Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.
Rating : M pour certains chapitres
Bonsoir,
Voici le chapitre 54, nous espérons que la lecture sera à votre goût. N'hésitez pas à nous laisser un petit message ^^
Petite précision : comme souvent, ce titre de chapitre joue sur les différents sens des mots utilisés.
Réponse à la review anonyme :
Bref :
En écrivant nous transcrivons notre vision des personnages et nous considérons vraiment que, dans le matériel d'origine, L et Raito sont extrêmement semblables et que les différences entre eux sont finalement assez superficielles (elles n'en sont pas moins importantes, cependant, leurs similitudes sont plus profondes). Nous avons donc fait ressortir ce point - je dirais, naturellement - puisque pour nous les personnages sont conçus de cette manière dès le début. Effectivement, l'alternance des points de vue doit renforcer cette "reconnaissance" (vraiment, c'est le mot juste). Parfois nous faisons des reprises d'une phrase ou deux d'un pov à l'autre pour rajouter un peu de lien, néanmoins leur dualité/semblance est déjà très présente puisque l'histoire de death note repose entièrement sur cela, finalement. Nous sommes très contentes si cela ressort dans notre fiction, car c'était l'un de nos plus gros objectifs.
La séparation de Raito/Misa, un champ inexploré ? C'est totalement vrai et j'adore l'expression !
Un grand merci pour ton commentaire !
Chapitre 54
Morgue et sortie de frigo
En pleine crise.
C'était une expression assez juste pour qualifier l'état du comité d'accueil. Les anxiétés sonnaient dans tous les coins comme une série déréglée de faux temps. Ces agitations n'avaient aucun pouvoir, glissant mes rétines sans réaction. Ne voulaient rien dire.
Absolument rien.
Le visage tiré mon père passa devant les autres et ses bras m'enveloppèrent sous un soupir de soulagement. Voix voilée que je n'écoutais pas. Lointaine. Et les réactions des uns et des autres continuaient, continuaient : leur futilité étalée avec un non-sens venimeux. Rafale de questions qui mitraillait sous mes réponses laconiques. Ils savaient pourtant déjà tout grâce à la communication téléphonique effectuée sur le chemin du retour. Mais ça ne suffisait pas à m'épargner les inconsistances de ces cervelles flasquement débilitantes. Pourquoi s'infliger ce rabâchage, cette intolérable perte de temps ?
Le téléphone brisé de Kiyomi que je laissai tomber sur la table, diversion offerte pour occuper la meute. L'objet, déjà examiné dans la voiture, n'était plus qu'une carcasse vide. Ne restait que les arêtes pourpres et violacées creusées dans ma paume à force d'avoir serré l'appareil.
Ils étaient tous paniqués, déphasés, désaxés.
Alors que j'avançais déjà dans l'œil du cyclone.
Malgré l'offrande, ils s'agitaient toujours, pires que des moustiques écrasés sur le blindage de mon indifférence. La voix à blanc d'Akemi fendilla mon absence, soudain, s'engouffra. M'empêchant de partir.
« Je suis sûr que c'est de sa faute, à lui ! Le téléphone abandonné n'est pas une preuve que L n'est pas coupable, pareil pour la flaque de sang. Il est assez tordu pour faire ça, pour simuler un enlèvement, on le sait tous. »
Comme des moisissures sur un fruit, l'ombre du doute se propageait en taches de laideur sur la rondeur de leurs pupilles. Mépris qui me dévora avant de s'absorber, reflet de celui qui s'inclina sur les lèvres du détective.
« Je t'ai dit que je n'y suis pour rien. C'est aberrant d'être demeuré au point phénoménal de ne pas s'en rendre compte et de persister dans la connerie avec un acharnement aussi anti-thérapeutique. Ils devraient frapper plus fort à la naissance au lieu de bercer les morveux, ça débarrasse et la planète dit merci.
— Tu l'as déjà fait avec Misa, pourquoi tu ne recommencerais pas ? Les raisons sont les mêmes. Tout ça parce que tu n'es pas fichu de supporter la frustration.
— C'est Beyond, le responsable. »
La colère se fit incrédule, mon interruption mal reçue n'en était pas moins vraie. Et si Akemi avait été plus qu'une vulgaire suite de cellules assemblées au hasard de la malchance après un croisement génétique grossier entre une courge et une salopette, il n'aurait eu besoin de personne pour compenser son insupportable déficience intellectuelle. Il aurait alors été inutile de lui balancer l'évidence aussi délicatement que des ciseaux à volaille dans la cornée... à son étranglement, il ne fallait bien sûr pas compter sur une subite évolution spontanée.
« Tu le défends. Tu défends L.
— Ne raconte pas des conneries que tu es incapable de comprendre. Tu étais où ces dernières semaines, Akemi ? » Comme s'il n'avait assisté à rien de ce qui avait pu se passer entre L et moi depuis quelques temps. Le défendre... et puis quoi, encore ?
« Et, là, tu fais quoi, précisément ?
— J'énonce un fait. Beyond est responsable, c'est tout. »
Dans mon dos, L se décala, j'entendis un léger bruit froissé. Bonbon. Pouvais même dire la marque sans regarder, et c'était déjà assez affligeant sans le dire à voix haute. D'autant que le détective ne mangeait que pour se dispenser définitivement de se donner la peine de répondre. Par dessus mon épaule, les yeux fumants de colère du mafieux se braquaient sur lui.
« Et, quoi, parce qu'il nous l'a dit, on doit le croire ? Il nous a déjà fait le coup, en jurant sur tous les tons qu'il ignorait où était Misa.
— Sauf que je savais que c'était faux, à ce moment-là. Cette fois, il dit la vérité.
— … J'en conclus donc que ton affirmation n'a aucun fondement tangible, super et merci d'être venu. »
L soupira, faisant claquer le bonbon contre ses dents par intermittence, à la manière d'un serpent qui sifflait.
« Bravo d'élever la connerie et l'incompétence à un niveau toujours plus magistral, Akemi. Je croyais que tu étais là pour redresser le niveau déjà abyssal de bêtise grasse de tous ces êtres chiants et pesants, à défaut d'être pensants. Au lieu de ça, tu ne fais que ramer dans le fumier avec une passoire trouée et ta grande gueule ouverte. »
Akemi eut un petit rire aigre.
« Ben tiens. Et moi je croyais que tu étais là pour arrêter Kira. Pas pour te débarrasser de toutes les nanas dont tu es excessivement jaloux… non, parce qu'autant rayer la moitié de la population mondiale tout de suite. Allez, avoue que c'est toi pour Kiyomi Takada, bordel ! D'abord Misa, puis elle, c'est maladif, tu ne supportes pas que quelqu'un d'autre accapare son attention ! Déjà, lui tourner autou- »
Akemi me désignant, s'arrêta net quand son regard suivit le mien : vers mon père qui s'était figé au seuil de la porte.
Matsuda se racla la gorge depuis le fond de la pièce. L'avais oublié, celui-là.
« C'est obligé que ce soit Beyond le responsable. T'as vu comment L était avant qu'on récupère Raito-kun … on sait tous qu'il est pas capable de simuler une émotion comme ça. »
Et merci d'en rajouter, vraiment.
Ballet de regards errants, glissants entre le détective et moi. Vraiment inquiet, lui ? Mm. Que je puisse y croire ou pas n'avait aucune importance, et la pensée se dilua sans plus d'intérêt dans le bouillonnement glacé de mon cerveau. Une seule idée y pulsait son cœur de radiations à haute toxicité.
Je sortis l'échantillon de sang, sagement gardé dans ma poche jusqu'ici, que je posai à côté du téléphone brisé. C'était ce sang qui avait éclaboussé l'angle de mur, frais et chaud. Il ne pouvait qu'appartenir à Kiyomi.
Le scepticisme assourdissait l'air, vindicatif et collectif, mais aux causes divergentes. Propos jetés à L, sans le fixer. Ni fixer personne.
« Tu n'auras qu'à le donner à Watari, qu'il l'analyse. »
Ils n'avaient pas idée du néant qui s'imbriquait dans ma moelle épinière.
J'avais tant à faire, à reprendre depuis le début.
Les coups contre la porte reprirent jusqu'à ce que le panneau tremble, tressaute… penche.
Pourquoi étaient-ils tous si cons ? Se rendaient pas compte que la moindre interaction était intolérable, irresponsable. Qu'ils me faisaient perdre son temps.
Je lançais un objet quelconque contre la porte, une fois, et la porte cessa de bouger. Inclinée d'une étrange manière. Cédant un peu au craquement suspect du bois, je finis par entre-ouvrir. Derrière, l'un des cafards qui me pourrissaient la vie remua joyeusement de l'antenne, attendant que je l'élimine d'un revers de talon indifférent et définitif.
« Ça fait des heures qu'on essaye d'entrer, et il faut que je commence à dégonder ta porte pour que tu viennes bouger tes petites fesses ?
— Je n'ai pas le temps de me préoccuper de tes états d'âme, Akemi. Va donc provoquer des envies de meurtre chez quelqu'un d'autre. » Mâchoires verrouillées. Ne pas lui hurler de décarrer avant que je lui fasse découvrir les délicates joies insoupçonnées du cercueil dans tous ses aspects pratiques, voilà ma politesse.
« Oh, pas très gentil, ça. Et tu devrais éviter ce genre d'expression. »
Il baissa le regard, entra en me bousculant presque, pas formalisé de me voir avec l'ordinateur en équilibre sur l'avant-bras, travaillant toujours. Pilote automatique vers mon lit, main gauche qui tapait sur le clavier, à défaut de taper sur le mafieux. Au moins, la première option était utile, à défaut d'être relaxante.
« Je suis venu pour m'excuser. Je ne voulais pas dire ça devant ton père, je n'avais pas vu qu'il était là. Désolé. Je veux dire, il est bien le seul à ne pas être au courant mais ce n'est pas à moi de le lui apprendre. S'il refuse de voir ce qui crève les yeux, je ne suis personne pour – Tu m'écoutes ? J'implore ton pardon, je te signale.
— Hm.
— Je m'attendais à un tas de réactions diverses et variées : des pleurs de midinette éconduite, des insultes de camionneur allemand. Des châtiments corporels. Une crise de nerfs-panique nucléaire. Du harcèlement moral provoquant mon dramatique, et ô combien regretté, suicide. » Regretté par qui, la vraie question. « Mais « hm » n'en faisait certainement pas partie. Je dois le ranger dans quelle catégorie ? »
Je fronçai les sourcils, accélération des doigts sur le clavier, j'arrivais à quelque chose. Encore quelques dizaines de milliers de données à recouper pour confirmer ou infirmer la piste.
« Ok, la catégorie « je m'en bats férocement les meules et me les tamponne avec l'offense du mépris », donc. Génial dans sa brièveté, vraiment. Depuis qu'elle a disparu, tu réagis de manière, disons, je n'arrive pas à savoir si c'est de manière logique ou au contraire -
— Ferme-la. À défaut, va brailler ailleurs.
— Hein ? Mais je m'excuse !
— Et ?
— Pardon ? C'est important. »
Premier regard que je lui décochai, corrosif et grondant à m'en brûler les rétines.
« Important. Parce que tu oses placer ce que tu es en train de faire au même niveau que ce que je fais, maintenant. »
Voilà qui eut le discutable mérite de le moucher pendant cinq secondes. Seulement. J'avais trop filtré mon écœurement, peut-être.
« Ouiii bon, la comparaison n'est pas bien choisie, mais nous sommes là. Nous aussi on veut retrouver ta miss universitaire, nous aussi, on essaye, on travaille. » Deuxième coup d'œil à lui cautériser son putain de visage, il sembla malheureusement y trouver des motifs de révélation plutôt que de fuite. « J'avais l'impression que tu n'en avais rien à foutre, mais c'est tout l'inverse, tu es en colère, en fait. C'était pas évident, faudrait pondre un guide avec des schémas à l'usage des pauvres mortels.
— Crétins congénitaux.
— Hum, rude.
— Chacune seconde gaspillée à bavasser inutilement est une seconde de perdue. Kiyomi n'a pas ton temps. »
Les probabilités qu'elle meure étaient explosives et le dire à voix haute les rendait atrocement tangibles. Akemi ne commenta pas. Peut-être à court de répliques face à cette vérité. Se mit plutôt à farfouiller dans les brouillons et les papiers qui s'accumulaient dans ma chambre, siffla en se tournant vers le mur ouest, caparaçonné de feuilles.
« Tu es en train de reconstituer les gribouillis de L, là, non ? Il a jamais voulu me dire à quoi ça servait. »
« Tu vas en profiter pour manger et dormir encore moins. »
« Tu sais quel jour on est, au moins ? »
Bavardages inutiles qui s'estompèrent, s'éteignirent. Rien d'autre n'avait d'importance, sinon la masse de données que j'éviscérais. Sinon Takada, enlevée par Beyond.
Et ma culpabilité radiait trop fort, pourrissait. Nucléaire.
Le café était une sale idée.
Bouche essuyée, mes yeux fermés. Mon estomac totalement vide se convulsait toujours. Essayai de me redresser un peu, souffler, peau brûlante qui contrastait avec le carrelage sous mes doigts. Froid. Grimace pour les côtes douloureuses. Remontai le tissu de la chemise pour un examen rapide. Une constellation de taches malades striait l'épiderme sur les angles de la cage thoracique, éclosion bleue et mauve qui dégénérait en pointes jaunes. Les ecchymoses effleurées avant de laisser la chemise retomber.
Mes pensées à la dérive s'engluaient dans une fatigue qui m'avalait. Visage que j'aspergeai d'eau, nettoyant la sueur, le miroir renvoyait un reflet livide. Au milieu des traits tirés par l'épuisement, deux éclats d'iris comme un double cœur de métal hurlant.
En colère ? Je l'étais à un point inimaginable.
Les photographies de l'endroit de la disparition avaient été extirpées de la mémoire de mon téléphone, imprimées. Les images balayées des yeux sans vraiment les voir, hérissées de post-it, de notes, de reproduction sous plusieurs angles. Tant d'éléments pour une scène de crime simplement… vide. Je n'y avais pas fondé le moindre espoir, de toute façon. Énième piste froide, à empiler avec les autres.
Mes yeux frottés une seconde pour dissiper le picotement et le léger flou déposé sur les rétines. Luminosité baissée au minimum, ignorance du temps qui défilait en bas à droite de l'écran.
La moindre trace de fatigue éclatée en bouffées de rage.
La reconstitution des colonnes de chiffres que L avaient peintes sur les murs de sa chambre presque terminée, reformées de tête sur des monceaux de papier épinglés. Les tableaux se remplissaient, expurgés en même temps des trop nombreuses fausses pistes que le détective avait placées pour perdre la taupe. Le but était simple : cerner les sources d'information utilisées par Beyond pour le trouver lui, remonter les chaînes de données en milliard d'affluents, jusqu'à la source. Le but était titanesque. Les liens manquants, esquissés ou absents, aisément trouvés, démêlés, pour redonner à l'ensemble son efficience originelle, parfaite, tranchante.
Par petites touches, j'en altérais la structure. Variations complexes pour intégrer de nouveaux facteurs, les nouvelles données. Pas trop nouvelles non plus, d'ailleurs, ce qui limitait ma marge de manœuvre. Les derniers jours inutiles, les informations trop manipulées pour conserver quelque chose de fiable. Comment savoir qui étaient les victimes de Beyond quand elles ne mouraient plus ? Impossible. Les médias avaient fini par s'en rendre compte depuis deux jours. Ou trois ? Passage des heures pas intéressant.
Avais jamais demandé confirmation à L s'il était responsable de l'arrêt des tueries et des modifications des fiches d'informations des criminels, mais j'en étais sûr. Le style brillait de raffinement, sa pureté pincée de fulgurances fourbes entre les lignes de code. Le tout se trouvait étrangement balancé par des bourdes ridicules à la délicatesse d'un poids lourd équilibriste propulsé à Mach 1… signé Akemi, à tous les coups.
Tête secouée. Dérive des pensées de plus en plus difficile à maîtriser.
Le sang que j'avais trouvé était celui de Kiyomi, c'était confirmé sans surprise.
Pourquoi Beyond s'en était-il pris à elle, maintenant ? Une vengeance pour les criminels toujours vivants ? Ou simple moyen d'accentuer la pression qu'il plaçait sur mes épaules ? Un divertissement ? Un avertissement.
Un autre coup contre la porte me fit sursauter, attention raccrochée… sorte de flou dans la perception du temps, j'avais dû dormir. Sans perdre le temps de répondre, je me remis au travail, étirant ma nuque douloureuse et frottant la joue gauche, imprimée des lignes du clavier. Surprise intégrale d'entendre le battant pivoter, quelqu'un entrer. J'avais oublié de verrouiller la porte traîtresse. Merde.
« Je t'ai apporté le repas. » La voix paternelle tendue d'un mélange de sollicitude et de reproches. Désignai un meuble au hasard sans me gaspiller en paroles, qu'il pose son chargement quelque part. Danse du clavier reprise, exigeante, sans même lui accorder une vraie attention. « Mange et repose-toi, s'il te plaît. Tu fais peur à voir et tu sais bien que tu l'attraperas mieux si tu es moins fatigué. »
Second sursaut au contact sur mon épaule.
Il était toujours là, posté à m'observer, tristement. Depuis combien de temps ?
L'ombre de toutes ses questions sur L couvait dans ses pupilles, mais il n'en disait pas un mot.
« Ce n'est pas de ta faute pour Takada-san. »
Crispation de ma mâchoire mal contrôlée, mal retenue. Tension claquante dans mes omoplates.
Je ne voulais pas argumenter sur le sujet.
« Je préférerais que tu arrêtes de sortir, c'est trop dangereux. S'il t'arrive la même chose qu'à elle, je ne le supporterai pas.
— Tu ne peux pas comprendre ce que ça fait d'être enfermé depuis tout ce temps. » D'être soupçonné d'être Kira. Depuis tout ce temps. « Je ne supporterais pas de ne plus sortir. »
Il baissa le regard sans formuler le non-dit, suintant entre nous.
« Il n'est encore rien arrivé à Kiyomi-san. »
Elle avait juste disparu, qu'il ose seulement prétendre le contraire. Qu'il ose.
Mon père inspira, contemplant longuement le plat de nourriture que je ne toucherais pas.
« Je sais que ce n'est pas le moment, mais je voudrais que tu me dises ce qu'il se passe réellement avec Misa-san. Tu avais déjà ces symptômes avant votre rupture.
— Notre relation était en train de se détériorer à ce moment-là. »
Il se leva, brutalement, pour faire les cent pas, ses enjambées vives m'usaient les rétines rien qu'à le regarder faire.
« Non, ces réactions sont bien trop excessives, ce n'est pas normal, ce n'est… C'est à cause de L ? »
Mes paupières s'étrécirent, c'était quoi, cette association d'idées foireuse ?
« Ryuzaki n'est pas responsable.
— En principe, tu n'aurais même jamais dû le connaître, le rencontrer. Nous parlerons plus tard de L. » Oh, il avait fini par y comprendre quelque chose ? « Takada-san est la priorité, mais ne fait pas passer son enlèvement au détriment de ta santé. » Sa voix tomba en murmure. « Je regrette tellement de t'avoir laissé venir au commissariat quand tu étais enfant. »
La remarque m'arracha à ma ligne de code, une seconde. J'avalai les sous-entendus contenus dans son aveu pour ne renvoyer qu'une assurance tranquille. Acier d'indifférence et de concentration que je plaquai par-dessus la blessure qu'il venait d'ouvrir.
« Ça n'aurait rien changé. Concernant les enquêtes, Ryuzaki, ce que tu veux, ça n'aurait rien changé. »
Les vingt minutes de sommeil que je m'accordais me filaient dans les doigts. C'était déjà trop de temps perdu, tellement de temps que je perdais pour elle. Mon visage niché au creux du coude, essayant d'oublier les images du jour où je n'avais pas réussi à empêcher Kiyomi de subir une vengeance qui ne la concernait en rien. C'était sa manière à lui de me souhaiter un bon anniversaire sa manière pourrie, malade, détraquée. Abjecte.
Il devait savoir que j'aurais préféré que ce soit moi qu'il – Ma faute, tellement ma faute.
Les images papillonnaient mon esprit en boucle infernale, inarrêtable.
Je me souvenais avec aigreur de ma vexation envers L qui ne m'avait même pas offert de cadeau, et surtout pas une once d'attention sincère. Qu'il n'ait pas voulu passer une seule putain de minute avec moi ce matin-là, sinon pour me servir de fausses excuses, même pas crédibles, avait été terriblement frustrant. Si la vexation était puérile, déjà ce moment, c'était encore plus criant désormais. J'avais fui. Avec l'envie de lui exposer cruellement à quel point il était con, à quel point il ne me manquait pas. Froideur vite éclipsée quand j'étais arrivé à destination.
Le plaisir de retrouver mes amis de l'université pour quelques heures virait terriblement amer entre mes pensées, maintenant. Le visage délicatement pâle et ciselé de Kiyomi ornait chaque recoin de ma tête. Le sourire qui avait ourlé ses lèvres roses rapprochées de ma joue, mots chuchotés dans l'étreinte, sous les sifflements des autres. Souvenir de ses regards, ses mouvements, mimiques. Structuration autour d'elle, je reconstruisais mentalement chaque lieu, manipulé sous tous les angles, jusqu'à ce café. Scène rejouée, silhouette gracieuse et racée se coulant jusqu'au comptoir, disparaissant derrière une porte, son téléphone posé contre son oreille pour un appel urgent, sans savoir qu'elle ne reviendrait pas. La foule ressurgissait sous mes paupières closes, visage par visage, déplacements, allers-retours, stockés dans ma mémoire. Je me souvenais de chacune de ces personnes, mais n'en connaissais aucune.
Regret sourd de ne pas savoir dessiner pour croquer tous ces suspects. Les retrouver un à un avait pris un temps monstrueux et leurs rangées de regards sur papier glacé m'observaient, innombrables, punaisées partout dans ma chambre. Aucun n'avait de casier ni quoi que ce soit de suspect. Fichues caméras hors service dans la rue, le café. Saloperie d'enfoiré d'espion qui gangrenait la cellule d'enquête, nous avait vendus.
Comment avais-je pu me faire avoir. Comment avais-je pu ne rien voir.
Comment avais-je pu laisser faire.
Quand l'alarme sonna, je n'avais pas dormi une seconde.
Il fallait que je pirate l'ordinateur de Mioru Yashida, quarantième être humain présent sur les lieux de l'enlèvement. Ensuite, Hina Raika, numéro quarante et un. Et ensuite… Et ensuite…
Le besoin d'une bouteille d'eau me poussa à la cuisine. Heure choisie avec attention : pas d'immondes odeurs de nourriture qui traînaient et le risque de croiser les autres êtres vivants de ce bâtiment était faible. Surtout un. Envahissait déjà beaucoup trop les synapses, même maintenant, pour que je lui accorde autre chose qu'une insulte. Lui ferais jamais savoir tout ce pouvoir qu'il avait sur moi.
Une étrange impression flottait dans la maison, ou mon cerveau, peut-être, écartelé entre l'épuisement et l'adrénaline. C'était un de ces moments où tout s'emmêlait entre les neurones.
Une lame de lumière courrait sous la porte du détective, guidant mes pas dans l'obscurité du couloir. Attraction du regard, du cortex. Je m'arrêtais devant, en un réflexe plus ou moins inconscient. L n'était pas le seul à avoir des tendances masochistes : il me polarisait et j'étais là. Bêtement là. Cette feuille pliée dans ma poche attendait depuis des heures, des jours ? Prétexte. J'aurais pu la lui expédier par mail. Mais non. Bien sûr que non.
Je n'y avais peut-être pas mis les pieds depuis une éternité, dans cette chambre, mais Akemi n'était certainement pas inclus dans la décoration. Il sursauta violemment, pris en flagrant délit alors qu'il fouillait dans l'un des monstrueux assemblages d'objets non identifiés encombrant la pièce. Me voyant, il se détendit, retourna à son occupation passible d'atroces représailles en place publique. Avec une cuillère émoussée en forme de trombone comme instrument de torture.
Son épaule trop haussée, sa voix trop ironique.
« Fais comme chez toi, surtout. Alala, ces jeunes, de nos jours ça ne respecte rien. Et les mineurs de dix-huit ans sont les pires !
— Mignon. Mais tu n'es pas totalement dans ton personnage de harpie grabataire aigrie et paranoïaque à troubles délirants, la concurrence est rude par ici. Bientôt les roulettes ? » Trop tentant comme insulte. Clin d'œil acide que le despote croulant concerné ferait semblant de ne pas comprendre, ou entendre. « Qu'est-ce tu fais là ? Prétendre la sénilité ne te sauveras pas et l'absence totale de jugement non plus, le deuil a été fait depuis longtemps.
— Je travaille avec ton détective, j'ai le droit d'être ici. Je te retourne la question.
— Tu as tellement l'air de te sentir dans ton droit, on s'y tromperait. »
Mon attention décalée par-dessus son épaule alors qu'il se tournait vers l'ordinateur surmonté de tasses sales. Juste à côté, s'étalaient les sucreries offertes lors de ma première sortie. Empilées, classées en colonnes brillantes. Surtout, elles étaient … intactes.
Oh.
« Travaille pour Ruyzaki, si ça t'amuse. Je m'en passe. » Ma feuille extirpée, montrée quelques secondes avant de la ranger. Partir. « Tout le monde mérite d'avoir ces informations au plus vite, après tout. »
Le salon de l'enquête avait été déserté.
Je me glissai entre les reliefs de quelques repas et les dossiers en équilibre sur les accoudoirs des fauteuils et des canapés. La table basse contournée, j'accédai enfin à ce que voulais. Les tableaux blancs noircis de réflexions et d'hypothèses que je barrai d'un trait de marqueur. Ma feuille posée sur la table, simplement. Toutes leurs pistes étaient fausses, déjà testées depuis des jours. Inutiles.
Horriblement inutiles.
Et le temps passait.
Je luttais pour déchiqueter et traiter les données… celle des ordinateurs de la personne numéro soixante-six, soixante-sept… et ainsi de suite. Celles pour le tableau. Celles de trois autres simulations/extrapolations manœuvrées en simultané. Leurs structures très différentes du tableau de L, mais poursuivant le même but : débusquer Beyond. Léger vertige que je repoussais depuis un moment, à voiler mes yeux, à emmêler l'arborescence filante des idées. Mon esprit accusait le coup de toutes ses privations, je le savais et ça m'indifférait. Tout perdait sa cohérence, pelote informe et chaotique de fragments inachevés.
Je me repris sèchement, me sentant piquer du nez précisément quand l'alarme se déclencha. Sursaut brutal, raccrochage. J'éteignis la sonnerie, veillant à ne pas déprogrammer les suivantes. Une toutes les demi-heures, pour me forcer à rester éveillé.
Un toussotement qui venait de la gauche, signe d'un autre oubli de refermer la chambre à clé, de toute évidence. Dardai un regard torve pour Akemi, adossé à la porte. Et pourquoi ne dormait-il pas à poings fermés comme d'habitude, celui-là ? Impossible que sa conscience l'étouffe. Ma chasse reprise avec le goût de sang et la perspective de la mise à mort dansés au bout des doigts.
« Tu aurais pu nous dire avant que nos pistes étaient fausses. »
Croyait que j'avais que ça à faire ? Il n'avait pas compris un traître mot de ce que je lui avais dit ?
« Vous materner est le boulot de Ryuzaki, pas le mien.
— Ouais, bah, il l'a jamais fait, son boulot, et il ne bosse pas avec nous, lui non plus. En plus, il est d'une humeur affreuse, mais tu fais encore plus peur à voir. Tu t'en rends compte que tu es à bout ? »
Je cessais de l'écouter. Mais il restait. Restait. Et ne cessait de parler.
« Tu as lu le dossier de Misa ? » Incendie que je le décochai entre les deux yeux. « Ça veut dire non ? …. Je sais que tu as peur que Takada-chan subisse la même chose qu'Aiber et Wedy... mais tu fais précisément ce que tu reproches toujours à L de faire. Ne pas communiquer avec l'équipe, faire tout dans ton coin.
— Je sais. Pas de temps à perdre.
— Passons sur le côté blessant et humiliant de la remarque, qui ne te ressemble pas, soit dit en passant. D'ailleurs, ton comportement, de manière générale, ne te ressemble pas, dans cette affaire. À mon avis, il y a autre chose.
— Je ne boude pas parce qu'il n'est pas venu me voir, si c'est la question. Je me passe de lui et je lui ai demandé de foutre le camp. » Oui, je le voulais. Et c'était salement invivable.
« Ça explique des trucs, je suppose. En fait, je ne pensais pas du tout à ça, mais merci pour l'info. Pour laquelle Beyond s'en prend à elle ? Que cherche-t-il à provoquer ou à montrer ? »
Il venait de taper dans le mille, hors de question que je lui dise à quel point c'était le problème.
« Nous faire peur, se venger, s'amuser, la liste est longue, choisie l'explication que tu préfères et va jouer ton âme au loto. »
Pendant un moment, il réussit l'exploit de se taire, penché au-dessus de mon épaule pour regarder l'écran. Mais le moment ne dura pas. Brisé par une interrogation atroce pour ce qu'elle révélait.
« Sur quelles bases L te soupçonne ? »
Éclats de bombe à fragmentation dans le ventre, ma peau littéralement hérissée par ce que ça sous-entendait. À peine un frémissement visible dans mes doigts, continuant à effleurer les touches. Il lâcha une exclamation d'un manque total d'élégance face à l'éloquence de mon silence, mon regard taillant en lame.
« Impossible que tu ne saches pas ! » Son abasourdissement s'étalait en taches crasses, masque grossier dessiné par un putois avec une brique à motifs sur un furoncle fessier. « Mais tu es le principal suspect, putain ! Tu sais au moins à partir de quand il a commencé à te soupçonner ? »
Mes lèvres difficilement desserrées, par nécessité seulement. « Pas précisément. Tu n'as qu'à lui poser la question pendant l'une de vos longues séances privatives de travail. Peut-être même qu'il te laissera consulter mon dossier ou lui faire des crêpes à l'amiante. »
On pouvait toujours rêver. Il déglutit, abandonna toute illusion de plaisanterie.
« Il a raison pour Misa, ça ne fait aucun doute. »
Si Misa, moi… Une protestation automatique que je lâchai, un frisson me dévalant le dos.
Hypnose horrifiante et fascinante de ses yeux. Ombres dévorantes, monstrueuses, qui me hurlaient à la figure. Kira.
Kira.
Kira.
Kira.
J'arrivais au bout de tableau de L, blocage pour aller plus loin. Savais pourquoi le détective avait laissé tomber avant même de commencer, mais j'avais caressé l'espoir que les nouvelles données seraient peut-être suffisantes, à tort. Maintenant, je n'avais rien, sinon des informations qui ne menaient nulle part : des adresses de lieux publics et de particuliers par centaines. Bouffée de haine pure, à imaginer combien le psychopathe devait se réjouir, s'amuser. Combien la taupe devait exulter. Elle qui lui avait vendu Kiyomi, elle qui ne cessait de nous vendre tous.
Des heures d'acharnement encore défilées en un claquement de doigts, urgence qui sourdait.
Je m'arrêtai, brutalement, inspirai.
Malgré les milliers de données qu'il restait à traiter, j'étais arrivé au bout des capacités de ce dispositif. Continuer ne servirait à rien, pas avec ce système. Beyond avait des complices ou des larbins, seule chose certaine, et il redirigeait toutes les informations pour tisser des leurres à la pelle, en gigantesque piège numérique.
Les photographies des suspects présents sur les lieux de l'enlèvement me renvoyaient un autre échec, encore prévu avant même de commencer et, je me détestais. Détestais pour avoir raison, détestais pour savoir la vanité de tout ça.
Bien sûr que Beyond n'aurait rien laissé de ce côté, à moins de le vouloir, mais il n'y avait rien.
Il jouait toujours, avec moi.
Les portraits agrafés aux murs démultipliaient la culpabilité avec leurs dizaines d'iris morts sur papier fade. Ils ne surpasseraient jamais la force de ceux de Kiyomi fichés dans ma tête, dans chaque pensée. Torture.
Misa venait d'entrer, les joues dégoulinantes de larmes. Pourtant, ses yeux avaient un éclat inhabituel, dur. Inflexible. Elle se planta devant moi, campée avec un étrange mélange de peur et d'assurance.
« Ils repassent tout le temps l'enregistrement dans le salon. » Comme une vascillance dans son timbre. « L'enregistrement de ta sortie. »
Mon étonnement s'infléchit poliment, attendant la suite. Elle se laissa tomber sur le matelas, tête dans les paumes. Ses doigts crispés sur son front, entre les mèches blondes de la frange.
« Je vous ai vus. Elle et toi, cette sale morue ! Tu ne peux pas être passé à côté de sa drague lourde de pétasse ! Ça se voyait à des kilomètres qu'elle attendait que de t'avoir pour elle toute seule. C'est insupportable à regarder encore et encore. »
La tournure de la conversation et la lueur sourde de son ton ne me plaisaient pas du tout.
« Tu l'aurais laissée t'embrasser ?
— Ça ne te concerne pas. »
Exclamation outrée, rageuse.
« Comment ça ? Bien sûr que ça me concerne ! Ce n'est pas parce que tu penses maintenant que c'est fini que j'ai tort ! Je suis la mieux pour toi, et tu vas t'en rendre compte. Il n'y a que moi. »
Le dernier mot déraillé, atteignant mes limites.
« Tu dis n'importe quoi.
— Tu fais n'importe quoi ! » Son visage qu'elle baissa. « Tu te fais du mal. Tu me fais du mal. Tu n'as pas le droit de la voir elle, ni L. Ni personne.
— Même si je ne pourrai jamais m'excuser assez pour ce que Ryuzaki t'a fait, je n'ai pas de compte à te rendre. » La nausée me rattrapait, atroce, d'une violence terrible. Je me sentais pâlir, le décor qui tanguait, mais je n'y céderais pas. Pas cette fois. Que le message, et toutes ses implications, soit très clair, il était à son niveau. « Je ne suis pas amoureux de toi. »
Un figement dans l'air. Et sa main s'écrasa contre ma pommette, laissant des traînées de feu, profondément griffées.
Son regard impérial, me toisant.
« Demain, je vais travailler. Tu te rendras vite compte de ton erreur et tu reviendras. Et puis… cette couleur de cheveux fait trop contraste avec tes yeux. »
Une gorgée de la bouteille avalée, puis deux. Elle avait un arrière-goût désagréable. Trop concentré sur mon écran afin de rattraper les séjours aux toilettes, je buvais quand même la moitié en grimaçant. S'il fallait compenser la déshydratation... Qui l'avait apportée ? La saveur un peu écœurante me restait sur la langue. Secouai la tête. Avais bien plus important à faire que de me perdre dans ces considérations bassement matérielles.
Accélération du rythme que je forçais, à éviscérer plus vite les données satellites, les données des caméras. Malgré les alarmes programmées pour m'empêcher de sombrer dans le sommeil, je me sentais glisser.
Mes paupières se baissaient, se redressaient, de plus en plus lourdement. J'allais bientôt perdre mon fil de conscience et je refusais d'abandonner, même si la lutte était vaine. Peu à peu, les neurones formaient une mélasse, se désarticulaient entre accélérations et rétroactions. Je me délitais, incapable d'ordonner ma pensée. Tout qui tournait. Je me redressai un peu quand le bout de mon nez effleura le clavier. Ce... n'était pas normal. Pas fatigué à ce point. Même tenir ma tête paraissait être un effort insurmontable. Et ce goût... c'était l'eau. Ils avaient … ils avaient … ces salopards. Mon corps s'inclinait en avant, membres lâchés. Plus aucun contrôle. Conscience éteinte comme une bougie soufflée.
Comment étais-je arrivé jusqu'à mon lit ? Réponse introuvable, perturbante. Quelques secondes largement nécessaires pour me rassembler un peu. Je me sentais terriblement fatigué, ensuqué. Difficile de mettre le mot sur ce que je cherchais. C'était quoi ? Ah, oui, benzodiazépine. Les images de la veille restaient imprécises, mais un tel lâcher-prise ne pouvait pas être causé par un sommeil naturel. Une vingtaine de minutes environ pour que l'effet somnifère se déclenche, cohérent.
Mon esprit me faisait l'effet d'une barbe à papa à moitié fondue au soleil. Levai les yeux au plafond, pourquoi une telle comparaison me venait seulement en tête. L déteignait trop sur moi. Et j'avais toujours cordialement haï la barbe à papa, cet aliment infernal... Y penser ne faisait qu'accroître le malaise, chavirer mon estomac.
Non.
Je me précipitai aux toilettes un peu maladroitement, toujours désorienté.
Je les entendais papoter depuis le couloir. Akemi, Mogi, Matsuda. Ils s'étaient bien trouvés, ces trois-là, étonnamment.
« On a un peu abusé dans le dosage », ronchonnait le dernier du lot. « Combien de grammes on a mis là-dedans ? »
Un soupir lourd avec la voix du mafieux.
« En même temps, il mange rien et il dort pas depuis bien trop longtemps. Tu m'étonnes qu'il réagisse plus qu'on pensait, c'était déjà un miracle qu'il tienne debout. »
Je choisis ce moment pour faire mon entrée et foudroyer des yeux cette bande de traîtres heureusement imbéciles.
Matsuda déglutit bruyamment.
« Bon, euh, c'est pas le tout, mais Misa Misa nous attend pour démarrer son troisième jour de reprise de boulot ! »
Il poussa littéralement le policier taiseux hors de la pièce, non sans prendre au passage une salve de remarques acerbes qui eut pour effet appréciable de le faire accélérer vers la sortie.
Ne restait qu'Akemi, posant lentement son couteau à beurre comme s'il craignait que je le lui arrache de la main pour faire une confiture de son œil gauche. Pas l'envie qui me manquait.
« Qui a eu cette idée pourrie ?
— Censure pour notre survie à tous. Mais tu as l'air déjà plus en forme, si j'exagère. »
C'en était trop. Balançai un torrent glacial et venimeux de reproches, d'insultes à peine déguisées. Mon interlocuteur resta un instant interdit par le tumulte, rictus étiré en grimace mi-offensée, mi-offensante pour mon champ visuel.
« Parfois, ton attitude serait assez celle de K –. » Tout mon corps tendu en bloc à l'accusation immonde, il le nota peut-être. Sa tête secouée, autre approche choisie. « Tes paroles et ta voix sont aussi douces qu'une fesse de bébé saupoudrée de talc comme une gaufre au sucre. » Les commissures de ses lèvres relevées face à mon dégoût pour l'image. Volontairement insupportable, comme d'habitude.
« Je ne commenterai pas tes goûts, alimentaires et autres.
— Ni moi les tiens, alimentaires et autres. Tu te sens mieux, maintenant ?
— Non, et c'est inversement proportionnel à mon envie de te livrer à Beyond avec un ruban et des pointillés pour le passage des cisailles. »
Il rit un instant sous mon regard trop sérieux.
« Qu'est-ce que tu fais là ? Je croyais que tu n'avais pas de temps à perdre, une demoiselle à sauver et tout et tout ?
— Je n'arrive pas à me concentrer. Cela aurait-il, par hasard, un lien avec les somnifères que vous m'avez forcé à avaler ? Je me demande, la coïncidence est troublante.
— Oh. Désolé. »
Il avait réellement le bon goût de paraître mal à l'aise. Son pancake déchiré à la cuillère pour se donner contenance, probablement.
« Tu penses que Kira sait qu'il fait le mal ? »
Demi-sourire moqueur, forcé. Son approche plus acceptable, mais je n'arrivais pas à évacuer la tension qui comprimait ma poitrine.
« Tu n'arrives donc pas à soutirer des informations à Ryuzaki ? Comme c'est bizarre. Tu n'as qu'a faire ta propre enquête, ça t'occupera. »
Il s'agita un peu, acheva d'éparpiller le contenu de son petit déjeuner. Suivant mon regard, il répondit à la question que je n'avais pas posée. Avec un peu de dressage, il pourrait presque devenir une compagnie acceptable.
« Petit déjeuner pseudo anglo-americano-pancako-blabla pour remonter le moral de ton détective. » Cette fois encore, c'était un test. Comme si j'allais répondre... « C'est un échec total, évidemment. » Autre remarque ignorée, et il n'aimait pas être ignoré. « Je suis sérieux. Est-ce que tu penses que Kira est conscient de faire le mal ou est-ce qu'il est fou ?
— Ce n'est pas la question que tu as posée.
— Ne joue pas sur les mots. »
Sourcil haussé.
« C'est toi qui poses des questions différentes et qui as l'aveuglement de ne pas t'en rendre compte. » Il attendait vraiment mon avis, en plus. Réticence que je ravalai. « Je pense qu'il sait parfaitement ce qu'il fait. C'est évident, il punit pour leurs actes ceux qui font exactement la même chose que lui.
— Donc, logiquement, il devrait se tuer en dernier.
— C'est justement là que doit intervenir l'aspect divin. Il se sacrifie, je suppose.
— Ou il a juste peur de mourir, se voile la face et justifie tout ça sous un délire divin. Il pense contrôler la mort mais c'est lui le pantin dont la mort tire les fils, pas le contraire. »
Trop unilatéral. Trop simpliste. Si ça lui plaisait de tronquer la pensée jusqu'à n'en faire qu'un ersatz fade et transparent… Désespérément plat, réducteur. Faux.
Je haussai une épaule.
« S'il veut être Dieu, ou je ne sais quoi, ça doit porter sur plusieurs aspects. Pour celui dont tu parles, bien sûr qu'il se fera attraper par la mort tout ou tard en tant qu'être vivant, mais ce n'est pas cette course-là qu'il joue, qui importe. Il est ce qu'il a toujours voulu être, depuis le tout début, et, en cela, il est immortel. Il n'est qu'un nom, qu'une idéologie sans visage, et c'est la raison pour laquelle la mort ne l'atteindra jamais. On ne sait même pas combien il y a de Kira et combien il y en aura. On sait seulement que Kira existe. Rien que pour ça, il a gagné. Et si on ne l'arrête pas, il y a le risque que lui non plus ne s'arrête pas. Quel qu'il ait été, sera. »
Le visage du mafieux était devenu sombre. Il prit le temps de peser ses mots, de réfléchir.
« Est-ce que tu penses que Kira fait quelque chose de mal ? »
Je levais les yeux au ciel. Vraiment ?
« Bien sûr que oui. » Ce que Kira, selon moi, devait penser également, mais Akemi ne releva pas. « La question n'est pas de définir ce qui est bien et mal. C'est subjectif au possible et ce que tu demandes se situe un niveau école maternelle. Glorieux. Ce qui est vraiment intéressant, et utile, c'est de définir les interactions, les enchâssements et la porosité de ces deux notions.
— Mais… ça reste subjectif. » Il paraissait déçu, bizarre. Qu'est-ce que ne l'était pas, subjectif, pourtant. En dehors de certaines données scientifiques. Hochement de tête affirmatif pour ne pas râler contre la bêtise purulente de l'intervention, certains étaient toujours en maternelle dans leur tête. Il dut capter la pointe d'exaspération en commissure de mes lèvres. « Je n'aime pas ton raisonnement, Raito. Si on reste sur le principe d'un pseudo dépourvu de visage, L et Kira seraient construits sur un modèle similaire. Sans le côté divinité pour L, évidemment.
— À ceci près que L, comme détective, est censé représenter la notion idéale de Justice. » Donc de divinité, de perfection absolue dans la Justice. Forcément non atteinte. Ou atteinte… si l'idéal de Justice avait les côtés borderline de Ryuzaki. « Et, par pitié, je ne suis pas Kira pour avoir dit ça. » Pour avoir souligné la semblance, dans une certaine mesure. Les différences d'autant plus frappantes, mais ce n'était pas le débat. « J'ajoute que l'idéal de L comme représentation de la Justice est nettement plus acceptable puisqu'il n'est pas défini par lui-même en premier lieu, mais par les autres, tandis que, pour Kira, c'est probablement un mélange des deux. »
Précisément ce qui entrait dans la catégorie « intéressante » : révéler les interactions, les enchâssements, les porosités. Les hybridations.
Mes yeux baissés sur l'assiette du mafieux, réflexion pensive, simplement empilée au reste.
« Ryuzaki déteste ce raisonnement aussi. »
Et je ne l'aimais pas non plus.
Bruit sonore, coupant court à la conversation. Étonné, je posais une main sur mon ventre pendant que le mafieux pouffait de rire. La sensation se creusait, résonnait, plus éprouvée depuis longtemps.
J'avais… faim ?
La sieste forcée et le petit déjeuner (quelques bouchées suffisantes pour me caler, mais le progrès restait impressionnant) avaient un peu ordonné le marasme de mes idées. À ne jamais admettre devant témoin.
Je savais ce que j'avais à faire. Et ça ne plairait à personne.
Composition d'un pauvre sourire alors que j'arrivais, finesse de l'équilibre trouvé dans le jeu. Kaname était déjà là, à m'attendre, revêtu d'assurance comme on portait une armure. L'échange de salutations cachait un autre genre de rencontre, en filigrane. Ses yeux sombres voulaient me creuser à l'os, inquisition à la fois caresse et scalpel pour les mensonges que je ne l'autorisais pas à lire.
Ses gestes et les inflexions fines de sa posture allumaient une série d'avertissements sous mon crâne, c'était peu, presque rien. Et ça me suffisait. S'il voulait se servir de moi, je n'allais certainement pas le laisser faire sans me servir de lui en retour.
« Tu n'as pas l'air d'aller bien, ça m'inquiète. »
Presque pas besoin de forcer pour avoir l'air épuisé et défait, c'était l'avantage. L'instant passa, l'opacité de mon expression retrouvée, pas tout à fait intacte. Les fendilles suffisamment légères pour qu'il les cherche longtemps, suppose être le seul à pouvoir les trouver. En faire plus serait faire trop, il le croirait jamais.
Ses lèvres se pincèrent d'une micro torsion de reproche, d'anxiété. Sa main qu'il ferma sur ma nuque, me rapprochant. Étreinte lâche, paroles emplissant l'air.
« Dis-moi. »
Chaque parcelle de mon triomphe enclavée à l'intérieur, je me dégageai à demi, adoptai un comportement balançant l'agacement et l'hésitation.
S'il insistait, j'avais gagné.
« Dis-moi, s'il te plaît. »
Simulation de ma réticence, dosée, nuancée.
Je gagnais toujours.
« Je peux faire quelque chose ? »
Cette question, c'était lui qui s'engouffrait dans la brèche, lui qui cédait. Offrait.
« Non. »
Évidence de ma réponse, évidence de sa réaction.
Kaname ne se contentait jamais d'un « non », aussi limpide que ça : il ferait exactement ce que j'avais fait semblant de refuser, d'une manière ou d'une autre. Quant à déterminer s'il versait plutôt du côté agent que double...
Une mèche teinte qu'il attrapa entre ses doigts. Il suivait son scripte, allait m'inviter à confirmer que je participais à l'enquête, sans briser le secret de manière directe, ni briser mon ego factice. En temps normal, ça aurait été exactement la bonne manière de procéder … c'était ce qu'il ferait en tant que simple agent. Encore plus en tant qu'agent double.
Il frotta la mèche, légèrement, testant. Sa manière de me regarder, les éclats qu'il n'avait sans doute pas conscience de jeter, le flamboiement dans les pupilles et dans son timbre.
Pas de mots, pas de preuves à mettre dessus : je savais.
Frissons dévalant la colonne vertébrale.
« Pourquoi cette couleur ? Elle ne te va pas vraiment, je trouve. C'est… banal. Oui, je crois que c'est le mot approprié. »
Interrogation cachée, à l'intérieur de sa remarque : voulait que je confirme ma participation à une enquête d'importance. Mais il connaissait déjà la réponse de cette question-là. Il n'y avait plus d'autres raisons suffisantes pour m'obliger à teindre mes cheveux. C'était détestable et je n'avais plus douze ans.
Que je veuille quelque chose crevait les yeux et lui allait me l'obtenir. Parce qu'il ne serait pas perdant de l'échange. Ça aussi, c'était clair des deux côtés.
Le reste de la conversation se déroula en phrases minées, piégées de part et d'autre. Oh, il était très conscient que je les voyais, les utilisais, et c'était le but, justement, de ces phrases à tiroir multiples. Vraies informations que je lui donnais sans en avoir l'air, perlant le reste de la conversation, en doses infimes, sans importance.
Si L ne voulait pas trouver la taupe, je le ferais.
L'excitation se confondait avec la tension à la rondeur aiguë de ses iris.
Je savais trop bien quelle partie il avait entamée. Peut-être qu'il avait compris, lui aussi, quel était le vrai jeu que nous jouions. Double. Infiniment double.
Sur le chemin de retour vers le QG, la pluie battait la vitre de la voiture. Je consultai distraitement mon téléphone. Les messages de mon père s'empilaient avec un côté compulsif au coin de l'écran. Limpides d'inquiétude et de regret de s'être laissé convaincre pour cette sortie. Notai dans un coin de pensée que L ne m'envoyait plus rien depuis une éternité. L'avoir demandé, en quelque sorte, ne rendait pas la sensation plus agréable.
L'averse avait déserté les rues de ses piétons. Quelques véhicules croisés dans Nagoya, à mesure que les tambours des gouttes s'espaçaient, bientôt épars. Deux virages avant destination, ma respiration se figea. Net. Les pulsations hurlantes aux tympans, cerveau qui tournait à vide. La voiture pila sec, je me ruai dehors, dérapant sur le sol mouillé.
L'avertissement de Watari plana à distance, pas enregistré.
Kiyomi était allongée, là, au coin de la route. Le bitume et la peau pleuraient, embrasés d'arabesques rouges. Je tombai à genoux, à côté d'elle. Ma paume contre sa joue glacée, ruisselante.
« Kiyomi ! »
Paroles sans sens qui s'échappaient de ma bouche.
Regard errant sur son corps désarticulé, ses membres ouverts, dépecés. Son visage seul était intact dans l'amas de viande et d'os torturé, collé de cheveux noirs. L'épiderme de son ventre, déchiré jusqu'aux intestins, était à peine retenu. Son coude droit, ouvert en éclats d'os brisé, peinait à plaquer la main tremblante, empêcher les entrailles de glisser hors de l'abdomen. Sa jambe gauche s'arrêtait à mi-cuisse, plaie béante dégueulant de sang et de morceaux de muscles râpés. L'humérus avait été explosé, tailladé, et la cuisse tout autour fondait en charpie.
Je l'appelai encore, ses paupières s'ouvrirent, me happant. Une voix en filet ténu, fragile.
« Tu es triste. » Ses doigts rouges, tendus, glissèrent ma joue humide. « Il a dit que tu serai… triste de … perdre. » Elle déglutit douloureusement, je soulevai sa nuque dans ma main, sentant quelque chose d'anormal sous mes doigts. « Pas de me p - »
Il y eut un déclic. Une pointe en métal se ficha dans sa gorge, par en dessous. Quand elle se retira, sèchement, la tête bascula mollement en gargouillis inarticulé. Le trou béant jaillit d'hémoglobine, au rythme de la pression artérielle qui expulsait le fluide vital hors du corps.
Ses lèvres ouvertes, incapables de bouger autrement que dans le vide, se dévalaient de sang.
Non.
Blessure comprimée avec mes mains, la sensation de la chair flasque, à écraser. Je lui faisais mal. Il le fallait. Pardon, pardon. Son sang m'éclaboussait, toujours plus filant. Beaucoup trop, il y en avait beaucoup trop. Sa gorge, déjà entièrement cramoisie, ne formait plus qu'un geyser pulsant.
Je récupérai le corps meurtri contre moi, porté à la voiture. L'installai contre moi avec d'infinies précautions et la vitesse de la voiture ne rattrapait pas le temps. Ça ne s'arrêtait pas. L'hémoglobine, atrocement chaud sur la viande froide, noyait la vie dans ses yeux. Mes mains, mes vêtements ne pouvaient plus rien contenir. Il imbibait nos peaux, la banquette. Nous baignait dans sa souffrance et dans sa mort.
Pensées paralytiques.
Des mains arrachèrent son corps des miennes.
Pupilles qui m'accrochaient.
Vêtements enlevés, jetés un tas exsudant et glacé.
Sentais rien, enregistrais rien.
L ouvrit la porte, confrontation des regards. Le mien que je baissais finalement, réalisant qu'il allait sans doute me mettre dehors. Lui ne bougeait pas, pourtant, terriblement impassible. Son silence pouvait autant contenir la guerre que la simple attente. Poids de son regard évité, psychique.
J'avançai d'un pas lent, m'arrêtai. Alors, je réduisis brusquement la distance. Mon front alla se nicher contre son épaule.
« Je peux dormir avec toi ? »
Sa main glissa ma nuque avec une caresse.
Ses lèvres s'inclinaient d'un sourire superbe. Et la lueur maline de son regard était de celles qui avaient le pouvoir de le rendre plus désirable encore.
Je le voulais.
Lignes de ses clavicules suivies avec adoration, embrassées. Sous ma bouche, sa tête ploya en arrière, et la gorge veloutée s'ouvrit, bouillonna sous l'impulsion de l'artère déchirée qui crachait l'hémoglobine.
Ses iris flous me regardaient sans me voir, ses lèvres n'avaient plus de mots et toutes ses pensées saignaient entre mes mains inutiles. Sensation poisseuse et chaude dévalant mes doigts pressés contre la chair meurtrie, la panique rendait la moindre seconde perçante comme une décharge entre les vertèbres. Je ne pouvais pas lâcher. La pression dans le creux de mes paumes était la seule chose qui retenait un peu le déferlement de tout son être hors de ses veines … La seule chose. Et c'était si peu. Ne pas estimer la quantité. Ne pas estimer... Il pouvait peut-être entendre les paroles tremblantes échappées de ma bouche ? Savais même plus ce que je lui disais, ma gorge presque aussi déchirée que la sienne. C'était une putain de torture. De m'accrocher à son regard pour y voir s'éteindre chaque morceau de lui, les uns après les autres. Jusqu'à ce que tout ralentisse. Jusqu'à ce que L arrête de penser.
Ça ne pouvait pas arriver.
Les lumières s'étaient allumées quelque part dans la frénésie de mes gestes. L'angoisse irriguait tout, battant mon crâne et ma poitrine sous un rythme incontrôlable. Ça ne pouvait pas arriver.
non non non non non non non
Fébrile, je cherchais à repousser la couette, la rejetai. Penché sur le corps de L, immobile et pâle, mes doigts fouillèrent sous le t-shirt, tirant pour dégager la peau.
non non non non non non
Me figeai.
Incrédule.
Information bloquée.
Sous mon regard, l'épiderme clair se soulevait et s'abaissait régulièrement, lisse, intact. Inspiration choquée. Il fallait que – Touchai à bout de doigts tremblants la peau onctueuse et tiède pour m'assurer de sa matérialité.
L avait ouvert les yeux.
Il allait bien. Et je me sentais tellement … sale.
Les saccades de ma respiration s'apaisaient lentement, à le bouffer des yeux.
« Je suis désolé pour ce que j'ai fait. Tu as oublié de me le redemander. »
Son expression était grave et la méfiance se délitait alors que je tombais tout entier dans ce regard. Il ne plaisantait pas. Moi non plus.
« D'accord. »
Je finis par réaliser ma posture : au-dessus de lui, mes genoux autour de son bassin. Aucune chance que je ne profite pas d'un tel avantage. Alors qu'il se redressait contre les oreillers, je m'assis presque sur ses hanches. Sa main vint sur le haut de ma cuisse. Pointe de sourire sous le contact, absolument pas retenu. Sa bouche que je vins taquiner, joindre à la mienne pour mieux en savourer la fraîcheur électrique. M'en passer vraiment était impossible... Et lui céder tout ce qu'il voulait était si facile. J'avais peut-être envie de lui faire payer un peu... et peut-être que j'aimais trop ça pour son bien.
Nos bouches s'harmonisaient, se détestaient. S'accordaient terriblement. Ce ne pouvait qu'être un délice et un besoin piqués d'adrénaline, doux et douloureux sous les dents et les souffles qui saccadaient. Chaleur du désir presque suffocante.
Il ne croyait quand même pas que j'allais laisser passer.
M'arrachant à lui pour me gaver de son image, j'avais l'arrogance et la provocation pour moi.
Il n'allait pas s'en tirer à si bon compte. Il voulait m'emmerder, j'étais obligé de rendre la pareille. En pire. Doigts, possessifs, mêlés aux mèches noires.
« Tu n'as pas le droit de partir. Tu n'as pas le droit de m'oublier.
— Que d'insolence pour un sale gamin boudeur et buté. »
Son murmure soufflant ma peau en crépites d'excitation.
« Et toi, tu n'es qu'un con. »
Je câlinais son cou de baisers, admirais ses hanches de caresses. Son oreille que je mordillais, glissant lentement ma main sous l'élastique du pantalon.
Conscience parfaite de ce que je faisais, de ce que je disais.
De ce que je voulais.
« Tu es à moi. »
L'emmerder, c'était tellement bien.
༻ Thirst༺
Culpabilités croisées. D'avoir échoué. De le laisser faire, alors qu'il était encore sous le choc. Cauchemars jamais anodins avec lui, forcément encore moins après avoir récupéré sa copine en carpaccio sur le trottoir.
Anxiété dévorante. Celle d'être rejeté le lendemain matin, les murailles reconstruites pour la farce quotidienne. Fermement muselée, cette inquiétude, derrière une façade de sourires et d'effleurements trop longtemps refoulés. Savourés avec l'urgence de l'éphémère. Angoisse hypnotisée de contact des peaux, de caresses de doigts sur épiderme frais. Si seulement ça pouvait durer. Se répéter.
Sa main beaucoup trop aventureuse pour la survie de mon maigre sens moral. Pas sûr que d'avoir Beyond à la porte pourrait me faire partir de là. Me gaver de la vision de Raito penché sur moi, les joues rosies et le regard avide était nettement plus palpitant que tout le reste.
« Tu le sais, non ? »
Ligne de baisers déposés du menton à la tempe.
Lèvres contre son oreille. « Tu veux juste te l'entendre dire. »
Rire chaud, vibrant, aimable.
« C'est pas impossible. »
En représailles, ma main glissa contre l'arrondi d'une hanche dévoilée, alla pincer la peau tendre, cajoler ce qui ne demandait qu'à l'être. Je décrétai immédiatement que j'adorais faire ça.
« Ça me paraît évident pourtant. Trop pour être dit. »
Sa main faite ongles, sur un épiderme beaucoup trop fragile pour être lacéré. Iris brûlants, absorbant avec eux toute volonté de résister. Toute minuscule envie de le faire craquer avant moi.
« Quoi donc ? » Le souffle de ses mots posé sur ma bouche directement. Cet enfoiré trop assuré d'obtenir ce qu'il voulait. Pas comme si je lui avais déjà donné de raison de douter de ça.
Ma jambe dégagée, pied en allers-retours sur son mollet. Corps encore ajustés, pressions généralisées, son poids sur moi comme assurance de la réalité.
« Tu serais vraiment crétin de penser sincèrement que je menace de partir pour de vrai et pas juste pour t'emmerder. »
Sa main de retour sur ma tempe, doigts enroulés dans mes cheveux, tiraillant leur assurance.
« Et tu serais particulièrement idiot de penser sincèrement que je te laisserais faire. »
La ligne de la clavicule marquée de ses dents, petit à petit. Mon nez dans ses mèches teintes de pétrole, masque dissimulant le caramel pour le monde. Secret. Adorais les secrets quand ils étaient à moi.
Jambes un peu écartées, forçant sa chute, toujours plus près. Le moindre muscle ressenti, la moindre tension perçue comme une extension des miennes. Jeu contre la taille, le dos, griffés de légèreté, l'élastique taquiné. Sur un grognement étouffé contre mon épaule, une fesse câlinée avec insistance.
C'était hallucinatoire, qu'il soit là. Qu'après m'avoir snobé pendant des jours, il soit enfin revenu. Malheureux d'avoir perdu son amie. Savais plus bien si j'en étais content. Détestable fille trop entreprenante pour son bien… mais jamais ses stupides tentatives d'avance n'avaient provoqué la moindre dilatation des pupilles, la moindre accélération de respiration chez mon ex-étudiant.
J'abandonnais tout autre contact que celui de son pantalon, le temps d'y glisser mes mains, d'emporter le tissu avec moi. Saleté qui ne voulait pas disparaître. Sa mâchoire mordillée, léchée, jusqu'à retrouver ses lèvres offertes.
Corps anguilles, pour nous débarrasser du superflu. Tout était toujours superflu entre nous. Convenances. Personnes. Vêtements. Même les mots n'avaient pas besoin d'exister, le plus souvent.
Nos cuisses effleurées entre elles, frisson des peaux nues, chaudes, étrangères. Électricité.
Léger basculement, pour me laisser une marge de manœuvre similaire à la sienne. Hors de question de lui laisser le monopole de la découverte, de la flatterie, de la caresse possessive. Exploration avec les lèvres, avec les dents, des courbes de son corps, les muscles parcourus, cajolés, un à un.
Le moindre défaut de la peau appris, la plus petite origine de frémissement découverte, taquinée. Confusion des sensations, savais plus bien ce que faisaient ses mains, les miennes. Ses dents, les miennes. Mon souffle, le sien.
Nos corps à peine détachés, phalanges entourant l'autre. Le mouvement lent, un peu appuyé, calqué sur le rythme de l'autre. Bras croisés, contraste des épidermes hérissés. Me repaissais de ses regards flous, de la chaleur de ses doigts à cet endroit. Le ventre essoré d'émotions à le voir rougir, suer, se mordiller la lèvre inférieure puis la relâcher dans un gémissement étouffé. Nos fronts collés, mes yeux clos, alors que j'accélérais ma main. Hanches autonomes, désolidarisées d'un cerveau saturé.
Savais plus très bien si je lui parlais en japonais ou en anglais. Probablement un mélange des deux. Perte de repères, de contrôle, de souffle.
Noyé dans lui.
Conscience balayée par l'ocytocine, les endorphines.
Le réel raccroché petit à petit, esprit flottant dans un nuage trop doux.
Raito me regardait, indéchiffrable. Effrayant d'illisibilité. Il pouvait regretter ? Préférer avoir gardé son cauchemar pour lui ? Être resté somnoler seul dans sa chambre, à défaut de pouvoir trouver le sommeil ? Arborescence de questions malades, pourries. Cette saleté d'insécurité honteuse qui ne me quittait pas, sangsue sur une jambe trop juteuse.
Aucune idée de quoi faire. De ce qu'il pouvait vouloir, maintenant. Le cerveau avait repris le relais, et savais pas quoi en faire. Tentais un sourire maladroit, grimaçant. Qu'il me sourie en retour m'aidait pas du tout, en fait. Essayais de parler, renonçais une première fois, trouvant pas quoi dire. Enfin, trouvant pas quoi dire qui ne serait pas affreusement niais ou stupide. Et je devais ressembler à un mérou fraîchement pêché à force d'ouvrir et fermer la bouche sans me décider.
« Merci. »
Voilà, c'était le truc le plus con que j'avais trouvé. Et bien sûr, ça le faisait rire. Ce petit con.
Rapprochement mesuré, ses lèvres sur ma tempe. Agréable. Au moins, il ne se barrait pas en courant pour aller vomir, ou se réfugier dans sa chambre.
Sa main attrapée, massée. Les doigts étirés un à un, délassés du travail sur clavier acharné, impitoyable des derniers jours. C'était agréable, d'être juste là, profiter de la descente d'adrénaline et de relaxer les muscles et les tendons d'un autre.
« Faut changer tes draps.
— Bof. Watari le fera. »
La main presque retirée, rattrapée de justesse, au prix d'un regard consterné.
« T'es pas sérieux.
— Il change mes draps et lave mes habits depuis que j'ai quatre ans. Donc d'une part il se choquera de rien, et d'autre part je sais pas le faire tout seul. »
Le cadavre fondu à moitié sur la table d'inox. Pauvre Takada, vraiment… déjà refroidie en arrivant ici. Crevée dans les bras de Raito, le corps disloqué, éparpillé du bitume à la voiture.
Son visage douloureux encore marqué par la souffrance. Même elle n'avait pas mérité ça. Pure cruauté gratuite, bien trop proche de celle endurée par Wedy. L'esprit brisé par ses paroles venimeuses, à en juger par son idée fixe sur la tristesse de son ami face à sa perte. Dans quelle mesure avait-elle pu s'infliger une partie de ses sévices elle-même, dans l'espoir d'être libérée ?
Je me retrouvais maintenant à devoir analyser sa carcasse, la viande en confettis, les os découpés comme un enfant l'aurait fait pour créer une guirlande de personnages en papier. Et c'était presque impossible. J'avais une idée de ce qu'il fallait faire, mais pas vraiment l'expérience pour le réaliser.
Ongles rongés, arrachés par lamelles.
Frotter chaque parcelle apparente avec un coton-tige pour en retirer et analyser les éventuelles molécules de terre, de pollen, de pollution en espérant qu'elles soient référencées comme typiques d'un endroit tenait plus de la punition divine que du petit jeu d'enquête. Et c'était bien pour ça que je devais le faire. Hormis analyses de sang, le mieux serait probablement d'ouvrir les poumons, de les étaler et de décortiquer les bronchioles pour y découvrir quelque chose d'intéressant. Travail titanesque. Que je ne savais pas faire. Et on ne disposait que d'un seul sujet d'étude, hors de question de le gâcher. Les quelques 130m² d'alvéoles pulmonaires méritaient un travail de spécialiste. Et je méritais autre chose que de faire le ménage dans des poumons en pataugeant allègrement dans les glaires et les mucosités en tous genres.
Non, il me fallait quelqu'un d'autre. Quelqu'un capable de faire le job sans tout saloper. La liste était courte.
Rangeai Takada dans son frigo, remontai dans un salon, un ordinateur attrapé, à la recherche de celle qui allait encore gonfler les rangs de l'équipe, pour quelques jours. Pas agréable – surtout pas elle – mais elle pourrait se montrer utile à plus d'un titre. Sa détestable personnalité déstabiliserait forcément la taupe, qui la verrait comme une menace. Plus qu'à guetter la moindre inimitié trop épidermique pour être innocente.
Elle n'était plus à Jakarta. La capitale indonésienne esquivée, pourtant un réservoir bien plein de sa marchandise habituelle. Les recherches lancées, ses traces mal couvertes. Elle n'avait pas l'habitude ni l'utilité de le faire. Personne ne la soupçonnait jamais. Médecin légiste brillante. Cheveux à la couleur aussi variable que ses obsessions un jour pour les foies, le lendemain pour les reins.
Finis par la retrouver, à l'extrémité est de son pays. Bien proche de la frontière de la Papouasie Nouvelle-Guinée. Elle avait fait son nid dans un bar de nuit, à Jayapura. Paysages de carte postale.
Le Blue Angels club était situé idéalement, proche des hôpitaux et de l'océan, parfait pour faire transiter ses petits colis de viande fraîche.
J'exhumais des entrailles électroniques tous ses dossiers, ses transactions. Ses comptes bien reluisants d'argent sale extorqué à des mafias jouant sur la détresse de malades. Luxueuse reconversion pour cette déçue des salaires hospitaliers ou judiciaires.
Mon téléphone attrapé, ignorant les appels et messages de Kurt.
En théorie, elle ne devait pas être occupée à tronçonner des cadavres ou à voler un poumon à un touriste trop peu vigilant à 3h30.
Quelques sonneries, à peine.
« J'écoute. » Sa voix insupportable, d'un flegme sidéral, inégalable même par Watari dans ses bons jours. J'imaginais sans même le vouloir ses yeux éternellement mi-clos, sa bouche flasque au pli de contrariété hautaine.
« Bonjour, Mayat Sedih.
— Que voulez-vous ? » Traînante, calme. Abominable.
« Il est temps de payer pour votre liberté. Je vous envoie un avion privé, sautez dedans. J'ai besoin de votre… expertise, pour un cadavre.
— Conservez-le au frigo en m'attendant. Si c'est resté à température ambiante plus de deux heures, poubelle.
— En réalité, nous sommes plus au rayon « boucherie-charcuterie » de votre profession.
— Ah. C'est vous, L.
— Qu'est-ce qui m'a démasqué ? Le rappel que vous me devez la joie de gambader dans les rues en jouant du scalpel à tout va ?
— — Non. C'est votre humour. » Toujours avec le même ton mortuaire. Que je pouvais la détester.
« Si vous avez besoin de matériel spécifique pour des relevés, prenez-le avec vous. Vous décollez dès que vous êtes dans l'avion.
— J'en déduis que vous êtes autant en difficulté que les médias l'annoncent. Sinon, j'aurais juste eu à vous dire ce que je voulais, pour l'avoir, et pas à le porter moi-même.
— Fermez-la. Si vous avez le temps de regarder la télé, vous avez du temps à perdre.
— J'en ai. Alors Kira se met à tuer salement ? Vous ne devriez pas avoir besoin de compétences particulières pour diagnostiquer une crise cardiaque.
— Je n'ai pas parlé de Kira. Vous jugerez sur pièce.
— Ce n'est pas Kira ?
— Quelle importance ? Vous avez peur de vous faire démasquer ? Tuer ?
— Je n'aime pas Kira. Il inonde le marché d'organes frais, il n'y a qu'à se baisser pour les ramasser.
— Pas profitable pour votre petit commerce ?
— Offre et demande. À part les cœurs, tout est affreusement modique.
— Dans quel monde vit-on. Venez. Vous contribuerez à faire repartir à la hausse les tarifs de vos interventions.
— Argument accepté. Je me brosse les dents, je mange un yaourt, je me coiffe, je m'épile les jambes, j'embarque mon matériel et je viens.
— Ce n'est pas une invitation à un dîner galant. Alors dépêchez-vous de mettre vos fesses dans cet avion si vous ne voulez pas finir coulée dans du béton au fond de l'océan parce que certains dossiers seraient malencontreusement remontés aux oreilles des hommes politiques à qui vous avez vendu des reins dont ils n'avaient pas besoin.
— Pas un dîner. C'est noté. Je vais donc me brosser les dents, manger un yaourt, me coiffer, m'épiler les jambes, embarquer mon matériel et venir. »
J'allais la tuer avant qu'elle ait fini son travail. Ou non, mieux, j'allais la faire travailler à en crever, puis la ressusciter pour la décapiter avec une pince à épiler, et la donner en pièces détachées à une œuvre de charité.
Les heures passaient vite, quand on s'amusait. Même en coupant les réveils de tout le monde, le petit déjeuner arrivait trop tôt. Presque 8h, et Mayat venait à peine d'arriver, d'envahir le sous-sol avec ses valises et de découvrir le sujet de son travail en le gratifiant d'une flopée d'insultes aiguisées par leur flegme. La quantité de travail ne lui plaisait pas, le côté artistique de la sculpture sur viande hachée non plus. Son visage peut-être encore plus fermé et sombre qu'à son habitude, si c'était possible. La tignasse mi-bleue mi-mauve ne rendait son regard que plus mort. Contraste avec ses vêtements grisaille. Mais avant même de réclamer à bouffer, elle avait écarté les poumons de quelques coups de scalpel, étalé ses instruments et commencé à emplir des flacons à analyser, puis préparé ses lames à passer sous l'œil du microscope. Sa grande gueule dissimulée derrière un masque, ses mains isolées par des gants, cheveux attachés – révélant le rose caché sur la nuque. Efficace. Chirurgicale.
Les ordres donnés, concis, pas approuvés ou commentés, simplement appliqués. Les rapports à faire à intervalles réguliers, à ne donner qu'à moi. Manuscrits. Aucune fuite possible de ce qu'on découvrirait. Ma résolution de former une seconde équipe, réduite et parfaitement choisie, se précisait. Seulement quatre.
La laissais à ses occupations, avec l'ordre de venir d'ici une vingtaine de minutes. Même si elle n'allait pas être amenée à parler et échanger avec les autres, autant éviter qu'elle se prenne un coup dans les côtes parce qu'elle serait prise pour une cambrioleuse.
Ma porte ouverte, le confort du lit retrouvé pour quelques minutes. Magnétisme de la peau de l'endormi, ses cheveux caressés, un bout d'épaule câliné. À peine un soupir de fatigue.
Un baiser déposé sur ses lèvres, juste assez pour le forcer à se réveiller. Yeux flous, absolument adorables.
« Bonjour.
— Il est tard. » Remarque presque étonnée, en fixant un coin de fenêtre d'où la lumière matinale filtrait. Pas si souvent que je les laissais faire la grasse matinée. Et son insomnie l'avait en plus complètement déphasé.
« Peu importe, les autres sont pas encore levés.
— Une tempête solaire a fait planter tous les appareils électroniques du pays ?
— Presque. J'ai invité quelqu'un. » Lueur d'intérêt brûlant. « Elle est arrivée il y a moins d'une heure, je voulais la présenter au petit déjeuner sans avoir besoin de convaincre tout le monde de la laisser entrer.
— Qu'est-ce qu'elle fera ?
— Elle… va s'occuper de Kiyomi. Mayat est plus qualifiée que moi pour ça. Si on peut trouver des indices, elle les trouvera. »
Toute son attitude sondée, disséquée. Voyais bien que ça lui plaisait pas, aurait préféré qu'on la laisse tranquille, qu'on rende un corps propre à la famille. C'était pas possible.
J'enchaînai, il ne devait pas avoir le temps de se remémorer toute la scène de la découverte de son amie. Pas besoin de cauchemars.
« Elle ne fera ses rapports qu'à moi. Je ne les passerai qu'à toi. Les autres auront un compte-rendu lacunaire. » Sous-entendu, à moitié inventé. Assentiment d'un hochement de tête. « Je vais aussi te présenter Kurt. Un vieux… camarade ? Je sais pas trop comment l'appeler. Tu le jugeras en lui parlant. »
Quelques instants de silence, pleins de réflexions, d'échanges muets. Oui, il était utile, oui il était intelligent, non, il n'était pas proche et oui, je constituai une équipe de secours pour empêcher Beyond de tout parasiter.
« Tu viens ? On va manger et boire du café, et présenter Mayat aux autres. Et à toi. »
Les autres étaient occupés à se réveiller, à préparer leur repas pendant que je briefais une dernière fois la médecin sur sa place et son rôle. Elle s'en offusquait avec la même vigueur qu'une huître comparée à une moule en face de son ami le bulot. Puis elle finit par attraper une télécommande et s'arrêter sur une chaîne de dessins animés. Monta le son quand je tentai de lui expliquer pourquoi il était vital qu'elle soit prudente avec les autres.
« Heeeey ! C'est Anpanman ! Ça fait trop longtemps que j'ai pas regardé ! »
J'aurais parié sur Matsuda. Éventuellement Akemi. Mais c'était Mogi qui venait d'entrer et de retourner sa chaise pour être bien face à l'écran et chantonner le générique.
Le reste de la troupe arriva, plus ou moins surpris de constater la présence d'une intruse qui tartinait une biscotte de marmelade d'orange sans se préoccuper plus que ça de leur existence.
« Bonjour à tous. Voici Mayat, elle va rejoindre nos rangs comme experte médicale. Mogi, elle vous aidera aussi pour vos exercices de rééducation. » Il savait pas à quel point ce n'était pas un cadeau.
Les salutations en japonais, cordiales, ne l'affectaient pas. Pouvaient pas. Elle ne parlait que l'indonésien. Et l'anglais médical.
« Mayat. L'équipe. »
Son regard navigua sur les visages, les paupières éternellement mi-closes sous… un mascara violet ? Formidable de mauvais goût pleinement assumé. Bistouri du jugement implacable face à la gêne grandissante. Amusant d'observer ça sans en être le déclencheur, pour une fois. Même le père de Raito replaça sa chaise et se mit à siroter son thé sans quitter la jeune femme des yeux.
Verdict cinglant.
« Vous plaisantez. Celui-là a plus l'air disposé à un emploi de gonfleur de ballons de plage. »
Oh, quel bonheur c'était que personne n'ait jamais pris la peine d'apprendre à balbutier l'indonésien. Même Raito n'eut qu'un froncement de sourcil. Lui avais pas dit qu'elle parlait pas japonais. Mais c'était un avantage pour nous, et il ne pouvait pas passer à côté de ça.
« Vous avez tous un teint affreux. À se demander si vous avez tous besoin d'une greffe de moelle osseuse, ou si vous avez décidé que le sommeil est surfait. »
Me raclais la gorge, avalais mon toast à la confiture d'angélique, et pris la peine de proposer une traduction aussi fidèle que les adaptations de manga à l'étranger dans les années 80.
« Elle est ravie d'être ici et de travailler avec vous. Mais elle se remet mal du décalage horaire alors elle est un peu chonchon. »
Si quelqu'un se rendait compte qu'il n'y avait pas de décalage horaire entre l'Indonésie et le Japon, ce serait qu'il avait cherché à savoir d'où elle venait, ce qui le rendrait suspect. Au moins un peu. Par excès de curiosité.
Les échanges reprirent leur banalité quotidienne, entrecoupés pour une fois par les piaillements de Melonpanna et Baikinman plutôt que par ceux des journalistes habituels. La différence était pas flagrante, de toute façon.
L'ensemble presque calme, jusqu'à ce que la porte se rouvre sur une Misa mal coiffée, la jupe de travers et les faux sourcils partant en vadrouille du côté de la plaine de fond de teint qui lui servait de front. La mannequin figée quelques secondes sur Mayat, avant de se déporter vers Raito, qui grignotait du bout des lèvres. Allers-retours entre les deux, elle cherchait une corrélation entre les événements. S'était pas fait prier pour partager sa joie de voir Takada hors course, allait pas attendre pour s'assurer que la nouvelle venue ne ferait rien contre son hégémonie malade.
Finit par s'asseoir dans un froufrou de dentelles, foudroyant du regard la pauvre Mayat qui ne l'avait même pas regardée. Se moquait infiniment de son existence. Trop fascinée par son dessin animé, ou planifiant déjà l'ordre de son travail, pour repartir le plus vite possible et reprendre son petit hobby.
« Salut. » Soit elle avait croqué dans un citron, soit elle faisait exprès d'être encore moins aimable que d'ordinaire. Manque de chance pour la princesse de fête foraine, son adversaire avait une expérience non négligeable en matière d'emmerdement par l'ignorance et l'absence totale de vie apparente.
« Dites, L, vous collectionnez les endives vivantes ou c'est seulement pour moi, l'organisation de cette foire aux bestiaux ?
— Il manque le chien pour que la foire soit au complet. Mais vous pourriez vous entendre toutes les deux, ne serait-ce que pour échanger des recettes de yaourts de régime ou des avis sur les marques de teintures les plus neurotoxiques.
— Vous devenez sociable.
— Merci pour l'échange d'insultes. J'en ai encore quelques-unes en réserve, si le cœur vous en dit.
— Non merci. Je vais plutôt papoter teintures avec la blonde et votre copain.
— Quel copain ?
— Vous en avez plusieurs ? Je n'imaginais pas ça. »
Interruption de la blonde. « Elle dit quoi ? Elle parle quelle langue ?
— Elle dit salut. Et que tu as une jolie couleur de cheveux.
— C'est pas vrai.
— Non, c'est pas vrai. Mais c'est un compliment alors tu devrais dire merci.
— Non mais c'est pas vrai qu'elle a dit ça ! » Elle en trépignait de colère. Gamine jusqu'au bout de ses ongles pailletés.
« Ah bon ? Tu viens de dire que tu ne comprenais pas ce qu'elle disait.
— Mais je sais que c'est pas vrai. C'est une amie à toi, elle peut pas être gentille. »
Amie était particulièrement loin de la réalité. Elle n'avait pas idée. Mais c'était quelque chose qu'elle comprenait. Côtoyer quelqu'un par pur intérêt était trop loin de son idéal romantique d'une mièvrerie confondante.
Yagami soupira, se pinça l'arête du nez. Préparations pour prendre la défense de la belle-fille idéale selon les critères médiévaux les plus stupides, acte 1.
« On devrait peut-être déménager. On n'est pas en sécurité ici. Beyond nous a trouvés, et même si pour le moment il n'a rien tenté directement contre la cellule d'enquête, on ne peut pas l'ignorer. »
Ah. Je l'avais mal jugé. Pauvre vieux.
Assentiments de Mogi et hochements de tête de Matsuda, occupé à se grignoter les mains en marmonnant le nom de la miss Steak-haché-nouvelle-version-post-moderne. Même les aventures des personnages aux têtes comestibles ne pouvaient plus sauver l'ambiance. Mayat avait repéré le nom, levé un œil de son café avant d'y replonger.
« On ne va pas faire ça. » La levée de boucliers déjà visible. « Le seul intérêt de déménager maintenant serait d'appliquer en même temps un huis clos absolu. Que personne ne sorte plus, sous aucun motif. Mais ça ne marcherait pas non plus, les communications seront repérables. On pourrait être trahis par n'importe quoi, à moins de se terrer dans un bunker et de ne faire que recevoir la télévision. Sans internet. Sans aucune sortie. Donc sans aucune possibilité d'enquêter.
— On est exposés.
— Mais on agit. C'est mieux que l'inverse. Ça ne sert à rien de survivre comme un nid de cobras dans des ruines si quand on sort c'est l'apocalypse. »
Il baissa la tête. La releva. Chercha un soutien chez les autres, qui l'évitaient scrupuleusement. Revint vers moi, l'air triste. Manquait plus que les violons et une larmichette pour compléter le tableau.
« Dis-moi que tu as un plan. »
Lui servis mon plus beau sourire d'ingénuité sadique.
Ils finirent par partir, dans le mouvement initié par Mayat. Serviable quand elle faisait pas exprès de l'être. Chacun savait ce qu'il devait continuer. Vérifier, retracer, pourchasser.
Seul Raito était encore là, touillant son thé sans sucre. Personne n'avait relevé l'inutilité de la manœuvre. Enfin, l'inutilité pour autre chose que m'attendre sans en avoir l'air.
« Tu lui fais confiance ? » Pas besoin de demander de précisions.
« Autant qu'on peut faire confiance à une blatte. Mais elle nous sera utile, d'une manière ou d'une autre. »
La télévision était revenue sur ses programmes assommants de bêtise et de diffamation contre moi. L'analyse de mes notes de frais tournait presque en boucle sur certaines chaînes. Et ils n'en avaient pas une centaine à se mettre sous la dent. Pires que des poissons rouges consanguins, pour être encore capables de les répéter sans s'ennuyer. D'autres vautours essayaient de trouver des défauts dans mes déductions, de compter les enquêtes d'importance refusées. Crétins.
Mais en parallèle, ils ignoraient que les opinions des organisations mondiales de policiers avaient changé leur fusil d'épaule. Les unes après les autres, services secrets et agences gouvernementales se ralliaient à moi, me donnaient leur soutien officieux. Plus qu'une question de jours avant que ce soit officiel.
Alerte pour un mail attendu.
Kurt était le premier à être revenu vers moi. À une dizaine d'années de la retraite, il avait pourtant déjà bien assuré sa carrière. N'importe qui d'autre dans son entourage passait son temps au club de golf ou à l'hippodrome. Lui préférait échanger avec moi, services contre services. Parfois, anecdote amusante contre bribes d'enquêtes internes. Je le soupçonnais d'aimer travailler avec moi. Et le GCHQ avait cet avantage d'être utile en tout temps. Le Government Communications Headquarters, plaque tournante des informations sur les communications électromagnétiques. Les services de renseignements toujours particulièrement cruciaux pour dénicher les indices les plus confidentiels.
Sa position stratégique lui avait permis de m'apporter son soutien de la meilleure des manières. Mes communications ignorées par leurs traceurs, mais j'avais surtout accès aux données qu'ils collectaient, entreposaient dans leurs forteresses. Pas besoin de pirater ce qu'on écoutait gentiment sans avoir légalement à demander d'autorisation à qui que ce soit.
Kurt venait de me faire suivre la liste des communications passées le jour de la disparition de Takada, leur contenu, et une bonne partie des fiches des individus déjà connus pour leur criminalité et présents sur les lieux, ou dans un rayon de vingt kilomètres. Le travail d'analyse était énorme, mais aussi facilité par le prêt des ressources du GCHQ. C'était en ça que Kurt était génial. Je pouvais utiliser quelques-uns des 1600 employés du quartier général pour faire mon propre travail et me concentrer sur le reste.
Me levais, mon ordinateur en équilibre sur un bras, transporté jusqu'à la chambre de l'être le plus motivé du monde à cette heure.
Sa chambre aseptisée, propre comme pour me crier d'aller faire mon ménage par contraste. Marcherait jamais.
« Tiens, tu peux prendre mon pc et regarder ce que Kurt m'a envoyé.
— Je suppose que les présentations seront pour un autre jour.
— Je lui ai parlé de toi dans un mail, tu peux te présenter toi-même. Évite le décalage horaire trop poussé, ou alors prends mon adresse sinon il répondra pas.
— Neuf heures ?
— Ouais. Je vais me chercher à manger, tu veux un truc ?
— Watari fait de la rétention de bavarois au citron ?
— Pff. Voui. Je meurs d'hypoglycémie. En désespoir de cause, je vais me nourrir de cookies en boîte et de préparation toute faite pour gâteau au chocolat. »
Ses yeux relevés de mon écran qu'il avait pris sur ses genoux, lueur d'amusement, de scepticisme et peut-être d'inquiétude.
« Tu vas toucher des ingrédients et faire cuire un truc ? Au four ? Tu veux notre mort à tous ?
— J'ai dit que j'allais me nourrir de préparation toute faite pour gâteau au chocolat. Pas de gâteau au chocolat. C'est le machin tout prêt juste à cuire.
— Je sais pas comment tu peux bouffer ça.
— Je vais la manger crue. Je fais un trou dans la poche, et je plante une paille dedans.
— Tu t'es détruit la langue à force de manger trop de sucre.
— Ma langue fonctionne parfaitement. » Sourcil haussé de part et d'autre, sourire moqueur et joues un peu échauffées.
« Du coup, tu veux un truc à manger ou pas ? »
Répondit non. Autant répondre qu'il voulait pas que je remonte. Vexation. Frustration de pas savoir si je devais vraiment être vexé.
La cuisine, plaque tournante de la maison QG. Réservoir d'énergie pour cerveaux en perdition. Incroyable comme tout le monde y passait son temps. Y mangeait, même. La table et les quelques chaises étaient bien trop souvent envahies de policiers avachis bavassant sur le dernier match de base-ball.
Mais pas cette fois. Seul Yagami était là. Les autres en pause déjeuner. Sombre histoire de tacos. Effrayante.
Tant pis. Allais pas m'empêcher de manger pour lui. Les placards fouillés après un rapide coup d'œil sans espoir au frigo vide. Enfin, en dehors des panais, des brocolis, des filets de dinde, du saumon, des champignons et d'un pot de crème entamé, il était vide. Finalement je dénichai quatre cookies un peu émiettés et la fameuse préparation pour gâteau.
Yagami m'observait. Je le voyais dans un reflet. Il allait me parler. Voulais pas lui parler.
« L, je…
— Yagami-san, il faut que je vous dise quelque chose. » Pas exactement ce que j'avais prévu. Ça irait aussi.
« J'écoute. » Il semblait presque soulagé que je commence.
« Vous savez que nous avons une taupe dans notre équipe, qui donne des informations à Beyond.
— Je… oui. » Il ne s'attendait pas à ce sujet. Imaginait peut-être que j'allais lui parler de Misa, ou revenir sur sa proposition foireuse de déménagement.
« Vous vous doutez que j'observe les allées et venues des gens.
— Bien sûr.
— Leurs conversations.
— C'est évident.
— Donc vos conversations.
— Ça ne me plaît pas. Mais oui, je m'en doutais.
— Notamment vos conversations avec votre fils. Ce que vous lui dites.
— Hmm hmm. » Il n'était pas gêné. Il n'était pas anxieux. Il était avide. « Il y a quelque chose que je devrais savoir ?
— J'ai entendu ce que vous lui avez dit, concernant ses réactions que vous désapprouvez. Son investissement dans l'enquête, ses troubles alimentaires. » Il m'aurait bouffé avec ses yeux, s'il avait pu. Me glissais dans une peau mécanique, robotique. Voix posée, mesurée. Analytique. « Je me dois de vous dire que vous renvoyez un message parental négatif.
— Pardon ? » Les clignements d'yeux en prime. Mais au moins, le sujet était définitivement enterré.
« Vous ne vous en rendez pas compte ? Vous le faites inconsciemment ? C'est surprenant.
— Quoi ?
— Vous lui avez dit regretter de l'avoir amené au commissariat quand il était enfant. Regretter tellement les conséquences. Qu'il s'investisse dans l'enquête, qu'il m'ait rencontré. Au final, qu'il soit ce qu'il est. Vous déplorez ce qu'il est. Je ne pense pas me tromper en disant que ce n'est pas un message très encourageant à envoyer à son enfant quand celui-ci est dans une période difficile.
— Je n'ai pas dit ça.
— Qu'avez-vous dit, alors ?
— Que je regrette de… enfin, c'est évident que je suis fier de lui ! »
Mon regard candide numéro 3, celui d'un orphelin devant une famille aimante et riante en harmonie. Parfait pour semer le doute, la culpabilité. Et détourner les idées d'un père trop protecteur.
Courant d'adrénaline. Il avait accès à mes mails. Donc à ceux envoyés à Mayat. À Kurt. Mais surtout ceux entre ses amis, pour son anniversaire. Même s'il avait fini complètement gâché – et surtout parce qu'il avait fini complètement gâché – il était hors de question qu'il sache que c'était moi qui avais orchestré ce petit rassemblement.
La porte de sa chambre ouverte. Il était encore là, altier, superbe. Ses mains déliées survolant le clavier, symphonie de cliquetis.
« Tu… l'as utilisé ? »
Regard consterné. Bon, certes, vu que l'ordinateur en question était posé sur ses genoux, ma question pouvait paraître stupide.
« Quelle est la vraie question ?
— Tu as regardé quoi ? »
Froncement de sourcils. Argh, il allait croire que je voulais lui cacher un élément important. Peut-être de l'enquête. Peut-être de son dossier. Mais à y réfléchir, je préférais ça, plutôt qu'il découvre ce que je voulais vraiment dissimuler.
« Faudrait penser à te faire soigner. Si t'es pas capable de te décider sur la confiance que tu accordes, ou si tu oublies ce que tu fais avec ton propre pc, c'est que l'hyperglycémie a déjà bien entamé tes connexions neuronales.
— C'est sur ma liste des choses à faire. Tu regardes quoi ?
— Pas si c'est toi qui es derrière le sabordage de Kira. »
Oh. Parfait. Diversion parfaite. Impossible d'espérer mieux. Suffisait de feindre que c'était ça, mon souci. Et avec un peu de chance, il ne chercherait pas plus loin.
« Je… vois pas de quoi tu parles ?
— Oh, pitié. Un enfant en train de piquer des bonbons trouverait une meilleure excuse.
— Qu'est-ce que tu en sais ? Sûr que t'as jamais volé de bonbons. T'as aucun goût pour ça.
— Tu peux parler. Tu viens de manger un mélange d'ingrédients chimiques ensachés depuis des semaines. Cru.
— Ce serait mieux si je l'avais cuit ?
— Va te faire foutre. Si t'es pas capable d'assumer tes manœuvres sans détourner aussi honteusement la conversation, ta pseudo confiance a autant de valeur que de la pâtée pour chien dans une salle de cinéma.
— Tu savais qu'on estime qu'un tiers de la nourriture pour chien est mangée par les humains ?
— L.
— Oui. Désolé. »
M'asseyais à côté de lui, sur le bord du lit. Lui tournant le dos. Plus simple.
« Je nie pas. »
J'attendais des critiques, des remarques, des reproches. N'importe quoi. Mais pas ce rien. Cette absence de tout. Finalement, ne pas le voir était pire. Impossible de deviner son état d'esprit. Dans le doute, autant lui donner le mien.
« C'était chiant, d'être en duo avec Akemi. À plusieurs reprises j'ai cru que j'allais devenir un tueur en série. »
Toujours rien que l'ignorance, le silence.
« J'aurais préféré être avec toi. Mais je pensais que tu serais… réfractaire à l'idée de protéger ces criminels. Et puis que tu méritais de te reposer. Même si c'est pas ce que t'as fait.
— Développe. Pourquoi je serais réfractaire. » Cruauté gelée. Même le clavier se taisait. Me tournais, colonne vertébrale tordue pour observer son visage à la neutralité feinte.
« Parce que je viole les lois et pirate les médias pour garantir la vie sauve à des criminels connus, et à des oubliés du système judiciaire sur les forums et réseaux sociaux. Personne se gène pour dénoncer un crime pas ou mal jugé.
— C'est donc l'image que tu as de moi. Quelqu'un qui soutient la justice de Kira. J'apprécie de le savoir. »
Oh, non, pas cette voix-là. Pas cette raideur. Cette distance.
Non.
Hors de question de la laisser s'installer entre nous.
« C'est pas ce que j'ai dit. C'est pas ce que je pense. Mais protéger des criminels condamnés à mort de la mort par Kira, j'ai considéré que tu aimerais pas. Que cacher des coupables même pas connus, empêcher qu'ils le soient, pas seulement de Kira, mais de tout le monde, tu trouverais pas ça juste. Et ça l'est pas. Mais c'est ce que je devais faire. Vite. »
Toujours aussi glacial. Ma main posée sur la sienne, frémit même pas.
« Je te fais confiance. Vraiment. C'est pas pour ça que je t'ai pas demandé. Fallait que ce soit une seule personne. Akemi faisait l'affaire, et ça me donnait l'occasion de le tester. »
Petits cercles concentriques, redessinant les plis des doigts. Autre main partant tracer sa colonne. Mince vacillement du mur d'acier d'indifférence.
« Je suis désolé. J'aurais dû au moins te demander. »
Sa main retournée, doigts entremêlés aux miens. Frissons jusque dans les reins. Rien ne pouvait être plus satisfaisant que ça. Être pardonné.
« Tu as un plan de secours, pour la taupe ?
— On va retracer les erreurs qu'il a pu commettre ces derniers jours.
— Il est forcément proche. Et il a forcément communiqué avec Beyond. Mais trouver quand et surtout comment va être plus pénible.
— Faut être pragmatique. Beyond n'a pas eu de fenêtre d'action très large. Il devait savoir quand tu reviendrais précisément. Il n'y a pas quarante options. Moi, toi, Watari, ton père, Matsuda, Mogi, Akemi.
— Wedy, la famille d'Akemi.
— Artémis, Kaname. Toutes les personnes à qui on a parlé.
— Toutes les personnes à qui n'importe lequel d'entre nous a pu parler. Toujours sûr qu'il n'y a pas quarante options ? »
Soupir. Me laissait tomber en arrière sur le lit, léger rebond des couvertures moelleuses.
Les dizaines de pages manuscrites passaient entre nous, toujours analysées avec la même méticulosité. Mayat faisait un travail de fourmi, n'oubliait rien. Ne laissait rien d'autre que ses relevés apparaître sur ses rapports. Bien pratique de ne pas savoir que le pollen de Larix kaempferi venait du réseau veineux ou de quelques bronchioles explosées.
Mais l'ensemble n'en restait pas moins décourageant. Les indices recensés ne menaient à rien de concret depuis bien trop longtemps.
Les gestes de Raito ralentissaient, plus assez motivés par le café à moitié avalé. Lui dirais pas que je listais mentalement tout ce qu'il mangeait, comme autant de petites victoires contre lui-même et le parasite blond qui lui pourrissait la vie depuis des mois.
À ce rythme, il finirait par replonger, faute d'avancée notable.
Main posée sur son épaule, tissu froissé sous les phalanges.
« La Justice triomphera. »
Sourire grimaçant. Triste. Il voulait y croire, avait du mal à s'en persuader.
« À la fin, je te le jure sur tout ce qui m'est cher, la Justice triomphera. On va les arrêter. Beyond et son complice. Et ils répondront de ce qu'ils ont fait. À tout le monde. À Takada-san aussi. »
Nous étions assis au sol, en tailleur, genoux presque collés, au milieu d'une immense surface de travail épouvantablement encombrée.
J'avais aussi ressorti le dossier de Wedy. Pauvre Wedy, dont la motricité de la main n'était pas aussi bonne que désiré. Mais qui avait la chance d'être vivante. Et donc de ne pas voir ses organes scrupuleusement démontés pour y trouver quelques particules de pollution originales.
L'alerte mail avait beaucoup d'attrait, ces dernières heures. Kurt était joueur. Surveiller un agent japonais l'amusait au-delà de la bienséance. Me donner accès à toutes les communications de Kaname lui offrait l'assurance d'avoir quelque chose d'amusant à raconter à ses camarades devant la machine à café.
Raito l'apprécierait sûrement. Et s'il appréciait Kaname, je voulais m'assurer qu'il ne risquait rien à le côtoyer aussi régulièrement. Avec la discrétion d'une ombre dans une cave aveugle, j'allais le suivre virtuellement. Chaque déplacement, chaque parole, intercepté, disséqué. Et peut-être qu'après, je les laisserais parler des pâtisseries qu'ils avaient partagées et des douze millions de moments de bonheur qu'ils avaient vécus ensemble, avant de se retrouver des années plus tard et d'être toujours aussi merveilleusement complices et blablabla.
Écran claqué.
« Je vais me coucher. »
Surprise pour lui.
« La Justice attendra demain matin ?
— Je… suppose que la Justice n'attend pas. » Lui dire que j'étais fatigué ne passerait jamais à moins de deux heures du matin, lui dire que j'étais jaloux de quelqu'un à qui je n'étais pas censé penser serait suspect.
« Je te rejoins après ma douche. »
Peu importait ce qu'il avait cru, je n'allais pas laisser passer l'occasion de faire une pause alors que j'en avais tellement envie. Et puis, il avait du sommeil à rattraper.
Un peu partout, sur les réseaux, et bientôt à la télévision, des rumeurs circulaient. Les pro-Kira ripostaient face à l'arrêt de la mort des criminels. Ils ne croyaient pas qu'il avait disparu. Des andouilles avaient fini par remarquer que les visages affichés ne collaient plus. Des rectifications orthographiques essayaient de pleuvoir. Dans les villes principales de nombreux pays, des décérébrés affichaient des clichés non modifiés de leurs ennemis, de criminels supposés. Pris avec des Polaroïd ou gardés sur papier, je ne pouvais rien y faire.
Des politiques suant sous leurs costumes avaient demandé la reprise de la diffusion des photos et noms des criminels sans retouche, prétendant à un droit à l'information des gentils petits citoyens risquant de croiser de méchants voleurs au coin de la rue.
Les journalistes se faisaient le relais de théories fumeuses. L pas encore évoqué. Tarderait pas. J'avais déjà confirmé ça à mes soutiens, avec assez d'acidité pour qu'ils comprennent, ou fassent semblant de comprendre pourquoi j'avais raison. Pourquoi la Justice n'était pas de laisser un mini-dieu fou assassiner à tour de bras des suspects et des coupables purgeant déjà leur peine.
Mais ça, cette action, tout le monde ne la comprendrait pas. Fallait nous dépêcher pour éviter des émeutes.
Akemi posa sa main sur mon assiette. Savait que ça captait toute mon attention immédiate. Et je savais que ça allait être pénible.
« Tu devrais te pencher sérieusement sur la question de Kira. » Il revenait encore. Comptais plus les interventions minables. « C'est lui, ta première proie. Pas Beyond. Pas parce qu'il a kidnappé la copine de ton suspect. Et je refuse de croire que tu sois assez fou pour décider de pardonner Kira. »
Mes caramboles confites avalées avant de répondre. Le sucre savouré.
« Il me semble qu'il est clair que les deux sont liés. Et si mes méthodes ne te conviennent pas, tu es libre de partir.
— Pas vraiment. Je te rappelle que mon aide financière te permet de manger. Et que mon aide complètement personnelle et merveilleuse t'a permis de sauver les miches de centaines de criminels.
— Tes propres miches ne sont sur ce canapé que parce que je le veux bien. Si ce n'était pas le cas, elles seraient sur un banc de ferraille en prison. Ou dans une boîte en sapin.
— J'adorerais compléter la liste de mes attributions par celle de conseiller matrimonial. Mais ce serait mal pris. »
Soupir. Qu'il était chiant.
« Et tu oublies qu'en matière de criminalité, tu es aussi bien expérimenté. Si je devais annoncer aux autres ce qui te permet de tenir ton rang, tu ne recevrais pas la même sympathie pour ce qui est de préparer tes petits pièges au somnifère honteusement volé.
— Ils savent qui je suis, ce n'est pas la question. Avec toute la meilleure volonté du monde, je ne rivalise pas avec Kira. Ou même le deuxième Kira. Et pourtant, tu me séquestres et eux peuvent se balader la bouche en cœur aux quatre coins du pays.
— Misa a le droit de se balader où bon lui semble sur cette putain de planète, et plus elle est loin mieux on se porte.
— Parlons de Mayat. Tu l'as recrutée pour attraper Beyond. Pourquoi ne pas l'utiliser pour faire parler Misa ? Une copine serait bien placée.
— Elle ne parle pas japonais.
— Conneries. »
Une tape sèche sur sa main.
« Langage.
— Oui maman. Mais n'oublie pas ce que je t'ai dit.
— Et n'oublie pas que j'ai déjà tué quelqu'un. Je peux recommencer.
— Tu n'as pas fait exprès. Les manipulations de Kira sont évidentes. Comme quand tu essaies de me menacer sans y croire.
— Fort bien. Alors n'oublie pas tes côtes. Revoir tes béquilles vert brocoli me fendrait le cœur, mais s'il faut te fendre le sternum ou le bassin pour que tu te taises, je n'hésiterai pas. » Sourire. Face à sa grimace. « Et ce sera parfaitement volontaire, cette fois. »
« C'est… en anglais ? »
Heureusement qu'avec Matsuda, je pouvais laisser traîner à peu près n'importe quoi et être sûr que ça ne serait pas compris. Ou au moins, que ça serait mal compris.
« Bravo Matsuda-san. Encore quelques années d'efforts et vous serez sans doute capable de vous présenter correctement en anglais. Peut-être même de demander où est la gare la plus proche.
— C'est pas cool. » Stupide, stupide, stupide.
« Voilà, vous connaissez au moins un mot. Travaillez votre accent et ça ne fera rire que les enfants de maternelle.
— Nan mais pourquoi t'as besoin d'avoir des papiers en anglais alors qu'ici on parle tous japonais ? »
J'arrachais les feuilles qu'il consultait distraitement, ramenant le tout contre moi, en vrac. Pas le moment qu'il reconnaisse le nom de Kaname dans mes rapports de communications.
« Et si j'ai envie de lire les rapports dans deux langues, hein ? Si le japonais me fatigue parce que c'est chiant à taper sur un clavier ? Si je préfère l'alphabet latin parce que je suis un connard ethnocentrique ? Si je fais ça pour faire parler les débiles ? »
Quelques secondes de silence. Qu'il ne pense pas à la taupe, qu'il ne…
« Etho… tantrique ? » Oh. Oui. Ne pas employer de mots de plus de trois syllabes. « Ou c'est pour Mayat ? Elle parle anglais, en fait ? Je croyais que non, que c'était pour ça qu'elle parlait pas aux autres.
— Oui, Mayat… elle est timide. » Au moins autant qu'un pou sur la tête d'un hippie. Ou un contrôleur du fisc.
« C'est vrai ? Remarque, ça m'étonne pas vraiment. Sous sa carapace dure, je suis sûr que c'est une grande sensible, en fait. Mogi est d'accord avec moi.
— Essaie de percer la carapace et de titiller ses intestins avec un tison, tu devrais trouver sa sensibilité.
— Euh… c'est métaphorique, je sais bien, mais… elle parle vraiment pas japonais, non ?
— Elle ne m'a jamais parlé japonais. Mais qui sait ? »
Cet air de cocker perdu dans un palais des miroirs était à encadrer pour les générations futures, à exposer au musée de la contraception afin d'encourager la stérilisation massive.
C'était merveilleux, d'observer ses mouvements fluides, son agilité alors qu'il maniait les ustensiles pour les forcer à créer quelque chose de mangeable. Non. De bon. Raito cuisinait très bien.
Et alors que je l'avais à demi réveillé pour lui demander des gaufres au sucre et des mangues caramélisées au beau milieu de la nuit et d'un dossier sur les pollens tokyoïtes, il avait accepté de venir.
Il supportait mon regard sur lui. Savait forcément que je le dévorais en apéritif. La ligne de son dos, de ses fesses. Curieuse fascination. Nouvelle.
« Quand on remonte, il faudra que tu demandes à Mayat de t'envoyer un nouveau bilan. Plus vite on aura terminé, plus vite on aura nos indices. »
Froide assurance clinique alors qu'il était tout sauf indifférent. Armure à peine fendillée, alors qu'en dessous, il était complètement fissuré.
Le rejoignis, tête sur son épaule, regardant même pas ce qu'il faisait. Mains sur ses hanches, sa taille.
« Je te jure qu'on va l'attraper.
— Tu te répètes.
— Mais c'est vrai. On ne le laissera pas filer. On rendra justice à tout le monde. Tu pourras venger ton amie. »
Soupir relâché par à-coups, yeux levés au plafond. Le serrai contre moi, maigre réconfort. J'avais jamais eu à faire le deuil d'un ami, pouvais pas compatir. Nez enfoui contre son cou. Ligne de baisers jusqu'à sa tempe, redescendue jusqu'à ses lèvres, taquinées. Le couteau qu'il tenait tinta joliment en étant reposé sur le plan de travail. Juste à côté des cubes réguliers, parfaits.
Bruit de porte, claquement de voix sèche. Brisure de l'instant.
Incroyable comme des yeux d'une surface de quelques centimètres carrés pouvaient porter en eux l'intégralité du manuel Comment faire comprendre à votre enfant chéri qu'il est un traître, une déception, un échec.
A bientôt pour le prochain chapitre (aux alentours du 20 décembre) après cet intolérable cliffhanger x)
Nous espérons que notre nouvelle venue dans l'équipe va vous plaire, elle sera là pour un bon gros bout de temps. Je vous invite à chercher la signification de son prénom et de son nom dans sa langue d'origine, si vous êtes curieux (tous nos personnages OC ont un nom signifiant, soit par rapport à leur passé/vie/occupation, soit par rapport à l'histoire de la fic.)
