?
— Oh, tu te souviens pas de ce garçon bizarre avant que tu partes ?
— Il va falloir détailler un peu. Je ne sais pas si tu as remarqué, nous sommes entourés d'un échantillonnage très varié de personnes bizarres. Ayato, par exemple, condense à lui tout seul au moins quatre catégories. Cinq si on est sournois ou de mauvaise humeur. »
Ayato râla et me donna une pichenette en guise de vengeance. Railleur. « T'as de la chance qu'on t'ait pas vu depuis longtemps, toi. »
Ma voisine s'approcha assez pour que l'odeur délicate de son parfum me parvienne, chatouille ma joue de l'une de ses mèches noires. « Là, c'était du lourd, tu ne te rappelles pas ? Je croyais que tu l'aimais bien même si je n'ai jamais compris pourquoi. »
D'un geste élégant, elle me désigna L. Le mépris qu'elle n'avait pas laissé percer dans les mots suintait dans ses gestes et sa mimique pincée.
Mine de me concentrer, réfléchir. Voir L sans le regarder n'avait rien de difficile. Ce n'était simplement qu'un mensonge absolu. Promenais mon regard froid sur la silhouette avachie, accroupie sur son fauteuil. Scalpel cruel de l'indifférence, donnant le mirage que je ne le connaissais pas, me fichais de ne pas le connaître.
Au passage, je notais non sans un amusement rentré qu'il avait gardé ses chaussures, au moins, mais que ses voisins le détaillaient déjà avec une certaine insistance atterrée.
L'étudiante m'effleura la main, ramenant mon attention sur elle.
« Alors ?
— Non, je ne sais pas qui c'est. »
Le triomphe ourla sa bouche. Elle poursuivit, sans même cacher son air victorieux. « Personne ne l'aimait, de toute façon. Il était très dérangeant. » Œillade dégoûtée pour le détective. « Ce type est une horreur. En plus, on dirait qu'il porte les mêmes vêtements, exactement les mêmes.
— Le niveau baisse dans cette université. En fait, je ne me souviens même pas de lui. Tu es sûre qu'il était là ? »
Elle fit teinter un rire argentin. « Oui. On accepte n'importe qui à Todai, apparemment. »
Akemi explosa d'un rire nerveux, à contre-temps, pas naturel. Besoin d'évacuer l'angoisse. Entre deux aspirations de noyé asthmatique en plein marathon entre les camions sur un boulevard d'autoroute pékinoise, il réussit finalement à bêler une série de sons plus ou moins articulés dont on devinait la cible. Mieux pour lui, les propos étaient trop vagues pour que l'on comprenne vraiment la teneur des sarcasmes. La cible évidente des critiques entendait la conversation, après tout, et pourrait inverser les rôles de manière cuisante. Ce que je disais sur le détective était assez odieux sans en rajouter.
Enfin, le directeur de l'université se décida à prendre la parole pour l'habituel blabla abscons mou du genou. Pourtant, il fallait graver chaque mot de cette niaiserie sous mon crâne. « Bienvenue, chers intervenants, chers étudiants, à notre conférence internationale sur la coopération écologique. »
Dès que le premier intervenant prit la douteuse initiative de prouver qu'il était capable de parler et de respirer en même temps, je sus que j'allais souffrir pendant un temps indécent et nucléaire, mes neurones tristement atomisés par tant de haine intellectuelle.
Comme Kiyomi cherchait encore le prénom de L, je la tranquillisai d'un murmure, avec une désinvolture parfaite.
« Laisse tomber, Kiyomi. C'est personne. »
༻ Thirst ༺
La salle était différente de la première, néanmoins suffisamment similaire pour y placer le même piège.
Ce piège horrible, qu'il n'avait pas pu mettre en place seul. Beyond, forcément lié à Kira, pierre finale de l'édifice de sa culpabilité. Avoir fait retirer les câbles électriques transformant la salle Sanjo en chaise d'exécution géante n'avait au final servi à rien. Chaque siège relié au même détonateur, les ampères suffisants à griller toute personne posant ses fesses sur le velours suranné. Auditorium transformé en rôtissoire pour garden party hors saison. Les étudiants comme autant de merguez cramées.
Image toujours plus réjouissante que la sitcom pourrie qui se jouait un peu plus loin. Et me donnait raison. À peine une heure qu'il avait retrouvé son cheptel, que déjà mes messages restaient sans réponse. Sans intérêt. Treize, pourtant. Ç'aurait dû être suffisant pour qu'il daigne y jeter un œil. Devait bien savoir que je ferais attention à ce que rien ne soit compréhensible par les tiques qui l'entouraient.
J'abandonnais provisoirement l'idée d'attirer son attention. Repris mon portable, tentant de compulser en trente secondes plusieurs jours de pauvres enregistrements de caméras de surveillance de fac. Aussi inutile qu'impossible.
Portable remis en poche.
Regard au groupe, quelques sièges plus loin. Cet enfoiré était obnubilé par une quelconque conversation – plus que certainement un condensé des mois de ragots qu'il avait manqués.
Me penchais, vérifiant sous les sièges. Rien. Nulle part. Aucun système apparent, en tout cas. Et me mettre à taillader les sièges pour vérifier qu'ils n'étaient pas bardés de câbles électriques aurait été peu discret.
Tant pis, il allait falloir bouger, trouver pourquoi Beyond avait préféré cette salle à toute autre.
Trouver où aboutissaient l'électricité, la plomberie, le système d'aération. Suivre les rondes planifiées des éventuels gardiens de nuit. Repérer les sorties de secours, les portes inhabituellement déverrouillées. La moindre chose pouvant me dire ce qu'il préparait. Comment il comptait frapper.
Lançai un regard mauvais à Raito. Son regard à peine croisé. Il était englué comme une mouche sur une toile de tarentule. Non. Les tarentules ne tissaient pas de toile pour piège. Elles chassaient à l'affût. En fait, il ressemblait plutôt à un petit mammifère pris au piège d'une fourmilière, lentement surpassé par le nombre.
Aigreur. Qu'il se débrouille, il l'avait voulu.
Le son de l'oreillette perdu rapidement, une fois les couloirs empruntés vers la zone de maintenance.
Signal limpide quelqu'un avait posé un brouilleur, ne voulait pas que je puisse communiquer. Évident. Prévisible. Aussi révélateur qu'un enfant jouant à donner une piste à un copain avec les indications « chaud-froid ». Solitude totale. Angoissant, de savoir que je ne pouvais pas demander de l'aide à ceux censés m'écouter.
Les toilettes des filles faisaient partie de ces lieux étrangement plus propres que leurs homologues masculines. Guêpier avec autant de personnes aux alentours, mais aussi un des endroits à vérifier. Beaucoup trop proche des entrées du système d'aération.
Et évidemment, une fille était occupée à se laver les mains. Aucune chance qu'elle ne me voie pas. Son regard déjà croisé dans le miroir.
« Oh tiens, mais qui voilà. Mon pire cauchemar.
— Salut, grosse morue pestiférée. » Puisqu'elle m'attaquait d'entrée, aucune raison d'être poli.
« Pour un premier ex aequo à l'examen d'entrée, tu es particulièrement ravagé de la cafetière. Incapable de différencier les dessins sur les portes des toilettes ?
— Pour une gagnante du concours miss Todai, tu es particulièrement vulgaire et repoussante. Incapable de vivre sereinement ta médiocrité consanguine ? »
Ses ongles vernis cliquetaient ensemble. Affûtage des griffes avant la mise à mort ?
« Stalker.
— Succube.
— On ne t'a pas vu remettre les pieds à Todai depuis que Yagami-kun a disparu. Et maintenant qu'il est là...
— Tu es obsédée à ce point par ma présence. Mais tu te crois observatrice ? Je suis revenu plusieurs fois. Simplement, tout ne tourne pas toujours autour de ta petite personne. » Elle était dangereuse. Dangereusement prête à poser des questions gênantes.
« Comme si tu pouvais passer inaperçu. Ryuuga Hideki. »
Manipulatrice. Absolument marionnettiste. Raito l'avait bien choisie, celle-là. De toutes les femmes dont il aurait pu s'entourer, il avait fallu qu'il la garde, elle. Le fleuron de sa collection.
« C'est quoi, ce sourire ? Tu ne devrais pas te réjouir que j'aie retenu ton nom. Yagami-kun l'a oublié, lui.
— Ce qui me réjouit, c'est que je ne verrai pas ton visage demain matin.
— Rends service au monde : ne te réveille pas, demain matin. »
Pas de grille d'aération digne de ce nom. Aucune raison de continuer cette discussion navrante plus longtemps. Étrange inquiétude latente, me poussant à revenir en arrière. Vérifier. Ne pas avoir les conversations de Matsuda directement sur mon tympan ne me manquait pas, mais ne rien savoir du tout... n'importe quoi pouvait arriver.
La salle un peu plus silencieuse qu'au début. Les intervenants s'enchaînaient, baragouinant leur petit discours abscons à un parterre d'étudiants moribonds. Plus ou moins concentrés sur ce qui était dit. Le groupe de Raito n'avait pas bougé. L'éclaboussure caramel immédiatement repérable, yeux aimantés sur le diamant au milieu de l'auge à cochons. Il allait bien... pour le moment.
Frisson d'anticipation.
Électricité de reconnaître une autre personne malvenue. Cet étudiant, il n'aurait pas dû être là. Certitude absolue, aussi criante qu'une huître en évidence sur une assiette de madeleines aux pépites de sucre. Les milliers de fiches d'étudiants compulsés, ingérés à m'en rendre malade, enfin utiles. Hitsuyo Bunri était censé se trouver à plusieurs centaines de kilomètres, dans sa famille. Il y retournait systématiquement pour l'anniversaire de sa petite sœur.
Contrôlé par Kira ? Plus logique qu'un soudain désintérêt pour sa fratrie.
Nécessité du calme intérieur. La panique n'aiderait en rien. Pourquoi Beyond pouvait-il avoir besoin de contrôler un étudiant, maintenant, ici ? Son avantage plutôt dans l'idée de laisser toute bizarrerie de côté, à moins de vouloir attirer mon attention. Ou il n'avait pas prévu que je sache qui n'était pas susceptible de se trouver là. Il pouvait m'avoir sous-estimé. L'avait déjà fait... et n'aurait pas dû recommencer, vu qu'il en avait payé les conséquences.
Lèvre mordue à sang. Agir ou ne pas le faire, les deux présentaient un risque considérable. Et impossible de savoir si le contrôle exercé par Kira pouvait être rompu, les ordres contrecarrés. Les probabilités seraient plus en ma faveur si je pouvais surveiller l'environnement important moi-même. Constat simple. Nous séparer avait été une erreur.
Le regard de Bunri braqué sur la nuque de Raito. Paranoïa galopante – je ne pouvais pas en être sûr, à cette distance.
Nécessité absolue de le faire venir ici, qu'il ne soit plus aussi exposé. J'aurais dû le forcer à se recolorer les cheveux, à ne pas s'exposer autant. Adrénaline saturant les veines.
Fallait absolument qu'il réponde. Quitte à m'abaisser à ce point. Piratage rapide, je fis sonner son téléphone. De la musique réservée à la sangsue blondasse, aussi dégoûtante que l'empressement avec lequel j'imaginais Raito répondre.
« Désolé de te décevoir. » Aucune envie de le laisser commencer la conversation. De savoir comment il aurait répondu. J'en avais une bonne idée. « Sa Majesté est attendue, si elle le veut bien, parmi le commun des mortels. »
Réponse marmonnée, raison obscure, inutile, écœurante.
« Ramène tes fesses dans le couloir d'évacuation, tout de suite. »
À peine la porte passée, je la claquais derrière lui, attrapais son poignet et l'entraînais à ma suite, tournant dès que possible. Coups d'œil jetés derrière nous.
Mouvement brusque, arrêt. Ma main refermée sur le vide.
« Je répète : tu as quelque chose ? »
Il l'avait déjà dit ? Effort pour contrôler mon souffle, rationaliser ma pensée. Étrangement floue.
« J'ai besoin de toi. J'ai déjà vérifié l'électricité, au moins la partie visible. Il faut aller vérifier le système d'aération.
— Les discours étaient étranges. Tu ne crois pas qu'il serait... »
Une porte ouverte, un bruit de pas. Il s'était tu, écoutant. La personne ne viendrait pas forcément vers nous. Mais personne n'aurait dû être là. La sensation d'être piégé, beaucoup trop forte pour être irréelle. Main droite passée sous mon pull, remontant jusqu'à trouver le holster, agripper le Glock chargé.
Mon mouvement stoppé, alors que Raito empoignait mon bras, me plaquait contre le mur, cachés derrière une courbe bienvenue. Ses yeux sondant les miens. Pas certain de l'émotion qu'ils laissaient passer.
« Qu'est-ce qui ne va pas, avec toi ? »
Cœur battant trop vite, trop irrégulièrement. Ça n'allait pas. Pas du tout. Il n'avait pas besoin de le savoir.
« Dépêchons-nous. »
Son attitude entière hurlait sa désapprobation. Mauvais moment pour régler ça. La grille d'aération et l'échelle remontée permettant d'y accéder étaient juste à côté. Même pas vingt mètres. Tension infinie des muscles de mon dos. N'arrivais pas à empêcher l'angoisse d'engluer mon esprit. Parasite.
Le conduit d'aération largement assez spacieux pour nous y glisser, nous déplacer sans ramper. Bruits métalliques de la progression, le sentiment d'urgence et de danger toujours obnubilant. Nécessité de vérifier tous les trois mètres si Raito allait bien, si personne ne nous suivait.
« Par là, il y a une odeur de sucre. »
Les embranchements n'étaient pas si nombreux, mais à notre vitesse, tout paraissait trop loin.
« Tu pourras toujours te reconvertir en chien renifleur si tu n'es plus capable de réfléchir rationnellement après cette enquête, c'est bien. »
La pique méritée, mal reçue. Moi aussi, j'avais vaguement conscience que ma réaction avait été trop forte. Même si l'étudiant suspect n'avait effectivement rien à faire ici, je n'étais même pas certain de qui avait ouvert la porte.
« Tais-toi. »
L'écho de la conférence de plus en plus fort. À un croisement, un pot de confiture de fraise. Grotesque.
Quelques mètres encore, et nous nous retrouvions juste devant la grille donnant sur l'auditorium Yasuda. Entre nous, deux bonbonnes de gaz compressé, et le système nécessaire à en répandre le contenu sur le parterre d'étudiants disséminés plus bas.
Je déconnectais les tuyaux d'alimentation, bien plus urgent à faire que de s'occuper du dispositif électronique. Au pire, maintenant, le système enverrait un peu d'air supplémentaire dans la salle.
Raito déjà occupé à tout déconnecter. Nous ne pouvions rien laisser ici trop longtemps.
Les deux bouteilles au contenu certainement mortel ramenées jusqu'à l'entrée du conduit, sans commentaire – il n'y en avait pas à faire.
Le couloir regagné, il descendit le premier, réceptionna les bonbonnes.
Tous les deux bien conscients du risque de nous faire voir à ce moment-là. Jusqu'au moment où nous aurions volé un sac, un drap, un rideau ou quelque chose pour cacher un peu ce que nous transportions, le risque serait maximal.
N'arrivais plus à réfléchir au meilleur moyen de contourner les zones susceptibles d'être fréquentées. La tension faisant frissonner les muscles restait beaucoup trop forte, saturant les synapses d'angoisse irrépressible.
L'ensemble du monde comme au ralenti alors que je tournai la tête. Le visage terriblement quelconque de Hitsuyo Bunri, juste derrière celui de Raito. Inconscient du danger imminent. La lame qui s'avançait vers sa gorge chaude. La main crochetée sur son épaule. Vampire.
Le coup partit trop vite. Sans réfléchir. Sans chercher à le faire lâcher, reculer d'abord.
Le corps gisant à terre. Il n'irait plus jamais à l'anniversaire de sa sœur. Le couteau qu'il avait tenu reposait encore entre ses doigts mous. Lame propre.
À rebours, je réalisai que j'avais sorti mon arme. Tiré. Je n'avais réfléchi, pensé à rien. Et c'était terrifiant de le constater après. Quelques clignements, mon esprit se désengluant de la mélasse dans laquelle il pataugeait allégrement depuis... combien de temps ?
Fallait gérer le bruit fait par l'arme. Même avec le silencieux, la détonation avait pu résonner, créer un écho. Si personne ne l'avait entendu, cela ne portait plus le nom de chance.
La stupéfaction ancrée sur le visage de Raito. Suivie par la colère. Le coup de poing direct, facile à stopper. Ses phalanges coincées dans ma paume.
« Plus tard, les insultes et les sévices corporels. Promis. Il y a plus urgent. »
Sa respiration peu à peu ralentie. Pas le temps de m'en occuper. Il y avait six placards dans un rayon de trente mètres. Deux fermaient à clé. Le plus proche ferait l'affaire.
Mieux valait porter un corps que le traîner. Éviter les traces. J'attrapais les épaules. Mon pauvre petit étudiant qui aurait sans doute préféré continuer à roucouler devant miss Pintade eut une seconde de latence avant de se décider à saisir les chevilles. Sa prise presque assurée. Comme si m'aider à dissimuler un cadavre avait pu faire partie de son programme de la journée parfaite.
Le tas de viande balancé entre les torchons et les flacons de détergent termina dissimulé sous un carton de réserves de papier toilette. Suffisant pour gagner le temps d'envoyer un nettoyeur professionnel. Joie d'un annuaire à peu près exhaustif de pseudo-criminels encore en liberté.
Un sac poubelle assez solide et un drap suffiraient à camoufler les bonbonnes de gaz le temps de les sortir sans trop nous faire remarquer.
Si quelqu'un avait entendu le coup de feu, alors il l'avait gardé pour lui. Aussi stupide qu'un personnage de jeu vidéo, qui se prenant une flèche dans les côtes et ne voyant personne, finit par croire à un courant d'air.
La conférence continuait. À quelques mètres des doubles portes, le son diffus de la voix amplifiée nous parvenait.
« Tu devrais y retourner. »
S'il avait eu plus de réflexes de violence, il m'aurait peut-être déjà enfoncé la bouteille de gaz qu'il tenait dans l'orbite. Le tissu qui l'enveloppait n'aurait pas grandement adouci le choc.
« Pour que tu dissimules encore trois ou quatre cadavres dans des placards ?
—Ton fan-club va finir par se demander ce que tu fais. Ce serait suspect.
— Je ne te quitte pas maintenant. Tu fais n'importe quoi.
— Non. Maintenant, je suis calme. »
C'était vrai. Ça n'avait aucun sens. Goût de bile. Scalpel du jugement visuel.
« Je t'attends dans la voiture. Va écouter la fin, tu remarqueras peut-être quelque chose. » Sa parole coupée avant qu'il ne recommence. « Tu n'as qu'à prétexter que tu parlais à ton ami imaginaire. Ça les inquiétera moins que si tu parlais à personne. »
La portière claquée, à peine quelques minutes après la fin de la tempête. L'ambiance pas forcément au beau fixe. Les noms d'oiseaux flottaient encore en l'air, suintant leur fiel. Watari m'en voudrait plus ou moins silencieusement pendant des jours, et risquait bien de me retirer un certain nombre de libertés jusqu'à ce que je lui reprouve que j'en étais digne. Pas vraiment dérangeant. Pas du tout, comparé aux qualificatifs dont il m'avait gracieusement affublé. Venin remplaçant dans mes veines la peur par le dégoût de moi-même. Charmant. Et sans antidote.
Raito s'assit à côté de moi, sans un mot. Sans rien.
Son regard attiré par la foule, plus loin. Une phalène qui avait vu un phare après avoir traversé un océan beaucoup trop grand.
Je n'y voyais qu'un bourbier empuanti par l'omniprésence humaine, n'avais presque pas à imaginer le nuage d'effluves corporels flottant autour de la meute.
« Si on ne quitte pas vite cet endroit, je me verrai forcé de mettre fin à ma vie en signe de protestation. »
Regard infiniment lourd, pendant le trajet. Mille nuances de reproches ? Parmi ceux-là, sûrement la vexation de ne pas avoir été prévenu que j'emmenais une arme. Impossible de lui expliquer que moi non plus, jusqu'à cinq minutes avant de partir, je n'avais pas prévu d'en prendre. Encore moins chargée. Et avec un silencieux. C'était complètement surréaliste.
Pas le moment pour une introspection. Même si c'était la première fois que je ne suivais pas un plan que j'avais moi-même peaufiné. Rien à voir avec quelques adaptations de dernière minute, une improvisation géniale.
« C'est pas la peine de te mettre la lèvre en charpie maintenant. » Début des hostilités. La vitre entre conducteur et passagers bien pratique. Elle évitait aussi à Watari de renvoyer à Raito la deuxième version de ses stupides accusations de corruption.
« Si tu pouvais éviter de tacher le cuir avec mon sang au moment de frapper, ça m'arrangerait. »
Posai la tête en arrière, fermant les yeux. Vague nausée au creux du ventre.
« Tu peux m'expliquer ce qui t'a pris. » Il avait besoin d'un raisonnement, de statistiques, d'une évaluation froide de la situation. Ce que je lui aurais donné habituellement. Pas la vérité, cette fois.
Rouvris les yeux.
« Le rapport bénéfice-risque penchait en sa défaveur. La dilatation de ses pupilles indiquait un état émotionnel instable. Probablement drogué. » Je n'avais rien vu. « Avec le tremblement de ses mains, il aurait fini par te trancher la carotide. » Est-ce que ses mains tremblaient ? « Si je ne l'avais pas neutralisé, tu aurais été soit enlevé, soit grièvement blessé, soit mort. Moins de 3% de chance que tu en sortes indemne. » Invention totale. J'en aurais ri, si je n'avais pas été à ma place. « Il était certainement contrôlé par Beyond. Donc dangereux. Je n'ai pas eu le temps de réfléchir. » Mensonge ajouté ensuite. « À une autre solution.
— Mon oreille siffle depuis tout à l'heure.
— Désolé. »
Seule réalité. Quelques minutes défilées, à regarder le paysage morne. La route bien longue entre Todai et la maison de Nagoya.
Coup d'œil risqué de l'autre côté de la frontière du siège du milieu.
Il regardait ailleurs, concentré. Contrarié.
« Menteur. »
Pouvais pas le contredire. Lèvre mordue alors que je me détournais. Pris mon portable pour éviter que nos empreintes digitales finissent dans les petits dossiers de la police. Watari allait encore râler concernant le budget et les dépenses imprévues. Risquait de me supprimer les mandarines confites. Et je n'avais même pas l'illusion de l'espoir d'avoir l'occasion d'un gâteau préparé par Raito. Regrettais amèrement de ne pas avoir savouré le dernier, pour la seule satisfaction puérile de l'ignorer.
Transformer les centaines de pages en avions en papier ne semblait pas une si mauvaise idée. Après la collection d'animaux en origami posée le long des étagères et au sommet des écrans alignés, tout détruire paraissait évident. Faire tomber grues, renards, chevaux et oiseaux divers avec douze pliages volants différents. Le bruissement du papier infiniment reposant.
Pensées cavalant après leur propre logique perdue. Mon comportement de la journée passé en revue. Analysé. Disséqué. Mes réactions questionnées. Jugées. Et je ne me comprenais toujours pas. L'effroi ressenti en voyant Raito en danger de mort ne me surprenait pas vraiment. Le deuil de l'indifférence fait depuis longtemps. Pouvais pas m'attendre à être totalement froid face à ça. Mais à ce point, c'était perturbant. L'inquiétude ancrée depuis trop longtemps pour être honnête. La probabilité que des troubles de l'humeur apparaissent si soudainement, et à un moment si peu opportun frisait l'indécence. De même que l'idée de l'émergence d'une deuxième personnalité complètement couarde. Restait la possibilité d'une manipulation par Kira. Jamais nous n'avions pu établir s'il pouvait contrôler sans tuer. Parce que nous n'avions pu lui attribuer que les faits des morts par crise cardiaque. Les prisonniers dans les cellules, qui avaient écrit des messages étranges, des mois auparavant. Une année, dans pas si longtemps. S'il pouvait tuer autrement que par crise cardiaque, pouvait-il orchestrer une mort par arme à feu ?
La grue entraîna un petit dragon dans sa chute. Abrutissant passe-temps. Indolente satisfaction du hasard conciliant.
Mais quand même. Relaxant.
Jusqu'à ce qu'un avion percute mon bras, retombe au sol.
« Tu es ridicule, tu sais ? »
Pure rhétorique. Il savait que je ne répondrais jamais. S'assit à côté de moi. Se contentant de me regarder replier une feuille. Aucune idée de ce qu'elle racontait. Prise au hasard dans un dossier.
Pliure et renforcement des angles fragiles.
« Tu régresses au stade enfantin, encore ?
— Pas comme si je l'avais jamais vraiment quitté. Tu peux le dire. C'est ce que tu penses.
— Alors je ne serais pas le premier à ne pas dire ce que je pense. »
Voilà. Mieux valait ne rien dire du tout, sous peine de me voir confronté encore et toujours à la même chose. Ennuyeuse plaie purulente.
Son genou percuta le mien, comme sans le faire exprès. Resta là. Transfert de chaleur minimal à travers le tissu.
Minutes passées à continuer les avions. Ongles lissant les plis, mécanique sans réflexion. Reposant. Nos respirations pas assez fortes pour perturber le silence. Presque agréable.
« Tu ne dors pas.
— Et alors, toi non plus. Et ce dernier point est le plus étonnant.
— Je maintiens que Beyond ne voulait pas m'enlever. » Mes yeux levés au ciel. « Ou au moins, qu'il n'y a pas que ça. Réfléchis. Pourquoi nous emmener là-bas juste pour ça ? Il aurait mieux fait de profiter d'un autre moment. Ce ne sont pas les occasions qui manquent.
— Oui, bon, ça va, j'ai compris que tu ne voulais plus jouer au tennis.
— Parce que tu appelles ça « jouer », toi ? » Tête secouée, comme pour se débarrasser de la conversation. De ce que je disais. C'est personne. Ma jambe ramenée plus près, contact rompu.
« Qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Je ne suis pas dans sa tête, je ne sais pas ce qu'il pense. Et je n'ai pas encore réussi à développer un don de télépathie. » Plus acide que je l'aurais voulu. Nerfs à vif. La frustration de ne pas comprendre mes propres réactions empoisonnait tout. J'entourai mes genoux de mes bras, menton posé sur le tout. Bougeai pas quand Raito tendit le bras, ses doigts venant se mêler à mes cheveux, sa paume juste au-dessus de ma nuque. Hypnotique.
« Calme-toi. »
J'adorais cette espèce de tendresse qu'il pouvait avoir dans le regard. Dans ses gestes. Il maniait si bien les messages contradictoires. Jeux de masques. Un sérum de vérité, pour savoir si parfois, il n'en portait pas...
« Tu as conscience qu'il n'y a rien de plus énervant que de demander à quelqu'un de se calmer ? »
Un sourire pour toute réponse. Mais il ne retira pas sa main.
« C'était la première fois ?
— Oui. Et je trouve un peu vexant que tu imagines le contraire.
— Je me rappelle des sous-sols, au QG. Tu n'es pas très rigoureux sur le respect des droits de l'Homme. Et spécialement la convention contre la torture. »
Fabrication de l'avion définitivement abandonnée. Le reproche palpable. Ça aussi, c'était assez nouveau, cette propension à être touché par les reproches.
« Sauf si bien sûr, tu considères les fois où tu as ordonné un assassinat. »
Soudain froid, glaçant tout. Avion cantonné à une seule aile. La caresse paraissait bien cruelle. Raison obscure de cet accès d'accusations. Brusque élan de sadisme. Ou alors, d'avoir vécu une demi-journée d'étudiant normal avait remis en perspective la petite bulle dans laquelle il vivait avec moi jusqu'alors. Petit univers confortable de huis clos ponctué d'escapades nocturnes. Cocon qui ne résistait pas à l'épreuve du réel. C'est personne. Personne.
« Je n'ai jamais fait assassiner qui que ce soit. Je n'ai jamais torturé quand il y avait une autre solution. »
Supportais pas sa façon de me regarder.
« Tout ce que j'ai fait, je l'ai fait pour la Justice.
— Sûr. »
Je quittai la pièce. Besoin d'une douche pour me débarrasser de la sueur froide, poisseuse, qui coulait entre mes omoplates.
L'équipe avait été remarquablement facile à apaiser. Surtout parce que Soichiro avait apprécié que je lui dise qu'il avait raison sur le danger pour nous de sortir et que désormais ni moi ni son fils ne mettrions le nez dehors. Les circonstances et le fait que Bunri menaçait directement son fils avaient aussi joué. Et son tempérament de leader avait suffi à calmer les autres.
Ce qui n'empêchait pas les deux seules personnes importantes pour moi de me faire la gueule et de me le faire savoir. N'avais presque rien mangé depuis que nous étions rentrés. Et si je ne voulais pas mourir de faim, il faudrait certainement que j'aille chercher ma nourriture moi-même.
« Ryuzaki, il faut que nous parlions. »
Oh, encore. Comme s'il avait pu oublier une partie de ma punition. Les mains ridées de Watari jointes devant lui, alors qu'il me dévisageait.
« Nous sommes sans nouvelles de miss Amane. J'ai tenté de la contacter, elle est injoignable. Son agence n'a aucune nouvelle. »
L'ensemble de la meute à l'affût. Ils n'avaient jamais été témoins des accusations contre moi.
« Et donc ?
— Et donc, je me demandais si, par un total hasard, tu aurais des informations que je ne possède pas. »
Raito aussi était attentif. Avait cessé de pianoter sur son clavier en m'ignorant. Grand changement.
« Eh bien, je sais que ses conversations avec Raito se terminaient rarement bien ces derniers temps. » S'il s'attendait à ce que je l'épargne, il pouvait toujours courir. Pour une fois, je sauverais ma peau en priorité. « Ses cris de crécelle s'entendaient à cinq mètres. Après une situation pareille, pas étonnant qu'elle ait voulu prendre l'air. »
Attaque du deuxième intéressé qui attendait son heure. Comme si le sort de Misa le passionnait. Ne se souvenait même pas dans quelles circonstances il l'avait rencontrée.
« Pourquoi tu suggères qu'elle serait partie prendre l'air ? Tu sais quelque chose ?
— J'ai dit ça comme j'aurais pu dire autre chose.
— Mais c'est ce que tu as choisi.
— Les choix, les choix... certains sont particulièrement discutables. » Les miens. Les siens, surtout. J'espérais que le message passait assez bien.
« Elle n'aurait pas disparu sans me prévenir. Elle m'aime. » La légère hésitation au moment de prononcer le verbe après le pronom. À vomir. Personne d'autre ne l'avait remarquée.
« Ben oui, mais que veux-tu. Si ça se trouve elle est partie avec quelqu'un d'autre. Et ce quelqu'un fait tout beaucoup mieux que toi. C'est possible, on n'en sait rien. »
Bruit de cavalcade dans les escaliers, Matsuda franchit la porte. Pas peigné, mal habillé, chaussettes dépareillées. Et surtout, il était presque dix heures.
« Vous pouvez m'expliquer pourquoi vous êtes systématiquement en retard ? Vous faites le changement d'heure toutes les nuits ? Vous avez des problèmes avec les chiffres ? Vous voulez qu'on revoie les bases ? »
Mine penaude. Au sourire vite rattrapé alors que Raito prenait sa défense. Pour une fois, il pouvait savourer.
« Ne t'en prends pas à lui, il n'y est pour rien. Et ne change pas de sujet. »
Le policier alla s'asseoir sur le canapé, attentif. Ne lui manquait que les pop corn.
« Le sujet n'était pas intéressant. Changeons de conversation.
— Le sujet est intéressant. Misa a disparu, tu sais où elle est et...
— Misa n'est pas intéressante, donc le sujet n'est pas intéressant. Le débat est clos. » Watari tendit la main, attrapa mon téléphone. Il pouvait toujours chercher, je n'avais rien laissé. Pas le plus petit mail désespéré de docteurs incompétents à saisir l'incroyable complexité du vide intersidéral qui servait de cerveau à Misa. Je ne comprenais moi-même toujours pas comment ce vide pouvait exister sur notre plan de l'existence au vu des lois physiques.
Mais Raito reprit son plaidoyer. Qu'il emploie sa propre intelligence à cette tâche aussi, me dépassait.
« Je n'ai pas besoin de ton avis pour trouver Misa intéressante. Elle est ma petite amie, elle me manque, et je veux savoir où elle est. »
Quel mensonge. Éhonté. Mensonge droit dans les yeux, sans trembler. C'est personne.
« Je veux savoir où elle est, et je suis sûre qu'elle y est par ta faute. »
Ma faute. Grâce à moi, oui. Envie de prendre son assiette du matin, de la lui coller entre les dents. S'il mangeait, s'il ne vomissait plus tripes et boyaux après chaque putain de conversation au téléphone, c'était bien parce que j'avais décidé de le séparer de sa sangsue. Lui n'y était pas arrivé tout seul. Goût de bile. N'avait sûrement pas voulu y arriver.
« Tu veux pas faire une comédie musicale sur votre bonheur à la con ? En attendant, si ça intéresse encore quelqu'un, c'est du gaz à la ricine qui était dans les bouteilles. Ça aurait pu tuer tout le monde en quelques minutes, vu la concentration.
—Tu changes de sujet encore une fois, je te le fais regretter. » Sinistre menace. Je regrettais déjà d'avoir expédié Misa ailleurs. Et ne le regrettais pas. Simplement...
Je rassemblais les dossiers les plus importants – rapports d'analyse, rapport de la disparition de Bunri, les transcriptions des discours de toute la conférence – et partis vers la porte.
« Je sais pas où est la gourde qui te sert de copine, et j'en ai rien à branler. Je suis L, le détective, je suis pas conseiller conjugal. Si quelqu'un en a quelque chose à foutre de l'enquête, il a qu'à m'envoyer un mail. »
Ma chambre était encore le lieu le plus sécurisé et agréable du monde. Si j'ignorais les bruits passant la cloison et les mails d'insulte qui ne manqueraient pas d'arriver.
« Tu viens ? Watari me prend pour son apprenti, il m'a dit de te dire que le dîner est servi. »
Rien que d'imaginer Akemi prendre la place de Watari me donnait envie de me crever les yeux, de les passer au mixer avec du céleri et des christophines, puis de les manger, les vomir, et les remanger.
« Oh ! Dépêche-toi, sinon la prochaine fois, je te préviens pas, et on mangera sans toi. »
Avant de les revomir et de les reremanger.
« J'ai pas envie. Mets ma part au frigo, je mangerai quand j'aurai faim.
— Et ce sera quand ? Si c'est pour que tu viennes dans trois minutes, ça sert à rien.
— Plus tard. »
Il s'assit, se prit la tête entre les mains. Serra les doigts, avant de les écarter. Donna un petit coup de front sur ses paumes mises à plat. Curieuse chorégraphie.
« Ce que je veux dire.
— Demander.
— Si ça t'amuse. C'est si...
— Ce n'est pas amusant. Devoir t'apprendre à parler ta propre langue, c'est triste. Et je n'ai pas envie de m'amuser.
— Si tu penses que tu auras faim bientôt ou...
— Bientôt, à quelle échelle ? Parce que j'aurai faim avant d'avoir sommeil. Mais bien après avoir envie de me suicider. Je ne trouve pas cette situation très amusante.
— Je suis sûr que si. Tu t'amuses.
— Non.
— Si.
— Non.
— Comme un petit fou.
— Pas du tout.
— Si.
— Non.
— En fait Watari ne me prend pas pour son apprenti. Mais pour ton grand frère. Et je ne veux pas jouer à si-non.
— Alors t'as perdu.
— Si ça t'am... si ça te fait plaisir.
— Ça ne me fait pas plaisir.
— Bon. Moi j'ai faim, alors je vais bouffer.
— C'est par là. »
Trois, deux, un... porte ouverte, corps passé de l'autre côté...
« Akemi ? »
Torse soulevé, le bruit de sa prise de respiration audible à trente mètres. Écœurant.
« Quoi ?
— T'aurais pas un petit biscuit à me donner, par hasard ? »
Watari dormait. Pas aussi rare que moi, mais ses nuits se limitaient quand même au strict nécessaire. Simple constat. Deuxième constat : je pouvais éteindre les caméras que je voulais, aller retrouver Raito. Lui dire qu'elles étaient aveugles. Le forcer à me montrer ce qu'il entendait par Je veux la même chose que toi.
Sa nuque juste à portée de souffle, de caresse. Et je me retrouvais simplement incapable de bouger, d'oser.
Il ne voudrait plus. Me voyait éventuellement comme quelqu'un d'instable, à tendance violente. C'est ce que j'aurais pensé de moi, aussi, à sa place. Comportement irrationnel en période de danger, alors même que ce n'était pas la première fois. Possible signe de dégénérescence mentale. Très flatteur.
Main posée sur sa hanche, par dessus les couvertures. Faudrait sûrement que je lui explique. L'excuse trop facile de la manipulation kiréenne. Voulais pas qu'il pense ça de moi. Même si l'image du taré asocial, sur la pente de l'alcoolisme et du tueur fou n'était pas spécialement plus reluisante.
Non. J'allais juste profiter encore un peu de sa présence, imaginer que rien n'avait eu lieu, fantasmer sur un univers des possibles, et partir bien avant qu'il ne se réveille. Me calais un peu plus confortablement, tout près, comme si j'en avais le droit. Soupir d'aise en fermant les yeux. Si facile de me bercer d'illusions jusqu'au matin.
On se retrouve aux alentours du 20 décembre pour la suite des hostilités. Nous allons arriver à une phase importante d'ici quelques chapitres. ^^
