Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.
Rating : M pour certains chapitres
Bonsoir,
Voici le chapitre 53, en espérant qu'il vous plaise et que vous puissiez profiter de l'été !
N'oubliez pas de laisser un petit message si vous avez quelque chose à dire ;)
Réponse à la review anonyme :
Johanna
On se le demande forcément pourquoi Misa ensucre tout le monde de sa présence, mais pas comme si L pouvait réellement la laisser se balader tutu au vent. Tu as bien interprété les signes concernant Misa :3 En tout cas, L les interprète de la même façon... Est-ce vrai, est-ce faux ... à voir ! Merci à toi pour ton commentaire ! C'est totalement la désertion côté reviews, alors ça nous fait plaisir !
Chapitre 53
Appel d'air et coup de bambou
Pur réflexe de mes mains qui se fermèrent sur l'ordinateur, l'empêchant de connaître une fin aussi prématurée que frappante. Me redressai, tirant la nuque raide et les muscles endoloris. Ceux de l'abdomen, en particulier. Mes yeux frottés, piquants, la fatigue même pas partie alors que j'avais dormi… quand même sept heures, apparemment. Regard torve vers l'écran de télévision : flaque violente de rétroéclairage dans l'obscurité nocturne. Le poste ronronnait son concert habituel de stupidités crasses et abyssales, juste assez audible pour être pénible. Pourquoi le son était-il seulement mis d'ailleurs… Triste manque d'énergie et il était encore très tôt, ou très tard. Bâillement étouffé, je retournais à mon ordinateur. Plus de batterie. Tch.
Me lever était vraiment nécessaire pour brancher la machine, je n'en avais donc vraiment pas la moindre envie. Résistais encore à la tentation de me pelotonner dans un coin pour fermer les paupières.
Un angle inconfortable buta contre ma hanche. C'était le boîtier de la télécommande. Hésitation. La chaîne d'informations, légèrement plus forte. Encore un énième reportage sur Kira. Vraiment, y penser en continu ne suffisait pas.
Regard vide sur l'homme qui témoignait stupidement de son admiration pour un tueur de masse. Il ne pouvait qu'avoir ce regard, néant d'intelligence absolu, unilatéral, fade.
« Après, ouais, qu'il tue de manière aléatoire… Bof. Suis sûr que les gens pas criminels qu'il tue sont quand même pas innocents. Ils doivent être coupables d'un truc, un truc qu'on sait pas forcément. Mais lui, il sait. Ça se trouve, il juge les… âmes. Ou connaît des actes secrets. C'est vraiment Dieu, il sait que la personne est mauvaise. » Écœurant… et terriblement dangereuse, cette volonté de nier, de ne pas vouloir voir l'évidence. Stupidité presque incroyable et le pire était que l'opinion se répandait, passé le choc premier de la peur. Il y avait eu le refus, l'horreur ou le désespoir quand l'actuel Kira avait clairement commencé à tuer d'autres personnes que les criminels. Après les vagues de suicides, venait la phase d'acception accompagnée de la naissance d'un très florissant business autour de l'effacement de données et de fausses identités. Cupidité, mon amour. L'homme à l'écran continuait d'emmerder le sens commun et toute forme de bon sens avec un enthousiasme sadique de clown dans une bouse de slasher nanardesque.
Le fanatisme gangrenait littéralement ses traits. « Il a le cran de faire ce que toute la société bien-pensante refuse, c'est pour notre bien à tous. Son nom, il ne l'a pas choisi, après tout, hein… »
Kira n'était personne, juste un mot, un surnom qui dégoulinait de la laideur infinie des autres. De toute leur platitude. À choisir, il aurait certainement voulu une autre identité. Un nom moins simpliste, même si le simpliste permettait d'être retenu par les simplets. Jouer sur un point de vue permettait la subtilité, mais ce nom-là, ne l'était pas, subtil. Kira peut-être plus à l'image de ces autres, qu'à son image à lui.
Me demandait à quel point il – quel qu'il soit – était devenu Kira.
Et à quel point les autres l'avaient façonné.
Dans quelle mesure les autres avaient créé Kira, au même titre que Kira s'était créé.
Son coupé, en plein milieu d'une diatribe flirtant avec l'infâme et la grève auditive, j'allais brancher le pc. Clavier dansé sous les doigts. En rebrassant les insécurités d'une population au besoin désespéré d'être sauvée sans fournir le moindre effort, ils passaient tous à côté d'un scoop.
Pourquoi les criminels fichés, dont les noms et les photos étaient diffusés en permanence dans les médias, ne mourraient plus ? En tout cas, plus depuis deux jours. Ça allait finir par se remarquer, mais je voulais la raison.
Lumière crue allumée, sursaut. Écran rabattu et surprise de trouver L, à la porte. Phase de ravitaillement ? Trop tard pour faire semblant de dormir encore, silhouette ourlée du regard, sombrement. Pas la moindre once d'attention, pour moi. Il s'approchait sans me voir, fouillait autour. Sa tête relevée, main cherchant sous l'assise du canapé, figée. Nos yeux croisés une petite seconde et l'air flotta de toutes ces paroles, celles de notre dernière conversation et toutes celles qui n'avaient pas été dites, pires encore. Frisson glaçant, ma langue acide de venin trop froid.
Sa présence me suffoquait de rage. Accepter ses actes serait légitimer ses pensées et je m'y refusais. Parce que certaines d'entre elles n'étaient pas justes, pas justifiables, pas tolérables. Parce que je refusais qu'une intelligence aussi merveilleuse que la sienne ait des raisonnements aussi fallacieux, cloisonnés. Et, parce qu'il se n'arrêtait pas, à croire qu'il ne comprenait pas.
Le voir, c'était sentir, physiquement et psychologiquement, l'enfermement. Les murs qui broyaient ma cage thoracique. Je quittai le salon, simplement. Exactement comme il l'avait annoncé, du reste. Tant pis.
Dans le miroir de la salle de bains, j'étudiais mon image avec circonspection. Reflet incendié des yeux. L exagérait. On ne comptait pas mes côtes. N'importe quoi.
Mâchoires serrées, retour à ma chambre au pas de course. Prendre son avis en considération était important. Mais prendre son avis en considération pendant une dispute était stupide.
Effondré sur mon lit, pour terminer ma nuit. Décourageant de savoir que du repos supplémentaire ne représenterait pas un changement significatif. La fatigue s'immisçait lentement pour ne plus partir, symbiotique.
Regard égaré dans le noir : le vide du lit serait si facile à combler et je m'y refusais, malgré tout.
La colère, le manque, l'envie ne pensaient qu'à un certain connard plus buté qu'une paire de pachycéphalosaures lancée contre un mur en béton armé.
Sous l'agacement, je me tournais, virais les oreillers, les reprenais. Lit réarrangé avec l'un des oreillers les plus éloignés. Me recouchai, sanction pour tout ce qui me brûlait les veines. Pas de retour en arrière possible, hors de question. Mon soupir lourd, exaspéré, ne chassait pas une seconde l'odeur de sa peau que j'hallucinais, imprégnée dans la taie de l'oreiller. J'aurais pu rire nerveusement, peut-être, si ça n'était pas intolérablement démonstratif. Pas comme si je comptais remplacer l'oreiller coupable de dissidence éhontée, le parfum imaginaire calmait, enveloppait. N'était qu'à moi. Addictif à un point indécent, allume de frustration jusque dans le rêve.
Tête inclinée, posée dans ma paume, à les regarder éviter de me regarder. Moi, qui évitais de baisser les yeux. Et, par-dessus tout, évitais de l'observer, lui. Pourquoi m'obstiner à venir ? C'était contre-productif. Idiot.
J'éparpillais méticuleusement les pauvres morceaux d'aliments que contenait mon assiette, sans même prétendre m'y intéresser. Bonne volonté maltraitée, explosée par l'odeur infernale du plat posé sur la table et par le spectacle des autres en train de se nourrir, juste répugnant. L'image, mais surtout l'idée, qui était sale.
Mon père me lança un regard pesant qui jouait trop bien sur la corde du chantage affectif. Finalement, je capitulai, baissai le nez pour un duel de haine pure entre l'assiette et moi. Comme des entrailles aux relents d'agonie dégueulasse, la porcelaine exposait ses tranches de légumes, de muscles, devenus infections, boyaux sanglants. Morceaux âcres, spongieux, littéralement pourrissants, grouillants, qu'on voulait que je … que je mange.
Jamais je ne pourrais me résoudre à avaler ça.
Mes baguettes lentement attrapées, je réalisai que les autres s'étaient tus. Matsuda toussota en diversion, balbutiant un sujet quelconque d'une voix haut perchée du genre « Les géraniums ont bien poussé cette année ».
Quelques bouchées seulement, ce n'était rien. Baguettes approchées, forcées, qui se figèrent, butèrent contre le mur érigé sous mon crâne. Iris saturés, sang battant les tympans. Mes neurones en ébullition insupportable, prison dans les tempes. Je ne voulais pas avaler ça. Comment faisait-on pour avoir seulement envie de … ça ?
Chaleur soudaine, brûlante. Le rejet révulsé en chair de poule que personne ne verrait sous le tissu.
La paralysie m'envahit, à imaginer. L'odeur qui montait, se lovait à l'intérieur de ma bouche comme une anguille, matérielle. Sa peau gluante, fétide, vaseuse. Elle se coulait, se tortillait pour tomber jusqu'à l'estomac, éclaboussant tout de sa putréfaction. Je la sentais, forcer, convulser dans ma gorge, furieusement.
Sueur perlante, respiration bloquée.
Dans un raclement sonore, je repoussai ma chaise, brutalement.
À mi-chemin, un sursaut de volonté me fit ralentir, m'immobiliser.
Paume gauche et front contre le mur du couloir, me concentrai sur la réalité des sensations en point d'ancrage. Polarisation sur la peinture rêche et froide. En être réduit à ça me révulsait tellement. Et l'odeur était là, imprégnant les papilles à me les arracher.
Dos glissant contre la paroi, je m'assis pour ignorer les fils de douleur tordus en figures de Lichtenberg dans mon abdomen. Nuque renversée en arrière, paupières pressées à faire éclore des fractales contre les ténèbres des rétines. Me rassemblais sur ma respiration. Tout tournait autour d'une seule pensée logique : n'ayant pas mangé depuis la veille, il n'y avait plus rien à vomir.
Des bruits de pas montaient vers moi. Deux personnes. Me dépassèrent. L'une s'arrêta, entraînant l'arrêt de la seconde. Yeux légèrement entrouverts, captant le dos de L, l'air inquiet d'Akemi. À la périphérie, le détective fit un geste, incitant le mafieux au départ. Malgré moi, malgré la nausée, la question effaça tout. Champ gravitationnel irritant, immédiat, triturant. Exactement quatre jours que le manège était établi. Que faisaient-ils ? Je les regardais s'éloigner, disséquant la nuque du détective. Dès qu'ils disparurent, l'évidence se fit acide, échec. Mouvements précipités dans l'autre direction au plus vite. Vers les toilettes.
Mes joues juste séchées des larmes réflexives et la langue saturée de dentifrice à la menthe, il me fallait de l'eau. Il en devenait presque écœurant à force, ce goût, lui aussi. Perdu entre les fragments de pensées et de sensations trop denses, je ne me rendis pas tout de suite compte de la situation.
La présence de Misa simplement reléguée quelque part, je passai devant elle comme devant un meuble pour récupérer une bouteille dans le placard. Tête flottante parmi les haut-le-corps résiduels, gigotés dans mon ventre, difficilement réprimés... la réalisation me frappa, à retardement. Misa dans une cuisine. Misa et L, dans une cuisine. Fin du monde en pleine guerre atomique, et moi, pris entre les feux des enfers. Les deux s'éviscéraient en silence dans le blanc des sclérotiques. L'atmosphère engluait tout en une mélasse de pesanteur et de ressentiment. L'asphyxie me prit la gorge sous l'intensité de la pression.
Misa croisa les bras, renfrognée, mauvaise, s'adressant à lui. « Non, ça ne te concerne pas, arrête avec tes sales questions. Ça te suffit pas de faire du mal à Princesse, il faut que tu me le vol… » Regard fadasse qui perdit son éclat en croisant le mien. Son timbre s'effaça dans un silence malade. Urgence de sortir. Je levais les mains en signe de non-agression pour quitter la zone d'affrontement, la fameuse bouteille lâchement abandonnée au milieu du champ de mines.
Bâillement presque irrésistible, pourtant contenu au ces regards inquiets sérieusement pesants, pas comme si je pouvais quoi que ce soit contre… peu importait ce que c'était. Me concentrai sur ces criminels étrangement épargnés, plutôt. Qui était à l'origine de ça ? Pourquoi ? Les médias n'avaient pas cet intérêt, le gouvernement, peut-être. Faire semblant de céder en apparence pour retourner ensuite le jeu. Des freelances engagés pour l'occasion, peut-être ? Plonger dans les ramifications prenait des allures infinies de purgatoire mais les vérifications montraient que les informations étaient identiques partout, pourtant, elles devaient être fausses, seule explication. Pister à partir des derniers criminels diffusés et attendre de voir si la falsification se produisait pour remonter à la source pourrait être long. Pas moyen de savoir autrement si tous les portraits de criminels étaient touchés par le phénomène ou juste une partie, donc pas moyen de savoir quelles étaient les modifications. Oui, forcément des modifications de données après publication. Adrénaline aiguisée, chahutée dans ma poitrine, étrangement moins intense que d'ordinaire.
Bâillement impossible à retenir, cette fois. Mes yeux fermés quelques… minutes ?
Une petite pause ne serait probablement pas du luxe. Gorgée d'eau avalée avec prudence et avec la hantise de la sentir devenir maelstrom de nausée. Je délaissai le petit mystère des criminels pour autre chose de tout aussi intéressant.
Relevant le nez, je vis Akemi se glisser dans la pièce. Le pianotement des phalanges même pas ralenti par l'intrusion, je le suivis discrètement par-dessus mon écran. Il venait farfouiller dans les piles de papier, marmonnant des paroles indistinctes.
Que faisaient-ils ?
Comme si j'allais vraiment poser la question. Comme si j'allais montrer que ça m'énervait à ce point, alors que j'avais été si clair. Certainement pas.
L'arrivant éparpillait toujours dossiers et documents comme une majorette au bord de la crise de nerfs et de la tendinite. Lèvres comprimées pour ne pas laisser filtrer la question. Ni rien d'autre, surtout.
Matsuda craqua le premier, s'approcha à pas de loup, claqua l'épaule de l'autre qui sursauta. « Tu cherches quoi ? » La réponse mafieuse se perdit quelque part au croisement de ma répulsion face à cet être tangent dégoulinant d'inélégance intrinsèque et de mon je-m'en-foutisme de façade. Prétention de ne pas le remarquer s'approcher, examiner mon bureau. L'exclamation outrée et grossière d'Akemi profana toutes les règles élémentaires de la courtoisie à coup de pieu judicieusement enfoncé dans ma patience.
« Tu aurais pu dire que c'est toi qui l'avais ! »
Mon épaule haussée, désinvolte. « Désolé, pas remarqué, fallait préciser l'objet de ta recherche infructueuse. » Frappe des touches plus rapide, fenêtre dérobée avant qu'il ne puisse y jeter un œil inquisiteur.
« Huuuum. Pardonne-nous de ne pas être à ta hauteur de bourreau de travail devant l'insurmontable, cher martyr. » Sa main avancée, dans l'intention évidente de pincer ma joue. Expression changeante qui suffit à l'arrêter. La main, pas le commentaire qui était vendu avec. « Tu n'as pas mangé, encore, ça va commencer à se voir.
— Personne ne te force à voir.
— Comme si j'avais le choix. Et ne pense même pas à me crever les yeux, pas ma faute si vous vous boudez comme des enfants. » Il posa d'autorité un sachet de gâteaux sur la table. « Mange au moins un de ceux-là et je serai content.
— Je n'aime pas ça.
— Mais tu ne détestes pas. Me force pas à être pire que ta mère. »
Demi-sourire involontaire. « Ce que tu peux être chiant. Tu es payé pour ça ?
— J'espère que tu ne parles pas comme ça à ta mère. C'est très insultant. Mais je ne sais pas si la première partie est pire que la deuxième.
— Oui, ce serait dommage de torturer un cerveau qui passe autant de temps à torturer les autres. » Le sachet agité, rendu. « Donne plutôt ça à quelqu'un qui les aime vraiment. »
La périphrase lui fit lever les yeux ciel. Glace à mon visage, conversation close avant qu'il ne s'engouffre dans la brèche que je ne venais d'ouvrir.
« Je ne considère pas que refuser de légitimer l'internement forcé et la torture soit me comporter comme un enfant.
— Je ne peux pas te donner tort là-dessus mais, s'il te plaît, mange. »
Visage renfrogné, son document et ses gâteaux en main, il repartit finalement sur un profond soupir de frustration. Apparemment, un vague hochement de tête n'engageait vraiment à rien, dommage.
Reprise du travail, réponse au mail tapée avec hargne alors que la porte se fermait, Akemi retournait probablement dans la chambre de L. Que faisaient-ils ? Sur quoi travaillaient-ils, sans moi ? Agacement violent enclavé, quelque part. L'exprimer serait d'ailleurs passablement contradictoire avec les demandes que j'avais faites à L. Si L m'avait proposé de travailler avec lui sur ce mystérieux sujet, je l'aurais renvoyé vers Akemi d'un air hautain. Évidemment. Il devait pourtant me le demander, c'était non négociable. Peu importait ce qu'il voulait, tant qu'il me voulait. Le mafieux, son premier choix ? Peuh. Et pourquoi pas un blaireau ? Son premier choix, ce n'était pas moi. C'était inadmissible.
Colère qui ne faiblissait pas, toujours panachée, alimentée par ce que je désirais. Et il n'y avait rien que je désirais plus que lui.
Comment l'inverse ne pouvait-il pas être vrai ?
Je n'avais pas le droit d'être jaloux, pourtant je l'étais. Viscéralement.
Tout mon corps tendu à la porte qui s'ouvrait. Ne se relâcha pas vraiment quand je vis de qui il s'agissait. Le mail pour Kaname que je n'arrivais de toute façon pas à écrire, c'était une distraction bienvenue.
Étrangement, l'intrus ne se dirigeait pas vers moi mais vers le placard.
« Bonjour à toi aussi, Akemi.
— Raito, salut, désolé pour l'intrusion. Tu ne vas pas prendre la fuite, si ? » Flèche de son regard avant qu'il se détourne pour ouvrir l'armoire. « Ah non, j'oubliais, c'est seulement devant L que tu fais ça. »
Bien. Autant l'ignorer, donc. La maigre trace de bonne humeur qu'il me restait se mua en cendres. Je vissai des écouteurs dans mes oreilles afin d'évincer sa présence parasite. Il avait croisé les bras devant le meuble, fouillais les étagères des yeux. Ce qu'il cherchait était évident. Qu'il trouve tout seul. Peut-être qu'un jour il serait même capable de nouer un nœud coulant autour de sa gorge sans aide. Relecture pour la énième fois de la dernière réponse, tellement difficile de trouver comment -
On m'arracha l'écouteur gauche.
« Je t'emprunte ça. Je crois que tu n'en veux pas. »
Il s'agitait avec son parpaing anti-Misa, enfin déniché, l'air de vouloir écrabouiller tout ce qui passait à portée d'attaque. Mon attention à peine accordée, à reformuler une phrase pour la sixième fois.
« Pourquoi penses-tu que cette information m'importe ? Fais ce que tu veux, ce dossier n'est pas à moi. »
Un choc sourd indiqua qu'il avait laissé tomber la brique sur une chaise.
« Le poids de la justice, putain. C'est pas light comme truc, devrait se mettre au régime. Et je ne dis pas ça pour toi, bien sûr. » L'oreillette droite dérobée. « Tu écris à qui comme ça ?
— Te concerne pas. Tu as eu ce que tu voulais, non ? Alors qu'est-ce que tu fais encore ici ?
— Tu sais bien… l'insigne plaisir de constater que tu me snobes totalement. Comprends pourquoi L en a fait l'un de ses hobbies. C'est tellement agréable et valorisant.
— Raté, son passe-temps préféré, c'est de me séquestrer pendant cinquante-trois jours dans une cellule avec des menottes puis pendant un an dans une maison en m'accusant d'être un criminel de masse. Faut être réaliste, aucun autre hobby ne peut rivaliser. Et il n'y a rien de plus valorisant. » Évidemment, la clé qui reposait sagement dans ma table de chevet n'était connue de personne d'autre. Ce qu'elle offrait, au mieux, ne valait rien et me coûterait trop. Si c'était un piège, je ne voulais pas le savoir.
Akemi sourit en coin d'un air malin. « Tu ne veux pas savoir ce qu'on fabrique, lui et moi, depuis des jours ? »
Six, maintenant. Aux heures comptées sans pouvoir m'en empêcher. Mettre à profit sa question pour enfin connaître la raison de ce cirque ? Alors qu'il me l'offrait si gentiment, sur un plateau ?
« Non. »
Sa surprise étalée grossièrement, comme s'il avait loupé une marche d'escalier dans le noir. « Hein ? Tu refuses de connaître quelque chose ? Tu refuses de savoir un truc le concernant ? La faim est en train de détraquer ton cerveau !
— Je vais être clair. Je me fous de ce que tu fais avec Ryuzaki. Maintenant, si tu as fini de m'accabler d'informations inutiles et sans intérêt, je te suggère de retourner à ton enfermement et de ne plus en sortir. »
Paroles trop amères, à la corrosion, je remis mes écouteurs, qu'il déroba d'une main cobra. Il boudait presque.
« Il n'est pas exclu que je te jette dans une pièce avec lui pour un deuxième round, en verrouillant la porte.
— Il n'est pas exclu que je t'arrache la tête pour repeindre ladite porte.
— J'ai été trop généreux, vous n'avez même pas vraiment parlé. Je pensais que ça décoincerait un peu tout ça, mais c'est… pire ?
— La prochaine fois qu'une idée aussi pourrie te vient, je te suggère de faire des crêpes sur une ligne à haute tension avec un presse-citron et un chalumeau, ce sera aussi créatif que définitif. Indéniable avantage. »
Soupir. Attention errante sur l'assiette un peu plus loin sur le bureau et la demi-pomme qu'elle contenait encore, oxydée depuis des heures. N'y tenant plus, j'allais ouvrir la table de chevet. La clé et la feuille de consignes attrapées avec hargne, cachées dans le tiroir vide qu'avait contenu le dossier monstrueux anti-Misa Amane.
Akemi serait-il d'accord avec L ?
La question fusait, ajustée. Elle balafrait, creusait de plus en plus loin dans la zone de mes pensées, la zone fermée. Celle où les hypothèses sur Kira, L, Beyond étaient compartimentées. Les accusations, la voix de Watari que j'avais enfin réussi à enfermer à l'intérieur. Les horreurs dont on me bourrait le crâne depuis un an s'y lovaient en dragons d'obscurité. Elles étaient là, toujours, depuis le début, fantômes qui hantaient tout. J'avais perdu le peu de contrôle que j'avais sur elles et tout s'échappait déjà, s'infiltrait dans la plaie qui saignait le mur.
Akemi serait-il d'accord avec L ?
Les draps trop chauds, prison de tissu en vagues déferlantes. Pire que des tentacules qui s'enroulaient autour de mes jambes, et moi qui n'arrêtais pas de bouger. Je finis par tout virer à coups de pied, m'allongeai sur le dos.
Akemi penserait-il que Misa avait été Kira ? Et par déduction … Tissu serré entre les doigts, écrasé. Toujours la même accusation, inlassablement. Cette accusation qui n'avait pas de sens. Comme si Kira pouvait être moi.
Si l'opinion de Beyond et de Watari restait contestable parce que l'objectif n'était pas la recherche de la vérité ; pour L, la vérité ne se négociait pas, ne se déguisait pas. Pas une vérité de cette importance. Non, il en était certain, de sa vérité. Sueur piquante entre les omoplates. Malgré tout ce temps, malgré tout le reste, sa conviction ne flanchait pas. Il prétendait le contraire mais je la lisais parfois dans son regard, dans ses silences : L pensait que j'étais, ou avait été, Kira. Et le temps employé ne faisait pas de différence.
L me mentait forcément quand il disait me faire confiance ? Une parcelle de moi voulait croire que non. Calquais-je à tort mes angoisses sur son visage ? … Dans ce cas, pourquoi me renvoyer Kira à la figure, toujours, si c'était faux ? Et pourquoi le faire moins souvent, si c'était vrai ?
Je ne savais même pas qu'elles étaient les bases de cette accusation, finalement, elles avaient toujours été induites. Ne pouvaient qu'être invalides. Je le saurais si j'avais été un tueur en série. Je le saurais si j'étais, avais été, Kira. Évident. Je chassais le problème du fonctionnement partiellement compris du cerveau, lui qui prenait le vide en horreur, qui fabriquait de faux souvenirs pour combler les blancs de sa mémoire. Sans parler des torsions, des modifications, des perceptions qui affectaient le souvenir, par nature subjectif. De cela, j'en étais sûr, mes souvenirs n'étaient pas faux, je les avais testés, recoupés avec ceux des autres membres de la cellule d'enquête, mes amis. Surtout, le plus important : la corruption ou non des souvenirs n'était pas ça qui comptait vraiment.
Le froid glissait l'épiderme, maintenant, écailles de gel roulant la peau. Trois questions inconciliables m'écartelaient, aussi irréalistes les unes que les autres. Elles ne pouvaient exister, elles ne pouvaient coexister. Être vraies. Pourtant l'une d'elles devait être vraie.
Il n'y avait pas d'autre possibilité.
Comment L pouvait-il se tromper ? Avoir raison ?
Comment pouvais-je ne pas avoir raison ?
L'une de ces réponses devait être vraie. Pourtant, elles étaient toutes inconcevables.
M'agiter ne servait à rien, je m'arrachai au lit, claquant mes pieds nus sur le sol froid. Chaque pas vers le salon ne faisait que rager davantage le chaos qui s'emmêlait entre mes tempes. La lueur de mon téléphone éclatait l'obscurité de la pièce, posée sur mes genoux, faiblissante. Bientôt éteinte, conscience vague. Je ne l'utilisais presque plus, de toute façon, mon téléphone.
Nos places échangées, penserais-je qu'il était Kira ?
Moi, le regardant avec sa posture ? Ce serait enfantin de facilité. Chacune de nos discordances était majeure, constitutive. L'aboutissement de tous ces écarts était un puzzle en myriade de dimensions et d'harmonies imbriquées à la perfection d'une identité, d'une unicité. D'une singularité. C'était la seule chose que les autres voulaient voir : nos singularités. Et parfois, oui, parfois il n'y avait que ça. Que ses éclairs de pensées, que ses comportements qui m'échappaient, totalement obscurs.
En rester-là et nous réduire à des doubles inversés, pourtant, serait mutilant. Sacrificiel. Ce n'était qu'effleurer la superficialité de ce qui ne pouvait être amputé.
Au creux des synapses, là où s'enroulait la structure fluide de tout ce que j'étais, je savais. Ma quintessence absolue et pure, dépouillée de ses freins, de ses masques et de ses constructions, était semblable à la sienne. Son intellect miroitait le mien, en mesure comme en démesure. Évidence.
Si les places étaient inversées… ça me terrifiait. Et ça me terrifiait qu'elles ne le soient pas.
Je penserais exactement que -
Mon téléphone n'était plus qu'une maigre flamme dans les ténèbres, presque morte. Me noyais entier dans les pixels et la lumière crachée par l'écran, dernières certitudes rassurantes dans ce salon saturé d'angoisses sourdes. Tâchais d'ignorer l'historique des conversations vidéos avec Artémis, tentant. Parler avec Kaname via webcam n'était pas envisageable non plus, il ne voudrait jamais.
Le brouillon de mon mail surligné d'un regard dégoûté… Comment lui extorquer l'information que je voulais, à distance, sans qu'il s'en aperçoive, sans voir ses réactions, sans mesurer sa voix ? Absurde.
Retournais l'idée depuis quelque temps. Kaname était au Japon, il l'avait indiqué, en filigrane dans sa dernière réponse, mais je l'avais deviné depuis un moment, déjà. Après tout, le moyen de vérifier n'attendait que moi, dans la table de chevet. Si ça ne testait pas la confiance de L, ou pas uniquement, c'était … plus acceptable. Pas vraiment pour moi que je faisais ça, oui, je pouvais m'en convaincre.
Ses extrêmes, ses démesures me faisaient peur, L n'imaginait même pas à quel point. Et je ne l'avouerais jamais. Parce que nous avions presque les mêmes. Et ce presque était terrifiant.
« Bien. On fait une pause, tout le monde. » Aussitôt, Matsuda s'étira joyeusement, satisfait comme un chiot devant un nouveau jouet. Mogi s'autorisa un sourire léger, détendant sa nuque.
« Raito. »
Course sur le clavier en accélération, vitesse maximum atteinte au moment où mon père refermait sa paume sur l'écran, le rabattit avec lenteur.
« Papa, j'étais sur une piste. » Mince touche de reproche, translucide.
« Tu la reprendras plus tard. J'ai dit « pause pour tout le monde ». Ce n'est pas négociable. – Bouder serait d'une immaturité assumée et je n'assumerais jamais ce genre de comportement vis-à-vis de mon père. – Je te vois, tu sais. Tu piques du nez tout le temps. »
Il n'était que deux heures de l'après-midi.
Le reste ne fut pas dit, mais apparaissait clairement, pétri d'inquiétudes. Que je n'avais pas mangé, que je dormais très mal et, de surcroît, de manière assez inefficace. La liste continuait, continuait. Pas envie de l'entendre.
Mogi vint au secours de son commissaire, yeux baissés.
« Il a raison, Raito-kun. On voit bien que tu n'es pas très en forme. Une pause serait bénéfique. »
Merci de le rappeler.
« Allons au salon pour changer un peu d'environnement, décrocher ! On a pas bu le café, tiens ! » Matsuda lançait ça comme une invitation de cour de récré à partager des bonbons, histoire de rendre la proposition aussi attractive qu'une conversation avec Watari et Beyond autour d'un repas de viande crue nappée de confiture. Mauvaise pensée. Paupières étroitement fermées.
Sans tenir compte de rien, Matsuda m'attrapa par le bras et me traîna à sa suite.
Il me poussa sur le canapé pour s'asseoir à mon côté, déballa son dessert sous mes yeux circonspects.
Mogi lui fit les gros yeux, me désignant et désignant l'assiette.
« Quoi ? Ça sent pas les biscuits secs !
— Ça va. » L'odeur restait supportable et tant que je tournais la tête.
Mon père ramena la cafetière, la laissant aimablement à l'autre bout de la pièce, pour moi. Matsuda avait branché la télévision et, pendant un moment, tout le monde suivit le journal télévisé et le reportage du moment sur l'explosion du commerce de fausses identités.
Pas de réaction spéciale quand les médias indiquèrent que certains criminels n'avaient toujours pas été assassinés par Kira. Étrange, ils avaient compris, pourtant, non ?
Sourcils froncés, mon père soupira. « Je ne comprends pas du tout les réactions de ces gens. Que certains soutiennent le Kira originel est déjà difficile à avaler mais alors que la mort de personnes innocentes ne les décourage pas et semble même accroître sa popularité… ça me dépasse.
— Parce qu'avant c'était acceptable ? » Mogi avait l'air perdu.
« La loi du talion a toujours fait des adeptes. C'est une forme de morale et de justice. Le côté extrême est certainement rassurant : une seule personne assume le rôle de juge et de bourreau. Ainsi, la société n'a pas à se préoccuper de tout ce qui la menace, puisque la menace est entièrement gérée par quelqu'un d'autre. » Paresse pathétique.
Akemi qui venait de débarquer, attrapa un café et vint s'asseoir sur l'accoudoir. Il m'étudia d'un regard évaluateur. « Tu dis que Kira agit de manière morale, juste ?
— Je dis que Kira agit selon une certaine conception de la morale et de la justice. Ce n'est pas nouveau.
— Non, mais je n'aime pas quand tu parles comme ça. » Hochements de têtes collectifs et désorganisés. La tension visible dans les muscles de la mâchoire de mon père, dans ses poings aux veines saillantes. Je poursuivis, agacé par le raccourci. Je ne défendais pas le point de vue du Kira initial, simplement sa cohérence. M'efforçais à conserver une voix égale.
« Ce qui est effrayant, c'est qu'avec ses passe-droits, Kira est en train de devenir la justice et la morale.
— Comment ça ?
— Si les pays ne tentent plus de l'arrêter, Kira sera bientôt perçu comme légitime par la majorité. Quand il sera perçu comme tel, il le deviendra. Ce n'est pas si loin de se produire, à ce rythme. Kira est en train de redéfinir autour de lui les concepts de morale et de justice de la société tout entière. » La jonction entre les deux avait toujours été souple, plastique.
Grimace de Matsuda. « Quoi, tu dis que c'est possible ? Mais non, ça changera pas, ça. Enfin, pas à ce point. »
Je lui tournais un regard creux, lassé par trop de cette connerie brandie comme un étendard pour s'épargner de penser. Bien sûr qu'il avait tort, bien sûr que ces limites qui se déformaient, se déplaçaient en permanence. Sûr que ma vision était différente de celle des autres personnes de cette pièce. Pas pour autant qu'elle était moins valide ou que leur vision l'était plus. Problème quand la force et la peur prenaient le dessus et tordaient tout sur leur passage. Faussaient tout.
Bâillement enfermé dans ma main.
La dérive de la conversation fut initiée par Akemi alors que les autres étaient trop loin pour entendre, rassemblés autour du café.
« Cette nuit, j'ai rêvé de toi et de L dans une serre à chasser les libellules, c'était trop choupi-meugnon. Mais, j'ai besoin de tes lumières, Raito… ça me situe où sur l'échelle de la folie béate et sadomasochiste ? Je veux dire, tu es un spécialiste, et vu où vous en êtes, tu tenterais probablement de l'étrangler avec le filet à papillons.
— Essaye plutôt l'échelle de la matière cérébrale crevée injectée dans la bouche flasque d'un légume avec un sens du jugement et une paille aussi cinoques et foireux que le jour de ta conception dans l'espoir crétin et contraire à toute logique qu'il se réveillera un jour en bavant son alphabet dans le désordre. Au moins, c'est un sujet que tu maîtrises.
— Hm, pas très gentil. Tu devrais plutôt me voir comme une source d'inspiration. Peut-être que mon inconscient vous envoie un manuel de réconciliation. T'aimes pas les libellules ? Je suis sûr qu'au niveau symbolique, ça a un rapport avec tous les trucs refoulés dont tu crèves juste d'envie. Et par « trucs refoulés dont tu crèves d'envie », je veux dire : lui. Pour être clair. »
Les voix me réveillèrent. Ma tempe contre une épaule, probablement. La voix de Matsuda qui vibrait dans ma joue, lointaine entre les brumes du sommeil.
« Il harcèle carrément Misa, en ce moment ! Je vous jure, ça va pas du tout, elle se fait encore martyriser par lui, la pauvre. En plus, il a déjà ce qu'il veut, non ? Pourquoi il s'acharne ? »
Comme je ne me présentais plus aux repas depuis la veille, mon arrivée essuya des regards surpris. Air dégagé, comme si toute cette nourriture surchauffée en épandages d'effluves atroces ne me donnait pas une irrésistible envie de vomir, je m'assis. Léger sourire rassurant même, pour l'expression incertaine de mon père. Savais que je devais pâlir à vue d'œil, mais si je jouais assez bien, les conséquences paraîtraient minimales. Je me forçais à piocher quelques aliments au hasard dans un plat, à l'aveuglette. Alibi.
Misa étouffa soudain un gémissement, ses yeux remplis de larmes, déjà dégoulinantes. Avant même que je m'excuse, par réflexe, elle se moucha bruyamment, s'attira l'air répugné du détective.
Poigne de piques fermée sur mon ventre, lacérante...
Pause.
M'excuser de … quoi ?
« Pitié, qu'elle se casse. Je ne supporte plus sa présence. Elle veut pas aller bosser, le boulet de la société ? »
L soudain aimant à reproches, enfin, probablement. Le regardais pas. En réponse, le mannequin hoqueta et fonça vers le couloir.
« Putain, Ryuzaki, tu pourrais être sympa. Déjà que tu la tortures, elle, puis son pauvre chien ! » Les joues de Matsuda rougissaient à mesure. Comprendrais jamais comment ils avaient pu passer outre ce que L avait infligé à Misa mais s'offusquaient toujours du triste sort d'Hoshihime. « Tu lui prends tout, tout ! Son chien, son travail, sa liberté, sa dignité ! Sans parler de… »
Étrange ordre d'importance. Il s'interrompit, rouge plus violent, secoua la tête et partit, probablement consoler la jeune fille. Nausée affreuse, qui revenait, pas le moment de m'y attarder, mains crispées sous la table, contre la chaise. Respiration contrôlée.
La lueur de perplexité aux traits de mon père annonçait encore une conversation réjouissante. Ses yeux fichés dans les miens, sourcils froncés. Mentir une fois de plus là-dessus me fatiguait.
Tout me fatiguait.
« Qu'est-ce qu'il a voulu dire ? »
La poitrine comprimée par la peur de ce qui allait arriver, qu'on me retire tout je posai la clé sur la table, simplement. La clé de la porte d'entrée : ma fuite de tout.
« Vous n'êtes pas obligé de revenir. Faites ça pour lui, ne revenez pas. »
Tête détournée, vers la vitre. L'opinion de Watari ne changeait rien. Oh, comme il devait avoir envie de me livrer à Beyond en format prédécoupé avec une pomme dans la bouche et quelques bouquets de persil.
Le doute grignotait les kilomètres plus qu'il ne les avalait et c'était pire. Le malaise de douter de L se disputait à la rancœur qu'il ose essayer de tout arrêter. Oserait-il ? Voler encore un peu plus cette liberté qu'on avait empaillée et placée sous verre. Watari, tout en silence et en retenue, conduisait. Sa rigidité presque cadavérique indiquait toujours le fond de sa pensée aussi clairement que s'il me l'avait hurlé à la figure. À ce moment, ses iris luminescents portaient un jugement suprême. Rêvait beaucoup trop d'injecter le formol et de m'épingler les yeux avec ses couteaux à beurre sur fond de God Save the Queen.
L'itinéraire modifié plusieurs fois nous mena finalement en périphérie de Tokyo. En bougeant tout le temps, le risque serait minime. Cela avait été le seul compromis négocié pour contenter tout le monde. En dehors de cette condition, la sortie avait été bien accueillie et ça en disait long sur mon état. Offensant, mais utile. Ces détours ne signaient qu'une vaste fumisterie, mais les autres étaient contents. Merci perte de temps inutile. Si Beyond voulait me faire quelque chose, quelques changements de trajet n'y changeraient rien. Pourrais presque en rire, amèrement. Il ne s'était même pas vraiment donné la peine d'être menaçant à l'université. Son programme semblait se porter sur d'autres choses.
Je te tiens.
Oui. Tout à fait autre chose.
En se garant, Watari dit une phrase que je n'écoutais pas. Aucun intérêt. Je pouvais sortir de l'habitacle, maintenant. Je pouvais. Enfin. Sortir.
Le bruit décroissant du moteur aussi oubliable qu'un conseil dans l'oreille d'un sourd, j'avais fermé les yeux pour goûter la lumière et la fraîcheur de vent sur mon visage, ma nuque. Terminaisons nerveuses déphasées, puis harmonisées, virant la sale odeur de pollution du tableau parfait. Ce n'était rien, comme sensations, et pourtant c'était incroyablement familier et nouveau. Pointe d'un sourire même pas contrôlé, grappillant les miettes d'évasion. Je le voulais tellement, besoin viscéral.
Le centre-ville atteint, je me fondais dans la foule, me noyais dans les rues pour faire semblant. Faire semblant d'oublier que je n'étais qu'un chien de catégorie attaché à une putain de laisse trop courte ; et le goût de rage suintait sous le plaisir. Poids mental de la caméra et du micro qu'on me forçait à porter bien trop lourd pour être si facilement oublié.
Les étendues vertes du Shinjuku Gyoen que je ne me laissais pas de bouffer des yeux, écrin trop doux perdu dans un océan de grisaille aux couleurs criardes. Il n'y avait pas grand-monde, malgré le temps exceptionnellement beau et chaud pour une fin février. Je déambulais seul entre les cerisiers, une certaine tristesse régnait ici, l'horizon morne sans la douce flamboyance des fleurs. J'aurais aimé qu'il soit – secouai la tête. Idée irréaliste.
Plus que jamais, je le sentais, le collier qu'on tirait autour de mon cou. Écœurant. Détestable à hurler. Oh, je mourrais d'envie d'arracher le micro, la caméra et de les broyer sous mon talon. Bien sûr, autant dire que j'irais agoniser de vieillesse au fin fond de la cave du QG, torturé par un Watari bien trop heureux de mettre ses cours de couture à profit sans passer par la case inutilement compatissante de l'anesthésie.
Le lieu de rendez-vous se situait un peu plus haut. La musique crissante des pas sur les graviers blancs laissa place au silence quand je m'engouffrais dans le labyrinthe d'arbustes. Les feuilles légèrement bousculées par le vent, du bout des phalanges. Habillée de nuances émeraude, la colline des azalées n'en restait pas moins belle. Une ou deux personnes flânaient dans les allées, pas celle que je cherchais. Il me suffit de quelques minutes pour trouver un adorable carré d'herbes, me l'approprier. L'herbe moelleuse et tendre sous ma joue, entre mes doigts, délice absolu. J'en crevais d'envie depuis tant de mois. Le parfum de la végétation s'enroulait dans l'air, envoûtant, m'en gorgeais les poumons. Soupir de satisfaction qui m'échappa, mes yeux fermés avec les rayons chauds du soleil courant la peau.
Jamais plus je ne le laisserais m'enfermer.
La peinture de l'instant n'était que perfection.
…
N'était que perfection.
N'était que perfec...
Tch.
Même maintenant, son absence me criait à la gueule.
Sale enflure d'enfoiré.
Une pichenette claqua mon front. Frottai la peau avec mauvaise humeur, un œil ouvert. La sensation un peu désagréable de la lentille, oubliée. Kaname, accroupi, qui me regardait, air narquois vissé au coin des lèvres.
« J'ai failli ne pas te reconnaître.
— Menteur. »
Amusé, je m'assis, me débarrassais des quelques brins dissidents glissés sur mes vêtements, vérifiant discrètement la présence du traqueur GPS. Son timbre de voix naturellement plus grave qu'à quinze ans, résonnait agréablement à mes oreilles, sonorités retrouvées quelque part, en dépit des changements. Sa silhouette accroupie détaillée, notai qu'il était toujours plus grand que moi. Légèrement vexant. Un étrange sentiment de familiarité et d'étrangeté mêlait les traits de son visage.
« Je crois me souvenir que tu détestais ça, non ? »
Il désigna vaguement mes mèches teintées, la plaisanterie comme une lame, pulsant les disques sombres de ses iris. Rappel incisif de la conformation à la norme lors l'année d'entrée au collège, même mes cheveux avaient dû s'y plier.
Mon épaule haussée, comme si j'allais vraiment répondre à ça.
Lui s'assit juste à côté de moi, fixant mes cheveux avec insistance. Même si les notions esthétiques du détective se limitaient aux pauvres capacités d'appréciation de l'art baroque d'un radis chinois, il y avait quelques domaines où son analyse restait pertinente... Sûr que L avait fait exprès de choisir la nuance qui m'allait le moins bien.
À la lueur particulière captée dans la noirceur de son regard, c'était évident. Et formuler sa pensée qui flottait autour de nous aurait été particulièrement insultant. Bien sûr qu'il avait compris la raison de la coloration et des lentilles, au moins dans les grandes lignes.
Changeai de sujet.
« Je crois me souvenir que tu détestes les parcs en cette période de l'année. Tu aurais au moins pu te débarrasser de cette manie de réveiller les gens en les frappant, ça aurait été une trace d'évolution, au moins.
— Tu sais, les habitudes. Mais j'y travaille, moi. » Ironie qui ourlait sa bouche, mimiques presque perdues, à retrouver. Il allongea élégamment ses jambes. « J'aurais pu t'appeler Tsuki et te frapper, je me trouve généreux. »
Foudre de mon regard, immédiate, mais presque fausse. Agréable d'avoir une conversation qui ne me donnait pas envie d'arracher la glotte de l'autre avec un coquillage bien aiguisé.
« J'ai fait la paix avec ça. Ta conception de la générosité est parfaitement merdique.
— Tu as l'air, oui. » Il se moquait. « Je l'aime bien, moi, mon concept. Tu n'as aucun goût.
— C'est toi qui manges des gâteaux préparés par un gosse de douze ans sans craindre l'indigestion, pas moi. J'ajouterai que ma générosité est la seule valable car totalement désintéressée.
— Sans blague ?
— Ne pas te rappeler toutes les cinq secondes un truc aussi indécemment pourri que Cuthbert, voilà qui est généreux, altruiste. »
Son deuxième prénom, lié à sa nationalité, qu'il avait haï. Même si mon propre prénom avait pu me mettre mal à l'aise quand j'étais enfant, je m'y étais malgré tout vite fait. Précisément grâce à sa symbolique et à sa rareté. Hors normes, peut-être. Surtout au-dessus des normes. Et c'était trop précieux pour être bridé.
Malgré mon amusement, son absence se creusait sous la façade, plus tiraillante. Rejetée dans un coin de sourire.
« Je me propose de t'exploser le crâne avec un objet contondant pour te rendre amnésique, Kaname. La torture psychologique deviendra simplement physique. Voilà, ma générosité.
— Ta générosité pourrait rater son coup. »
Sourire lent qui tira ma joue, sadique. « Loin de moi cette idée, cumuler les deux serait tellement dommage. Et imprévu. » Son rictus me fit rire un peu. « À propos de travail, je ne pensais pas que tu reviendrais.
— C'est récent. » Brutalement grave. « Une affaire importante pour ma boîte au Japon. »
Piqûre d'adrénaline, il était ici pour exactement ce que je voulais. Léger sourire muselé, je lui laissai le droit de me payer ma tête ouvertement, juste un peu. Commerce international, hein. Agent de renseignements, plutôt. Le peu de temps qu'il m'avait fallu pour dénicher l'information en disait long sur les cryptages et les pare-feux du gouvernement, à croire qu'on n'engageait que que des jambons de pays et des tartignoles hirsutes croisés mégères-sagouins en lieu et place d'informaticiens dignes de ce nom pour cause de coupes budgétaires et coupes neuronales congénitales. Pouvait de toute façon pas croire que je le pensais sérieux. Ses sourcils s'infléchissant légèrement, sa posture... ça voulait tout dire. Et il était là, aveu criant de ... tout.
Je n'insistais pas, le laissant aborder des souvenirs, le relançant même.
« Ce devait être le troisième que j'avais fait en cours de cuisine. Ce n'était même pas un gâteau d'anniversaire.
— Mais délicieux. Et puis, je m'en foutais, je voulais un gâteau. »
Mes yeux levés au ciel bleu. « Et tu l'as eu, à force de râler. Un vrai gamin. »
En connaissais pourtant un à qui il n'arrivait pas à la cheville, pour ça et le reste. Lui fit mine de bouder quelques secondes, moue vite altérée d'un éclat malin. Pas changé, hein.
Ses expressions, sa gestuelle à réapprendre. Plus facile s'il évoquait des choses que je savais être vraies. Je me calquais au rythme de sa diction, de sa respiration. Plaisir de le retrouver pas moins surveillé, fallait que je sache. Si Beyond avait pu lui extorquer l'information sans qu'il s'en rende compte ou si…
Je n'allais pas aborder frontalement le sujet, parce que c'était inutile.
Parce que je savais déjà, au fond, depuis la première seconde.
Prudence à manier comme une bombe à retardement, procéder en douceur, en plusieurs fois. Kaname verrait la moindre fêlure.
Évidence du test mutuel. J'avais ma réponse, tout comme lui.
Le moment de nous séparer, presque une demi-journée plus tard, signa la mort immédiate de toute forme d'enthousiasme. Le soleil déclinant baignait les alentours dans sa lumière dorée aux reflets de miel et de mandarine. Il commençait à faire vraiment froid, aussi.
Kaname s'arrêta, juste avant de passer l'une des portes, lèvres étirées en sourire. Entre ses deux mains, une boite au papier rouge et brillant qu'il me tendit.
« C'est pas grand-chose et je sais que c'est dans quatre jours mais… joyeux anniversaire en avance. »
Étonné, je me pliai à la tradition, refusant une fois puis acceptant le cadeau. Sans l'ouvrir, tradition toujours.
Son sérieux soudain trancha mes remerciements avec une touche de reproche acérée en guise d'au revoir.
« Prends soin de toi. »
Il avait eu la délicatesse de ne pas faire de commentaire là-dessus pendant tout l'après-midi. Avait dû le démanger.
La vision honnie de la voiture, un peu plus tard, replaça la chape de plomb sur mes épaules. Et en avant pour un interminable retour, douillettement accompagné d'un fond de nausée et d'un Watari plus grincheux et emmerdeur qu'une bécasse s'apercevant qu'elle ne serait jamais l'égal d'un pigeon. Oui, je n'étais pas parti, je n'avais pas fait ça pour lui. Trop de bonheur pour être perçu, vraiment. Prévoir de retrouver Kaname bientôt et mes amis de l'université dans quelques jours me distrayait à peine, mais adoucissait le retour vers mon échafaud personnel à l'effigie du QG. Une pensée permanente d'insatisfaction ravinait mes neurones, à la lisière, mais profonde et sauvage : impossible de ne pas les comparer, en tout.
La sensation de claustrophobie grandit, à parcourir le couloir à la suite de Watari, durement réprimée. La désertion du détective absent des parties communes, non commentée, cramait son retour de flamme en lettres amères. Avec une différence fondamentale : je n'avais rien fait de répréhensible, contrairement à lui quand la situation avait été inversée. Osait clamer, avec son absence intolérable, qu'il pensait avoir raison. Énervement vrombissant.
L'heure du dîner, pire moment qu'il fallait en plus passer coincé entre Matuda et Akemi. Me forçais à ne pas respirer par le nez. Je portai les baguettes à ma bouche, les autres sur le point de chanter l'hallelujah quand la voix policée de Watari m'arrêta.
« Avez-vous prévu d'autres… sorties, Yagami-kun ? »
Tension dans mes omoplates, envahissante, le coup de poignard allait suivre. « Pas encore.
— Avec vos amis de l'université, je présume ? Miss Takada ? » Ma réponse neutre, prudente, il enchaîna. « Matsuda-san, j'ai entendu dire que miss Amane avait passé toute la journée à pleurer, est-ce vrai ? »
Baguettes reposées, lutte vaine contre la torsion qui venait de renverser mon estomac en l'écrasant.
Avec un sens de l'à propos parfaitement suspect, le mannequin entra, faillit s'immobiliser en me voyant. Son hésitation balancée jusqu'à ce que Watari lui propose affablement de se joindre au groupe. Teigneuse et authentique antiquité sadique.
« Prenez place, miss. »
Il lui désigna une chaise, aimable jusqu'au bout des ongles.
Je devrais partir, je le savais, mais non. La lame de son couteau à blanc qui attendait de s'enfoncer dans ma chair. Il servit la jeune fille, faisait mine de compatir, s'intéresser.
« Qu'avez-vous fait de beau, aujourd'hui, Misa-san ?
Elle sourit faiblement, en quelque sorte ternie dans tout ce qu'elle était.
« J'essaye d'écrire une chanson.
— C'est une excellente idée. »
Et le blabla insipide entre les deux qui continuait, brisé net par Misa. « Tu n'as pas l'air d'aller… très bien, je trouve. » Elle ne s'adressait pas à Watari, ni à la nappe qu'elle fixait. Le silence plana lourdement.
Et dire que mon estomac commençait tout juste à se calmer un peu. Trop tard. Nausée en vagues, remuée atrocement. « Je vais bien. »
La voix calibrée, policée du vieil homme ne me laissa pas poursuivre. « Alors, Yagami-kun, justement, vous disiez… quand souhaitez-vous revoir miss Takada ? »
Saloperie.
Le commentaire signa le coup de grâce. Le minois fatigué, terni de la jeune fille se chiffonna, en connexion directe avec mon ventre.
L pas vu de la soirée, le mafieux avait d'ailleurs fini par regagner sa chambre pour travailler. Ça m'énervait trop et ne pas avoir le droit d'en être jaloux ne m'empêchait pas de l'être. Ma colère à demi-ravalée, je déposai quand même le sac devant sa porte.
Pas un signe de pardon, encore moins d'absolution, mais de reconnaissance. Laisser ce sac, c'était reconnaître que, cette fois, il ne m'avait pas trahi. Fait assez rare pour être souligné.
Bien sûr, il ne regrettait pas une seule seconde son acte, mais cette permission de sortie était ce qui s'approcherait le plus d'excuses.
Le sac, plein à craquer, contenait des gâteaux, des pâtisseries, des bonbons. Tous haut de gamme, tous choisis pour lui, au retour. Ce sac, c'était des remerciements, mais ce n'était rien de plus.
Un peu plus tard, il entrait, balançant les lanières de l'offrande entre ses doigts pâles.
Essayai de ne pas calculer depuis combien de temps je ne l'avais pas vu. Depuis combien de temps nous n'avions pas eu une conversation agréable. Ça n'allait pas être pour tout de suite, le retour à l'agréable, apparemment. Tensions serpents électrisées dans les nerfs, la chair.
« Tu essayes de m'acheter. »
Qu'est-ce qu'il racontait. À son visage impassible, il était sérieux. Le sac fit un bruit mat quand il le posa. Nouvelle connerie acide et cinglante à classer par degré parmi toutes les saloperies qu'il pensait de moi. Une vraie collection.
« Je le savais. » Croyait bien que j'étais un tueur en série, non ? Complétion amère. « Tu ne me fais pas du tout confiance.
— Tu oses dire ça, maintenant. C'est toi qui es injuste. »
Son ton bas, au moins aussi citrique que le mien. Comme si lui n'avait pas essayé de m'acheter avec sa foutue clé. Bordel. Peut-être que ça avait vraiment été un test, après tout. Hors de question de le regarder et puis quoi d'autre encore ? L'embrasser ? Ricanement intérieur.
« S'il ne te plaît pas, tu n'as qu'à t'en débarrasser. Qu'est-ce que ça peut faire.
— Hum. » J'aurais préféré une claque dans la figure. Détestais qu'il jette ma vulnérabilité, la piétine, comme s'il ne voyait pas qu'elle était là. Et s'il la voyait, c'était pire. Il poursuivit avec une nonchalance insupportable. « Si je peux penser que tu essayes de m'acheter, c'est de ta faute.
— Ma faute ? Je souligne que, pour une fois, tu agis sans arrière-pensée, que tu tiens parole, et c'est ma faute si tu le prends mal ?
— Tu n'agis jamais sans arrière-pensée, pourquoi cette fois serait différente ?
— N'essaye pas de retourner la situation. Je ne suis pas celui qui a un comportement inacceptable et qui persiste dans l'erreur. »
Mon air hautain ne l'empêcha pas de répondre exactement ce que je ne voulais pas entendre. « Tu n'as pas écouté, la dernière fois ? Tu me dépasses sérieusement en termes d'actes inacceptables. »
Ma tête secouée, rictus désabusé pour cacher la culpabilité pointue. « Ton échelle de comparaison n'a aucun sens.
— Ton échelle de valeurs non plus. » Il croisa les bras. Les turbulences nocturnes de colère à ses pupilles promettaient, hurlaient, quand sa voix, elle, ne donnait rien. « Si ce n'est pas pour m'acheter, quelle est la raison ? Te faire pardonner pour toutes les choses que tu me caches ?
— Je ne te cache rien.
— Vraiment ? Pourtant ce correspondant vu lors de ta… sortie n'est pas rien. »
L'arête de mon nez pincée. Le foudroyai des yeux. « Je savais que tu n'attendais que le bon moment pour me ressortir ça. »
Son regard se remplit d'écœurement, il inspira légèrement, faisant courir les envies contradictoires sur ma peau.
« Le deuxième message de Beyond n'est pas rien. Question trahison, ta liste s'allonge. Tu dissimules tout, sans arrêt. »
Pourrais lui rétorquer tellement, mais le choix se porta sur le plus grand crime. Tournai une page de ce livre que je ne lisais pas.
« Je dissimule ? Ça te va bien de dire ça… Misa, on en parle ? Et en plus, tu continues à la harceler, non ? Tu n'en as pas eu assez ? La torturer ne t'a pas suffi les deux premières fois ?
— Si ce « harcèlement » te dérange vraiment, pourquoi est-ce tu choisis ce moment pour en parler ? Pourquoi est-ce que tu n'as pas essayé de l'arrêter, plutôt ? » Plissai les paupières, prêt à l'assassiner verbalement quand il se plaqua les mains sur les oreilles. « Non, tais-toi. Arrête de me parler d'elle, c'est insupportable. »
Il n'était vraiment pas fichu de comprendre, préférait se cacher derrière ses questions rhétoriques débiles sans remettre en question ses actes. Qui méritaient pourtant tellement de remise en question.
La colère fendillait maintenant son impassibilité et les crevasses étaient sur le point d'éclater la totalité du masque. Enfin, un éclair mauvais et attirant, trancha sur la peau pâle. Sa voix parvenait malgré tout à rester diablement frustrante et atonique alors qu'il me considérait.
« Tu demandes que je me couche ? Tu veux que je dise avoir eu tort.
— Oui. Mais « dire » n'est pas suffisant. « Admettre » conviendrait mieux. » Pas de pat possible dans cet affrontement-là. Dans tous les autres, toujours, mais pas ici. Pouvait être en colère autant qu'il le voulait, je l'étais tellement plus que lui. « Tu ne comprends toujours pas pourquoi j'ai raison, tu ne regrettes rien. Tu m'as autorisé à sortir uniquement pour que je te pardonne sans que tu admettes avoir dépassé toutes les limites.
— Et tes motivations à toi ? Tu n'acceptes pas la clé pendant des jours pour des motifs probablement absolument débiles et multiples. Et, là, brusquement, tu te sers de cette clé si horripilante pour aller voir… quelqu'un dont tu n'as jamais parlé avant. Pourquoi maintenant, et, surtout, pour quoi faire ?
— Ça ne te concerne pas.
— Tout me concerne. » Sous-entendu odieux, de un. « Pour quoi faire ? »
— Je ne veux pas que ça te concerne, Ryuzaki. J'ai envie de le voir, c'est une raison suffisante.
— Arrête de m'appeler Ryuzaki. »
Dernière réplique, trop basse, trop pesante. Indéfinissable expression, qui passa trop vite. Je me levai ; lui fit volte-face. Fermais ma main sur son pull pour l'empêcher de partir. Il s'était figé, ne me regardait même plus. Fallait que je m'arrache littéralement ces mots-là de la gorge, maintenant, soin de choisir les mêmes que lui.
Il ne les croirait jamais.
« Je ne fais pas semblant de m'intéresser à toi. »
Iris capturé, cogné au coin externe de son œil, bleu.
« À plein d'autres personnes aussi, tu ne fais pas semblant de t'intéresser. C'est un club, faut croire. Qui a le ticket gagnant ? On organise une tombola ? Celui qui remporte le lancer de haches repart avec le prix.
— Sois pas con.
— Toujours mieux que d'être un connard.
— Tu n'as qu'à m'injecter un traqueur GPS sous la peau et me faire porter un collier électrique, à utiliser dès que quelque chose ne te plaît pas. C'est vrai qu'il faut renouveler ta technique de séquestration, c'est d'un ennui. »
Ligne de ses lèvres étirée, je n'avais que son profil à incendier. « Là, tu es un con et un connard, bravo.
— Fascinante déduction. Et malgré tous ces défauts insoutenables, je ne suis toujours pas Kira, toutes mes excuses, détective. On dirait que tu as perdu à la tombola, je suppose que tu es terriblement déçu. » Une sale question roulait contre ma langue. Cachais avec soin le besoin d'une vraie réponse sous l'ironie et la morsure orale. « D'ailleurs, au niveau moral, tu t'en sors comment ? Être intéressé par la personne que tu suspectes d'être un tueur en série ?
— Penche-toi sur ton propre cas. Comment s'en remet ton odieuse petite morale d'être intéressé par la personne qui, selon toi, te suspecte d'être un tueur en série ? Et d'être intéressé par au moins la moitié de cette foutue planète ? »
Main serrée plus fort sur le tissu, qu'il ne m'échappe pas. Crétin-crétin-crétin.
« Je m'intéresse à toi. »
Yeux fichés aux siens, arrogance hurlante pour envelopper la fragilité de verre.
Il attrapa mes phalanges et les décrocha en forçant.
Personne ne m'intéresse à part toi, tu.
Il ne le croyait pas.
« Puisque le sous-titrage semble nécessaire pour ton esprit borné, je me sens obligé de préciser que le sac n'était qu'un remerciement. »
C'était totalement insultant, mais il ne se retourna même pas pour me renvoyer la pareille. Remerciement de quoi, je me demandais, finalement.
Je plaçai quand même le bagage dans le couloir, contre le mur.
La conversation avec Takada était plus insatisfaisante que jamais, et je savais que c'était injuste de ma part de ne pouvoir m'empêcher d'y penser. Mon téléphone avait retrouvé un semblant de vie entre elle et Kaname, en particulier. C'était une insulte que le concerné refusait de relever, s'il la voyait seulement.
Malgré ma satisfaction à l'idée de revoir prochainement Takada, j'oubliai vite le portable sur un coin de lit, à mesure que l'étincelle de compréhension flambait les synapses.
La pelote déroulait ses fils sous mes doigts et la déception se marquait, âpre. Certaines irrégularités, miettes trop grossières, flirtaient avec une finesse terriblement élégante. La solution à tous ces morts en sursis qui ne mourraient plus, au manque de surprise du reste de l'équipe… Sourcil haussé, ça ne pourrait pas être ça, si ?
Hésitation à lui demander confirmation, phrase tournée entre mes pensées, inlassablement… pour quoi faire, après tout ?
J'étais déjà à la porte de ma chambre avant de m'en rendre compte.
Dans le couloir, des voix venaient d'éclater depuis la chambre de L.
༻ Thirst ༺
C'était si dur, de faire confiance. Me forcer à ne pas le surveiller constamment, ne pas paniquer alors qu'il avait déjà presque dix minutes de retard sur l'horaire annoncé. Doigts rongés au sang. Porte d'entrée désespérément close, pas de bruit de voiture. Qu'est-ce qu'ils fabriquaient ?
Pas le droit moral de revérifier le traqueur GPS, pas déjà. La dernière fois, il était au lieu de rendez-vous, attendant Watari. Doute. S'il avait dans l'intervalle été attaqué ? S'ils avaient eu un accident de voiture ? S'il l'avait attendu par politesse, pour lui dire qu'il ne rentrerait pas ? Si finalement, cette semi-liberté n'était suffisante qu'à lui donner le goût de plus, et qu'il s'était enfui ? Sang dégouttant sur le tissu, absorbé.
Les bruits de conversations joyeuses résonnaient dans toute la maison, échos de couloirs presque chantants. Comment faisaient-ils tous pour être si peu inquiets ? Ne voyaient-ils pas les milliers de raisons d'être terrorisé par la situation ? Leurs visages sûrement rieurs, débitant un flot infernal de stupidités abyssales à base de chou-fleur et de coquelicots violets. Si seulement ils pouvaient ne pas exister.
Dehors, l'orage grondait, à en faire trembler les vitres, trop nombreux miroirs. Pluie battante, kaléidoscope d'eau reflétant les néons multicolores. Pourquoi était-il sorti avec un temps si pourri, déjà ?
Claquement du bois, cadence de marche solitaire, hurlement du vent. Pas normal. Me précipitais dans l'entrée, pour y découvrir une seule silhouette encapuchonnée de noir. L'ombre liquide s'étalait à ses pieds, ténèbres sur le parquet qui gondolait. Corpulence inconnue et familière à la fois. Pas une de celles que j'attendais. Comment la porte s'était-elle ouverte, sans les clés ?
« Raito ? » Savais que c'était pas lui.
Un rire hérissé de crocs luisants dans la pénombre, éclats blanc squelette sur l'obscurité.
Petit mouvement de tête révélant le visage de Beyond, miroir déformant, tordu, yeux coulants sur ses joues pluvieuses.
Inspiration calme. Ce n'était qu'un rêve. Suffisait de le tester au prisme d'une réalité distordue. L'heure qui défilait mal, l'incohérence du monde.
La volonté suffisante à me réveiller, briser l'illusion. Pas suffisante à dissiper le malaise. Besoin d'une promenade pour me changer les idées. Nuit déjà trop longue.
Il s'était à nouveau endormi. Lové dans son fauteuil, ordinateur en équilibre précaire sur ses cuisses, sa tête penchée bizarrement. Ça lui arrivait trop souvent. À presque n'importe quelle heure. Fatalement, à force de ne pas se nourrir, son corps finissait par chercher de l'énergie dans le sommeil. Triste marmotte. Et ça ne fonctionnait même pas, à le voir sombrer dans une fatigue poisseuse, toujours plus morne.
Étonnant, que personne ne l'ait réveillé pour lui demander d'aller dormir dans sa chambre. Ils étaient probablement tous partis se coucher encore plus tôt. Flemmards.
Refermais l'écran, le volais pour le poser sur une table. Torture, de ne pas regarder ce qu'il faisait. M'étais promis de lui faire confiance, de ne pas l'espionner plus que nécessaire, de lui demander les choses avant de les vérifier moi-même. S'il avait daigné me parler, cette sainte résolution aurait été plus simple à tenir. Les éléments cachés étaient nombreux à en crever d'envie de savoir. De jalousie, aussi. Doigts agités, cavalcade d'ongles trop courts et élimés sur un dossier de chaise.
Sous ces cheveux noirs, teints de cette nuance affreuse qui lui donnait une tête de déterré, quelles idées de trahison amicale pouvaient bien germer ?
Kaname, au rang d'interrogation numéro un. La conversation enregistrée, passée et repassée en boucle dans mes souvenirs. Insupportable indiscipline des pensées. Méfiance absolue envers cet inconnu, cet ami perdu de vue qui ressurgissait après des années. Comme si l'amitié permettait ça. Comme si cette réapparition était gratuite, peu importait son origine. Soit Raito voulait quelque chose, soit Kaname voulait quelque chose. Ou les deux ? Dérangeant. Savais pas bien laquelle des possibilités était la pire. Surtout que leur lien ne devait probablement pas avoir de rapport direct avec l'affaire Kira, ou avec Beyond. Sinon, Raito m'en aurait parlé… lèvre mordue, douleur présente cette fois. Est-ce que le fait de m'en vouloir pour ce que j'avais fait pouvait le faire se mettre en danger par pur orgueil ?
Un plaid volé au canapé, déposé sur lui. Une mèche noire frottée entre deux doigts, pour vérification. Pas de dégorgement, rien. La couleur tenait encore trop bien. Et traîner le dormeur jusqu'à la salle de bain pour lui laver le crâne ne serait sans doute pas perçu comme le meilleur des signes d'apaisement.
Parce que c'était bien ce dont j'avais envie. La fin des hostilités.
L'électricité nucléaire ne réussissait pas très bien au Japon, c'était reconnu. Et ma cote de popularité tutoyait les pâquerettes. Ceci dit, si je suggérais au ministère de l'Énergie d'utiliser l'électricité ambiante quand je me trouvais dans la même pièce que Misa… il y avait de quoi créer une énergie perpétuelle à peu de frais.
« Amane, va manger ailleurs. La simple odeur de ton parfum patchouli-pourriture me donne la nausée. Si on rajoute ton piaillement de dinde rachitique c'est une véritable incitation au suicide et nous ne sommes pas assez en hauteur pour que la chute me tue proprement. N'ajoutons pas la douleur de l'échec au calvaire de ta présence.
— L'autre option, ce serait que toi, tu ailles manger ailleurs. C'est pas notre présence qui va te manquer. »
Akemi éviscéré du regard. Il eut le bon goût de baisser les yeux et de se concentrer sur le contenu de son assiette désastreusement salé.
Les reproches cuisants que je lui avais lancés n'avaient visiblement pas été assez piquants pour lui faire passer l'envie de parler en ma présence. Les critiques pourtant limpides et assez bruyantes pour couvrir ses misérables tentatives de justifications. Si ce crétin était responsable de la moindre fuite dans mon plan, si à cause de lui quelqu'un pouvait défaire mes programmes et redonner à Kira les noms des criminels… il savait que je l'en tiendrais pour personnellement responsable, et qu'il serait complice de la mort de milliers de personnes. Parmi lesquelles ses amis et collègues.
Jamais je n'aurais dû demander à Akemi de m'aider à faire ça, triste constat. Amertume de l'incapacité générale à accomplir un travail satisfaisant. Il avait déjà bien de la chance d'être ressorti sans dommages physiques. Abruti.
Matsuda manqua de renverser l'eau, tentative désespérée pour détourner l'attention, faire le pitre pour détendre l'atmosphère. Triste.
« Oh, dites, et si on jouait aux charades ?
— Mon premier est premier, mon deuxième me définit comme social, mon troisième aimerait me nier, mon quatrième est la très prochaine couleur de ma peau. Mon tout est assis à cette table en plusieurs exemplaires. »
À en juger par leurs airs de mérou hors de l'eau, ils ne s'attendaient pas à ce que je sois le premier à répondre. Ni que je le fasse favorablement. Restait qu'ils n'avaient pas compris la réponse.
« T'es pas cool.
— Merci Akemi pour cette réponse qui n'est pas juste, mais qui donne un adjectif valable à la vraie réponse.
— C'est quoi, la réponse ? fit Matsuda, toujours aussi candidement stupide.
— Incapable.
— Eh !
— C'est la réponse. Un, cas, pas, bleu.
— Ah bon. Je préfère ça. Euh… mais non, en fait ! Tu dis ça pour moi !
— C'est vous qui prenez toujours tout mal. Vous en voulez une autre, plus simple ? Mon premier est l'aliment originel, mon deuxième est deuxième, mon troisième se trace au compas si on n'a aucun vocabulaire mathématique. Mon tout est également assis à cette table. »
Cette fois, ce fut Yagami qui soupira.
« Je souhaite attirer l'attention de chacun sur le fait que cette pause sert normalement à manger. Pas à susciter des envies de vengeance.
— Mais c'est quoi la réponse ? »
Akemi crispait ses doigts autour de son verre. Encore un peu et il risquait de me le lancer. Autant que ce soit moi qui donne la réponse. Directement à la principale intéressée.
« Laideron. »
Curieux comme un simple commentaire objectif, même lancé avec le plus charmant des sourires, pouvait générer l'apparition de salières volantes prenant pour piste d'atterrissage ma pile de pancakes.
Matsuda prit un air scandalisé avant de se répandre en arguments pourris et de déclarer qu'il fallait d'urgence aboutir à un plan tripartite pour apaiser les moments des repas sous peine de gâcher la vie de tout le monde. Surtout la sienne. Et celle de Misa, qui hochait périodiquement la tête comme un chien en plastique sur la plage arrière d'une voiture conduite par des octogénaires.
« Attends, on va trouver, il faut qu'on réfléchisse intelligemment. » Petit mouvement d'index contre sa tempe. Sûr qu'elle sonnait creux.
« Oh chouette, je peux participer ? » Silence méfiant, hérissé d'yeux soupçonneux. « Je propose, après mûre et intelligente réflexion, d'interdire à Misa de parler et d'écorcher sa propre langue et le sens logique le plus élémentaire pendant les heures de repas. Ainsi nous éviterons tout conflit en rapport avec sa bêtise verbale. J'en conviens, on ne règle pas ainsi le problème de la présence, qui est en soi suffisante à déclencher des manifestations générales et des guerres civiles, mais c'est un bon début et je saurai m'en satisfaire pour le moment. »
Yagami soupira, sa fourchette reposée dans son assiette.
« J'ai pas suivi. » Duo d'aveux, masculin-féminin. L'égalité des genres face à un cerveau défaillant.
« Ce qu'il dit, c'est que Misa doit se taire pendant les repas pour éviter les conflits. » Voix neutre du commissaire. Aurais pas cru qu'il participerait à la conversation, celui-là. Sa position de neutralité venait d'en prendre un sérieux coup. La Suisse déclarait prendre position.
« Ouais ben si c'est pour dire ça, c'est pas la peine de parler !
— Misa Misa a pas tort…
— Matsuda, le jour où le Japon aura besoin d'un chevalier en armure étincelante pour défendre les jouvencelles en détresse à grands coups de périphrases et d'oublis de négation, on vous fera chercher. En attendant, contentez-vous de vos corvées quotidiennes. Allez acheter les croissants, époussetez les paillassons et maintenez votre claque-merde scrupuleusement fermé. »
Watari sonna la fin de cet agréable déjeuner par son arrivée, et son invitation à le suivre. Convocation, mot plus juste.
Tout bien réfléchi, je préférais papoter avec mon Beyond onirique. Lui au moins ne cachait pas ses intentions derrière des scones et des cupcakes savamment auréolés de glaçage miroitant.
« Pour la millième fois, Watari. Non, ce n'est pas dangereux qu'il sorte. Ni pour lui, ni pour les autres, ni pour moi.
— Et pourtant, tu n'envisages pas de ne pas le surveiller.
— Parce que ça fait partie de notre marché.
— Tu l'as considéré comme essentiel, ce point, à un moment.
— Ou j'ai jugé que d'autres le croiraient essentiel.
— Ton jugement est erroné.
— Absolument pas. J'aimerais que tu arrêtes de prétendre ça. C'est calomnieux.
— Tu fais des exceptions. C'est le début de la dégénérescence de la morale. Ou de l'intelligence.
— Laquelle des deux t'a lâché ? Parce que je ne suis pas encore assez aveugle ni mnémo-défaillant pour oublier que je suis ton exception.
— Ce mot n'existe pas.
— Il devrait. »
Un unique sucre déposé dans mon thé, la tasse poussée vers moi. Insulte.
« Et toi, tu devrais te souvenir de tous ces indices, de toutes tes certitudes. Tu n'en as pas attendu autant pour arrêter Misa. Et tu n'as besoin de rien pour continuer à la maltraiter.
— Chacun ses hobbies, je suppose. »
Duel d'accusations. Il n'aurait jamais défendu Misa si je n'avais pas défendu Raito face à lui. Petite vengeance de prise de parti.
« Tu lui accordes ces sorties parce que tu attends quelque chose en échange. Quelque chose qu'il ne veut pas te céder. »
Je baissai les yeux sur ma tasse trop limpide. C'était cruel, de me dire ça. Et faux. Personne ne croyait jamais à l'existence de mon altruisme.
« Et tu passes ton propre temps à le surveiller, et l'embêter. » La puérilité du mot collait mal. Savais pas bien comment qualifier ce qu'il faisait.
« Uniquement pour ton bien.
— Ah oui, tu ne nies même pas. » Incrédulité affichée. M'avait pas habitué à jouer si franc jeu, ces derniers temps.
« Pourquoi le ferais-je ? Tu regardes les caméras autant que moi. Tu as placé des micros que je n'avais pas prévus.
— Tu sais, encore un peu, et je pourrais croire que c'est toi, la taupe qu'on cherche depuis des mois. »
Grimace souriante, pour faire passer la plaisanterie. C'était toujours bizarre, cette distance. Drôle d'impression d'être un bateau trop loin du port. Stupide métaphore.
« J'aime pas, quand on est pas d'accord.
— Tu détestes avoir tort. J'ai raison, et ça te fait mal de l'admettre. »
Un sourire réellement bienveillant, un frisson dans sa main, comme s'il voulait la poser sur mon épaule. Esquisse maladroite.
« Tu as raison pour plein de choses, Watari. Mais pas pour Raito. Pas pour ce que tu lui fais, surtout en ce moment. Tu pourrais le laisser tranquille. Il ne va pas bien.
— Et tu ne peux t'en prendre qu'à toi-même, L. »
Hoquet de surprise, incompressible. Watari, me dire ça ?
« Je suis obligé d'agir ainsi. Par ton comportement, par le sien. Si je ne fais rien, tu finiras par te retrouver mort socialement avant, ou après la fin de l'affaire Kira. Je n'ai pas besoin de te rappeler que la Justice ne connaît pas de demi-mesure.
D'ailleurs, concernant ton retour sur la scène internationale, il y a du nouveau. J'ai reçu des messages de certains pays. Ils souhaitent se désolidariser officieusement du Japon et de sa politique pro-Kira. »
Oreille attentive. Peut-être un coup à jouer, si la suite concordait.
« Ils ont commencé à relancer les recherches de Kira par leurs services secrets. Certains nous font savoir qu'on peut leur demander assistance.
— Ce sont leurs mots ?
— Exacts. » Comme si j'avais besoin de leur aide. Comme si j'étais incapable de me débrouiller sans ces tire-au-flanc, ces girouettes politiques aussi fiables qu'un horoscope.
« Dis-leur non.
— Je les ai déjà remerciés et avertis que le temps venu, tu les appellerais. »
Traître. Grimace dégoûtée. Je voulais bien admettre plein de choses au nom de la bêtise humaine, mais ça… « Je ne te dis pas de les apprécier. Je te demande d'accepter une aide bienveillante. Si on peut récupérer un financement et des forces policières, je ne te laisserai pas cracher dessus au nom d'une prétendue morale que tu n'emploies que lorsque ça t'arrange et d'un honneur que tu te découvres. Il faut penser à l'après.
— Et toi, tu n'as pas pensé qu'en disant oui, tu donnais l'impression qu'on est aux abois. En refusant leur aide, ils auraient fini par demander la mienne. »
Confrontation froide. À peine quelques secondes, juste pour que je prépare ma prochaine attaque.
« Effectivement. Je n'avais pas envisagé cette possibilité. J'ai eu tort d'agir avant de t'en parler alors que tu avais une bonne idée. J'ai sous-estimé tes capacités politiques. Désolé, mon grand. »
Étranglement. Comment je pouvais l'engueuler, maintenant qu'il reconnaissait avoir eu tort ?
La porte atteinte avant même de savoir consciemment où je voulais aller. Mais c'était logique. Je m'étais préparé à une engueulade, et seules deux personnes pouvaient plus ou moins égaler celles avec Watari. La première option était occupée à bouder pour digérer mes critiques, et était trop bien entourée à cette heure de la journée.
La deuxième et la meilleure option sursauta discrètement quand j'entrai dans sa chambre. Parfait. Il était sur son lit, en tailleur, ordinateur sur les genoux. Visage baigné de lumière bleutée, cliquetis de touches interrompu brutalement. Fusillade de regards en règle. Absolument parfait.
Me laissais tomber sur le lit comme un poids mort, visage enfoui dans les couvertures. Surtout, ne pas respirer à pleins poumons et me gaver de son parfum. Complètement contre-productif.
« Puis-je savoir ce qui me vaut l'honneur de ta visite, Ryuzaki ? »
Oui, voilà, beaucoup mieux. Combo d'emmerdement.
Tête tournée, juste pour apercevoir d'un œil son profil faussement hautain, cet air excédé qu'il ne réservait qu'à de rares occasions. Excellent.
« Simplement l'envie de me rappeler à quel point tu es chiant.
— Il ne fallait pas te donner cette peine. » Cette acidité, ce haussement de sourcil. « Une simple demande par fax, et je me serais fait un plaisir de t'apporter cette réponse. »
Il n'était qu'à moi. Ce Raito incisif, tranchant et vaniteux, qui ciselait ses réponses pour les rendre agressives sous un vernis de miel.
« Rien ne vaut le spectacle son et image de ton talent inné dans l'insupportable.
— Tu devrais essayer le tricotin, ou apprendre le klingon si tu es à la recherche d'activités passionnantes.
— Je ne suis pas en recherche. J'ai trouvé. »
Tourné vers lui, je ne voyais que très mal son écran. Angle pourri. Son téléphone par contre à portée de main. Volé. Protégé par un mot de passe. Forcément facile, mais pas assez pour être résolu avant que l'objet ne me soit repris.
« Tu as ton propre téléphone. Tu n'as pas besoin du mien.
— Le mien peut être en panne. Tu n'as pas le monopole des portables cassés. Même si tu es tout en haut du podium.
— Tu pourrais avoir la décence de m'espionner discrètement. C'est d'une lourdeur sans nom, ce que tu fais là.
— Oh, t'es pas drôle. Si on jouait plutôt à faire comme si tu avais l'impression que tu pouvais croire que je te fais confiance, histoire de varier un peu cette ennuyeuse partition. Le public va mourir d'ennui. Parle-moi donc de ces amis incroyables et merveilleux que tu collectionnes aux quatre coins de la planète. »
Il se décala, pieds au sol, me tournant le dos et ignorant mon expression stupide. Croyait pouvoir m'échapper comme ça. Alors que j'avais décidé d'être insupportable. Doigts crochetés sur les draps, me tirait jusqu'à lui, à être à plat ventre juste à côté, position pas idéale pour observer ce qu'il faisait, mais lui ne pouvait pas m'ignorer. Même en fermant les yeux avec cet air excédé, il ne pouvait pas prétendre que je n'existais pas. Encore moins avec ma main qui s'amusait à attraper son poignet, envelopper sa propre main puis à remonter sur l'avant-bras. Vilaine tape sur mes doigts, retirés. À la place, tentait d'atteindre les touches pour changer de fenêtre et voir enfin à quoi il était tellement occupé et qu'il ne fallait tellement pas que je voie. L'ordinateur mis en hauteur, hors de ma portée.
« Arrête de me suivre. Tu m'as désenchaîné et tu es celui qui clame à qui veut l'entendre que tu es capable de faire confiance. Alors cesse de me coller et de tout vouloir contrôler. J'ai besoin d'air. »
Il se leva, alla s'asseoir à son bureau. L'écran détourné. Changement d'activité quand je m'approchai malgré toute son attitude qui me hurlait de rester éloigné. Cachotteries insupportables.
« Si tu veux, tu peux reprendre ta liberté. Je te dirai rien. Je me disais que je partirais bien, moi aussi. Je n'ai plus d'intérêt à être ici, au Japon, non ? Qu'est-ce que tu en penses ? Je ferais tout aussi bien de rentrer chez moi. » Douleur éclatante sur ma tempe, étincelles lumineuses hallucinées sur les pupilles. Aurais pas pensé qu'une telle provocation fonctionnerait aussi bien.
Mais je l'avais voulue, cette réaction. Savoureuse. Goût de fer.
« Ça va mieux ?
— Tu déconnes ? C'est pas possible d'être un enfoiré pareil !
— Tu vas pas mieux, donc. »
Genou remonté, percuté contre sa hanche. Choc de l'os contre l'os.
La suite déroulée comme une pelote de laine laissée tomber au sol. Évidence, nécessité. La sincérité des coups échangés valait celle des baisers. Les chocs, autant de caresses avortées. Côtes, mâchoires, coudes, hanches et tibias. Ça n'avait rien d'ordonné, de coordonné. Mais c'était le plus honnête depuis trop longtemps.
L'arrêt tacite, à l'épuisement mutuel. Fatigue des corps, des esprits. Chute d'adrénaline. La frustration nettement retombée, même si pas entièrement évaporée.
Respirations encore rapides, entremêlées.
« Tu sais ce que c'est, un anacyclique ? » Ce n'était sans doute pas la bonne phrase à prononcer après s'être réciproquement contusionné joyeusement. Léger goût de sang. Mon œil gauche voyait un peu flou, désagréable pour l'ensemble de la vision. Pas comme si le plafond nécessitait des capacités visuelles très performantes pour être admiré.
« Misa le sait, elle. Et si ce n'est pas toi qui le lui as appris, je voudrais bien savoir qui. »
Froissement de tissu, mon regard tombé sur mon voisin de plancher. Mieux valait que je sois préparé à recevoir un nouveau coup, si c'était son intention.
« Tu peux pas être sérieux. Ça n'a aucun putain de sens de soupçonner quelqu'un parce qu'il connaît ce mot.
— Elle n'a aucune raison de le connaître.
— Elle est actrice, ses collègues, ses amis en ont sûrement parlé.
— Elle n'a pas d'amis. »
Il rit, s'arrêta dans un sifflement de douleur. Les côtes avaient bien pris.
« Écoutez le spécialiste des relations humaines.
— Je t'emmerde. Elle n'a pas d'amis. Regarde son téléphone. Et si tu avais pris la peine de regarder ses films et d'écouter ses chansons, tu saurais que personne dans son entourage professionnel ne connaît de mots aussi complexes.
— Pourquoi tu… » Son regard outré devant tant de souffrances parlait pour lui. « Laisse tomber. »
Imaginer quelqu'un d'assez fou ou déterminé pour s'infliger de telles tortures pouvait en effet être compliqué.
« J'ai parfois des pulsions masochistes. T'as dû le remarquer. Sinon, je n'aurais jamais été à la fac, et j'aurais refusé de travailler en présentiel avec une équipe.
— Hmm. Tu regrettes ?
— Non. Mais je ne pensais pas qu'eux resteraient aussi longtemps. À croire qu'ils sont encore plus masochistes que moi, ou que mon nom a plus de prestige que prévu. »
Mon index enfoncé dans son flanc. Il avait beau dire tout ce qu'il voulait, la couche de graisse avait bien fondu.
« J'aurais jamais cru qu'un jour mon régime alimentaire soit moins critiqué que le tien. »
« Je peux t'en prendre un ? »
La main sévèrement claquée. « C'est à moi. »
Les friandises jalousement gardées, pas touchées. Empilées par couleurs et saveurs, les boîtes formaient une mosaïque adorable. Mon petit trésor.
« Quel dragon… »
Si seulement mon souffle de feu avait suffi à lui faire prendre ses distances pour plusieurs jours… mais non. Il était désespérément de retour, sous prétexte que son travail n'était pas fini. Certes, c'était vrai. Mais je ne m'étais pas attendu à ce qu'il reprenne là où il en était après avoir entendu tout le bien que je pensais de ses compétences et de ses résultats.
Pourtant, il était là, occupé à tenter d'améliorer ses méthodes, ne voyant clairement pas pourquoi je lui en voulais précisément. Obligé de repasser derrière lui bien trop souvent, simplement pour combler les brèches. Redondant. Fatiguant. Surtout en ayant trois doigts ankylosés par un coup trop bien placé. Handicap physique ajouté au handicap moral que constituaient les tentatives d'Akemi pour comprendre les raisons qui pouvaient me pousser à ne pas faire disparaître mes cadeaux savoureusement sucrés dans la demi-heure. Crétin.
Heures défilantes, rythme de sablier au sable trop grossier. Des finitions. Lancements des programmes destinés à poursuivre seuls. Tissage du filet aux informations, pas la moindre orthographe correcte ne subsisterait. Laçage des détails. Pas la plus petite photo ne serait retouchée. Kira ou pas, il ne serait plus capable de tuer, très bientôt. Restait ensuite à étendre le schéma au reste des pays. Soupir profond. Désespérant de lenteur.
Soupir trop profond. L'origine fusillée du regard. Lui finirait certainement sur toutes les chaînes de télévision, sa photo et son nom en très gros plan pendant plusieurs heures, histoire d'être sûr du résultat.
Akemi s'était endormi. Cette baudruche inutile dormait tranquillement, le nez dans son coude, allongé sur mon lit. Personne ne dormait plus dans mon lit depuis longtemps. Même pas moi. Simplement intolérable, cette prise de liberté.
Ma jambe étendue, je le poussais du pied.
« Hé. Akemi. »
À peine un borborygme inintelligible. Cet enfoiré dormait assez profondément pour ne pas être perturbé plus que ça par moi ?
« Akemi. Dégage de là. C'est pas ton lit.
— Gramgnachmeuh. » Puissant contre argument, étayé d'un mouvement de main plus ou moins destiné à chasser un moustique fictif. Contré par un argument plus frappant qui l'expédia au sol dans un vacarme de protestations qui mourut sur un éclat de rire. Bizarre, rire avec lui.
La maison toujours hantée par un fantôme blond famélique. Pourrait toujours la reconvertir en attraction à sensation forte, une fois tout ce cinéma terminé.
La starlette se pavanait sous mes yeux, profitant de son insignifiant talent pour rallier tous les autres à sa cause, et tenter de s'en sortir.
Mais elle finirait par faire une erreur, forcément. Si Beyond l'avait contactée, si d'une manière ou d'une autre ils s'étaient parlé, elle finirait par se trahir. Avec une pression suffisante, elle ne résisterait pas. Suffisait qu'on me laisse faire, et que chacun cesse de voler au secours de la demoiselle en détresse douze fois par jour. Ce qu'ils finiraient par arrêter, si j'étais assez insupportable avec ceux qui persistaient. Soupir. C'était un pari risqué. Me mettre tout le monde à dos de cette manière, pour quelque chose qu'ils considéreraient comme mon entière responsabilité… ma cote de popularité risquait de devenir négative. Jamais bon, pour les faire obéir ensuite.
Ma liste d'idées de coups tordus commençait à se réduire. Difficile de faire pire au chien. Les shampoings avaient déjà été vidés et remplacés par de l'huile de tournesol. La machine à laver curieusement bloquée sur la température maximale avait déjà détruit une large partie de sa garde-robe. Le mieux aurait forcément été de lui faire comprendre sa propre inutilité et de lui faire réaliser qu'ici personne ne l'aimait… compliqué, quand chacun était persuadé de son innocence, pauvre petite chose victime de la vie, des circonstances, de la paranoïa du détective censé diriger intelligemment cette enquête.
Porte ouverte, sans demande préalable. Yeux relevés vers un Akemi agité, doigts griffant nerveusement la couverture d'un dossier … le dossier.
« Tu aurais un moment ? Faut que tu me confirmes quelques petites choses. »
Sa chaise presque attitrée désignée d'un mouvement de bras tout à fait convivial.
Les éléments à charge étaient nombreux, irréfutables, extrêmement perturbants pour qui savait additionner deux et deux. Akemi les soulevait, un à un, attendant toujours confirmation que non, je n'avais pas volontairement caché des éléments explicatifs. Il n'y avait aucune raison que ses empreintes soient sur la lettre des cassettes du deuxième Kira, il n'y avait aucune preuve qu'elle avait rencontré Raito à Aoyama puisqu'elle n'apparaissait sur aucune caméra ce jour-là, il n'y avait aucune explication scientifique valable quant à son changement de personnalité pendant son incarcération – non je n'avais aucun fantasme impliquant des cordes – et non je n'avais inventé ni le meurtre de ses parents et la vengeance de Kira, ni cette histoire de tentative d'agression terminée sur un arrêt cardiaque.
« Pourquoi elle est libre ? »
Sourire méchant, mes pensées lisibles. Elle ne l'était plus, quelques jours auparavant.
Tête secouée, mèches virevoltant sur un visage plus fermé que d'habitude. Il n'avait pas envie de rire.
« Pourquoi est-ce que tu l'as relâchée ? Avec des preuves pareilles, c'est inconcevable. Elle a ses empreintes sur l'enveloppe, bordel. Et elle avait pas mis les pieds au QG, à cette époque.
— Les meurtres ont repris, alors qu'elle était incarcérée.
— Mais ce n'est… pas…
— Comment Kira s'y prend-il pour tuer ? »
Doux silence vexé. Ses sourcils rapprochés créaient tout un panel de ridules de réflexion sur son front. Très moche.
« Non, vraiment. Comment fait-il ? Si je ne suis pas capable d'y répondre, d'apporter une réponse satisfaisante, et que l'absence momentanée de Kira peut s'expliquer autrement, alors toutes les preuves que j'ai là, aussi fortes soient-elles, seront jugées caduques. »
Il reparcourut le dossier. Mais il pouvait chercher, la réponse ne s'y trouvait pas.
« L'Œil ? « Je crois que Kira n'a pas l'Œil. » ça peut être un indice sur ce moyen de tuer. Une arme, peut-être un satellite, ou un super calculateur qui chercherait dans les fichiers de renseignements en temps réel. Les informations données à un groupe terroriste, ou… je sais pas comment il tue.
— Super. Et concrètement ? Ça peut désigner tout et n'importe quoi. On ne trouvera pas son moyen de tuer avant de capturer Kira. Quand on l'aura, tout prendra sens. On saura quelles sont les vraies zones d'ombre, les codes, les informations utiles et ce qui n'était que du bruit. »
Il relisait une énième fois les retranscriptions de conversations tout en jouant distraitement avec une des clés usb contenant des enregistrements vidéo. Fallait croire que finalement, je n'étais pas le seul à remettre en question l'innocence absolue de Misa. Foutrement satisfaisant. Un carré de chocolat grignoté du bout des dents. Bientôt, je pourrais peut-être admirer son joli cou trop maigre entouré d'une corde rêche, alors que son corps se balancerait au gré du vent. Coupable.
« Je veux lire le dossier de Raito. »
Soudaine acidité, ou amertume ? du cacao. Brusque retour de l'élastique dans les dents.
« C'est non.
— Il est encore plus accablant, donc.
— Raito t'avait déjà dit qu'il était suspect, non ? Ça suffit.
— Principal suspect. Mais je n'aurais pas imaginé que les gens restent de simples suspects avec des preuves aussi criantes. J'ai hâte de m'y plonger.
— Laisse ton nez en dehors de ce dossier.
— Ce n'était pas une demande d'autorisation.
— C'était une interdiction claire. Je te défends d'en lire ne serait-ce qu'un seul paragraphe. De visionner la moindre minute de vidéo.
— Je vais aller demander à Watari, alors.
— Si tu cherches des moyens de te suicider, dis-le moi. Je t'en conseillerai des moins douloureux.
— Comment tu comptes t'opposer à moi, de toute façon ? En combat régulier, je te bats.
— Tu dors souvent. Et il me semblait que tes côtes se souvenaient de moi. »
Duel de volontés. La sienne ne gagnerait pas.
Par précaution, mieux vaudrait déplacer les dossiers concernant Raito dans un endroit sûr. Comme sous mon lit, par exemple. Et augmenter la surveillance d'Akemi. Cruelle ironie de devoir brider le seul ici à vouloir vraiment démasquer la vérité de Kira.
Il adorait les convenances, appréciait certainement celle consistant à célébrer l'exploit de survivre une année supplémentaire. De là à vouloir un cadeau ? Reniflement agacé. Déjà pas foutu d'apprécier son droit de sortir sans me cracher au visage ensuite.
Réserve de sucre lacérée du regard. Simple remerciement, hein ? Il croyait peut-être que j'allais avaler ça.
Son anniversaire, le surlendemain, comme une occasion de lui témoigner… quoi ? Mon affection ? Ma désolation devant l'état de nos relations ? Mon envie de remplacer les chassé-bas dans les mollets par autre chose d'un peu moins violent ?
Clavier trituré, les touches griffées. Je ne risquais pas grand-chose, à faire ça. S'il n'aimait pas, je n'avouerais jamais que l'idée venait de moi.
Les mails et conversations organisés, usurpés pour faire croire à la brochette de poulpes qui lui servait de groupe amical que l'idée venait de l'un d'eux. Se retrouver pour fêter son anniversaire.
Reniflement. Sa famille ne lui en voudrait pas. Excuses vite trouvées, promesses de rassemblement et autres cousinades suffisantes à tromper leur vigilance. Et moi… pas comme si passer cette journée avec lui signifiait quoi que ce soit. Pas comme si j'aurais pu avoir envie de lui offrir quoi que ce soit, notamment qui entre dans la catégorie gâteau, cadeau, mot gentil. Il serait bien mieux avec ses petits copains. Même si l'envie ne manquait pas de saboter les feux de signalisation au passage de certains. Certaines.
C'était risqué, de lui proposer ça. Après tout, il avait des dizaines d'options, dehors. Et il n'allait pas tarder à partir. Stupides sorties. Et je l'avais évité toute la matinée. Pour des raisons professionnelles multiples, essentielles, et surtout, absolument objectives.
Tant pis, fallait tenter. Mon objectif sous le bras, partis retrouver Raito, poussant quelques portes avant de le croiser dans un couloir. Revenant des toilettes, probablement. Ses yeux cernés, peau terne. Faisait peine à voir, n'avait pas eu une aussi sale gueule depuis son incarcération.
« Ah, te voilà. Je te cherchais.
— Changement de programme ?
— Non. Mais tu ne pars pas tout de suite. On aurait le temps de jouer, avant. »
Le plateau de jeu désigné, comme un argument.
« Il faut que je me prépare, j'ai pas le temps de jouer avec toi.
— Je te laisse le choix entre échecs et go. On joue à la pendule si tu veux. »
Il se décala, préparant une échappée. Intolérable envie de m'esquiver.
« Qu'est-ce que tu es en train d'inventer, là ? C'est quoi, cette soudaine passion ?
— Et depuis quand tu refuses de jouer ?
— Réponds à mes questions.
— Si tu réponds à la mienne. »
Un sourcil haussé. Savait pas à quel point j'adorais ça. Jusqu'à ce petit air qui se voulait supérieur, hurlait sans mots que le reste du monde était illogique et simpliste. S'il avait su comme j'aimais ce visage-là, il aurait arrêté de me l'offrir dans la seconde.
Soupir. Bien obligé de répondre le premier.
« Ça me manque. C'est pas intéressant, de jouer tout seul.
— Essaie avec une IA, ou en ligne.
— C'est pareil. C'est pas… » C'est pas toi.
Il s'éloignait à nouveau. Vraiment pressé à ce point de partir, ce con. Ou pressé de m'éviter.
« Raito. »
Fallait lui dire. Qu'il revienne, après. Se retourna vers moi, ses yeux caramel aux éclats d'or aspirant toute la lumière alentours.
« Je regrette ce que j'ai fait. »
L'incrédulité peinte à son regard. Les soupçons épinglés en guirlande autour de lui.
« Tu me rediras ça sincèrement demain.
— Tu crois que je te dis ça parce que c'est ton anniversaire ?
— Ce serait bien typique de ton comportement.
— De feindre quelque chose ? Si encore c'était pour obtenir ce que je veux… mais feindre pour faire plaisir à quelqu'un le jour de son anniversaire, franchement, si tu me vois comme ça c'est à se demander si tu m'as déjà rencontré.
— Je te reposerai donc la question demain, et je n'aurai aucun moyen de savoir si tu dis ça pour... obtenir ce que tu veux. »
Acidité de la gorge, les mots bousculés comme autant de doses de venin prêtes à être crachées. C'était sale de me rabaisser à ce point, de clamer avoir si peu foi en ce que je pouvais dire. Ça ne pouvait pas être vrai, n'en était pas moins blessant. Très important de ne pas le lui dire.
« Essaie juste de faire fonctionner ce qui te reste de cervelle viable. La faire enfermer n'a pas tenu ses promesses. Je ne suis pas plus tranquille qu'avant, et tous les effets secondaires de son horripilante présence ont augmenté en puissance de façon exponentielle. Tout le monde la plaint sur tous les registres possibles, l'équipe se retourne contre moi, je vais mourir d'un choc anaphylactique dans l'indifférence générale voire l'approbation globalisée, et tu passes 54% de temps de plus à gerber que lors de tes minables tentatives d'éloignement par téléphones interposés. Glorieux bilan, vraiment. Comment ne pas s'en réjouir ?
— Tu ne regrettes pas un instant ce que tu as fait. Tu en déplores les conséquences. »
Il ne me regardait même pas, absorbé par sa montre. Attrapai son poignet, doigts masquant le cadran. L'empêchai de reprendre sa main, forçant un peu le contact visuel.
« J'aurais dû t'en parler avant de le faire. Je suis désolé pour ça. »
Mouvement brusque, le toucher de métal – plus que de peau – rompu.
« Je m'en vais, ou je vais être en retard. »
L'éloignement, clôture de la conversation.
Stupeur. Est-ce que je venais de présenter des excuses sans être pardonné ?
« C'est toi ? C'est toi qui as fait ça ? »
La voix blanche, les yeux ternis, l'émotion mal définie. Qu'est-ce qui pouvait justifier un tel état chez Akemi.
« Fermeture des frontières, interdiction de l'huile de palme, éradication des nuisibles humains , bug dans nos programmes de protection ?
— Joue pas au plus con, L. »
L'écran de mon ordinateur un peu refermé, comme pour me permettre d'être plus attentif. Quel était son problème, à celui-là ?
« C'est toi, alors. T'as pas pu t'en empêcher.
— Je réitère. Pour les maltraitances animales, tapez 1. Pour les attentats culinaires, tapez 2. Pour toute autre demande, tapez dièse. »
Ses mains agglutinées dans ses cheveux, ses pieds en allers-retours interminables beaucoup trop rapides. Il allait user le plancher avant l'heure.
« Mais c'est pas vrai, qu'est-ce que j'ai pu faire pour travailler avec des malades pareils ! C'est pas permis d'être aussi siphonné. J'aurais jamais dû vous laisser vous en tirer à si bon compte. Et si en plus tu oses dire que t'es pas au courant, et que tu utilises pas toutes ces conneries de mouchards comme tu es censé le faire, je…
— Accouche. C'est douloureux à voir. »
Finit par s'arrêter, me décortiquer autant que possible. Tentait peut-être de lire à travers ma peau. De deviner si je bluffais. M'aurait jamais battu au poker, malgré son entraînement.
« Takada Kiyomi a disparu. »
J'avais eu tellement tort de ne pas scruter cette sortie, sous prétexte de confiance. Si Beyond profitait du fait que je faisais assez confiance à Raito pour ne pas le surveiller, et passait à l'action maintenant, je m'en voudrais à vie.
Oui, ceci est une fin de chapitre assez détestable * insérer un sourire sadique*.
A bientôt pour la suite, aux alentours du 20 septembre,
Meyan
