Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.
Rating : M pour certains chapitres
Tout d'abord je vous présente mes excuses, ô pauvres lecteurs martyrisés pour le retard d'UN MOIS ! Ce retard n'est pas causé par un problème, par une pause pour la création de la pierre philosophale ou par la fin du monde, non. Ce chapitre est en retard parce que je suis une PIGNE et que dans ma petite tête de pioche j'étais persuadée que le prochain chapitre devait être posté "aux alentours du 20 avril" alors que c'était "aux alentours du 20 mars"... Je viens de m'en rendre compte ... Déshonneur sur moi, déshonneur sur ma famille, déshonneur sur ma vache !
J'espère que le chapitre retardé n'aura quand même pas un goût trop amer après les douceurs et les chocolats de Pâques, je vous souhaite une bonne lecture.
Vous pouvez faire part de votre haine dans les commentaires, le bureau des plaintes est ouvert x)
Réponses aux reviews anonymes :
Bref :
Un grand merci pour ton commentaire et ces merveilleux compliments ! Nous sommes ravies que tu aies compris ce que nous avons essayé de faire avec les personnages et l'évolution de leur relation et encore plus ravies si tu considères que c'est réussi ! Autant dire que nous avons la pression pour la suite aha ;)
Johanna :
Merci beaucoup pour les commentaires et pour ton rattrapage express ;) Je salue ta brève empathie pour Raito et je t'annonce que lui et L n'ont certainement pas fini de s'en manger dans la gueule par tous les côtés... mais je me doute que tu t'en doutes ;) Ma co-auteure est entièrement responsable des fins de chapitre et elle aime beaucoup trop ça, je dois dire (moi aussi d'ailleurs), c'est elle qu'il faut taper XD Nous espérons que ce chapitre te plaira tout autant.
Thirst chapitre 56
Adolescence ?
« Ça a commencé quand ? »
Uppercut dans mon esprit mal réveillé. Merci, papa.
« Ajoute ça à la liste des éléments de ma vie qui ne te concernent pas. »
Ma main qu'il poignarda d'un regard. Pas ce qui allait m'empêcher de mordre dans la viennoiserie.
« Et depuis quand tu manges ces saletés européennes !
— Et depuis quand la composition de mon petit-déjeuner a-t-elle la moindre importance ? Ah, bien sûr, depuis que ça a commencé.
— Tu le formules exprès pour que ça semble ridicule.
— Parce que ça l'est.
— Absolument pas. Son influence est partout à un point impressionnant.
— Tu aurais dû m'enfermer dans une cave depuis la naissance. Tu manques vraiment à tous tes devoirs parentaux. »
Baguettes qu'il planta dans un bol de riz puis dans les légumes marinés, avant de les porter rageusement à sa bouche. J'assassinai mon café d'une cuillère inutile, me tournant résolument dans une autre direction.
« Je suis content que tu te sentes mieux. » qu'il ajoutait.
M'empêchai de lui montrer ma surprise. Pourrie. Comment pouvait-il vraiment le penser.
« Parce que je parviens à manger ? Brillant. »
Un indicateur fiable, vraiment. Super forme.
Le sarcasme ne fit pas varier sa tendresse mal dirigée, insultante pour ce qu'elle était vraiment, sous le vernis. Comme si l'infantilisation ne suintait pas déjà par tous les pores de sa peau.
« Tu as l'impression que personne ne comprend ce que tu ressens et c'est normal. Tu as toujours été à part et je suppose que l'adolescence ne fait que renforcer ce sentiment.
— Tu n'as décidément aucune idée de ce qui est pénible, pourtant ta psychologie méprisante pour gosses siphonnés jusqu'au fondement par la bêtise et les telenovelas Disney Channel se place en bonne position dans le classement.
— Je conçois que ce soit désagréable de te l'entendre dire, mais tu as ton âge et ton intellect ne peut rien y changer. Tes hormones te font croire n'importe quoi, il faut que tu sois conscient que ce n'est que du vent, tout ça. » Il partit d'un petit rire sans voir mes phalanges qui se crispaient. « Je suppose que tu as fait exprès de choisir le pire, juste pour m'emmerder.
— T'emmerder est le sens profond de mon existence, merci de le rappeler. Et merci de faire tout ton possible pour que je me sente mieux, c'est grandement apprécié.
— De rien, je sais que tu finiras par comprendre que c'est réellement ce que je fais. » Même pas envie de rire, dès le matin, c'était violent. « Tu es sûr que tu ne veux pas … réessayer avec Misa-chan ? Ou n'importe qui d'autre ? »
Un bonheur n'arrivant jamais seul dans ce genre de journées, Watari décida d'élever celle-ci en une douce apothéose de perfection. Que lui et moi, dans ce salon, lorsqu'il entra. Son plateau vide tenu à bout de bras jeta un éclat blanc contre ses lunettes, ses dents. Politesses réfléchies d'une égale neutralité, échange de mots vides.
Ses mouvements que je surveillais par-dessus mon écran, attente avec acuité de la déclaration de guerre qui ne venait pas. Même à regarder le fichier, je n'échappais pas à tous les sous-entendus qui flottaient avec lui. Il faisait mine de rien, débarrassait la table basse en gestes lents, méticuleux. Et sa simple présence me hérissait la colonne vertébrale, à sentir les os se ficher dans la moelle.
L'affaire que j'avais sous le nez, une histoire de corruption vieille comme le monde, m'ennuyait profondément. Le montrer n'était pas en option. Montrer quoi que ce soit n'était pas en option.
« Vous travaillez sur les affaires secondaires de L ? »
Pas de dissertation de haine en trois parties, de menaces originales dans le genre « dites-le avec des fleurs » sur ma tombe, de promesses de torture aussi réjouissantes et basses qu'un plantage de déambulateur sadique et ajusté ? Étonnant. Inquiétant. S'il en parlait seulement, il était sûr de lui, pas de raisons de me dérober.
« Oui.
— Il en a résolu un nombre ridicule.
— Il a beaucoup de choses à gérer.
— Je ne peux que vous appuyer sur ce point. Aller interroger votre ami sans le dire à personne, le surveiller depuis des jours ou encore vous tenir compagnie prend un temps considérable. Ce sont des tâches essentielles, pertinentes et ès aimable de l'aider à avancer dans l'enquête. » Un fin sourire creusa le réseau de rides à sa joue.
« Ça ne fonctionnera pas. »
Il mima la surprise innocente, savait déjà que ça marchait totalement.
« Quoi donc ?
— Ce que vous êtes en train de faire.
— Vous n'avez pas de cœur, mais ça ne coûte rien d'essayer.
— L'examen d'anatomie et de psychologie s'annonce mal. Vous préférez le redoublement ou l'internement pour démence sénile ? Si vous ne vous rendez même pas compte de ce que ça vous coûte en intégrité et en bon sens, c'est que les dégâts de vos lobes frontaux sont irréversibles.
— Je vais vous donner mon opinion, Yagami-kun.
— Votre opinion n'a aucune importance à mes yeux.
— C'est de votre faute. »
Forçais mes phalanges à taper régulièrement sur le clavier, toujours.
Sa voix était douce, son expression implacable.
« Et vous savez que j'ai raison. »
Culpabilité battante dont les échos se percutaient et se fragmentaient dans chaque train de pensées.
Le détective dormait dans le refuge de mes couvertures, nez enfoui dans l'oreiller. M'étais pas senti le droit moral de lui ordonner d'arrêter de travailler malgré son épuisement. Son épuisement dont j'étais la cause directe. Qui n'avait pas lieu d'être, sans moi.
Son visage, à moitié dissimulé dans les draps qu'il avait amassés en boule, se faisait littéralement dévorer de fatigue. Il n'avait pas l'air de se rendre compte de la part que j'avais là-dedans. Ne serait jamais ici, sinon ?
Silhouette cajolée des yeux, d'une attraction admirable, lumineuse, enchâssée dans ses ombres.
Me rassasier de lui ? Comme si c'était seulement possible.
La restitution en rêve de la nuance lactée de sa peau, de l'arc de sa bouche restait incomplète. Insatisfaction trop douce et trop coupante de ne pas réussir à recréer totalement le timbre hypnotique aux inflexions basses et nonchalantes. Le petit creux dans la rondeur crème d'une joue quand il souriait, tiraillant quelque chose dans mon ventre en retour. Le reconnaîtrais entre mille ; entre mille imitations et contrefaçons mal fichues. Entre mille détails qui n'avaient pas la perfection d'être lui.
Je couvrais ses pommettes des yeux, traquant le moindre frémissement dans les cils, dans le rythme du souffle. J'aimais tellement qu'il soit là. Même si ça ne durerait pas. Même s'il suffisait d'un rien pour que sa belle façade de confiance craque et tombe en morceaux.
Sa vérité était-elle à chercher dans sa paranoïa ? Dans sa déclaration « contraire aux normes en vigueur » ? Résignation à ne jamais être mieux que cet entre-deux, que cette incertitude violente et nébuleuse oscillant entre coupable et suspect.
Condamnation.
Je m'allongeai sur le matelas, à côté, ordinateur sur les genoux. Détournai le froid glaçant qui infiltrait mon échine d'une caresse enroulée autour de son épaule. Le contact léger, lissé contre sa joue le fit remuer légèrement ; marmonner. M'enrouler autour de lui et oublier le reste serait facile. Mais non. J'ouvris simplement une nouvelle fenêtre sur mon écran. Il était quatre heures de l'après-midi et je lui avais dit que je prenais le relais pour qu'il puisse enfin dormir. Autant en profiter pour l'impressionner un peu.
Le mouvement brusque de L se perdit dans un petit soupir. Sourcils froncés, mèche de cheveux soufflée que j'écartai de son front, doucement. Adorable. En une série de déplacements minimes et naturels, il vint se lover contre moi, de plus en plus près, jusqu'à poser sa joue sur ma hanche, bras lacé autour de ma taille. Et le bruit du clavier cadençait sa respiration.
J'en étais déjà à ma troisième affaire secondaire. Ennui aussi abyssal que l'émotion d'un contrôleur fiscal devant une fiche de relevé d'impôts.
Je me levai, attrapai un plaid traînant sur l'assise du canapé pour couvrir L. Sa poitrine, soulevée par une respiration apaisée, ne frémit même pas. L'épuisement avait réussi à lui arracher la promesse qu'il se reposerait dès que nécessaire, ce que la gamme pourtant large des menaces alimentaires n'avait pas réussi à obtenir.
Un café ne serait pas inutile, maintenant que mes heures de repos se trouvaient, par conséquent, drastiquement amputées.
Une silhouette inattendue se tenait tapie avec l'ombre de la cuisine. Surgissante mais immobile, une Mayat aux yeux luisants et prédateurs attendait. Sa blouse auréolée de taches et de trous tirée brutalement des ténèbres me fit sursauter, café fumant en main. Choc presque cardiaque. Les crocs, qu'elle frotta contre le sol avec insistance, offensaient tout ce que le bon goût avait à offrir. Elle appréciait visiblement le couinement déplaisant et agressif produit.
« On devrait vous mettre une clochette.
— Toujours mieux que la ceinture de chasteté que veut vous faire porter votre père. » Mayat balançait ça avec ses yeux de bulots précuits, l'air de s'en foutre comme de sa première dissection.
« Me regardez pas comme ça, je suis sûre qu'elle vous permettrait de faire un peu de plongée, à l'occasion.
— Je suis sûr que vos scalpels seront parfaits pour vous faire une auto-autopsie, à l'occasion. Commencez par les entrailles pour plus de douleur.
— Votre amoureux a déjà choisi mes funérailles.
— Mais pas la mise à mort. »
Elle se dirigea avec la démarche bondissante et légère d'un concombre de mer obèse sorti de chirurgie ambulatoire vers la table. Question élégance, ça se valait.
« C'est votre autre copain, le spécialiste pour ça. Faudra pas le remercier celui-là, j'aime pas son style. Il a foutu les lardons froids de votre miss Takatruc partout. Franchement, quand elle était fraîche, je comprends votre envie de la bécoter, mais maintenant qu'elle fait des filaments dans le frigo, c'est juste une plaie. À nettoyer, c'est aussi chiant qu'une planche anatomique d'huître sur un lit de punaises. En plus, tout ce temps à mijoter dans les gants comme un abat dans une marinade passée et suante, ça a foutu en l'air ma manucure. »
Sentis le sang quitter mes joues.
« Bravo pour la délicatesse et l'empathie. Faudrait faire un stage, les compétences ne sont pas acquises.
— Les morts sont morts, mais bravo pour les progrès linguistiques. Rapides. Les compétences semblent acquises. Où elles l'étaient déjà avant, sans doute si l'on extrapole par rapport à Takanunuche et à l'ensemble de vos conquêtes.
— Ah, je te cherchais. »
La voix bien connue, dépourvue de la moindre trace de minauderie, glaça mes vertèbres. La blonde juchée sur des cuissardes rouges avança aussitôt, son visage sculptural maquillé à outrance.
« Je n'en reviens pas que tu oses m'envoyer des messages comme ça. » Yeux plissés quand elle remarqua Mayat à son coin de table. « Et puis, elle est là pour quoi, elle ?
— Je ne sais pas de quels messages tu parles.
— Drama-pintade anorexique est de retour, la galerie des monstres peut rouvrir ses portes. Vous pensez que ses échasses pour jambonneaux de pays peuvent être utilisées pour filtrer la matière intestinale ? Leur couleur est assez proche de la diarrhée sanglante, je suis sûre qu'elle provoque des symptômes similaires pour un être vivant sur deux. » Le visage aussi neutre qu'à l'habitude, la légiste ajouta une ligne à son compte-rendu papier. « Faudrait faire des statistiques. »
— Elle dit quoi, là, dans sa langue trop bizarre ?
— Elle complimente tes cuissardes. »
Le stylo de Mayat grattait tranquille alors qu'elle ajoutait encore quelque chose que je me ferais un plaisir de ne pas traduire.
« Quand elle parle avec son QI négatif, je me sens agressée comme Sophie la Girafe férocement mâchouillée par la prémolaire jaunasse et pleine de bave d'un gosse qui devrait participer à la sélection naturelle pour ne pas gagner.
— Son cerveau est aussi neurologiquement pourvu que la vessie natatoire du poisson mulet, pas la peine d'en rajouter pour connecter son option paranoïa.
— Hum, vous cachez bien votre jeu, vous. Pauvre patron ? Mais peut-être qu'il aime se faire maltraiter. » Mayat renifla bruyamment et s'essuya contre sa manche, le regard vitreux et terne ancré sur les mains du mannequin, décorées à la french manucure. « C'est du cartilage ou c'est la peau, ça ? Je peux l'ouvrir en deux, pour vérifier ?
— Certainement pas.
— Pourtant, ça débarrasserait le plancher des encombrants et ça me ferait un peu d'animation, votre copine numéro deux est chiante avec ses restes mal découpés. Ou alors c'est la numéro un ?
— Il me semble qu'il ne faut pas six mois pour analyser un corps humain, alors magnez-vous, sinon vous irez lui tenir compagnie dans le frigo. Qui part à la chasse….
— Mm. À propos de chasse… En tout, vous avez combien de copines et de copains, en même temps ? C'est pour la science. »
Misa se mit à taper du pied, rageusement.
« C'est bon, c'est fini ? »
La légiste et moi l'ignorions royalement.
« Pensez à nous faire parvenir vos mensurations, Mayat. C'est pour la boîte en sapin... mais un cageot de tomates fera très bien l'affaire. Vous ne valez même pas la mauvaise qualité du bois.
— On peut dire que j'ai de la concurrence, question cageot. »
Me retins de rire à sa repartie.
« Elle a dit quoi ? »
Œillade soupçonneuse, coup de talon planté au sol.
« Elle dit que tu n'as aucune concurrence dans ton domaine. »
Ce n'était même pas un mensonge. Misa se rengorgea, fière, et passa outre.
« C'est quoi ce message débile, là ? C'est toi qui l'as envoyé ? Vraiment ? »
Son agressivité de mannequin blond aurait pu me trancher la gorge, téléphone brandi en hache de guerre. Le sms incriminé était on ne peut plus intéressant.
« Désolé pour la formulation qui manque singulièrement d'élégance, mais oui. »
Les couettes battirent de chaque côté de sa tête sous l'incrédulité.
« Hein ? » Ses ongles se crispèrent, s'enfoncèrent dans mon bras et la nausée ne venait pas. Plus vraiment, espèce de vague tournoiement. « Je ne peux pas le croire. Tu ne peux pas le préférer à moi, c'est impossible.
— Pourtant, il n'y a aucune comparaison. »
Je m'attendais à une gifle, pas à ces yeux agrandis et choqués. Sa main se serra si fort qu'elle fit courir des fourmis dans mon bras. Des larmes débordèrent, emportant le maquillage en traînées sombres.
« Mais… je t'aime.
— Je sais. Mais on ne reviendra pas en arrière, et ça aussi, tu le sais.
— Pourquoi est-ce que ça ne marchait pas ? Qu'est-ce qui ne marchait pas ? » Éclats de voix noyés, retombés. Sa tête qu'elle posa sur mon épaule, légèrement. « Je ferais tout pour toi, je t'en supplie, mon amour. Tu es tout ce que je veux, tout ce que je voudrais jamais et, plus encore, tu me permets d'être. Sans toi, je ne suis qu'une ombre, qu'un enfer dont on a cassé l'unité. J'ai besoin de toi pour devenir celle que je dois être. Tu es le soleil qui m'aide à exister, sans toi je me brise, je cesse d'être Misa. Je me perds. »
Elle me citait ses paroles de chanson ? Probablement.
« Ne crois pas que tu n'existes qu'à travers moi. Ne te réduis pas à ça, s'il te plaît.
— Si, je le sais, je le sens. Et tu dois le sentir aussi, pas vrai. L'appel. » Sous ses ongles, ma peau se hérissait. « C'est l'appel de l'amour.
— Tu es ridicule. »
Pas d'explosion de colère. Juste sa tête, penchée de côté, songeuse.
« Je ne vois qu'une seule explication. Tu manipules L, pas vrai ? Ou c'est que tu n'as personne d'autre ? Ou tes hormones sont détraquées ?
— Ça fait trois. Et aucune n'est valable, tu rejoues ? »
Sourcillement pour le nom affiché sur l'écran, pressentiment. Je m'isolai sous une curiosité pesante de regards, l'un d'eux, aiguisé en lames noires, voulait tout savoir, tout dérober.
« Allô, mon poussin. J'ai parlé avec ton colocataire. »
Jamais entendu ce ton dans cette voix-là.
Colocataire ?
La maison traversée, porte après porte jusqu'à les trouver attablés.
« Bah, c'est pas dommage ! Ça fait deux heures que tu étais au tél– »
Matsuda ravala le reste de sa phrase aussi sec, poussant le manque de savoir-vivre à ne pas s'étrangler avec pour en crever. Tristesse. À côté, Mayat choisit ce moment pour ouvrir une boîte à repas dégageant une abjecte odeur de marée. Exploit de ne pas bouger un seul muscle facial avec un ravissement si évident. Mon père, lui, piochait avec un calme souverain dans son assiette, son attitude imperturbable face à ma colère manifeste ne trahissait que sa certitude d'avoir raison.
« Ah, Raito. Tu as pensé au syndrome de Stockholm ? »
Belle entrée en matière, jeu, set et match. Victoire contre l'intelligence par KO : Soichiro Yagami. Et ça ne le gênait pas une seconde que L soit présent. Bien sûr que non.
« Je salue l'effort. Encore un peu et tu ne vas plus pouvoir creuser. Tu n'as pas eu ça dans ta formation ? Tu sais qu'il s'agit d'un syndrome avec un fonctionnement complexe qui– » Pourquoi L avait-il les yeux fermés ? « L ? »
Cheminement abasourdi entre lui et son assiette, à observer sa joue droite gonflée de nourriture. Instant de blanc, réalisation de ce qu'il était en train de faire. Il mâchait lentement, paupières fermées sous la concentration.
Mon père retentait sa chance au pelletage intensif, espérant trouver la fève dans la bouse à force de forer.
« Justement, c'est complexe. Il n'est pas impossible que tu aies pu développer ce syndrome, cette maladie renforçant la crise d'adolescence.
— Cette maladie. »
Ça se décuplait en typhon immobile et la colère me gelait jusqu'aux iris.
« Quelle saloperie tu lui as encore balancée au visage ?
— Politesse, Raito. » Échange de foudres dans le silence, sa voix forçait pour se calquer aux vibrations lentes et hivernales de la mienne. « Je ne le force à rien. Il croit que mon opinion changera s'il arrive à manger normalement, ce qui ne fait que prouver davantage son immaturité et son inadaptation sociale. »
Des yeux cernés s'ouvrirent sans nous voir, traînant du côté de la pile de légumes. Sous le dégoût, les pupilles s'étaient rétractées en cœurs jumeaux, déployant la clarté intense de leurs planètes bleues. L s'empressa de plaquer une bouteille contre sa bouche, puis la fourchette replongea dans l'assiette et passa la barrière de ses lèvres avec une répugnance infinie.
C'était insupportable.
« Tu n'en as pas marre de débiter autant de conneries à la minute, papa ? Je te jure que ça devient lassant, même si tu réussis l'exploit de te surpasser à chaque prise de parole.
— Je ne vais pas tolérer ce ton, Raito. »
Mayat lâcha une réflexion peu aimable concernant son « intolérance d'ursidé des cavernes prognathe et d'apprenti dictateur totalement autocrate ». Elle lui conseilla un « clystère à l'eau de javel et au formol » Ou … gargarisme ? Pas sûr de l'orifice concerné par les subtilités indonésiennes.
Ne pouvant plus supporter pareille atmosphère, Mogi décida de prendre la fuite à la folle vitesse supersonique de deux pas par tranches de vingt secondes, signant une merveilleuse démonstration de malaise et de rééducation exaspérante de lenteur.
Mon père inspira bruyamment, plusieurs fois. Finalement, il ne semblait pas davantage relaxé malgré son rictus conciliant.
« Tu pourrais te trouver un autre génie. Une fille ou même qui tu veux, si c'est une question d'intelligence. Tu dénicherais facilement quelqu'un de mille fois mieux que lui et qui l'égalise en QI. »
Oh ? Il avait encore de la réserve, le bougre. Presque fascinant dans le genre désenfouissement de déchets radioactifs donnés à bouffer à des gosses entre deux tranches de cyanure pour le goûter.
Le détective avait pâli et une fine pellicule de sueur lui voilait le front alors qu'il reprenait une bouchée à l'aveugle, noyée dans une rasade d'eau.
Je me levai lentement.
« Tu me feras une liste de candidats acceptables entre deux meurtres à résoudre.
— Vraiment ? Tu– »
Assiette envoyée voler d'un revers de main. L, brutalement dépossédé de ses haricots verts, posa une fourchette solitaire. Son attention suspendue, partie errer vers la porcelaine brisée, s'ancrer sur moi. L'instant fractura alors que je m'approchais. Me fichai dans le sol, face à face. L, toujours assis, toisé de toute ma hauteur. Yeux icebergs, brûlants, droits dans ses pupilles. Un frisson de surprise fila son regard.
Tout se figeait, à nous observer en silence.
Zéro absolu.
L'immobilisme brisé quand ma main vint souligner l'angle des mâchoires, l'attraper doucement. Ses lèvres embrassées, caressées.
Provocation.
Ma jubilation, implacable, que je savourais sur sa bouche. N'aurait jamais meilleur goût qu'ici.
Je relâchai la prise, mais notre proximité suffisait pour sentir son souffle, exciter l'idée de le mêler au mien, directement entre ses lèvres, nos langues.
Mon œil glissé en coin, une seconde, pour scruter mon père, apprécier les effets du spectacle : l'indignation et la répulsion écarquillées au ralenti. C'était une vraie planche anatomique spéciale muscles faciaux à l'usage des débiles de l'académie de médecine. Manquait plus qu'un taser directement relié aux nerfs pour cramer définitivement l'expression de son répertoire. Avec un peu de chance, le coup de fouet électrique grillerait totalement le supermarché de la connerie qui lui tenait lieu de centre du jugement. Il ouvrait la bouche, se préparait à balancer une autre débilité au rabais.
On y était. Il était mûr à point. Peut-être un sourire pointant la commissure de ma bouche. Carnassier.
« Maman va t'appeler. »
Dans le couloir, je m'arrêtai, me retournai pour relâcher le poignet pâle enfermé dans ma paume. Ses pupilles avaient retrouvé leur place, éclipses du reste du monde. M'y perdaient si bien.
« Tu n'as pas besoin de faire ça. Ne recommence pas.
— Pourquoi ? Même si je sais que ça ne le fera jamais changer d'avis à mon sujet, ça l'emmerde et ça lui prouve que j'essaye–
— Que tu essayes quoi ? Je m'en fous. » Fronts effleurés, apposés. « Ne recommence pas. »
« Ce n'est pas normal. Tu dois bien être conscient, non ? Tu ne peux pas être euh … attiré par quelqu'un qui te considère comme un tueur de masses. Un tueur de masses, Raito. Pas même un tueur ou un tueur en série. Un tueur de masses. Et ça fait un an que ça dure.
— Un tueur banalement classique est donc bien plus acceptable ? J'y penserais dans mon prochain CV. Enjoliver la réalité, c'est vrai que ça ferait désordre.
— Tu reconnais enfin que ce n'est pas acceptable, que c'est anormal.
— Je ne fais que retourner tes balbutiements à peine articulés et même pas pensés contre toi et tu t'appliques à ne pas percevoir l'ironie qui devrait pourtant te crever un tympan.
— Arrête ça. Pour lui, tu es un… monstre. » Il eut la lâcheté de baisser les yeux, baisserais pas les miens. « Je suis désolé d'avoir à le dire, mais c'est vrai. Pour lui, c'est ce que tu es, depuis le tout début, avant même de vous rencontrer.
— Répète-le encore une fois et tu pourras te réclamer des royalties. »
Ma voix plus sèche qu'escomptée, savais que je ne devais rien formuler qui puisse remettre en question l'autorité de L. Trop dangereux.
Au point de stagnation de ce qu'il osait sans doute nommer conversation, ses sourcils se froncèrent en coups de poignard.
« Ses actes laissent à penser qu'il te soupçonne moins qu'avant, mais tu sais aussi bien que moi qu'il est parfaitement capable de mentir quand ça l'arrange. Pour quelle raison, à ton avis ? Évidemment dans le but de te faire croire qu'il… t'apprécie, alors que tout cela n'est qu'une tactique abjecte pour débusquer celui qu'il pense être Kira.
— Peu importe ses actions, pour toi il a toujours tort. Pose-toi les bonnes questions sur ta perception de la situation.
— Ce qu'il te fait est moralement répréhensible et totalement écœurant. Et je ne parle pas seulement de l'illégalité totale de ce qu'il se passe par rapport à ton âge… bref. S'il était sincère, il te relâcherait. Il cesserait de te faire du mal.
— S'il pense qu'il y a la moindre possibilité que je sois Kira, même infime, ce serait moralement répréhensible qu'il me relâche. » Il ne trouva rien à répondre. Tant mieux. « Ce que je trouve totalement écœurant, c'est ton obstination à nier en bloc notre relation, même à travers la manière dont tu t'exprimes. Il ne me fait certainement pas de mal.
— Non, non, je t'arrête. Tu nies en bloc, Raito. Si tu te ne t'en rends sincèrement pas compte, c'est que tu te mens.
— Tu devrais accepter que tu es celui qui a tort.
— Non, je suis le seul à conserver la tête froide. Tu te laisses dominer par tes hormones et des hormones, ça n'a rien à voir avec des sentiments. Accepte que tu peux avoir tort, toi aussi. »
Un petit rire sardonique m'échappa, irrépressible et coupé presque aussitôt par les autres membres de l'enquête venant d'investir le salon et se vautrant glorieusement sur les canapés avec une élégance semblable à celle de cachalots sur une piste de bowling. Certains revenaient des courses, d'autres avaient inspecté de nouveaux lieux assignés par L, en vain. Déjà, leurs babillages sur des considérations aussi passionnantes que le dernier groupe à la mode, le pachinko ou une recette du roulé au jambon envahissaient la pièce.
Me concentrer sur mon travail.
Même quand Matsuda s'affala à moitié sur mon épaule, même quand Mayat débarqua, fonça directement à la télévision pour nous assommer avec un épisode de Shin Gan à plein volume. Même quand les yeux d'Akemi s'arrêtèrent sur moi, trop lisibles.
L'affaire de corruption presque réglée, j'allais passer à une histoire d'héritage familial détourné. Encore certaines informations cruciales à vérifier pour valider la théorie, mais ça n'était qu'une formalité. Les colonnes de chiffres roulaient devant mes yeux, les anomalies traquées, sans m'arrêter. La comptabilité n'attendait pas, je voulais résoudre ces enquêtes au plus vite. Un peu pour l'impressionner, surtout pour l'avoir à moi. Meilleure raison du monde. Jonglage dans les chiffres, les taux, les pourcentages. Pyramide d'infimes irrégularités lentement déterrées, recoupées dans les documents falsifiés aux entrailles pourries d'ennui.
La main me secoua l'épaule.
« Raito. » Exaspération affleurant le visage de mon père. « On mange. »
Précision parfaitement inutile, les sandwichs juste à côté suffisaient, détestables parodies de repas coincées entre deux morceaux de pain ultra transformé. Mangerais pas ça, sûr que Watari avait fait exprès. Mes recherches pas interrompues pour si peu alors que les autres se rapprochaient de la table basse, comme une bande de pigeons affamés picorant un caniveau.
« Yagami-kun s'estime probablement trop supérieur pour se joindre à nous.
— Je travaille, Watari, tout comme vous.
— Vous voulez des remerciements ? Des félicitations ? Pourtant, vous ne faites que réduire de manière infime votre impact négatif sur toute cette enquête. Ryuzaki est si fatigué que vous vous sentez obligé de l'aider ? Ne modifiez pas la réalité, c'est de votre faute. Vous êtes une source de distraction inadmissible et qui ne cesse de s'aggraver. Vous ne faites que compliquer l'enquête initiale avec votre simple existence. »
Mon père pâlit dangereusement, sans intervenir. Il … hocha la tête en approbation. Pardon ?
« Et donc, parce que je tente de réduire cet impact, je suis encore plus critiquable ? Vous réagissez de manière totalement illogique, le simple plaisir de m'en envoyer plein la figure vous fait perdre le sens des réalités.
— Vous êtes critiquable parce que Ryuzaki se fait distraire au point qu'il perd pied dans l'enquête et que Beyond en profite. En distrayant Ryuzaki, vous encouragez BB à traînasser et vous l'encouragez à complexifier son jeu. Pire, il joue autant avec vous qu'avec Ryuzaki, maintenant.
— Raison de plus pour résoudre les enquêtes secondaires. Laisser L se reposer lui permettra d'arrêter Beyond. »
Voulais surtout pas qu'il rajoute la suite logique ou verbalise clairement le sous-texte qui tapissait savamment ses non-dits. Pensant cette odieuse conversation close, je retournai aux relevés de comptes, retrouvai les fils de ma concentration brisée, un à un. Faisais semblant d'ignorer à quel point la justesse de ses propos me faisait mal. Mais on pouvait toujours compter sur Watari pour me lacérer l'esprit avec ce que je voulais ignorer. Fiabilité d'horloge suisse.
« Je me demande pourquoi vous faites le moindre effort, Yagami-kun. Vous n'en avez pas besoin. L est déjà à vos pieds, comme ça doit être divertissant. Plus qu'à lui donner votre cul. »
Incongruité de la vulgarité chez cet homme-là, intensifiant à dessein la saloperie des propos tenus. Pouvais pas dire que je m'attendais pas à quelque chose comme ça, pourtant il y eut un blanc, un effarement coincé quelque part dans mes poumons.
Le mafieux cacha mal sa surprise sous un commentaire ricanant, de second plan.
« Il a complètement lâché la rampe, le vieux. »
Les policiers complètement blafards s'étaient figés et Watari ne fixait que moi. Sa cruauté froide me dépeçait vivant avec les dents. Croyait que j'allais me laisser faire, en plus ? Croyait que je n'allais pas entrer dans son jeu parce que mon père était présent ? Après toutes ces attaques ? Me connaissait si mal.
Prédation de la pause que je laissais, prédation du sourire, lentement étiré, manipulé.
« Lui donner mon cul ? Mais c'est déjà fait. Vous n'avez qu'à envoyer une réclamation au SAV, mes hormones vous répondront dans un délai de deux heures avec un joli « je vais me faire foutre » histoire d'agrémenter votre quotidien lugubre de voyeur en mal de divertissement.
— Vous ne faites que passer le temps, juste parce que vous n'avez personne d'autre sous la main.
— Désolé, non coupable pour cause de crise d'adolescence. Repassez quand j'aurai retrouvé un cerveau fonctionnel, mon cul est trop occupé pour le moment. » Watari entrouvrit légèrement la bouche, assez réjouissante expression. « Pour m'emmerder toujours plus, malgré l'irresponsabilité établie de mes actes, merci d'aller jouer du pipeau sans laisser de message. Pour enfin comprendre que je me fous de votre opinion à tous les niveaux, louez-vous un doigt d'honneur et faites des rallyes. »
Silence. Je m'amusais à compter les taches pâles fleurissant les joues ridées comme des taches de putréfaction quand une voix étrangement neutre nous interrompit :
« Je … je reviens. » Mon père semblait sonné, lointain. Il tenait son téléphone devant ses yeux, immobile. « C'est ta mère. »
Là-dessus, il partit en automate, presque vacillant. Mayat le suivit, commentaire lâché comme une invitation à se découper la cage thoracique.
« Merci pour le dîner-spectacle et bisou bisou à la belle-famille. Faudra apporter du matos au prochain barbecue, on comptera le nombre de bijoux de famille embrochés entre les boulettes et les saucisses. »
L, réveillé depuis à peine une demi-heure, s'était perché sur l'accoudoir de mon fauteuil. Il s'appuyait légèrement contre mon omoplate, sa respiration jouait à déranger mes cheveux, à me déconcentrer dans mon compte-rendu sur les finances corrompues du gouvernement italien.
« Les irrégularités ont été dissimulées avec de faux comptes liés à des entreprises privées sous l'apparence d'organismes– »
L'oreille gauche qu'il mordilla, envoyant une réponse instantanée dans mes veines.
« Oui, d'organismes ?
— … publics, aussi imaginaires que les entreprises privées. Les transactions étaient ainsi cachées –
Je me retins de fermer les yeux quand ses dents agacèrent la peau. – sous une arborescence de sociétés-écrans… » Il traçait la ligne du cou avec ses lèvres. « … domiciliées dans les paradis fiscaux habituels. En réalité, tout revenait à la même personne qui - »
Je m'interrompis, déglutis. De quoi je parlais, déjà ?
Sa main s'égarait sur le tissu, tombant sur l'intérieur de ma cuisse, et je ne parvenais plus à ordonner, à aligner mes idées. Ses bras passant autour des côtes, un petit rire vibra contre mon dos quand il répéta, simplement.
« Tout revenait à la même personne qui ? »
J'allais me tourner, le faire tomber sur moi pour faciliter ma vengeance, aussi agréable que vindicative, quand mon père se pointa au salon. Froideur immédiate, les bras détachés, je m'écartai, poursuivant mon rapport comme si de rien n'était.
Il s'avança sans m'adresser un regard, se planta devant le détective en attendant poliment que je termine.
Le malaise ombrait ses gestes, sa posture.
« Ryuzaki, je sollicite ton autorisation pour aller à mon domicile. Je dois parler à ma femme, c'est très important. »
Devait tellement lui arracher la bouche, d'être obligé de demander. Rien qu'à voir son visage, il s'attendait à un refus violent et tyrannique. Après tout, il demandait à L l'autorisation d'aller l'insulter. Le détective ne répondit pas, glissa ses jambes au sol. Il se dirigea vers la table pour y attraper une part du gâteau, s'assit dans le canapé. La cuillère cliquetait régulièrement contre l'assiette. Chaque bouchée qu'il creusait dans la crème à la mandarine et la meringue lentement dégustée, avalée.
Il termina sa part, ignorant les multiples arguments lancés sur un ton plus ou moins humilié.
« D'accord. »
Le système de surveillance de la maison avait été remis en service avec une ignorance à toute épreuve pour les coups d'œil courroucés que lançait mon père. Depuis qu'il avait compris que les caméras et les micros n'avaient jamais été retirés, simplement désactivés, il ne cessait de serrer les mâchoires en foudroyant L du regard. Il ne prononçait pas un mot sur le sujet cependant, sans doute par peur de perdre sa très infantilisante permission de sortie généreusement accordée pour quelques jours.
L'heure de son départ approchait et j'en ressentais un certain soulagement. Ce conflit ouvert, anti nippon par sa nature brutale et sans fard de déballage familial, me pesait. Pas question de céder.
Le visage paternel s'était considérablement adouci au moment des au revoir.
« Ce sont les candidats que tu as demandés. »
Il attrapa un attaché-case, en sortit un dossier qu'il me tendit. Insulte informulée, hurlante entre mes neurones. Face à mon inertie, interprétée à juste titre comme rebelle, il déposa la chose sur un fauteuil. Porte fermée derrière lui, sur un petit sourire, il était parti.
Les pupilles de L s'étaient paralysées sur le dossier.
« C'est quoi ?
— Rien du tout. Il fait semblant de ne pas comprendre l'ironie.
— Tu ne réponds pas à la question.
— Tu n'as qu'à le jeter. »
À mon invitation, il s'en saisit comme on attrapait une bombe sur le point d'exploser, en le lardant de regards soupçonneux, lacérants.
L pointait les mots de vocabulaire spécialisé au rythme de ma diction. La baguette claquait avec sécheresse contre le tableau blanc portatif pour rectifier une prononciation, une accentuation. Aura sombre qui électrisait ses pupilles, son corps caparaçonné de tension. Aucune plaisanterie, pétillance au coin des lèvres, cette fois. Son visage était escarpé de distance. L'inaccessibilité totale de ses pensées me frustrait terriblement. En l'espace de quelques minutes, son exigence s'était brutalement élevée jusqu'à se mettre hors d'attente, pour toutes les ennuyeuses personnes qui n'étaient pas moi.
Bien sûr que je n'avais plus besoin de leçons.
Il luttait contre l'évidence avec la pugnacité d'une citadelle qui défiait l'océan juchée au sommet d'un pic rocheux.
« Tu n'étais pas obligé d'accepter que mon père rentre, merci.
— Ce n'est pas du tout ce qui est noté au tableau. À force de fréquenter tous les imbéciles que te refile ton père, tu régresses. »
Mes yeux plissés. Oser me dire ça ? Maintenant ?
« Je n'ai pas regardé ces papiers. Et je ne les ai pas sérieusement demandés.
— Ce n'est toujours pas ce qui est noté au tableau. »
Soupir agacé. Et son expression qui ne variait même pas. J'allais la fendiller, d'une manière ou d'une autre, le faire craquer. Pour ça, le prochain sujet de conversation était tout trouvé et ne présentait aucun risque, vu son énervement actuel.
« Tu ne m'as pas dit ce qu'il s'est passé avec Kaname.
— Association d'idées géniale, merci. Le mot « imbécile » ?
— Il est beaucoup de choses, mais certainement pas un imbécile. Rien trouvé de particulier, donc ?
— J'attends les résultats de tests ADN. » Il surprit un tressaillement dans les muscles de ma main et sa voix se fit aussi sèche que la baguette qu'il abattit contre une structure syntaxique particulière. « Ça veut dire que tant que je n'ai pas ces résultats, tu n'iras pas.
— Bien compris.
— Ouais, c'est ça. Maintenant, traduis. »
Suivais pas du tout la danse rageuse du feutre étirée en lettres bleues. Son stylo rebouché, L venait de se tourner vers moi, renfrogné. Sa joue soulignée du bout des doigts, mon regard verrouillé dans la nuit glacée d'un autre.
« Tu détestes mes amis à ce point. » Commissures de sa bouche qui se pincèrent. Éclairs informulés, déchargés contre mon front. « Pourquoi ?
— Pas un seul mot de correct dans la traduction. Le mirage de la place du premier national s'éloigne en te faisant un doigt d'honneur. Je suppose que la roue tourne en un an. »
Sourcil haussé, vexé. Il osait prétendre ça... espèce de crétin. La distance réduite à mon impulsion, sa respiration chaude sur ma bouche.
« À qui la faute. Peut-être que tes méthodes d'enseignement sont à revoir puisque ton étudiant est si mauvais.
— Qu'est-ce que t'y connais.
— J'ai été à l'école, je te rappelle. Je suis donc un spécialiste.
— Merveilleux, l'endroit sordide où tu as récupéré toutes les truites, les décérébrés et les vicieux connards bavants que tu oses appeler « amis » ? Ça donne envie. »
Mes bras que je passai autour de sa nuque en prenant place sur ses cuisses. Souffle envoyé hérisser la chair de la gorge.
— Jaloux. »
Sa tête qu'il détourna, m'empêchant de l'embrasser. Mordillai son lobe d'oreille, un peu trop fort, en représailles.
« Yagami Raito, spécialiste dans toutes les manières possibles d'être insultant et insupportable, pas de quoi se vanter. Premier national.
— En sous-titre de ton essai Yagami Raito pour les nuls, ça sera plus que vendeur. Au moins, tu parleras en connaissance de cause. »
Ma dernière saloperie à peine récompensée d'un regard fulgurant. Et ça me vexait aussi, un peu plus. Piqûre d'anxiété chatouillée quand il décrocha mes bras, m'éloigna, me poussa. Déséquilibré, j'atterris sur le dos, lui qui bloquait mes gestes pour se positionner au-dessus.
Instant immobile.
Son visage en surplomb était impassible, heurtant.
« Revoyons la méthode, si l'ancienne ne produit pas de résultats satisfaisants. »
Moi, je n'étais pas satisfaisant ? Comme si c'était crédible. Narcissisme fini que je lui renversai d'un petit ricanement. « Tu sais ce qu'on dit, il n'y a que de mauvais pédagogues. »
Velours de mon sourire, laissé traîner alors que ses yeux me harponnaient sur le lit, aussi sûrement qu'un champ de gravité.
Presque assis sur mon bassin, il se pencha, perfidie assumée, effleurement ajusté, appuyé. Délicieux.
« Il n'y a que de mauvais élèves.
— Tu n'as qu'à t'adapter aux besoins de ton public. On voit qu'il baille d'ennui. Sois ludique.
— Alors, passons à l'interro. »
Doigts qui longèrent le ventre pour soulever ma chemise, il appliqua un baiser juste au-dessus de la limite du jean. Concentration qui s'agitait, vibrante déjà, plus difficile à retenir que de l'eau entre les doigts.
« Tu as commencé l'affaire de l'héritage allemand, non ?
— Je l'ai presque terminée.
— Fais-moi le résumé des éléments, de tes pistes, de tes conclusions. En indonésien. »
Vêtements parsemant le sol. Frissons excités sous son jeu de morsures, éraflures qu'il déposait à chaque erreur, chaque imprécision. Le compte-rendu devenu fascinant par la récompense comme par la sanction.
Il se figea brutalement, releva la tête avec une pointe accusatrice dans le regard.
« Tu as fait cette erreur exprès. »
Meilleur visage angélique, blindage parfait.
« Je régresse à force de fréquenter des imbéciles, c'est ce que tu as dit, alors pourquoi es-tu surpris d'avoir raison ? »
Micro-expressions filantes, percutées, trop rapides pour que je les saisisse.
Il fronça légèrement les sourcils.
« Tu en as fait plein exprès. »
— Et alors ? Tu n'as qu'à percevoir la différence.
— Tu me fais chier. »
Sourire moqueur qui se fit taquin alors que je jouais avec le bouton de son pantalon de manière parfaitement intéressée. Peut-être que l'agacer me plaisait trop.
« Je suis sûr que tu faisais pareil à l'école. De fausses fautes.
— Évidemment. » Son commentaire était bizarrement réducteur. École, collège, lycée. « Il fallait bien ça, tu sais comment ça se passe. » Gommai l'interrogation de la fin de phrase au dernier moment. Les questions que je n'avais pas le droit de poser me titillaient encore les lèvres. Mentir en permanence relevait simplement de la survie.
As-tu seulement été à l'école, L ?
En y réfléchissant un peu, j'étais presque sûr que ce n'était pas le cas. Son attitude et la vision qu'il semblait avoir ne cadraient tout simplement pas. Mais à quoi bon le dire, le penser ? Autant enterrer la réflexion que je ne pourrais jamais formuler. Tellement injuste qu'il en sache autant sur moi quand je ne pouvais rien demander en espérant obtenir une vraie réponse.
Le goût des ombres gâchaient le plaisir du jeu, alors qu'il me regardait sans rien dire. Application à tout enfouir, dissimuler, qui ne suffit pourtant pas. Pas cette fois.
« Tu es encore en train de penser à n'importe quoi.
— Alors, change-moi les idées. » Je m'allongeai sur le côté, yeux mi-clos pour l'invitation glissée, murmurée. « Je suis à toi. »
« Laisse-moi te regarder, ça fait si longtemps que je ne t'ai pas vu. »
Obligeamment, je reculai par rapport à l'objectif de la webcam. Son regard maternel se fit critique, voilé d'inquiétude. Voilà pourquoi j'avais essayé de retarder ce moment.
« Tu n'as pas l'air d'aller bien, mon chéri.
— Exactement ! »
Elle agita la tête, ignorant le commentaire venant de son côté gauche.
« Tu manges correctement ? Tu dors ? On dirait que tu as maigri. Pourquoi est-ce que tes cheveux sont teints ? Tu avais détesté être obligé de le faire au collège.
— C'est de sa faute à lui, tout ça, je te l'ai dit. »
Ma mère se tourna, foudroya mon père une seconde. « Soichiro Yagami, veux-tu te tenir ? » Son attention braquée ensuite, droit devant et je me sentais mal à l'aise sous son regard de scalpel. Bien la première fois. « Raito, qu'est-ce qu'il t'arrive ?
— Je vais bien.
— Mon poussin.
— Je t'assure. La réaction de papa est simplement pesante. »
Le concerné s'étrangla très visiblement. Petit sourire de L, assistant à la scène hors du champ.
La confrontation parentale était silencieuse, mais pas moins houleuse. Les tensions s'articulant dans les inflexions, les postures se répercutaient avec raideur.
« Je lui fais la morale depuis des jours pour qu'il arrête d'être un vieux briscard borné d'un autre temps.
— Je ne suis -
— Soichiro ! Quel est le problème avec ce garçon à la fin ? Il est adorable, gentil et mignon comme tout. »
Regrettai de ne pas pouvoir conserver l'image de l'expression de mon père. Ça valait une fortune, une tête comme ça.
« Non, il est tout sauf ça, ma chérie.
— N'importe quoi, tu ne l'as jamais rencontré. Moi, oui. Tu ne veux pas que ton fils soit heureux ?
— Ce garçon ne le rend certainement pas heureux. Tu trouves qu'il ressemble à quelqu'un d'heureux ? Ne dis pas qu'il a l'air d'aller bien, tu étais inquiète, il y a tout juste deux minutes rien qu'en le voyant.
— Évidemment qu'il ne peut pas être heureux si tu rejettes ses choix comme ça.
— Il n'a rien choisi du tout, l'autre était là et puis… et puis ses hormones, voilà. Ça aurait pu tomber sur n'importe qui. Raito ferait n'importe quoi si l'autre le lui demandait, tout ça parce que… parce qu'il ressemble à quelqu'un que Raito admirait avant.
— Tu dis n'importe quoi, chéri. Que son âge joue un rôle d'accord, mais – Enfin… il doit faire ses expériences. Peut-être que ça marchera, peut-être pas.
— Mais c'est ça, le problème. Pour l'autre garçon, il n'est qu'une expérience. Toi qui as pourtant essayé de le protéger, comment peux-tu laisser faire ça ?
— Tu dis ça bizarrement, expérience dans quel –
— Merci d'arrêter de nier ou d'oublier ma responsabilité, tous les deux. Toi, papa, tu n'as rien à y redire, toutes tes bonnes intentions ne suffisent pas, il va falloir t'y faire. Toi, maman, merci. »
Ma mère m'interrompit. « Oh, ta sœur vient de rentrer, je reviens. »
Elle disparut, non sans nous scruter intensément, creusant son visage de petites rides d'anxiété féroce. Menace planante très claire.
« Ta mère n'est pas objective, si elle en savait autant que moi, je suis sûre qu'elle se rangerait à mon avis. L'un des problèmes », acheva mon père en chuchotant furieusement dès son départ, « c'est qu'il t'enferme pendant cinquante-six jours et tu que en redemandes.
— Cinquante-trois.
— Comment ?
— Il m'a enfermé cinquante-trois jours. Cinquante-six, c'est le nombre de paquets de biscuits entrés en contrebande à cause de Matsuda. »
Il pâlit nettement, se renfrogna.
« Il a tout manigancé, pas vrai. Il est là ? »
Mon regard interrogatif heurtant la pétillance dans celui de L. Amusement ardent, qui fit brûler l'adrénaline dans mes veines. Chaleur envahissante, brutale, tombée d'un coup quand mon père se pencha, un murmure apeuré, choqué au coin des lèvres.
« Arrête de le regarder comme ça… c'est… – Il déglutit, signe d'une autre stupidité galactique. – Tu es sadomasochiste ou quoi ? »
Effarement combattu dans la gorge. Débile.
Tourbillon soudain dans l'angle de la caméra, les parents s 'écartèrent légèrement sous l'invasion sororale, sonore, solaire.
Sayu assena une claque sur l'épaule de mon père en se laissant tomber sur le canapé.
« Alors, comme ça, Ryuuga a fini par t'avoir, hein ? Je le savais. Bon, j'adore Misa-chan mais… pas moyen d'avoir les deux ? Enfin, Ryuuga me plaît bien. »
Son clin d'œil appuyé, elle considéra notre père avec une sévérité étrange. Il semblait définitivement avoir perdu toute couleur faciale.
Nuage trop doux, encore moelleux des dernières traces de torpeur et de plaisir. Yeux bientôt fermés, tête tournée vers lui. L avait pris l'ordinateur que j'avais laissé traîner par terre, malgré mon grommellement de protestation.
Ses doigts suivant mes omoplates, allumés d'électricité.
L se pencha à mon oreille. « Je n'abuse pas, je regarde juste où tu en es. »
Je soupirai, tapotai l'oreiller pour mieux y enfouir une partie de mon visage.
« Pas longtemps, alors. Elle est terminée, je te l'ai dit, ce qu'il reste à faire n'est que de la formalité. »
En réalité, j'avais déjà commencé la suivante qui promettait d'être au moins aussi passionnante dans le genre Martine va se pendre dans le garage avec la corde à sauter. Repoussai tout en pensées, juste à contempler son profil.
Courbe de l'épaule gravie des yeux, peau opalescente presque translucide. Pure. Quelques ecchymoses y déployaient de pâles nuances, mordues dans le creux des clavicules, courant à sa poitrine. La lueur bleutée les faisait presque disparaître. J'admirais la gorge, saillante de tendons coupants, chair magnifique. La ligne du nez formait un chemin dans la symétrie parfaite de son visage, guidant mon regard contre les pommettes. Les cernes qui les enveloppaient n'étaient rien par rapport aux pupilles, féroces et flamboyantes, univers texturant tout son visage. Nouvelle force des lois de la physique. Rien qu'à l'observer, ma peau picotait, voulait. Intensité profonde dans mes reins.
Je m'étais assoupi, peut-être quelques instants. Lumière douloureuse du plafonnier qui avivait l'envie de râler. À l'orée de ma vision un peu floue, un téléphone vite caché dans les draps. C'était le sien. Hum. L'esprit peu enclin à traiter cette bizarrerie, je me pelotonnai plus près, toujours allongé sur le dos. Tiédeur contre la peau nue, pas besoin de couverture, juste lui, qui manquait. J'attrapai sa main abandonnée dans la mienne, froide.
« Tu es censé te reposer. »
Sur mon constat grincheux de sa promesse foutue en l'air, il me jeta un coup d'œil rapide. Petit arc infléchissant sa bouche.
« Ne boude pas. »
Commentaire amusé qui ne m'amusa pas.
« Je ne boude jamais.
— Sûr. »
Le ton moqueur m'incitait fortement à commettre le kidnapping de mon propre ordinateur pour aller l'enfermer à la cave. Bouderie. Mise en action de la menace mentale dans trois, deux… Il ferma l'écran, non sans un regard sarcastique pour moi. L'ordinateur définitivement délaissé, il s'approchait lentement, défiant mon air noir, peut-être moins efficace que d'habitude. Forcément, à moitié endormi dans un oreiller et sans vêtements, ma crédibilité était morte. Pour la peine, je fermai les yeux. Voilà.
« Tu oses faire semblant de dormir ? Maintenant ? »
Murmure mordillé contre le lobe de l'oreille, ses dents qui goûtèrent, égratignèrent mon cou. Elles descendaient, soulevant une chair de poule et une tension endormie. S'arrêtèrent un moment. Mes paupières s'ouvrirent, pleines de reproches : il me faisait attendre, en plus. Lui me fixait, faussement contrit.
« J'oubliais que je suis censé me reposer, mon poussin. »
Oh, ce qu'il m'énervait. Oreiller envoyé dans sa tête.
« Et c'est moi qu'on traite d'insupportable.
— Et c'est toi qui ne boude jamais. »
Les cuisses, les fesses qu'il souligna de quelques baisers, ma peau décidément trop sensible au velouté brûlant de ses lèvres, de sa langue. Allais me redresser pour le débarrasser de son sous-vêtement … quand il y eut ce déclic. Déclic de la poignée de porte. Le bruit jeta une douche de froideur sur la peau nue, immédiate et tranchante. Bruit étouffé de déglutition dans mon dos, puis L se précipita jusqu'au battant, violemment claqué derrière lui.
Impossible de me repérer dans les images fiévreuses, saturées que renvoyaient mes souvenirs récents : comment avions-nous pu oublier de verrouiller la porte ? Notai au passage que le détective avait eu la présence d'esprit de récupérer son jean et son t-shirt avant de partir à la poursuite de l'intrus. Savais même pas qui c'était. Recherche de porte en porte pour débusquer le fautif, à l'écoute d'un son, à l'observation d'un quelconque détail inhabituel.
Un « Tu ne peux pas te le taper. » retentit au lointain. Oh. Accélération vers la source quand Akemi continuait. « Je suis très sérieux. Même moi, je le trouve magnifique mais – arrête de me regarder comme ça – tout ce que je dis, c'est que tu ne dois pas te le taper. C'est trop dangereux et ses motivations à te laisser faire sont, au mieux, problématiques, au pire– »
Poussée brutale dans la porte. Le mafieux eut un sursaut coupable, yeux tombés dans la glaciation des miens.
« Tu ne peux même pas me contredire, par vrai, Raito ? Je veux dire, honnêtement. Et ce n'est pas en t'exhibant les fesses à l'air que je vais me retenir de le dire.
— Je ne m'exhibe pas, j'étais dans ma chambre, et je contredis toutes tes conneries. Point par point.
— Ouais, tu m'étonnes qu'il ait du mal à se concentrer notre détective. On le comprend mieux, avec ça qui s'agite sous le nez, impossible d'être objectif, pour personne. »
— Du mal à se concentrer ? Il le pensait aussi, comme Watari, comme… Malaise enflant dans mon hiver.
Le détective redirigea toute l'attention d'un froncement de sourcils aussi coupant que du verre pilé piégé de sécateurs.
« Continue et tu vas te retrouver au fin fond d'un congélateur à gigots à compter des cadavres et tes saloperies de côtes jusqu'à crever d'hypothermie entre des restes de boucherie brûlée par le gel et tes débilités dégueulasses de voyeur-mégère. Entre des porcs et des veaux, tu seras enfin à sa juste place.
— Hm. C'est quelle partie qui ne te plaît pas, en fait ? T'as écouté que ce que tu as voulu ou quoi ? Et ses motivations alors ? Je veux une liste argumentée en trois exemplaires. »
Les pavés et le bitume s'imbibaient d'elle. Morceaux de chair luisants et arrachés. Son corps désarticulé flottait sur une mer sanguine en train d'éclater. Dans les ruissellements de cheveux et d'écarlate, son beau visage ressortait exsangue. Yeux à peine ouverts, vacillants d'une lueur fantomatique qui commençait déjà à s'oublier. Un dernier fil, encore, la raccrochait à moi : un fil de pure douleur. Mon impuissance se figeait, vide de sens, dans la sienne qui déferlait. Sa gorge ouverte, à la carotide déchirée, pulsait un chaos sombre que la pluie ne diluait pas. Les mots se noyaient dans les bouillonnements erratiques qui remontaient ses dents, dévalaient ses clavicules. Sang ardent et noir sous mes doigts, s'étalant. Mes doigts qui n'arrêtaient rien.
Asphyxie coupable alors que nous plongions.
La mort baignait nos peaux froides dans son feu.
Nous submergeant.
Grande inspiration. Yeux ouverts à m'éclater la pupille, compulsant la nuit emmêlée dans un bordel épileptique de pensées Léger frémissement à gauche. Prise de conscience de la respiration roulant contre ma joue, de la chaleur et du poids d'un autre corps. Alors, les perceptions fragmentées s'imbriquèrent. Relâchement, juste un peu, de ma panique.
Contre mon dos, les battements paisibles d'un cœur sonnaient. Les miens tempêtaient avec hargne et la démangeaison, presque douloureuse, de la sueur de ma peur tiraillait dans les muscles.
Le confort lit était simplement insupportable. Abject.
J'écartai en douceur son bras droit, démêlai nos jambes. Surtout, ne pas le réveiller, ne pas le déranger.
Libéré de la chambre, je dévalais le couloir jusqu'à son extrémité. Front arrêté, contre la vitre nocturne. La fuite était vaine et pourtant indispensable. Sensations de la pluie contre le verre qui choquaient dans ma tête comme autant de constats, de faits : je l'avais tuée. De multiples manières. Indirectement, d'abord. Et puis, sur cette route, j'avais relevé sa nuque, déclenché le mécanisme fixé à ses omoplates. J'avais tout senti sous mes doigts : le câblage, l'engrenage. Le déclic qui se répercutait. La résistance de sa chair quand le pic avait fusé pour la lacérer.
Je m'assis de l'autre côté du couloir, en face. La pluie avait cessé, la lune perçait entre les nuages. Laissais la fraîcheur de l'air et du sol m'envahir, à ne plus m'en rendre compte. Le froid avait-il seulement encore un sens.
La lueur sur mes paumes ouvertes creusait les lignes d'ombres. Flaques de lune pour flaques de sang.
Aurais voulu pouvoir m'arracher ça de la tête.
Il a dit que tu serais triste de perdre. Pas de me perdre.
Ce message m'était adressé. Beyond Birthday devait bien savoir que c'était faux ? Qu'il me prêtait une attitude qui n'était pas la mienne. Me faire perdre la tête à force d'accusations ne marcherait jamais. Instabilité et variables trop imprévisibles et complexes de la psyché. Il jouait toujours, tout le temps.
Pourtant, aux yeux de l'équipe, en majorité, j'étais Kira... et ça n'avait aucun sens. Quelque part, malgré tout, je sentais à quel point la pression, de toutes parts, me grignotait un peu plus à chaque inspiration. Le doute qui planait dans tous les regards, les silences, contaminait, fragilisait.
Le dossier attendait sous le lit vide de L. Mes doigts lançaient en parcourant la couverture, picotements d'anticipation douloureux. Je savais ce que j'allais lire.
Me répéter que L ne croyait plus que j'étais Kira. Pour faire semblant d'y croire, peut-être. Si je me m'aveuglais assez ?
Les dizaines de pages s'étalaient autour de moi, les clés USB mises de côté. Torche pensivement baladée, souffle que je retenais, figement cérébral en pleine explosion. Ce dossier était un abîme quantique, un trou noir qui m'absorberait.
Je le savais. Je savais que le résultat ne pourrait être différent de ce que j'imaginais.
Mais... donner le dossier à Akemi sans en avoir pris connaissance avant ? Même pas dans le pire de mes cauchemars.
Alors, j'ouvris ma boîte de Pandore.
Les pages tournées s'imprimaient au fer rouge dans mon esprit, je refusais pourtant d'arrêter.
Les mots de ce dossier étaient d'une violence absolue et l'aube ne venait pas.
Les faits triturés par un point de vue faussement neutre, tordu entre la révulsion et une certaine forme d'intérêt. Tout cela n'avait fait qu'enraciner un instinct, une croyance. Quelque chose d'éminemment discutable.
« Trop parfait. »
C'était ça, le début de tout.
Je ne pouvais même pas nier la pertinence de la plupart des analyses et des hypothèses qui s'étiraient sur des pages et des pages même si je ne me souvenais pas exactement de la même manière de certains événements. Question de subjectivité de la mémoire, sûrement. Le portrait qu'il dressait de moi : ce qu'il voyait, pensait, déduisait me donnait envie de vomir. Mélange tripartite abjecte et fascinant de saloperies sans nom et de vérités. Comment pouvait-il se comporter de cette manière avec moi maintenant. Comment était-ce possible que je l'attire un temps soit peu s'il était allé aussi loin.
Aucun putain de sens.
Notre première rencontre se couchait sur le papier comme un meurtre. Elle taillait tout en quelques lignes transpirantes de sa haine et de son envie de me passer la corde au cou pour me briser la nuque. Dans les centaines de lignes noircies, mes yeux sélectionnaient des mots, des expressions et ne les quittaient plus. La neutralité, délaissée dans les marges, était couronnée d'annotations à la main, comme des dizaines de paies suppurantes.
Il avait vu Kira à travers moi depuis la première seconde et tout revenait au même mot, toujours. Kira. C'était le commencement et la fin. C'était le condensé de tout. C'était Tout.
La nausée creusait mon estomac avec rage.
Ce que je lisais n'était pas une surprise, mais ça me découpait avec une facilité incroyable. L avait toujours eu trop d'importance, avant ou maintenant. Qu'il ait pu me percevoir ainsi... qu'il puisse toujours... Retranchement de la douleur furieuse dans un carcan de distance et de métal ; et la brûlure eut l'obligeance de faire semblant de passer, juste un peu. Je me devais d'être objectif et je ne pouvais qu'admirer la somme de travail abattu. L n'était pas le détective que j'avais choisi, enfant, pour rien. L'analyse riche, certes fausse, se déployait avec une perfection minutieuse, documentée. Les faits se recoupaient et les hypothèses tenaient impeccablement la route. Incroyable, fantastique travail. De haute volée.
C'était ce qui faisait le plus mal là-dedans : mon admiration.
Couverture claquée, je fermai la boîte contenant mon chaos. Les conclusions de L semblaient parfaites ; le mafieux y serait venu, tôt ou tard. Je n'ajouterais rien de moins qu'un coup de pouce pour accélérer l'inévitable.
La première partie du dossier laissée devant la porte d'Akemi avec la pleine conscience des conséquences, je m'engouffrai dans la voiture aux premières lueurs du jour.
J'ignorais les sms de ma petite sœur, leurs sonneries presque incessantes, éparpillées dans le flot de dégoût que charriait la voix de L, directement dans ma tête, véritable bombe nucléaire au point de fission qui se rejetait dans toutes les pensées. Les messages, je les regardais sans les voir. Attention faussement ancrée, aussi, sur le long défilé des rues. Gestes et pensées mécanisés. Vides.
Tout était désespérément vide.
« J'ai donné une partie du dossier à Akemi. Je sors. »
Journée à errer dans Tokyo. Interdiction d'approcher Kaname respectée.
Je m'appliquais à tout glacer, néantiser. À accepter les vagues de sa répulsion à la violence sauvage.
Indifférence infinie.
Ce n'était pas grave.
J'avais l'habitude.
La différence thermique intérieur/extérieur me bouffa le visage quand je passai dans le vestibule, dégoulinant littéralement de pluie. Inondation du paillasson, de mes empreintes de pas dans l'entrée. Le QG m'enveloppait de sa touffeur comme une carcasse creuse. Déjà, une sonnerie vint troubler le calme de la maison, mais mon apaisement minéral, lui, ne se fendilla même pas. À peine rentré qu'on me harcelait.
« Je voulais te parler seul à seul après… la conversation vidéo. Tu ne peux pas te fier au jugement de ta mère pour le coup. Si elle savait le quart de ce que je sais, elle serait du même avis que moi.
— C'est trop facile de dire ça.
— Parce que tu crois que L ne fait pas dans la facilité ? Je connais ta mère depuis des années. Lui, il ne t'a pas vu cinq minutes qu'il te désigne comme celui qui assassine le monde entier. Je ne sais pas ce qu'il ose te murmure à l'oreille, mais s'il ose te dire qu'il t'aime ou je ne sais quel mensonge sucré ou dicté par les hormones, s'il te plaît, n'oublie pas ça, c'est primordial. Il t'a désigné comme Kira dès qu'il a posé les yeux sur toi. » Je ne répondis pas, serrai les lèvres. Mon père en profita pour en rajouter une belle couche, question saloperie. « Watari n'a pas tort.
— Watari n'a pas tort ? Dans quel putain d'état quantique c'est seulement une possibilité ? Je vais raccrocher.
— Il le dit de manière brutale, mais il a raison. C'est vrai que tu distrais L, c'est vrai que, sans toi, Birthday ne… » Sa voix baissait graduellement alors qu'il trouvait une manière de ne pas me jeter Kiyomi au visage avec toutes mes autres responsabilités. Pas trop ouvertement, en tout cas. « Enfin, je veux dire que ta présence ralentit l'enquête. Si elle compte vraiment pour toi, cette enquête, tu devrais te retirer. »
À croire que c'était vrai.
L fusa dans la pièce et, avant que je puisse y faire quoi que ce soit, il m'arracha le téléphone des mains. L'éclata par terre. Présence suffocante, tangible. Déchaînement superbe et douloureux de sa colère qui n'avait pas le pouvoir de me fissurer, de m'atteindre.
Je méritais sans aucun doute ses reproches, mais il pouvait toujours attendre pour que je le reconnaisse.
« Pourquoi tu as donné le dossier à Akemi ?
— Ne pose pas la question et je ne te dirai pas de mensonge.
— Si tu voulais flinguer l'enquête, fallait le dire tout de suite. Je veux savoir.
— Je ne flingue rien du tout. Et tu ne le sauras pas, désolé. »
Vide éclatant ses traits, puis la rage se façonna lentement, à l'aigu des pommettes. Volte-face, il partit sans répondre.
L'écran lézardé vibra une fois, s'alluma sur le nom de Kaname. Un message.
« N'oublie pas que tu peux utiliser mon cadeau quand tu veux. »
Akemi s'était retranché dans ses quartiers depuis des heures pour lire le pavé qui me condamnerait à ses yeux. À mort. Son jugement ne serait pas un étonnement et je l'accepterais, simplement.
Il ne serait pas le premier.
Ni le pire.
Regard errant sur L, qui m'ignorait. Il m'ignorait. J'en étais à ma septième enquête intermédiaire, ou sixième, pour lui. Ça se mélangeait, à force. Celle-là portait sur la succession d'un bijou considéré comme l'un des plus gros diamants du monde commercialisable. Et c'était chiant. Chiant. Chiant. Je m'ennuyais dans la masse de données fades et prévisibles.
Plus que tout, je m'ennuyais de lui.
Mon idée était prête depuis longtemps, jolie et pratique, mais L n'était pas des plus réceptifs. Pas tant que je ne lui donnais pas la raison de mon « vol avec effraction ». Raison que je ne lui donnerais évidemment pas, de toute façon, il devait en être conscient.
Ça m'était insupportable, profondément, que l'enquête n'avance pas, que tout stagne, que je la ralentisse. Ces accusations-là revenaient tant de fois, par tant de personnes, que je me demandais s'il n'y avait pas une pincée de vérité là-dedans. Quelque part.
Un bout de chocolat coincé entre les lèvres, il avait pris mon dernier rapport pour l'examiner, comme si je n'étais pas là.
« L, tu m'écoutes ? »
Il tourna une page.
Une autre.
« Désolé, pas envie. »
Encore une autre.
Il ne bougea pas le moindre muscle, ne m'accorda pas le moindre regard quand je m'avançai, m'accroupis à sa hauteur.
« Quoi ? Encore une doléance foireuse et débile de Sieur Yagami ? Le bureau de la connerie est fermé. »
Mes mains sur le matelas comme appui, ses lèvres que j'effleurai, attrapant le morceau de chocolat entre mes dents. Bouches touchées, caressées un instant, contact suave et chaud. Séparées net sur le craquement de la tablette.
Malice jouée sur un sourire en coin, le vol qualifié disparut derrière mes lèvres.
J'en profitai pour m'accaparer un bout de matelas dans le mouvement, rapprochant nos visages jusqu'à sentir sa respiration affaiblir tout ce que ne tournait pas déjà autour de lui. Son air fâché mais adorable sonnait faux.
« Tu sens le chocolat, maintenant. C'est fourbe.
— Je sais.
— Je t'en veux toujours.
— Je sais.
— Tu ne vas pas te faire pardonner aussi facilement. »
Je ne répétai pas encore que c'était évident, pas besoin. À la place, je mordillai doucement son cou, son oreille. Mon bras positionné pour qu'on ne puisse pas voir le mouvement des lèvres.
« Je veux être utile. Je veux voir Kaname pour lui donner de fausses informations et débusquer la taupe. » Kaname peut-être la taupe, mais si c'était le cas, ce n'était certainement pas le seul traître. Son souffle se figea. Il alla brancher le brouilleur, revint posément s'asseoir. Il m'assassinait des yeux, son silence souverain qui me toisait. Pas ce qui allait m'empêcher de poursuivre. « C'était déjà prévu, de toute façon, avec ou sans toi et je préfère que ce soit avec toi. Beyond ne doit plus nous dicter ses règles. Il faut faire pareil avec le reste de l'équipe. »
Pour toute réponse, il baissa le nez, se remit à lire. Ses phalanges et son dos étaient totalement crispés, difficile de le remarquer sous ses vêtements plus informes que des bâches de jardin, mais je le voyais. Je l'observais comme je n'avais jamais observé personne, avant lui.
Qu'il réagisse ainsi n'était ni une surprise, ni une déception. Il ne me faisait pas confiance, trouvait ça suspect, peu importait.
Encore.
J'avais l'habitude.
Que je sois incapable de lui en vouloir, même un peu, pour le contenu de mon dossier avait quelque de profondément injuste quand lui m'en voulait pour si peu.
J'allai débrancher l'appareil et le mutisme s'étira, s'enroulait autour de nous, entre nous.
J'essayai de prendre sa main dans la mienne, sans me formaliser quand il se déroba.
Les minutes filèrent par dizaines. Une heure bientôt écoulée.
Sa voix égratigna finalement ma peau d'une question brutale.
« Tu as lu le dossier ?
— Oui.
— Tu en as pensé quoi ?
— La lecture a été instructive. »
Profondément blessante. Et ne pas le lui montrer était primordial.
« Pourquoi le donner à Akemi ? »
Hors de question que je m'y dérobe. Me déroberais jamais à quoi que ce soit, mais il était simplement hors de question que je lui avoue que le dossier servait seulement à consolider sa position vis-à-vis d'Akemi en affaiblissant la mienne. La défiance d'Akemi trop dangereuse si elle était dirigée contre l'autorité de L.
« J'ai déjà répondu. Tu n'avais qu'à bien écouter la première fois.
— Réponse inacceptable.
— Tant pis. »
Face à mon impassibilité, il secoua la tête, fit mine de se concentrer sur quelque chose d'absurdement sans intérêt.
Parmi toutes les choses polies, jolies, brillantes, diplomates et socialement acceptables qui envahissaient ma tête en raz de marée, aucune n'était pour moi. Bien sûr que j'aurais pu en choisir une. Bien sûr que je l'aurais fait avec n'importe qui d'autre. Je savais très exactement comment il fallait réagir, quels seraient les effets, les conséquences. Le typhon social plein les tempes, arborescence logique, testée mille fois.
Alors je ne le fis pas.
« C'est quoi ton problème avec ma demande, L ?
— J'ai déjà répondu, tu n'avais qu'à bien écouter la première fois.
— Menteur.
— On est deux. » Sa remarque roulant comme de l'acide, il alla prendre place sur la chaise la plus éloignée. « Tu n'as qu'à aller te pavaner ailleurs. »
Son humeur crépitait en arcs mauvais autour de sa tête. Pas impressionné.
« Je déteste que tu me détestes.
— Super. Sois heureux alors. Mais je suppose que tu ne veux pas me dire de mensonges, pour ça aussi ? »
Oh.
Je m'assis sur le matelas, regard planté dans le sien. Bouton de chemise sauté, un à un entre mes doigts. Ses yeux suivaient mes gestes, délicieusement énervés et délicieusement intenses.
« Tu fous quoi ? »
Pas de réponse à donner, tissu de chemise glissé des épaules.
Bouton de mon pantalon dégrafé, la fermeture éclair que j'ouvrais. Froissement des vêtements lentement abandonnés, tombés dans le silence. Impacts soudain incandescents de ses pupilles sur ma peau nue. Une autre question similaire, éludée dans un sourire arrogant.
Excitation que je puisais dans la bataille de son expression, balance d'avidité et de neutralité. Dans sa présence qui me dévorait à distance.
Je m'allongeai sans jamais cesser de le défier. Ma main descendue, mes yeux mi-clos, bientôt fermés. Lenteur des gestes sur l'épiderme déjà sensible, à lui. Abandon offert, totalement. Tête rejetée en arrière, toute l'insolence qui m'habillait comme des foudres, roulant la chair. Doigts accélérés au son de sa voix, chouchoutant la peau qui se gorgeait de sang. Soupir que je mordis, à l'imaginer, à le recréer. Sublime. Perfection sensuelle.
Il s'était approché, ravageant dans mes veines de son regard.
Je fermais les paupières, son pouvoir sur moi exhibé sans aucune retenue. Indécence gémissante, chaque caresse, chaque effleurement lui appartenait. Fantasme absolu nourri d'idées désaxées, bousculées, éclairs saturés de son image. Souvenirs de sensations, de ses mains sur ma peau. Les chocolats qu'il y avait posés, récupérés avec sa bouche, légèrement fondus. Sa langue brûlante, érotique qui frôlait, câlinait. Avait cessé de prétendre qu'elle s'intéressait au chocolat, picoré sur le ventre, les hanches, l'entrejambe. Sa bouche qui enveloppait, suave, excitante à l'ocytocine.
Frissons déferlants.
L bloqua mon poignet dans le sien, arrêtant tout. Respiration chaotique, mes yeux ouverts d'un coup.
« Tu oses fantasmer sur… » Il ne dit rien de plus, mais son expression était très claire, désapprobatrice, colérique, blessée.
« Tu es con. » Ma réponse hachée, rauque, frustrée à l'extrême. « Les rêves que je faisais, il y a longtemps, ils étaient déjà à toi. »
Sûr qu'il s'en souvenait. Me croyait pas, en plus. Efforts incommensurables pour rester attentif, bientôt impossibles.
« Tous ?
— Oui. Que tu ne me fasses pas confiance ne fera pas varier ma réponse. »
Expression illisible attrapée quelque part dans les brumes de mon excitation.
Il y en avait eu avant la forêt d'Aokigahara, se rappelait peut-être pas. Alors, sa main effleura mon entrejambe, la peau fine, frisson d'anticipation, de désir. Déconnexion du cortex, sa bouche mordillant la mienne, buvant mes gémissements. Ses doigts caressaient, plus vite, emportant tout dans la satisfaction de l'avoir pour moi. Pures hormones de plaisir.
Cette fois, ça ne suffisait pas. Je ne voulais pas que ça suffise. Parcelles d'idées retrouvées dans le chaos de mes perceptions, toutes rassemblées autour d'un point unique. Concentriques.
Bouton de son jean sauté entre mes doigts.
« C'était fatigant de penser à toi tout le temps. »
Juste pour l'emmerder un peu, l'imparfait.
« C'était ? »
Bouche qui alla dévorer la sienne, avec addiction. Ses vêtements avidement retirés. Mes yeux d'abord, puis mes doigts vinrent apprécier toute sa frustration, toute son attente. La caresser. L'attiser.
« Il paraît que je m'envoie en l'air avec L. Tu es au courant pour cet étrange sms ? »
Soupir bloqué au coin de ses lèvres quand j'accélérais un peu, mes dents promenées dans la blancheur enflammée de son cou, souffle sur les mèches noires qui venaient s'y perdre.
Ses yeux entrouverts, flous, superbes. Ma main plus rapide, tiraillements de son plaisir crescendo, déclenchés, partagés. Sensualité grondante, frémie et charmante à son point de rupture.
La vision de son corps alangui creusa aussitôt une nécessité, tyrannique.
« Tu vas te faire foutre quand je veux, c'est ce que tu as dit. » Son souffle qu'il reprenait lentement alors que je le toisais, son corps sous le mien. Fièvre de mes pensées en désordre, tumulte à crever d'envie. Conscience de mes pupilles, totalement dilatées. « Je veux. »
Il y eut comme un flottement. Une hésitation. Douche froide.
« Et si – »
Fuite de son regard claire. Glaçante. Malgré moi, des bribes du dossier me revinrent en travers de la gueule. Mille manières pour compléter cette phrase, aucune positive.
« Quoi ? Si je faisais ma crise d'adolescence ? »
Si je te manipulais, si ce n'était rien, si …
༻ Thirst ༺
Si tu regrettais. Si tu partais après. Si tu ne voulais qu'être pardonné. Si finalement, tu ne faisais ça que parce que je suis L ?
La splendeur de son regard sur moi s'évanouit. Je ne pouvais plus lui dire. Plus parler. Ne pouvais qu'observer l'extinction absolue de toute forme d'engouement, d'excitation quelconque. Constater qu'il s'éloignait, pour s'asseoir au bord du lit, détourné. Sublime nudité offerte, fanée. Mais je ne pouvais plus m'empêcher de penser, lacérer de questions toutes ses motivations. Se sentait-il, d'une façon ou d'une autre, obligé de m'approcher ? Savoir qu'il ne le pensait sans doute pas n'était d'aucun secours : ses projections d'enfant, son désir de liberté, peut-être aussi de reconnaissance pouvaient très bien le convaincre que je lui plaisais. Et ça pouvait tout aussi bien être parfaitement illusoire.
S'il suggérait lui-même qu'il pouvait être en crise d'adolescence, c'était bien qu'il doutait de… savais pas comment appeler ça. Nous ? Notre relation ?
Il aurait tout aussi bien pu penser que je lui suggérais de fermer la porte à clef, d'éteindre les caméras, de le barbouiller de crème chantilly.
Je voulais tendre ma main jusqu'à son épaule, la cajoler un peu, puis m'approcher et lui murmurer que je lui faisais confiance. Embrasser son cou. Attirer sur moi son regard caramel. Être sûr qu'il me croyait, savoir s'il ne m'en voulait pas.
Fis rien.
Tout ça réduit à un tressaillement dans deux phalanges, réprimé. Le silence pesant, épais. Je le brisai. Maladroit, et avec la cuisante conscience de l'être.
« Tu veux que je… » Et aucune idée de comment finir cette phrase qui ne voulait rien dire.
Il se retourna, une seconde à peine, son masque de froideur parfaitement ajusté. Apparence sanction, donnée à ceux qui ne savaient pas le décrypter. Si lisse qu'il en devenait impénétrable. Et diablement efficace pour me faire passer le message.
Je ramassai sommairement mes affaires, repartis dans ma chambre. Son désordre cyclonique plus agressif que familier. Le dossier qui dormait sous le sommier était amputé, et Akemi le décortiquait actuellement. La pièce quittée une fois une nouvelle tenue enfilée. Besoin de me passer les nerfs sur quelque chose.
La rôdeuse du couloir avait échoué sa mission auto-attribuée de me faire tomber des escaliers en me percutant. La manœuvre d'évitement réussie de justesse.
« Mayat. Toujours au bon endroit.
— Toujours à un endroit, oui. S'il est bon, je n'en jugerai que plus tard. »
Comment se débrouillait-elle pour systématiquement se trouver là où on ne l'attendait pas ?
« En ce qui me concerne, le seul bon endroit disponible actuellement est dans votre salle de dissection, un scalpel à la main, où l'œil vissé au microscope.
— Pour vous ou pour moi ? Ma réponse sera différente.
— Vous. Encombrant médecin dont la lenteur force tout le monde ici à ralentir et à se chercher des activités secondaires dans la catégorie torture et crochet.
— Je suis remontée pour me servir de quoi grignoter, et accessoirement prendre une douche. Si vous préférez que je boulotte votre carcasse en ballottines avec des petits oignons et un chutney de mangue, dites-le moi, je serai ravie de varier mes compétences.
— Ce serait ennuyeux, je me verrais dans l'obligation de vous ouvrir pour récupérer mes preuves. »
Elle dévia ses yeux morts de moi, les portant sur sa main qui enserrait une montre à gousset. Une horreur miniature aux breloques licorne et farfadets multicolores, sertie de pierres étincelantes à s'en crever les rétines, et aux six pompons pelucheux. En l'ouvrant pour se renseigner sur l'heure, elle déclencha les notes les plus connues de la Symphonie du nouveau monde de Dvorak. Elle claqua l'objet et le fit disparaître dans une poche aux taches brunâtres.
« Si vous voulez gagner du temps et puisque vous n'êtes présentement pas occupé à batifoler avec votre congénère, je vous invite à me seconder dans mon travail. Vous me ferez économiser de précieuses heures que je consacrerai ainsi à ma pédicure et à un gommage de mes genoux. »
Quelle horreur. Enfin. Akemi aurait un sursis, et je me distrairais tout autant. Simple assentiment, puis je gagnai son repaire. Il y faisait un froid bien gênant pour qui n'était pas déjà à température ambiante. En l'occurrence, ce qui restait de Takada ne devait plus être dérangé de rien. Personne ne pourrait plus reconnaître le corps en l'état, tronçonné dans tous les sens et éparpillé dans des boîtes hermétiques soigneusement étiquetées avec des pattes de mouche illisibles. Les appareils apportés par Mayat étaient tous gravés de motifs amusants et mignons. Parfois des personnages de dessins animés, parfois des arabesques abstraites. Elle aurait utilisé des autocollants pour enfants, s'il n'y avait pas eu de risques de contamination.
Une musique classique entraînante se jouait en sourdine – elle adorait travailler en rythme et chantonner en maniant ses lames comme des baguettes de chef d'orchestre. Même si je l'avais repérée à cause de ça, elle n'avait pas perdu cette habitude qui la rendrait détestable auprès de tout être humain normalement constitué.
Je me penchais sur ses comptes-rendus, ses remarques incisives, ce qu'elle était occupée à faire avant de sortir pour venir attenter à ma vie dans les escaliers. M'y perdais pendant une trentaine de minutes, finissant par trouver le temps long pour quelqu'un supposé chercher de quoi manger, et prendre une simple douche.
Tant pis. Je commençais sans elle, même si barboter dans la viande rouge, engoncé dans une blouse, enfermé derrière un masque et des gants n'était pas particulièrement appréciable.
Beyond n'avait pas été tendre avec elle, et ne l'était pas davantage avec ceux chargés de comprendre le bordel qu'il avait mis là-dedans. Avec les rapports écrits, je n'avais au final que des résultats dépouillés de tout affect, et uniquement sur ce que je cherchais. Constater directement l'impact de la captivité de Takada dans ses chairs était assez différent. Il l'avait massacrée.
Enfin, un bruit de porte me tira de ma liste morbide. Mayat était pimpante, ses cheveux virevoltant autour de sa tête.
« Dites-moi que vous n'avez pas profité que je fasse votre travail pour changer votre couleur de cheveux. »
Sa crinière arborait une nuance violette psychédélique, assortie de pointes orangées radioactives. Elle attacha le tout d'un élastique, dégageant son front et empêchant au moins qu'on retrouve de l'ammoniaque à teinture sur la pauvre Takada qui n'en demandait pas tant.
« Prenez les lames que j'ai préparées, et analysez-les.
— Tout ce temps perdu, juste pour ce résultat ?
— Cessez de babiller comme une pie.
— La pie jacasse.
— Formidable.
— C'est le merle, qui babille.
— Et la colombe roucoule et le colibri zinzinule. Sur ces considérations zoologiques, peut-on passer à l'anatomie humaine ? Sans quoi nous aurons perdu bien plus de temps à discutailler volatiles qu'à nous occuper de la pintade prédécoupée sur ma table. »
Et elle osait m'accuser de lui faire perdre son temps, alors que c'était elle qui se peignait les cheveux pour s'amuser, et encore elle qui faisait des erreurs stupides sur les cris des oiseaux. Stupide bécasse.
Ses demandes formulées – sous forme curieuse d'ordres fermes – elle fit mine de continuer ce qu'elle avait commencé, alors qu'elle ne faisait que siffler et jouer à la majorette avec son bistouri.
Finalement, la symphonie se termina, et elle ne la remplaça pas.
Le silence se tissait, canevas mortuaire bienvenu. Mais avec le désagréable effet secondaire de me laisser ressasser tout ce que je ne voulais pas. Laissai échapper un soupir.
Watari et Yagami avaient beau être insupportables dans leur manœuvre vulgaire de nous manipuler, il fallait bien reconnaître que le plan fonctionnait. La maman de Raito avait raison, il était fatigué et subissait physiquement les horreurs que les autres lui lançaient à longueur de journée. Peut-être qu'il pourrait aller passer quelques temps chez lui, pour se reposer à son tour. Lui demander de me décharger de mes propres tâches était utile et vital pour moi, mais pour lui, c'était une corvée supplémentaire.
Possibilité de le remercier pour ça ?
Je réprimai un sursaut quand la voix placide se détacha du silence pour le briser. Aussi attendue et délicate qu'un accident nucléaire.
« Je meurs de faim. La politesse m'oblige à le proposer : voulez-vous un sandwich au concombre ? »
Temps de partir et d'aller remercier Akemi pour avoir abîmé le peu de confiance que Raito pouvait avoir dans ma conviction de son innocence.
Il ne se comportait même pas comme un coupable. Il l'était et feignait ne pas le savoir. Confortablement installé dans un fauteuil de sa chambre, il osait m'ignorer alors que je venais d'entrer. Le dossier dispersé autour de lui comme les feuilles d'un arbre en automne. Il avait probablement pensé que l'ordre n'importait pas. Odieux imbécile.
« Tu as mis plus longtemps à venir que prévu. » Ne daignait même pas me regarder. Il aurait dû. Pour éviter les volées de couteaux, poignards et autres marteaux de lancer, il valait en général mieux regarder d'où elles pouvaient venir. « Est-ce que tu as une mémoire à ce point sélective ? Je comprends encore moins comment tu peux vouloir te faire Raito avec ce que je suis en train de lire.
— Tu as peut-être une mémoire efficiente, mais il faut croire que tu ne t'en sers pas pour raccorder des éléments tels que mon interdiction répétée de fouiller dans mes dossiers et le fait de demander à Raito de te donner ça.
— Probable. »
Il se contenta de prendre une nouvelle page en laissant tomber celle qu'il lisait. Soit il était sûr que je le pardonnerais, soit il était avide et désespéré de finir.
« Comment est-ce que tu l'as convaincu de te le donner ?
— Tu ne lui as pas demandé ? Je m'attendais à un interrogatoire voire une enquête en règles avant que tu viennes me voir.
— Réponds. » Aucune envie d'être aimable, courtois, poli et autres conneries.
« Je lui ai demandé gentiment.
— Et sans mentir ? Quel est le contexte ? Le sous-texte ?
— Et toi ? Comment il t'a convaincu de te le donner ? C'est son dossier, il est le dernier qui devrait y avoir accès. Tu lui donnes l'occasion de préparer sa riposte.
— Parce que tu imagines que je le laisserais faire si ça tenait toujours.
— C'est évident.
— Ta bêtise aussi.
— Depuis combien de temps tu n'as pas relu ce dossier ? Sérieusement, je veux dire. Analyse-le une nouvelle fois. Tu peux pas ne pas voir que Raito est Kira. Au moins, il l'a été. Et tu donnes à Kira son propre dossier, tu joues cartes découvertes. »
Frisson. Il était à cette conclusion. Qu'il soupçonne Misa m'arrangeait, qu'il accuse Raito m'insupportait. Comme si ce sinistre abruti congénital pouvait prétendre soutenir la moindre comparaison de valeur.
« Tu n'as qu'un de dossiers.
— Et il est édifiant. Tu te fais Kira. L, j'ai pas envie de voir notre collaboration finir en te retrouvant par terre mort de crise cardiaque parce que tu auras donné ton nom à Kira pour lui faire plaisir sur l'oreiller.
— Il n'est pas Kira. Je m'étais trompé. Je l'ai déjà dit.
— Et je crois que c'est maintenant que tu te trompes. Ou que tu es trompé. Abusé. »
Il ne me laissait pas le choix. Hors de question que lui aussi se mette à pourrir la vie de Raito en l'accusant entre le café et le dessert.
« Alors notre collaboration s'arrête maintenant. »
Il releva enfin les yeux, incrédule. Ses muscles faciaux tentaient différentes expressions d'hésitation, de colère, d'égarement. Terminèrent sur un mélange incertain.
« Tu te fous de moi, là ?
— Hmm… non, je ne pense pas. » Je ne céderais pas. À choisir, mieux valait me passer du soutien d'Akemi et de sa famille, voire m'attirer leurs foudres éternelles, plutôt que de le laisser faire.
« Tu te sens capable de considérer Raito innocent jusqu'à preuve du contraire ? »
Le mafieux agita les pages, comme des ailes d'un corbeau malade.
« Tu déconnes, elles sont là, les preuves.
— Suppositions. Qui ne tiennent plus.
— Parce que tu ne veux pas qu'elles tiennent. Tu penses avec ta queue.
— C'est biologiquement impossible.
— Comment tu expliques autrement ton revirement d'opinion ?
— Tu étais où, ces derniers mois, ces dernières semaines ?
— Là, précisément. Et je vous ai observés plus que jamais, tous les deux. Tu ne l'enverras jamais se faire pendre.
— Ce qui n'est pas une raison pour oublier que sans connaître l'arme de Kira, personne ne peut être accusé avec certitude.
— Kira qui élargit les rangs de ses victimes le jour où tu mets la maison de Raito sous surveillance ? Les meurtres qui s'arrêtent quand tu l'enfermes. Je ne croirai jamais aux coïncidences. Et tu ne me feras pas avaler que tout ça était normal.
— Donc tu vas lui balancer au visage ces accusations qui ne reposent que sur tes impressions et tes convictions personnelles.
— Et les tiennes. Tu ne te fais pas confiance ? Ça ne t'a jamais empêché d'agir, avant. »
Invivable. Il serait impossible de concilier sa présence ici avec une ambiance n'incitant pas au meurtre.
« Puisque tu n'es pas capable de gérer la situation, je vais te demander de partir. Tu as une heure pour rassembler tes affaires et disparaître.
— Tu avais dit que nous étions liés par notre accord.
— Je le romps. J'ai apprécié ton aide, considère que ta récompense tient toujours, et bon vent. »
Débarrasser une table, même petite, d'un geste du bras avait le mérite d'être rapide et efficace. En revanche, le bruit de verre brisé et les éclats s'éparpillant sur le parquet auraient l'inconvénient de se rappeler à la mémoire de quiconque marchant pieds nus pendant un certain temps.
« Tu m'as fait venir pour aider. On a traversé la moitié du pays pour échapper à la police. Je travaille jour et nuit depuis des mois. Tu m'as envoyé à l'hôpital. J'ai passé toutes ces épreuves juste pour ça ? Tu crois que je suis un putain de clown ?
— Peut-être. Ça expliquerait un certain nombre de comportements, de paroles et de non-résultats. »
Il se mit à marcher en long et en large, son agitation parcourait ses doigts en tics nerveux.
« Je ne veux pas que ça finisse ainsi. J'ai mérité d'avoir le fin mot de cette affaire.
— Tu la verras à la télévision. Comme tout le monde.
— La version qu'ils voudront bien nous servir. Que tu auras modifiée pour éviter à certains de payer. »
Il se tourna vers moi, ses mains lancées pour agripper mes épaules. Arrêtées juste avant. Phalanges refermées, inutiles, intouchées.
« L. Écoute. Je veux savoir la vérité. Tu me reproches de la chercher ?
— Je te reproche de vouloir la voler, et de ne pas m'écouter quand je te dis qu'elle n'est pas là où tu veux fouiner. Lâche l'affaire, je ne céderai pas là-dessus.
— Tu es sérieux.
— Mortellement. »
Il se leva, rongeant ses doigts, tournant et virant. S'arrêta devant sa fenêtre, ébouriffa ses cheveux, croisa les bras. Encore quelques parodies d'extraits de marathons, et il se posta devant moi, fixe.
« Ok. »
Mon sourcil haussé. Sûr que je ne faisais pas ça, avant l'enquête.
« J'ai pas une âme de chevalier, j'abandonne l'idée d'affronter le dragon. J'espère que tu sais ce que tu fais. »
Pus pas m'empêcher de lui sourire. Akemi avait beau être un emmerdeur de première catégorie, j'aimais l'idée qu'il reste là. Pourrait encore servir.
Il soupira, se massa les tempes. Ressemblait un peu à un adulte devant des enfants turbulents, oubliant que lui-même passait le plus clair de son temps à se rire du danger et à agir comme bon lui semblait. De préférence en ignorant la loi et les conséquences.
Watari m'attendait au bout du couloir, mains jointes dans son dos trop droit. L'image de la sévérité et du désappointement.
« J'ai entendu ce que tu lui as dit.
— Parce que tu m'espionnes. Tu écoutais ce que je disais.
— Suis-moi. »
L'ambiance n'était pas exactement celle que j'attendais. D'habitude, quand Watari m'invitait dans ses appartements, c'était davantage pour discuter jovialement et partager des scones autour d'un thé au citron que pour me critiquer. Ça, il ne le faisait jamais. Pas dans son repaire, en tout cas. Toujours associé au calme, à une certaine douceur.
Pourtant, les hostilités démarrèrent à peine quelques minutes plus tard que le service du thé noir.
« Je ne pourrai pas continuer à travailler avec toi comme avant, si lui est là. Tu vas devoir choisir, et ce n'est pas de gaieté de cœur que je dois te dire ça. »
Déraillement des engrenages. Ce n'était pas lui, de me poser des ultimatums. J'avais toujours fini par pouvoir faire exactement ce que je voulais. Me contraindre à ce point, sous-entendre qu'il pourrait m'abandonner… pouvais pas le laisser voir à quel point ça me vrillait les entrailles.
« Tu sais que Raito ne me demanderait jamais de choisir entre lui et toi ?
— Uniquement parce qu'il se considère assez intelligent pour te faire céder de ton plein gré. Et je pense qu'il est assez fourbe, et toi assez déboussolé pour que son plan réussisse.
— Je ne suis pas un oisillon tombé du nid. Et il n'est pas un serpent.
— Vous êtes bien pires, tous les deux. Tu es une souris atteinte par la toxoplasmose et qui se jette dans la gueule d'un chat.
— J'aurais parié pour la fourmi et le champignon parasite.
— À ta guise. Et tu refuses de voir la réalité. À quel point son emprise sur toi est forte. À quel point vous êtes différents.
— On est pareils.
— Un détective et un criminel ont beau être intelligents tous les deux, ils ne seront jamais pareils. Jamais égaux. Tu le sais.
— On est deux détectives. Il s'occupe de mes enquêtes. Il les résout aussi bien que moi. Tu ne l'aimes pas, j'ai compris. Mais tu ne peux pas…
— Il est Kira.
— Potentiellement, il aurait été Kira.
— Tu l'as déduit toi-même.
— Hmpf. Faudrait savoir si tu as confiance en mon jugement ou pas. À un moment. »
Il se renfonça dans son fauteuil, le cuir grinçant au frottement. Il adorait sûrement ce son qui lui rappelait son salon personnel à la Wammy's. Même la pluie devait lui plaire. Ne manquait qu'un foyer ouvert aux flammes fadasses et au bois craquant pour compléter sa petite scène. Où avait-il dégoté son service à thé de style victorien ?
« Disons que ma foi en toi s'est sérieusement écornée à partir du moment où tu as commencé à avoir des vues sur un enfant plus jeune que toi de sept ans.
— Six ans, trois mois, vingt-huit jours.
— Il est mineur. C'est un enfant à peine sorti de l'adolescence.
— Je suis pas vraiment vraiment vraiment adulte.
— Penses-tu. Imagine un instant que tu aies eu les mêmes penchants pour un des enfants de l'orphelinat, quelle aurait été ma réaction ? Quand tu avais quinze ans, par exemple. C'est plus ou moins à ce moment que tu es entré pleinement dans la puberté. »
Horreur absolue de cette conversation. L'intrusion dans le privé. L'accusation. Le parallèle.
« En tout cas, c'est là que tu as commencé à fermer ta porte à clef.
— Je savais que ça ne prenait pas de temps de gérer la maison. Mais au point que tu testes ma porte, je n'aurais pas imaginé. Au point que tes neurones se mettent à pourrir et à abriter une colonie d'idées aussi insultantes, non plus.
— Partageons nos déceptions, dans ce cas. » Le tintement de sa cuillère d'argent sur la porcelaine était horripilant. « Je n'aurais pas cru que tu puisses être accaparé par une histoire comme celle-ci au point de négliger ton travail. Ni que tu pourrais avoir des penchants pour les jeunes garçons.
— Alors ça y est, la sénilité frappe à la porte. Tu as pris des dispositions, quand ton cerveau fonctionnait ? Je ne suis pas pour l'acharnement thérapeutique. L'euthanasie est une option à considérer ?
— L'euthanasie est illégale au Royaume-Uni. Passible de quatorze années de prison. Est-ce que s'il avait quatorze ans, tu te taperais aussi Yagami-kun ?
— Je ne me le tape pas, comme tu le dis si élégamment.
— Oh, tu préfères peut-être des termes plus techniques ? Comment veux-tu définir ce que vous faites, sans vous soucier le moins du monde des caméras ?
— Peut-être que tu pourrais considérer que nous regarder n'est pas d'une importance vitale.
— Et pourtant ça l'est. Alors : relation sexuelle ? copulation ? coït ? fornication ? Choisis ce qui te convient le mieux. Ou peut-être viol sur mineur par emprise morale ?
— C'est dégueulasse, ce que tu fais. » J'avais froid. Malgré la chaleur, malgré les radiateurs, malgré le thé encore fumant, j'étais gelé. Empêtré dans une mélasse poisseuse d'accusations immondes. Je savais ce qu'il essayait de faire. S'était allié avec Yagami pour nous forcer, Raito et moi, à entendre leurs arguments, nous farcir l'esprit de leurs images fausses.
Et ça marchait trop bien.
Une main douce se posa sur ma joue. Longs doigts à la peau fragile et fraîche. Rendue calleuse par le temps. Elle me guida pour que je tombe dans les yeux glacier. Je cherchais un réconfort, une dénégation, quelque chose de rassurant, de familial. Il y avait toujours eu de la tendresse, dans ces yeux-là.
« Je dois te dire que dans l'état actuel des choses, je crains de te ramener chez moi. Je suis déçu de toi. »
Aïe. C'était abrupt. Cruel. Son jugement avait depuis toujours été le seul qui importait.
« Mais tu m'aimes quand même. » Au moins ça, ça ne pouvait pas changer. Surtout en assortissant mon affirmation de mon sourire le plus candide, celui réservé aux occasions les plus adorablement sucrées de mon enfance. Comme mon gâteau d'anniversaire de sept ans. Merveille artistique, juste pour moi. Même avec le poison qu'il assénait, ça ne pouvait pas changer.
« Tu me déçois beaucoup. »
C'était dit de manière tellement factuelle. Comme une négation irrévocable à ce que j'avais dit. Ça perforait le bide. Aigreur répandue, rongeant tout le reste. L'absence d'armure, évidente depuis toujours, parce que je lui vouais une admiration sans borne et une confiance aveugle, me revenait dans les dents comme un élastique trop tendu. Et ça faisait mal. Les fondations de mon existence, de ma survie… il était tout. Celui qui m'avait recueilli, celui qui m'avait fait grandir, celui qui m'avait épaulé, secondé en toutes circonstances. Sans lui, je ne serais jamais devenu L. Et il me désavouait. Abandon semi-symbolique.
Dans un nuage de stupeur cotonneuse, je le laissais dans sa pièce attitrée. M'y sentais plus le bienvenu – ne l'étais sans doute plus. Rejeté.
J'avais froid.
Rien dans les placards ou le frigo de prêt à manger. C'était le cas depuis longtemps, le savoir n'arrangeait rien. M'arrangeai finalement pour me faire un chocolat chaud. La poudre de cacao formait d'étranges bulles à la surface. Explosées distraitement du tranchant d'une cuillère tout en marchant vers le salon.
Raito toujours là, assis dans un canapé, absorbé par son ordinateur. Sans doute une des dernières affaires que je lui avais confiées. Il les avait dévorées.
Est-ce qu'après ce que j'avais suggéré, aussi stupidement, je pouvais simplement prétendre à un câlin de réconfort sur canapé ? Il ne m'avait pas encore remarqué, ou alors faisait bien semblant. De toute façon, je ne risquais pas vraiment d'être encore plus rejeté par lui que par Watari.
M'approchai sans bruit, jusqu'à m'installer à son côté. Assis, jambes rangées sur la gauche, mon flanc collé au sien. Tintement du raclement de la cuillère d'acier sur la faïence supplantant le cliquetis des touches de clavier. Sa voix calme, presque un peu trop.
« Qu'est-ce qu'il y a ?
— Je suis un pique-nique à 11h. Dans les Highlands. Fin janvier. Cornichons et vinaigrette. »
J'y aurais volontiers ajouté une tempête de neige. Un blizzard. Pas encore assez fort.
Il s'éloigna à peine, créant une poche d'air frais entre nous. Désagréable. Disparue bien vite, alors qu'il lançait – avec toute l'adresse disponible dans pareille position – un plaid sur mes épaules. Ne pas renverser ma tasse tenait déjà de l'exploit.
« Profite du paysage.
— Hmpf. On voit que t'as jamais mis les pieds là-bas. Si je meurs pas de froid, ce sera de l'humidité infiltrée jusque dans mes poumons, et si j'y survis, je me perdrai dans les tourbières. Et si je m'en sors, la carence en vitamine D m'achèvera. Le seul avantage, c'est qu'un néphéliphile y serait comblé et pourrait enrichir les nomenclatures des nuages. Grandiose. »
Une gorgée de chocolat trop tiède acheva d'établir ma maussaderie en reine des émotions. Faillis aussi m'étouffer avec du cacao pas dilué.
« Je ne peux pas en juger. Mais la météorologie est utile, parfois. Sûr que tu as déjà dû résoudre une enquête grâce aux formations nuageuses. Le contraire serait d'un banal.
— Banal, oui. Tu trouverais ça décevant ?
— Je serais surpris. Réfléchissons ; si un témoin te décrit un ciel de nuages noirs, et que la perturbation se trouvait déjà à des centaines de kilomètres, tu peux déduire qu'il te ment sur l'heure. S'il y a des photos, tu peux aussi obtenir des informations intéressantes sur l'heure, ou même le lieu. Savoir si des traces ont pu subsister, ou si la pluie aura nécessairement tout effacé. »
Il était superbe, les yeux un peu perdus dans le vide, flamboyants d'intelligence. Il tissait seul des lambeaux d'enquêtes, effleurant des histoires possibles, cajolant l'idée d'une investigation exigeante. Au moins un peu plus que celles que je lui avais léguées. Ses mains à l'arrêt immobiles, à quelques millimètres du plastique chaud. Envie de les voler, les avoir pour moi. Sur moi.
« Va pour les nuages. Mais le reste ?
— Quel reste ? » Son échappée nuageuse interrompue, le fil de pensée coupé.
« Tu me trouves décevant ? Globalement. » Fuyais son regard caramel ouvertement, me réfugiant dans l'arôme cacao délibérément. C'était possible, après tout. Watari ne devait pas être le seul à avoir projeté des espoirs sur moi, et à se retrouver sans ce qu'il avait demandé. Impossible qu'il ait pu imaginer quelqu'un me ressemblant, alors qu'il était enfant et collectionnait ce qui me concernait. Articles. Particularités réseau chassées. Probablement des bribes de dossiers échappées du commissariat de son père. Ses commentaires et remarques adorables striant ses marges. « Tu m'as dit le premier jour que j'étais quelqu'un que tu admirais beaucoup. Est-ce que tu me trouves décevant, par rapport à tes attentes. Ce que tu imaginais.
— En dehors de tes goûts vestimentaires, je suppose.
— Tout inclus. Même si sur ce point-là, je risque de devoir bientôt emprunter des habits. Watari pourrait bien faire la grève des tâches ménagères, et moi me retrouver avec rien à me mettre.
— Alors au moins, cette dispute aura un point positif. »
Il faisait semblant de détourner la conversation. De rester à la surface. Comme un élève de secondaire devant un exercice de physique un peu profond.
« Il t'a dit que tu l'avais déçu ? »
Gorgée avalée de travers. Un peu exprès. Retardait le moment de répondre. Sa voix apaisante, trop confortable à écouter pour vouloir mentir.
« C'est à toi que j'ai posé la question.
— Moi aussi.
— Mais moi en premier. »
Ses doigts emmêlés dans mes cheveux, rapprochant nos fronts, apposés. Il était flou. Pas moins magnétique.
« Il faudrait que je sois fou.
— Et tu l'es pas ?
— Non.
— Ok. » Un temps laissé. Pour l'énerver. Parce qu'il savait que je savais qu'il détestait ça. Un baiser planté sur ses lèvres avant de terminer sur un « Cool. » et de finir mon chocolat. Tasse en équilibre sur l'accoudoir. Sa main glissa finalement contre mon dos, fraîche, tendre.
« Du coup, ma réponse ?
— Hmm.
— Je suis désolé.
— T'es pas responsable. » Seul Watari était coupable de ce qu'il choisissait de dire. Lui parmi les autres choisissait toujours à dessein les mots qui franchissaient sa bouche. Les accusations qu'il formulait étaient toutes préméditées, ciselées, et honnêtes. Il pensait complètement ce qu'il ne cessait de marteler.
« Non ? De quoi est-ce que vous avez parlé ?
— Je peux pas te le dire. Pour le moment. » Il allait croire que c'était parce qu'il en était le sujet. Forcément. « Quand on aura trouvé la taupe - » pas mieux « et qu'on sera sûrs de pas être espionnés, je te raconterai. Ça concerne plus ou moins mon passé. »
Est-ce qu'il serait à l'aise, au milieu des enfants ? Sans doute différent de vivre aux côtés d'orphelins ou d'une sœur cadette. Dans aucun cas on ne les choisissait, mais les conventions demandaient plus aux fratries de s'apprécier qu'aux compagnons forcés de dortoirs. Même s'il n'y avait pas à proprement parler de dortoirs à la Wammy's. L'angoisse refaisait surface. Si Watari refusait que je rentre à la maison ? S'il était vraiment inquiet pour les nains caracolant dans les couloirs, plus que de me laisser seul ? Si je devais vraiment ne jamais retourner là-bas ? Ça n'avait jamais été moi qui gérais l'aspect matériel des choses. Même aucune idée de comment les gouvernements ou les rares particuliers avec lesquels j'avais travaillé étaient censés me rémunérer. Pire. Si Raito ne voulait pas vivre avec moi, je n'aurais personne pour me faire à manger, me dire d'aller dormir, et changer mes draps. Ni les salir.
M'appuyai davantage contre le corps chaud, nez enfoui dans son épaule. Son menton contre ma tempe vibrait alors qu'il me parlait. Écoutais pas vraiment.
Rassurant. Autant que c'était terrifiant à tous points de vue de me découvrir vulnérable à ce point.
« On y ira, si tu veux. Dans les Highlands. Mais je t'aurai prévenu, tu viendras pas te plaindre quand je te refilerai ma pneumonie. »
Des heures qu'elle était là, vautrée dans une méridienne en velours rouge. À me servir d'alibi pour éviter les autres : je la surveillais. Et je lui servais d'alibi pour tirer la gueule.
Misa dans toute sa splendeur de diva, envahie de dentelles et de satin, étendue et battant des cils lentement, au rythme des paroles de sa télé réalité pourrie d'idiotie.
« Ta jupe manque de paillettes. »
Seul rempart contre mon ennui dévorant, discuter avec elle. Pouvait être assez marrant, parfois. Si cette fois, elle ne m'éborgnait pas avec la télécommande, je pouvais espérer qu'elle soit distrayante.
« T'y connais rien.
— J'ai lu tout Eighteen depuis mars dernier.
— Ce qui est incroyable, c'est que ça t'a pas inspiré pour mieux t'habiller.
— Oh, tu me conseillerais quoi ? Je pense pas que tes dentelles, aussi jolies soient-elles, m'iraient au teint. »
Œillade soupçonneuse. Comment pouvait-elle douter du sarcasme ?
« Tu pourrais commencer par enlever ta tête.
— Tu parlais de m'habiller, j'attendais mieux d'une experte en la matière.
— J'ai pas de leçon à recevoir de quelqu'un qui pense qu'on peut marier paillettes et dentelles.
— Et si tu enlevais les dentelles pour mettre des paillettes, plutôt ? Ce serait plus lumineux, ça ferait contraste avec ton sourire. »
Finalement, plutôt que me répondre, elle se mit en colère pour une des personnes filmées, commettant un sacrilège de mode en direct. Un monologue vif pour la défense du boa à plumes s'ensuivit, dérangeant à peine le chien ronflant sur ses genoux cagneux. La bestiole ne m'avait miraculeusement pas encore agressé.
Sur un acquiescement de ma part, la conversation se civilisa, les remarques échangées au fur et à mesure de la descente de l'émission vers les abysses de l'intelligence. Sentais mon cerveau se mettre progressivement en veille.
« Tiens, tu pourrais t'habiller comme elle.
— La pouffiasse de gauche ?
— Oui. Elle est blonde. Tout pareil. Je suis certain qu'il doit y avoir des sites qui proposent de retrouver les adresses pour acheter les habits des personnalités de la télé. »
La porte s'ouvrit, sur un Akemi au visage blêmissant.
« Je suis tombé dans un univers parallèle qui ne me convainc pas plus que ça.
— Bienvenue dans notre réalité, prenez un siège. » Lui désignai un tabouret sans coussin, au confort rivalisant avec celui d'un menhir aiguisé.
Repris le fil de ma discussion, Misa continuait de décrire et commenter les choix d'une candidate au podium de miss pimbêche attifée comme un daltonien soûl chez Desigual.
« Mouais… ça fait un peu cagole.
— La chance qu'elle a, ça lui correspond complètement. »
Un éclat de rire secoua le sac d'os, qui essuya une larme imaginaire d'un doigt impeccablement verni.
« Tu sais que t'es drôle, quand t'es pas chiant et insupportable.
— Tu sais que t'es pas mal non plus, quand tu n'utilises pas ta manucure comme une arme.
— Mon chou, la manucure est une arme de séduction, une arme que chaque femme devrait maîtriser, au nom de… ! »
Akemi fit racler sa chaise, et s'enfuit hors de la pièce. Verdâtre.
« Qu'est-ce qu'il a ?
— Apparemment, ta meilleure arme est ta parole, pas tes ongles. »
Je m'endormais à moitié, hypnotisé par la télévision, neurones détachés un à un vers un monde meilleur.
Le salut vint sous la forme d'un Raito qui ne s'attarda qu'une seconde sur le tableau que nous formions avant de s'emparer de la télécommande malgré les insultes braillées. La princesse ignorée se mit à bouder, alignant menaces et jurons pas moins fleuris que son nouveau sac à main.
Rien n'y fit, la chaîne changea pour afficher les infos. Une présentatrice à la coiffure improbable bavait un résumé de déclarations politiques de quatre dirigeants politiques. Très officiellement, enfin, ils reconnaissaient que Kira était néfaste, et que me soutenir et s'allier à moi était la solution sage et qui s'imposait.
La victoire n'était pas maigre. Elle avait été arrachée avec opiniâtreté, et plus que méritée.
J'attrapai la main de Raito, mêlai mes doigts aux siens. C'était sa victoire, pour moi.
Il s'assit à mon côté, ignorant Misa qui sortait, suivie de son paillasson vivant. Sa tempe embrassée, remerciement futile infiniment inutile, sans commune mesure avec l'effort fourni.
« Je sais pas comment j'aurais fait, sans toi.
— Tu n'aurais pas dormi, et tu aurais accusé tes murènes de comploter pour saboter le frigo.
— C'est possible. Ça se tient, comme théorie. Les pauvres, abandonnées à des policiers débiles. Si ça se trouve, Aizawa les a récupérées. Il a une gamine. C'est pour ça qu'il est parti. Il a dû penser qu'elles feraient des animaux domestiques idéaux.
— Vie de famille ? Il n'est pas plutôt parti à cause de ta manière de gérer l'enquête ?
— C'est celui qui aurait le moins dû partir pour ça. Il m'a à moitié agressé physiquement quand il était en désaccord avec moi, alors je le vois mal partir sous ce seul prétexte. »
Ses yeux un peu perdus dans le vague de ses pensées, l'écran s'y reflétait, succession d'images colorées parasitant la chaleur adorable.
« Tu rêves ? »
Clignement des yeux unique. Rencontre des iris, faussement assurés.
« Non. Tout va bien.
— Tu mens bien. »
La porte refermée derrière moi. Curieux, qu'il ne soit pas là. Plutôt rare qu'il délaisse sa chambre, ces derniers temps. Enfin, ça m'arrangeait.
À force de travailler ici, son lit finissait aussi par être à moitié couvert de papiers divers. Les rapports d'autopsie pas les moins nombreux. Mais j'avais besoin de la place.
La brassée ramassée et expédiée sur un coin disponible sans y regarder à deux fois. Les détails glauques sur les crises cardiaques et les découpes de poumons n'étaient pas ce qui correspondait le plus à mon humeur.
Une fois la place libérée, je retournai m'y installer. Pantalon défait, abandonné au sol, je restai alangui au-dessus des draps bien tirés, à l'agréable odeur de lessive.
Esprit vagabond, dressant la liste de tout ce que je comptais faire une fois que Raito reviendrait chez lui. Imaginant aussi ce que lui ferait.
Sous-vêtement parti rejoindre son compagnon plus bas. Est-ce que, pour une fois, il penserait à fermer la porte à clef ?
Me tordis pour être à plat ventre, tête sur mes bras croisés. Fermai les yeux un instant. Et si je ne l'entendais pas rentrer ? Je pouvais presque sentir ses mains glisser le long des mollets, puis des cuisses. Puis le reste.
Me servirais d'une bande de tissu pour le bâillonner. À défaut de l'empêcher de réfléchir, il lui interdirait au moins de le faire à voix haute et de me donner envie de répondre. Tout bien considéré, je me musellerais aussi, pour faire bonne mesure et m'éviter de répondre ou de raconter n'importe quoi. Ne pas contrôler ce que je baragouinais – et ne même pas m'en souvenir – était particulièrement humiliant.
M'ennuyais, avec les minutes qui défilaient. Ma tête tournée de côté, je comptais.
Le nombre de livres, de tas de feuilles, de tiroirs, de lattes de plancher, la mesure approximative de tous les meubles visibles, les écarts non respectés qui donnaient une allure dissymétrique, les quelques bonbons encore emballés que j'avais laissés là pour plus tard… et un seul paquet rouge à moitié dissimulé. D'ici, il n'avait pas l'air bien grand. Le papier écarlate brillait en accrochant la lumière. Pas souvenir de l'avoir déjà vu.
J'allai le prendre. Tenait dans la main, moins d'un kilogramme. Les arêtes régulières, le scotch caché dans des pliures, c'était un joli paquet-cadeau.
Je le ramenai avec moi sur le lit, sur le dos cette fois. Il n'avait pas été ouvert. Le destinataire n'était pas un mystère. L'expéditeur non plus. Jamais Misa n'aurait offert un cadeau bien emballé. Et si c'était sa famille, il l'aurait ouvert depuis longtemps. Si ça n'avait pas été Kaname, la boîte aurait fini à la poubelle depuis longtemps.
Légèrement secouée, mais le silence n'était pas aidant.
Et malgré le nombre de mes puériles tentatives, la lumière n'était pas capable de me révéler ce qui se trouvait dedans. Qu'est-ce que cet agent pas revu depuis des années avait bien pu lui donner ? Et qu'est-ce qu'il espérait que ce soit, pour le garder ?
De toute évidence, quelque chose qu'il ne pouvait pas me demander à moi.
Pfff. Je laissai l'objet tomber et rebondir sur un oreiller. Me mis sur le côté, tempe sur mes doigts repliés. La circulation sanguine du coude finirait par en pâtir, tant pis. Le cadeau fusillé du regard.
Mes listes de suppositions avaient changé de sujet. Elles y avaient beaucoup perdu.
Finalement, des pas se firent entendre, se rapprochant. Bougeais pas. L'aurais reconnu entre mille.
Il entra, ne s'arrêta pas avant d'avoir refermé la porte. Légère discordance dans sa respiration. J'en avais presque oublié la raison de ma présence.
« Ça fait longtemps que tu attends ? » Un peu rauque. Soit il n'avait pas parlé depuis un moment, soit il…
« Assez en tout cas pour m'ennuyer et découvrir que tu caches des objets potentiellement dangereux. »
Lui jetai un regard. Sans pouvoir m'empêcher de le détailler, noter ses yeux trop cernés, bleuissant, sa peau trop terne. Le temps affreux qui régnait sur le pays n'y était pas totalement étranger. Malgré tout, il n'en était pas moins beau. Tout son être délié, aimant, élégant de simplicité mesurée. Parfait jusque dans l'arrangement prétendument négligé de ses cheveux trop noirs. Seule ombre à son tableau. Immortalisé dans mes petites images mentales souvenirs.
« Je peux savoir ce que c'est ? »
Il cessa de regarder le paquet en tentant de deviner si je l'avais ouvert puis refermé.
« Pourquoi est-ce que tu demandes ? Tu le sais. »
Sourire carnassier. Oh, il me testait aussi bassement ? Ses idées manquaient de clarté, alors. Je jouai avec mes jambes, les pliant un peu et les séparant, juste assez pour provoquer une dilatation des pupilles. Jouer avec lui était incroyablement satisfaisant.
« Tu aurais pu m'en parler. Au moins me le dire, sans en rajouter.
— Pour quoi faire ? Te rappeler que quelqu'un m'a souhaité mon anniversaire et offert un cadeau ? On a connu plus subtil. De toute façon, je pensai que tu m'observais à chaque instant. Sécurité, contrôle… tu connais la chanson.
— Oh, parce que tu es vexé ? »
Je me retournai complètement, serpentant jusqu'au bord, attrapant sa ceinture et m'en servant pour me redresser. « Qu'est-ce qui t'aurait fait plaisir, comme cadeau ? » Tellement d'idées inavouables. Toutes tellement mieux que ce que j'avais fait. « Puisqu'il semble que tu n'apprécies que les cadeaux qu'on peut ouvrir. »
Je descendis la fermeture de son pantalon avec les dents, en ne le quittant pas des yeux. En contre-plongée, je profitais des effets que je provoquais en observant sa respiration s'approfondir alors qu'il tentait de la ralentir.
« Qu'est-ce que tu veux dire ?
— À propos ? »
Ma langue parcourut ce qu'elle était venue chercher de bas en haut, une unique fois. Je mordillai l'élastique du sous-vêtement, bien conscient de mes cheveux qui jouaient sur sa peau ou contre la chemise. Caresses légères, agacement plus qu'autre chose.
« De ce que tu viens de dire. Quel cadeau tu - »
Phrase écourtée, par ma langue curieuse et mes doigts inquisiteurs. De longues années de dégustation de cornets de glace trouvaient finalement une application encore plus récréative.
« Tu m'as pas fait de cadeau d'anniversaire. Tu m'as à peine parlé, en fait. »
Il hoqueta en prenant une inspiration chaotique alors que je laissai mes dents racler doucement la surface de la peau si sensible. Abandonnée juste le temps de répondre.
« Biiip, erreur. Votre note finale se verra diminuée en cas de nouveau manquement. »
Tout juste le temps de reposer ma bouche sur lui pour recommencer à le cajoler, qu'il s'éloignait, passait un bras sous le mien pour me relever. À genoux sur le lit devant lui, à peine quelques centimètres plus bas, je lui servais ma moue enfantine la plus boudeuse.
« T'es chiant, j'avais pas fini ce que je voulais.
— Je me suis pas trompé sur la deuxième partie. Qu'est-ce que tu m'as offert ?
— Mon auguste présence et des excuses anticipées. »
Une claque sèche tomba sur ma fesse, me faisant échapper un cri pas des plus glorieux.
Il avait osé faire ça ?
Son regard mi-amusé mi-sérieux ne me lâchait pas.
« Je veux la vraie réponse.
— Et si c'est ma vraie réponse ? »
La provocation n'était pas forcément la meilleure tactique. Malgré la position, il était capable de frapper assez fort. Une chaleur diffuse restait là où il m'avait attaqué. Savais pas encore si j'aimais ou si je m'en offusquais.
« Je veux la vérité. » Yeux plissés, prédateurs. Divins.
« Humpf. Il se pourrait que tes amis n'aient pas eu l'idée de tous se réunir pour ton anniversaire. Il est possible que quelqu'un la leur ait soufflée. »
Pas besoin de lui dire que ce même quelqu'un s'en voulait pour la tournure que les événements avaient pris. Et qu'il aurait préféré que la journée se finisse bien, avec un gâteau et un sourire et un certain calme retrouvé. Une harmonie qui n'appartenait qu'à nous.
Raito eut un petit sourire, un haussement de sourcil comme s'il était si surprenant que j'aie ce genre d'idée, puis il se pencha et m'embrassa. Une main posée sur mon omoplate, l'autre câlinant ce qu'elle avait pris tant de plaisir à martyriser. Il n'échapperait pas au bâillon, le moment venu, ce tortionnaire. Ses lèvres picorées, alors que mes doigts emprisonnés de tissus bataillaient pour se frayer un chemin sur leur terrain favori.
« J'aimerais bien retourner les voir, quand je pourrai. Que ce sera plus calme. Et j'irai bientôt voir Kaname. Après les analyses.
— T'es vraiment chiant. Pourquoi tu parles de lui maintenant ?
— C'est toi qui as commencé. C'était le sujet de départ.
— Non. Le sujet, c'était son cadeau. Et je sais toujours pas ce qu'il contient. Ni pourquoi tu veux tellement retourner lui parler. »
Il se détacha, pour me laisser me noyer dans le caramel fondu de ses yeux. Est-ce qu'il avait conscience du pouvoir qu'il avait sur moi, quand il faisait ça ?
« J'ai envie d'aller le voir. Et puis il le faut. Pour l'enquête.
— Mouais. T'as surtout envie. Tu vas peut-être même lui faire des gâteaux, tiens. C'est quoi, son parfum préféré ? »
Un petit rire de gorge fut ma réponse. Inacceptable. Foudroyé du regard, il gardait son air amusé.
« Tu es jaloux.
— Et ? Tu t'attends à ce que je nie ? »
Je passai deux doigts dans un des espaces entre deux boutons de chemise. M'en servis pour le ramener vers moi. Les fils tenaient mieux que ce qu'on aurait pu croire. Torses l'un contre l'autre, leurs chaleurs mélangées à travers les tissus. Murmure contre ses lèvres.
« Je refuse de te partager.
— C'est un ami. Je…
— Ce qui est à moi est à moi et c'est tout. »
Son cou marqué à coups de dents pour le lui prouver.
Watari avait dû passer trop de temps à observer les caméras. Beaucoup trop de temps.
Entre les entrées et les amuse-bouche club sandwiches, il assassinait à tout va toute tentative policée de quiconque pour prendre la parole. Le thème salade verte odieusement retourné à l'envoyeur avec pertes et fracas.
Même le commissaire se dandinait sur sa chaise sous certaines piques tranchantes. Et en termes de gêne et de talent pour mettre les autres mal à l'aise, il avait pourtant tenu le haut du pavé ces derniers temps.
À croire que la coopération entre les deux connaissait des perturbations. La vexation d'entendre Watari agresser son fils en permanence devait saper sa motivation à faire des efforts dans le but ultime de raisonner Raito. Le pauvre avait du mal à dissimuler sa frustration face à son assiette, même si personne d'autre ne semblait l'avoir remarqué.
« Watari ? »
Le coupai en pleine tirade contre les maladies neurologiques liées à l'exercice de certaines fonctions policières sur de trop longues périodes, et l'intérêt d'une reconversion dans le domaine de la blanchisserie.
« Quoi ? Si tes gâteaux ne te conviennent pas, je te suggère d'aller en préparer toi-même, si Ton Altesse veut bien cesser de batifoler dans tous les coins que la morale la plus élémentaire condamne.
— Il n'y a pas que les gâteaux qui soient indigents, sur cette table. Encore un peu, et nous serrons tous nourris au pain sec.
— Alors peut-être que vous trouverez la motivation pour travailler. Après une heure consacrée à chaque repas, et avec un demi kilo de gras ou de sucre sur l'estomac, je conçois qu'on ne soit pas bien actif dans ses réflexions. La digestion adipeuse contamine les synapses.
— Tu sais, si je voulais être aussi vulgaire que toi, je te dirais que c'est une réflexion de mal baisé. »
Mogi s'étouffa dans son verre d'eau, répandant une pluie salivaire autour de lui. Valse des serviettes sacrifiées.
« J'espère pour toi que le fait de ne pas être mal baisé te conférera des capacités insoupçonnées en tant que cuisinier, gestionnaire et gardien de prison pour enfants et marmots déséquilibrés. »
Il abandonna la table après avoir proprement rangé couteau et fourchette sur son assiette toujours remplie. La porte même pas claquée, juste laissée entrouverte, signe de son énervement froid.
« Il est vraiment…
— Phénoménal. » Akemi ne souriait pas en le disant. C'était un peu triste, de le voir tripatouiller sa ratatouille en boîte sans aucune conviction.
Il se tourna vers la mannequin, occupée à trier les légumes qui selon elle avaient le plus absorbé d'huile.
« Sérieusement, le standing se dégrade. Elle bouffe comme nous, maintenant. Où est passé le régime yaourt nature et unique haricot vert de la semaine ? »
Lui laissai pas le temps de répondre.
« Son cul de percheron te remercie de prendre soin de ses amas graisseux. Je suis ravi de voir qu'il y a enfin quelqu'un ici qui ose aborder les sujets de fond. »
Mayat nous observait, sous ses cils à demi baissés, alien au milieu des terriens. Ce qu'elle saisissait de la conversation, elle était la seule à le savoir. Son petit monde réduit à sa boîte personnelle, aux amas de nourriture bien séparés en zones équitables.
La mannequin braillait qu'elle était superbe, que personne ne lui arrivait à la cheville. Je nuançai ses propos mensongers.
« Tu es plus jolie vue de loin.
— Tout le monde m'aime, de près ! Je fais la couverture de tous les magazines en gros plan. C'est pas avec ta tête de… de mérou que tu pourrais en faire autant !
— Je préfère éviter. Mais avec ta dégaine de crevette, je ne vois pas qui peut apprécier la vue, sauf des poissonniers ou des adeptes des tendons apparents.
— Tu sais juste que tu dégoûterais tout le monde. Super pratique pour un argument régime, mais déprimant à crever.
— Sans doute. À ton service, et à celui des tendons qui tiennent ton squelette en un seul morceau contre toutes les lois anatomiques.
— Donc tu admets que t'es laid. Et moi sublime. Dis-le.
— Aussi jolie qu'un bigorneau. Sur lequel on aurait collé des paillettes et des cailloux qui brillent.
— T'as un problème avec les paillettes.
— C'est ton arrière-train. On dirait une boule à facettes sans le brillant. La ressemblance est trop frappante, ça me parasite. »
J'évitai l'assiette volante de peu, sous le rire hilare de Matsuda, qui ratait une nouvelle occasion de se pencher en avant pour attraper le sel et se trouver sur la trajectoire de la vaisselle.
D'un coup de pied, je ramenai l'attention de Raito vers moi, éjectée de ses pensées. Invitation à me suivre d'un signe de tête.
« Je ne nous donne pas vingt minutes avant qu'ils viennent nous chercher.
— On s'en fout, ce sera suffisant. Mange. »
Dissimulés dans un recoin du restaurant traditionnel, un menu teishoku complet et un ordinateur portable devant nous, nous étions pour le moment installés confortablement.
Personne pour nous assassiner du regard, personne pour nous donner à manger un quignon de pain sec et surtout, personne pour interrompre la conversation sous prétexte d'horaires de salle de bain ou de série télé à suivre d'urgence.
Les baguettes saisissaient les aliments, les doigts agiles portaient la nourriture jusqu'à…
« Il faut que j'appelle Kurt. Il a essayé de me contacter. »
Ses yeux établirent le contact, à peine une seconde. L'interrogation lisible. Ici ?
« Ouais. Ça risque rien, on parlera anglais, personne n'écoutera. »
L'écran déployé, le logiciel habituel de changement de voix lancé. Un écouteur dans mon oreille, celui qui se prolongeait par un micro. L'autre écouteur tendu par-dessus la table, essuyant un regard faussement placide.
« Mon destin est donc de ne pas manger tranquillement.
— Accepte-le. Ou considère ce que tu vas entendre comme un fond sonore agréable pour accompagner ta mastication. »
L'écouteur attrapé, mis en place.
« J'espère pour toi que ton micro est réglé de manière à ce qu'il n'entende pas tous les bruits de mastication du restaurant. »
Sourires sardoniques en miroir.
« C'est à toi de voir, tu veux que j'attende que tu passes au dessert ? D'ici là, on risque de venir nous chercher.
— Appelle-le. Ça concerne forcément Kira.
— Forcément. Très probablement le programme de modification.
— Il est sûrement attaqué depuis le début, ils doivent avoir du mal à le protéger.
— Bienvenue dans mon monde, où les prétendus experts sont aussi efficaces qu'un chaton chargé de garder l'entrée d'une boîte de nuit face à une nuée de moustiques. »
Les neuf heures de décalage passées, le téléphone sonna. Et re-sonna. Je finis par pianoter sur mon genou, d'impatience. Six sonneries.
Enfin, le bruit caractéristique d'un portable décroché. Lui laissai pas le temps de parler.
« Kurt, le flegme britannique vous remercie de votre lenteur, mais si la nation s'effondre, votre épitaphe sera signée de ma main et ne comportera aucune mention de votre dévotion à entretenir les clichés les plus éculés.
— L, c'est un plaisir. Essayez de m'appeler avec un numéro que je puisse enregistrer, et votre demande pourra éventuellement passer avant la fin de ma course hippique.
— Ce n'est pas la saison des courses. Vous jouiez au golf.
— Je plaide coupable, monsieur le juge. La nation sera perdue, mais pour un swing de toute beauté.
— Me voilà rassuré. Les oiseaux chantent, le ciel est bleu, vous préparez votre tour de rein avec application. La prochaine fois que vous voulez me parler de ça, envoyez donc une carte postale à votre grand-mère. »
Raito me regardait avec un sourire, un sourcil haussé. Petit mouvement de main pour m'encourager à continuer. Le spectacle semblait finalement à son goût pour pimenter son repas.
« Granny, le ciel n'est pas très bleu. Les attaques informatiques se multiplient chez nous, mes gars ne tiendront pas éternellement. Les black hats sont persuadés que c'est de notre côté que vient votre brillant travail de piratage des infos criminelles.
— Vous avez pensé à changer de DRH ? Vos recrutements ne semblent pas efficaces.
— Il se pourrait aussi que si vous aviez hébergé votre programme ailleurs, nous ne serions pas obligés de le protéger.
— Avouez que ça vous amuse.
— Je trouve ça désopilant. De combien de temps avez-vous besoin avant qu'on lâche le morceau ? »
En d'autres termes, combien de temps avant l'arrestation de Kira. Grimace de frustration.
« Vous devriez pouvoir vivre la prochaine saison de chasse au renard sans vous préoccuper de l'incompétence de votre équipe de poulets sous clorazépate.
— Dieu m'en préserve ! S'il ne se passait plus rien, mon flegme s'étiolerait.
— Au point de prendre votre thé sans lever le petit doigt ?
— Au point d'utiliser mon club de golf comme arme pour faire une chasse aux roux en période de tuerie des renards. Je devrais me trouver un cheval et un cor de chasse, mais ce sont de menus détails facilement réglables.
— Beaucoup d'Irlandais au bureau ?
— Statistiquement, les Écossais le sont davantage.
— Formidable.
— Vexé, L ?
— Inquiet de vous voir connaître ce type d'informations inutiles. Votre cerveau est sur la pente descendante, ne l'encombrez pas. »
Un rire étudié pour être celui d'un homme de pouvoir égratigna mon oreille.
« Oh, L. J'ai encore un peu de marge avant la totale dégénérescence neuronale. Dites-moi, je suis curieux, comment se porte Watari ? Votre cher comparse n'a pas montré le bout de son chapeau depuis le fiasco d'Interpol. Le vent tourne en votre faveur, devons-nous nous attendre à le revoir prochainement ?
— Raison de cette question ? » Kurt ne pouvait pas s'être associé à Beyond. Absolument pas le style de la maison. Il aimait trop sa position et l'adrénaline que lui apportait la présence de criminels inattrapables nécessitant qu'il se creuse les méninges pour les piéger. Oui, c'était un chasseur.
Raito souffla, amusé.
« Il s'entendrait bien avec Artémis. »
Oui. Ils s'entendraient bien. Vision imaginaire d'horreur.
« Même si entre personnes sur la pente descendante de la cognition, nous nous entendrions comme larrons en foire, non, ce n'est pas la raison de ma question. Je suis intrigué par votre silence.
— Une pause, dans mes relations sociales.
— Très drôle. Je suppose que vous ne verrez aucun inconvénient à m'entretenir des petits détails amusants que vous aurez glanés pendant votre pause ?
— Kurt. Je vous en parlerai quand je serai sûr de ne rien risquer.
— Ah, cette jeunesse. Aucun goût pour le risque et l'aventure. »
Je cachai mon micro, profitant de sa litanie de tout ce que la jeunesse était en moins que la génération précédente.
« S'il savait que je suis retourné volontairement chez ta mère, au risque qu'elle me serve une jardinière de légumes, il réviserait son jugement sur ma propension à prendre des risques.
— S'il savait que tu es terrifié par les légumes au point de considérer ça comme un risque, il ferait construire un nouveau bâtiment en forme d'artichaut juste pour s'amuser.
— Ce serait de très mauvais goût. Et méchant. C'est bien toi, tiens, de penser à un truc pareil. »
Il se moquait de moi, en plus. J'ajoutai un « Vilain. » pour faire bonne mesure.
« Kurt, tenez autant que vous pouvez. Chaque jour gagné compte.
— Reçu. Je vous laisse, la voiturette va partir. Hors de question que je marche jusqu'au prochain trou.
— Arthrose ?
— Chaussures neuves.
— Adoptez donc des chaussettes rayées, et marchez un peu, mon vieux. »
La communication coupée, l'ordinateur refermé, je pouvais enfin espérer m'intéresser aux desserts disponibles.
« Il ne tiendra plus longtemps, seul.
— Il n'est pas seul, ils sont des dizaines à n'avoir que ça à faire.
— Je pourrais les aider.
— Je sais. » Oh oui, il pourrait. Et serait infiniment moins utile à faire ça. « C'est juste un pansement, en attendant de coincer Beyond. De toute façon, ça ne tiendra pas éternellement. »
La porte du restaurant à moitié fracassée par un Yagami hors de lui et un Mogi qui tentait vainement de le retenir nous empêcha de débattre plus longtemps sur l'utilité de la manœuvre.
« Je suis sûr qu'il était là. »
Les couvertures soulevées, bougées, retournées. Il ne pouvait pas avoir disparu. Et je n'étais pas responsable de l'absence.
Assis sur un coin de lit qui me résistait encore, Raito daigna se décaler un peu pour que je puisse continuer les fouilles.
« Tu as perdu un diamant ? Une clé USB avec le code source du Pentagone ?
— Pire. J'ai perdu le chocolat que j'avais gardé pour le manger maintenant. »
Il souleva son ordinateur pour que je vérifie que rien ne se cachait en dessous.
« Il va falloir que j'ouvre une enquête. Je suis certain que je l'avais. Et que je ne l'ai pas mangé.
— C'est vrai, tu manques d'enquêtes à résoudre.
— Celle-là est vitale. Je vais mettre Kurt sur le coup. Je meurs d'inanition.
— On meurt tous d'inanition. Mais en général on mange avant que les effets soient définitifs.
— Je me désopile intérieurement. »
Rien non plus sous les oreillers, envoyés valser au sol. Regret immédiat. Mon chocolat était peut-être tombé au sol, ou avait pu rouler à l'intérieur des taies.
« Tu perds ton temps.
— Ton sens de super détective a trouvé ma victime perdue ?
— Tu ne la trouveras plus. » Son sourire asymétrique me donnait envie d'aller le mordiller, réclamer sa bouche sur moi, pour moi.
« C'est moi qui l'ai mangé, ton chocolat. »
C'était imprévisible. C'était beau. Sidérant de perfection. Longs doigts admirés, la peau accrochant la lumière. Imaginer ces doigts-là dérober ma friandise, l'élever petit à petit jusqu'à atteindre les lèvres, qui engloberaient la coque de sucre cacaotée, y glisseraient avant que la langue n'accueille enfin les arômes subtils et intenses…
« C'est la chose la plus sexy que tu aies dite depuis que je te connais. »
Une alerte mail scia l'ambiance plus agréable. Saloperie stupide qui n'arrivait jamais au bon moment. J'y jetai un œil, par acquis de conscience. Partagé entre deux envies, je ne pouvais pas renoncer à celle-là. Prioritaire, instinctive.
« J'ai reçu les résultats des analyses de Kaname. »
La suite aux alentours du 20 juin (je le jure) !
