Titre : Thirst

Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.

Rating : M pour certains chapitres


Bonjour, petites gougères aux brocolis. Ici Haaru qui vous parle depuis une zone couverte par internet... contrairement à Meyan x) Voici donc le chapitre 55, un bien beau cadeau de Noël puisqu'il résout le cliffhanger que j'ai pris beaucoup trop de plaisir à faire. On espère que vous passez de bonnes fêtes et que vous ferez attention à vous et à vos proches (et moins proches).

N'oubliez pas de nous laisser un petit mot, c'est notre cadeau à nous en récompense des (très) nombreuses heures passées à écrire puis poster. Promis, j'ai été sage cette année !


Chapitre 55

Crises à cadence majeure


« Non.

— Papa… »

Je me tus. Incapable d'articuler la suite sous la fournaise ardente des pupilles trop glacées. L'instant semblait s'être suspendu avec la vitesse figée de tout un monde en train de s'effondrer. La déception lui gravait l'épiderme à chaque inspiration livide. Le rythme de son souffle choqué remplissait le silence d'une infinité de mots. Trop implacables pour être dits et trop audibles pour être tus.

L'air sucré pesait tellement plus que son volume, colorait tout à l'odeur envahissante du caramel brûlé. À cet instant, mon père portait une foule d'autres visages sur ses traits, réactivant les souvenirs enfantins et multiples d'une seule et même scène malade rejouée jusqu'à l'indigestion. Son expression cinglait mes défenses comme si elles n'avaient jamais été là, comme si je n'avais jamais grandi. Chaque mot de travers, chaque écart qu'on étranglait de nouveau, jusqu'à les flageller dans l'inconscient.

« J'en étais sûr. »

Je m'attendais tellement à recevoir ce jugement-là qu'il passa, simplement et sans surprise, pour se planter à la volée comme une hache. Et la blessure, attendue, n'en était pas moins douloureuse. Ni moins sale. La voix sans timbre susurrait sous mon crâne : dépravation dépravation échec échec échec échec.

J'en étais sûr.

En quelques enjambées, mon père était là. Prédateur aux iris hérissés, fondant sur sa proie. La fulgurance d'un poing heurta la tempe de L et sonna en éclair dans ma paralysie.

« Tu as posé la main sur mon fils ! » Ses digues rompues noyèrent le détective dans leur fureur rugissante. « Comment oses-tu le toucher ! Comment oses-tu seulement le toucher ! »

La lèvre de L se fendit, rouge, et le déferlement qui émana brusquement de sa silhouette semblait être un point sismique prêt à imploser. Les émotions roulant au creux des yeux noirs n'atteignaient pourtant rien d'autre.

« Calmez-vous, commissaire Yagami. Ce n'est pas bon de vous mettre dans un état pareil et c'est totalement inutile. »

L'impératif glacé et vide attisa la colère paternelle en bouffées exultantes, suffocantes. La stature du commissaire grandit, immense et penchée ; une vertèbre après l'autre ajustée en mouvements mécaniques. Leurs visages s'alignèrent avec la manière millimétrée des guerres trop souvent ravalées, par à-coups. Couperets et regards d'aigles en duel étirant la temporalité, jusqu'à la rompre d'une main broyant un col blanc entre ses doigts furieux.

« Me calmer ? Il est mineur ! C'est interdit par la loi, je ne vais certainement pas me calmer. C'est de l'abus. » La retenue de L perceptible dans la compression brutale de ses muscles, pendant que mon père poursuivait dans les crissements du caramel en train de cramer. « Quand bien même ce serait autorisé, tu dois te rendre compte à quel point c'est malsain, immoral. Tu n'as aucun droit sur lui et tu n'en auras jamais.

— Ce n'est pas à toi d'en juger, papa. »

Attention de mon père lentement déviée sur moi. Mise à profit du relâchement de ses doigts pour détacher la main menaçante. Libéré, L se décala vivement et sans un mot malgré la tension qui menaçait d'éclater, griffant l'air pour sortir.

Les fruits et le sucre chantant dans la poêle oubliée commençaient à fumer.

Affront de mon regard acier dans l'incompréhension d'un autre, temps d'en finir avec cette parodie de conversation.

« Faire semblant d'ignorer la différence entre majorité pénale et sexuelle ne fait qu'alourdir ton argumentaire faussé, papa. La majorité sexuelle au Japon est fixée à treize ans, je te rappelle. »

De pâle, mon père devint blême, exsangue, effrayant. Les orbites menaçaient de sauter hors de leurs cavités, palpitantes de cyclones et d'hypothèses. La décharge s'arqua de l'épaule au poing, anticipée, repérée, devancée. Fluidité du mouvement, parfaite, je m'interposai. Le coup, percuté à toute vitesse contre la mâchoire, m'emporta d'un pas en arrière. J'atterris à moitié contre le détective, léger tournis alors que la douleur se propageait.

Mon père se figea puis secoua ses phalanges en grimaçant. Son regard ombrageux m'interdisait simplement de m'écarter et si L détestait, ça n'y changeait rien.

« Arrête tout de suite. Que tu sois en désaccord, c'est une chose que j'accepte. Mais je n'accepterai jamais ce que tu es en train de faire.

— Mais c'est à toi qu'il fait du mal, bon sang ! Arrête d'être si aveugle, arrête de tout lui passer, l'excuser. Arrête de le regarder comme si tu... , c'est… c'est insupportable. » Il déglutit avec un dégoût à la pointe de scalpel. « Si… si c'est allé… pourrais pas le pardonner. Il n'y aura jamais assez de continents en ce monde pour te séparer du sort que je te prépare, Ryuzaki. » Index lourd de menaces, accusateur. « Tu m'avais dit qu'il ne t'intéressait pas sur plan-là. Tu n'as aucune parole, j'aurais dû m'en douter. Détective brillantissime, être humain pitoyable.

— Vous ne devriez pas être surpris dans ce cas, mais vous avez courageusement choisi de fermer les yeux pour regarder ailleurs si vos contradictions ne vous font pas un doigt d'honneur en filant. Vos dogmes plus ridicules et siphonnés que le douloureux pléonasme d'une Misa sans tête ne sont pas les miens. J'envoie des seaux de merde par quintaux sur vos saloperies de fausses valeurs qui font de vous le père le plus insultant de l'année avec mention. Il y a de quoi être fier.

— Je ne m'abaisserai pas à répondre à ça. » Comme s'il ne s'était pas déjà abaissé au-delà de toute mesure. Il s'approcha, croyant peut-être que j'allais lui faire le plaisir de seulement reculer. « Il te manipule, Raito. Il profite de toi, ça crève les yeux, enfin ! Il utilise son autorité, son pouvoir pour exercer une contrainte, c'est de l'abus à tous les niveaux ! »

La réponse mordante du détective se perdit dans mes pensées.

Pourquoi mon père n'avait-il pas déjà exigé à tort et à cris mon éviction définitive de l'enquête ?

Calme et froid, je devais être clair.

« Il ne me force à rien, je ne suis pas sous ses ordres ni les tiens. La seule personne qui abuse de son autorité, c'est toi. Ton comportement envers lui, maintenant, n'est pas excusable.

— Tu ne peux pas être sérieux, Raito. Fais donc fonctionner ta cervelle si performante à bon escient, il abuse du pouvoir de son nom sur toi. Comment fais-tu pour ne pas le voir ?

— Je suis tellement dépourvu de réflexion et tellement transparent que tu te sens obligé de gérer ma vie à ma place, je m'incline devant tant de bonté. Où faut-il parapher la lettre de remerciement pour la mise sous tutelle ? Je ne sais pas si j'aurais une capacité mentale suffisante pour décider seul de l'emplacement de la croix qui me sert de signature. Mais peut-être as-tu, aussi, un impératif éclairé sur la question ?

— Ne dis pas n'importe quoi, c'est faux, et tu te trompes de cible. » Il essuya mon exclamation dédaigneuse comme si elle n'avait jamais été là. « Je suis obligé d'intervenir, vous ne me laissez pas le choix. Tu ne peux pas lui faire confiance et lui ne te fait pas confiance une seule seconde. » Sa poigne qu'il ferma sur mon avant-bras, me tirant vers lui. Torsion pour résister à la pression qu'il exerçait, ses mots m'injectaient leur venin à chacune de ses syllabes basses. « N'oublie pas qui te prive de toutes tes libertés depuis un an. N'oublie pas qui te soupçonne d'être un tueur de masse depuis un an. Il ne peut rien y avoir d'autre que ça entre vous, rien d'autre que cette vérité. » En réaction, L nicha ses doigts dans les miens, serrant. Ses lèvres prononcèrent quelque chose que je n'entendis pas, à la véhémence glissante. Que les phrases de mon père qui filtraient. « Il te manipule, il n'y a que Kira qui l'intéresse. Que ça te plaise ou non. » En cet instant, je haïssais mon père pour fouiller mes insécurités avec tant de savoir-faire, en si peu de mots. La traction qu'il exerçait sur mon bras commença à disjoindre la main de L de la mienne, froidure aux creux des doigts tièdes.

« Depuis le début, tu n'es que Kira à ses yeux. Et, au mieux, tu n'es que son ombre. Votre… faux semblant de relation se résume à l'utilité que tu as pour lui et à la manière dont il veut te tuer, à rien d'autre. »

Il m'entraîna sans plus de difficultés à la porte de la cuisine, à travers l'odeur âcre des pommes. Mon cerveau s'enflammait dans un paradoxe d'ébullition figée. Dans le couloir, une ombre attendait ; se mit en mouvement dès qu'elle nous vit arriver, remontant le couloir vers nous, à contre-courant. Regard d'hiver bleu capturé, nous dépassant. Watari. Un engrenage cérébral se dégrippa d'un cran. C'était pourtant tellement évident.

Réalisation duelle de sa satisfaction à peine visible, enterrée sous le flegme anglais, et de ce que signifiait sa présence. C'était lui qui avait téléguidé mon père à cette cuisine.

Le spectacle des caméras n'était pas à son goût, sans doute.

Cruauté absolue de ses représailles.


La mélasse noire engluait la moindre bulle de pensées, lancée à la dérive vers L. Si mon père l'avait dit, il le croyait foncièrement. Pouvait pas me faire mal par plaisir. Que ce soit une résurgence de mes propres angoisses amplifiait chacune de ses paroles avec un écho trop profond. Message pianoté à l'aveugle au fond de ma poche. Je viens.

Paternel qui s'était finalement laissé tomber sur mon lit, m'observait refus de lui rendre la pareille.

« Je fais ça pour ton bien. Je t'aime et ça ne changera jamais, peu importe ce qu'il se passe. Il faut que tu m'écoutes, je suis le seul à prendre tes intérêts à cœur, tu le sais. »

Insupportable. À ajouter à la liste qui ne cessait de s'allonger. Lui ferais la grâce de rien, ne méritait rien.

Il soupira longuement.

« Qu'est-ce que je vais bien pouvoir dire à ta mère. »

Le vide que je lardais des yeux seconde après seconde de ce que je refusais d'exprimer. Flèches d'insultes muettes plantées dans le mur.

Il n'avait toujours pas exigé de toute la force de ses poumons mon retrait de l'enquête, adorait pourtant ça.

Trente minutes s'égrainèrent douloureusement et il n'ouvrait toujours pas la bouche pour ajouter quelque chose. Une excuse, un regret. Non, rien.

J'en étais sûr.

Avec une lenteur délibérée, je bougeais vers la sortie.

« Père de l'année. »

Toute l'ironie, toute l'amertume dont j'étais capable ne semblaient pourtant pas suffire.


Difficile de poursuivre des pistes dans la même pièce que quelqu'un à qui on cachait des informations. Surtout quand il s'agissait de cette fouine d'Akemi qui se dévissait le cou sans avoir la décence de rendre la métaphore effectivement fatale. Compte-rendu de Mayat concernant un demi-lobe gauche du poumon désormais complet, enfoui sous une tonne de comptabilité éparpillée dont il fallait éplucher les données... Savoir qui était décrit dans cette suite amère de considérations anatomiques sclérosait sous mon crâne.

Reprise forcée et difficile alors que le visage de Kiyomi se superposait aux schémas de dissections.

Longue liste de polluants, de particules à recouper, classer. Certains étaient incompatibles. Ces écarts pouvaient-ils constituer une sorte de carte ? Indiquant quoi ? Où le trouver ? Et puis quoi encore. En revanche, leur présence pouvait altérer ou dissimuler d'autres composants. Les interactions étaient multiples et ma concentration subissait les œillades d'Akemi qui ne cessait d'épier le moindre geste sur « ordres du commissaire. » L'information fangeuse n'avait eu droit qu'à un rire froid en guise de réponse. J'aurais dû le foutre dehors en lui claquant la porte à la gueule.

L décida de partir après quatre heures de corvée d'analyse minutieuse du rapport pour débuter l'interrogatoire de Mogi. Venir avec lui y assister n'était pas envisageable, peu importait la haine qui hurlait pour savoir qui avait donné Kiyomi à Beyond. Si nous avions pu délimiter une fenêtre d'action pour la taupe, entre le moment où l'information du lieu avait été diffusée (changeante selon les personnes concernées) et un peu avant la mise en œuvre de l'enlèvement, la fenêtre restait trop large.

Akemi se pencha alors à ma gauche. Sursaut arraché, fissurant une grimace ironique dans sa joue.

« Raito, tu ne t'en rends pas compte, je crois… Tu n'arrêtais pas de le reluquer, et ouvertement, en plus. Au moins quatre fois la dernière heure, fais le calcul.

— Tu as un boulot à faire et ce n'est pas celui de l'œil de Moscou. » Il exagérait, comme d'habitude, comme si je faisais ça. Comme si les vêtements de L le permettaient. « Je doute sérieusement de tes capacités à faire le moindre calcul, autre que celui de l'argent que tu extorques et du temps que tu peux cumuler à glander honteusement.

— T'es gentil, chouchou, je tiens pas à me retrouver châtié par ton papa poule-garou échappé de l'enfer, donc non, ce sera ma tragédie de te reluquer reluquant. Mais je soutiens la révolte adolescente et le reluquage de culs.

— Ferme les yeux et oublie que tu existes. Mieux, ferme les yeux, ferme ta gueule et oublie de respirer, que je puisse oublier que tu existes.

— Mais je travaille comment, si je ne peux pas voir ton adorable petite tête ? J'ai une prime à toucher, moi, et –« Il siffla avec glace entre ses dents. « Princesse barbie, tu te casses de la pièce, les grands discutent, merci. »

Une Misa outrée passa, portant son chien tristement dégarni dans un sac à paillettes vers l'entrée. « Elle écoute aux portes, maintenant…

— Tu ne vas pas t'y mettre toi aussi. » Onde de colère qui accentua la lueur sombre de son regard.

« Tu devrais lire son dossier, ton avis changerait aussi. »

Jamais.


La porte du salon restait entrebâillée, mais il n'y avait plus personne pour y passer la tête, nous y poignarder du regard. Plus personne pour nous chaperonner, s'asseoir entre nous, nous observer si fixement que les paupières ne clignaient pas.

L triturait son pouce entre ses dents, s'arrêtait seulement pour piquer une cerise confite à bout de doigts, l'avaler. Les crispations de colère à son visage électrisaient les lignes de sa posture, m'électrisaient moi. Ambiance en papier de verre frotté. Ma responsabilité échardait mon esprit et je préférais me noyer dans le travail plutôt que de m'y attarder trop longtemps. Plutôt que de lui dire.

La dernière salve de profils épluchée par Kurt venait d'arriver. Pour le moment, rien d'utile ou de réellement exploitable. Quelques fragments, peut-être, se détachaient de la masse, mais c'était trop flou, épars. Avec la masse de données qu'il était capable de traiter en quelques jours, c'était inquiétant ce manque de résultats.

Marmonnement que je captai sans en comprendre le sens, ses sourcils venaient de se froncer de quelques millimètres. Inquiets.

Les séries d'excuses que je n'avais pas encore faites me rongeaient le crâne, semblaient infinies.

« Je ne pense pas que tu me manipules. Je ne pense pas que tu te serves de moi. »

Il n'eut pas de réaction. Aucune.

Bousculade de mots à trier, soigner pour ne pas blesser. Même s'il n'écoutait pas, ce serait au moins … Ma bouche ouverte, puis refermée en silence. Toute pensée disparue à l'instant même où Mayat se glissa dans la pièce avec compte-rendu. Paralysie de mes yeux sur ses mains.

Sur la bouillie de chair et de muscles à demi coagulée qui les barbouillaient jusqu'aux coudes.

L me regardait, et par ce geste, me liait à lui. Intensité de sa présence plus concrète que n'importe quelle image, concurrençant un peu la culpabilité dévorante. Balayai les alentours des yeux, repérai l'angle d'un couloir derrière l'épaule voûtée du détective.

Aucun souvenir d'être allé ici, pourtant j'y étais. L chahuta dans mes cheveux d'une main, distillant sa chaleur. Son front contre le mien me fit réaliser la basse température de ma peau . J'avais dû m'appuyer contre la fenêtre.

« Ce n'est pas de ta faute. »

La douceur qu'il mit dans cette phrase me fit l'effet d'une claque, soulevant une rafale de contradictions, bien cadenassée derrière mes lèvres. C'était tellement faux. Si Beyond était responsable, il n'était pas le seul.

« Ce n'est pas de ta faute. » Il insistait, m'invitait à oublier ce qui était vrai aux pôles magnétiques de ses pupilles. Si parfaits. Et je pourrais presque croire un si beau mensonge. « On va attraper Beyond, tu la vengeras. »

Je ne lui fis pas remarquer combien de fois il l'avait répétée, cette jolie promesse maladroite. Mes yeux baissés, arrachement de mots préparés qui flottaient avec la froideur de cadavres.

« La vengeance personnelle ne vaut rien. Quand on l'attrapera, ce ne sera pas pour elle ou pour moi. Ce sera pour toutes les victimes qu'il a faites, et pour toutes celles qu'il aurait pu faire. »

Éviscérer le personnel.

C'était juste.

Qu'il soit condamné. Qu'il paye.

Qu'il meure.

C'était juste.


Ils contemplaient leurs assiettes comme un fond de saké. Ou peut-être l'espoir d'y voir briller un billet gagnant de voyage première classe à l'autre bout du monde pour une durée indéterminée. M'évitaient tous, en essayant de ne pas en avoir l'air. Malaise de ce dîner frotté du plat de la main sur une nuque, couverts tripotés, volées de coups d'œil obliques.

Matsuda laissa tomber sa fourchette d'un geste malheureux, faisant sursauter Mogi qui en lâcha son couteau. Once de panique échangée de pupilles à pupilles. Le plus maladroit des deux baissa le nez sur le sol, se pencha, se cogna contre la table en se redressant. Juron de douleur étouffé. On le vit réapparaître en se frottant l'arrière du crâne, rouge, les larmes aux yeux. Sa fourchette brandie avec hargne manqua de peu l'œil d'Akemi.

« Je déteste ces trucs pour ambidextre gaucher manchot. On dirait les rejetons difformes de grattounettes de jardinage et des peignes à poux. Qui mange avec ça, franchement, à part de grands malades qui ont que ça à faire de leurs journées que de se curer les interstices ?

— Et les orifices. » Akemi n'avait ajouté aucun entrain, aucun air suggestif. Suite de mots plats, son intervention anormalement faible, murmurante, mourante.

Matsuda n'avait d'ailleurs pas entendu et continuait son laïus sans intérêt.

« En plus, c'est super moche, une fourchette. J'aime pas. »

Mon père lui répondit avec une sécheresse inhabituelle, traduisant la houle électrique et dangereuse de son humeur.

« Une fourche, Tôta. Une petite fourche, d'où le nom. Tu vas manger avec, c'est tout, que ça te plaise ou non. C'est d'une simplicité enfantine, alors tu arrêtes de bouder, tu t'assois et tu manges. » Ne voyant même pas en quoi ses paroles étaient paradoxales, il fit semblant de ne pas entendre ma fausse quinte de toux.

Sarcasme chahutant la colère sur ma langue.

« Bien sûr, commissaire. On ne te demande pas d'aimer, on te demande de manger. Si tu appliquais tes propres conseils ? »

Contracture de ses mains, de ses mâchoires pour un ton dégagé, qui ne s'adressait pas à moi. « Et en silence, Tôta.

— Délicat et dictateur, dépose un brevet.

— En silence ? Mais – Pffff. » Exécution d'une infime portion de l'ordre par un Matsuda qui boudait encore plus. Chaise péniblement écartée d'un coup de pied à moitié raté, il leva les yeux au plafond, tirant accidentellement un bout de nappe sous son postérieur et le tissu entier suivit le mouvement. Qui avait emporté l'autre, mystère à jamais insoluble, oublié dans un tsunami des verres renversés, de métal et de porcelaine.

Énervement du commissaire palpable, ils rentraient la tête dans les épaules, protection dérisoire.

« Pour l'amour du ciel, Tôta, pour une fois, fais l'effort de coordonner ton cerveau avec le reste de ton corps. Tu es nerveux ou quoi ?

— Hein, moi ? » Il eut un rire d'hyène hystérique à se fendre la tronche en douze avec une enclume. « Pourquoi ? Tout va bien dans le meilleur des mondes parfaits de la parfaite perfection perfectionnée. Vous êtes pas sympa, et on ne sait pas pourquoi, du tout, alors que nous on… on… se prépare juste à manger. Voila. Très innocemment. » Fort raclement de gorge qui creusa la suspicion. Indécent d'être aussi mauvais menteur.

« Vous êtes tous nerveux. »

La constatation pensive lâchée en bombe, mon père parcourut l'assemblée avec ses sourcils pincés en ailes de rapace.

« Hein ? Nooon. On n'a pas de raison de l'être, hein, les gars ? Vous en voyez une de raison, vous ?

— Non. Aucune. Rien. Jamais. Zéro.

— Les oiseaux chantent, le ciel est bleu et il y a du fromage. » Akemi se força à sourire quand une rafale de pluie aspergea la fenêtre de manière enthousiaste. « J'ai toujours eu une vue pourrie, en même temps, et pas le pied marin. C'est un cyclone que je vois là-bas dans le ciel ? Ou peut-être un pingouin ?

— Oui. Je vais nettoyer tout ça. »

Pas un pour rattraper l'autre, décidément. Mogi quitta la table avec sa raideur de blessé. Légère rougeur traîtresse vite gommée, il se pencha pour débarrasser les brisures éclatées au sol.

Matsuda se chargea alors d'enfoncer le clou de la suspicion avec une allégresse de missile illettré.

« Non non non non, aucune raison d'être l'être nerveux de nerveux être nerveux… de l'être. Du tout. » Joue gauche gonflée, tapotée. « J'ai pas bon, là, non ? Non. Alors euh… — iris jouant à la balle de flipper dans tous les coins improbables — Bon... et si on mangeait les brocolis ? »

Personne ne souligna l'absence de Watari et de son protégé en nettoyant les dernières traces de l'incident.

Une fois la table remise en ordre, mon père prit place, seigneurial de calme et de froidure sévère.

Dans cette merveille d'ambiance digne de l'enterrement d'une triste carotte dans la banquise, un bruit incongru montait croissant, en décalage total. C'était Mayat qui se dandinait lentement vers nous, exposant les quelques trous de ses vêtements à la vue de tous. Le couinement agressif de ses crocs immondes l'accompagnait comme une rythmique plaintive. Ses yeux à moitié fermés de mérou empaillé dérivaient, sans accroche, sous les mèches bicolores. Elle semait des empreintes et des gouttes d'eau partout en tenant un contenant son repas dans ses mains rongées.

Les traits flasques, fadement neutres, elle s'attabla, l'indifférence maîtresse, à sa manière si particulière. Les policiers dardèrent aussitôt leur curiosité sur le contenu non identifié de la boîte. Son stoïcisme au style inhabituel avait une étonnante d'opacité. Mes capacités d'analyse faciale devaient se trouver étiolées après une année d'isolement presque total, à mariner en permanence avec les mêmes têtes aussi lisibles que panneaux publicitaires tokyoïtes, mais tout de même. Elle affichait un niveau d'effacement jamais atteint par Watari, qui excellait pourtant dans le domaine... mais il fallait dire qu'il ne se privait plus du plaisir merveilleux de me planter dans le dos la perfidie de son sourire.

Les agents se forçaient aimablement à intégrer la légiste dans une conversation inexistante à grand renfort de gestes et de grimaces. Elle regardait un Matsuda baboler ses questions en plein stress linguistique sans bouger le moindre muscle, yeux globuleux simplement réduits en lignes minces, fixes.

« Je sais ! »

Le policier extirpa un guide de vocabulaire de sa poche et se mit à le tripoter fébrilement. Peu importait le nombre de ses chantages et tentatives de corruption alimentaire pour extorquer la nationalité de la nouvelle venue, L n'avait rien dit. Matsuda avait déjà testé l'hindi et le tamoul hier, avant-hier c'était le turc. Aujourd'hui, le vietnamien figurait au menu. Comme si l'indonésien avait quoi que ce soit de vietnamien, hindou ou turc… Débilité au moins égale à celle de tartiner le postérieur d'un éléphant de marmelade avec un demi-cure-dent pendant quatre jours. Mais avec le mauvais goût de ne pas être létale.

Le petit prodige de connerie-maison mit le nez dans son bouquin, qu'il colla presque aux caractères d'imprimerie, puis se mit à désagréablement marmonner. Hop, au bout de quelques secondes, il retourna son guide dans le bon sens en vérifiant que personne n'avait remarqué la manœuvre. Raté, et ça ne lui faisait ni chaud ni froid, l'animal. Il marmonna en cherchant encore, pour se décider à chercher en marmonnant, histoire de varier l'infinité des plaisirs de la vie. La démonstration tenait véritablement d'un art de la recherche inefficace comme on n'en faisait plus : il retournait régulièrement en arrière, sautait des pages, revenait, en déchira trois.

Une lueur de triomphe finit par sourdre dans la mare croupie de pétrole fangeux lui clapotant entre les tempes. Le guide, haussé à bout de bras, accrocha un rayon solaire miraculeux. Alors, Matsuda ânonna une suite de sons étranges, sa concentration extrême. Un silence délicat plana, presque évanescent. La ferveur de l'espoir animait ses yeux pleins de fierté. Mayat finit par rompre l'attente religieuse, récompensant les efforts d'un « Meh. » de vache ruminante, avec autant d'intelligence dans l'œil qu'un bovidé regardant passer le train.

Le faisceau de lumière ourlant le livre se réduisit soudain à un fil d'or et le guide retomba dans l'ombre. Matsuda s'avachit lentement, défait et déçu, les lèvres tremblantes.

Mayat, elle, ressemblait à une truite sauvage débarquée de dos sur les rivages d'indifférence d'un monde hostile d'ennui. La négation de son être qu'elle portait jusqu'au noyau de son regard, comme personne. Visage oubliable alors même qu'on le regardait, elle n'était qu'une transparence. Pourtant, derrière cette façade au souvenir déjà effacé, jouait une machinerie complexe, multiple, précise. Foisonnement hyperactif au mouvement perpétuel. Avec une sacrée touche de sadisme.

L'attaque directe du commissaire découpa l'apathie apportée par la légiste comme on arrache le bandage d'une jambe brûlée, par surprise.

« Vous saviez tous. Vous saviez depuis le début ce qu'il se passe entre L et Raito. »

Il en était donc toujours là...

Les autres ne se regardèrent pas, l'aveu était trop lisible dans lignes pincées des tendons. Dans la symphonie glougloutante des déglutissements décalés.

Mon père vira blafard.

Mayat, qui mangeait toujours, faisait crisser chaque bouchée comme du pop corn avec un plaisir aussi limpide qu'invisible.

« Il faut dire que c'était assez évident. » Matsuda regardait ses chaussures avec fascination, sa voix assez proche du piaillement perdu d'un oisillon. « En plus, on est au 21ème siècle, alors…

— Alors ? »

Sous l'inflexion acier, la carrure de Mogi se plia absurdement en dix pour se tasser dans un siège sous-dimensionné à un point ridicule dans le genre tabouret pour nain.

« Si je peux me permettre, Yagami-san, il me semble que ce n'est pas à vous d'en décider. »

Ignorance totale de la réflexion qui faisait bien trop écho à ce que j'avais déjà pu dire, trop occupé à fusiller mentalement Akemi.

« Je suppose que L et toi, c'était un mensonge ?

— Ouaip, un peu mon neveu. Avouez que c'était crédible ! J'ai mis toute mon âme dans ma fabuleuse prestation, même si l'autre était pas très consentant et étrangement réfractaire. Jamais compris pourquoi.

— Mais, alors, le suçon, c'était – Nuances verdâtres à ses pommettes – Comment vous avez pu me le cacher ! » Il s'était redressé vivement, bousculant la table. « J'avais confiance en vous !

— Ne t'en prends pas à eux. » Pour la première fois depuis mon commentaire sur sa belle paternité, il me scrutait vraiment, en face. « Ce n'étaient certainement pas à eux de te le dire. Et, même si ce n'était pas non plus à lui de t'en informer, Watari savait tout depuis longtemps.

— J'ai déjà eu cette conversation avec lui.

— Vraiment ? » Ma moquerie tombait trop juste pour être acceptable, semblait-il. « Pourquoi donc est-il toujours de ce monde ? Où sont les torrents de propos insultants et diffamatoires ? Le fait d'être grabataire n'est pas une exonération punitive à la connerie infantilisante. Au royaume des injustices, je demande le bouffon. »

Il y eut un flottement de surprise et ses traits se durcirent. Granite. « Ne me parle pas comme ça. Je suis ton père.

— Merci. Je vois que tu es censé être au courant toi aussi. » Inflexion de rasoir, heurtée contre sa volonté de me faire plier. Plierais jamais. « Ce que tu oses dire est le degré zéro de l'injure, mais c'est mon langage qui est à revoir. Bien sûr. Tu es conscient des putains de mots que tu utilises, au moins ?

— Tu veux faire ça en public ? On va le faire en public. Je t'ai pourtant mieux élevé que ça.

— Que quoi ? Je t'en prie, développe, je sens que ça va être édifiant.

— Mieux élevé que cette attitude volontairement grossière. Que cette… inclination. Que ce comportement qui se détériore depuis un an. C'est lui qui déteint sur toi, qui te corrompt ! Il est néfaste pour toi. Et tu es trop bien pour lui. L'écart entre vous deux est inimaginable.

— Apparemment pas, puisque ton élevage a dramatiquement échoué. C'est ce que tu viens de dire. Il faudrait penser à soigner tes paradoxes avant d'entamer une conversation, si tu ne veux pas qu'on te renvoie tout dans les dents avec le manuel de la formulation d'un argument simplet à deux balles pour les toquards.

— Qu'est-ce que je disais ! Mon fils, tel que je l'ai éduqué, n'est pas comme ça. Les valeurs que je t'ai transmises ne sont pas celles-ci. Tu vaux mieux que ça. Il va détruire ce que tu es.

—Tu ne peux pas nier ma volonté, ma responsabilité, sans me nier, moi. Ce que tu appelles éducation ou valeurs – et d'autres, pot de chambre – n'est qu'un outil qu'il m'appartient ou non d'utiliser. De transformer. Je ne suis pas un jouet que tu manipules à ta guise et que tu refuses de prêter. »

Un voile laçait ses pupilles. Déstabilisation ? Il baissa la tête, finalement. Tristesse grise à l'intensité douloureuse. « Tu étais un enfant adorable… mais tellement bizarre, en décalage de tout. »

Je n'étais pas préparé à ça. Cette sensation qui perçait tous mes remparts aussi vite que du beurre oublié au soleil. Qui se nichait dans le plus tendre, le plus fragile. Pour y pourrir.

Savais ce qu'il allait dire.

J'en étais sûr.

« J'ai fait de mon mieux pour te garantir un avenir et une éducation solides, mais je n'ai pas été à la hauteur. Si je l'avais été, tu ne te serais jamais compromis de la sorte. Jamais abaissé de la sorte. Il n'est pas fréquentable, pas comme personne, et tu le sais. Qu'est-ce qui te passe par la tête ? Je ne comprends pas. » Il ne m'écoutait pas une seule seconde, son visage absent tourné vers la légiste qui mastiquait dans un concert croustillant et mollasson. « J'aurais sans doute mieux fait de t'envoyer dans cette école spécialisée, même si tu ne le voulais pas. Peut-être qu'ils auraient mieux fait que moi, finalement. Peut-être que tu n'aurais jamais entendu parler de L, jamais collectionné tous ces articles. J'aurais dû me douter que ça finirait comme… comme ça, j'imagine. Si je t'avais interdit dès le début les enquêtes et le reste, peut-être que les choses auraient été différentes. »

Vascillance à l'intérieur, à l'écœurement.

« Plus qu'à changer ton testament et me rayer de la liste des cadeaux de Noël, si je te répugne à ce point. Et dire que les enfants ne sont ni repris ni échangés, quelle tristesse. »

Le pire, c'était ce qu'il refusait même de prononcer, caché sous les indéfinis, les périphrases. Négation ultime.

Il sembla réaliser, voulut attraper mon poignet, écarté.

« Bien sûr que non, tu ne me répugnes pas ! Je suis fier de toi, fier de tout ce que tu as fait jusqu'à présent. Je t'aime. Et, parce que je t'aime, c'est mon devoir de te remettre dans le droit chemin quand tu t'égares, c'est mon devoir de te protéger, même contre toi-même.

— Droit chemin ? Par rapport à quelle norme préconçue pour un ersatz bancal et infirme de pensée préfabriquée ? » Citrique. Citrique. Citrique. « Oh, oui, tu me protèges à la perfection, ta pédagogie experte est, en effet, un modèle à exporter pour consolider une dictature ou deux. Ton GPS mérite juste une petite mise à jour, l'aspect tyrannique est encore trop tendre et la répétition est usée jusqu'à la corde. Essaye la lobotomie et les électrochocs, il paraît que le traitement est efficace sur les poulets. Et sur les moutons. »

Il se redressa avec hauteur, je sentis le magma geler davantage encore à l'incendie froid de mes veines. N'empêchait pas le barrage de ses retenues de céder, un peu plus.

« Je refuse que ça continue, viscéralement. Tu mérites ce qu'il y a de mieux, tu es trop bien pour lui. Tellement trop bien pour lui. » Sa tête qu'il redressa ses yeux rencontrés, soudain allumés par le soulagement, les miens écarquillés de colère. Le constat tomba. « Tu fais ta crise d'adolescence.

— Et toi tu fais ta crise de connerie aiguë. Tu prends officiellement ton ticket dans la famille je suis sous-développé et je le revendique ? Ce que tu dis est une insulte absolue. Pour L. Pour moi. Pour les notions les plus élémentaires de respect, de considération et de logique. »

Trouvais pas de superlatif, à part la nausée qui me labourait le ventre. Il sourit avec indulgence. Révoltant. Ahurissant.

« Crise d'ado typique, c'est tout à fait ça. Ça te passera. D'ici quelques mois, grand maximum, tout sera terminé. »

Parlementer encore ne servirait à rien, autant débattre de la validité de l'équation de Dirac en formosan contrefait avec un demi-bulot crevé. Quadruple impossibilité.

La tendresse qui satura soudain son visage me hérissa de toutes parts, dégaina mes lames. Il posa une main sur mon épaule, ne se démonta pas quand je me dérobai sévèrement. Il sourit, même, avec une affreuse douceur.

« Je te pardonne pour tout. »

Il me disait ça.

… Et ça sonnait à blanc dans mes synapses.

Abjection. Abjection. Abjection.

« Va te faire foutre. »


Les quelques piles verticales qui tenaient encore debout penchaient dangereusement dans la chambre. Bientôt, elles passeraient à l'horizontale et ajouteraient d'autres pontons écroulés dans la mer de bordel. Mon incitation au rangement par l'exemple d'une perfection méthodique ne donnait strictement aucun résultat, et, si je m'attendais pas à mieux, ça restait amusant. Ma chambre aussi nette et rigoureusement impeccable, que la sienne était un sinistre chambardement labyrinthique. Nouveau caprice de l'enfant de cinq ans qu'il prétendait ne plus être, les masses inertes de déchets avaient été regroupées autour de la porte d'entrée. Elles irriguaient le reste de la pièce en branches plus ou moins fournies, tentacules d'une pieuvre bordélique.

Je remontais l'un des affluents les plus larges, composé de rames d'assiettes et d'agglomérats de tasses à café au contenu collé, sans même froncer les sourcils ou le nez de dégoût. Le sucre devait faire mortier et l'odeur qui s'en échappait suffisait pourtant à me retourner l'estomac, d'habitude. Pas ce soir. Je me dirigeais rapidement vers la source.

L s'était levé, prétendant arranger je ne voulais pas savoir quoi sur une étagère. Y croyais pas une seconde. Ranger sa chambre, lui ? Même l'annonce de l'effondrement de la relation entre le temps et l'espace ne pourrait avoir cet effet. Je n'allais pas me priver de tirer parti de son mensonge raté. Son dos souligné, goûté du regard, lignes à rêver sous le tissu occultant. Chemin droit des vertèbres que je dessinais jusqu'aux hanches. Glissement de l'imaginaire sur la ravissante rondeur d'une fesse, la courbe d'une cuisse, à peine devinées. Cruauté sans nom qu'il ose s'habiller avec ses frusques informes et il le faisait exprès, peut être, cet emmerdeur. À quel degré était-il conscient de l'incandescence de chaque pensée qui lui appartenait ?

Effleurement de l'angle de son omoplate droite pour mettre fin à son petit jeu ridicule et nous confronter afin à cette conversation que nous n'avions pas encore eue. Il tressaillit, se retourna.

Nos impassibilités jumelles à la croisée des interrogations, des possibilités. Suspension de l'instant accroché dans la toile de sa tension.

Quelques pas vers l'avant, lentement. J'entourai sa taille et l'attirai sans forcer, rapprochement des corps pour se fondre à l'autre. Refuge offert dans l'espace de mes bras, je blottis mon visage quelques secondes dans son cou, en savourant l'odeur, le contact, sans pouvoir me retenir de compter. Compter ses inspirations, ses secondes d'immobilisme. Les questions mordaient déjà la douceur du moment : s'il se dégageait ? S'il décidait qu'il en avait assez ? Je ne bougeais pas, serrais un peu plus l'étreinte à sens unique dans un sursaut d'insolence.

Ses bras, finalement, se fermèrent sur moi. Gaucherie adorable de ses gestes, de la balade incertaine des mains sur le bas du dos. Tiédeur qui envahit tout. Mon sourire involontaire que je n'obligeais pas à s'effacer parce qu'il ne le verrait pas. L'anxiété qu'il se sente mal à l'aise se dissipa totalement, mais j'étais incapable de défaire ce qui fourmillait mes muscles comme des cordes d'arbalète avant la charge de guerre.

« Je suis désolé pour tout ce qu'il a dit. »

Ce que mon père avait proféré devant lui, ce qu'il avait jeté en pâture au reste de l'équipe. Avait-il entendu le reste ? Regardé à travers les caméras ? À l'infinité de choses n'ayant pas besoin d'être dites, et ne le seraient pas, s'ajoutait un nombre très restreint de paroles qu'il était nécessaire de prononcer malgré leur douloureuse évidence.

« J'ai honte de son comportement envers toi. »

Crispation de dégoût qui m'échappa, répercutée à son corps entier.

« Envers toi, tu veux dire. »

Regrettai de ne pas voir son expression, le ton un peu étouffé ne me renseignait pas plus que le contenu de la phrase.

« Ce n'était qu'un tissu de conneries. Je sais que tu me fais confiance. »

Mâchoires comprimées, espoir qu'il ne repère pas l'hésitation infime, fêlure presque imperceptible. Crétin de laisser tomber mes barrières à ce point, laisser passer un truc pareil. Crétin. Crétin.

Il soupira, chatouillant ma nuque dans sa réponse.

« Je te fais confiance et je le répéterai autant de fois qu'il le faudra. »

J'avais tellement envie de le croire. Sensation de ses doigts sur ma chemise, à leur tour. Aurais voulu abandonner mes doutes, trop creusés pour être simplement oubliés.

Raideurs de nos stress conjugués, dévorant l'espace et le temps.

« Qu'a dit ton père, tout à l'heure ?

— Et Watari ?

— Tu le devines, pas la peine de connaître les détails.

— Tu n'as pas besoin des détails non plus. » Murmure, mes lèvres posées contre sa peau, étirant quelques secondes de silence. « Tu ne trouves pas que leur attitude est étonnante ? Dramatiquement prévisible, mais étonnante dans la mise en œuvre.

— Si. Ton père n'a pas encore cherché à t'expulser de l'enquête. »

L'ajout comme une musique unique à double voix, panachage des mots jusqu'à la cadence. « Peut-être qu'il cherche à me faire quitter l'enquête de moi-même. » Seule variation dans les pronoms.

Me demandait s'il suivait mon raisonnement de son côté. Si la théorie était exacte, Watari, forcément, devait apporter son concours.


Les éclats de voix provenaient de la cuisine. Inutile de m'approcher davantage pour reconnaître les responsables, leur alliance semblait en avoir pris un sacré coup.

« Que font-ils ? »

Je n'avais pas vu Akemi surgir de l'angle du corridor, désapprobation arquée à la bouche.

« Ils comptent les points et ne sont pas d'accord sur le vainqueur. Qui de moi ou de L a corrompu l'autre, qui est le manipulateur, qui est le responsable de toute cette dépravation, qui est le plus horrible, qui détruit qui. Festif mais redondant. »

Là-dessus, on entendit très distinctement mon père tonner à travers les murs. « Comment ça, la faute de Raito ? Vous n'avez pas vu comment L le regarde ? Il a dû le forcer, j'en suis sûr ! Il n'est pas équilibré ce garçon. Il faut que ça s'arrête avant qu'il ne fasse plus de dégâts !

— Votre fils est la cause de tout ce qui ne va pas, ici ! Vous ne voyez pas qu'il obtient toujours ce qu'il veut, en particulier de L ? Vous êtes son père, non ? Contrôlez-le avant que ses caprices nous tuent tous ! »

La dispute décrut légèrement en volume jusqu'à se fondre en brouhaha indistinct de vociférations. Akemi se frotta la nuque, détourné.

« Gênant. Et affreux dans les grandes perpendiculaires parallèles. » Regard prudent qu'il me coula. « Mais… plus ça va, plus je me dis - » Il s'interrompit, secoua la tête. Complétion résonnant ma tête. Il reprit, affectant un ton dégagé même pas capable de berner une grand-mère gâteau bigleuse comme une taupe, chaussée de culs-de-bouteille vaseux. « Plus ça va, plus je m'interroge sur le comportement de L envers toi et l'enquête.

— Il n'y a rien à lui reprocher, il est intègre. Il sait ce qu'il fait et si l'enquête piétine ce n'est pas de son fait. Au contraire, sans lui, il n'y aurait même pas d'investigation.

— Soyons clairs, je l'adore et je le respecte, mais, le problème, c'est Kira. C'est lui qu'il devrait poursuivre. » Le reproche était sous-entendu, ma faute s'il en déviait. Peut-être qu'il pourrait monter une chorale avec Watari, pour faire pleuvoir les accusations en continu sur la mélodie du bonheur. Refaire le speech de la corrélation Beyond Kira demandait un effort presque incommensurable, à ce stade. Tâchai de ne pas paraître trop agacé.

« Beyond et Kira sont liés. Beyond partage ses capacités, pour le moment, ou les utilise. Arrêter Beyond fragilisera tout le reste et nous apportera des réponses qui nous permettront de tout stopper. Ou de coincer Kira, si les deux sont distincts, mais ça ne semble plus être le cas.

— Peut-être, mais Beyond n'est pas Kira, en tout cas, pas l'original. On ne sait presque rien de Kira, le vrai, on… on n'a pas avancé et je me demande si L, comment dire, veut vraiment… avancer. » Sous-texte presque inconscient miroitant ses pupilles, se plantait aux tréfonds de mon estomac. « En plus, on ne peut pas dire que tu sois très objectif à propos de L, ni que tu l'aies jamais été. Je me souviens très bien de ce que disait ton père à propos d'articles de journaux ? » Avertissement que je lui poignardai sur le front. « Je serais plus tranquille, si je pouvais lire ton dossier. Je n'arrive pas à le trouver.

— Je n'ai pas le pouvoir de te le donner ni de t'en rapporter le contenu, je te l'ai déjà dit. Tu ne peux pas remettre en cause l'investissement de L, notre investissement à tous, et le tien. Tout ce qu'il fait depuis le début de cette enquête est orienté dans un seul et unique but, Kira. Tu devrais le savoir, tu es là, tu assistes et tu participes à tout. S'il y a une personne dont on ne peut pas douter, c'est lui. »

Il recommençait à fuir mon regard, finalement arrêté sur le loquet d'une fenêtre.

« Tu penses qu'il te fait confiance, vraiment ?

— Il me l'a dit, alors oui. »

Si seulement ma réponse pouvait être sincère. Il était hors de question de l'avouer, surtout pas à L. Ne serait-ce que le formuler dans un coin rapide de pensée était... pourtant, impossible de totalement m'y soustraire, de l'oublier. De le nier.

Infime pincée de doute derrière les murs d'acier. Bien cachée, tout au fond, glaçante. Pouvais pas me défaire d'elle. Elle qui remettait en balance permanente la confiance que L prétendait m'accorder. Elle qui effritait jusqu'aux fondations la confiance que j'avais placée en moi. Ce doute se propageait comme une rouille, avec une infinie lenteur et c'était L qui l'avait placé-là. C'était L qui l'avait patiemment instillé, soufflé, accusation après accusation. Il avait fini par s'ancrer quelque part et il s'était répandu à d'autres yeux que les siens. Je le voyais chaque jour, réfléchi au centuple, m'intoxiquant un peu par porosité.

Mais, maintenant, L avait dit qu'il ne croyait plus que j'étais Lui.

Il avait dit qu'il me faisait confiance.

Le répéter. Le répéter. Pour y croire, peut-être un peu, à la fin.

Akemi renifla, mal à l'aise.

« Qu'il affirme te faire confiance, c'est peut-être ça, le vrai problème, non ? Il n'est pas objectif, lui non plus. Je me rappelle très bien de mon arrivée QG. Vous ne vous regardiez même pas à ce moment-là, pourtant, j'ai su. Et, maintenant, je me demande si c'est une bonne chose. »

Oh, non, qu'il ne s'avise pas de faire ça, de discuter son implication, sa compétence. Akemi n'avait simplement aucune idée à quel point L lui était supérieur, supérieur à tous niveaux. Préférable de rediriger ses critiques, ses soupçons sur moi. Glaciation. J'avais l'habitude.

« Je peux essayer de te donner le dossier, si tu le veux vraiment. Si ça peut dissiper tes doutes sur sa volonté d'élucider l'affaire Kira. »

J'en étais sûr.

Je n'étais plus sûr de rien.


L'attention de mon père planait au-dessus de mon épaule en presque permanence, je ne pourrais pas le supporter longtemps. Urgence grandissante de m'échapper, bientôt insupportable. Sortir, me perdre dans une illusion de liberté trop douce, loin d'eux, loin de la prison qui se comprimait un peu plus à chacun de leurs regards.

Blocage devant mon armoire, indécision. Dans le deuxième compartiment à droite était caché le cadeau de Kaname.

Tentation fourmillante, véritable obsession.

J'allais devoir passer à la vitesse supérieure avec lui.

J'en étais toujours au même point quand Mayat entra. D'un mot unique en anglais, je compris qu'il fallait la suivre. D'autres indications suivirent, toujours hachées comme des jets de cailloux. Elle demandait une traduction pour la rééducation de Mogi. Il ne devait pas comprendre ses instructions, forcément, et sa patience à elle semblait encore plus inexistante ce que celle de L, ce qui n'était pas peu dire. Ses petites enjambées avaient une régularité d'automate et elle parvenait à marcher plus vite que moi en donnant l'impression de traîner la patte. Paradoxe ambulant que cette femme qui ramenait ses cheveux en couette en calquant les étapes de la coiffure sur ses pas. Touche tendre de rose sur la nuque, comme une pointe de chaos, et l'envie, de plus en plus évidente de déranger son monde.

Elle me menait au fond du quartier général, un endroit dont elle avait récupéré l'exclusivité pour quelques jours. Sans méfiance, je poussai la première porte, et mes tempes se couvrirent de sueur. Immédiatement. La nausée, irrépressible.

Succession d'organes enfermés dans des barquettes de métal. Des poumons en charpie s'étalaient en immense nappe sanguinolente et coagulée.

Surtout, il y avait un corps crayeux, flasque, au centre. Amas torturé, méconnaissable. Incapacité à me détacher de ces formes grotesques, baudruches de pâleur boursouflées, explosées en cramoisi fibreux de chair. Le corps avait été dépecé, démembré. La scie encore couverte de lambeaux de muscles, à gauche.

Le tronc avait été détaché du reste, l'abdomen était un vide béant entouré de champ opératoire, la peau étirée de chaque côté pour fouiller l'intérieur glacé. À travers la frange rigide de glace et de sang, les yeux vitreux entrouverts, fixes. Qui me regardaient sans me voir.

Déversement d'émotions négatives sous mon crâne emportant, trouant ma perception de tout. Immobilisme de plomb que je ne pouvais pas briser en détournant le regard. Je n'avais pas le droit de détourner le regard.

C'était ses organes, ses poumons. Son cadavre mutilé.

Ouvert en deux sur une foutue table.

Valse malade et insupportable des couleurs, des textures, mon acuité décuplée.

Le placard de ma chambre était légèrement ouvert. Placard de ma chambre ?

Machinalement, j'allais le refermer, m'attardais sur l'endroit où était rangé le cadeau à la boîte rouge. Mise au point, reconstituant quelques souvenirs flous.

Aucune idée de ce que Mayat avait d'ailleurs voulu faire. Ne s'était pas rendue compte ? Avait voulu tester, jouer ? Un crissement dans ma poche. J'en tirai le dernier compte-rendu en anglais médical, le parcourant rapidement, il n'indiquait rien… au premier abord, mais les informations s'imbriquaient avec les autres comptes-rendus, autres résultats. Certains prélèvements étaient contradictoires. Entre les organes, déjà, et surtout, pour un même échantillon.

Je m'accaparais l'ordinateur de L, abandonné dans un salon. Place trouvée sur le canapé, entre une assiette entamée et quelques documents inutiles. J'écartai encore un papier roulé en boule entre les deux parties de l'assise, on avait vu mieux comme coussin. L'écriture de Misa barrait presque toute la page en lettres arrondies. Évidence de ce que pouvait être ce torchon grâce aux effets de rythme, à la langue aussi. C'était un brouillon de chanson aux phrases raturées. Toutes raturées, avec rage, sauf une, répétée à plusieurs endroits.

I can almost hold the light, and it's gone

Écrasement du papier, envoyé rouler quelque part. Saleté.

Le code de L composé avec la rapidité de l'habitude sur le clavier, besoin de travailler pour tout tenir à distance.

Le document de Kurt envoyé depuis deux jours que je m'employais à annoter, disséquer de toutes ses irrégularités. Celui-là contenait deux tiers de profils que j'avais déjà traités, seul, pendant la traque solitaire de Kiyomi. L'agent n'avait rien pu en tirer de nouveau et le constat apaisa, pendant une stupide seconde, ma culpabilité. Puis la seconde passa, et l'analyse reprit.

Un message venait d'arriver… hésitation à le lire sans l'accord de L. Curiosité piquante. Après tout, c'était Kurt, membre de l'équipe secondaire qui l'avait expédié. Nous étions déjà en sous-marin, il ne devait rien y avoir d'interdit, de dissimulé là-dedans. Pas un secret, si ? Je n'essayais pas du tout de me convaincre que j'avais raison. Ouverture.

Rien de majeur, d'important, de caché. Mais je ne parvenais pas à en être soulagé. Collection d'instants volés à l'attitude de L, titillant l'instinct qu'il y avait quelque chose. Une ombre. Ou plusieurs.

Il allait m'en vouloir, sans doute. Je m'en serais voulu, à sa place. Mais j'avais demandé, il n'avait rien dit, même pas signifié qu'il ne voulait pas me donner de réponse. Juste rien.

Autre conversation ouverte. Puis une autre, de Kurt. Sourcils froncés, ça ne me plaisait pas du tout.

Savais pas si je devais être soulagé par ce que l'expéditeur avait écrit. L faisait surveiller Kaname, mais ce n'était pas une surprise. Qu'il emploie Kurt pour le faire en était une. Un côté bourru et désespérément militaire transparaissait même sur les pixels.

Passé au crible conversations et déplacements aux dates indiquées, rien à signaler.

J'avais plutôt tendance à croire ce message, parce que j'avais terriblement envie d'y croire. Mais je savais aussi qu'il était capable de berner n'importe qui, ou presque.

Si L connaissait le vrai travail de Kaname depuis des jours, pourquoi ne me l'avait-il pas dit ? Il ne pouvait pourtant pas penser que je l'ignorais. Peur de la réponse, rampante, allumant mes veines.

Qu'y avait-il d'autre, qu'il ne me disait pas ? Au lieu de travailler à la masse de données déjà plus ou moins épluchée, répertoriée dans une carte d'extrapolations et des schémas d'analyse, j'entrepris une fouille méthodique de l'ordinateur. À commencer par les fameuses conversations par mails.

La fatigue s'effaça en coups de pinceau dès qu'il vit son ordinateur sur mes genoux. Aiguisé de son regard, fusant, calculant, modelant. Voulait tout arracher à mon visage.

« Tu regardais quoi ? »

Intonations à mutations rapides, difficiles à cerner, ordonner. Elles se diffusaient en ondes faussement placides, recelaient une dissimulation. Sorte de tension qu'il tâchait d'apaiser alors qu'elle soulevait les courbes affûtées de son visage, presque invisible.

« Je regardais ton ordinateur. Tu dois pourtant être capable de trouver ça tout seul, à ton âge. »
Il se laissa tomber en face, sur l'accoudoir du fauteuil. Je soulevais acidement un sourcil, provoquant.

« Un problème ?

— Ouais. J'en ai marre d'interroger Matsuda, Mogi et toutes les personnes sur cette liste. »

Me croyais dupe, peut-être ? Sa tête qu'il enfouit dans un coussin, floutant ses cheveux en pointes de tempête. Son profil droit émergea du tissu, posé de biais. Le soupir qu'il souffla dans une mèche si rempli de lassitude que je faillis craquer. Simplement pour ça. Pour toute la fatigue exagérée qu'il y plaça, tellement puissante qu'elle le saturait. Le faisceau d'une mèche sombre contre l'arc d'une joue, la manière indescriptible dont sa bouche s'incurva. Son œil de chien battu par toute la douleur du monde était en train de m'avoir, déjà. Sa rondeur innocente et triste, consumant ma volonté dans la dilatation chaude de sa pupille. Irrésistible. Impassibilité du masque, manipulée à l'extrême pour tenir le choc. Épreuve rude. Et la bouderie, point d'orgue de sa comédie, lui traçait une moue enfantine jusqu'au timbre devenu plaintif. « La surveillance de chacun de leurs faits et gestes est pire que tout. L'ennui, à l'état brut. Même l'évolution de la mouche fossilisée à travers les siècles dans l'écrin délicat de latrines à l'intérieur d'une fosse à purin est plus enrichissante que l'avancement tragique de leurs petites existences minables.

— Tu as interrogé et surveillé cinq personnes seulement. On est sur un niveau de feignasserie ultime, monsieur le détective. Il t'en reste –

— Ah, pitié, ne le dis pas. Ils sont tellement cons que je dois me retenir tout le temps de pas casser leur tête creuse avec une brique. »

Image fugace et sanglante, à l'orée de rétine. Cœur au bord de lèvres, mais je ne voulais rien laisser paraître. Me retenir de déglutir, détourner les yeux. Réponse expédiée, débarrassée.

« Fatalité de la vie. Et de la brique. Je suppose que tu ne les considères comme des êtres humains que quand ça t'arrange et que, par conséquent, tu ne t'arrêteras pas pour meurtre ? » Sa bouche se releva d'un sourire fin, confirmation sans mots. Voix que j'infléchis pour une touche mielleuse, en conservant la distance minérale. « As-tu un problème avec le fait que j'utilise ton ordinateur ?
— Non. » Un peu trop rapide, sec. Il se redressa, me considéra un moment. « Je voulais attendre encore quelques heures, tant pis. J'ai eu le soutien officieux de certains gouvernements contre Kira. La confirmation officielle devait arriver il y a deux jours. »

M'attendait pas à ça. Ce n'était absolument pas dans son ordinateur, mais ça expliquait son air préoccupé. Mon envie de jouer était totalement émoussée. Et je n'aimais pas ce que je lisais à son visage, niché dans les indéfinis de ses traits. Réconfort murmuré.

« Ils vont se rallier à toi, peu importe quand, mais ils le feront. Ils te soutiendront en public, contre Kira. » Pouce et index d'une main entourant ses mâchoires, nos lèvres trouvées, offertes. Brûlures exquises emportant les mots. Presque tous. Une chose à dire, encore, à travers la chaleur liquide et veloutée, la sensation électrique de ses dents signant leur passage sur mon cou. À travers ses lèvres entrouvertes, possédées autant qu'elles me possédaient.

« J'ai regardé dans ton ordinateur ». À mes mots, chuchotés, aussi suaves qu'empoisonnés, L se figea. Arcs cassants de sa posture, que je me délectais à contempler, sans rien lui donner d'autre qu'une froide neutralité souveraine. Peut-être que j'aimais trop le taquiner. Maintenir cet inconfortable silence couronnait l'instant d'un plaisir sadique qu'il ne fallait pas montrer, oh que non, pour rien au monde. Levant un sourcil glacé, je mis finalement fin à ma petite séance de torture. « Il n'y avait rien. » Mon expression se réchauffa d'un sourire narquois que L s'empressa d'aller croquer un peu trop fortement. Corps rapprochés d'un même mouvement. Fulgurances semées par la soie de sa langue, taquinée. Oubli de tout, dans l'affolement et le chaos qui se structuraient autour de lui.


« Il semblerait qu'une manifestation soit en train de s'organiser sur internet afin de demander le rétablissement des identités non truquées des criminels. Les partisans de ce rétablissement appellent au bon sens des politiques et appellent à la Justice. Quel que soit son visage. Ils trouvent, en effet, insupportable que les criminels de notre beau pays et d'autres pays, d'ailleurs – car rappelons que Kira ne se limite pas au Japon – puissent aller et venir en toute liberté, sans être justement punis pour leurs actes. Nous ne connaissons pas encore les dates de la manifestation, mais les partisans ont l'air déterminés à se faire entendre.

À ce jour, L et Kira sont hors d'atteinte malgré les nombreuses demandes, et même disons-le franchement, les suppliques de part et d'autre, pour qu'ils réapparaissent et reprennent la situation en main. Bien entendu, chacun a ses détracteurs et ses sympathisants, mais tous s'accordent à dire que ce climat d'incertitude ne peut plus durer et qu'il est inadmissible, injuste, que des criminels soient, finalement, libres. »

Coupure du son en plein milieu du décompte de suicides de partisans de Kira, juste après l'annonce presque étonnée d'un pic impressionnant et fulgurant de recrudescence des actes criminels.

Regard sur l'écran, à juguler la violente consternation qui m'envahissait. Non, plus que de la consternation, mais n'arrivais pas à mettre le mot exact dessus, et l'avoir prédit n'arrangeait rien. Bien sûr que les crimes et les délits allaient remonter en flèche, maintenant que toutes les notions de Justice étaient biaisées ou hors jeu. Mon père s'interposa dans mon champ de vision, éteignit l'écran en flash noir.

« Je ne comprends pas. »

Oh, ça allait être pénible, encore. Filai vers la sortie. Arrêt brutal, fauché avec la ligne d'arrivée par une poigne, cerclant mon avant-bras au vol. Impossible de m'en dégager.

« Tu n'avais qu'à déverser ton laïus à un autre moment. Pourquoi pas toutes ces fois où tu m'empêches d'être seul avec lui en soufflant sur sa nuque comme un bourreau ?

— C'est pour ton bien.

— Encore ça. Je ne veux pas l'entendre.

— Parce que c'est la vérité.

— Parce que tu t'écoutes parler. Adresse-toi au tapis, tu ne verras pas la différence, je t'assure, et tu pourras en prime y étaler joyeusement tout le lisier putréfié qui dégouline de tes chaussures comme une piscine de réjouissances. »

Ses doigts s'écrasèrent plus forts, palpitation d'une veine saillante à son front. Il inspira, expira longuement. D'un geste, il me força à me rasseoir puis desserra un peu ses phalanges.

« Raito, s'il te plaît. J'aimerais comprendre.

— Ah, tu ne sais pas déjà tout ? L'adolescence blablabla ?

— Pourquoi lui ? »

Il reprit.

« Tu es… tu es… homosexuel ? Gay ? Ou… je ne sais pas comment je dois dire ça. »

Sourcil relevé, découpe de mon mépris. Il faisait exactement ce que j'avais prévu, et ça ne changeait rien à la laideur grossière qui suintait de toute cette scène.

« Une personne ne se réduit pas à une couleur, à un goût pour les avocats en salade ou à son orientation sexuelle. Par ailleurs, je ne vois pas en quoi c'est si important. »

Des rides lui plissèrent la peau alors qu'il y passait une main, ses yeux, pourtant, restaient aigus, poinçons plantés droit en face. « Je veux dire, si c'était le cas et que tu es … , ou si tu ne l'es pas, je… on se débrouillera.»

Bordel. Hors de question que je commente ça ni même que je lui facilite ce qu'il peinait tant à formuler.

« Tu l'es ? Si oui... ou si non... tu ne pourrais pas juste choisir quelqu'un d'autre ? N'importe qui. Si ce n'est pas Misa… Tôta ? Tu n'as pas répondu à la question.

— Je n'ai pas répondu, non, mais ce que tu dis est tellement drôle que je pourrais en crever de rire.

— Bon, alors Akemi ? Ou même ce Kaname, peu importe si je ne le connais pas bien, ce sera toujours mieux que L. Si tu es bisexuel … peut-être que tu n'as simplement pas encore rencontré la jeune fille qu'il te faut. Tu sais que tu peux changer d'avis quand tu veux et trouver une belle jeune fille intelligente et gentille ? »


L'envie d'étrangler mon père et d'opérer un ravalement de façade avec un objet contondant poids-lourd comme le dossier de Misa – à tout hasard – ne passait tout simplement pas.

Regard vide sur les empilements de pages de rapport d'autopsie, à regarder l'heure passer.

Un effleurement sur la pommette piqua une pointe de douleur, mélange de griffure encore mal cicatrisée, récemment couronnée d'un coup de poing. Une bouche chaude glissa mon nez, ma joue, s'arrêta pour mordiller une épaule. Cavale frissonnante le long de mon dos.

« J'aimerais te demander quelque chose. »

Plusieurs choses, en fait. L ne fit pas remarquer à quel point cette formulation était débile, et je le remerciai pour ça en silence. Il était sans aucun doute trop occupé à faire disparaître chaque pensée qui ne charriait pas l'ardeur de l'adrénaline dans mes veines. Jusqu'à ce qu'il ne reste plus que lui. Il y arrivait d'ailleurs sans effort, diaboliquement superbe, sa bouche trop habile pour mes nerfs qui n'attendaient que ça. Qui vibraient déjà d'envie à l'unisson.

Il allait détester. Toutes mes demandes, sans exception.

« Ne regarde pas les conversations avec mon père, ne les écoute pas. »

Ne méritaient même pas le nom de conversations. Il s'écarta un peu, pour me disséquer, faisant retomber l'excitation qui menaçait de prendre le dessus. À examiner son visage illisible, je savais que je dynamitais probablement sa confiance de façade, incendiais ses soupçons.

« Pourquoi ?

— Je ne veux pas que tu assistes à ça. »

J'étais bien incapable de déceler quoi que ce soit au fond de son regard et l'attente d'une parcelle, même infime de réaction, était aussi froide qu'un fil de guillotine sur la nuque. Cramant un peu trop douloureusement ma certitude de raviver Kira dans ses pensées, je détournai les yeux. « Oublie ça. » Ma bouche posée à la commissure de la sienne, incertaine. « Désolé. » Savais même plus pour quoi je m'excusais.

Pour trop de choses.

Les paroles furent délaissées, abandonnées comme autant de cocons inutiles, tellement limités, vides et pauvres. La brutalité d'une seconde suffit pour bouffer toutes nos distances. L'harmonisation de nos lèvres fusionnaient chair et synapses en déferlante de sensations. Fascination du vertige.

L'égarement lancinant des doigts, des lèvres, répercutés d'une peau à l'autre. Mon dos heurté dans le matelas, puis le sien. Renversement incessant, son poids réparti au gré des mouvements, sur moi, dessous. Sa gravité ressentie dans toutes les fibres des muscles, dans les torsions de mon ventre. Les jambes doucement relevées, décalées, nous vrillaient de frémissements.

Tellement d'impatience, emportant les retenues et les vêtements en gestes pressés, maladroits. Avides.

Le moindre écart était insupportable. Hybridation de tout, fondue à lui. Élégance pâle et sublime de sa silhouette aux lignes lumineuses, allongée, superposée. Peaux découvertes qui s'apposaient, sans espace, sans rien. Entrelacées à ne plus se différencier. Perceptions éparpillées entre nous, amplifiées, couplées. Mes sens au diapason des siens, ses sens se filant aux miens pour rythmer une sensualité duelle et unique. Tensions qui s'allumaient, toujours plus voraces, multiples. J'aurais voulu graver ce moment fulgurant et nébuleux dans l'écoulement du temps. Caresses au goût fébrile, éblouissant. Les pressions modulaient une frénésie qui ne se domptait pas. Nos corps qui s'ajustaient, se savouraient.

Ses yeux qui me mettaient à nu autant que ses mains.

Murmure rauque au goût de nuit, soufflé à l'ironie contre mon oreille il semblait tellement sûr que je ne pourrais pas m'arrêter.

« Et ces caméras, finalement ?

— J'emmerde les caméras. »

Et il avait raison.

Changement que j'imposai dans le creux d'une inspiration. Mes mains qui chassèrent les siennes, avec répétition, jusqu'à ce qu'il comprenne. Son regard adorablement frustré, outré. Ignoré. Pas le droit de toucher. Tape sèche sur des phalanges venues agripper l'arrière de ma cuisse. Il siffla entre ses dents, sa vexation en train de flamber. L reposait contre l'oreiller, entre mes bras en appui sur le matelas. Une pointe de stress et de colère flottait à son visage, ne demandant qu'à éclater. Je me forçais à paraître neutre, contrôle que je tordais, sans pitié.

Envie de jouer un peu.

Je reculai de quelques dizaines de centimètres, avertissement d'un regard acéré que l'interdiction tenait toujours.

Son ventre que j'embrassai, une fois, pour guetter, le moment où il saurait. Sa compréhension lui déchira soudain les pupilles pour ouvrir un brasier, roulant de son regard à mes reins. Petit sourire étiré contre la peau douce, parsemée d'autres baisers. Ligne de morsures tendres, posées jusqu'au nombril voilé d'une sueur au goût salé. Il retenait sa respiration et je collectionnais avec délice tous les frissons et tressaillements exposant ce qu'il voulait vraiment. Il n'y avait pas de doute, il le voulait. Et le voir attendre attisait un peu plus le bouillonnement de mes pensées. Ses hanches et ses cuisses dont j'admirais l'arrondi à bout de doigts, expectative crépitante qui montait à mesure que j'approchais. J'y étais. Phalanges aventurées sur la peau la plus fragile de toutes, au milieu, plus bas, touches caressantes, légères. Sensibilité de cette chair palpitante sous ma paume. Me stoppais, contemplant la courbe du ventre qui s'était joliment creusée plus haut, en réaction. Lèvres effleurées contre la finesse de sa peau, une fois, d'abord. Cet endroit-là méritait une attention particulière, je l'attrapais dans ma bouche. L eut un soupir, sa respiration reprise, saccadée. Coupée nette quand j'utilisai ma langue. Endorphines en ébullition, dévastèrent tout, inondant mes terminaisons nerveuses. Conscience qui tournait autour de lui, unique. Concentrique. Adorais chaque réaction, chaque soupir. Chasse de ce qu'il aimait de la pointe de langue, phalanges occupées pour démultiplier, se servant de tout. Ses tensions faisaient écho jusque dans mon corps, à goûter ses frissons, à cajoler l'épiderme gorgé de sang. Ses frémissements qui m'emplissaient, respiration plus lourde.

J'arrêtais, quelques secondes, le regardait. Pas remarqué qu'il avait attrapé ma tête dans ses mains à lui. Et j'attendais, attendais.

Sa lèvre qu'il mordit, titillant un demi-sourire sur les miennes. Interrogation non verbale, puis accusation muette de traîner exprès. Alors, seulement, là, j'y reposais ma main, enserrant, glissant. Que je cherche à l'emmerder ne devait pourtant pas être une surprise. Mon sourcil haussé, impertinent pour cet agacement exquis et son regard se faisait flou. Sa gorge qu'il avait rejetée en arrière. Tumulte de cheveux, la peau rosie, désirable à l'indécence.

Sa voix basse, mi-amusée, mi-frustrée grondait des paroles en plusieurs langues et j'aimais ça, viscéralement. Anglais et japonais consonaient, lascives, et l'anglais, surtout, me faisait perdre la tête. Qu'il me traite en passant de sale petit connard prétentieux m'amusait plus encore, sorte de bonus dans la confusion de son langage. Puis la plaisanterie s'enfuit, ne laissant que le besoin impérieux et magnétique de fusion, fusion qui allait au-delà des nerfs, du corps.

Ma bouche que je lui offrais de nouveau, et elle était toute à lui, remplaçant mes doigts. Plus rapide sous la cadence allant crescendo. La vague d'endorphines nous engloutit, jouant les courbes de son corps avec une beauté qui me brûlait le ventre.

Je me penchai, susurrai une poignée de douces moqueries contre son oreille.

« N'oublie pas de dire merci. »

Éclats de mon rire légèrement raisonnés. Alors que son cortex nageait toujours en plein trip, il trouva quand même la force de me foudroyer des yeux.


Torrent d'images flashé dans la tête en épilepsie de pure panique, de pure culpabilité. Ça me dévorait trop loin, ça ne s'arrêtait pas et rien ne pouvait plus m'atteindre.

On me … secouait, pourtant. Le geste passa finalement dans les brumes de cauchemar, me tira en arrière. J'ouvris des yeux aveuglés d'une lumière vive pour les refermer.

L s'était penché sur moi. Et sentir sa présence, tangible, me permit de m'y retrouver un peu dans l'emmêlement de pensées.

Une caresse sur ma joue formait des cercles, repoussait le bourbier.

Lentement, je me souvins que je n'avais pas fini ma liste de doléances débutée un peu plus tôt. Encore deux. Il n'allait toujours pas aimer une seule de ces syllabes et je n'avais pas la force ce soir de vérifier à quel point c'était prévisible. Mollesse dans les muscles trop difficile à combattre. J'avais déjà dû changer les draps un peu plus tôt, et nous avions changé de lit.

Non, je n'avais pas le courage. Mes mains propres que je fixais, superposition du rêve à ces mains rouges, craquelées de sang. Semblant suivre le pourrissement de mes pensées, L les cacha dans ses paumes, brutalement.

La lumière dorait son visage, incendiait de reflets la noirceur de son regard, de ses cheveux.

Je n'avais rien à dire. Rien que je voulais dire. Il savait que je ne pourrais pas me rendormir tout de suite et il ne m'en voulait même pas de le réveiller. Voyais bien, pourtant, qu'il était fatigué, lui aussi. L'ombre nervurait lentement sa peau en volutes nocturnes, conférant à son visage une froideur sculpturale. Ténèbres qui se glissaient entre nous, froides. Frisson.

J'allai vite attraper du travail en enjambées pressées sur le sol gelant. Je distribuai les documents d'analyse de poumons pour lui, les comptes-rendus de profils de suspects pour moi. Me plaçai contre son dos, relâchant les dorsaux, nuque contre nuque, vertèbres alignées. Les heures qui s'égrenaient ainsi, presque agréables, balancées par le contrepoint de nos respirations.

Sans changer de position, je me décalai de côté, basculai ma tête en arrière. À la renverser sur son épaule, lentement. Je soufflai sur une mignonne petite mèche qui chatouillait mon nez.

« Apprends-moi l'indonésien. »

Courbe de son sourire que je surpris, capturée de biais, à l'envers. Il ne me demandait pas comment ni depuis quand j'avais deviné, perfection.

« Tu as déjà commencé.

— Peut-être, peut-être pas. Apprends-moi. » Pointe de plaisanterie. « J'aime quand tu joues avec les langues.

— Tu as pourtant l'air très au courant sur le sujet. »

Mon rougissement qu'il ne pourrait même pas mettre sur le compte de ma posture. Tch.

Il chuchota quelque chose, me le traduisit à l'acidité sucrée de sa voix. « Ça veut dire crétin arrogant, en indonésien. »

Je l'interrogeai pour délimiter les deux mots, sans aller plus loin sur cette traduction. Avoir assisté à trois séances de rééducation de Mogi m'avait permis d'enregistrer un nombre d'insultes et de grossièretés diverses plutôt satisfaisant en très peu de temps. Mayat n'y allait ni avec des gants ni avec le bout arrondi du bambou qu'elle lui claquait sur les jambes avec autoritarisme, à la manière d'un chef d'orchestre. Le plus musclé des deux n'était pas celui que l'on pourrait croire de prime abord.

Pour arrogant, je n'en avais aucune idée, mais L n'avait certainement pas dit crétin.

Je m'accaparais son épaule encore un peu et le sommeil finit par gagner, simplement parce que je ne pouvais plus tenir. Et que mon cerveau lâchait.


D'un froncement de sourcils, L eut le pouvoir de me faire grignoter un morceau de gâteau. Alors que je n'étais pas exactement consentant. Je retournai ensuite à la partie d'échecs qui tournait mal, j'étais en train de perdre, il restait deux coups. Pas vraiment le cœur à jouer.

Un miracle soudain se profila, sous l'apparence d'Akemi s'engouffrant théâtralement dans la pièce. Véritable annonce triomphale de la destruction pure et simple de toute forme d'intelligence.

« Vous arrivez bien à mettre à profit leurs disputes, mais sérieux, les gars, je suis censé vous chaperonner, ma prime en dépend ! » Il soupira, comprenait même pas le jeu. « Oh, tiens, Raito, tu vas gagner ! » Stupide. Il tapota son menton, pensivement. « Hum, je doute de plus en plus que ce soit une bonne idée, mais bon. » Sur ce, il nous lança une boîte de préservatifs et un flacon avec négligence, manquant de peu le plateau de jeu. Il s'enfuit aussitôt, bombardé en représailles par les pions que L avait capturés. Le détective le poursuivit avec une main pleine de pièces d'échecs jusqu'à la porte. Le mafieux fila l'angle du couloir, perforant la distance avec une furieuse imitation de chèvre pouffant comme une dinde « Envoie-moi ta tour, ô mon grand détective ! »

Sommet de débilité atteint et dépassé.

Je profitai quand même de la diversion pour déplacer une pièce, discrètement.

Quand L se rassit en face, son regard s'immobilisa sur le plateau. Yeux plissés en lame, longtemps. « Tu as triché, fourbe adolescent. »

Je m'obligeai à sourire un instant, tiraille des muscles despotique. « C'est bien possible. »

Comme si ça avait la moindre chance de passer.

Comme si je ne le savais pas.

Sourire trop faux effacé.

« Tu n'étais pas concentré, tu m'as laissé gagner bien trop facilement. » Tête inclinée. « Qu'est-ce tu as ? »

Son profil laissait voir, de côté, sa joue tuméfiée.

Lui dire, maintenant ?

Le sang qui me collait les mains en rêve avait toute sa réalité. Il ne pouvait que le savoir. J'étais responsable. C'était trop évident. Presque tout ce qui déconnait ou ratait le faisait par ma faute.

Mon visage se corseta de métal, comme si ça ne me faisait rien de le formuler.

« Watari n'a pas complètement tort, quand on y pense. Je suis le problème de cette enquête. »

Chute des mots comme des enclumes. Temps d'achever la partie, avec une certaine brutalité.

« Je vais sortir. Il faut que je voie Kaname. »

Un silence, sec à foutre le feu.

« Hors de question. » Claquement des syllabes, griffant l'air. « Et il faut que l'interroge. »


Thirst


« De toute manière, tu n'es pas en état de lui parler. Si tu es infoutu de me tenir tête, et qu'en plus tu commences à culpabiliser sur des conneries inexistantes, il est hors de question que tu mettes le nez dehors. »

Voulait pas me regarder, dissimulait bien ce qu'il pensait. Assez pour exciter ma paranoïa. Kaname avait beau être son ami depuis longtemps, sa position le rendait potentiellement dangereux.

« Watari ne peut plus s'empêcher de vomir des collines de guano partout où il passe dans l'espoir d'empoisonner l'esprit de tout le monde. Tu serais sympa de pas en profiter pour t'en tartiner le cerveau avec une pelle à tarte. »

Il croisa mes yeux, incandescent. Sublime. Se rendant même pas compte à quel point.

« N'ose pas m'accuser de ça. Ou pose tout de suite un recours pour que je sois vraiment mis sous tutelle, puisque je suis tellement incapable de faire la part des choses et de réfléchir sur mes propres actions.

— Si tu étais tellement au fait de tout, tu demanderais pas à aller voir Kaname maintenant. C'est pas parce qu'il… Attends. »

J'allais claquer la porte, même si personne n'était visible dans le couloir. Un brouilleur sorti, posé sur la table, allumé.

« C'est pas parce qu'il travaille pour les services du gouvernement qu'il est sûr.

— Tu penses que je suis prêt psychologiquement pour la grande révélation de l'inexistence du père Noël, ou c'est encore un peu tôt ?

— Ça dépend. Tu attends encore ta lettre pour Poudlard ? Ce serait bien pour expliquer les pièces d'échecs qui vont faire une promenade entre deux coups.

— Va te faire foutre.

— Quand tu veux. Mais laisse-moi aller voir Kaname avant toi. » Changer de sujet, vital pour qu'il n'entende pas vraiment ce que je lui avais répondu.

« Ne t'avise pas de m'enfermer. » Même pas une menace. Simple constatation. Le savais déjà. Pourrais pas lui retirer le droit de sortir, plus maintenant. Hochement de tête, assentiment. S'il me laissait m'assurer de l'intégrité de Kaname d'abord… si au moins il ne présentait pas de danger immédiat et majeur, il le verrait bientôt.

Main tendue, le brouilleur coupé et rangé alors qu'un galop de pas furieux s'approchait, tonnerre de sabots enragés.

Mon cavalier attrapé et bougé, tant pis pour la triche.

Porte ouverte à la volée, sur une Mayat toujours aussi incroyablement placide en surface. Lisse comme un glaçage miroir sur un entremets gelé. N'empêchait pas sa voix monocorde de jeter toutes les horreurs du monde sur un ton d'encéphalogramme plat.

« La prochaine fois que vous brouillez mes instruments avec votre jouet, je vous le fais bouffer, je vous ouvre le bide du diaphragme au cæcum et je donne vos tripes à bouffer aux orphelins. Sauce au poivre maison, et assaisonnement avec vos larmes à tous les deux. C'est clair ?

— Échec. »


La baguette de bois aurait aussi bien pu être un plumeau ou un bâton de majorette, l'effet aurait été le même. Elle ne servait à rien. Et c'était merveilleux.

« Je ne sais pas si je dois m'inquiéter du fait que tu aies une baguette destinée à frapper tes élèves récalcitrants.

— Comme tu veux, mais interroge-toi en indonésien. »

Assis sur mon lit, ou ce qu'il en restait, il s'appuyait en arrière sur ses mains, sourire affiché d'une arrogance sublime, assorti à son sourcil à peine relevé. Meilleur élève possible. J'avais déjà eu à expliquer des choses à d'autres, des concepts technologiques, des fonctionnements de systèmes ou de machines, des bribes de langues. Il était le seul à suivre mon rythme, ne pas refaire les mêmes erreurs, déduire tout seul ce qui pouvait l'être.

Le tableau blanc récupéré dans un des salons avait été débarrassé de ses suppositions sur le parcours de Kiyomi. Trop complexes pour tenir dessus, de toute façon. À la place s'étendaient des dizaines de mots de vocabulaire courant tels que « bonjour », « manger », « pause » ou encore « fumier », tracés avec application au feutre vert. Ma baguette dans la main droite, la gauche effaça du plat ce qui était inscrit. À la place, la menace charmante de la légiste reproduite.

« Traduction. »

Trois coups claqués à différents endroits problématiques. Gémissement du plastique, ricanement de l'étudiant.

« Te sens pas obligé de martyriser le matériel parce que tu peux rien me reprocher. Je sais que c'est frustrant, mais retiens-toi.

— Comment tu le sais ?

— J'ai été à l'école.

— Ah oui. Ça. » Cet enfer que j'avais évité ne lui avait pas été épargné. Facile d'imaginer à quel point ses enseignants avaient dû être outrés de se voir dépassés par un gamin. « Toutes mes condoléances. Mais ça ne te dispense pas de traduire cette phrase, alors arrête d'essayer de gagner du temps. »

L'équivalent japonais prononcé avec assurance, quelques points discutables sur le style, pas tout à fait sur la même catégorie d'agressivité.

« … hm. »

Tension immédiate, aussi disparue. Il se forçait clairement à ne pas se redresser.

« Quoi, « hm » ? »

Parfaitement arrogant, parfaitement lui-même, à toujours être certain d'être le meilleur. Enfin, on n'avait vraiment commencé que depuis deux heures. Le pauvre. Mieux valait… me taire pour l'encourager ? Sourire, et, sans pour autant mentir, juste lui signifier que sa proposition remplissait suffisamment sa fonction pour lui permettre de lire directement les rapports complets, ou de bavarder chiffons avec Mayat si l'envie le prenait – autant dire, si une tumeur particulièrement vicieuse se mettait à pousser sur son lobe temporal.

« Ok. »

Même avec le ton le plus gentil possible, il n'appréciait visiblement pas mon jugement.

« Ok ? Ok ? Tu veux pas rajouter un mouais, informe, pour compléter ? Un passable, un peut mieux faire, un encouragements, persévérez au deuxième trimestre ? »

Penchais doucement ma tête sur le côté, pas sûr de ce qui l'énervait tant. Parce qu'il était passablement énervé. Et c'était pénible.

« Je pencherais pour un Ok. » Lui exposais ma proposition de traduction, reçue avec le même intérêt qu'un cupcake raté, sans crème ni framboise pour décorer.

La phrase maudite effacée, remplacée par un Désolé de t'avoir énervé. Juste le temps de lire. Effacé.


La nuit était redevenue mon domaine quasi exclusif. L'urgence passée, Takada rangée dans son frigo à viande, les autres avaient drastiquement ralenti le rythme. Réclamaient presque des congés payés. Raito, lui, rattrapait un peu de son sommeil perdu, sans pour autant être revenu à ses horaires de marmotte.

À quatre heures vingt, personne ne m'accompagnait, personne ne m'espionnait dans mes conversations odieuses avec les dirigeants d'une poignée de pays censés m'apporter leur soutien officiel. Même Watari dormait. Surtout Watari, que j'avais court-circuité sur ce sujet. Les enjeux et les menaces trop forts pour lui demander de les gérer.

Un téléphone décroché, à l'autre bout du monde.

« Je dors.

— Votre somnambulisme semble assez particulier pour vous permettre de répondre, général.

— Qui -

— Je suis L. » Ça en était fatiguant, à force de redondance. J'aurais aussi bien pu enregistrer une quinzaine de phrases et les faire répéter en boucle à un dictaphone.

« Je sais ce que vous voulez.

— Et je sais que vous attendez une aide en retour, puisque votre absence de sens moral ne se satisfait pas de la gloire d'œuvrer pour la Justice face à un criminel de masse. »

Il n'était pas le seul. Trois disques durs commençaient déjà à saturer de leurs stupides demandes, grotesques et personnelles. Je détestais devoir les honorer. Mais ce serait bien plus rapide que d'attendre qu'ils bougent tout seuls, par altruisme.

« Oui. Le groupe qui a foutu la merde dans les fichiers des délinquants a pas dû bien réaliser l'explosion de criminalité que ça donnerait. Ou alors c'était une mafia.

— L'originalité de votre pensée est confondante. Si vous pouviez en venir à vos doléances moisies, nous gagnerions tous les deux du temps. Moi pour travailler, vous pour roupiller, puisque c'est comme ça que vous servez votre pays apparemment. »

Quelques minutes d'insultes à demi déguisées, et les fichiers s'amoncelaient une nouvelle fois.

Chacun y allait de sa petite affaire de bijou familial disparu, de dossier délicat, de soupçon de coup d'État, de maîtresse récalcitrante, de chef cuisinier trop porté sur la viande de cheval plutôt que celle de bœuf. Autant d'histoires absolument passionnantes qui allaient sérieusement plomber mes jours et mes nuits pour être démêlées. Mais aussi amener les gouvernements à me rallier vite, avec l'enthousiasme de ceux qui ne s'apercevaient pas de la dette qu'ils auraient envers moi. Doigt dans l'engrenage de la reconnaissance et du don de moyens de pression.


« Vous préféreriez n'importe qui, plutôt que moi. Pourquoi ? »

Toute sa posture criait qu'il allait finir par m'agresser. Si Soîchiro Yagami ne m'avait jamais porté dans son cœur, il était maintenant clairement hostile. Être avec lui, seul, prétendre l'interroger pour trouver la taupe pouvait s'avérer dangereux pour mon intégrité physique. Et j'y tenais quand même un peu. Utile, d'avoir deux bras, deux jambes, et une tête à peu près symétrique.

Rester aussi froid et analytique que possible pourrait peut-être me permettre de le calmer. Cligner lentement des yeux, ne pas le fixer trop longtemps, m'asseoir en tailleur, laisser mes mains reposer sur un genou et sur l'accoudoir. Tout ça minutieusement élaboré pour ne pas appeler le conflit.

« Il me semble avoir déjà assez détaillé la question avec Watari.

— En fait, vous lui avez exposé vos récriminations et votre point de vue sur moi et les nuisances que je cause. Pas les raisons pour lesquelles n'importe lequel des quelques cinq milliards d'humains adolescents ou adultes de cette planète serait un meilleur choix que moi.

— Oh, je ne sais pas, probablement parce que personne d'autre que toi ne l'a accusé d'être Kira, ne l'a espionné chez lui, ne l'a suivi dans tous ses déplacements pendant des mois, ne l'a menotté à lui sous prétexte de surveillance, ni ne l'a enfermé cinquante-six jours sur de simples suppositions.

— Je peux entendre vos arguments.

— Quel exploit d'humanité. J'en serais enchanté si je ne savais pas quel bon menteur tu peux aussi être.

— Mais vous vous trompez. »

Ses bras croisés, rides creusées par la colère suintante.

« Alors éclaire-moi, ô grand détective.

— J'ai enfermé Raito cinquante-trois jours. » Yeux écarquillés. Il ne pensait sûrement pas être capable de se tromper sur un nombre aussi important, et le confondre avec un autre qui avait une signification tellement triviale. « Cinquante-six, c'est le nombre de paquets de sablés qu'avait ramenés Matsuda. »

Sa respiration s'amplifia, il serra et desserra les poings plusieurs fois. Mauvaise réponse.

« Et tu ne vois pas pourquoi n'importe qui est mieux que toi.

— Non. Je ne vois pas en quoi avoir une mémoire précise des chiffres fait de moi quelqu'un de nocif pour votre fils.

— Tu places au même niveau le fait de rapporter des gâteaux et celui d'enfermer un innocent dans des conditions inhumaines pendant presque deux mois. » C'était faux. Comment pouvait-il à ce point avoir faux ? « Tu es un grand détective. Le meilleur. Tu es le meilleur à ce que tu fais. Ça n'empêche pas que tu es humainement déplorable. Je l'ai déjà dit. Tu aurais dû te contenter de collaborer à distance, comme tu le faisais depuis toujours.

— Vous savez bien que ce n'était plus possible. Les circonstances ne le permettaient plus.

— Si encore tu avais besoin d'une équipe, qu'on communiquait. Mais tu passes plus de temps seul à nous soupçonner et nous insulter qu'à nous confier des tâches importantes. Nous faisons de la figuration.

— C'est faux. Vous êtes utiles. Vous avez des choses à faire. Si je ne vous demande rien d'urgent et d'intellectuel, c'est que vous dormez, mangez ou faites des pauses la moitié de votre temps. Essayez de comprendre. Et faites fonctionner votre mémoire, je vous ai déjà assigné des opérations de terrain d'importance.

— Sauf quand tu y vas avec mon fils, sans prévenir personne.

— Il n'y avait pas de danger. Cessez de vous comporter comme la maman de Bambi devant la prairie.

— Qu'est-ce que tu sais du comportement normal d'un parent ou d'un enfant, de toute façon ?

— Je suis adulte.

— Non, absolument pas.

— Oh. Et pourquoi pas ? C'est vous qui passez votre temps à me renvoyer en pleine face que je suis trop vieux, trop majeur pour votre petit garçon chéri.

— Un adulte … ne se nourrit pas exclusivement de gâteaux et de bonbons.

— C'est votre version d'un adulte responsable ? Vous le définissez uniquement par le contenu de son assiette ? Alors voici ma version : un adulte responsable devrait prendre la peine de considérer la volonté établie des autres comme quelque chose avec quoi il faut composer, et pas lutter.

— J'en rirais, si ce n'était pas si cynique. Tu es celui qui passe son temps à nier la volonté des autres. La mienne, celle de Watari qui est censé être ton partenaire. Et tu embobines Raito pour qu'il… je ne veux pas en parler avec toi. Mais oui, n'importe qui serait bien mieux. Une fille, ou même un garçon. Il sort peu, et je conçois qu'il est… différent. Intellectuellement. »

Mon sourire ne lui plaisait pas. Ses ongles raclaient le cuir de son fauteuil.

« Vous avez beaucoup de périphrases dans le même style ? D'insultes déguisées ? Combien de psychiatres avez-vous eu envie de consulter pour le comprendre, vous rassurer ? C'est faible. C'est triste pour vous, pour votre famille. Je me demande le nombre d'heures perdues avec Sachiko pour débattre de ce qu'il fallait faire de lui.

— Laisse ma femme en dehors de ça. Ne t'avise pas de retourner la voir. Elle n'est pour rien dans tout ça. Et ne l'appelle pas par son prénom, tu n'es personne pour faire ça.

— Votre femme, elle, a parfaitement le droit de demander à être appelée par son prénom à qui elle veut. Elle est beaucoup plus chaleureuse que vous, d'ailleurs. Même si c'est une cuisinière désastreusement accro aux légumes vapeur. »

Le commissaire se replia sur lui-même, ses mains agrippées dans ses cheveux grisonnants. Sur la défensive, absolument pas disposé à me parler de lui ou d'elle davantage.

« Tu feras jamais partie de ma famille. Raito finira par changer d'avis, il verra que j'ai raison. Que n'importe qui d'autre serait mieux. Akemi est intelligent, par exemple. »

Pouvais pas m'empêcher de rire. Tellement ridicule, ce manque de mémoire. Impossible de rester neutre.

« Vous avez un don pour choisir un beau-fils, hein. Akemi ? C'est une personne dangereuse, connue pour trafic d'armes, meurtres prémédités, recel de drogues, évasion.

— Ah ben tu fais bien de me prévenir. Je me méfierai s'il prend contact. »

Insupportable.

« Soyez un peu rationnel. Raito ne va pas changer d'avis parce que vous le lui demandez. Quelle est la prochaine étape ? Le renier, le déshériter ? Faites-vous une raison, si c'était une crise d'adolescence, ça ferait de lui quelqu'un d'ennuyeux et de tristement normal. »

Ses poings serrés contre mon col, le tissu me sciait la nuque. Malgré les années et la fatigue, il était vif. Acéré par la colère.

« Depuis combien de temps ça dure ? Depuis combien de temps tu me prends pour un con ?

— Mauvaise question, commissaire. Les réponses sont différentes. »

Le dégoût se déversait sur moi par tout son être, sans le moindre filtre. Sa voix poison. « Jamais, tu saisis, jamais je n'accepterai ce que tu lui fais. En tant que père, je me dois de le protéger. De toi. De lui-même.

— Et de vous, qui le protège ? »

Lisible. Son poing arrêté en même temps que je me dégageais de sa prise. Sa main enfermée dans la mienne. Détestable contact.

« Yagami, je n'ai pas envie de me battre avec vous. Vous ne gagneriez pas ce que vous voulez, même si vous me battiez. »

À le voir fulminer, il n'en était pas aussi sûr que moi. Le lâchais doucement, prêt à me défendre, une seule main enfoncée dans une poche. « Je suis désolé que vous viviez si mal la situation que vous en perdez ce qui fait de vous un commissaire exemplaire. Je vous appréciais pour votre droiture et votre sens du devoir. »


L'aube était encore lointaine, tenue à l'écart par les nuages d'orage et l'heure très matinale. Pourtant, c'était l'heure de partir.

Mon ordinateur encore chaud, fermé sur mon lit, à moitié dissimulé par des fausses pistes, et des éléments d'enquêtes secondaires, interminables. Une terne histoire de vol d'un tableau de famille, entre autres, m'entraînait beaucoup trop loin pour un motif aussi superficiel. Si celui qui l'avait volé l'avait détruit et que je ne pouvais pas le restituer, il allait avoir le temps de compter les moindres molécules de béton utilisées dans la conception de sa cellule.

Enfin, pour le moment, ça ne m'occupait plus.

Au fin fond d'un tiroir encombré de papiers de chocolats, je retrouvais un vieux sweat-shirt délavé, à la capuche assez large pour s'y dissimuler convenablement. Troquais aussi mon jean contre un pantalon noir, et me torturais avec des chaussettes et des chaussures. Un flacon de vernis transparent débouché, le pinceau généreusement appliqué sur le bout des doigts. Beaucoup plus discret pour éviter de semer mes empreintes à tout va qu'une paire de gants.

Avec un collyre de pilocarpine, mes pupilles s'étaient assez rétractées pour me donner un air presque normal. Cheveux arrangés autrement, cernes dissimulés. Méconnaissable.

La maison presque totalement endormie à cette heure, suffisait de me glisser dans les couloirs jusqu'au garage. Sans compter sur le comité d'accueil monopersonnel, qui patientait juste à côté.

« Je veux que tu prennes un traceur avec toi.

— C'est marrant, j'aurais plus pensé à Watari pour me dire ça. »

Dans ses jolies mains, tout le matériel nécessaire à me suivre à distance. Discret, indétectable par les personnes à qui je comptais parler. En théorie.

« Watari l'aurait mis sur toi sans te le dire.

— Ou m'aurait fait comprendre que c'était mieux pour moi d'en avoir un. Pas faux.

— Prends-le. » Léger mouvement de tête. M'avançais pour passer à côté de lui, rejoindre la porte. Sa main crochetée sur mon bras. Curiosité de l'épaisseur du tissu, plus importante qu'avec ce que je portais habituellement.

« J'aurais bien piraté ton portable, mais tu ne l'as pas pris.

— C'est évident.

— Je veux pouvoir te suivre. Rien ne dit que Beyond n'agira pas. Il doit s'attendre à ce que tu interroges les gens de l'extérieur.

— Est-ce qu'il s'attend à ce que j'interroge Kaname, d'après toi ? » La vraie question, est-ce que Kaname avait un lien quelconque avec Beyond, est-ce que la fuite pouvait au moins en partie venir de lui. Illisibilité.

« Je ne vais pas disparaître. Mais c'est primordial que je ne sois pas repéré, donc que je n'aie rien sur moi. J'achèterai un portable jetable sur place, si j'ai besoin de te parler.

— C'est de la prudence ? Tu es sûr ?

— Je ne suis pas manipulé. Je ne vais tuer personne, et je ne vais pas mourir connement.

— Je te suivrai sur les caméras.

— Tu sais bien que non. Rien ne serait pire qu'un double piratage. S'il voit que tu me surveilles -

— Et s'il voit que tu es vraiment seul ?

— Dis à tout le monde que je dors encore, ou que je fais la gueule. Ils sauront pas que je suis dehors. Ça ira. Ils sont cons. »

Encore deux pas, encore retenu. Sans mots. Suffisait de nous regarder, pour savoir. Qu'il avait envie de venir. De me forcer à être tracé. Et que c'était impossible.

Mes lèvres contre les siennes, doigts dans ses cheveux, et inversement. Bien meilleure façon de nous dire bonjour plutôt que de parler de l'organisation logistique.

Mordillement de sa bouche, avant de lui susurrer de ne surtout pas oser laisser le traceur sur moi en me piégeant. Goût de fer de ma langue éraflée en représailles. Les nerfs tendus, trop réactifs pour mon bien et celui de mon enquête.

« À ce soir. »

M'éclipsais aussi vite que possible, porte du garage refermée, avec le sentiment de voler ma propre voiture et de m'enfuir comme un voleur.

La planque était désagréable, mais primordiale. Là où la surveillance électronique n'avait rien révélé d'intéressant – rien d'aussi intéressant qu'espéré, pour un agent du gouvernement – je soupçonnais qu'une fouille physique de son appartement pourrait se révéler payante.

Et enfin, après deux heures à patienter dans la brume poisseuse, l'homme partait de chez lui. Tellement sûr de lui. Crâneur.

Ses serrures faciles à forcer, crocheter était amusant. L'entraînement à la Wammy's house m'avait valu quelques remontrances, sous prétexte que fermer toutes les portes pendant la nuit n'était pas très gentil. Que tout ouvrir n'était pas très responsable non plus.

Aucun bruit alors que j'explorais l'appartement plongé dans une demi obscurité, porte refermée derrière moi.

Les étagères analysées, le moindre livre parcouru à la recherche de papiers compromettants. N'importe quoi qui pourrait être une preuve de la présence, ou d'un contact avec Beyond. Kaname serait bien placé pour ça, il avait été au courant de beaucoup de choses par Raito, avait peut-être été capable de déduire des éléments importants.

Mais il était prudent. J'avais beau chercher, et scruter le moindre recoin à la Polilight, il n'y avait aucune trace de sang, de quoi que ce soit de corporel. Même les empreintes digitales étaient exceptionnelles et partielles. Impossible que cette adresse ait été celle où Takada avait été retenue, bien sûr, mais aussi impossible qu'elle soit celle où Kaname vivait réellement tous les jours. Lieu de passage, simple tanière parmi d'autres.

Beaucoup trop propre pour ne pas me rappeler Beyond et son obsession des scènes vierges.

L'endroit finalement abandonné, refermé. N'avais été qu'un fantôme indétectable, comme ce que je serais toute la journée. Son emploi du temps connu, j'allais le suivre partout, toujours fondu dans le décor. Et s'il semblait me reconnaître ou douter de mon identité, ce ne serait qu'un élément fort pour que je l'arrête. Après tout, j'étais presque banal, actuellement, et seul Beyond s'amusait à me copier au point de me ressembler. Si Kaname croyait me reconnaître, il connaissait forcément ma proie.

« Bonjour.

— Bonjour. » La palme de l'entrée en matière la plus stupidement banale et terne était attribuée à notre duo. Celle du meilleure accent de la cambrousse était pour moi. Je n'avais aucun intérêt à interroger Kaname frontalement.

« On se connaît, non ? » Il était trop poli, trop sur la réserve. S'était aperçu qu'il était suivi depuis des heures ? Non. Mais j'étais le seul autre être humain à attendre sur une terrasse par ce temps pourri. Forcément, ça appelait la curiosité.

« Euh… ch'ais pas. Non ? Ah, ou alors, en mai dernier, au festival Ukai.

— Je ne vois pas. » Très important de paraître idiot. Meilleur moyen pour qu'il me parle, commette des erreurs.

« Hein, mais si, la pêche aux cormorans ! C'est juste la vie, la pêche aux cormorans. Vous voulez vous asseoir ? Ou vous attendiez quelqu'un ? Voilà, on va vous commander un truc. Café, thé, Coca, eau, saké, café ? C'est tôt, pour le saké, haha. »

Ma dissertation en cinq parties sur les avantages comparés des techniques de pêche, ponctuée de fautes de grammaire élémentaire le faisait à moitié tourner de l'œil. Me forçais aussi à rester assis les jambes croisées, un peu avachi sur ma chaise, en maintenant un contact visuel et en tapant son épaule régulièrement.

« Et toi alors, qu'est-ce qui t'amène dans le coin ? Si t'es pas là pour la convention à la pêche à la truite ou pour échanger des mouches, tu fais quoi de beau ? »

Le faire parler bien après moi, en sirotant mon soda au melon à la paille. Lui soutirer des informations anodines, parler de trucs inintéressants, garder un regard candide et légèrement arriéré. Ça marchait. Il se méfiait toujours de tout, c'était évident. Mais il m'avait aussi déjà jugé. Essuyer mon nez qui coulait dans ma manche tout en continuant de parler avait sonné le glas du moindre respect. Son mépris pour moi et mon cerveau supposé défaillant le poussait à commettre des erreurs. Il prenait moins de temps à répondre, son armure sans faille devenait molle.

Plus d'une heure, à parler ensemble de rien d'autre que de mensonges, jamais d'enquête, jamais de Kira, jamais de Raito. Jusqu'à ce que son téléphone sonne, m'interrompe dans une tirade particulièrement inspirée sur les avantages du spinnerbait sur les autres leurres dans les concours et l'impact possible sur le sport. Même s'il avait décroché et parlait avec son interlocuteur en me fusillant du regard et tentant de partir, je continuais mes grands gestes de démonstration de lancer de fil, tout en retenant son bras un peu trop fort. Au point de le griffer, et de me retrouver avec quelques particules de peau sous les ongles.

« Oh, merde, désolé mon gars ! C'est que les types de la ville ont la peau tendre. Écoute, viens au prochain festival, ce sera marrant. Je te prêtera du matériel si tu voudras et ce sera cool.

— J'y penserai. »

Il s'éloigna sur une grimace, m'observant du coin de l'œil faire de grands mouvements de main. S'assurant aussi que je ne récupérai pas son verre. Aussi malin que prévu.

Piécettes déposées sur la table, il était temps de partir et d'affronter l'ouragan hypothétique de menaces de mort qui m'attendait.

Mais la sortie en avait valu la peine. Les ongles soigneusement nettoyés, mes échantillons ADN méticuleusement rangés dans leur enveloppe. Je n'aimais pas Kaname. Et si son ADN avait le malheur de se retrouver quelque part au milieu de celui de Takada, j'aurais une raison valable de l'effacer du paysage.


Les papiers manuscrits tendus un à un, chacun dissimulé dans une enveloppe fermée. Les réunir tous dans la même pièce hors heure de repas avait été assez pénible pour qu'ils ne perdent pas en plus du temps à comparer leurs consignes et ruiner mon plan.

Au moins, ça leur donnait l'impression que ma prétendue claustration dans ma chambre avait eu un objectif. Assez incroyable que personne ne se soit rendu compte de ma disparition de plusieurs heures. Même si tout était insonorisé, je n'aurais jamais pensé pouvoir revenir, rentrer la voiture et aller me changer sans croiser personne. Soit la chance avait décidé de me sourire, soit Raito avait guetté mon retour et s'était arrangé pour que je n'aie pas de comptes à rendre. J'aimais bien cette idée, m'y accrochais pas trop.

M'éclaircis la gorge, pour m'assurer une attention pas toujours très constante.

« Vous allez partir chacun vérifier les endroits de votre liste. Ils sont susceptibles d'avoir abrité Takada-san, et donc Beyond.

— Euh… notre liste ? On y va tout seul ?

— Oui, Matsuda. Tout seul. Beyond ne sera pas là.

— Mais… Pourquoi tout seul ?

— Parce que je pense pas que deux abrutis soient plus efficaces qu'un seul.

— J'ai déjà entendu ça quelque part.

— Certainement, puisque je suis incapable d'avancer et de progresser dans mes relations sociales. Watari, tu te charges de trouver un véhicule pour tout le monde avant d'y aller toi aussi. Et pas de truc à conduire pour Mogi et Matsuda. Pas envie de recevoir les factures des réparations. »

Mogi levé, quelques pas en allers-retours. Démonstration de ses facultés de déambulation incroyables. Insuffisantes encore pour que je lui fasse confiance sur ce point. Malgré les progrès réalisés grâce à la légiste. Son efficacité redoutable quand elle ne voulait pas perdre de temps. Même sans être capable de communiquer, elle savait parfaitement se faire comprendre sans avoir à mobiliser un seul muscle facial.

« Et toi ? » Watari, visiblement peu enchanté de se voir expulsé lui aussi. Je culpabilisais déjà assez.

« Je reste ici avec Mayat et Raito. Elle n'a pas fini, et il faut que nous continuions d'analyser les résultats au fur et à mesure.

— Raito pourrait venir avec l'un de nous.

— Je suis d'accord. »

Ces deux-là déterraient la hache de guerre uniquement quand ils voyaient une opportunité de nous énerver, et de nous maintenir à distance.

« Papa, tu–

— Il serait bien quand même, à un moment, que vous réalisiez que c'est moi qui décide. » Ma voix assez cinglante pour qu'ils la ferment. Tous. Surtout Yagami. Il n'arrêtait pas de me dire et me rabâcher que je me servais de mon autorité pour n'importe quoi, il allait être servi. Entre insultes et accusations voilées, chacun recevait sa part et ses ordres secs, assénés comme autant de coups de poignard.

« Maintenant, si ça ne vous dérange pas, et à moins que l'un de vous ait une brillante idée pour travailler plus efficacement que selon le plan que j'ai construit pour être parfait, vous êtes priés de débarrasser le plancher sur l'heure avec vos petites affaires. Pas d'initiatives, pas de communication entre vous. À bientôt, et bon vent. »

Je serais peut-être assassiné dans mon sommeil par un complot, mais pour le moment, ils partirent.

Juste trois personnes présentes, avec l'assurance de ne pas être espionnés. Douceur de vivre. Mayat ayant regagné son palais de la charcuterie et du tranchoir à jambon, nous nous étions octroyé le plus grand salon. Les feuilles volantes éparpillées partout, parfois épinglées sur les murs ou directement sur les meubles.

Le compte-rendu de ma conversation avec Kaname évité pour le moment, je préférais lui détailler sur une carte les endroits où j'avais envoyé les autres. Certains particulièrement inattendus, sans doute inutiles. Mais pour l'instant, c'était la seule chose à faire. Rien n'apparaissait, rien ne reliait ces endroits. Pas de schéma, malgré nos tentatives, pas de messages, pas d'éléments uniques. Les pollens étaient courants pour la plupart, d'autres plus rares pouvaient aussi bien venir d'un jardin botanique que d'une serre, d'un parc, de poussières de produits importés.

« Quand tu l'as vue, elle t'a parlé. »

Je le savais déjà, avec les micros qu'il portait sur lui. J'avais entendu, presque en même temps, ses paroles d'agonie. Affronter maintenant son regard fatigué, rougi de s'être frotté les yeux vigoureusement pour se réveiller, me renvoyait à ma propre part de responsabilité. Si je n'avais pas organisé cette journée, rien ne serait venu gâcher son anniversaire. Et si je ne m'étais pas tellement focalisé sur cette gourde, rien ne pouvait suggérer que Beyond l'aurait tout de même capturée, torturée à ce point.

« Tu attends une réponse ? Oui, elle m'a parlé. Repasse l'enregistrement si tu as oublié. »

Ok, je l'avais mérité. Lui rappeler sa propre – fausse – part de responsabilité dans la mort de son amie ne devait pas l'aider.

« Tu la connaissais mieux que moi. Est-ce que sa voix était normale, ou plus enrouée ? Si elle a été dans un environnement -

— Normale. » Au moins autant que possible vu les circonstances.

« Est-ce qu'elle a articulé des choses pas audibles aux enregistrements ? Essayé de te faire passer un message, silencieusement ? »

L'envie brûlait d'attraper sa main, de faire n'importe quoi pour l'assurer de mon soutien. Savais pas faire. Pas faire autre chose que prendre un air triste et lui tendre un cookie, aussitôt refusé machinalement.

« Non. Elle n'a rien dit de plus. Elle était centrée sur ce que Beyond lui a fait croire de moi.

— Dommage.

Dommage, oui. »

Cette fois je pris vraiment sa main, forçant le stylo à tomber. Sa peau froide, caressée. Doigts entremêlés par intermittence.

« Tu sais ce que je voulais dire.

— Textuellement, elle m'a dit que j'étais triste. Et qu'il lui avait dit que je serais triste de perdre. Pas de la perdre. C'est tout. Elle est morte juste en finissant sa phrase. Elle crachait du sang, elle ne pouvait plus parler. »

C'était curieux, tout de même. Cette torture psychologique ne s'adressait pas à Takada, mais à Raito, c'était évident. Il avait torturé la femme uniquement pour qu'elle puisse constater qu'on lui avait menti, et le dire au principal intéressé, pour lui mettre en tête que tout ce cinéma lui était destiné. Beyond, beaucoup trop intéressé par Raito. L'avait désigné comme Kira… sur quelles bases. Il ne pouvait pas avoir le dossier que j'avais constitué, uniquement des échos.

Il montrait sa toute-puissance ?

« Tu sais, ce sont les autres qui m'ont appris qu'elle avait disparu. Je surveillais pas. »

Ses phalanges resserrées sur les miennes. Il était incrédule. Pensait toujours que je mentais en affirmant lui faire confiance.

« Désolé. Si j'avais observé, je… j'aurais peut-être pu agir.

— On a les enregistrements des caméras d'ici. Tu les as regardées ?

— La taupe qui essaierait de détourner l'attention ? Ça me paraît gros. J'ai pas regardé. »

Si le traître était capable de se dissimuler parmi nous aussi longtemps, il ne ferait pas une telle erreur. C'était évident. Il le savait forcément.

Encore quelques heures de traque, d'analyses, avant que les bâillements se fassent trop nombreux pour feindre de ne pas les remarquer. Migration vers sa chambre, sans concertation. Ordinateur sous le bras pour la bonne conscience, et parce que je savais que malgré la fatigue, les enquêtes secondaires pour les gouvernements n'attendaient pas. Consolider ma position à l'international était primordial, tant pis si mes cernes se creusaient un peu plus ou si mon humeur souffrait de quelques sautes et crises de paranoïa.

Détour par la douche, aucune possibilité de ne pas profiter de cette nuit presque seuls. Au moins un peu.


« Je m'apprête à dire un truc ne correspondant pas aux normes sociales en vigueur actuellement. »

Pouvais sentir son regard amusé sur moi, alors que je n'osais fixer que le plafond.

« Ce serait étonnant.

— Oui, eh bien, si ça te choque, j'aimerais autant que tu fasses semblant de ne pas m'avoir entendu, et que tu prétendes dormir.

— À ce point.

— Hmm.

— Tu n'assumes pas ce que tu vas dire à ce point.

— Si. Mais j'ai pas envie que tu le prennes mal, parce qu'il y a des dizaines de raisons que ce soit le cas. »

Petit silence, brisé de respirations jumelles, apaisées, profondes. Me tournais un peu, assez pour caresser de la pulpe des doigts son ventre découvert. Mouvements de va-et-vient hypnotiques. La sensation apprivoisée, électrique des phalanges aux reins.

« Je suis heureux. »

Cajoleries floues, nez contre son épaule, doigts dans ses cheveux, contre une hanche, entremêlements des membres.

« Je veux mon dossier. »

Rupture sèche. Yeux cognés, pour vérifier. Il était sérieux. Me demandait ça.

Pourquoi il voulait ça. Tiraillement d'alertes, de non-dits, de soupçons endormis. Crus morts.

À ce que je lui avais dit, c'était ça, sa réponse. Colère, givre dans les veines. Incendie froid sur paille sèche.

« Pourquoi faire ? Vérifier si je vais te le donner ? »

Voulais partir, ma main rattrapée à temps, fermement. Pas envie de tirer. Pas non plus envie de le regarder. Aucune option des raisons pouvant le pousser à me demander son dossier n'était satisfaisante. Toutes insultantes, plus ou moins inquiétantes.

« S'il te plaît. C'est important.

— Et le prix de la justification la plus pourrie de la décennie est accordé à Raito Yagami. Il avait pourtant une belle concurrence face à son père « parce que ce sont nos valeurs » et un certain Watari « si-tu-continues-tu-rentres-à-la-maison ». Il succède donc au petit Timéo, quatre ans, lauréat de l'an dernier grâce à son inénarrable « nananère » qui restera bien sûr dans nos mémoires. Applaudissements du public en liesse. Un petit discours, des remerciements au jury ? »

Frapper dans ses mains seul était particulièrement pathétique. Tant pis.

« Je gagne le prix de la justification pourrie de la décennie, mais Timéo l'a gagné l'an dernier. Tes décennies sont courtes.

— Va te faire foutre. » Toi, ton sourire, ton intelligence et ton envie de lire ce putain de dossier, allez vous faire foutre.

M'arrêtai à la porte. Poignée serrée. Ça faisait mal, de demander.

« Qu'est-ce que tu veux, de ton dossier ? Qu'est-ce que tu veux y chercher ? Ce que je sais, ce que j'ai vu, ce que j'ai analysé de ton comportement ? »

L'absence de réponse, claire. Tout ça. Il voulait tout. Probablement parce que j'étais incapable de lui faire comprendre que je lui faisais confiance maintenant, que peu importaient les conclusions précédentes, les dizaines, les centaines de pages noircies.

Soudaineté de bras m'entourant, prison d'os et de chair tendre, tiède. Confortable.

« Arrête de croire n'importe quoi.

— Ah bien, tu es télépathe, maintenant. Première nouvelle. Ça peut nous servir à autre chose qu'à nous pourrir la vie ?

— Je te connais assez pour savoir quand tu laisses trop ton imagination divaguer. Là, c'est le cas. Tu t'imagines tout ce qui te permettra de me faire la gueule pour au moins un mois.

— Pas ma faute si tu enchaînes les doléances à la con en ce moment.

— Et tu n'en as accepté aucune. Qui devrait bouder, maintenant ?

— Demande autre chose. Une enquête pour te distraire, une nouvelle veste, un ticket pour un tournoi de water polo ou un poney. Un truc qui me donne pas l'impression de te séquestrer à chaque instant comme le dernier des geôliers pervers adeptes des expériences de syndromes de Stockholm les années bissextiles en dansant la carioca.

— Quel prisonnier a la clef de sa propre pseudo prison, idiot ? »

C'était douloureux, pourtant. Surtout de savoir que je ne pouvais décemment pas tout refuser. Ou plus.

« Il est sous mon lit. Et je ne veux pas que tu le lises.

— Tu es sérieux ?

— À propos ? Tu crois pas que je vais laisser ton père t'insulter sans le savoir, quand même. Je continue d'écouter. Ça sera autant de preuves de ses lacunes quand il m'accusera moi d'être une ordure. Si c'est ma cachette qui te pose problème, dis-toi que tu es bien le seul à oser franchement entrer là-bas. Les autres seront désespérés avant de mettre la main dessus.

— Et tu me dis où il est tout en m'interdisant de le lire.

— Je te fais confiance, oui ou merde ? » Pris le temps de déglutir, d'assurer ma voix. La pénombre bien pratique pour cacher mon incertitude, et ne pas me concentrer sur son corps trop dénudé. « Tu le veux, il est là-bas. Tu veux le lire ? Tu sais ce que j'en pense.

— Oh. Et quelle serait ma sanction pour oser poser mes yeux sur tes illustres conclusions ? » Cette ironie flambante, superbe. Impossible de m'en passer un jour. Abandonnai définitivement la poignée de porte, son épaule à mordiller bien plus intéressante. Le cartilage de l'oreille suivi ensuite, arc attractif.

« Te rendre compte que j'ai commis des erreurs de jugement. C'est cruel, de me découvrir faillible. »

Caresses lentes, tendres, tièdes dans l'air trop frais. Le chemin de son lit retrouvé, oasis de chaleur, petit écrin à ne jamais vouloir quitter.


La table se faisait envahir de troupes brocoliennes dangereuses et barbares.

Soupir. Le retour bredouille de l'équipe n'avait que des mauvais côtés. Les tentatives d'assassinat par les flèches de regards étaient insupportables. Une fourchette réquisitionnée – pas comme si Matsuda allait s'en servir plutôt que d'utiliser ses baguettes ou ses doigts sales directement – puis plantée dans une des brassicacées, arbres miniatures immondément verts. L'abomination mâchée deux fois avant d'être avalée en me forçant à ne pas analyser le goût ni à boire un demi-litre de sirop de grenadine pur pour faire passer les réminiscences de jardinière de légumes. Oh. La jardinière. C'était le plan parfait. Mouvements automatiques, sous le silence profond. Esprit entièrement déconnecté des alertes gustatives envoyées par les papilles.

Ce serait cruel, bien sûr, mais c'était quelque chose que Sôichirô comprendrait. Là où je ne parvenais pas à faire bouger son opinion, la douceur acide des mots de sa femme et éventuellement de sa fille devraient le contraindre au moins à laisser Raito respirer sans être agressé à chaque seconde. Plan parfait. Plus qu'à le mettre à exécution, avec l'air suffisamment triste et préoccupé pour alerter ses sens de mère poule ayant perdu son petit poussin particulier. Pas certain que ce surnom lui plaisait beaucoup.

« Manger des brocolis ne fait pas de toi un adulte respectable, Ryuzaki. »

Cisaille dans mon espace-temps. L'horreur de la chlorophylle plein la bouche, les interrogations plus ou moins alarmées placardées sur les faces de ceux présents. Sauf Mayat, qui ne releva les yeux de son repas que pour lancer un placide « Si vous comptez vendre un morceau de votre foie pour payer de nouveaux rideaux, je vous encourage à continuer les changements de régime alimentaire. Les foies gavés de sucres et de graisses sont moins vendables que des yaourts périmés ». Utilité confondante. L'envie de simplement vomir sur la table tordait mon œsophage avec hargne. Serait pas accepté. Renoncement.

« Et si j'ajoute un yaourt 0% et du quinoa ?

— C'est au contraire particulièrement enfantin, de discuter de ce qui peut te rendre adulte.

— Je veux bien pousser jusqu'au gratin de chou-fleur ou aux asperges à la vinaigrette. Je mourrai dans deux ans d'un ulcère à l'estomac mais c'est secondaire. »

Bruits de la télévision que Mayat venait d'allumer. Un épisode des Simpson. Sa passion pour les dessins animés indigents ne la rendait que plus morne. Son attention soigneusement calquée sur le rythme de l'animation grossière. Reprise de la conversation parallèle, en indonésien, donc. « Beau papa n'a pas l'air d'apprécier vos efforts à leur juste valeur, ceci dit.

— Beau papa estime qu'il aurait mieux fait de placer son fils en établissement spécialisé pour qu'il soit capable de résister à mes tentatives de corruption. Alors son approbation, je me la taille en biseau.

— Le mariage risque d'être gai.

— Au moins autant que votre enterrement.

— Ma crémation, en réalité.

— Le four de la cuisine est fonctionnel, si l'envie vous prend de nous quitter prématurément.

— Votre copain n'est pas majeur. Dites à son père qu'il peut encore le faire placer en institut. Il a seulement besoin d'une signature d'un médecin. J'en connais deux trois qui se laisseront tenter, contre une bonne bouteille de saké et l'oubli de quelques PV pour stationnement gênant.

— Pour votre crémation, vous voyez un inconvénient à ce qu'elle se fasse en plusieurs parties ?

— Non. Si les découpes se font post mortem. Mais pour faire fonctionner votre four assez fort pour me réduire en cendres, il va falloir de la bonne volonté.

— Option supplémentaire, je ne respecte pas vos volontés, et vous terminez en ragoût. »

Le poing s'abattit sur la table, faisant tressauter les assiettes et trembler les verres d'eau.

Mayat glissa son regard mort jusqu'à Yagami, furibond. Puis elle prit son repas, et passa la porte dans un concert de couinements de plastique. Suivie par Mogi, puis Akemi. Ne restait que Matsuda, stoppé dans son élan par la voix guillotine.

« C'est incroyable cette maison où on peut pas avoir une discussion sérieuse. Si tu es incapable de respecter la plus élémentaire des politesses en n'ayant pas de conversation en langue étrangère au milieu des autres, c'est que ton cas est encore plus désespéré que je le pensais.

— Suis pas responsable si vous préférez tous affûter votre talent de bavasserie et de capacité à faire des pauses inopinées plutôt que de vous entraîner à faire et apprendre des choses utiles.

— Ce ne…

— Vous avez trouvé une épouse et lui avez fait des enfants, c'est votre choix. Me reprochez pas d'avoir passé du temps à apprendre des langues et coincer des criminels pendant que vous cuisiniez des œufs au plat pour quatre en discutant laitue, couches et école Montessori. Vous pensez que Raito-

— Ne l'appelle pas par son prénom, comme ça. Comme si…

— Vous pensez que Raito a besoin de vivre sous tutelle ?

— Je pense qu'il a besoin de vivre loin de toi, et de toute cette tourmente.

— Vous le prenez vraiment pour une éponge, c'est triste.

— Ça crève les yeux qu'il est malheureux ici ! Il faut être égoïste pour ne pas s'en apercevoir. À être toujours en ta présence, il déprime, il se crée de fausses idées, ses valeurs deviennent erronées. Tu es nocif à son bien-être et à son développement. Et ce n'est pas une question de brocolis !

— Fort bien. Je vous suggère de vous interroger sur vos capacités parentales en présence d'un psychologue qui vous aidera à comprendre pourquoi malgré votre omniprésence, Raito vous semble si malheureux. Et si ce n'est pas une question de brocolis, je vous conseille de tester les carottes, qui selon la sagesse populaire à laquelle vous êtes tant attaché, devraient avoir le pouvoir de vous rendre aimable. »

La baffe encaissée sans broncher malgré l'acouphène me sciant le tympan. L'envie de riposter par un lancer de petits pois avec une cuillère-catapulte ne manquait pas. Mains posées à plat sur la table, me relevai, m'éloignai.

« Et songez à travailler sur votre impulsivité et votre colère mal maîtrisée. C'est dangereux pour le développement des enfants. »

Raito croisé dans le couloir, alerté par le bruit ou un des fuyards. Sourire, lèvres jointes un instant avant de l'entraîner dans l'autre sens. Mieux valait lui éviter, même grossièrement, de se retrouver face à son père enragé.


Les mini macarons extraits de leur boîte, un à un. Le cœur de la nuit, meilleur moment pour combiner deux des éléments les plus aimables de ma vie.

L'alternance des couleurs des coques, caprice sur peau nue. Autant de parfums moins délicats que la simple odeur de l'épiderme. Pomme, framboise, thé, rose, mangue, cerise. Recommencer.

Le portable déchira l'obscurité de la pièce de sa lumière bleue. Celui de Raito, attrapé, consulté sans attendre une quelconque autorisation qui ne viendrait pas. Un sms de Misa. Je peux pas vivre sans toi, chouchou. Appelle-moi. Que je pouvais la haïr. Réponse envoyée, laconique. Suffit d'inspirer, d'expirer, et de se nourrir de temps à autre. C'est à la portée du premier tardigrade venu. Maintenant arrête de me parler, je m'envoie en l'air avec L et tu me déconcentres. Conversation effacée, l'objet éteint et reposé.

Reprise de mon œuvre d'art. Myrtille, café, vanille. La ligne de la colonne amoureusement suivie depuis la nuque jusqu'aux dernières lombaires. Même pas eu vraiment besoin de le déranger pour le faire dormir sur le ventre. Pourrais me gaver des heures de cette vue-là. Hormis les cheveux trop noirs, tout n'était que perfection.

Mon propre portable saisi, pour immortaliser, être certain de ne rien omettre en souvenir. Pas comme si qui que ce soit utilisait mon téléphone.

Puis picorer, à même le dos, chaque perfection sucrée.

Une inspiration un peu forte faillit tout détruire.

« Qu'est-ce que tu fous ?

— Chut, dors. »

Mes mains comme seul obstacle à ce qu'il se retourne, essayaient de le maintenir immobile, l'empêcher de trop bouger.

« C'est quoi, sur mon dos ?

— … Des macarons.

— Tu te sers de moi comme table de lit, maintenant.

— Il y avait plus de plateaux à la cuisine. Tu remplis très bien ton office. Tu as gagné une de ces petites merveilles. »

Le suivant attrapé, présenté contre sa bouche. Caresse des lèvres sur le sucre amandé. Profondément érotique. Il l'attrapa, faisant ou pas exprès de me lécher les doigts au passage.

Frissons électriques, irrépressibles sur un sourire endormi.

Repartis cueillir une friandise sur son échine, en soufflant sur la peau alentours. Prendre le temps de savourer les goûts relevait quasiment de la torture. Une de celles qu'on reproduit avec envie.

Pointe de la langue retraçant le parcours, suivie d'un souffle froid, hérissant la peau parfaite. Le visage à moitié dissimulé par l'oreiller et les mèches retombantes, il ne pouvait quand même pas espérer m'échapper. Ne restait que six gâteaux, pente ascendante. Me servis juste de mes dents pour les saisir, mes mains posées sur ses poignets pour le dissuader de bouger. Chacun son tour.

Le modelé de la peau admirable, la saveur des arômes se mariait à la perfection avec tout le reste.

Son souffle profond n'avait aucune incidence sur ce que je me permettais de lui faire. L'arrondi de ses fesses appris par cœur, parcouru à l'apex, frôlé des lèvres, embrassé puis mordillé.

Descendais, jusqu'à arriver aux cuisses, effleurées à leur tour.

Il essaya de bouger, se mettre sur le côté. Bloqué par mon bras sur son dos.

« Bouge pas. »

Même comme ça, je voyais son souffle rapide, devinais ses joues échauffées.

« Comment on traduit les os des jambes, en indonésien ? Donne-les moi tous. Et pose ta tête, vilain. »

Ne recommençais à m'intéresser à lui que quand il daigna poser la tête et alterner entre réponses et insultes. Du moment que c'était en indonésien, tout m'allait.

Ma deuxième main bien plus utile pour le caresser sur sa jambe que pour tenir sa main, maintenue calme. Petit à petit, je la plaçais de manière à faire dérailler sa voix, la moduler en mots hachés absolument divins. La langue remontée aussi, revenant sur la chair abandonnée, parcourue plus en détail, adorée.

La bouillie de mots perdue en syllabes informes au rythme double, enfouie dans un oreiller mordu.

Quelques secondes de calme, quelques baisers perdus, puis je retournais attraper ma boîte de macarons non finie et me blottir contre mon élève studieux qui avait de graves soucis de prononciation.


Les nuits s'accumulaient trop. Savais plus le nombre. Le décompte perdu, me repérais plutôt à mon estomac perpétuellement vide et à mes rétines brûlantes.

J'avais essayé de les duper, faire croire que je dormais. Si ça avait marché au début, c'était maintenant impossible. J'avais conscience de répondre à retardement aux questions, et de penser trop souvent que c'était l'heure du dîner.

Mais aux injonctions de repos, seule la fin de non-recevoir était disponible.

J'avais résolu seulement cinq des enquêtes secondaires, et c'était misérable. Trop peu de temps, trop de sujets à traiter en même temps. Les petites affaires personnelles des diplomates et dirigeants n'étaient ni assez faciles pour leurs propres services, ni assez complexes pour m'intéresser. Avec le cas Takada qui stagnait et ne requérait pas de réflexion vraiment active, je flottais dans un état perpétuel d'ennui surchargé de choses à faire. Paranoïa et fatigue s'accumulaient, jamais contrecarrées par assez d'adrénaline. Forcément néfaste, et je n'y pouvais rien du tout. Bâillements en série, yeux se fermant tout seuls. Tristesse de savoir que normalement, dans ces circonstances, Watari venait toujours pour me forcer à dormir. Il aurait dû venir me chercher, devant cet évier alors que je ne savais plus ce que j'étais venu prendre, et m'emmener de force dans ma chambre, me border, me souhaiter une bonne nuit, et rester derrière la porte pour s'assurer que je ne me relève pas. À la place, il dormait lui-même.

Retournais chez Raito, la luminosité de l'écran poussée à fond, lumière bleue pour m'interdire de fermer les yeux. Encore un peu. Encore quelques jours.


Matsuda mangeait un donut. Première fois. La boîte entamée sur la table. Un par personne. Hurlements de paranoïa le long des nerfs enflammés. Pourquoi un donut, maintenant ?

L'épaule de Raito agrippée, tractée jusque dans le couloir malgré le bruit de récriminations diverses.

Ongles fichés dans le tissu, yeux harpons dans les siens.

« Tu sais qui a amené les donuts ?

— Qu'est-ce que ça a de si important ? Lâche-moi. »

Savoir que la fatigue rongeait ma logique petit à petit ne me donnait pas le pouvoir de l'empêcher. Sifflements horribles, pouvais pas les retenir, les adoucir.

« Qu'est-ce que tu sais, de Kurt ? Qui sait, à propos de lui ? »

Il voulait replacer son masque d'indifférence, ne pas me laisser voir. Trop tard. Le dégoût avait filtré. Sûr que c'était du dégoût. Noirceur tombant, plomb, sur l'estomac.

Fallait rattraper. Avant que… de casser.

« Je… attends. Je reformule.

— C'était parfaitement clair. Il n'y a que moi.

— Tu sais où il travaille. Tu sais comment ça s'appelle. » Et s'il ne savait pas déjà, maintenant il avait nécessairement fait le rapprochement. Le QG du GCHQ, son surnom donné à cause de la forme du bâtiment. Si Raito était le seul à savoir, pourquoi il y avait des donuts sur la table.

« C'est Mayat qui les a amenés. Homer Simpson lui a donné envie de ça. »

Mes phalanges desserrées, une à une. Incrédulité. Claque de me rendre compte à quel point j'étais lessivé. Front posé sur l'épaule en face de moi. Tendue. À raison. Mes yeux fermés, douloureux de sommeil.

« Je suis vraiment désolé, Raito.

— J'ai l'habitude. Ce n'est pas la première fois. » Ventre serré. Il avait raison, en plus. Soupir.

« Je suis trop fatigué, j'ai besoin de ton aide. » C'était horrible, de le dire. Mais c'était aussi bien, de lui transférer les dossiers, le laisser en prendre.

M'accorder une sieste. Aurais dû le faire bien avant, pour m'éviter de passer pour un connard une nouvelle fois. Encore un peu, et il finirait par vraiment me considérer comme tel.

Avec raison ?

Me relevai, j'avais peut-être dormi trente secondes. Le retrouvais isolé dans un salon, lové dans un fauteuil. Son ordinateur sur les genoux, il travaillait à toute vitesse, ne me jeta pas un regard.

« Tu devais en profiter pour dormir et te soigner des conséquences de ton insomnie.

— Tu as le droit de dire « pour dormir et arrêter d'être un enfoiré ».

— Alors dors, et arrête d'être un crétin paranoïaque, impulsif et amnésique.

— Ok. »

Il daigna me regarder, le temps de me fusiller et de se rendre compte que j'avais fait exprès de le provoquer. Il retourna à son écran.

« Dors. »

M'installai en face de lui, sur un canapé. Le sommeil m'assomma dans la minute.


Les lignes, les courbes, les angles, admirés, soulignés du regard. Perfection mathématique, apprise, assimilée pour pouvoir être restituée en rêve, éveillé ou non. Tellement de possibilités, de choses que je voulais essayer. En pleine nuit, comme maintenant, alors que nous étions les deux derniers à travailler, c'était parfait pour le dévorer dans mon imaginaire. Terrain parfait, sans obstacles.

« Qu'est-ce que tu fais ?

— Je fantasme. »

Grimace et rougissement adorables, envolés aussi vite qu'apparus. Inratables pour moi qui le dévorais des yeux. Même détourné, sa concentration envoyée sur son écran, je ne ratais pas la moindre minuscule faille dans l'armure. Un tressaillement, une paupière abaissée sans cligner, une déglutition mal rythmée, une touche de clavier pas frappée avec le doigt habituel. Il ne se rendait même sûrement pas compte des accrocs sur sa perfection habituelle.

« Je peux t'embrasser ? »

Il n'aimait pas s'exposer avec moi. Son regard derrière nous, vérifiant qu'il n'y avait personne. Rapide. Pas invisible. Peut-être à demi inconscient. Les milliers de questions insécures cavalant dans mon crâne se renforçaient à chaque écho. Refusaient de s'éteindre malgré les sourires, la connivence, les échanges. Épines fichées dans les tissus.

« Pourquoi tu demandes ça ? Tu-

— Savoir si j'ai le droit. »

Rupture du cliquetis. Étrange silence. Pas trop envie de savoir quelle tête il pouvait bien faire.

« Tu penses à quoi ? Réellement. »

Réflexe de mentir, cacher. Aurais cédé à la dissimulation, pour n'importe qui d'autre. Mais… je lui devais une réponse. Il démasquerait, de toute façon. Et je m'étais déjà fait pardonner pour ma petite crise colérique, en partageant avec lui ce qui l'avait déclenchée.

« À ton avis, est-ce que ta crise d'adolescence va durer plus que quelques mois ? »

Paume contre ma joue, entourée, caressée. Yeux croisés, consciences frôlées.

« Faut vraiment que tu arrêtes de l'écouter. Le laisse pas te faire croire ça.

— Toi aussi, il faut que tu arrêtes de l'écouter. »

Ce qu'il lui disait était un ramassis sans fin de saloperies. J'allais bien devoir me résoudre à mettre mon plan en application si je voulais éviter que le père de Raito ne lui attache une laisse autour du cou et ne le ramène chez lui de force.

« Parce que moi, par exemple, ma crise d'adolescence, je crois qu'elle dure depuis un peu plus, déjà. Mais personne ne pourrait décider pour moi, par exemple, que je dois choisir entre toi et ma famille.

— Il ne fera pas ça. »

Il reprit son travail, plus lentement. Visiblement préoccupé. Quelques minutes de cliquetis, d'indices recoupés, classés, d'écoutes téléphoniques programmées.

« C'est quoi pour toi, un peu plus ? »

Oh. je n'aurais pas pensé qu'il soit fasciné par ça au point d'en être dérangé.

« Tu… n'es pas obligé de répondre. Si tu veux pas.

— C'est pas ça. Je réfléchis. »

Et curieusement, c'était difficile de dater le phénomène. Il avait toujours eu une place à part dès l'instant où nous nous étions parlé. Force des choses, nous étions les deux seuls à être au même niveau. Mais quand est-ce que ça avait basculé ?

« Je dirais au moins depuis la forêt d'Aokigahara. »

Un silence, puis il reprit son travail. C'était vexant, ce manque de réaction. Pouvais pas m'empêcher de l'embêter.

« De toute façon, c'est toi qui m'a embrassé le premier. Alors il faut assumer.

— Ah parce que tu t'en souviens totalement, maintenant.

— Ma mémoire est formidable.

— Ta modestie aussi.

— Regardez qui parle.

— Exactement. Regardez qui parle. »

Les recherches de l'amant d'une première dame n'étaient pas vraiment intéressantes, de toute manière. Abandonnées sans le moindre regret.

La distance dévorée, une jambe passée au-dessus des siennes, me retrouvais assis sur ses cuisses, nos respirations croisées, entremêlées, petits courants d'airs chauds.

Le tissu de sa chemise trituré, soulevé pour me laisser l'accès à son dos, les muscles soulignés, flattés. La chaleur de la peau était addictive, autant que l'odeur de ses cheveux. M'y serais noyé.

Lents mouvements pour accompagner les siens, ne pas être tout le temps vautré sur lui comme un sac de betteraves. Les effleurements plus forts que les contacts francs, incendie de nerfs électriques.

Ses dents agaçaient ma nuque, penchée pour lui laisser l'accès qu'il voulait. J'aimais qu'il me morde, j'aimais l'idée qu'il veuille marquer ma peau. Gémissement excité sous la douleur.

Ce ne serait jamais assez.


Le piège avait été aussi bien préparé qu'un plan militaire foireux, et il avait quand même fonctionné. C'était malheureux, mais Akemi s'était planqué dans l'unique cuisine en attendant que je m'y rende pour refermer la porte derrière moi. Enfantin, simpliste, stupide. Terriblement vexant. La clef dans sa main close, il avait d'emblée commencé à bavasser alors que tout ce que je voulais, c'était me servir une part de gâteau. Pouvait-on faire plus minable que ce guet-apens.

« C'est pas facile de te choper seul, sans lui. Vous allez finir siamois si vous continuez.

— Tu finiras cul-de-jatte si tu continues à nous harceler. Ou manchot, selon l'humeur.

— C'est charmant. Mais c'est trop cool d'avoir deux jambes, deux bras, mon chat, alors non merci. Tu devrais écouter un peu ce que Yagami te dit. » Il leva les deux mains, signe universel de non- agression. Le protégerait pas d'un coup de pelle à tarte. « D'accord, il n'y met pas les formes. Mais il y a des trucs qui interpellent, quand même. »

Il n'allait pas tarder à vivre une interpellation, lui aussi. M'assis sur un meuble, le temps de manger. Serait toujours temps ensuite de défoncer la porte. Ou sa main.

« Tu te rends compte qu'il était obsédé par toi quand il était gamin ? Comment c'est possible que tu te poses pas des questions sur… bien… le rôle que ça a pu jouer, dans ce que vous faites maintenant. »

Surréaliste de connerie. Même sans avoir vu le carnet de notes dissimulé dans sa chambre, comment c'était possible d'imaginer une connerie pareille ?

« Parce que tu t'imagines que je suis conforme à la vision qu'il avait de moi, peut-être ?

— Pfff, mais mon chou, l'amour rend aveugle.

— Après la pluie le beau temps, et pierre qui roule n'amasse pas mousse. Tu as encore beaucoup de perles de sagesse dans le même style ?

— Oh, des caisses ! Le bon sens populaire n'a pas que des inconvénients.

— Il est la réflexion de l'imbécile. Du prêt-à-penser. Comment il pourrait ne pas avoir que des défauts ?

— Tu aurais pu être un thon de 200 kilos, ça n'aurait rien changé. T'en as conscience ?

— Pour le poids ou l'animal ? »

Le mafieux prit une inspiration rapide, raffermit sa prise sur sa tasse, se rassit correctement en petits mouvements dandinants.

« Ce que je veux dire, c'est : Raito est ton principal suspect, déjà rien que ça, ça devrait t'empêcher de te le faire. En plus, il est pas super stable comme garçon, et il t'admire. Ou t'admirait. Alors qui te dit qu'il se montre dispo pour toi, et pas pour le détective ?

— Ok, je m'en vais, ça devient débile.

— Il collectionnait des putains d'articles sur toi.

— Sur mon travail.

— Strictement pareil.

— Pas du tout.

— Si ça l'est, ça veut dire que ce qu'il apprécie chez toi, c'est pas toi mais ton travail. À ta place, je trouverais ça au minimum inquiétant.

— Et heureusement pour le bien de tous, tu n'es pas à ma place. C'est quand même une chance.

— Ça dépend pour qui. »

Pas le temps de l'insulter comme il le méritait. La poignée joua. Suivie d'un bruit métallique. Évidemment qu'il n'y avait pas qu'une seule clef.

La porte ouverte, grinçante. La silhouette tordue et anguleuse de Mayat sortit de l'ombre, s'avança à pas traînants. Main araignée extirpée d'une blouse aux taches multicolores et au tissu rongé par les acides. Une boîte posée sur la table. Sans la moindre estime pour Akemi qui frémissait, elle échoua ses yeux morts sur moi. Voix robotique, métallique.

« Tenez. Antihistaminiques, antileucotriènes, et corticostéroïdes. Fanfreluche a ramené son chien, et j'en ai marre de devoir trier de la morve et des larmes à cause de vos éternuements sur mon cadavre.

— Je peux l'entendre. Mais les effets secondaires sont trop risqués.

— Les effets secondaires d'un choc anaphylactique sont plus définitifs.

— La somnolence, la dépression, les vomissements et la perte du goût ne sont pas des effets que je peux risquer.

— Un arrêt respiratoire est préférable. Je note. Retenez-vous donc de respirer quand vous viendrez récupérer les rapports. Ou portez un masque en papier, c'est très tendance dans les salles d'opération. »

Cette insupportable femelle à la figure de baudroie avait au moins le mérite de rendre Akemi comparativement supportable. Et ce n'était pas un mince exploit.

Le téléphone était chaud et moite d'être collé à ma joue depuis une demi-heure. Mais c'était un investissement rentable à moyen terme.

Sachiko était une femme adorable et une mère dévouée. Et elle m'adorait. Ne se lassait jamais de m'entendre lui parler de Raito, appréciant mes plaisanteries et mes anecdotes de prétendue colocation. Certainement maternelle avec tous ceux qui avaient la chance de passer à sa portée, elle m'avait d'ores et déjà organisé tout un programme d'activités pour la prochaine fois que j'aurais l'occasion de passer la voir. Charmante criminelle culinaire.

Elle était néanmoins nettement plus colérique maintenant que je lui avais parlé des bribes de conversation que j'avais saisies entre son fils et son mari. De menus arrangements avec la réalité de la situation ne changeaient rien aux faits, aux paroles rapportées, toutes scrupuleusement notées. Même ma relation avec son fils n'était qu'à moitié maquillée. Bien obligé de procéder ainsi, puisque Sôichirô ne manquerait certainement pas de me dénoncer dès que sa chère et tendre se mettrait en quête d'informations. Il serait probablement bien déçu de sa réaction. Et pas très ravi d'apprendre que j'étais officieusement invité à toutes les festivités familiales qui pourraient me faire me sentir dans leur famille comme dans la mienne.


On se retrouve aux alentours du 20 mars pour la suite, en attendant, prenez soin de vous !

(Psssst, n'oubliez pas la review !)