Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.
Rating : M pour certains chapitres
Bonsoir bonsoir,
Nous vous souhaitons de bonnes fêtes avec ce chapitre de noël ! Et nous espérons que vous avez réveillé le renne noëlesque des bois qui sommeille en vous en vous goinfrant de gâteaux, de bûche et de chocolats. Le chapitre suit directement la petite excursion conférence. Petite précision à ce sujet : L ne tue pas l'étudiant parce qu'il l'a décidé, vous avez dû remarquer son état de confusion élevée à ce moment-là. En réalité, il tue parce que le détenteur du Death Note l'a voulu. (Il a suffi de préciser que l'étudiant allait mourir par arme à feu, sans indiquer l'identité du meurtrier, mais avec suffisamment de circonstances et de détails sur le lieu, le moment... pour être sûr que ça tombe sur L). Oui, L a donc été la marionnette involontaire du death note et de Kira (paix à son âme.)
Réponse aux reviews anonymes (en suivant l'ordre des commentaires : du plus ancien au plus récent) :
Lady R
Bienvenue sur la fic, Lady R ! Merci beaucoup pour ton commentaire et pour tes gentils compliments ! Nous tentons effectivement de respecter le caractère original des personnages, c'est vraiment important pour nous alors ça fait plaisir que tu le remarques ! Oh, tu n'arrives pas après la guerre, rassure-toi, les chapitres continuent (lentement) de sortir même après tout ce temps xD Bravo pour t'être accrochée autant de chapitres d'ailleurs ! (C'est que ça fait beaucoup à rattraper :p) Je te confirme que Raito ne va pas tarder à apprendre le triste destin de sa sangsue de compagnie et que ça ne pas du tout lui plaire ... Premier meurtre de L, oui, mais premier meurtre non consenti et non consentant (contrairement à un certain autre protagoniste qui n'avait même pas cette excuse xd))
Merci encore pour ton adorable commentaire !
Guest
Merci beaucoup d'avoir changé ton habitude pour nous laisser un mot, ça nous fait très plaisir ! Nous sommes ravies que la fic te plaise et nous espérons que la suite (publiée avec un ...léger retard) te plaira tout autant que le reste. N'hésite pas à nous laisser d'autres commentaires si tu en as envie, on adore !
Guest
Ah oui "bourde" est le mot ! Disons que le meurtre fait carrément tache dans son CV pour la rubrique "hobbies x) Merci pour ton commentaire, nous espérons que ce chapitre va te plaire aussi !
L lundi
Coucou. Mais que voyons-nous ? Une revenante ! Ça nous fait plaisir de te revoir par ici :D Ouiii nous savons que cette fiction a commencé il y a longtemps, ne remue pas le couteau dans la plaie (et nous irons jusqu'au bout, c'est juré!) xD Plus sérieusement, nous sommes contentes que cette histoire puisse t'aider d'une manière ou d'une autre à te sentir mieux et à réécrire :O C'est trop bien, pourvu que l'inspiration ne te quitte plus. C'est incroyable que l'histoire et les personnages te plaisent toujours autant ! (Après tout ce temps, peut-on parler de miracle ?) Que de compliments, en tout cas, merci infiniment !
Il va falloir reposer ta question sur la partie axée Alice, le site l'a bouffée... référence à la mort de qui ?
Oh, tu as bien raison de ne pas espérer une relation stable entre nos deux génies pinpins préférés ... comme si eux étaient stables, chacun dans leur coin, déjà (et, à eux deux, va savoir combien de problèmes ils collectionnent) xD Tant mieux que le côté possessif te plaise, nous trouvons aussi que ça leur va bien et ça risque de s'accentuer à certains ... moments ... clés. Ah tiens, quel est le problème avec l'érotisme en français ? Peut-être une manière de les écrire différente par rapport aux textes anglophones en général ? Merci en tout cas pour le compliment ^^
Ah, ta fameuse affection pour Matsuda ! On l'a toujours trouvée curieuse et elle nous a toujours bien fait marrer dans tes commentaires :3
Pour ce qui est du destin de Princesse-Sucrette-Paillettes, je te conseille de relire le chapitre 49 (POV L) avant de lire celui-ci. Tu devrais avoir la réponse à ta question. Tu as RAISON d'avoir peur du plot, mais pas à ce sujet. Quelques raisons d'avoir peur vont gentiment apparaître d'ici quelques chapitres, mais nous n'y sommes pas encore * rire sadique*. Cela dit, même à ce moment-là, le pire sera encore sur les roulettes de l'avenir.
Au plaisir de te revoir (avec un petit pavé du passé pour la route xd) et merci encore d'avoir laissé ce joli commentaire !
Chapitre 51
Napel et tue-loup
Depuis quand avais-je besoin de m'annoncer. Et puis, ce serait être trop poli.
Les derniers documents de l'enquête déposés sur le lit, devant une paire de genoux dressée comme un rempart contre le reste du monde. À la recherche de son attention, sans trop le montrer, je me décalai légèrement. La déficience visuelle ne serait pas une excuse... il lui restait toujours la déficience de bonne foi et de maturité. Pouvais pas lutter contre ça. Bien trop occupé à se déchirer la peau du pouce avec les dents, il prenait bien soin de m'éviter. La remarque conditionnée ne franchit pas mes lèvres. Plus difficile que prévu.
Il refusait toujours de dire où était Misa. Avait plus ou moins décidé de rester cloîtré dans sa chambre pour éviter les questions.
Nous en étions là.
Et nous y resterions jusqu'à ce qu'il cède. Dans l'éventualité où il laisserait tomber, au moins en partie, sa ridicule et odieuse fausse impression d'avoir raison.
« Perdu à la courte paille ? »
Faillis ignorer le persiflage. Mais quand même pas. « Gagné, tu veux dire. Personne ne veut jouer à la courte paille pour ça. » Regard rapide accordé, cerné d'ombres noires, mauvais. « Quel privilège de faire des photocopies pour que tu puisses nous éviter à loisir et taire ce que tu sais sur Misa. Vraiment, qui pourrait rêver d'une aussi belle opportunité, ça frise l'entrée VIP au Nirvana. »
Attente d'une quelconque réplique remettant en question le principe d'entrée au nirvana, scandaleusement faux et réducteur. Il resserra simplement ses genoux l'un contre l'autre.
Acidité sur la langue. « Tu as de la chance que nous soyons plus regardants que toi concernant les droits de l'Homme et les techniques d'interrogatoire. » Je ne fermai pas derrière moi. « Continue, je t'envoie Watari et je vous enferme jusqu'à ce que tu craches le morceau. »
La menace était peut-être encore efficace.
Après la distribution des photocopies, je restais avec les autres. La transcription des discours sous le nez, la chasse pouvait commencer. Impossible qu'il n'y ait pas autre chose. Quelque chose d'intéressant, niveaux de lecture multiples. Une préparation aussi minutieuse, complexe, ne pouvait pas déboucher sur un résultat aussi bassement médiocre, ennuyeux. La médiocrité, l'ennui, c'était pour les autres. Et pourquoi pas un odieux petit mode d'emploi de gaufrier avec un niveau maîtrise spécial poney de cinq ans, histoire d'être vraiment insultant ?
Les bonbonnes de gaz : mortelles. Mais tellement faciles à récupérer que c'en était offensant. Le piège : dépourvu de la moindre finesse. Même pas dissimulé. Presque personne sur notre route. Le parcours carrément fléché comme si nous étions profondément attardés.
Nous aurions pu nous en sortir sans le moindre accroc si L, mystérieusement, n'avait pas perdu son sang-froid. Tout clochait. Et Beyond avait fait ce qu'il pouvait pour nous planter l'évidence dans la figure avec l'élégance d'une hache, nous assénant encore et encore que c'était lui, le maître du jeu.
Non, me promener un couteau sous la gorge n'était définitivement pas un hobby qui nécessitait tant d'élaboration.
Goût pourri de la manipulation.
Mon stylo, glissé entre les phalanges, recherche d'inspiration. Les motivations de Birthday.
D'abord, bien sûr, faire un coup d'éclat, un coup médiatique : la conférence avait été filmée par quelques chaînes locales. Prouver son pouvoir, motif récurrent qu'il ne semblait jamais fatigué de démontrer. Et l'éternel débat revenait : Birthday était ou n'était pas Kira ? Nous n'avions jamais réellement tranché la question. Le résultat était toujours flou, un peu l'un, un peu l'autre. Voulait-il marquer les différents modes de fonctionnement grâce à cet attentat ? Voulait-il au contraire montrer qu'il était devenu Kira ? Ou plutôt, que Kira était devenu lui, ce qui était foncièrement différent.
Asseoir sa domination un peu plus n'expliquait bien sûr pas tout le reste, juste une infime partie d'un ensemble plus vaste. Parce que nous avions déjoué le piège. Et puis la domination était bien établie depuis un certain temps déjà, par BB, par Kira. Que le prochain tyran psychopathe prenne un ticket et fasse la queue comme les autres.
Simplicité parfaitement saugrenue. Juste du gaz dans la ventilation, sérieusement ? Tache grossière dans l'ensemble de l'œuvre de BB, ou ce qu'il considérait ainsi. Pourquoi vouloir nous obliger à désamorce un piège, sans même faire semblant de le poser correctement. De quoi cet attentat était-il l'alibi ?
Matsuda lâcha une exclamation, attirant vaguement une parcelle trop naïve de mon attention. Comme un signal attendu, les paroles fusèrent avec ce rythme frénétique annonçant ses plus grands moments de balbutiement intellectuel aussi douloureux à regarder qu'un lancer de marteau-piqueur dans la cornée. Ne pas écouter, trop tentant. Hm. Un mot sur cinq serait bien assez, je devenais moins conciliant. Matsuda n'était pas si mal dans son genre.
Il avait dit Oswald. Oswald ? Le nom de l'un des intervenants de la conférence.
Accroche totale, tout le reste repoussé.
L'information passait en sourdine sur l'écran de télévision.
Quatre des conférenciers étaient morts. Zéro crise cardiaque.
Les journalistes s'agitaient en vain comme un vol mécanique de pigeons défectueux, n'avaient pas fait le rapprochement. N'avaient rien à dire, n'arrivaient pas à penser. Ils en étaient toujours à indiquer qu'il s'agissait d'une coïncidence tragique et étrange avec des accidents tragiques et étranges. Mon soupir glissa sur les bouches maintenant muettes, merci télécommande.
Sms envoyé, inutile pour le contenu mais ce réflexe-là, je ne voulais pas le retenir. Le retour tarda un peu, me faisant lever les yeux au ciel. Son sublime et enfantin cerveau borné compulsait toutes les possibilités avant même mon message, aucun doute là-dessus. Regrettable qu'il ait à le faire seul mais c'était son entière faute.
Effrayant, parce que je savais que c'était vrai. Misa, sa faute.
Effrayant parce que Watari m'avait tendu le bâton. Watari. Lui qui cautionnait tout, passait tout. La seule explication à ce comportement prévisible était d'une laideur absolue : que je me retourne contre L, que je parte, que je cesse d'être… toxique. Et, cerise sur gâteau empoisonné, il me donnait l'excuse parfaite, emballée dans un beau papier cadeau avec ruban et plateau d'argent massif. Et c'était bien la seule… la deuxième chose qui me retenait d'être véritablement en colère contre L.
BB voulait qu'on s'intéresse à ces quatre victimes mais pas une raison pour oublier les autres intervenants, au contraire. Je m'efforçais d'ignorer l'autre pensée qui me bouffait le cerveau, doigts fouillant méthodiquement le passé, la vie des conférenciers, morts ou pas. Aussi inintéressants que la première vérification dans la phase de repérage. Si rien n'avait changé, il fallait chercher ailleurs. Pas sur les cadavres non plus, la cause officiellement accidentelle. Les discours lus, relus. Lequel, lesquels pouvaient avoir une importance ? Ils étaient tous convenus, tous dans le thème, tous barbants au-delà l'indécence. Pourquoi m'avaient-ils paru si étranges ?
Pas de référence, de sous-textes, de choix de vocabulaire détonant. Les polysémies pas exploitées. Syntaxe normale de l'anglais. Combien d'étudiants avaient réellement tout compris, d'ailleurs… voulais pas y réfléchir, juste un nombre horriblement bas et dégradant pour l'image du Japon à l'international. Sans parler de celle de la police. Sans surprise, Matsuda, Mogi, Akemi, mon père, tous hors-jeu sur ce coup. Leurs brillantes occupations et compétences en la matière se résumaient plus ou moins à venir me demander toutes les cinq minutes où j'en étais. Génial. Motivant.
Le message devait pourtant être là, dans ces discours horriblement fades. Ayant déjà joué avec des citations, il allait forcément essayer autre chose. Peut-être une piste par accumulation d'intox ? Non, tout était parfaitement exact, à défaut de susciter autre chose qu'un enthousiasme mortel et délirant de croque-mort devant les progrès de la médecine depuis le dix-septième siècle.
Les techniques de cryptage permettant de conserver à la fois une syntaxe, un sens global et des données cohérentes étaient extrêmement rares et...souvent indéchiffrables sans indice. Pas comme si BB avait laissé une quelconque clé non plus. Pause. Je ne pouvais pas la voir, peut-être, cette clé. Elle ne m'était pas destinée ?
Ordinateur fermé, emporté. Temps d'aller espionner mon détective préféré, manquerait plus qu'il trouve le message avant mon arrivée. Affreuse appréhension pour ce que Beyond pouvait lui dire. Maintenant qu'il avait poussé L à tuer. Peut-être littéralement.
Frisson glacé.
Son visage fermé, reflet du mien lorsque je m'assis sur son matelas, jambes étendues. La distance de quelques centimètres aurait pu se compter en kilomètres. Ou en gouffres.
« Tu ne viens pas t'excuser. »
Petit rire de gorge, froid et venimeux comme je l'avais voulu. « M'excuser de quoi. » D'un geste vif, j'attrapai son assiette de gâteaux bas de gamme – comment en avait-il seulement eu d'ailleurs– et la déposai par terre, de mon côté. Hors de son atteinte. « Ce n'est pas moi qui retiens des gens contre leur volonté. Ça devient compulsif, non ? »
Son regard médusé tourné en glace. « Tu retiens mes gâteaux contre ma volonté et la leur.
— Je te parle de vraies personnes.
— Je suis une vraie personne. Qu'est-ce que tu viens faire ici ? »
Mes jambes et bras croisés. « Tu vas trouver la réponse. »
Il l'avait déjà, de toute façon. Au moins l'une des deux. Je n'allais quand même pas lui dire que je le surveillais. Mes yeux accrochés à sa lèvre fendue d'agacement, rouge liquide.
« Qu'elle t'aime n'est ni un argument ni une justification. En fait, ce n'est rien du tout. » Le mot craché comme des éclats de verre dans un dégoût acide.
« Pourtant, ça semble bien être ton excuse.
— La tienne. Ou alors tu n'es pas capable de concevoir qu'elle puisse être amoureuse de quelqu'un d'autre que toi. Ce qui est au mieux ridicule, au pire signe de graves troubles narcissiques.
— Tu t'y connais en troubles du comportement, j'oubliais. » Tension brutale, innervée dans ses épaules, panachant incompréhension et surprise. Une touche de trahison, éventuellement. Ne pas avoir besoin de préciser le changement de sujet, perfection fusionnelle mais pas ici, pas maintenant. Fallait que je sonde, que je teste. Besoin absolu de savoir. « Retenir quelqu'un comme ça est encore une entorse aux droits de l'Homme. Ta définition de la justice est nulle.
— Tu confonds justice et morale. Je t'ai déjà dit que je ne sais pas où est allée baver ta pouffe de petite copine débile et grotesque. Je travaille, je te suggère donc aimablement de foutre le camp. » Le mensonge était détonnant. Dans son attitude, sa voix, ses mots. Dans son niveau de langue.
« Tu devrais les confondre plus souvent, justice et morale. Sans oublier leur copine : vérité. »
Une sorte de rictus sans joie, presque imperceptible, étira ses lèvres. « C'est vrai que tu es tellement un spécialiste de la vérité. De préférence fausse, unilatérale et à ton avantage. »
Je laissais quelques instants, laissais filer une partie de ce qui obsédait toutes mes pensées, champ d'attraction où s'agglutinaient les horreurs en cimetière. « Tu es sûr que c'était la première fois ? »
Pendant une seconde de latence, les pupilles noires s'étaient baissées. Culpabilité immédiate, brûlante, inévitable. Je ne me détournais pas, ses réactions dévorées, disséquées.
« Tu es un sale con. »
On était deux, alors. Lui n'arrêtait pas de me mentir. Misa. Le couloir de service. La voiture.
« C'est ta réponse, L ? C'est tout ? »
À ma déception bien exagérément audible, un duo d'iris s'enfonça dans mon front, scalpels de colère. Savais pourtant bien que je n'allais certainement pas m'excuser. Et pourquoi pas lui faire un gâteau, aussi.
Pendant un moment, il n'y eut qu'un sombre concert de cliquetis, rappelant le bruit de griffes prédatrices sur un morceau d'os rongé. Comme si ça m'impressionnait. Me déconcentrait. Puéril et crétin, jour de fête. Entre deux vérifications inutiles pour associer les données scientifiques à des cryptages chiffrés et alphabétiques, j'épiais toujours, l'air de rien, ses mains courir souplement le clavier. Bien sûr, ses questions, ses remarques, avaient été bien pires quand il me soupçonnait d'être... Je voulais croire que ce n'était plus le cas, désormais.
On me secouait par l'épaule. Sursaut incrédule. Je me redressai péniblement sur les coudes, pensées emmêlées.
« Papa ? »
Les traits de son visage aigus, durs. « Pourquoi est-ce que tu dors ici ? »
Regard jeté en travers, L n'était pas là. Le soulagement coupa net l'afflux d'adrénaline électrique. Je m'assis, mes paupières frottées.
« Je travaillais. J'ai dû m'endormir, c'est tout.
— Dans son lit ?
— Il n'y était pas. » La suspicion épinglée dans les iris paternels s'atténua un peu, pas totalement. « Il se passe quelque chose ? »
Aussitôt, ses mâchoires parurent sur le point d'imploser. « Kira a envoyé des messages de menaces à des politiques du gouvernement. Ils ont cédé.
— Cédé quoi ?
— La diffusion en continu des noms des criminels. Même ceux classés secret défense. »
Comme une pierre glacée en chute dans l'estomac. Mon père paraissait brusquement faire le double de son âge, sa stature granitique offrant un étrange contraste dans l'immonde bordel environnant. Statue dans le chaos.
L'équipe était réunie devant la télévision. Silhouette longiligne au dos courbe repérée, magnétique, effet de gravitation dans n'importe quelle foule. Dans n'importe quel monde. Mais l'écran m'attirait autant, d'une autre manière, brûlant d'images. Les émeutes civiles reprenaient. Un crétin pérorait que si les noms des criminels avaient été cachés, L en était responsable. Il brandissait les taux d'enquêtes acceptées, ressortait toutes les accusations, les remises en question. Les dépenses astronomiques, le comportement vis-à-vis des enquêteurs. Tout.
L n'avait d'ailleurs pas attendu que l'homme ouvre la bouche pour repartir. J'aurais voulu prendre son poignet, en passant, doucement. Le prendre dans mes bras, ensuite. Hallucination de sa peau sous mes doigts, mais ce n'était pas compatible avec ma volonté de lui faire la gueule. Et il méritait que je lui fasse la gueule. Lui parler, uniquement pour Misa, pour l'enquête, c'était presque trop, déjà.
« Ryuzaki. J'ai besoin de savoir où est Misa. »
Un pli ourla sa bouche. Et ce fut tout.
« Je sais que tu as fait quelque chose et que tu as dû l'empêcher de communiquer. » Mon sourcil haussé. Attente qui se prolongeait. Il ne me forcerait pas à faire ça ? « Tu ne veux pas répondre ? »
Encore une chance. Encore un moment que je lui accordais. Qu'il n'utilisait donc pas.
« Très bien. J'espère pour toi qu'elle va bien et qu'elle est bien traitée. »
Il me forçait ? Il allait être servi. Sur une inspiration lente, je retournais à mon travail dans un silence épais à découper. Ma décision était prise, tant pis pour lui. Et pour moi.
Les combinaisons ratées d'acrostiches de toute nature possible s'empilaient avec des répétitions de métaphores, de mots, sans aucun résultat.
Pourquoi avais-je trouvé ces discours bizarres ? Précisément ? Quatre intervenants étaient morts. Pourrait être une sorte de récompense pour avoir arrêté son plan, parce qu'il n'avait pas tué les autres. Après tout, laisser des petits mots ne servait à rien s'il n'y avait plus personne pour les trouver.
Mes yeux piquaient.
« Tu ne devrais pas t'endormir ici. On ne sait jamais, vu mes troubles du comportement, je pourrais t'assassiner pendant la nuit. Tu seras mieux sans personne. »
À quel point le pensait-il ? Ça allait plus ou moins dans le sens d'une sale théorie, bien cadenassée derrière mes lèvres.
J'avais vu quand la perte de contrôle s'était déclenchée. Dès l'instant où j'avais mis le pied dans ce maudit couloir de service avec lui. Avant. Bien avant, donc. Qu'il tue. Je l'avais vue, lui avait demandé. Et il m'avait menti.
Le stress, la peur, ne constituaient pas des motifs suffisants à son comportement, nous le savions tous les deux.
Un éclair, à fixer pour la énième fois les lettres tristement imprimées en arial d'un discours. Unidimensionnel, oui ! C'était ça, le problème. Je branchais les écouteurs. La vidéo n'était pas très bonne, voire franchement mauvaise. Oswald était l'avant-dernier conférencier. Sa manière de parler… quelque chose me titillait. Ses inflexions ? Sa gestuelle ? Tout cela à la fois ?
Qu'est-ce que c'était ?
Du bout des doigts, je retapais le phrasé sur le texte, sa vitesse, sa variation, sa… Le mouvement de son talon, aux premières minutes du discours, que je reproduisis. Une, deux, trois fois. La rythmique était précise, chronométrée. Aucun doute là-dessus. Le message était long ou la manière de le dire.
Arborescence de possibilités, calquée au mouvement. L'appui du talon comptait, mais aussi le temps de latence. Hum. Un système binaire. Pas la peine de l'écrire, c'était trop simple. Birthday, à travers lui, me donnait un conseil et un ordre à la fois :
Réfléchis, Raito.
Bien sûr. Et pas condescendant du tout, vraiment. Le message binaire n'était qu'au début du discours. Humiliant. Sous-entendait que, sans cette carotte, je n'aurais pas été capable de trouver ? Message impardonnable. Qu'il aille se faire foutre. Lâcherais jamais après un tel doigt d'honneur ravalant rectalement toute la dignité du monde. Message provocant et décomplexé qui était aussi une invitation à penser autrement et que je ne pouvais pas laisser passer non plus.
Oswald, que me disais-tu, ensuite ?
Plusieurs visionnages, la diction sonnait étrangement et les variations…
Mon souffle suspendu. Oh.
Œil droit fendu, iris cogné au coin de la paupière, vers L. N'avait rien remarqué. Lentement, d'un geste étudié, je fermai la machine pour l'emporter. La tête en cavale frénétique.
Dans le salon, c'était plus facile de rester neutre devant la caméra. La caméra que L ne manquerait pas de regarder s'il avait le moindre doute. Je revisionnais encore la prestation d'Oswald. Dus m'y reprendre à plusieurs reprises, le battement de mon sang au creux des tympans saturait tout.
Beyond n'aurait jamais dû connaître ce cryptage. Personne ou presque ne le connaissait.
C'était le mien.
En fond sonore se succédaient reportages et propos honteux, foireux, débiles.
Nous allons revenir sur un scandale sans précédent dans le monde judiciaire. Un certain détective qu'on ne présente plus. Un certain poste de dépenses faramineux qu'on ne présente plus et qui alourdit nos factures. Avec sa lenteur, son inefficacité, son taux de refus d'enquête, cet argent qu'il ne semble pas mériter… L est-il un flemmard incompétent au prix exorbitant ? L est-il un frein à l'économie ? L est-il une arnaque de l'Europe et des USA pour ridiculiser le Japon ?
Regard vers l'écran de télévision que je détournai. Nausée épidermique immédiate face à cette incompétence fertilisée par la stupidité clinique en épandage sur les derniers résidus de bon sens de l'humanité. Que faisait la sélection naturelle ?
Kira, avec les méthodes qu'on lui connaît, semble infiniment plus efficace, plus rapide, plus économique. En fait, grâce à lui, il apparaît que l'économie du pays n'a jamais été florissante et dynamique. Kira pourrait même nous permettre de grimper encore plus haut parmi les puissances mondiales et -
Sans blague. Envie de vomir. Mes écouteurs remis, volume maximum.
Je fermais les yeux, retrouvant avec un sentiment mal défini ce cryptage de gamin que j'avais inventé. N'avoir pu le montrer qu'à une poignée de personnes ne le rendait pas moins efficace. C'était un codage créé à partir d'une partition, le principe consistait à faire passer un message en deux temps, tout en conservant l'intégrité complexe du propos initial. Si l'oreille n'était pas exercée et avertie, c'était indétectable.
Comme établi, Oswald parlait de manière égale, monotone pendant la première minute. Imprégnation de la fréquence, du timbre. Puis, le déroulement du système commençait. Décohésions, déstructuration de certains mots, pauses, intonations, accélérations. Un jeu subtil, très subtil. Hiérarchie sonore des appuis, des graves, des aigus, des accents. Je comptabilisais, calculais, organisais. C'était la phase de mise en place, celle où il me donnait la clé. Chaque inflexion, chaque légère divergence serait signifiante dans la partition qu'il reproduisait.
Système reposant sur une fusion de facteurs : tessiture, rythme, appui. À noter, à séparer, à classer. À recombiner ensuite, organiser encore. Ce qu'il fallait voir : les changements, pas les constantes.
La deuxième et dernière phase commençait ensuite. La phase du message proprement dite. Mes yeux ouverts, fixés sur Oswald sans ciller, buvant le moindre mouvement. Les mesures de la partition reprenaient. Identiques à celles de la première phase, ingénieusement fondues, intégrées dans le discours jusqu'à disparaître. Très habilement marquées. Tout paraissait naturel, normal, même pour moi si je n'avais pas été attentif. C'était le but de ce code.
Cette fois, cependant, à la voix s'ajoutait la gestuelle qui marquait l'importance de mots ou groupes de mots à sélectionner. À restructurer, superposer avec les indications vocales. Rien de trop visible ou embarrassant. C'était un tapotement du pied, un stylo attrapé, tripoté. Un clignement de paupières. Un geste de la main. Évidemment, la zone du corps appuyait l'importance.
Je réfléchissais en annotant le texte pour trouver le sens. La musique évidente. Pas celle que j'aurais choisie. La scène finale du Lac des cygnes, quelques mesures. Bof. Absolument bof. Le côté dramatique plutôt appréciable mais c'était un choix très banal, tout le monde connaissait cette mélodie. Pour me rabaisser peut-être ? L'histoire elle-même n'était pas intéressante mais, comme tous les contes, le mille-feuille de sens symboliques avait une portée bien supérieure au sens littéral. Désespérément plat.
Le message de Beyond Birthday se matérialisait, visuellement, sur le discours d'Oswald.
« Je sais ce que vous faites. »
Ce que vous faites ? Vous, l'équipe ? Ou vous... L et moi ? Que fallait-il comprendre derrière ce « ce que vous faites » ?
Et ce n'était pas tout. Il y avait autre chose, un second message.
« Je te tiens au creux de ma main. »
Irrésistible image de marionnette. Je secouai la tête, me concentrai sur la musique.
Multitude de sens possibles au Lac des cygnes. De fins possibles aussi, alternatives, à celle de Tchaïkovski ou à celle du conte original. La plupart étaient tragiques, cependant, et c'était le mal qui gagnait à la fin. Le triomphe du mal. De BB, de Kira.
Noureev avait fait une interprétation, très psychanalytique de l'histoire. Le cygne blanc et le cygne noir en double inversé, miroir. Ils étaient joués par la même danseuse, la même personne. Je chassais l'idée, la noyais dans les autres possibilités mais elle s'accrochait, revenait toujours, et avec, elle, le froid.
La glace qui me contaminait l'os et mon cœur pulsait lentement. Cryogène.
Ce matin, la musique du clavier était plus chaotique que d'habitude et le fait de devoir analyser ça en disait long sur notre communication proche du néant. Son rythme de recherches comme forcé, pour nier ma présence si pénible et dérangeante. Peut-être qu'il n'avait même pas dormi depuis la conférence. Je détestais avoir à faire ça et ça ne m'empêchait pas de l'interroger quand même, sans rien d'autre en retour qu'un silence fermé.
Pourquoi n'avoir rien dit. Pourquoi avoir apporté une arme. Silence. Silence.
J'étais à cran. Je me sentais coupable. Détestable. Mais je continuais à lui poser les mêmes questions.
Je te tiens.
Birthday l'affirmait comme si c'était facile, comme si, à tout moment il pouvait prendre le pouvoir sur moi.
Et puis merde. Ne pas trop faire sonner ça comme une excuse serait déjà bien.
« D'accord, tu n'as pas de troubles du comportement. Pas ceux-là, en tout cas. » Me forçais difficilement à sourire. Raté. Le déséquilibre mental, le basculement vers la folie n'étaient pas envisageables avec ce que je savais de lui, chaque jour. Ce que je voulais de lui. « Ça signifie donc que je n'ai pas peur de toi. Si tu devais me tuer, je suis sûr que tu en serais parfaitement conscient. »
Comprenais pas pourquoi j'avais prononcé cette horreur à voix haute. Dans ma chambre, à fixer le plafond. Pensées ricochées. Poignardées d'hypothèses.
Je te tiens.
Je sais ce que vous faites.
Je te tiens.
Je me tournai vers la porte, ratai une pulsation cardiaque. Surprise de voir le visage de L penché vers le mien. Attentif. Terriblement attentif. Avait peut-être déjà tout compris, pour Beyond. Fascinante intelligence. De toute manière, j'allais devoir le lui annoncer, en partie. Ses yeux m'adsorbaient, m'incitaient à – il aurait dû me détester. Je me détestais.
« Je sais que tu ne me tuerais pas. Et que tu ne tuerais personne si tu avais le choix.
— Il faut que je te dise quelque chose. »
Son air grave était convaincant. Me décalai naturellement, mes jambes en tailleur pour lui offrir assez d'espace. Il imita ma posture, juste en face, genoux effleurés. Mais l'effet de miroir détruisait tout, même la tentation d'apposer nos fronts.
« Pareil. »
Sa lèvre saignota encore quand il l'étira légèrement pour répondre.
« Toi d'abord. »
Curiosité sincère et adorable. Sa main passa dans ses cheveux, les ébouriffant encore. Presque un art à son niveau. Urgence d'y enfouir mes doigts, mon visage, de tout y oublier.
« Je veux retourner à l'université. Ou quelque part avec d'autres personnes, pas seulement celles de la cellule d'enquête. »
Abrupte. C'était pourtant parfaitement vrai. Viscéralement vrai. Je ne pouvais pas l'ignorer, le renier. Et… ce n'était pas du tout ce que j'avais prévu de dire. Tout ce qui avait été léger sur ce visage si attirant se fit phagocyter, anéantir. Je la voyais, déjà, l'ombre. S'enrouler dans ses pupilles comme un serpent.
« Retourner à l'université, ou ailleurs, ne veut pas dire que -
— C'est vrai que tu n'as absolument personne ici. » Son expression m'incisait le ventre et son ton sonnait affreusement vide me ...
Tiquai. Personne. Deux fois qu'il insistait sur le mot. Ne pas comprendre quelque chose simplement impossible, insupportable, surtout quand ça le concernait. Il fallait que je sache. Ma main se posa autour de son poignet, lâche.
« Qu'est-ce que tu veux dire ? »
Il se dégagea d'un coup sec, m'éviscérant des yeux.
« Tu racontes tellement de contradictions et de conneries que tu ne sais même plus ce que tu dis. »
Étrangement, il était toujours dans ma chambre après cette accusation torpille. Impression d'être une sorte de paratonnerre, vu tous ces coups d'œil électriques qui me transperçaient la conscience. Ce devait être une phrase que j'avais prononcée, relativement récemment. Oh.
« Pendant la conférence je ne disais ça que pour - »
Il plaqua ses mains sur ses oreilles, ses yeux étroitement fermés et ne daigna même plus réagir quand j'attrapai son bras, l'appelai.
« L. »
Tu ne pourras jamais être personne. Tch. Mauvaise phrase.
« Tu n'es pas personne. C'était une simple technique oratoire pour lui faire croire - »
Il… venait de lever les yeux au plafond !
« L. »
…
« L, malgré tous tes fabuleux points de QI, tu n'es qu'un crétin qui crois n'importe quoi pour le simple plaisir de me faire la gueule. »
Toujours rien.
Agacé, je me penchai, ses lèvres doucement embrassées. Sous la surprise, il ouvrit les paupières, me fusilla sur place. Gagné. Petit sourire triomphant. Lui se fit plus sombre et glacé alors que mon sourire s'affermit, provocant. J'en voulais beaucoup plus que ce contact trop bref au goût mêlé de sang. Sentir sa bouche sous la mienne sans pouvoir la goûter réveillait une frustration monstrueuse. Ses lèvres douces et chaudes concentraient toutes mes pensées, mon attention. Envie hurlante de l'embrasser vraiment, de combler le manque. Sentir la caresse chaude et suave de sa langue, de ses lèvres si parfaites. Je leur laisserais tout ce qu'elles voudraient, absolument tout. Juste pour apprécier le froissement aigu, un peu vindicatif de ses dents, voyageant contre la peau.
L fronça les sourcils, légèrement.
« Tu crois être en train de faire quoi, là ? »
Question rhétorique, signal de repli. Je m'écartai vite, sentant la menace d'un coup presque moins que sous-entendue.
« J'essaye de te présenter des excuses mais tu ne veux pas les entendre.
— Je ne les accepte pas. Elles sont nulles, tes excuses. Même pour Misa, tu fais plus d'efforts. »
Il se rendit compte de son erreur tout seul. Misa. Voire royal qu'il venait dégager pour moi. J'ouvris la bouche dans l'intention évi – . Se renfrogna, s'écarta, claqua la porte.
La façade de Watari restait parfaite en public. Nous n'étions pas vraiment en public mais l'œil des caméras brillait, discrètement. Sa voix policée surmonta le bruit du thé qu'il était en train de préparer. Chorégraphie précise, à ne pas briser.
« Je suis d'accord. »
Éclat de satisfaction discret dans ses iris iceberg. Il reposa la théière.
Je venais de signer le contrat avec mon propre sang. Je venais de vendre mon âme. Et Watari avait le rôle du diable.
Sa partie fut rapide à accomplir, sombre satisfaction d'avoir raison. Le vieil homme était une menace efficace. S'il était venu là, il connaissait les conséquences, les considérait de moindre importance.
« Mademoiselle Amane sera ici dans quelques heures. »
Il me fit signe de me lever, de le suivre. C'était mon tour d'accomplir ma part. La pièce était située à l'autre bout de la maison. Minuscule salle d'interrogatoire avec sa lampe froide, ses deux chaises, sa table. Le décor paraissait approprié, sans doute, et la pensée était amère.
Il s'assit face à moi, ses longs doigts croisés. « Pas de caméra, ici. Et Ryuzaki ne connaîtra jamais le contenu de notre conversation. C'étaient nos conditions. »
Ses conditions. Dissimulai mon agacement sous un hochement de tête. Fermai ma main gauche en poing, posée sur ma cuisse, il ne pouvait pas la voir.
« Bien. » Une ombre de sourire se joua avec cruauté dans la lumière. « Beyond Birthday a laissé un message intéressant. »
Je sentis le sang quitter mon visage. Caparaçonnai toutes mes réactions. Rien ne devrait filtrer. Cette touche d'amusement lui donnait un aspect prédateur. Ce qu'il était, indéniablement.
« Je pense que vous ne le savez pas. Personne n'aurait pu le remarquer, pas même Ryuzaki.
— Pourquoi pas L ? »
Pourquoi Birthday voudrait-il communiquer avec Watari ?
Si Beyond s'adressait à lui, à moi, il avait dû faire pareil avec L.
« C'était une référence disons… particulière. » Par principe, je décidai que chacun de ses mots était faux. Douloureuse conscience que je n'en oublierais pas une syllabe, pas une saloperie. Jamais. « Il dit que vous jouez dans son camp. » Pause étudiée. « Du sucre ? »
Le thé versé en gestes élégants, délicats. La tasse dans ma main enroulait l'air de fumerolles, déformait ses traits, serpentait, effaçait les contours. Ses yeux seuls perçaient la vapeur, flammes gelées de chasseur. Qui me dépeçaient, presque littéralement, et auraient tellement adoré que ce soit littéral. À l'intérieur se tordait une répulsion féroce, une promesse de mise à mort et de vengeance.
Je lâchai la tasse, elle devait être brûlante, mais je ne la sentais pas, pas du tout. Watari me voyait certes comme Kira, mais je n'allais pas lui donner le pic à m'enfoncer dans le corps. Il le ferait déjà très bien tout seul.
« Beyond Birthday veut probablement qu'on se tourne les uns contre les autres.
— Peut-être. Mais ce n'est pas un menteur, Yagami-kun. »
Et voilà, fait. Sous-entendu dégueulasse et scandaleux en prime.
« Il dira tout ce qu'il pourra pour isoler L ou le déconcentrer.
— Ryuzaki. » Timbre claquant. M'ôtant le privilège d'utiliser ce pseudonyme parmi tous, le plus personnel. Presque envie de lui asséner l'année de naissance de Ryuzaki, juste pour voir sa tête. « Par ailleurs, l'isoler et le déconcentrer, c'était vos objectifs à court terme. Pour le long terme… je suppose que le but est nettement plus définitif. » Il s'interrompit, se contenta de me scruter. Nausée dans le ventre. Ce qu'il taisait était tellement pire que tout ce qu'il pourrait jamais prononcer.
« Ce que vous pensez est détestable.
— Ce n'est pas moins la vérité.
— Vous dites n'importe quoi. Vous imaginez simplement ce qui vous arrange, parce que vous me détestez depuis la première seconde. »
Son contrôle se fendilla sur une once de colère. Pas mal. Mais il était très loin de mon niveau de colère actuel. Et de mon niveau de dissimulation. « Vous suggérez que ça m'arrange de penser que vous êtes, au pire Kira, au mieux le complice de Beyond Birthday, et, plus probablement, les deux à la fois ?
— Ça ne me surprend pas de votre part, vous êtes tordu à ce point. Je ne suis ni l'un ni l'autre et je me fiche de vos accusations sans fondement.
— J'ai la preuve de votre complicité, désormais. Le reste n'est qu'une question de temps. Nous sommes entre nous, vous pouvez me le dire. Beyond vous a corrompu de quelle manière ? Enfin, il n'avait pas besoin de vous corrompre, sans doute. Vous l'êtes déjà. Viscéralement. »
Je gardais le silence avec une politesse teintée de mépris. Et de pur dégoût.
Il eut un petit rire sans joie. « Je regrette profondément de ne pas avoir prévu et empêché ça. Vous êtes allé si loin… tellement plus loin que ce que je pensais même être possible. » Il se servit lentement une autre tasse, sans jamais me quitter du regard. « Dès l'instant précis où il a posé les yeux sur vous, c'était terminé. C'était trop tard. »
J'aurais voulu m'empêcher d'entendre, arracher ses mots, un à un de ma tête. Il fallait tout retenir, la moindre émotion. Tout. Tout. Je ne lui ferais pas ce plaisir. Même pas un tressaillement.
« Vous l'avez corrompu, à un point inimaginable. Réussi à tordre toutes ses pensées, tous ses jugements autour de vous. Sa notion de justice elle-même. » Son rictus amer. « Bravo. Votre prénom vous va à la perfection, Light Yagami. »
Mes ongles enfoncés dans ma paume que je ne sentais pas. Je forçais davantage, davantage, davantage. Et ça ne suffisait pas.
« Vous n'avez pas assez perverti Ryuzaki. Vous ne l'avez pas assez corrompu, pourri. Non, bien sûr que vous n'en avez pas assez. Vous comptez le détruire comme vous êtes en train de détruire mademoiselle Amane. Vous avez même réussi à pousser L à la diminuer à votre place. Assez magistrale comme tactique, je dois bien l'admettre. »
Un infime haussement de sourcil m'échappa.
« Je dois l'évoquer elle pour susciter une réaction ? Révélateur. Il est hors de question que je vous laisse continuer avec Ruyzaki. Même si c'était trop tard depuis le tout début. » Il s'avança brusquement, en surplomb. « Vous comptez faire quoi, maintenant que vous l'avez poussé à tuer pour vous ? »
Mes pas en rythmique solitaire sur les dalles du couloir. Cadence métrique. Maîtrisée parfaitement. Visage vide, expression neutre.
J'aurais voulu la foudre et le feu dans mes iris. Un brasier pur.
Akemi croisé au détour d'un virage. Regard-incendie décoché, il s'arrêta net, muet.
Ma chambre n'avait rien d'un refuge. Décharges de rage qui me couraient la peau. Des coups de pied à distribuer, des meubles à casser. Mais ce serait trop en montrer, beaucoup trop. Assis sur le lit, mes tempes dans mes mains. Je savais les caméras. Je sentais le poids des murs qui se serrait, un peu plus à chaque seconde.
La chambre était trop petite, mes paupières étroitement closes pour ne plus rien voir, respiration régulière. Jusqu'à ce que je n'en puisse plus. Je parcourais les couloirs avec une destination précise, une fenêtre, la plus loin possible. Marcher, peut-être serait mieux. Sauf que c'était pire, les caméras comme autant de lames. Tout mon corps manipulé pour paraître calme, inchangé, neutre.
Pourquoi ce QG là n'avait-il pas de toit ?
Asphyxie de tout.
Insupportable.
La fenêtre, enfin, était là. Mon front posé contre la surface froide, regard fixé dehors. Des torrents d'eau roulaient, frappaient le verre de l'autre côté. Sortir, revenir à l'université avait été cruel. M'avait rappelé à quel point j'en avais besoin.
Pourquoi n'y avait-il pas de toit ?
Ma respiration blanchissait la vitre. Crescendo pâle sur les ténèbres avant de se dégrader. Revenir. La fraîcheur de l'air nocturne imaginée, le tapotement de la pluie sur mes paupières closes. C'était inutile. Rien ne pourrait atténuer. Rien ne pourrait défaire cette immonde sensation qui gangrenait tout, à l'intérieur.
Watari avait raison. Sur certaines choses.
Je détachai mon front du verre devenu tiède, plongé vers cet extérieur que je ne voyais pas. Même l'image de l'échappatoire m'était interdite, envahie de reflets.
Pris conscience de sa présence, quelque part dans un temps non quantifiable. Tache claire de son t-shirt sur la vitre qui détonait. Je me retournai, contrôle trouvé. Décidai de lui accorder ça. S'il n'avait rien fait d'autre que d'empêcher Misa de me contacter, je lui pardonnai de m'avoir menti. Après tout, je lui avais menti. Et j'allais recommencer maintenant.
Il frotta sa nuque d'une main qu'il replaça dans une poche bâillante. Posture avachie, regard de biais pas moins inquisiteur.
« Qu'est-ce que tu as ? »
Si je n'avais pas mieux, j'aurais répondu Rien. Droit en face. Sauf que j'avais une excellente diversion.
« Beyond Birthday m'a laissé un message. »
Ses yeux s'agrandirent, envoyant un frisson se coller sur mes vertèbres. Lui demander quel était le message que BB avait laissé pour lui serait trop complexe. Serait quasiment admettre que Watari en avait peut-être – probablement pas – reçu un. Et ça, il n'était pas censé le savoir.
« Il disait quoi ?
— Je sais ce que vous faites. »
Comme voir les connexions synaptiques directement à ses pupilles, le parcours électrique directement piqué d'envie. Il devait avoir la même question que moi, heurtée dans la tête. Qui était le vous. Que voulez vraiment dire le ce et faites.
« Il veut te faire peur.
— Évidemment. » Pourquoi le précisait-il ? Ah oui, pensait que c'était ça qui m'atteignait maintenant.
La voix de Watari ne voudrait jamais sortir de ma tête. Ma faute, pour Misa ? Peut-être bien.
J'allais éviter la question du décryptage du message, quitte à lui dire une demi-vérité le moment venu, diversion qui n'en était pas vraiment une. Et que je lui devais, aussi.
« Je sais que si tu as tué cet étudiant, c'est que tu avais une bonne raison. Désolé de ne pas l'avoir dit. » Son regard légèrement surpris. « Tu n'es pas instable, tes notions de justice et de morale ne sont pas en cause et tu n'es certainement pas un tueur.
— À ce sujet, je dois - »
Comme un écho obscur à mes pensées, Watari entra. L s'interrompit aussitôt. Les traits du vieil homme taillés au marbre de l'ignorance perforèrent mon crâne de toutes ses paroles encore trop venimeuses, brûlantes. Pourtant ce qu'il annonça, d'une certaines façon, était pire.
« Mademoiselle Amane est là. Nous venons de la monter dans sa chambre. »
La porte que je passai pour mettre toute la distance possible entre moi et tous les autres. Sortir. Partir loin de Misa, allongée inconsciente sur ce lit, droguée de calmants jusqu'aux yeux. Loin de son corps blafard et tremblant aux iris vides. Loin de ce Watari triomphant qui déroulait la liste des traitements, qui me détaillait la décision d'internement forcé en psychiatrie, les demandes pour lui tailler le cerveau en toute impunité. Impitoyable. Décidé à me prouver à quel point il avait raison et prenait plaisir à me torturer. À quel point l'esprit presque brisé de Misa portait mon nom.
Tout le reste n'avait plus cours, simplement. Et confronter L avec ses actes n'avait rien sinon un goût amer. Il eut un léger ricanement à l'attaque brutale que je lui assenai. Même pas la décence de faire semblant de regretter. Sa tête qu'il inclina d'un degré, comme si j'étais celui qui ne tournais pas rond.
« Ne fais pas semblant, tu ne te soucies pas d'elle. La seule chose qui te dérange, c'est que ça n'entre pas dans la belle case de la bonne morale acceptable.
— Je n'arrive pas à croire que tu aies fait ça à un être humain sous le seul prétexte que tu ne l'aimes pas. Je retire ce que j'ai dit. »
Une hésitation à peine voilée mais sa réponse fut plus acide encore que la première. « Ce n'est pas juste parce qu'elle est Misa, même si ça devrait déjà être une raison suffisante. Elle est toujours suspecte. »
Temps d'arrêt. Il était parfaitement conscient de ce qu'il venait de dire. Si elle était suspecte, il était à deux doigts de sous-entendre que je l'étais aussi. Toujours. Parce que l'un et l'autre avaient été liés dans son esprit depuis le départ.
Il était sérieux de manière absurde en m'envoyant ça dans la gueule. Calmement. Froidement. Avec cet air-là au fond des yeux. Celui qui saturait la défiance, la répulsion, la haine.
Frisson.
Watari observait tout, tentant de ne pas avoir l'air trop satisfait. C'était raté.
Je reculai d'un pas, deux. Claquai la porte.
C'était dégoûtant.
Et ma responsabilité là-dedans me rendait malade.
Misa se tenait assise sur le canapé. Son visage à la fois fatigué mais ravi quand je la rejoignis. Les marques de ce qu'elle venait de subir se lisaient de manière troublante, comme un fer rouge pour me rappeler. Les cernes, les traits tirés. La perfusion qu'elle avait toujours. Les séquelles visibles même dans sa posture. Horrible culpabilité.
Ses mains que j'attrapais dans les miennes. Dans ses yeux, pour une fois dépourvus de lentilles, je voyais la même chose qu'avant, rien n'avait changé quand elle me regardait, elle. Ne m'en voulait même pas, paraissait inimaginable.
« Misa, je suis désolé pour tout, personne ne mérite ce qu'il t'est arrivé. »
Elle sourit faiblement. « Ce n'est pas ta faute. » Ses doigts se serrèrent. « Je suis contente d'être là, maintenant. »
Inspiration, temps de tester la théorie.
« Tu as l'air d'aller bien, autant que possible. Il t'a fait du mal et c'est profondément condamnable et injuste.
— Condamnable, d'accord, j'en reviens pas que ce taré ose me faire la morale avec sa justice débile, mais pourquoi injuste ? Il sait qu'on s'aime, alors la raison est là.
— Ce n'est plus comme avant, il n'avait plus de raison de le faire. » Pente glissante. « Tu as dû remarquer que nous ne sommes plus vraiment sur la même longueur depuis quelque temps. » Elle tressaillit, ses yeux agrandis de surprise totale. Je poursuivis vite, avant de me faire rattraper. « Je refuse que ça continue. Il est hors de question que tu subisses ce genre de choses alors c'est terminé et que je ne t'ai… » Ma voix étranglée, par cette main de fer, écrasant ma trachée. J'espérais avoir bien géré la coupure, naturellement, pour qu'elle comprenne. Il fallait que je réussisse à extirper un son ensuite, juste un.
Une larme roula sur sa joue brusquement livide. « Tu ne … m'aimes plus ? Tu me quittes ? »
Penser à « non » de toutes mes forces, répondre « Oui. » Étouffé mais audible, avec le hochement de tête affirmatif. Moment où je sentis le stress et mon cœur cogner.
Mon ventre était une charpie, question de secondes. Penser de toutes mes forces, encore, à quel point j'adorais Misa, que j'allais retirer, m'excuser. Ça semblait marcher, un peu. Juste mon cœur qui battait beaucoup trop vite, à presque faire mal. Ne pas estimer la fréquence.
Elle s'arracha soudain mes mains, minois déchiré entre néant et colère. Comme voir son âme à vif, sur la ligne de sa peau.
J'avais plutôt bien calculé selon les indications que Watari avait mentionnées sur les traitements. Les psycholeptiques n'étaient pas encore totalement purgés de son système. Elle ne fit rien d'autre que sortir en courant. Je la suivis en quelques secondes, impacts noirs sur la rétine. Ma direction était bien différente : les toilettes.
Au bout du quatrième passage en trente minutes, je me résignais à passer le reste de la nuit ici. Dans le couloir, juste à côté de la porte, pour pouvoir vomir tout ce que je n'avais plus dans l'estomac depuis longtemps.
༻ Thirst ༺
Imaginer pire ambiance relevait de l'exercice de style. Peut-être que diffuser en permanence une musique de film d'horreur à suspens pourrait parfaire le tableau. Atmosphère totalement pourrie, gangrenée par la trahison et la mauvaise foi de chacun. Chaque heure s'écoulait avec une lenteur de torture. Les regards dissimulés, les soupirs de lassitude réprimés. Le moindre mouvement non obligatoire soulevait immanquablement des reproches. Majoritairement les miens.
La boîte de médicaments anti-nauséeux avait disparu de là où je l'avais laissée pour Raito, mais son comportement n'avait pas changé pour autant. Toujours aussi ouvertement hostile, son attitude équivalente à celle d'un hérisson roulé en boule.
Il refusait presque de m'adresser la parole. La glaciation entre nous n'avait jamais été aussi franche. Il me détestait pour avoir enfermé Misa – si peu de temps, et avec aucune séquelle irréversible pourtant – et je le détestais de me détester. Me renvoyais trop que ce que je faisais était injuste, et qu'il faisait passer sa pétasse avant moi. Les phrases échangées se limitaient à la plus stricte nécessité. Tension épidermique à en devenir douloureuse.
Probablement pire que tout était mon éloignement de Watari. Depuis notre arrivée au Japon, je lui avais fait plusieurs reproches, nous nous étions régulièrement fâchés. Mais là, c'était quelque chose de bien pire, d'absolument monstrueux. Un hybride de Charybde et de Scylla sous stéroïdes. Il avait déjà outrepassé ses fonctions en s'en prenant à Raito. Et je ne l'avais pas vraiment digéré. Mais là, c'était de la haute trahison. Relevait de la cour martiale. Il avait interféré, m'avait forcé à renoncer à une mesure que je jugeais nécessaire. Soutiré des informations sous la menace. Tout en sachant que je ne pouvais pas résister. Je lui en voulais infiniment. Et il pouvait bien essayer de m'affamer, je ne m'excuserais pas.
Bruit soudain, avalanche de feuilles sur la table. Mogi foudroyé du regard, mais déjà occupé à ramasser le fruit de sa maladresse. Vaguement conscience qu'il ne méritait pas ça, alors qu'il n'avait pas encore retrouvé l'intégralité de ses capacités motrices.
Akemi s'étira, faisant exprès de rediriger l'attention vers lui. « On repart de presque rien. C'est frustrant.
— Il nous faut un plan. Coincer ce rat et l'empêcher de nous menacer davantage. »
Bâillais, sans me dissimuler. Ils étaient aussi utiles qu'un kilo de frites surgelées dans l'enclos d'un tigre.
Watari joignit ses mains, doigts entrelacés, sur la table. Comme si j'avais encore six ans, et qu'il fallait m'interdire de rabaisser mes petits camarades. Ou m'obliger à prêter mes jouets.
« Est-ce que tu pourrais te sentir concerné ?
— Je me sens cerné, c'est déjà pas si mal. »
Je n'avais plus six ans. Et je ne prêtais toujours pas mes jouets.
« Ryuzaki, je suggère que tu collabores avec l'équipe de manière productive, ou que tu te retires pour travailler seul. Quand tu auras du nouveau, tu le communiqueras afin que tout le monde en profite. »
Assentiments de tous côtés, entre les exclamations à mi-voix et les hochements de tête. Il essayait de prendre la place de chef ? De me dire quoi faire ? Dans ma propre enquête ? Croisais les bras.
« Quitte à me saboter, dis-le tout de suite. J'arrête les enquêtes et je vais ouvrir un magasin de vélo.
— Ah tiens, j'aurais dit une pâtisserie.
— Ben non, il boufferait tout le bénéfice.
— Mais il pourrait crier au cambriolage et faire une arnaque aux assurances. »
Leur outrageant petit numéro de création de scénario de téléfilm de l'après-midi n'en finissait plus.
« Dites.
—Et il y aurait une super policière, sexy et tout et…
— Merci vraiment pour votre proposition de reconversion professionnelle, ça me touche, du fond du cœur. Vous vous remettez au travail maintenant. Ou c'est vous qui devrez réfléchir aux arnaques possibles à réussir avec votre QI de verre d'eau tiède pour ne pas crever de faim dans la rue. »
Tiendrais pas longtemps, à ce rythme.
L'odeur de carbonisé allait finir par s'incruster dans les murs. Je n'arrivais toujours pas à rester concentré sur la cuisson assez longtemps pour ne pas que tout finisse immangeable. Même les préparations réputées sans cuisson ne ressemblaient à rien. Les bols, les casseroles, les moules à muffins et à cake, presque tout était sale. Un essai de caramel m'avait vu me perdre dans mes pensées et n'en ressortir que pour constater qu'un caramel laissé trop longtemps à cuire finissait par évoquer furieusement un cratère de volcan actif.
En l'occurrence, le message de Beyond destiné à Raito méritait un peu plus d'attention que dix minutes. « Je sais ce que vous faites » était une formulation retorse. Il ne nous laissait savoir ni qui était le « vous », ni ce qu'était le « ce ». Et cette deuxième zone d'ombre était au moins aussi inquiétante. S'il parlait de l'équipe, le « ce » désignait-il l'avancée de l'enquête ? Les conflits ? La recherche de la taupe ? La répartition parfaitement équitable du travail ?
Plus préoccupant s'il parlait uniquement de Raito et de moi. Qu'avait pu voir et rapporter l'espion ? Et surtout, quelle était l'opinion de Beyond à ce propos ? Lui qui m'avait toujours connu intégralement solitaire pouvait réagir plutôt violemment si je me mettais à ne plus correspondre à l'image qu'il avait de moi. S'en prendre à moi, peu probable. S'en prendre à la source de ce qu'il percevait comme un changement, plus crédible. Grimace. Je devrais en parler à Watari, il serait sûrement flatté de la comparaison.
La porte de la cuisine poussée. À quatre heures du matin, la pièce était pourtant rarement visitée. Et surtout par la personne qui venait de s'y immiscer. Aussi à sa place qu'un épagneul au beau milieu d'une portée de chatons innocents.
Elle marqua un temps d'arrêt, puis sembla se décider à s'avancer. Une tasse prise dans un placard, la bouilloire actionnée. Une boîte de plantes séchées, une boule à thé.
Sa nuisette beaucoup trop courte assortie d'un mini short à fanfreluches soulignait son corps trop maigre. Les cuisses à peine plus épaisses que les genoux. Les médecins n'auraient pas dû la laisser sortir, même si Watari était capable d'être plus convainquant que n'importe qui d'autre sur cette planète.
Tintement de la vaisselle, roulis de l'eau chaude. Les couettes blondes un peu lâches. Elle avait dormi dessus. S'était pas regardée dans un miroir avant de sortir de sa chambre et d'infliger son image au monde. Rare.
Elle se détourna de son occupation, et vint s'asseoir à table, repoussant un peu mes casseroles cramées.
Triste comme un jour sans miel, cette fille.
Ses larmes se mélangeaient à sa camomille, anéantissant le peu de goût sucré disponible. Voix éteinte. « Je comprends pas. S'il m'a… s'il veut… c'est forcément ta faute. Qu'est-ce que t'as de plus que moi ? » Son regard me détaillait en biais, au-dessus de sa tisane. Méprisant. Méprisable. Inutile.
« T'es pas beau. T'es pas si intelligent. T'es tellement pudique, même enlever la peau d'un poulet rôti tu le fais pas. »
Elle était juste insignifiante. Et n'avait rien à faire là. Mais je pouvais me retenir de la noyer dans l'évier sans forcer.
Claquement de porcelaine sur le bois. Quelques gouttes d'infusion tachant la nappe.
Penchée au-dessus de la table, mains jointes et regard fixe, elle paraissait presque menaçante. Probablement l'effet recherché.
« Laisse-le moi. Tu nous fais du mal. Il faut que ça cesse. »
Face à face surréaliste. Comme si elle et moi pouvions avoir une conversation civilisée, à défaut d'être intellectuellement enrichissante.
« Je ne l'ai forcé à rien. Pas ma faute si dès qu'il t'avait au téléphone, la nausée le rattrapait.
— Tu mens. J'en suis sûre.
— Je l'admire, en fait. Te supporter aussi longtemps relève de l'exploit. Un vrai sacerdoce.
— Un sacedos - … quoi ?
— Pas un sac d'os. Quoique… un vrai défi, si tu préfères. Deux syllabes, c'est assez pour toi. À se demander comment tu faisais pour faire croire à Raito que tu le comprenais quand il te parlait. »
Doigts crispés, blanchis sur la tasse. Pas très envie qu'elle me la jette au visage.
« Tu comprends rien à l'amour.
— Tu prétends être une spécialiste ?
— Toujours plus que toi ! Personne t'aime, et t'aime personne.
— Mais je n'ai pas été jeté par mon petit ami, moi. »
Un sanglot lui échappa. Fissure dans son attitude étudiée de lolita toujours souriante et positive.
Il l'avait quittée. Incrédulité de la réalisation, encore là. Le dire rendait la chose bien plus réelle. Questionnement de ce qui l'avait poussé à le faire. Il culpabilisait et m'en voulait pour sa détention, alors pourquoi répondre à ma demande de rupture ? Celle que je lui avais faite il y avait tant de temps. Qui l'avait tant fait souffrir, et se battre avec le contenu de son assiette et de son estomac. Dont le triste résultat était en face de moi, larmoyant et chouinant.
« Suis toute seule, maintenant. Et lui aussi. C'est tout de ta faute. T'es un… t'es qu'un tueur de l'amour. Voilà ce que t'es. Et t'en es fier, en plus. »
Plaisant. Oui, j'en étais heureux. J'étais satisfait qu'il l'ait quittée. Qu'il ait initié la séparation à ma demande ajoutait un charme exquis à la situation. M'en délectais.
« Lui aussi il est tout seul. Tout abandonné. Et c'est ta faute. » Le visage perdu dans ses mains, enfin caché à ma vue. Elle continuait de raconter n'importe quoi. Je sirotais mon chocolat chaud. Ce sur quoi elle n'avait pas entièrement tort, en revanche, c'est que Raito se trouvait isolé. Mais pas par ma faute. Parce qu'il ne supportait pas que j'aie éloigné Misa en la mettant dans le seul endroit où elle avait sa place : une cellule d'isolement. Je ne regrettais rien : il l'avait quittée. Et si croire qu'il faisait ça pour son bien à elle l'avait aidé à accélérer les choses, alors tant mieux. Il n'aurait peut-être jamais été capable de rompre, sans ça.
C'était acide dans mon ventre s'il n'avait pas voulu la protéger de moi, elle serait encore la petite princesse sur coussin de velours, ordonnant à son prince charmant de lui faire des compliments à toute heure du jour, et exigeant de dormir avec lui pour pouvoir au mieux le couvrir de son parfum de vanille et de fraise saturé d'odeurs capiteuses.
C'était pour le mieux. Même si ce n'était pas foncièrement bien.
« Je retire ce que j'ai dit. » La phrase tournait en boucle. Et je n'arrivais toujours pas à déterminer précisément ce qu'il avait retiré. Que j'avais fait emprisonner Misa uniquement parce que je ne l'aimais pas ? Que je n'étais pas instable ? Que je n'étais pas un tueur ? Qu'il savait que je ne le tuerais pas ? Qu'il me présentait ses excuses ? Elles n'étaient sûrement plus valides, de toute manière. Excuses nulles, ponctuées d'insultes injustes. Cet enfoiré même pas capable de comprendre que nier mon existence me vexait. Un peu. Connard qui ne faisait que ça, dès que nous n'étions plus seuls. Arrêtais de ronger mes doigts, les traces de lymphe et de sang sur le papier et le lit allaient finir par y imprégner une odeur de fer désagréable.
Sur les draps, le dossier de Misa. J'avais envie de me persuader qu'il ne me pensait toujours pas capable de prendre une arme pour aller courir les rues en massacrant tous ceux sur mon chemin, en chantant God save the queen et en conversant amicalement avec les lampadaires.
Plus simple, aussi, de lui démontrer que Misa était sans doute possible impliquée, et que les probabilités qu'elle soit Kira 2 crevaient les 90%.
Les centaines de pages repassées au crible. Analysées, aussi froidement que possible. Pliées aux endroits importants. Le nombre d'indices l'incriminant était largement suffisant à comprendre qu'elle n'était pas innocente, même pour lui qui prenait encore maintenant sa défense. Que j'aurais contournée dans toutes les autres situations. Mais dans cette affaire, j'avais trop besoin de comprendre comment Kira tuait pour établir la culpabilité de quelqu'un comme j'aurais pu le faire habituellement.
Mais sa rencontre avec Raito, pas visible sur les caméras, ses empreintes sur l'enveloppe du deuxième Kira… son amnésie. Lucidité.
Si j'avais été manipulé par Beyond pour tuer l'apprenti kidnappeur, ce qui était l'option la plus plausible, alors ce n'était pas son cas à elle. Je ne souffrais d'aucune défaillance mémorielle. Est-ce que Kira pouvait manipuler sans toucher la mémoire ? Ne pouvait-il faire que ça ? S'il était capable d'induire une amnésie et de faire commettre à quelqu'un un meurtre… Il pouvait manipuler ceux destinés à survivre, en plus de tuer autrement que par crise cardiaque. Quelle arme était capable de… Stop. Pouvais pas deviner. Mais une telle arme, utilisée intelligemment, pouvait leurrer n'importe qui. Avoir laissé penser que Kira pouvait tuer uniquement par crise cardiaque, en manipulant uniquement les victimes tenait du génie. Mais pour faire ça, il avait pu y avoir des ratés. Ou des maladresses. Reconnaissables, maintenant que j'avais plus d'informations.
Fallait que je reprenne tout depuis le début.
Allais me réfugier au sous-sol, dans le réduit qui abritait le reste des dossiers de l'affaire. Trois étagères complètes juste pour Raito.
Le premier rabat cartonné effleuré, griffé.
Hésitation. Froide dissection. Beyond avait forcément voulu que je comprenne ça. Il me connaissait assez bien pour savoir que j'allais chercher d'autres cas de manipulation, d'autres morts trop suspectes. Faisait-il ça parce qu'il y en avait ? Voulait me les indiquer ?
Non. Ce n'était pas pour ça. C'était son message, oui. Sans mots. Il m'informait sur les capacités de Kira, mais pas par générosité. Évidence.
Il voulait me dissocier de Raito, m'isoler. Pensait-il cette fois qu'il ne pourrait pas gagner, si je recevais de l'aide ? Contraire à son ego surdimensionné habituel, mais… à ne pas négliger. En me manipulant, il avait aussi pu vouloir me montrer que Raito pouvait m'être enlevé avec une relative facilité. Il l'avait dit plusieurs fois. Quand il avait tué Higuchi, m'avait dit de ne pas laisser traîner mes jouets. Cette fois, c'était plus complexe, plus réfléchi. Il menaçait Raito – bizarre qu'il ne l'ait pas fait dans le message crypté qui lui était destiné – et sous-entendait qu'il avait été Kira.
Doigts refermés sur le premier dossier, extirpé de ses voisins. Ouvert au sol.
La toute première page, sa fiche d'identité. L'une des rares existant encore sans être falsifiée. J'avais toujours adoré garder les informations sur mes enquêtes, même quand je les faisais disparaître des fichiers de la police. Portrait de papier, les couleurs devenues blafardes par la faute de l'ampoule ne rendaient pas justice aux iris caramel. Stupide reproduction imparfaite, à me donner envie de remonter les escaliers pour me perdre dans les originaux. Seraient parasités par la lueur d'accusation, la promesse de vivisection.
Glissement de la feuille, pour la suite. Quelques notes sur son parcours scolaire de l'année précédente, notamment sur le moment où je soupçonnais Kira d'avoir acquis ses pouvoirs. Rien n'avait été remarqué et signalé sur son comportement, ses notes étaient restées stables. Puis des relevés internet et de téléphone, à la recherche de tout ce qui aurait pu l'impliquer. Glissées dans des pochettes plastiques, des clefs usb avec les doubles des enregistrements des caméras de surveillance de sa chambre. Bien mieux que de tout garder sur un seul disque dur, à la merci de la moindre tasse de café renversée. Je savais ce qu'il y avait dessus. Plusieurs autres papiers glissés hors de l'ordre établi. Malaise grandissant. Impression de faire le jeu de Beyond, en même temps que de trahir Raito. Je lui avais dit que je le croyais quand il disait ne pas être Kira. Et j'étais bien persuadé qu'il ne l'était plus. S'il l'avait été… soupir. Ça ne m'apporterait aucune aide, de le savoir. Ça ne changerait rien.
Le dossier rassemblé, replacé sur l'étagère de métal.
La pièce quittée, pour la chambre d'Akemi. Je l'avais vu passer en douce, tentant de dissimuler des réserves de bonbons. Ignorant sciemment la loi de cette maison, selon laquelle j'avais l'usufruit de tout aliment sucré présent ici.
Pas longtemps avant de trouver les petits crocodiles de gélatine et les fraises chimiques, planqués respectivement derrière l'armoire et dans un sac. Butin emmené avec moi, dégusté en marchant au hasard. Ma chambre trop en bordel et recouverte du dossier Misa pour être accueillante.
Si Beyond m'indiquait quoi faire, c'était soit pour me faire perdre du temps, soit parce qu'il y avait quelque chose à trouver. Mais cette chose ne changerait rien. Je savais ce que je pourrais trouver : une mort autrement que par crise cardiaque, ou un accident qui avait déclenché la mort d'une autre personne. Mort par crise cardiaque ou non, manipulation… je n'apprendrais rien.
La télé éteinte, dans la salle de travail principale. Il n'y avait plus que Raito, à cette heure avancée. Pas forcément l'endroit le plus agréable, mais je supposais que pour lui, ici au moins, il ne risquait pas de se retrouver endormi sur mon lit, ou je ne risquais pas de squatter le sien.
Ambiance froide et silencieuse. Les autres adoraient avoir un fond sonore télévisuel, pas lui. Se faisait toujours un plaisir de couper le son.
Il me tournait le dos, concentré sur son ordinateur. Rien à manger dans les environs, seule sa tasse de café refroidi trônait encore à côté du clavier. J'avais faim. Faisait longtemps qu'il ne m'avait rien préparé. Chaparder toutes les ressources disponibles n'était pas aussi agréable.
M'assis à côté de lui, savourant ironiquement son snobisme. Il ne me regardait même pas, ignorant mon existence comme on se force à faire abstraction d'un moustique opiniâtre en été. Raito parfait dans ce rôle-là.
Ses yeux noyés des lueurs de l'écran, trop bleutées, luttaient encore contre le sommeil. Étincelles chaudes, électriques, au magnétisme irrésistible. Bel arc de la nuque, peau trop parfaite, appelant des baisers et des coups de dents. Clavicule disparaissant par intermittence, ligne sublime. Longues manches cachant tout le bras, laissant échapper seulement les mains fines, doigts agiles caressant les touches de plastique en une harmonie discrète. Tellement parfait, c'en était frustrant. Si seulement il voulait bien arrêter de m'insulter dès qu'il me parlait.
Le dossier que j'avais apporté avec moi lâché sur le bureau. L'onde de choc suffisante pour que quelques gouttes de café froid tachent le bois. Pas assez pour provoquer plus qu'un froissement de sourcil et un pincement des lèvres. Frustrant. Je repris le dossier, le soulevais, le lâchais de plus haut. La tasse tressauta, mais resta debout. Un « blop » de café assombrit un peu plus le bureau. Pas assez proche du clavier pour risquer quoi que ce soit. Toujours pas suffisant pour provoquer quoi que ce soit d'autre que de lui faire terminer sa tasse sur une grimace à cause de la température, puis la reposer de l'autre côté, loin de mes attentats. Inadmissible. Un index enfoncé dans ses côtes. Rien du tout. Il l'aurait voulu. Je repris le dossier, grimpai sur ma chaise, et debout, le portant à bout de bras, m'apprêtais à le lâcher. Dernier coup d'œil à ma victime. Ce traître avait juste arrêté d'écrire et enregistré son fichier au cas où. Décalais mon fardeau de quelques centimètres, juste pour être au- dessus des mains exposées, survolant encore le clavier. Un peu cruel. Le pavé de plusieurs kilos de papier risquait assez fortement de fracturer une ou deux phalanges. Accroupi, il y avait moins de risque. Me baissais donc, le dossier toujours dans les mains, toujours au- dessus de lui. Cachant un peu l'écran. Je gagnais l'honneur d'un soupir quand je lâchais le bloc qui s'écrasa sur le clavier sans rencontrer de chair. Finalement, il avait quelques réflexes.
Il récupéra finalement la liasse, ne pouvant passer à côté du grand « Amane Misa » écrit sur la couverture, et la déposa simplement plus loin avant de retourner à son écran.
« Tu ne vas pas le lire ?
— Non. »
Trop occupé à effacer les lignes de lettres absconses dues à ma manœuvre.
Passai mon bras par-dessus, récoltant une tape sur le poignet.
« Tu arrêtes, maintenant.
— Sinon ?
— Je trouve un vaporisateur et je t'asperge d'eau à chaque fois que tu fais une bêtise.
— Et si je m'en fous ?
— Je remplacerai l'eau par de l'essence concentrée de céleri.
— Tu ferais pas ça. Je tomberais raide mort. »
M'attendais à une réponse sur le même ton, une plaisanterie, quelque chose. Comme s'il ne m'en voulait pas au point de justement souhaiter me torturer à l'odeur de céleri. Seulement le silence, c'était me dire que je méritais cette mise à mort infernale. Juste pour avoir collé Misa entre les pattes de psychiatres qui avaient sûrement été plus traumatisés qu'elle.
Je me relevais et passais de l'autre côté, attrapant le réquisitoire matériel. Ses six clefs usb, ses quatre cent quatre-vingt-huit photographies, ses quarante-trois plans des lieux principaux fréquentés et ses six cent dix-sept pages de pur texte et indices. Presque quatorze centimètres d'accusations.
Le dossier plaqué contre sa poitrine.
« Je veux que tu le lises.
— Il en est parfaitement hors de question. C'est du passé, et tu y as sûrement compilé tous les passages qui t'arrangent.
— C'est faux. Il est complet. Et je veux que tu le lises.
— Pourquoi ? Pour conforter ton ego ? Il est déjà surdimensionné. » Il devait savoir que ce n'était pas le cas. Pas depuis qu'il me crachait au visage que j'étais un monstre d'avoir infligé l'internement à une pauvre fille sans défense. Ses piques trop nombreuses et trop acides pour ne pas écorner les murailles de mon indifférence habituelle aux critiques.
« Parce que tu me juges sans avoir tous les éléments. Et je ne veux pas ça.
— Et évidemment, du fait de ta volonté seule, je dois lire un dossier compilant les éléments à charge contre Misa. Alors même qu'il n'y a plus rien à débattre. »
Sa peau pâlissante, signe avant-coureur d'une nouvelle expédition au pays du vomi. Tentais de me calmer, de ne pas laisser passer dans ma voix le malaise et le dégoût que ces réactions provoquaient.
« Parce que ce serait injuste que tu fasses mon procès sans l'avoir lu. Ce serait injuste que tu - » Rendes ta sentence ? Refuses de me parler ? Arrête de me voir ? Me quittes ? T'en ailles ? Entrailles tordues de douleur, poitrine comprimée rien qu'à l'idée, beaucoup trop réaliste. Soupir échappé. « Essaie de l'analyser, s'il-te-plaît. Dis-moi si j'ai eu tort de me méfier d'elle pour ce qu'elle a fait, et pas seulement pour ce qu'elle est. »
Attente interminable. Le dossier expédié dans une corbeille. Amertume vivace. Autant me cracher au visage directement.
Nuit ? Jour ? Quel intérêt ? Toutes alarmes désactivées. Manger quand j'avais faim, dormir quand j'avais trop sommeil. Refuser toute interaction sociale, qui aurait eu le malheur de me renvoyer mon décalage biologique. Concentration uniquement sur les intentions de Beyond, sa prochaine action. Disséquer les morts de Kira, être à l'affût de toute autre mort suspecte. Attendre la moindre petite erreur, le moindre signe d'irrégularité.
Prétexte.
Pouvais pas empêcher mes pensées de retourner vers Raito. Débarrassé de Misa, mais qui m'avait aussi éjecté de son cercle amical par la même occasion. Toute tentative d'approche soldée par un retour à l'envoyeur. Balle de tennis prise dans les dents. Mais il restait un aimant pour ma conscience. Besoin de me faire pardonner. De simples excuses seraient aussi insuffisantes que feintes. Je n'étais pas désolé d'avoir enfermé Misa. J'étais désolé qu'il le prenne tellement à cœur, mais cette excuse n'irait pas. Il me fallait une meilleure idée. Un cadeau plus important qu'une boite de médicaments, un sourire et un bisou au coin de la bouche, volé dans un couloir quand j'étais sûr que personne ne nous verrait. Et ce cadeau devait être offrable devant les autres. Hors de question de lui faire remarquer que maintenant qu'il n'était plus le petit ami de Misa, il pouvait… faire ce qu'il voulait. Lèvre charcutée. Ne pas me répéter que ce qu'il voulait, c'était justement ce qu'il faisait.
Non. Il m'avait dit ce qu'il voulait. Sortir. Voir du monde. D'autres personnes. Demande récurrente, éternelle. Il avait besoin de s'échapper d'ici, pas seulement par la pensée, et pas juste pour une journée de conférence ponctuée de gaz sarin et de dissimulation de cadavre. Besoin de plus. Je ne pouvais pas suffire à son monde. Le mien était compact, ramassé en huis clos, condensé en un cocon sécurisé, et ça me convenait parfaitement. Lui nécessitait l'expansion.
Si je pouvais trouver un moyen de lui offrir ça, ce serait bien. Il apprécierait sûrement.
Quelques idées jetées sur un brouillon, rayées, annotées. Retourner à l'université était impossible. Trop vulnérable. Mais passer quelques jours avec ses amis, en vacances, davantage du domaine du possible. Selon l'endroit, la sécurité pouvait ne pas être trop misérable. Ou alors, à la condition de reprendre les immondes colorations de ses cheveux et de remettre des lentilles, il pourrait éventuellement parcourir la ville, voyager un peu. Des faux papiers avec quelques identités différentes ne seraient pas difficiles à fabriquer. Et lui permettraient de participer quelques fois à des petits événements. En établissant un schéma aléatoire pour ses escapades, personne ne pourrait prévoir un piège. C'était jouable. Au moins quelque temps. En variant les méthodes.
J'éternuai. Reniflai.
Avantage non négligeable de laisser Raito sortir, il ne verrait pas Misa, elle ne pleurerait donc pas religieusement devant lui en implorant son absolution.
J'essuyai mes yeux d'un revers de manches, avec la désagréable certitude que ça ne faisait qu'empirer le picotement.
Le risque de ces parenthèses dans sa vie si plate, si ennuyeuse, si laborieuse, si en-ma-présence serait qu'il s'entiche d'une nouvelle oie échappée de l'abattoir. Non, pas une oie. Il avait déjà tous les exemplaires de basse-cour disponibles à la fac. Plutôt une lamproie. Ou un scotoplane. Parfait. Ce serait bien son style, de se trouver une fille aussi bête que laide, odieusement pourvue d'attributs mammaliens et dépourvue d'attributs corticaux. Juste pour m'embêter, il serait capable de choisir la pire de la meute.
Rafale d'éternuements, oreilles qui sifflaient.
Je mis les idées de cadeau-sortie de côté. Rien que l'idée de Raito flirtant avec des grognasses habituelles suffisait peut-être à me rendre malade ? Stupide.
Quelque chose n'allait pas. Quelqu'un avait peut-être ramené un virus sous ses semelles. Une bactérie particulièrement hargneuse. J'aurais dû ne plus du tout mettre les pieds dans les parties communes. Et m'abstenir de réquisitionner les fruits confits que Matsuda avait planqués sous son lit. Sa chambre plus que certainement infestée d'horreurs, demi-armes bactériologiques.
J'avais beau cligner des yeux et respirer la bouche ouverte, le malaise ne passait pas. Sifflement de mon souffle. Envie de m'arracher la rétine pour annuler la démangeaison insupportable.
Petit tas de mouchoirs sales amoncelés au sol, recouvrant les emballages de bonbons et gâteaux industriels. Franchement pas terribles, d'ailleurs, mais c'était tout ce que j'avais trouvé ou réussi à soutirer à Mogi, qui acceptait de faire travailler ses jambes maladroites pour aller au distributeur automatique chercher mon ravitaillement. Brave Mogi. La convalescence encore trop présente pour qu'il aille plus loin que quelques rues.
Nouvelle salve d'éternuements en ponctuation de la lecture des fichiers d'assassinats suspects.
Décidément, j'étais malade.
M'essuyais les yeux sur ma manche propre, tentais de reprendre la lecture.
Choc contre une surface dure. Grattement. La boule de poils franchit la porte dans un cliquetis de griffes vernies. Comme revenue des enfers pour se venger, la chienne courut vers moi, bondit pattes en avant et atterrit contre mon flanc, manquant presque de me faire basculer. Tout juste le temps de me protéger d'une main avant d'être envahi de léchouilles immondes. La liste des dangers portés par sa bave défilait devant mes yeux embués.
Comment cette créature échappée du Tartare pouvait-elle être ici ?
Me débattais pour m'en défaire, finis par la plaquer au sol, horrifié par ses jappements ponctués de coups d'œil adorateurs. Les battements de queue faisaient voler des poils blancs en tous sens, disséminant sa bave et ses peaux mortes dans tout mon pauvre espace de vie. J'allais mourir.
Impossible de m'évader sans être suivi par la peluche griffue… griffue mauve. Dans le couloir, je tombais sur un nœud papillon et un tutu abandonnés.
Première porte ouverte, sur la majorité de l'équipe. Akemi et Matsuda en pleine partie de poker. Formidable. Pas le temps de les engueuler.
« Que quelqu'un récupère ce truc et m'en débarrasse.
— Oh, mais elle est mignonne, elle fait rien ! » Matsuda, toujours aussi aveugle.
« Elle essaye de me tuer en perdant ses poils chez moi. Vous avez de minces indices sous les yeux. » Sûr que j'avais une tête à faire peur.
Akemi quitta son jeu des yeux. Froid. Peut-être moins que les autres.
« Pourquoi ne pas simplement fermer ta porte ?
— Elle sait l'ouvrir.
— C'est un chien.
— Merci pour cette observation aussi vérifiée que brillante. Il faudra me rappeler ces extraordinaires capacités au moment où j'aurai des tâches importantes à confier à quelqu'un de compétent. »
Les petites pattes s'accrochaient à ma jambe. Inutile animal.
« Débrouille-toi seul. Misa a bien mérité ce réconfort. »
Porte claquée. Quel était le putain de rapport entre le retour de Misa et le retour de sa chienne ? Pourquoi une calamité ne pouvait pas arriver seule ?
Deuxième salle ouverte. Misa me foudroya du regard, continua de lisser ses cheveux. Pas maquillée, elle faisait vraiment peur. Ouvrit sa bouche avant que je puisse en placer une. « Je suis là, elle est là. C'est ni négociable, ni modifiable. Et si ma princesse d'amour veut se promener dans chaque pièce de cette maison, alors elle le fera.
— Elle pourrait bien visiter la cuisine. De très près.
— Tu feras pas ça. Tu manges pas de viande.
— Moi, non.
— Au stade d'allergie où tu es, tu serais recalé dans une émission de relooking tellement t'es pas sauvable. Tu finiras avec une crise d'isthme avant de lui faire la moindre égratignure.
— Crise d'asthme.
— C'est ce que j'ai dit.
— Dans un univers parallèle. Mais j'ai du mal à croire que tu puisses exister dans beaucoup d'univers. Ton existence est en elle-même une insulte au principe de sélection naturelle.
— Et la tienne, une insulte à la beauté humaine.
— Si je meurs d'une crise d'asthme à cause de ton chien, ou d'un œdème de Quincke suivi d'un choc anaphylactique, tu seras reconnue responsable.
— Je survivrai. Pas toi. »
Comment dressait-elle son canidé dégénéré pour qu'il préfère me suivre moi partout où j'allais ? Dans un autre univers parallèle, Misa était intelligente et avait prévu le coup, transformé son « bébé d'amour » en bombe micronucléaire.
Troisième porte. Suffit d'un coup d'œil à Raito pour m'asséner un « Vas te laver, et prends des antihistaminiques, ça va passer. » avant de retourner à son travail, m'ignorant royalement.
Quatrième porte, dernier espoir. Longues secondes avant qu'il daigne ouvrir. Son visage apparut finalement, flouté par les larmes que je ne pouvais pas empêcher. Sévère. Me pardonnais pas de lui avoir caché tant de choses. Ni de lui en vouloir pour me les avoir soutirées de force.
« Watari. » Tout était dit, dans cet unique mot.
« Ryuzaki. » Dans celui-là aussi. Dans son attitude, trop droite, trop rigide. « Je suppose que tu es venu me présenter tes excuses pour ton comportement infantile et malvenu. »
Gorge serrée. Encore un peu, et je m'étoufferais vraiment. Ce comportement qu'il critiquait, c'était celui de notre petite conversation. Et même en cherchant bien, je restais persuadé que je n'étais pas celui à blâmer. Je n'étais pas celui qui m'était plaint de devoir tout faire, qui avait émis des regrets à demi-mots pour toutes ces années, qui avait suggéré que le manque de confiance et de communication entre nous était la cause de tous nos maux. Pas celui qui avait dit que l'autre était diminué.
« Non. » De ça au moins, je ne démordrais pas. « Tu ne vas pas m'aider à me débarrasser de ce chien ?
— Le chien est là car mademoiselle Amane est là. Elle est là car Yagami-kun est là. Tires-en les conclusions qui s'imposent. »
Je reculai d'un pas. Fermai moi-même la porte.
Le Shinkansen filait sur les rails de la ligne Tokaido, presque silencieux. Ça avait été une torture que de monter là, devoir me mêler aux autres passagers. Pieds emprisonnés – je n'allais quand même pas risquer de mourir pour avoir ramassé un milliard et demi de bactéries et virus sur le sol extérieur – et position assise normale, je me perdais dans l'observation du paysage défilant par la fenêtre. Image de la dépression ordinaire.
Les passagers étaient tous suintants d'imbécillité. Ils babillaient entre eux ou au téléphone, vomissant des monceaux d'idioties et de platitudes mielleuses. Fange humaine. Heureusement qu'il n'y avait pas d'enfant pour ajouter ses pleurs au tableau déjà peu reluisant.
Haïssables transports en commun. L'idée même de communauté me retournait l'estomac. Surtout ne pas penser au nombre de fesses posées sur le siège avant les miennes. Décollai légèrement mon dos, réduisant la surface de contact. C'était dégoûtant. Presque autant que de devoir partager un gâteau. Grimace. À tous les coups, quelqu'un avait mangé là, et avait bavé sur le tissu.
Attention détournée, me forçais à compter les éléments passant par la vitre. Les poteaux, les maisons, le nombre de panneaux. Tout plutôt que d'imaginer les horreurs corporelles avec lesquelles j'étais plus que certainement en contact.
Une vraie épreuve. Tellement difficile, d'être à la fois sans Watari, et au milieu de la foule. Mais ça irait plus vite qu'en voiture. À peine trois petites heures. Et je me voyais mal emprunter un hélicoptère à l'armée pour atterrir dans le petit jardin cossu.
Alerte pour un sms. « Où es-tu caché ? » Ignoré. Pas beaucoup de répit avant un deuxième. « Ne m'oblige pas à pirater ton portable pour te trouver. Ou à avertir Watari. » Reniflement méprisant. Comme si Watari pouvait encore faire quoi que ce soit de plus pour me trahir. Comme si Raito allait sauter dans le train suivant pour me poursuivre. Pour peu qu'il arrive à passer le système anti-piratage avec lequel j'avais pris soin de protéger mon téléphone, ce qui lui prendrait quelques heures au minimum, même avec ses capacités hors normes.
Photo prise par la fenêtre. Le mont Fuji, encore bien éloigné, mais reconnaissable. « Rien ne vaut le Derbyshire, mais c'est pas si moche ici non plus. »
Me calai un peu plus confortablement, grignotant un cookie extirpé de mon sac. L'idée même de sa tête quand il verrait mon message suffisait à me faire mettre de côté les germes sur lesquels j'étais adossé. Il allait devenir fou, et me dire que je n'avais pas à sortir alors que je le maintenais prisonnier. Au moins, il le penserait.
Mon plus bel air de chaton perdu sous la pluie avait fonctionné comme prévu. J'étais au chaud, confortablement installé dans un fauteuil, une tasse de thé brûlant à la main, et profitais de la gentillesse exacerbée de Sachiko Yagami. Et tout ça juste en me promenant dans le centre commercial où elle allait faire ses courses avec la régularité d'une horloge suisse.
La mère était tellement en manque de son fils qu'elle m'avait invité pour venir parler de lui à la maison et revoir Sayu, qui serait certainement « enchantée de voir un ami de son frère avec qui elle s'était si bien amusée la dernière fois ». Me voir harceler Raito l'avait sûrement beaucoup amusée, en effet. Comme de me soutirer une petite fortune par la suite.
Mon statut d'objet transitionnel avait ses avantages non négligeables. Depuis presque deux heures que j'étais arrivé, pas un cri, pas un reproche, pas un regard assassin. Confortable. Tellement que je caressais l'idée de m'installer ici pour mener mon enquête. Watari ne s'occupait plus de moi comme avant, il ne verrait que des avantages à ce que je me fasse adopter par une famille étrangère. Lui n'aurait qu'à continuer un peu à pourrir la vie de Raito et à refuser de remplir les placards avant de rentrer en Angleterre. Tout seul, il le méritait. Sale traître.
« Quelque chose ne va pas ? Le thé est trop infusé ? » Voix douce, à l'inquiétude presque pas feinte. Ou pas du tout. Savais pas trop.
« Non non. Désolé, je pense trop à mes soucis personnels.
— C'est parce que vous êtes jeune. Vous prenez sûrement les choses trop à cœur. » Elle avait tort. Mais j'avais bien envie de me faire plaindre un peu. Elle irait peut-être me chercher des gâteaux pour me consoler.
« Vous vous souvenez, Yagami-san -
— Oh, appelez- moi donc Sachiko, ce sera mieux pour vous. Je sais que les européens aiment bien s'appeler ainsi, par leurs prénoms. »
C'était injuste. Elle s'adaptait plus à moi que l'entièreté des personnes qui partageaient mon QG quotidiennement. Petit sourire. D'après ses mimiques, mes sourires la faisaient craquer. Et comme je ne comptais pas me faire expulser de la maison…
« Sachiko, dans ce cas. Vous vous souvenez que je vous avais dit que j'étais en froid avec mes parents.
— Je me souviens qu'ils sont loin, oui. Et séparés. » Elle désapprouvait. Moue attristée sur mon visage. Elle prit une inspiration – si je jouais bien, elle me chercherait à manger avant de me faire un câlin.
« Exact. Disons que lui me renie particulièrement en ce moment, il ne comprend pas mes choix. C'est… douloureux. » Et presque vrai.
« Et votre mère ?
— Elle s'en fiche. » Qui était supposé représenter une mère ? Autant faire de ce personnage quelque chose d'à moitié inexistant.
« C'est… je suis sincèrement navrée de cette situation pour vous. Si je peux faire quoi que ce soit, il ne faut pas hésiter. Je sais que c'est dur de voir sa famille éclatée à cause du travail et de conflits. Très dur. »
Ma main posée sur son avant-bras un peu tremblant. « Merci beaucoup. »
Le bruit du four et la douce odeur de pâtisserie chaude accueillirent Sayu rentrant de l'école. Elle aussi, valait allègrement trois Matsuda.
Vibration du téléphone. Rejetais l'appel. Il n'avait qu'à pirater les caméras de surveillance du pays, s'il voulait me retrouver. Et venir jusqu'ici lui-même, s'il voulait m'engueuler.
La table investie par les cahiers de cours de Sayu, qui me jetait d'incessants regards mi-suppliants, mi-menaçants. Elle finit par ouvrir la bouche, après ce qui était probablement un monologue intérieur interminable pour savoir comment m'obliger à lui faire ses devoirs.
« T'es assez proche de Raito toi.
— Je ne l'ai pas vu depuis un moment, donc tout est relatif.
— Hm hm. Mais t'es aussi arrivé premier au concours d'entrée. Et tu l'aimais bien. » Sous-entendus… elle se souvenait parfaitement que je lui avais demandé d'espionner ses fréquentations féminines.
« Et donc ?
— Et donc tu peux venir m'aider à faire mes devoirs. Comme ça, tu approcheras de son quotidien, et tu le comprendras mieux.
— Pourquoi je ferais ça ? Je ne compte pas devenir lui. » Quelle horreur ce serait. Calvaire de ses journées. Il se forçait à être poli. Il dormait trop. Il n'aimait pas les gâteaux.
« Parce que ce sera mieux pour tout le monde si tu m'aides. On expédie ça, et tu ne m'entendras pas me plaindre pendant de looooongues minutes que c'est trop dur.
— Les exercices de collège, ce n'est pas trop dur. Pour personne. » Mimique pincée. Ignorée. « Tu n'as que trois ans de moins que lui, essaie de le surpasser dans certains domaines. Ça te donnera un avantage plutôt que de devoir chouiner pour obtenir son aide.
— Je ne chouine pas ! Et en plus, j'en ai pas besoin. C'est mon grand frère, c'est le meilleur, et il m'aide.
— Laisse-moi deviner : parce qu'il est gentil.
— Lui, oui. » Sourire carnassier. « Et si tu veux t'améliorer, tu ferais bien de commencer par m'aider sans contrepartie ni besoin de te menacer de révéler notre petit arrangement à mon cher donneur de rein potentiel. »
Je cédais. Tellement plus facile.
La mère revint de la cuisine, portant un plateau de cookies tout chauds. Douce odeur du chocolat.
Alerte mail. Qu'il était pénible, à me parler uniquement quand il était jaloux de mon absence. Ou inquiet ? Rictus amer. Lui envoyai une photo d'un coucou gris dans un nid de bergeronnette.
Je sautais à moitié le repas, prétextant que du riz sans rien me suffisait. J'avais fini par définitivement couper mon téléphone quand Watari m'avait donné l'ordre de rentrer. Pas une demande, pas une question, pas une inquiétude. Qu'il aille exercer sa tyrannie ailleurs. Ne lui manquait que la lampe trop forte et le sérum de vérité.
« Il se fait tard. Personne ne va s'inquiéter de votre absence ?
— Pas vraiment. Je suis seul. » Demi mensonge. La première partie était sincère.
« Oh, pauvre trésor… si vous voulez, vous pouvez prendre la chambre de Raito pour cette nuit. Ça ne peut pas le déranger, et ça mettra un peu de vie dans cette maison.
— Sympa pour moi, merci maman.
— Pardon Sayu. Disons alors de la vie dans cette chambre. »
Un nouveau cookie disparut. C'était bon. Simple, basique. Mais bon. Comme un thé bien chaud. Ou un plaid duveteux en hiver. Me calais plus confortablement encore dans le canapé.
« C'est vraiment gentil à vous. Je reste avec plaisir. »
La pièce conforme à ce que j'avais vu la dernière fois. Rangement impeccable, symétrie des objets, bibliothèque ordonnée avec logique et efficacité. Le lit confortable, je m'y glissai comme une tique dans un pelage de chat.
Presque pas l'impression d'être un intrus. Pourtant, je l'étais. Il serait fou, de me savoir ici. La dernière fois, tout n'avait été qu'échange d'insultes et envie de vomir. Bizarre, cette évolution. Aussi inattendue que naturelle. J'avais envie qu'il soit là. Flagellation mentale, il ne viendrait pas, et quand je devrais fatalement retourner à Nagoya je serais reçu avec un peloton d'exécution.
Son ancien ordinateur sur le bureau bien rangé, prêt à reprendre du service. Ce serait simple, drôle, de lui envoyer un mail depuis sa propre chambre. Non. Je ne ferais pas ça. Le méritait pas.
Me retournai, blotti dans les couvertures, le nez dans l'oreiller qui n'avait plus qu'une odeur de lessive. Il ne dormait plus là depuis trop longtemps.
Il me manquait. Et c'était le pire.
Voilà la fin du chapitre ! On se retrouve vers le 20 mars pour la suite !
Des bisous,
Meyan
