Titre : Thirst
Disclaimer : Les personnages ne nous appartiennent pas et nous ne touchons aucune compensation financière pour la publication de ce texte.
Rating : M pour certains chapitres
Je suis encore en retard... mais cette fois juste parce que j'avais des monceaux de trucs à faire, pas parce que j'avais oublié. Est-ce que c'est mieux ? Pas sûr... J'espère que vous pourrez profiter de ce chapitre pour accompagner votre été !
Chapitre 57
Swindle à la Mikhaïl Tal
Son visage n'indiquait ni déception ni triomphe.
« Alors ? »
La réponse tarda, ses yeux figés sur l'écran, puis plantés dans les miens.
« Résultats négatifs. »
Son pouce glissé entre ses lèvres, grignoté. Il attrapa un papier au hasard pour faire semblant de s'y intéresser. Ses pupilles compulsaient les lignes sans voiler ce qu'il faisait vraiment : réfléchissait.
Sur une tape, je décrochai sa main, m'attirant un froncement de sourcils renfrogné. La gardais dans la mienne, doigts mêlés.
« Arrête de les martyriser.
— Tu parles, tu préfères juste les martyriser toi-même.
— Ce n'est pas une raison pour me contredire. »
Aurais même pu m'en amuser, mais le véritable sujet de conversation n'avait rien de plaisant.
Le téléphone m'aimantait alors qu'il l'éloignait hors de portée.
« Ça ne veut rien dire, résultats négatifs, ne te réjouis pas.
— Je sais. Elle a été trop… » Voix qui mourut toute seule, pas l'envie de la faire repartir : qu'y avait-il à ajouter sur le sujet.
« Tu attends quoi de lui ? Pourquoi est-ce que tu veux le voir ? »
Son sous-entendu légèrement agressif flottait dans les non-dits.
« C'est pour l'enquête. Oui, j'en ai envie, mais ce n'est pas la raison principale. »
Qu'il ne rebondisse pas indiquait qu'il ne me croyait pas totalement. Ou pas du tout.
Kaname était trop malin pour se laisser avoir n'importe comment et par n'importe qui. Pouvais pas lui dire ça. Surtout que je ne savais pas s'il y avait quelque chose à trouver et c'était, justement, le signe qu'il y avait quelque chose.
Expression mouvante à ses lèvres, envie de les embrasser qui fondit d'un coup, à l'écho d'une pensée sulfurique.
« Tu as envie qu'il soit coupable.
— Non. Je ne l'aime pas, c'est tout.
— Comme si c'était une surprise. »
Écharde de mon commentaire, vite regrettée, pas moins vraie. Sa détestation envers mes amis restait toujours obscure, incompréhensible. De mon autre bras, j'attrapai un dossier. Prétention de ne pas remarquer l'air et l'espace s'infiltrer entre nos paumes, grimpant son épaule, son dos.
Mes excuses prises dans une toile de conneries solubles et frénétiques, toutes faites. Ça ricochait, se collait entre mes tempes. Me mordis la lèvre, retournais à mon rapport sur… le taux de crimes en hausse depuis la falsification des identités. Génial. Faudrait penser à m'en refiler un sur la culpabilité et un autre sur l'inutilité démontrée des pièces rapportées dans une enquête.
« Désolé. »
Réaction hostile de mon propre esprit sur mon corps. Étonnant comme un son aussi léger, aussi brut, pouvait paraître aussi contre nature dans ma bouche.
Avec lenteur, une pupille vint se fixer sur moi, illisible. Mes neurones en train de brûler contre elle, luttant contre l'idée d'enrober, de dénaturer le mot. Un simple mot, ce n'était certainement pas assez. Ajouter quelques perles de sucre, si facile. Un peu de décoration, du brillant, de l'attrait. Déjà, la tentation se veloutait sur ma langue, étincelait. Elle ne demandait qu'à me dorer la voix, la rendre belle, miellée. Parfaite.
Posai la tempe sur l'épaule de L sans rien ajouter. Sa tête à lui se baissa un peu, dans un empilement des minutes. Et la compulsion s'éteignit comme une flamme, soufflée.
« Je déteste que tu parles de lui ou avec lui quand tu es avec moi.
— Techniquement, c'est toi qui as commencé. Et ce n'est pas comme si tu avais la moindre concurrence. »
Repérai une courbure à sa bouche, déliant un sourire. Et il valait bien de m'arracher les mots de la gorge.
« Tout ça parce que tu veux sortir et que tu sais que c'est mal parti. La flatterie, c'est vil. Sale gosse.
— Quand on est poli, on appelle ça de la diplomatie.
— Quand on est sincère, on appelle ça : essayer d'entuber son prochain avec une technique fourbe et manipulatrice.
— À but très lucratif. »
Léger rire, qu'il le prenne comme il voulait.
« Si j'étais aimable, je dirais que certains de tes amis appliquent déjà très bien les expressions « s'enfourner le biscuit qui dégouline jusqu'à l'œsophage après s'être beurré le conduit. » Inutile de prendre exemple.
— C'est répugnant. Vulgaire. Offensant.
— De rien. Tu préfères le répugnant ou le vulgaire ? Je peux aussi dire plus poliment qu'ils « font de la lèche à des gueules de raies, quitte à se graisser la rondelle pour permettre à une bande de poireaux détrempés d'y faire l'hélicoptère à l'envers. » Ou qu'ils « astiquent des tromblons à tour de langue avec une application telle qu'ils deviennent fluorescents avant de partir sur orbite avec supplément de jus ».
— Jeux de mots élégants et subtils. Je ne vois pas en quoi c'est poli ni pourquoi tu t'obstines à employer des périphrases alors que je sais très bien de qui il s'agit. »
Arrondissement innocent de ses pupilles.
« Ah oui ? Je suis pourtant élégant et subtil, merci de le souligner. »
Conversation clôturée sur mon regard lourd.
Son corps s'appuya en partie sur le mien pour ne plus y bouger, poids trop agréable, de plus en plus apprivoisé. Ses doigts jouaient dans mes cheveux de temps à autre, les autres occupés à tourner des feuilles bardées de graphiques et de chiffres divers.
Mon rapport sur les différentes variétés de crimes en hausse de 150% n'avait rien de bien passionnant non plus. On arrivait à une impasse, au croisement entre des volontés qui s'écartelaient : la pression imposée par Kira et Beyond, la pression de la conscience morale, la pression sociale clamant le retour à la délation, la pression politique divisée entre la première et la troisième.
« J'ai remplacé le chocolat que j'ai mangé par un autre, sous mon oreiller. »
Raté dans le tournement d'une page, tête levée vers moi. Sourire ciselant la lumière à son visage.
À le contempler, je pouvais presque croire que ça me rendait heureux. Que ça éclatait toutes les ombres.
Bâillement contrôlé de mon mieux qui ne lui échappa pas.
« Va te reposer, pour la dixième fois.
— Mm.
— Les enquêtes secondaires pour les gouvernements sont terminées. C'est pas comme ça que tu vas me motiver à te laisser aller dehors.
— Est-ce que j'ai seulement la moindre chance que tu me laisses faire ?
— Sais pas. Pourquoi tu as donné ton dossier à Akemi ? Pourquoi veux-tu vraiment voir ton ami ? Qu'y a-t-il dans ce paquet-cadeau ? »
Me contentais de lever mes yeux fatigués au plafond.
« On n'en aura jamais fini avec cette conversation.
— Tant que tu n'auras pas répondu, je n'appelle pas ça une conversation.
— Je te donne raison, on s'approche grandement du harcèlement.
— Tu sais bien que je fais preuve d'une extrême gentillesse avec toi. Si je voulais, je pourrais t'attacher dans une cave pour te faire avouer. »
Son coup d'œil rapide intercepté vers l'armoire. Le cadeau à l'intérieur et la question lui chatouillaient si visiblement la bouche.
« Voilà, maintenant, on bascule dans le harcèlement. Je note ta définition de l'extrême gentillesse au passage : ne pas m'attacher dans une cave. C'est magnifique. »
Sourires de part et d'autre pour l'ironie. Tellement de manières de poursuivre. Véritable arsenal de remarques, des moins agréables aux plus plaisantes. Chacune étudiée comme objet d'une collection précieuse et affûtée. Dérive des stratégies muettes, à la croisée des cortex, échanges sans mots. Ses idées fusaient en arcs foudroyants dans ses pupilles, en direct. Sorte de renoncement, que de formuler une pensée. Et je m'y pliais avec amusement, juste par plaisir.
« C'est vrai que tu préfères les paires de menottes. »
Air suspicieux, pas dupe, qui n'égratigna pas une seconde mon expression vertueuse. Sa réflexion sur mon choix de phrases allumait mes veines d'électricité.
« Tu confonds donc harcèlement et interrogatoire, ça expliquerait bien des choses.
— Et toi, tu confonds travail et épuisement. » Venant de lui, c'était petit. « Si tu veux avoir la moindre chance d'aller voir ton cher ami, l'une des conditions est que tu te reposes sérieusement.
— Et les autres ?
— Désolé, pas envie de le dire. » Oh, il savourait totalement l'instant, l'enfoiré. « Pas la peine de faire cette tête. Tu as déjà fait plus que ta part, maintenant, tu arrêtes de protester et tu dors. »
La pétillance de l'instant glissa, s'évanouit.
Plus que ma part. Tellement faux. Peut-être qu'il voulait juste me faire… plaisir ?
« Kurt doit avoir besoin d'aide pour maintenir le programme en place.
— On a déjà parlé de ça. C'est non. »
Il éteignit la lumière de ma chambre sans me laisser le temps de rien d'autre. Pas l'obscurité qui m'empêcherait de fusiller du regard sa silhouette.
« C'est bas, tout ça parce que tu refuses de justifier ta réponse. On n'en a jamais parlé, tu as juste dit non.
— Je m'en fous. »
Trouvais la couette, après m'être cogné contre un coin de sommier et avoir sifflé contre le despote de l'endormissement mal placé. Dans le lit, son corps rejoint, radiant les draps de chaleur. Mes genoux alignés dans les siens, mes bras autour de sa taille. Il se cala plus confortablement, détendu, persuadé d'avoir gagné. Glapissement surpris et contraction soudaine de sa musculature : je venais de lui pincer le ventre. Deux fois. Et maintenant, il riait presque en silence.
M'éloignai pour me tourner dans l'autre sens et, pendant environ deux minutes, ça marcha.
« Tu es mauvais joueur. » Murmure onctueux perdant un souffle dans mon cou.
« Toi aussi. »
Deux paumes chaudes filèrent sous le tissu, contre l'abdomen. Mes muscles tressaillirent, attendant le pincement. Il laissa une minute s'étirer en effleurant la peau, juste assez pour me faire douter.
« Oui. »
Pourrais jurer qu'il sourirait.
Admettrais jamais qu'il suffirait de deux respirations dans cette position pour que je m'endorme, L pouvait toujours tenter de m'enfermer à la cave pour me forcer à l'aveu.
Bien trop tard ou bien trop tôt, une lumière heurta mes paupières lourdes, compréhension difficile à organiser à travers le magma inachevé de pensées et d'images. Coude placé devant mes yeux, rempart contre l'agression, enlevé par une main ferme. Un visage flou se penchait au-dessus, caresses de cheveux noirs contre ma joue.
« Qu'est-ce que tu fais ?
— Rien. » Ses jambes bougèrent un peu, il se redressait. Cachais mon visage dans l'oreiller.
« Tu vas travailler, avoue tout. »
Voulu m'asseoir à mon tour, mais son bras m'ancra au matelas.
« Toi, tu dors.
— T'es qu'un tyran.
— Et toi, un inconscient, presque au sens littéral. Tu es tellement claqué que tes phrases s'emmêlent toutes seules. »
Œil ouvert, juste pour lui promettre une agonie sanglante, maudite et douloureuse. Voulus pas demander ce que j'avais vraiment dit, mais s'il avait pu répondre… fronçai les sourcils. Arrivais pas à savoir à quel moment il m'avait menti.
Fauteuil du salon. Pas souvenir de m'être endormi là.
C'était une voix qui m'avait réveillé, celle d'une présentatrice télévisée. Matsuda, Akemi et Mogi s'étaient serrés sur le canapé avec des bols, comme des ados prenant un goûter. Bruits de mandibules et de croustillements tandis que la bouteille de lait circulait de main en main. Matsuda et Mogi eurent un petit sourire en me voyant. Salutations joyeuses offertes et rendues alors que je dépliais mes jambes pour partir.
Akemi posa un bol pour moi, claquement sec sur la table, son regard acier.
« Mange et reste avec nous.
— Oui, allez, ça fait au moins une semaine qu'on t'a pas vraiment vu. Tu nous fuis ou quoi ? » Matsuda éclata d'un rire nerveux. « Roh, ça va, on est vachement moins intéressants que ton détective, on sait bien, mais reste avec nous, quoi. »
Mogi hocha vigoureusement la tête. « Puis ce sont les dernières céréales de tous les placards et on a réussi à voler les derniers croissants. On t'offre une part de notre butin de guerre. »
J'acceptai une part dudit butin pour la forme. Quant à la guerre… je savais parfaitement à quoi m'en tenir. Akemi ne dirait rien, ne ferait rien. Pas le genre de la maison : L avait dû intervenir là-dedans. C'était un problème. Ou plutôt, le signe flagrant, hurlant, qu'il y avait un problème dans toute cette situation et que, depuis le début, c'était moi.
Akemi avait eu mille fois l'occasion d'entamer cette conversation, pourtant, la seule chose qu'il avait trouvé à me dire, c'était « Passe-moi le sel. » On avait connu plus offensif.
Son sourire sans chaleur pesait dans tous mes muscles et le givre qui lui nervurait les iris glaçait les pièces. Sa partition sonnait faux, douloureusement faux. Pouvais pas m'empêcher de compter, empiler toutes les fissures qui crevassaient son masque alors même qu'il faisait des efforts pour que personne ne se rende compte. Dans chaque geste, chaque parole couvaient les braises de ses pensées.
Un sourire étira un peu plus le vide dans ses joues et une seule pensée semblait y flotter, quelque part.
Tu nous assassineras tous.
« Raito, tu me passes la confiture ? »
Il était normal qu'il réagisse ainsi, lui aussi, après la lecture de ce dossier, mais le savoir n'aidait pas à le supporter. Forçais mon dos à se décrisper, à ignorer le pli de sa bouche, l'arc de ses sourcils, le tressaillement dans sa mâchoire, le…
Mogi voulut attraper la télécommande, arrêté par l'autre policier.
« Non, laisse la chaîne, steu plaît, ça m'intéresse. »
Mogi le dévisagea avec malaise, se frotta la nuque de la paume de la main. « Je ne sais pas si…
— Mais il faut qu'on soit au courant de ce qu'il se passe.
— Oui, mais… »
Il rougissait, prenait bien soin de ne pas me regarder, mais je ne les écoutais plus.
« On se pose beaucoup de questions, en ces temps troublés. Comme vous le savez, la hausse des crimes est sans précédent. Malgré les nombreux appels, Kira ne fait rien, encourageant et permettant, par son inaction, l'explosion. Certains spécialistes pensent qu'il pourrait vouloir prouver, par l'exemple, à quel point il est indispensable. Il nous laisserait nous débrouiller sans lui, mais reviendrait bientôt pour nous délivrer du Mal. D'autres avancent que la société ne pourra jamais redevenir comme avant. Hier, nous avons longuement débattu du sujet avec nos spécialistes politiques et nos deux philosophes invités. N'est-on pas au bout d'un système ? La hausse criminelle est-elle le signe que la population a désormais besoin de Kira pour être régulée ? Selon de nombreux historiens, comme le célèbre Misoru Takira-san, le Japon est en train de dépasser, en une période de temps très restreinte, des taux de criminalité fixés depuis depuis au moins deux siècles. La pression est énorme à tous les niveaux et beaucoup s'interrogent sur les récentes prises de position d'une dizaine de gouvernements contre Kira. Est-ce réellement judicieux alors que le gouvernement japonais est incapable de faire régner l'ordre ? Et que dire d'autres pays comme l'Angleterre ou les États-Unis, eux aussi extrêmement touchés par la hausse des crimes ? Le monde est en train de sombrer dans un bain de sang anarchique et sauvage, juste sous nos yeux. Que fait Kira ? Qu'attend-il pour intervenir puisqu'il semble être le seul capable d'organiser le chaos ? »
Mogi grommela que la chaîne d'infos était bien trop partisane et qu'elle devrait avoir honte de ses propos.
« Ce qui est certain, c'est que Kira a ébranlé notre univers de toutes les manières possibles.
Est-ce que le système japonais judiciaire et juridique doit être entièrement repensé ou peut-on se contenter de le modifier ? Y intégrer Kira ? Que faire ? Pour tenter d'apporter des éléments de réflexion, notre reportage va travailler sur les points forts de notre organisation judiciaire actuelle. Tout n'est peut-être pas à jeter, il est intéressant, en effet, de réfléchir à ceci : notre pays a toujours eu un taux de criminalité relativement bas, plus bas que de nombreux pays développés. Pourquoi ? L'une des raisons avancées concerne la dureté des conditions de détention et la lourdeur des peines. Notre reporter, Kimue Iyoshida-san est parti enquêter pour nous dans le couloir de la mort. »
Matsuda se resservit des céréales dans un concert déplaisant de crissements, s'attira une tripotée de regards réprobateurs.
« Quoi ? Y a pas de pop-chorns et le chouloir de la mort, cha chert plus à rien. Chest Chir – il avala – Kira, c'est le couloir de la mort, maintenant. Dites, vous croyez que Kira sait ce qu'il se passe là-dedans ? Enfin, passait. Je veux dire… ça aurait pas pu le décourager d'agir ? Mais s'il est japonais, il devait bien connaître les infos données au public, au moins. »
Les cellules de 5m², l'isolement total, la lumière et les caméras permanentes.
Le témoignage à visage caché de l'un des gardiens souleva un reniflement généralisé. Il détaillait l'obligation de rester silencieux, de regarder droit devant soi.
« Dites… euh… la lumière tout le temps, l'obligation de demander la permission pour se lever ou se coucher et tout, là ? C'est pas un peu de la torture quand même ? En fait, L est vachement moins cruel que les normes de ce pays. »
Akemi s'attira une tape derrière la tête.
« Aieuh. Quoi, vous saviez ? »
Les deux baissèrent les yeux.
Le reportage n'indiquait rien de nouveau, bien sûr. Tous ces faits étaient déjà connus depuis longtemps et les nombreuses zones d'ombres enveloppant le couloir de la mort avaient été évitées avec l'élégance d'une baleine sur roulettes jouant à la marelle avec une friteuse à réaction.
Matsuda ricana soudain. « Tu te renseignes pour ton avenir Akemi ? »
Le mafieux lui enfonça un bout de croissant dans le nez comme coup d'envoi des représailles. La bataille aérienne fut lancée, alignant les victimes sur les murs entre volées de céréales et miettes en tous sens. Attente que ça se termine sans la moindre once d'amusement. Regarder Mogi retenir Matsuda d'enfoncer une cuillère dans l'oreille du mafieux n'avait rien de divertissant. Évitement d'un verre giclant de jus d'orange, manquant de peu Mogi pour terminer sa course sur un pantalon innocent. Un sachet de thé froid dégoulinant vint se poser avec délicatesse sur le sommet d'un crâne et le dernier croissant passa à travers la fenêtre. Pensée émue pour le pare-brise de l'automobiliste attaqué fourbement par une viennoiserie surprise, graissant et coinçant les essuie-glace.
Il y eut un gargouillis, se détachant net dans le carnage. Le trio terrible se figea, cheveux collés de beurre, de céréales ramollies et de lait. Yeux baissés, ils constatèrent alors avec une horreur collective qu'il ne restait rien de comestible et qu'ils avaient faim.
J'ôtai l'unique goutte de confiture sur ma joue, froide. Les autres considérèrent mes vêtements immaculés avec envie. Puis, ils reprirent la conversation comme si de rien n'était, éparpillant joyeusement les preuves de leur crime sous prétexte de nettoyage, étalant les taches et empilant tout sous le canapé.
Akemi me jeta un air qui se voulait gentil, hérissa ma peau au point de ne me donner envie de vomir. Ça hurlait dans son œil. En dessous de tout, grimpant chaque seconde vers la surface, le doute qui me fracturait dans leurs yeux à tous.
Kira. Kira. Kira. Kira.
« Et toi, Raito ? Tu savais pour les conditions de détention ? »
Kira, savais-tu ? L'as-tu fait quand même ?
Lui enfoncer le couteau dans les globes oculaires pour en faire du beurre ne ferait rien disparaître.
« Bien sûr. La mafia a un statut particulier, mais je pensais que tu étais au courant, toi aussi. Tu es censé être un spécialiste de ces questions. »
J'y infusai une pointe de plaisanterie et il se força à rire.
Comme si c'était drôle.
Détournai le regard.
Derrière, le reporter déblatérait débilement sur le fait « qu'au moins Kira ne torturait personne et donnait une mort rapide, lui ». Inspiration lente, profonde, pour tout glacer. Neige qui recouvrait tout, figeait tout, dans ma tête.
Mon téléphone laissé sur la chaise, vrombissant avec furie sous les sms de ma sœur. Pour cette fois, je remettais le compte-rendu du comportement paternel à plus tard. Surtout pour avoir à résumer son silence passif agressif. Il ne faisait plus de reproches, depuis son retour, laissant Watari les prononcer à sa place. Quelle option était la plus lâche ?
Soupir.
J'étendis mes jambes sur la surface lisse et glacée de la fonte, souhaitant disparaître, mettre le monde en arrêt, autour.
Agréable somnolence qui coulait autour des muscles, aussi cotonneuse que la mousse couronnant l'eau chaude.
Le téléphone vibra une. Deux. Hésitation. Je tendis la main pour l'attraper, le ramener une seconde. Le message de Kaname était parfaitement anodin, demandant comment j'allais. Reposai l'appareil sur la chaise en dispersant quelques éclaboussures par terre puis, je me glissai dans le bain, jusqu'à engloutir mon nez sous la surface. Gangue de liquide qui m'avala presque en entier, dos posé contre le fond. Les bruits soudain assourdis, étranges, rendaient la pulsation plus forte dans les tympans. Le tout se mélangeait en battements dérangeants, oppressants. Le contact brûlant qui ondoyait mes tempes avait le seul mérite de parasiter ce qui m'obsédait vraiment. Le besoin de détente, presque une urgence, se dénouait lentement.
Quand le manque d'air devint insupportable, pas avant, je me redressai. M'assis. Sur la chaise, l'écran du téléphone s'allumait toujours à travers les ruissellements me dévalant le visage. Cheveux trempés, rejetés en arrière. Je reposai ma nuque contre le rebord trop froid, paupières closes. Pourrais m'endormir. Les bulles de savon grésillaient en éclatant, douce musique de ma lande de mousse, épaisse et floconneuse. J'aimais quand elle était excessive.
La porte grinça légèrement.
Une caresse sur le bout du nez m'obligea à ouvrir les yeux.
L m'observait depuis le rebord de la baignoire. Tête appuyée sur ses bras croisés, penchée de côté.
Il faudrait que je sois fou.
Définitivement.
Ok.
Me demandais s'il n'aimait pas les compliments ou s'il ne savait simplement pas les recevoir.
Les interrogations, les théories, par milliers, fondaient simplement à l'obscurité creusante de ses pupilles. Le temps qui ne se quantifiait soudain plus, attiré dans ce regard-là. Alors, sans rien dire, le détective se leva d'un bond et partit. Médusé, je clignai des yeux, inutilement. La porte battit le vide derrière lui et l'air qui avait refroidi prenait des airs de claque en travers de la gueule.
Et si...
Qu'il finisse par revenir, toujours muet, constituait une surprise. Je le scrutais quand il s'installa contre la baignoire, sans vouloir empêcher une grappe de rêvasseries inavouables de s'accrocher à son air canaille.
« Ne t'endors pas là-dedans, tu vas le regretter.
— Je ne compterai pas sur toi pour me porter jusqu'à la chambre, bien compris. »
Air interloqué, vite glissant. Il se renfrogna en comprenant que je me fichais de lui.
« Toute façon, ton ego passe pas les portes.
— Continue à te dire ça, tant que ça me permet d'éviter un traumatisme crânien fatal parce que tu es infichu de calculer ta trajectoire.
— Le trauma ne sera pas fatal, juste très longuement provisoire.
— Et comment tu vas faire pour t'occuper sans moi ? Entre le trauma seulement provisoire et te regarder te débrouiller avec Matsuda, je choisis ce qui a le plus de chance de me tuer. »
À mon tour d'aligner mes bras sur l'émail trop froid pour y poser le menton avec une délicieuse candeur au goût de saloperie. Sa mine faussement outrée m'amusait.
Je me redressai pour murmurer très bas à son oreille, la mordiller.
« Tu es beau. »
Pas de réaction, sauf un petit rougissement. Le pousser davantage dans ses retranchements serait amusant, mais j'avais presque envie d'être aimable. Des gouttes dissidentes filaient de mes cheveux à son cou, longeant le rebord. Le léger frisson, adorable, n'était qu'une excuse parfaite pour y promener ma main.
Le temps filant, il commentait les rapports qu'il lisait, les dernières saillies télévisées, l'inaction des gouvernements malgré le soutien de façade. Le dialogue tourna vite à sens unique, sa voix codée en vibrations chaudes jusque dans mon subconscient. Et c'était bien, aussi. Endormissement graduel jusqu'à ce que sa voix revienne, un peu plus basse.
« Tu devrais prendre des bains plus souvent. Ça te va bien. »
Yeux grands ouverts, acuité totalement retrouvée. Il se décala légèrement vers moi, me surveillais toujours. Fausse pichenette qu'il posa sur ma joue, ressemblait à une caresse.
« Ah ! Je savais bien que tu ne dorm- »
Mon sourire vint effleurer le sien, mordre ses mots. Sa respiration dévorée, partagée. Paume autour de sa joue, l'autre se perdant dans les cheveux. Je me levai en l'entraînant, sans tenir compte de la froideur de l'air et de toute l'eau qui ruisselait ma peau nue. Bouches liées, délicieusement séparées.
Nos fronts l'un contre l'autre la baignoire contre mes jambes constituait un obstacle glacé qui était incapable de me retenir. Les traces de mes mains sur son t-shirt, collaient le tissu de manière tellement satisfaisante. Ses doigts à lui tiraient un peu les mèches en représailles, trop agréables, descendaient. Lèvres retrouvées, chaudes et exigeantes à effilocher toute autre pensée. Presque.
Une fissure mentale éclatait, sclérosait tout.
Mes deux mains posées de chaque côté de sa nuque, léger pivot dans ma direction, je l'emportai vers le bas, emportant son équilibre avec moi. L s'affala à moitié dans la baignoire dans une valse d'éclaboussures. Eau et mousse en une étrange suspension. Et tout retomba sur le sol, dans le bain. Lui, sur moi.
Choc des membres et des pupilles.
Lui offrit un sourire crâneur, prétentieux, malgré la douleur d'avoir servi d'amorti : il était dans l'eau, avec moi. J'avais gagné. Il se redressa dans un coin de baignoire, s'écarta juste assez, que je puisse m'installer un peu mieux. Attrapai une particule de mousse venue s'accrocher dans les mèches noires. Bulles de mousse que j'essuyais sur sa pommette, ses clavicules, aussi, caressant de plus en plus bas. Le tissu du t-shirt, largement devenu transparent, collait sa peau. Et l'eau chavirait contre les parois d'émail, léchant son ventre, dévoilant son nombril. Splendide. Baiser appréciateur sous le tissu un peu soulevé, enlevé. La chose vint s'écraser par terre en un pitoyable bruit spongieux.
La baignoire trop étroite rendait les mouvements difficiles, mais le pantalon vint quand même rejoindre le reste de ses vêtements. Effleurements intéressés : ce que je voulais, il le savait. Et j'adorais capturer les légers gémissements sous des morsures à peine appuyées.
En sacrifiant la moitié de l'eau disponible, je me plaçai par-dessus. Indispensable, compterais les bleus plus tard. Surplomb de son visage désormais humide, ses cheveux me chatouillant la main, paume à plat contre le fond. Embrassai ses lèvres haletantes et mouillées.
« Peut-être que je pourrais aimer les bains, finalement.
— Peut-être ?
— Je ne sais pas, c'est encore un peu tôt pour être sûr. »
Yeux innocents démentis par la main que j'attrapai avant qu'elle ne me déconcentre. Frustration qui incurva sa bouche une seconde, frissonna sous moi quand je lui prouvais qu'il n'avait pas de raison d'être insatisfait. Arrondi de sa cuisse filé d'un doigt vers l'intérieur, peau trouvée, qui réagissait déjà.
Presque plus d'eau, tellement chavirée qu'elle avait débordée de tous les côtés. Sentais la pression de ses mains contre mes hanches, les agrippant, les imprimant de leur marque. Mes phalanges douces, attentionnées pour cette peau fragile, de plus en plus en tension. Adorais sentir ses réactions heurtées, avides, directement contre ma bouche. Pures esthétiques. Sa voix, son odeur pulsaient dans mes reins, synchroniques.
Effleurements et caresses que je lui offrais, plus vite, jouant avec sa respiration, son excitation comme une partition crescendo. Sa peau brûlante, enserrée dans ma paume, remuait au plus profond l'envie et l'adrénaline. Mélange si dévastateur. Aux frémissements de son corps, à la manière dont les muscles roulaient sous mes doigts, je sus. Quelques secondes. Cavale de frissons serpentant la chair magnifique et pâle, ses paupières mi-closes ne me cachaient pas totalement ses yeux.
Instant choisi.
Je rompis le contact, au pire des moments. Je m'accoudais avec nonchalance contre la fonte, le temps qu'il ouvre les paupières, comprenne le message. Son regard hébété, récompensé d'un sourire suffisant alors, je sortis, le plantant dans la baignoire. Une serviette attrapée, négligemment, sans l'utiliser, je traversai la pièce nappée d'eau et de mousse. Sur le sol noyé, les dossiers, en déliquescence, mourraient sans bruit.
Pas un mot, pas un regard en arrière, pieds foulant mon carnage.
Et si… c'était lâche de commencer cette phrase sans jamais la finir.
Et si contenait tout, tout ce qui me terrifiait, écho à ce foutu dossier.
Je lui avais donné le pouvoir absolu et cet enfoiré n'en avait pas voulu. Je le détestais pour ça.
Je m'en voulais.
Et... en réalité, je ne lui en voulais pas.
L ne méritait pas ce que je venais de faire, mais je méritais cette hypothèse inachevée aussi dégueulasse soit elle. C'était ça, ce qui me corrodait l'esprit comme un acide sur la peau. Qu'il soit méfiant était abjectement logique.
Les remords me cerclèrent en horde de vautours. Les remords pour ma réaction, les remords pour ne rien apporter à l'enquête.
Pour ne rien mériter sinon ce Et si.
Un visage fermé m'attendait derrière la porte de la chambre, un regard fuyant. Pas moins beau, ni moins électrique. Mouvement rapide en avant, qu'il ne se dérobe pas, mes bras se fermèrent autour de son cou, front que je posais dans son épaule.
« Tu as raison, L, je suis fatigué. » Je m'attendais presque à un coup. Une insulte, sûrement. Quelque chose. « Désolé. »
Les muscles de son dos se détendirent, pas ce qui rendrait sa réponse moins acide pour autant.
« Pas besoin d'être un génie pour faire ce brillant constat.
— Encore deux constats comme ça et tu auras assez d'audace pour inventer la bougie. Bientôt la lumière à tous les étages ?
— Ça semble mal engagé avec les claques qui se perdent.
— Faut voir où elles se perdent. »
Ses phalanges autour de ma taille. Addiction qui saturait mon ventre, rien qu'au sourire caressant ma nuque.
« Garde tes mains de tortionnaire loin de mes fesses. T'es puni, pas touche. »
Pris en faute, je m'immobilisai, ne commentant pas quand ses doigts s'égarèrent de plus en bas, pour venir revendiquer avec délectation ce que je n'avais pas le droit d'effleurer.
Odeur de mon savon, flottante sur lui. Presque neutre, fugace. Il ne devait pas l'aimer, lui, trop éloignée de la praline ou du sirop d'érable. M'écartai pour le plaisir de détailler la tornade de mèches, la courbe des pommettes, le visage un peu fatigué aux pupilles flamboyantes de nuit.
« Tu me laisses entrer ? »
Il se détacha, s'écarta, commentaire trop sec. « Rêve pas, si tu entres, tu dors. »
L écarta quelques cheveux de ma joue, probablement juste le plaisir de m'emmerder, puis m'arracha le rapport des mains. L'avais pas vu venir celle-là. Ce n'était bien sûr pas comme si j'avais dû négocier soixante minutes pour pouvoir ouvrir ce putain de rapport après avoir été obligé de dormir deux heures en échange. Énervement roulant en lames de rasoir vers son fichu visage. Et lui s'en foutait, s'en délectait. Venait de poser sa paume sur ma tête et de me… pousser ? Et il continuait. Quel insupportable arsouille casse-couilleur. Je délogeai la main d'une claque sèche.
« Tu m'as fait chier pendant trois heures pour daigner m'autoriser à lire la première page de ce rapport, alors je te conseille d- »
M'interrompis alors qu'il attrapait la lampe de chevet de l'autre côté et s'avançait d'un air content. Qu'est-ce qu'il faisait, encore. Il tenait toujours l'objet en approchant.
« Je suis d'ailleurs surpris que tu aies tenu autant de temps sans protester. Je suppose que tu avais quelque chose à te faire pardonner. » Son petit sourire narquois et diabolique s'accentua alors que le fil électrique se tendait, se tendait. Le lit rejoint, il se mit à tirer sur le câble sous mon regard circonspect. Croisais les bras. Les centimètres gagnés le menèrent presque jusqu'à moi et il peinait, très visiblement, avec son fil pas assez long.
« Tu peux te mettre là ?
— Tu comptes faire quoi avec cette lampe, à part nous électrocuter en arrachant le câble d'alimentation ?
— Ne réponds pas ma question par une question.
— Tu n'as qu'à poser de vraies questions. » À la lueur dansante de mauvais augure, je réalisais mon erreur fatale. « Non, ne dis rien. Ne dis rien. »
Je m'allongeai, comme demandé, non sans soupirer et le juger avec dédain.
Il me colla presque la lampe dans l'œil – parce que risquer de frire comme saucisson balancé sur une barrière à haut voltage n'était suffisant, il fallait visiblement aussi tenter de me rendre borgne – et se pencha à me chatouiller l'oreille de son souffle. Concentration extrême pointant son visage alors qu'il étudiait probablement la vacuité de son existence avec beaucoup trop d'attention. Et une lampe de chevet.
Le verdict tomba avec un ton solennel.
« La coloration commence à partir.
— … Tu es sûr d'être plus vieux que moi ? Laisse la lampe tranquille, maintenant.
— Toi, t'es trop sérieux. En plus d'être trop prétentieux.
— Fais une liste de mes torts et envoie-la toi par fax jusqu'en enfer. Rends-moi le rapport.
— J'ai bien une idée de l'endroit où tu peux aller le chercher mais tu vas encore dire que je suis vulgaire. Ou offensant ? Entre toutes tes insultes, je perds le compte. »
Sourcil haussé contre son visage blasé. J'attendais. Augmentai la pression.
« Pffff, mais ce rapport est débile. Et chiant. Et il raconte que des trucs qu'on sait déjà. T'as pas besoin d'avoir cinquante pages de statistiques calculées par une vieille vache aveugle et aigrie pour comprendre la typologie des récents crimes référencés ?
— Puisque tu soulèves ce point, si, justement, c'est essentiel à ma vie.
— Menteur. »
Me contentais de le scruter en silence et le rapport fut offert, livré avec une adorable moue contrite.
Bien sûr, avouer à quel point L avait raison sur toute la ligne, même trente minutes d'ennui sans fond plus tard, relevait de l'inconscience pure.
Profitant d'un silence et de sa concentration sur un chocolat chaud, je décidais que ce moment en valait bien un autre.
« Je suis désolé pour la salle de bains.
— Excuses déjà acceptées.
— Et je ne t'en veux pas pour cette fois-là ,dans la chambre. »
Arc de sourcils ombré, presque imperceptible. Sa cuillère teinta tandis qu'il baissait le nez avec une application suspecte. « Tu devrais.
— Non, je t'en veux pas. C'était à prévoir, je le reconnais.
— Comment ça, à prévoir ?
— C'est parfaitement normal et logique. »
L'emploi du présent sonnait majeur dans cette phrase, détournais pas une seconde mon regard du sien. Égratignures d'incrédulité au coin de sa bouche et la colère y couvait déjà. Se pencha en avant, écharpant mon expression dans les règles de l'art. La diatribe quelconque et forcément fausse qu'il avait prévue ne tomba pas, parce que son regard tomba sur autre chose : son téléphone qui sonnait.
Parfaite diversion. Je me collais de l'autre côté du téléphone, obligeamment.
« Oh, granny ou Mary Poppins ou quelque soit votre nom, j'implore une minute de divine attention. J'ai décanillé le géranium, je répète, j'ai décanillé le géranium ! Mon merveilleux tour de reins swingué est en péril !
— Accouchez, mon vieux. La Nation s'en carre la rondelle comme de sa première tentative de corruption coloscopique avec un doigté russe et un club de golf orienté du côté qui racle à l'embouchure. »
Kurt déglutit.
« On a problème avec le Mur. Un rase-moquette insolent de la tambouille numérique a presque réussi à percer les défenses du programme. Ça s'est joué à un poil de cul. Pas du mien, mais mes petits mollets musclés sous le kilt ont failli ne pas tenir le choc.
— Comme vous êtes les dignes inventeurs de l'eau même pas tiède, on suppose qu'il s'agit d'une équipe de grande ampleur, merci pour la déduction, ça fera l'équivalent de mon mois de salaire.
— Ils ont réussi à concurrencer mes gars, L. Et ce sont mes rouquemoutes personnels, les meilleurs des meilleurs des moins pires. »
Je m'écartai, laissais la conversation tourner sans moi. Si le Mur, le programme qui dissimulait les identités criminelles, cédait, tout ça aurait été vain.
L savait déjà ce que j'allais dire, mais avait peut-être besoin de l'entendre.
« Donne-lui Artémis. Donne-lui tous les programmeurs et les hackers dignes de ce nom de ta connaissance pour renforcer son équipe. » Il me considéra un instant, opina. Moment délicat, maintenant, celui où il allait probablement tenter de me décaper la peau avec une râpe et me boucler dans un local technique. Mourir d'hémorragie entre les serpillières usagées et le bac de javel fuitant, on avait connu plus réjouissant comme perspectives d'avenir. « Je pourrais aider aussi. À distance ? »
Crispation des phalanges, trajectoire dangereuse de son tas de sucre mangé à même le pot. Son refus explosait dans tout son corps et sa voix sonnait trop neutre, pourtant. Mauvais signe.
« Pourquoi est-ce que tu n'arrêtes pas de demander ça.
— Je veux être utile.
— Tu l'es déjà.
— Loin de là, le ratio est totalement merdique, maintenant.
— Tu as beaucoup trop écouté les conneries de ton père et de Watari. » Cisèlement âpre de chaque syllabe. « Tu es vraiment fatigué à ce que je vois. Tu devrais te reposer, partir chez toi, ça te ferait du bien. »
Blanc dans les synapses. Faillis trahir dans la respiration ma révolte totale, absolue.
« Tu oses dire ça. Je suppose que tu le penses vraiment.
— C'est parce que tu dis n'importe quoi. Tu es bien plus utile ici qu'à donner un coup de main à Kurt et si tu n'es pas capable de comprendre ça, utilise donc à bon escient tes neurones tragiquement occupés à culpabiliser sur toutes les conneries existantes de la terre.
— Pas sur toutes les conneries existantes de la terre, juste sur celles qui importent. Si je suis bien plus utile ici, pourquoi est-ce que tu veux m'écarter ?
— Parce que si tu en viens à penser que tu es inutile, c'est que tu es totalement à bout. »
Sous la provocation, évidente, un fond de vérité luisait à ses pupilles. Il était capable de le faire, de me virer. C'était limpide. Je ne servais plus à rien et il me le confirmait. Rien n'avançait et je ne faisais que parasit…
« Kurt a besoin d'aide.
— C'est un grand garçon qui sait compter deux par deux et lacer ses chaussures. Je t'ai pas demandé de participer à l'enquête pour jouer à la nounou de Kurt. Il se débrouille. »
Réponse inacceptable. Qui attisait la frustration et le sentiment d'incapacité qui me collait à l'ombre. L me traitait comme un gamin.
Je ne pouvais rien faire pour arrêter Beyond et Kyomi ne lui avait servi que d'égérie pour la mise en pratique de ce fait.
Sa paume passa sur son front, il se leva.
« C'est l'heure de manger, tu viens ?
— Vas-y, j'irai plus tard. »
Forçai un sourire, à sentir les rouages dans mes joues élastiques. Meilleure armure du monde. Le sentiment d'emprisonnement pesait ma cage thoracique.
La Mayat surgissant des recoins était redoutable. Piège fatal à elle toute seule, comme une mâchoire claquante de varan broyant sa proie. La vision suffisait à provoquer des réactions similaires au Cri de Munch et des crises oculaires de grande envergure. Son art de l'assemblage des couleurs avait définitivement quelque chose de nucléaire. Pas autant, pourtant, que sa collection de rubans à strass et à chatons qui relevait carrément du génocide.
La mort collait à sa silhouette dandinante, à ses mitaines roses et à ses chaussettes orange remontées jusqu'aux genoux. À la tresse bicolore qui balançait une pince à cheveux aux dents cassées, comme un crabe violet dans la marée.
« Si vous comptez aller dans le salon, je vous le déconseille. »
Elle emboîta mon pas, faisant couiner chaque enjambée du caoutchouc offensant de ses semelles compensées. Farfouillait distraitement à la base de sa tresse pour en tirer une baguette de bois et un mikado. Les y replongea avec satisfaction.
« Je vois que vous y allez quand même, c'est noté. Il y a encore votre père intolérant au calme pendant les repas, votre ex-blondasse de parade et le mafieux qui a peur de les évitez tous, donc autant éviter la pièce comme le recommande la logique la plus évidente.
— Watari ?
— Le petit vieux qui semble vous avoir plus mauvaise qu'un kumkat dans la narine à noël est parti en courses. »
En courses. Aurais pu rire si deux personnes ne s'échappèrent pas du salon à ce moment précis.
Mon père se figea, l'inquiétude cinglant ses traits. Insupportable besoin de mettre de la distance.
« Raito, il faut qu'on parle. »
— On a déjà beaucoup trop parlé. Si tu n'as pas changé d'avis, reviens d'ici quelques centaines d'années avec la promesse d'être courtois à défaut d'être décent.
— Je ne veux pas parler de…, je veux parler de toi. » Bloc de métal de mes traits, ne laissant aucune prise, aucun secours. Il soupira, se frotta les yeux par dessous les lunettes. « Tu ne vas jamais ralentir, pas vrai ?
— J'ai déjà ralenti.
— Ce n'est pas ça ralentir. Tu fais semblant pour qu'on ne te gave pas de calmants. J'ai l'impression que tu ne te rends pas compte de l'impact sur ton co-
— Fallait peut-être y penser avant. »
Il pâlit, accusa le coup en démêlant le sous-texte.
« Je veux juste te protéger. J'essaye de… je fais des efforts. On en a beaucoup discuté avec ta mère et ta sœur. Ce n'est pas une question de tolérance.
— Pourtant, ce que tu fais maintenant est encore pire que le reste. Et tu sais ce que vous faites, Watari et toi. »
Même pas un demi-regard pour l'autre personne, à côté. Elle ne m'avait pas lâché des yeux une seconde. Céleste trônait contre sa poitrine maigre et ressemblait davantage à une peluche maltraitée par un gamin tyrannique de sexe féminin qu'à un animal. Les ébouriffements de poils courts et anarchiques étaient maintenus par des barrettes fantaisie et la truffe humide se fronçait sur des petites dents pointues. Le léger grondement indiquait qu'elle ne serait pas contre se faire les crocs sur mon mollet. Elle n'avait plus qu'à prendre un ticket dans la liste et attendre son tour, comme tout le monde.
Misa voulut dire quelque chose, sa main tendue vers moi, ses joues rouges. Lueur d'adoration éblouie mêlée de colère dans les larmes qui débordaient déjà son regard. Je la contournai sans un mot et la distance suffit à oblitérer son appel.
Les placards presque vides ouverts avec tristesse. Il n'y avait plus de « courses » depuis longtemps.
La pluie de remords ruisselait mes pensées, longeant la nuque, le dos. Averses gelantes dans le crâne, me noyant.
Bras en croix sur le lit, à compter les dalles du plafond. Promesse de dormir non tenue qui s'ajouterait aux autres. Excuse de l'heure – en pleine après-midi – qui ne fonctionnerait jamais.
La nourriture dénichée plus tôt reposait toujours dans une assiette, à moitié entamée. Mon cerveau tournait à vide depuis déjà deux heures sur Akemi, à imaginer une nouvelle fois, retourner encore et encore, une conversation qui n'avait jamais eu lieu.
Quelles questions aurait-il posées ? Quelles parties du dossier étaient les plus accablantes selon lui ?
Je connaissais déjà ces réponses.
Le brouillard poisseux, venimeux, de mon incapacité à être autre chose qu'un élément de plus dans le jeu de Beyond, un vulgaire pion, collait mon esprit. En dessous, il y avait... ce n'était pas du doute. Pas de mots à mettre dessus. Quelque chose me titillait. Quelque chose que je n'arrivais à saisir.
J'ouvris un œil pour chuter dans un autre regard, à l'envers. Texture de l'instant, enveloppante. L m'embrassa, incendiant les secondes de la pointe de sa langue.
Un tiraillement sur ma gorge me fit attraper la main aventureuse.
« Jamais compris ta fascination pour les cravates. » qu'il disait.
La fine bande de tissu était enroulée entre ses phalanges. Demi-sourires synchronisés, croquai le sien du regard.
« J'aime bien ça, c'est tout. Et ça t'emmerde, alors j'aime peut-être encore plus, juste pour cette raison. »
Silence confortable alors qu'il se déplaçait pour venir me rejoindre.
« Tu évites les autres. Même quand tu es dans la même pièce qu'eux, tu les évites.
— Faisons le tour : le premier me hait et me prend pour un monstre, le deuxième me prend pour un monstre et me hait, le troisième me prend pour un monstre et te déteste, la quatrième me harcèle. Vraiment, pourquoi voudrais-je les éviter, ce n'est pas encore clair. »
La respiration presque bloquée et mon ton léger ne cachait pas la pesanteur de son silence. Je ne voulais pas analyser ce qui affleurait dans la courbe basse des sourcils ou le pincement de sa bouche. Il fallait pourtant terminer. Le dire.
« Quand ils me regardent, c'est lui qu'ils regardent. J'ai besoin qu'ils me regardent, moi. J'ai besoin de faire quelque chose de vraiment utile. »
Un simple assemblage de sons ne suffirait jamais à exprimer à quel point je me sentais sali, abîmé.
Le regard de L me donnait l'impression de brûler beaucoup trop loin. Il remontait le fil de toutes mes pensées calcinées, de tous mes cauchemars.
Attente de son verdict comme une guillotine.
« D'accord. Mais d'abord, tu reépluches avec moi la totalité des rapports de Mayat. Et je veux ouvrir le cadeau avec toi. »
Je fermais les yeux sous le torrent d'images. Colonne vertébrale reposée en arrière, contre le mur, déroulant jusqu'aux cervicales. Le douzième rapport clouait mes mains et, dans la valse de souvenirs nauséeux cerclée sous les rétines, je n'arrivais plus à dépassionner.
Kiyomi n'avait pas été qu'un assemblage chimique de composés, ce n'était pas qu'un bout de viande dont on avait étalé sur des centaines de pages, minutieusement, la torture.
Replonger là-dedans, traquer la moindre anomalie était nécessaire, pourtant, et incroyablement difficile. Pour me détourner de Kurt, c'était réussi. Pour me donner l'illusion de faire quelque chose contre Kaname, réussi aussi. Pour dissuader L de me renvoyer, réussi. Pour tout le reste, ça ne faisait qu'aggraver la situation. Lui dirait pas. Pas quand il essayait d'atténuer le choc avec sa maladresse adorable, son expression un peu perdue, mes doigts réfugiés entre les siens.
« Comment tu ferais pour distancier totalement si c'était quelqu'un que tu appréciais. »
Laissai la question rhétorique flotter entre nous, dans le silence. Je n'attendais pas de réponse, qu'y avait-il à répondre. M'allongeai, bras croisés derrière la tête, en prenant la précaution de ne pas l'observer malgré la tentation dévorante.
« Watari devrait faire attention devant qui il parle de « gestionnaire » et de « gardien de prison pour enfants et marmots déséquilibrés ». »
Demande de précisions tentante, mais enterrée. Voulais pas avaler un autre refus équivalent d'une grenade dans les boyaux.
Le silence voletait toujours, bien moins confortable. Regrettais d'avoir abordé le sujet, œil cogné à l'extrême de la paupière pour détailler mon sujet favori quand une alerte mail lumineuse sur mon écran détourna la manœuvre. Je lus le message, souris.
« Art est d'accord pour participer au Mur. Et les autres ?
— En cours. » Haussement d'épaule. « Tout le monde ne traîne pas la bouche en cœur sur des forums crétins en s'affublant de pseudos sentant le réchauffé comme une tranche de plastique sur le bitume fondu d'une autoroute. »
La mauvaise humeur se déployait autour de sa silhouette, essaim à découper à la lame.
Relire tous ces rapports d'autopsie en les comparant avec les tests ADN de Kaname ne servait qu'à retarder le moment où il me laisserait vraiment sortir et l'attente avait assez duré. Délaissement du quatorzième compte-rendu pour l'armoire évidence du moment.
Le cadeau de Kaname reposait entre nos postures miroir.
La méfiance de L surplombait tout, turbulences écrasantes enfermées dans ses pupilles, cloisonnées dans les phalanges qu'il avait serrées sur ses genoux, dans les trapèzes presque craqués.
Pourtant, la conscience aiguë de tout ça pâlissait alors que je scrutais la perfection du paquet.
Le papier pourpre étincelait, avait la couleur de tous les possibles.
L'emballage crissa dans mes doigts quand je le dégrafai. Lenteur du geste pour juguler la peur et l'adrénaline. Peur de ce que ça contenait, peur de ce que ça pourrait contenir, peur de ce que ça pourrait ne pas contenir.
Il y avait un couvercle blanc, en dessous du papier. Une boîte, immaculée. Petite.
Le sang battait mes tympans.
À l'intérieur, un socle en mousse se creusait de deux emplacements. Je faufilai deux doigts dans le plus petit des deux. Jubilation quand je sentis la surface lisse et ronde, ramenai l'objet à la lumière.
L attrapa violemment ma main, m'arracha l'objet. Stupeur et colère s'emmêlèrent, gonflées d'acide.
« Un bouton. Un putain de bouton en étain, c'est un pu- » Il se tut, me vit et se renfrogna. « On dirait que c'est exactement ce que tu voulais. »
Je souriais, sans l'avoir choisi.
« Oui. »
L'autre emplacement contenait une carte magnétique, sans aucune inscription. Aussi immaculée que la boîte elle-même. Je n'avais pas besoin qu'elle indique quoi que ce soit. Je savais déjà quel endroit elle ouvrait.
« Si j'avais su qu'un bouton de pantalon pouvait te faire cet effet-là, je me serais pas épuisé à essayer de te faire des cadeaux décents. »
L'écoutais pas vraiment. Pas n'importe quel bouton, un bouton identique, à celui qui avait été arraché et était tombé ce jour-là.
Rire léger.
« Presque le même que… » Ravalai le commentaire à ses sourcils qui semblaient aiguiser toute la rancœur du monde. « Je sais exactement où je dois aller.
— Et si tu en faisais profiter la classe au lieu de prendre cette expression de gamin débile un jour de noël. C'est écœurant, presque aussi dégoûtant et laid que ta couleur de cheveux. »
Son regard en flèche aurait pu me transpercer jusqu'à l'os, amertume en pointe.
« Si je te le dis, tu ne me laisseras jamais sortir.
— Parce que tu crois que ne pas me le dire pourra produire un autre résultat ?
— Fais-moi confiance. Je sais où il me donne rendez-vous et tu surveilleras que tout se passe bien.
— Ah, parce que ça donne rendez-vous, ça ? Un bouton de jean et une carte magnétique ? Et ça donne rendez-vous où ? Quand ? »
Ses phalanges blanchissaient autour du bouton comme si elles voulaient l'écraser.
« Quand je veux. Ne te préoccupe pas du où, maintenant. »
Le stress s'accumulait, prêt à exploser et il ne me regardait même plus.
J'écartai la boîte du lit, avec précaution. Son menton dans ma paume, levé vers moi. Distance réduite, juste assez pour que son regard m'inonde et m'appartienne.
« Ne sois pas jaloux.
— Tu veux une liste des raisons qui prouvent que j'ai raison ou tu es trop défoncé par les substances chimiques de ton cerveau pour les entendre ? »
Mon amusement trop visible, il se détourna.
« Et tu trouves ça drôle. »
Sur le bord du lit, ses vertèbres joliment dessinées sous le tissu, urgence à les agaçer de ma langue. J'enlaçai la taille, mordillai son oreille. Envie liquide pulsant mes veines.
« Je te l'ai déjà dit, tu n'as pas de concurrence. » Il se tourna alors que je relâchais mon étreinte. « Tu n'as jamais eu de concurrence.
— Pour une fois, tu as intérêt à ne pas mentir. »
Presque une menace ?
Ses dents s'imprimèrent dans mon cou, sans douceur, et vinrent me cisailler les lèvres. Je n'attendais que sa bouche avide et sa langue chaude qui rendaient le reste froid et insipide. Respirations volées et jamais rendues entre les baisers autoritaires, dévorants. Propriétaires. L'échange me chargeait, envahissait les terminaisons nerveuses. À tâtons, entre deux idées tronquées, je remontai son t-shirt, lui ôtai en admirant son ventre et sa poitrine de baisers. Pantalons retirés avec le reste dans une parenthèse pressée, secouées de souffles courts.
Sur un soupir, sa peau s'apposa à la mienne. Nudités frissonnantes, brûlantes, s'appartenant. Contact du poids. Son corps creusait un besoin brut que rien ne remplissait.
C'était un appel à pousser nos limites, les emmêler.
Ses cuisses bougeaient, peaux qui se caressaient, se provoquaient. Survolts dévalant le sang jusqu'à l'entrejambe.
Langueurs électriques, magnétiques qui se jumelaient.
Ses doigts glissèrent l'épiderme fragile, éparpillant toutes mes pensées, éparpillant son nom dans ma bouche. Son regard me cramait d'excitation et son attraction me rendait incohérent, fiévreux. Sous les caresses, l'abandon offert. Mains agrippées dans ses cheveux, de plus en plus fébriles. La langue s'invita troublante, câlinante, gorgeant davantage ma peau, jusqu'à ce que… L s'arrête.
Paupières entrouvertes, exigeant plus. Plus. Pourquoi s'arrêtait-il ? Pourquoi… À travers le voile flou, brûlant qu'était devenue ma rétine, je le trouvais souriant. Insolent.
Pulsation.
Ce sourire m'allumait.
Désirable.
L était tellement désirable.
Conscient de son effet, il effleura la peau contractée de son index. L égratigna mes cuisses pour mieux les embrasser, faisant rouler la peau tendre entre ses dents. Quelques frôlements de plus. Son nom, impérieux et suppliant, qui m'échappa. Il me faisait attendre, m'exaspérait.
« Tu es chiant. »
Reconnaissais même plus ma propre voix. Il s'arrêta, moqueur.
« Ton corps n'a pas l'air de cet avis. Et il ment beaucoup moins que toi. »
Brutal renversement de position, le plaquant par surprise en dessous. Considérai ses cheveux déployés sur l'oreiller, ses lèvres mordillées. J'eus un sourire fauve, étiré. Hautain. Caressais du regard ses membres clairs et déliés, avec lenteur. Goûtai de la pointe de la langue. Souffle léger, stratégiquement filé, contre son épiderme. Les frémissements, la dureté embrassés, sublimés d'excitation.
Et puis ça ne suffisait pas.
L perçut le changement, ses pupilles un peu écarquillées de compréhension. Anxiété ?
Timbre rauque posant des sons sur ce besoin hurlant. Tyrannique.
« L, si tu veux m'arrêter, arrête-moi. Maintenant. »
Suspension des gestes et du temps à l'intérieur de ses pupilles, nuits à la gravité concentrique.
Vulnérabilité crue qui m'habillait sous l'arrogance et je lui donnais ça aussi, dans tout ce silence.
Je lui donnerais tout ce qu'il voudrait, il suffisait qu'il le demande.
Je lui donnais encore le droit de prendre tout ce pouvoir qu'il avait sur moi.
« Il faudrait que je sois fou. »
Élargissement douloureux des pupilles à sa réponse, à sa voix.
Nos bouches se trouvèrent, se laissèrent, haletantes, impatientes. Descente de son cou avec ma langue, mordillement des clavicules, vers son abdomen. Raideurs imprévues sous la peau du ventre, que je flattais. L'inquiétude se creusait un peu, je miellais mes gestes et mes mots pour la dissiper, me caler à son rythme. Douceur. La peau de son entrejambe chouchoutée avec attention. Cajolais la rondeur veloutée d'une fesse dans ma paume.
Ses jambes finalement écartées pour m'y placer. J'adorais la peau, si suave à l'intérieur de ses cuisses, remontant vers ce qui m'intéressait.
Au petit son étranglé, les signes d'inconfort fleurirent un peu partout sur la chair pâle. Pli à sa joue, embrassé, je laissai filer un peu de temps qu'il s'habitue au contact, nouveau.
En surplomb de sa silhouette, j'avais la conscience aiguë de son souffle accéléré et ses yeux envahissaient mes synapses d'adrénaline. Mon cortex lui appartenait.
Gestes rapides, précis, pour vite faire passer la froideur désagréable du latex sur la peau trop sensible. Les mains accrochées à mon dos, à mes hanches se contractèrent sous le mouvement. Un hoquet un peu précipité m'incita à ralentir, et sa chaleur agonisait mon cerveau. L'idée même de ce nous faisions me piquait de frissons et de fantasmes mêlés. Si c'était ça, la folie, j'y plongeais sans jamais plus vouloir seulement respirer.
Il fit alors un geste involontaire du bassin, répercuté. Morsure de ma lèvre dans l'éclatement de toute raison, de toute pensée. Chaos déferlant, explosif. L me satura de sa réalité qui entrecroisait la mienne. Puis le plaisir reflua le long des nerfs, promesse à aller chercher encore et encore.
J'ourlai sa pommette d'une caresse, apposai nos fronts d'un geste plus intime encore qu'un baiser.
L'incertitude se dénouait un peu, L m'incita à poursuivre d'une bouche frémissante.
Mouvements des hanches, pour tester sa réaction et il se détendit pleinement, tirant mes cheveux dans ses mains. Sourires qui se taquinèrent, se mordirent.
Gestes harmoniques, mélangeant les membres et les perceptions. Connexion plus intense que n'importe quel mot, crescendo de frissons et de sérotonine. Sa superbe gorge qu'il ploya, chavirant les mèches en arrière. Sa respiration que je volais entre mes dents. L'univers avait sa nuance polaire, avait le raffinement svelte de son corps, avait ses paupières mi-closes. L'univers entier se perdait entre ses lèvres .
Tout se confondait dans la fascinante courbure de ses reins. Son entrejambe réclamait ma sollicitude et je me fis un plaisir de la lui accorder. Délicieusement réactive. Au toucher, les yeux s'ouvrirent, me happant, m'ordonnant en silence de ne pas m'arrêter. J'augmentai le rythme duel sous les ongles qui marquaient mes omoplates, savourant de le voir si abandonné, si incroyablement beau dans mes bras.
« Tu es magnifique. »
Il rougit plus encore, ouvrit la bouche. Croyait que j'allais le laisser me contredire ? J'intensifiai le mouvement vers l'avant, juste assez pour bloquer le son. La seule chose qui en sortit sur le moment n'était pas articulée, mais envahit toute ma chair d'excitation. Il tenta quelque chose de plus concis.
« Vilain. »
Oh. J'adorais ça aussi.
Son air de reproche embrassé avec une délectation qui ne varia pas quand il me mordit durement la bouche. Mon souffle qu'il attrapa, voulant m'insulter, peut-être. Ses mots s'emmêlaient comme des danses entre nos langues.
« Qu'est-ce que tu voudrais, L ? Que j'arrête ? Que j'accélère ? »
Chaque tentative de réponse récompensée d'un mouvement plus intense, profond, dérobant ses mots sous un gémissement trop doux. Gradation du rythme de mes hanches, de mes doigts sur lui. Dans le torrent d'ordres et de propos décousus, j'entendais mon nom, mon nom partout. Cette voix roulait directement dans mon sang, en pure épinéphrine. Donnerais tout pour mon nom prononcé par cette voix-là.
« Qu'est-ce que tu veux, L ?
— C'est bien toi, ça, d'être fourbe co- » Il s'interrompit sur un frémissement, lent. Sûr qu'il n'avait même pas remarqué qu'il parlait anglais. « Je veux que tu- Je veux que- »
— Tu veux faire une phrase complète, peut-être ? »
Flamboiement de sa beauté et de sa frustration, tordaient mes reins, fuselant son ressentiment en féroce élégance.
Ses yeux se fermèrent.
« Tu n'es qu'un sale tortionnaire d'enfoiré sadique, je veu- »
Les syllabes se coupèrent, oubliées. Et tout ce qu'il ne dit pas creusa mon dos sous ses ongles. La tension soudaine de ses muscles attisa le plaisir, m'électrisa. Éclats brasillants, enroulés dans nos bassins cadencés. Les mots n'eurent plus d'importance, plus d'intérêt. Tout ralentit et accéléra, mort et paradis au bout des nerfs : c'était lui. Sa pleine réalité exaltait la mienne. La fusion s'offrait à vif, à la croisée du nous. Elle ne se contrôlait plus.
J'avais toujours su que L était l'incarnation de mon chaos.
Les souffles se calmaient, se calquaient l'un sur l'autre. Sur le dos, un corps chaud pressé contre moi. Mon esprit tâchait de s'organiser entre la fatigue, la descente émotionnelle et physique.
Regard dérivé vers L, allongé dans un lacis de draps. Nettement plus seyants que ses vêtements habituels, faudrait lui en toucher un mot. Leur blanc ne rivaliserait cependant jamais avec celui de sa peau, onctueux et satiné.
Tête qu'il inclina de côté, me permettant de croiser son regard. Il ne disait rien. Remarquai sa main à côté de la mienne qui tiqua une fois, puis deux et ne bougea plus.
La gêne et l'indécision suintaient de toute sa personne. Il ne savait plus comment se mettre, semblait remuer un bras ou une jambe au hasard à quelques secondes d'intervalle.
Peu charitable de le laisser continuer ? S'empêtrer ?
Bien sûr que non. Mais je n'étais pas charitable.
Le regarder ouvrir la bouche, la refermer, ébouriffer ses cheveux et recommencer le cycle quatre fois m'amusait beaucoup trop. Spectacle très édifiant et agréable, de ceux dont on ne se lassait pas.
En retour, je lui présentais un visage à la neutralité parfaite pour encourager ce délicieux naufrage.
L remuait de plus en plus, frottait sa nuque. Se raclait la gorge. Cherchait mon regard. Ses lèvres mordues s'entrouvraient et se refermaient de plus en plus vite.
Je mis fin à sa tentative de communication en m'approchant et mon visage granitique figea le sien. Le doute et la malaise montait en flèche dans son regard. Silence déloyal et froid que j'alourdissais entre nous et qu'il n'osait pas rompre. Sentais sa respiration s'affaiblir, s'arrêter alors que ma main allait s'enfouir dans la tourmente de cheveux sombres.
Mon insensibilité que je fendis aux commissures, narquoisement.
« N'oublie pas de dire « merci », cette fois. »
Moue boudeuse qu'il me servit alors que je riais légèrement.
« T'es qu'un connard. Je savais que j'aurais dû apporter un bâillon.
— Mm. Si tu avais été imaginatif, tu te serais servi de la cravate. »
Devant chaque place, sur la table du petit-déjeuner, une cloche et une étiquette avec un prénom attendaient. La nappe avait été mise, les couverts rutilaient. Surprise collective. Mon sourcil haussé rencontra un haussement d'épaules pour L.
M'attendais à tout.
Akemi se frotta les mains, joyeux. Puis glapit en découvrant un losange de toast mou et carbonisé en guise de repas officiel, tristement posé dans son assiette. Il attrapa la triste chose pendouillante du bout des doigts, avec des yeux exorbités.
Le silence se fit alors religieux, apeuré.
Les déclochements successifs des autres assiettes récoltaient une valse de sons étranglés. Les deux morceaux d'omelette destinés à Mogi et à Matsuda nageaient de concert dans un verre d'eau. Mon père se trouva gratifié d'une demi-prune moisie. L eut l'offense d'un croûton rassis de la taille d'un timbre couronné d'une substance rougeâtre non identifiée. Un unique petit pois présidait mon assiette blanche, à moitié brûlé, ce qui relevait d'une sorte d'exploit.
Watari avait regardé les caméras. Beaucoup trop longtemps.
« Non, mais c'est plus possible, ce bordel ! J'ai faim ! Quelqu'un pense un peu à mes abdos, ici ?Comment ils vont faire s'ils ont rien à bouffer ? Hein, comment ? Ma vie est foutue ! Et vos rétines vont toutes se suicider de leur absence.
— Une limite infranchissable a été franchie, c'est l'escalade dans l'escalation. Nos cœurs ont été cramés comme ce toast ! » Matsuda brandit le verre aux omelettes. « C'est une déclaration de haine.
— L'ennemi ne reculera devant rien pour nous faire affaiblir, il faut monter à l'assaut de la cuisine ! »
Watari arriva à point nommé, bras croisés, stature monolithe dans la tempête. Regard rapace fiché en avant, nous emprisonnant dans les glaces de son expression. Les protestations moururent dans une rangée de postillons évoquant l'attaque intestinale d'une formation de pigeons sur un innocent passant poissard.
Les yeux iceberg incisaient à vif dans mon visage, clamaient qu'il me pensait coupable. Un infléchissement minime, cruel, à sa bouche voulait probablement lui donner un air plus aimable. Ne faisait que retrousser la joue sèche sur les dents.
« Il parait que vous allez sortir demain. La coïncidence est tellement inattendue. »
Mon père sauta sur l'occasion de protester. « Sortir, Raito va sortir ? Quand est-ce que ça a été décidé ?
— Probablement hier, mais l'annonce a été faite ce matin. Vous savez ce qu'on dit, la fin justifie les moyens. » Le vitriol de la remarque aurait pu m'abattre sur place, même écrite en braille avec des moufles dans un sauna.
Claquement des pièces sur l'échiquier, succession des coups, des parades. Électricité acérée allumant la colonne vertébrale, le jeu frappait âpre, presque vindicatif. Les prises s'alignaient, chromatiques sur les bordures. Chaque capture adverse soulignée d'une pique, glissée ronronante entre les lèvres, de part et d'autre. Parce que ça corsait la partie. Parce que les enjeux avaient été grimpés et que je voulais totalement gagner le prix. Même volonté, même lueur d'adrénaline chahutant nos pupilles. Aimantées.
L avança son pion, manœuvre intéressante. Sourire couvant sous l'impassibilité. Jamais décevant. Clarté de toutes les manœuvres possibles étalées en filigrane sur le plateau, sauf celle-ci, un peu floue. Parfaite. Son style reconnaissable entre mille, subtile balance de raffinement et de fourberie avec des vrilles d'imprévisibilité, fulgurantes.
Dérive du regard sur le jeu, calcul enchevêtré d'images et d'idées indécentes. Repoussais tout, laissais le cérébral tisser sa stratégie. Sûr qu'il faisait exprès de me regarder de cette manière-là, ce tricheur.
« En quoi voir Kaname te fera sentir utile ? »
— Il va me donner ce que je veux. »
Il n'aimerait pas du tout ce que je voulais, s'en doutait probablement. À travers Kaname, j'atteindrais Beyond. À travers Beyond, je voulais Kira.
Il ne disait rien, boutant ma tour d'un geste sec. La perte ne m'importait pas, étape prévue dans la stratégie. C'était un sacrifice nécessaire. Et c'était tellement thématique.
Moitié de la partie, pas d'avantage marqué.
L'alarme sonna l'heure de nous séparer.
« Je dois y aller.
— Tu n'es pas obligé. En fait, ce serait tellement mieux à tous les niveaux que tu n'y ailles pas.
— Je vais être en retard. Où sont les mouchards ? »
L déposa le plateau dans un coin, la partie attendrait mon retour pour reprendre.
Matériel qu'il installa lui-même en grommelant. Sous la chemise, dans les poches du pantalon, à l'oreille. Regard houleux et pesant, cuisant ma peau. Le plastique était froid. L promena ses doigts un peu plus que nécessaire sans se soucier de mon air narquois. Puis ses mains retombèrent et les miennes boutonnèrent la chemise.
Minutes s'égrainent entre nous, immobiles.
Capture de sa nuque sous ma main. La distance comblée pour quelques secondes pressées, consumant nos bouches. Respiration que je lui dérobai sans honte. Puis nos lèvres se décrochèrent, ourlai toujours les siennes de mon regard.
Intelligences frôlées derrière l'os frontal.
« Tu ne te rendras même pas compte de mon absence. »
L se renfrogna, courba ses vertèbres.
« Ouais, ouais, ils disent tout ça quand ils vont acheter les paquets de clopes au coin de la rue.
— Je préfère t'acheter des bonbons, mais question cancer, ça se vaut. Je reviens vite.
— Je veux des bonbons. Et tu n'as pas intérêt à pas. »
Kaname serait ma passerelle vers Beyond, d'une manière ou d'une autre. Présumais plutôt la mauvaise. Mais L ne le savait pas. S'en doutait, sans doute ?
Mes rétines ouvertes s'éclaboussèrent de rouge.
Tout était écarlate.
Une main caressait ma joue.
Tête floconneuse, balançant, lointaine.
Il y avait des yeux noirs, en face, qui m'attiraient, mais tout était flou, confus, saturé. Soupe de pensées totalement informe. Rien ne s'alignait.
Un rire ondoya, cisailla mon crâne de ses crescendos efflanqués, coupants.
La main revint, douce, si douce.
« Raito, Raito. »
Les images et les sons se mêlaient, s'estompaient.
Perdais le fil.
Où étais-je ? Comment ?
« Raito. »
Le visage se penchait, creusait le contraste de cernes dévorants et de pupilles obscures sur une peau claire. Et ... ce n'était pas L.
Mon souffle soudain retenu, enclavé de panique et de silence. Vrilles. Une nausée intense perça les brumes de mon cerveau et les yeux sombres me disséquaient toujours, comme des couronnes sur un sourire tordu.
« Raito, Raito. »
Mon visage saisi entre ses mains, Beyond murmura contre mon oreille.
« Oh-ha-yo »
Son ton mélodieux détacha les syllabes. Le japonais roulait étrangement sur sa langue, saurais pas dire en quoi.
Rassemblement de mots difficiles mais forcés hors de ma gorge, frondant.
« Je ne suis pas Kira. »
Il pencha sa tête de côté et la douloureuse torsion des lèvres s'accentua dans un chavirement anarchique de cheveux. De ses pouces, il détailla les courbes et les lignes de mon visage, comme s'il déroulait en partition qui lui appartenait.
Son air songeur, absent, m'écorchait d'une façon inattendue.
« Tu n'es pas Lui, ça ne fait aucun doute. C'est marrant. Comme moi et lui. »
Il pouffa. Frénétiquement. Et les mots lui dévalèrent sa bouche, fiévreux.
« Je t'ai prévenu, pas vrai ? Je t'ai prévenu. Je t'ai prévenu. Moi, je sais tout. Tout ce qu'i savoir. » Au creux des yeux, une lueur cave et maladive enflait. Enflammait tout. Et les doigts griffaient mes joues. « Il y avait les montres. Rappelle-toi des montres. »
Il me relâcha, recula d'un geste brusque. Enfonça le pouce dans un pot de confiture pour en lécher le sucre. Sur un gloussement, il se pencha et la lumière sanglante du plafond, le baignait lui et toute la pièce de sa sinistre couleur. Dos poisseux de la cuillère qu'il glissa sur la coupure qu'il venait d'ouvrir dans ma pommette, passa sa langue par dessus. Frissons dégoûtés au contact. Lui se mit à rire, d'un rire évanescent et saccadé qui se rompit net.
Il tripotait une montre d'or dans ses doigts, extirpée d'une poche.
« Tu sais très bien que tu n'es pas réel. »
Sa voix câline remplissait l'endroit, mélopée chantante et basse, faisant courir une sueur froide le long de mes omoplates
« Si ce Roi qu'est là venait à se réveiller tu disparaîtrais – pfutt ! – comme une bougie qui s'éteint ! »
Pendue par la chaînette, il pendulait la montre devant mon visage.
« Tu veux jouer ? »
༻ Thirst ༺
L'ambiance mortuaire, festival d'yeux baissés et de mines contrites. Foutage de gueule.
Pas le temps de chercher un plateau pour rapatrier tout ce que je voulais, ni de manger en la compagnie de cette glorieuse équipe.
Une voix petite, timide, presque un murmure de papillon tant elle était volatile : « Tu ne vas pas rester un peu avec nous ? Tu ne vas rien nous dire ? »
Le bas de mon t-shirt remonté pour créer une poche, j'y amoncelai tout ce qui ressemblait de près ou de loin à quelque chose de comestible et sucré.
Akemi s'ajouta à la première voix, perdue dans le néant.
« Vraiment rien ? L, on se doute tous que tu dois être… perturbé. On a tous vu comment tu as réagi. Et le commissaire aussi. Même si tout ne s'est pas… bien passé. Mais nous aussi, on veut retrouver Raito. Parle nous. On va t'aider. »
Tous, oui, ils voulaient retrouver Raito vivant. Sauf un. Le plus immonde des cancrelats ayant existé. Si immondément dégueulasse que sa survie même relevait de l'exploit et du paradoxe quantique. La haine qu'il m'inspirait, effroyable tempête hurlant de rage sous ma boîte crânienne. Hors de question de la laisser échapper, dévorer l'efficacité de la recherche. Devais rester froid, analytique. Seul moyen de chasser assez vite pour reprendre Raito à Beyond avant qu'on puisse considérer Takada comme un simple brouillon avant l'œuvre finale.
« Peu importe lequel d'entre vous a trahi. Je lui conseille de se préparer à se faire arracher les yeux et inoculer la peste bubonique. »
M'en allais, pas que ça à faire de tenir compagnie à la fine équipe. Une belle brochette de Rantanplans, oui.
Une voix, mielleuse, laissée derrière. « Il le prend plutôt bien, en fait. J'aurais cru à l'apocalypse, mais ça va. »
Ça va.
Les ordinateurs côte à côte, ronflants de chaleur mal ventilée. Kurt avait été sommé de me retrouver Kaname dans les meilleurs délais, faisait ce qu'il pouvait sans laisser s'écrouler notre citadelle de protections numériques soigneusement bâtie. Jeu d'équilibriste au-dessus d'une fosse à purin hérissée de pieux rasoirs. Il avait lu entre les lignes, compris ce qui s'était passé. Pas besoin de beaucoup d'informations pour tout démêler, pelote de laine mal serrée.
C'était incroyablement frustrant, de ne pas pouvoir tout lancer dans la bataille, d'être obligé de maintenir le Mur, plutôt que de mettre l'ensemble du pays sur écoute dans la minute.
Bouts des doigts rougissant à mesure que les heures se suivaient. Clavier constellé de rose, taches étalées par les frappes vives, sans pause.
Milliers d'instants de caméras de surveillance disséqués, entrailles explosées. Reconstituer son chemin, repérer les moments où les caméras cessaient de vraiment filmer. Essayer de voir qui l'avait suivi. Beyond lui-même, peu probable. Il ne se risquerait certainement pas à un affrontement direct, ne courrait pas le danger de se battre même s'il avait prévu toute une série de pièges en abîme pour capturer sa proie. Mais si je pouvais apercevoir ne serait-ce qu'une silhouette, un coin de manteau, un bout de chaussure de celui ou celle qui l'avait aidé, avait accompli son sale boulot… pas mille solutions. Fallait que je refasse le film, remonte le trajet de chaque personne visible.
Assiette repoussée du pied, alla s'écraser avec les autres. Chute d'à peine quelques centimètres, la pile de vaisselle arrivait presque au niveau du lit. À un moment, les autres humains vivant ici viendraient faire le ménage parce qu'ils n'auraient plus rien de propre dans quoi manger question de temps. Tout, toujours, question de temps. Temps que je n'avais pas. Que Raito, où qu'il soit retenu, n'avait pas. Frisson réprimé, à penser aux conditions dans lesquelles il était. Même en étant assez fort pour supporter la manipulation psychologique de Beyond, ce serait moins agréable qu'une partie d'échecs au coin du feu, avec un bon café à portée de main.
Voulais pas penser à l'état dans lequel je risquais de le récupérer. Devais pas. Pour pas sombrer.
Les images bues à la lie, assimilées en accéléré, motivation rarement égalée.
Dans un coin d'écran, minuscule, pixels en surbrillance, alerte pour une réponse qui s'était fait désirer. Artémis acceptait de me parler.
La communication établie avec toute la joie du monde.
« Hi.
— Oui, oui, pas le temps pour les politesses, on a mieux à faire. Il faut que –
— Ah ouais. À ce point. »
Derrière ses lunettes teintées, son regard jugeait tout. Une mèche entortillée autour d'un doigt à l'ongle rongé. Un coude visiblement posé sur son bureau, j'apercevais aussi le haut d'un gobelet en carton. Déjà envie de le voir tomber. Je soupirai. Ma voix plus exaspérée.
« Quoi ?
— Je pensais pas que Raito pouvait travailler pour quelqu'un d'aussi…
— Fort bien. Vous lui dresserez donc la liste de tout ce que vous ne pensiez pas de lui lorsque vous pourrez lui parler. À ce moment-là, on aura du temps à perdre. »
Sa tête penchée, sourcils froncés.
« J'avais jamais vu de panda ronchon, avant.
— Rapport aux cernes ? Je vais vous surprendre, mais vous n'êtes pas la première à avoir cette glorieuse idée ô combien hilarante.
— Rapport à la coupe de cheveux, en fait. Et au côté ours. Et à l'œil au beurre noir. »
Aucun moyen d'en tirer quelque chose.
« Je vais me débrouiller tout seul.
— Mais non, attends. Qu'est-ce qu'il se passe de si grave, pour que tu daignes te montrer à quelqu'un ?
— Vous ne devinez pas ?
— Raito n'a jamais eu besoin que je le materne. Il n'avait même jamais eu besoin de mon aide.
— Je n'ai jamais eu besoin d'aide non plus. Il faut croire que tout arrive. Même un kidnapping par Kira. »
La paille plongée dans le gobelet vacilla. Les lunettes repoussées au bout du nez par une main demi tremblante.
« Tu n'as aucun sens de l'humour.
— Et surtout, je n'ai pas le temps de faire des blagues. Vous comptez aider ou rester bien tranquillement à vous curer le nez en attendant que les autres fassent tout le travail ?
— Il est vraiment …
— Oui. Et il me semble que vous lui devez bien votre aide. Ne serait-ce que pour pouvoir commenter ensuite avec lui ses choix de vie.
— Ce sera difficile, de maintenir le Mur à côté. »
Pouvais pas me résoudre à lâcher ce morceau. Défaite trop rapide, trop cuisante, alors même que ce n'était pas quelque chose que Beyond avait réclamé. Non. Inacceptable, de renoncer si vite.
Un bruit trop familier à la porte. Quel emmerdeur venait encore me déranger en tapant contre le pauvre panneau de bois ?
Conversation écourtée sur une dernière phrase de ma part. Assez claire pour tout.
« Vous avez deux mains. »
En lieu et place d'un seul boulet, je me retrouvais face à toute la délégation de sous-mentaux disponible. Mogi gigotait d'un pied sur l'autre, Matsuda se tordait les mains, et Akemi essayait de contrôler sa respiration avant de parler.
« Prenez tout votre temps, surtout. Personne n'a été enlevé, personne ne court le risque d'être assassiné sauvagement.
— C'est… de nous que tu parles, pour la fin ?
— Va savoir, Matsuda. Va savoir. »
Silence gêné. Était-il possible d'être aussi incompétents et aussi handicapants à la fois sans le faire exprès.
« Donc.
— On t'a entendu parler.
— Et vous vous êtes dit que c'était le moment pour venir m'interrompre.
— Euh… plutôt pour s'assurer que tout allait bien. Que tu devenais pas fou.
— J'irais mieux si je pouvais m'occuper de retrouver Raito sans être interrompu toutes les trois minutes.
— Mayat essaie de nous parler, aussi. On comprend rien.
— Et Yagami-san pense qu'on ne l'entend pas pleurer dans sa chambre. »
Je les haïssais tellement. Tous, qui me rappelaient sans cesse qu'ils n'étaient pas lui. Et qu'il n'était plus là. Solitude hurlante. Muselière psychique soigneusement en place.
« Akemi, viens. Je vais avoir besoin de toi. »
Tellement extrapolé. Mais le travail de terrain ne pouvait être fait plus rapidement ou mieux que par moi-même. Et j'avais besoin d'un porteur de bagages.
Les ruelles sales étaient un calvaire. Pas tant parce que le mafieux ne trouvait pas d'autre utilisation à son don de parole que de se plaindre sans discontinuer des odeurs ou de la boue qui collait à ses chaussures qu'à cause de la difficulté des relevés d'empreintes dans un cloaque littéralement rempli d'indices potentiels. Les traces de semelles photographiées une à une, aucune exclue. Je ne pouvais pas présumer de la pointure des complices ayant œuvré.
« Quand même, t'es sûr que c'est la bonne piste ? Raito a pu passer n'importe où.
— Ferme-la, Akemi. Tu as un job à faire, alors au travail. Je ne t'ai pas fait sortir pour prendre l'air.
— Merci de préciser. Je n'apprécie pas tellement les promenades urbaines au milieu des pires coupe-gorge que tu puisses trouver. »
Soupirai. Encore une fois. Incroyable qu'il ne comprenne pas à quel point c'était important, d'être là. De remonter les pistes. Parodie de saumon remontant le courant.
« Est-ce que tu es en train de sentir le sol, ou est-ce que j'ai des hallucinations ?
— Est-ce que tu poses encore une question idiote, ou est-ce que ta connerie n'est qu'une illusion ?
— Tu aurais pu faire appel à des chiens renifleurs. Ils sont meilleurs que toi.
— Je n'aime pas les chiens. Dès qu'il y aura un stand de hot-dogs, on les aura perdus.
— Mais ils ont un odorat, c'est pas négligeable.
— Censés avoir. Comme tu es censé avoir un cerveau. Si tu ne disposes pas de chiens renifleurs, tu seras gentil de ne pas m'en suggérer. C'est impossible de savoir qui pourrait m'en prêter un en étant sûr de ne pas être trahi derrière. Le gouvernement japonais est toujours bien remonté contre moi. Essaie de te tenir informé, qu'on ne perde pas plus de temps. »
Les allées et les impasses ratissées pendant des heures, tristement similaires, dramatiquement vides de tout indice réel et compréhensible. Difficile de rester calme et de me convaincre que chaque empreinte pouvait en fait être une piste sérieuse.
La pluie finit par s'en mêler, abaissant encore la luminosité mourante.
Capuches rabattues sur nos têtes, nous n'avions plus grand chose à photographier, l'eau charriait les restes d'empreintes, lavait les poussières, les résidus de pistes. Noyées dans l'ignorance.
Quelques impasses, quelques venelles.
Je chassai la main posée sur mon épaule. S'il pensait que plaquer encore plus le tissu trempé sur ma peau allait me réconforter…
« On ferait mieux de se séparer, ça ira plus vite. Il nous reste quoi à couvrir ?
— La ville entière.
— La ville entière. Tu veux pas faire tout le pays ?
— Si. Mais aujourd'hui ne suffira pas.
— Ah ben oui. Pardon, question idiote. »
Il s'arrêta une dizaine de mètres plus loin, bloqué. Me retournais vers lui, occupé à lever et baisser ses doigts en alternance.
« Qu'est-ce que tu fais ? Tu comptes tes points de QI ?
— Aouch. Non.
— Si tu calcules le temps qu'il nous faudrait pour couvrir le Japon au rythme quotidien de la superficie…
— Ce serait un an et huit mois environ.
— C'est beau, la précision. J'admire.
— Pourquoi il y a une benne de plus que d'immeubles, dans cette rue-là ? »
Carte consultée mentalement. À une trentaine de mètres à vol d'oiseau, nous étions là où j'avais perdu Raito.
Akemi s'approcha prudemment de la seule benne un peu en retrait, aux roulettes non abîmées.
« Ça pue.
— Précision, toujours.
— Ça sent le cadavre. » L'intonation un peu en tremolo. Ridicule.
« Tu ouvres aujourd'hui ou demain ? »
Il remit une paire de gants, s'assura que le couvercle ne dissimulait pas de piège, je m'adossais à un mur, il ouvrit la benne. Dedans, une caisse en bois, un couvercle de travers, et des lambeaux de cartons. M'approchai, pris à la gorge. Essayai de respirer à travers ma main, protection dérisoire.
La caisse débordait de sacs soigneusement fermés. L'odeur s'en échappait quand même. Putréfaction.
« Tu crois que… »
Il ne prenait pas la peine de finir sa phrase. Livide.
J'attrapai les lots les uns après les autres, posés soigneusement au sol dans un bruit de boue saturée d'eau.
Un couteau sorti, j'entaillais un des paquets cadeaux plus ou moins au hasard. J'y avais senti des doigts. L'avant bras scié au niveau du coude, parfait pour vérifier. Le morceau attrapé, amené à l'air libre. La carnation, la longueur des doigts. Je posai ma propre main contre celle rigidifiée par la mort. Je ne m'attendais pas à un autre résultat.
« C'est pas lui. »
Il relâcha son souffle, se tortilla un peu. Je rangeai le membre à sa place, continuai de désencombrer la caisse.
« Tu peux pas être sûr avant un test ADN.
— Si. Mais on en fera quand même un. Avec de la chance, ce type était fiché.
— Il y a trop de sacs. Ça ne peut pas être qu'une personne.
— Pfff. Beyond est comme tout le monde, il a aussi des poubelles à sortir. Tu vas voir qu'on trouvera des pots de confiture de fraises et des emballages plastiques.
— Je crois que je vais vomir. »
Un œil jeté vers lui, les mains en appui sur les genoux, la tête penchée en avant. J'aurais tout aussi bien pu amener Matsuda ou Mogi.
« Tu sais, pour un mafieux à la liste d'exactions longue comme le bras, tu es un peu trop sensible. M'aurais-tu caché un passé de fleuriste ?
— J'aurais dû écouter mes parents, ouvrir une petite boutique de souvenirs dans un quartier touristique pas loin des montagnes. J'ai les bronches fragiles.
— Ou conseiller en assurances. Tiens-moi ça, c'est encombrant. »
Les cartons suintants de gras entassés sur ses bras. À analyser, pour connaître exactement la nature de la substance.
« Je sais pas comment tu fais. Ça me scie les pattes. Tu te rends compte de ce qu'il peut y avoir, là dedans. Si c'est pas son… bras… ça peut être autre chose, dans un autre sac ? Et si c'est pas lui, tu imagines où il peut être ? Dans quel état ? »
J'abandonnais quelques secondes la trouvaille, juste pour rencontrer le regard inquiet derrière moi. Lui imaginait clairement le pire. Pouvais pas m'y résoudre. Si Beyond s'était débarrassé d'un cadavre aussi salement, ce ne pouvait pas être Raito. Trop important, trop symbolique pour lui. Surtout s'il pensait qu'il avait été Kira. Le torturerait jusqu'à le voir avouer – autant dire, pendant des semaines. Je n'avais jamais réussi à lui arracher des aveux, il n'y avait aucune raison que ce paramètre-là change. L'arbre des possibles tortures tronçonné à la racine, avant que les hypothèses n'occupent toutes mes pensées.
Non.
Il ne mourrait pas. Je ne le laisserais pas. Inspiration prise, lente. Souffle contrôlé pour ne rien bousculer de la façade. L'armure craquelée devrait tenir.
Akemi, sa voix blanche, sincère. Surprenante pour ça.
« Ouais, tu imagines. Désolé. »
Notre retour salué de grimaces de dégoût et de peur. Un léger malaise du côté de Misa, qui se laissa tomber sur un tabouret qui n'eut pas le bon goût de craquer.
Watari passif agressif, à sa nouvelle habitude.
« Tout s'est bien passé ?
— Parce que tu ne le sais pas déjà ? Pourquoi tu demandes ? »
Hors de question d'être plus agréable que lui.
« Simple courtoisie. Concept qui t'a échappé quand vous êtes partis sans piper mot. »
Grognement pour toute réponse.
La table devant laquelle déjeunait Mayat envahie dans la foulée de quatorze sacs noirs, celui refermé posé au-dessus.
« Si ce sont mes cadeaux de Noël, je dois dire que je suis déçue à la fois du retard, de l'emballage, de l'odeur et de l'absence de chants festifs et de paroles gentillettes. Ce qui vous place en pole position des pires donneurs de cadeaux que j'ai rencontrés. Et un jour, quelqu'un m'a offert une boîte de crayons gras à mon anniversaire.
— Ravi de l'apprendre. Testez l'ADN de ces trucs–
— Trucs. Merci pour la précision, ça m'aide.
— Merde. Si vous n'êtes pas capable de différencier un bras d'une tête, je joindrai un imagier pour enfant sur le thème du corps humain à votre prochain anniversaire. Vous pourrez le compléter avec votre boite de Crayola.
— Je vous enverrai un exemplaire de Comment gérer sa frustration sexuelle et émotionnelle en cas d'enlèvement du petit ami par un tueur en série.
— Ce livre n'existe pas.
— Vous l'avez cherché ? Mon éditeur n'est pas encore convaincu par le chapitre 5, De l'art de baiser les portes ouvertes. La sortie est repoussée.
— Vous aurez tout le temps d'écrire le chapitre 6, La masturbation solitaire depuis votre cellule, si vous ne vous dépêchez pas. »
Pas un muscle de son visage ne daigna bouger, la léthargie vorace, omniprésente. Mais elle fit signe aux autres de l'aider à déplacer les kilos de viande faisandée jusqu'à son antre.
Elle-même termina d'abord sa salade de fruits avant de se mouvoir avec la grâce et la vitesse d'un concombre de mer.
Laissant sur place le commissaire aux yeux rouges et à la peau lessivée de fatigue. Tournant et retournant son portable dans ses mains, hésitant entre m'assassiner du regard ou physiquement.
« Je ne retire pas ce que j'ai dit.
— Ce n'est pas grave. Je n'ai pas dit que vous aviez tort.
— Je le pense toujours.
— Je sais. Moi aussi.
— Si ça avait été plus tôt… si tu ne l'avais pas… si je…
— Yagami. » Essayais de moduler ma voix. Pas être trop agressif, même si l'envie ne manquait pas. Même s'il n'avait pas complètement tort, il n'avait pas entièrement raison non plus. « Nous n'avons pas le temps de recommencer cette conversation. Si vous vous sentez prêt, votre aide serait appréciable. »
Il posa ses deux mains à plat sur la table, se releva. Effort. Vida son verre. Remit son portable dans sa poche.
« Je suppose que ta culpabilité ne te fera pas changer de comportement. »
Le « Et vous ? » ravalé. Pas la bonne stratégie, maintenant.
« S'il-vous-plaît. Nous nous battrons plus tard, si ça vous chante. Chaque minute compte, je ne veux pas les perdre à ça. Ni perdre encore de l'acuité visuelle à cause d'une deuxième ecchymose aux yeux. Ils peuvent me servir à autre chose.
— Si mon fils, si Raito… s'il lui arrive quoi que ce soit…
— Je sais.
— Arrête ça. Arrête de prétendre tout savoir. Tu n'as pas été foutu de savoir que Beyond allait se servir de Kaname pour kidnapper mon fils, alors ferme la. Pas foutu de comprendre que c'était un piège, pas foutu de savoir comment protéger quelqu'un que tu es censé… surveiller.
— Enfin, sans moi, vous en seriez encore à croire que Kaname agit seul. Sans voir à quel point ça n'a pas de sens.
— Mais ça, c'est ce que tu es supposé faire. C'est ce que tu étais supposé comprendre depuis des semaines. Si tu n'avais pas été… idiot, on n'en serait pas là. Raito serait à la maison, en sécurité.
— Et j'ai déjà dit que j'étais désolé. Mais si j'avais pu travailler correctement sans être interrompu toutes les dix minutes pour des affaires de morale ou de frigo vide comme vous êtes précisément en train de le faire, alors peut-être que les choses se seraient mieux passées. Peut-être que vous n'auriez pas besoin de chialer tout le temps et de me frapper sous un nouveau prétexte aussi stupide que les anciens.
— Vous ne travailliez pas ! Vous ne faisiez que vos saloperies en pensant que personne ne le savait !
— Fuck off, oaf. »
Un regard mort, analytique. D'une main se terminant d'un scalpel, elle désigna une étagère.
« Les pansements sont à droite, les antalgiques dans une boite étiquetée « pour les bobos des enfants pas sages ».
— Vous avez trouvé quelque chose ? »
J'entortillai mon auriculaire dans une compresse, plaquai un sparadrap sur mon arcade sourcilière pour éviter de voir rouge, et mélangeai allègrement les parfums de morphiniques.
« Pour le suicide, je vous conseille autre chose. Là, vous vous préparez juste une bonne tachycardie.
— J'attends ma réponse.
— Je prépare tout. C'est long. Les analyses ADN prendront du temps. Votre pote s'est pas contenté d'un puzzle à dix pièces.
— Ok. Je prends cette partie-là. Cherchez pas forcément dans le détail microscopique, m'étonnerait qu'il ait eu le temps de pousser le nettoyage. »
Pas question d'une énigme à rallonge cette fois-ci. S'il voulait passer un message, il le ferait.
Les établis envahis de morceaux, je m'occupai de relever les empreintes digitales. Seules quatre mains, ce serait vite fait. Malgré la rigidité cadavérique, tordre les doigts n'était pas si dur.
Les recherches poussées sur l'ordinateur, croisées sur plusieurs fichiers judiciaires. Pas concluant.
« Un sandwich ?
— Arrêtez de manger tout le temps, occupez vos mains autrement.
— Un chocolat chaud ? Un macaron ? Je suis d'humeur généreuse.
— Assaisonné au formol ? J'ai autre chose à faire, pas le temps de me laver les mains deux fois. »
Plusieurs heures encore, défilées, oubliées, perdues dans leur propre improductivité. Ce n'est que lorsque Mayat s'avoua vaincue par le sommeil et partit dormir que je m'accordai un goudron de café au sucre. Mal fait, réchauffé, abominable. Tant pis, avoir dû remonter à la cuisine pour le chercher était déjà assez.
Passant dans le couloir, un grattement à une porte m'arrêta. Celle de Misa. Cette enflure qui ne trouvait rien de mieux à faire que de se peindre et repeindre les ongles en un millier de nuances de rose depuis qu'on lui avait annoncé la disparition de celui qu'elle prétendait aimer.
La porte finit par céder aux griffures du clébard, qui s'échappa dans le couloir sans un regard en arrière. Saleté. Les poils repoussaient déjà, nuage de barbe à papa famélique sur peau rose plissée.
Un léger ronflement se faisait entendre. La mannequin dormait tranquillement dans son lit, imitation ratée d'étoile de mer pas assez morte. Son téléphone ne cessait de s'allumer, éclairant la scène par intermittence. Incroyable comme elle avait transformé une pauvre pièce innocente en festival de la dentelle et de la fanfreluche. Un instant d'arrêt sur les pantoufles narval posées devant le lit. Comment Raito pouvait-il – avait-il pu – supporter ça ? Rien que de l'imaginer la rejoindre, marcher sur les tapis blanc et rose, jusqu'à aller s'allonger sous les draps à fleurs, parmi la masse dégénérée d'objets inutiles et idiots… je voulais vomir.
Et surtout, ne pas penser une seconde qu'il existait un risque qu'il ne me rejoigne plus dans ma chambre en devant enjamber piles de vaisselle sale et tours de dossiers entamés. L'hypothèse déjà soulevée mille fois, rangée avec les autres pour m'en torturer plus tard.
Me souvenais parfaitement d'un Beyond sur caméra, si proche de l'hôpital où avait été enfermée Misa. Rien, jamais, n'avait pu permettre de dire que les deux s'étaient rencontrés.
M'aventurai en terrain hostile, les tiroirs évidés, les sacs à main retournés, le téléphone consulté pendant de longues secondes. Son minable mot de passe ne m'avait pas résisté plus d'un battement de cils. Pour autant, il n'y avait rien à y voir que l'ennuyeux train-train d'une starlette de la chanson. Messages de son agent, du réalisateur, de divers contacts professionnels. Hallucinant qu'autant de personnes puissent gâcher leur vie dans cette mélasse de frivolité futile.
« Qu'est-ce qui se passe ? Qu'est-ce qu'il y a ? T'as retrouvé Raito ? »
La voix endormie, complètement vaseuse, la pimbêche n'avait aucune espèce d'apparence humaine.
« Non.
— Pourquoi t'es là alors ?
— Pourquoi je serais là, si je l'avais trouvé ? »
Elle se redressa, ses draps soigneusement gardés contre son thorax. Inutilement, vu son pyjama en peluche.
« Ben parce que c'est mon copain. C'est moi qui dois le savoir.
— Pas du tout. Ça fait un moment que lui-même ne se qualifie plus comme ça.
— M'en fous. Il l'est. Il ne le sait juste pas.
— Ce qui est ballot. C'est le principal concerné. Et sinon, tu n'aurais pas une petite idée de son lieu de détention, hmm ?
— Quoi ? »
Les tentatives de communication toujours aussi tristement stériles. Mais elle continua, d'une voix outrée. Et tirant effroyablement dans les aigus.
« Tu… m'accuses ? Moi ? Comment je pourrais faire ça à l'homme que j'aime ?
— Je suis L. Et ça fait des années que je résous des enquêtes. Tu n'imagines pas le nombre de crimes passionnels que j'ai vu défiler. En plus, tu dis que tu l'aimes, mais je ne crois pas à cette pseudo relation. Je te rappelle que tu ne te souviens pas de votre première discussion, ni de comment tu as su son nom.
— C'est pas parce que tu n'y crois pas qu'elle n'existe pas.
— Oui, oui, comme la théière céleste.
— Quelle théière ?
— Il y a une théière entre la Terre et Mars, en orbite autour du Soleil. Mais nos télescopes ne sont pas assez puissants pour la voir.
— C'est vrai ?
— Si je te le dis.
— Ah bon. Ben comme ça je le sais maintenant. »
… à tenter avec la licorne rose invisible, la prochaine fois.
La légiste dormait encore, j'en profitais pour envahir un peu son repaire avec un des derniers paquets de biscuits mangeables, dégoté au fin fond d'un de mes tiroirs. Pas si compliqué de ne pas mettre de miettes sur le carpaccio en attente d'étude.
Rien ne paraissait vital, en surface. Pas de tatouages, pas d'encre invisible. Pourtant bien son style, de se servir des corps comme de simples bouteilles à la mer.
Pas de têtes disponibles, malheureusement. Il les avait peut-être emportées pour éviter une reconnaissance trop facile. Bizarre de suggérer que les visages importaient plus que les empreintes digitales. Forcément des personnes que quelqu'un ici avait connues, mais pas fichées. Peut-être des hommes de main d'Akemi. S'il se retrouvait lui aussi trahi de tous côtés…
Quelques sonneries seulement avant de profiter de sa voix pâteuse.
« Tu comptes réveiller tout le monde, cette nuit ?
— Si ça pouvait vous rendre efficaces. Tu as peut-être des hommes qui manquent dans tes rangs. Cherche.
— « Cherche » ? Je suis supposé aboyer pour montrer mon accord ?
— Si ça t'amuse. Mais tu es supposé obéir, surtout.
— Tu penses que les corps sont de chez moi ?
— Possible. Pourquoi il aurait embarqué les têtes, sinon ? La période des décos de Noël est passée. Et boire dans un crâne avec un rire diabolique n'est pas son genre.
— Avec un rire machiavélique, alors ?
— Non.
— Toujours pas décidé à nous raconter tout ce que tu sais de lui ? On serait plus efficaces si tu nous mettais au parfum.
— Non plus. Occupe-toi de ce que tu as à faire.
— Je termine ma nuit, avant ? Il est même pas 4 heures. »
Si tard. Et je ne savais même pas de quel jour. Peur de regarder, me rendre compte du temps passé depuis la dernière fois que je l'avais vu. Première fois qu'on restait éloignés aussi longtemps, que je ne pouvais pas m'assurer de ce qu'il faisait.
« Bon, j'ai compris. Je commence par quoi ? Je continue les surveillances des véhicules, ou je cherche qui manque à l'appel ? Mais pour information, c'est pas l'armée non plus, alors certains mettront peut-être plus de temps à répondre.
— Les deux. Tout est urgent et capital.
— Ryuzaki. L. Je peux pas tout faire en même temps. C'est juste impossible, je n'ai qu'un cerveau, deux yeux et deux mains.
— C'est un tort.
— Si t'es pas capable de dire ce qui est prioritaire, il faut que tu dormes. T'es humain aussi, désolé de te l'apprendre.
— Pas le –
— Temps. Je sais. Mais si t'es crevé, tu vas ralentir. Tu sais depuis combien de temps t'as pas fermé l'œil ?
— Tu as le temps de tenir des comptes ? C'est que tu t'ennuies. Je vais te donner plus de trucs à faire.
— Je suis pas une machine. Je suis au max de ce que je peux.
— C'est pas assez. Clairement pas.
— Nous ne sommes pas des machines. Fais une sieste, assomme-toi, prends un somnifère.
— Glorieuse idée. On a vu les résultats. Takada, surtout.
— Tu vas pas nous accuser. Tu as vu dans quel état était Raito. Un vrai zombie.
— J'adore la comparaison. Tu veux pas utiliser mort vivant, ou carrément cadavre ? Tu imagines dans quel état il est maintenant ? »
Il eut la présence d'esprit de ne pas répliquer, se contenta de signaler son intention de ne pas se rendormir cette nuit. Ce matin ? Aucune importance.
Mayat s'occupait avec sa scie dans son coin, le son de l'os absolument pas assorti ni en rythme avec les génériques de cartoons qui défilaient et qu'elle chantait à tue-tête.
Sirotais mon café trop fort en repassant derrière le travail fait par toute l'équipe. Tant que je n'avais pas isolé ma taupe, je ne pouvais rien croire de ce qu'ils me disaient. Seul Yagami, vaguement exempté de soupçons. Il n'avait pas pu feindre sa détresse.
Parmi tous les trajets non complets des véhicules passant sous les caméras trafiquées, seuls certains n'avaient pas de début ou de fin précis. Leur point d'arrivée ou de départ quelque part dans la zone morte. Vérifier les plaques d'immatriculation et les adresses associées ou les lieux de travail des propriétaires était un calvaire. Ceux qui n'avaient pas de raison professionnelle de se trouver là devaient être piratés, pour vérifier leur compte en banque ou les endroits précis où leurs portables les avaient mouchardés. Celui-là avait été au cinéma pendant deux heures, celle-là s'était acheté un lave-vaisselle, l'autre avait été chez son amant et l'autre encore allait courir au parc deux fois par semaine depuis six ans.
Et parmi tout ça, impossible de trouver les déplacements internes à cette zone de ténèbres. Raito pouvait encore s'y trouver, prisonnier à quelques pas seulement.
Kurt avait accepté, à l'arrachée, de me fournir les écoutes de l'endroit. Des centaines d'heures d'enregistrements aussi fascinants qu'une séance de repassage dans la salle d'attente d'un dentiste en banlieue new-yorkaise.
Artémis, elle, se chargeait de pirater l'entièreté des webcams du secteur. Espionnage à grande échelle. Même si ça ne permettrait pas de voir Raito, ça nous permettrait de nous assurer que les appartements supposés être habités l'étaient vraiment par les familles qui le prétendaient. Tant pis si quelques hikikomori étaient surpris à faire des câlins un peu trop prononcés à des oreillers imprimés de personnages de jeux vidéo.
Akemi avait été réorienté une nouvelle fois, et même s'il s'en était plaint, il avait accepté d'envoyer quelques personnes fouiller les locaux supposés vides. S'attirant un sourire bien malgré moi, qui l'avait fait m'amener un nouveau café et un assortiment de fruits confits sous prétexte que me voir faire quelque chose d'empathique prouvait à quel point j'étais éreinté et avais besoin de soutien moral et culinaire.
Les oreillettes vissées sur mon crâne pulsant de plus en plus, j'écoutais en accéléré la vie quotidienne de parfaits inconnus innocents, tout en passant de webcam en webcam, plus ou moins dégoûté de ce que je découvrais.
À ce rythme, il ne nous faudrait pas trois jours pour couvrir l'ensemble des quelques 12000 habitants s'entassant dans un peu moins de deux kilomètres carrés. À condition que je tienne la cadence sans vomir dans mes cornflakes. Et ça restait trop lent. Beaucoup trop lent. Doigts dévorés avec une hargne accrue en pensant que personne n'était là pour me les arracher des dents en tapant dessus avec un « Tch » agacé et un sourcil relevé.
« L. J'ai trouvé la fève dans mon gâteau.
— Vous fêtez l'Épiphanie, vous ?
— Non. Mais l'analogie est hilarante. »
Si le moindre zygomatique avait bougé sur son visage, j'aurais presque pu croire à une blague. Était-elle simplement capable d'en faire ?
« Si c'est un tatouage, fichiers de reconnaissance. Si c'est un implant, pareil.
— Les implants ne sont pas en verre. Le bruit aurait dû vous alerter. Verre sur acier, c'est peu banal. Et peu agréable. »
Délaissai ce que je faisais. Savais même plus exactement ce que c'était.
« Vous braillez des chansons puériles depuis tout à l'heure.
— Sûre que vous n'avez vu aucun de ces films d'animation. Ne les jugez pas.
— Je juge si je veux.
— Rajoutez un « nananère » et tirez-moi la langue, que je la tranche. Le silence imposé sera bénéfique à mon équilibre. »
Dans la chair exposée, la scie était fermement fichée. J'empoignai l'outil, appuyai légèrement. Le crissement aurait pu exploser les tympans de n'importe qui. J'enlevai la lame. Du bout de mes doigts nouvellement gantés, la peau s'écarta. Un reflet de lumière attrapé par le verre, soigneusement enfoui dans le muscle.
« Comment il a pu le mettre là ?
— De la même manière que vous allez l'enlever.
— Je ne compte pas sur vos doigts de fée ? Ni sur votre talent de manieuse de scie ?
— Je passe. La scie risque de tout casser. Et mes doigts sont indisponibles. Mon infusion m'attend.
— Cerbera odollam ?
— Oh, vous manquez cruellement d'imagination. Pourquoi pas un mélange fragon et ciguë ?
— Tout à votre guise. Commencez donc un petit potager dans le jardin si le cœur vous en dit. »
Elle s'éloigna, sifflotant un air idiot en traînant ses pieds au sol dans un concert de couinements.
Après une inspiration, je positionnai un peu mieux la cuisse sur la plaque d'inox. Probablement masculine, les muscles étant assez développés, la peau pas soignée, les poils anarchiques.
Bon. Pas trente-six solutions. Il n'y avait qu'une dizaine de centimètres entre le bord du muscle et l'objet à atteindre. Je décollai autant que possible la chair de l'os apparent, et glissai deux doigts dans l'entrebâillement. Petit à petit, les ligaments cédaient, les nerfs se détendaient. Bloquai le tout de mon autre avant bras, le cuissot menaçait de foutre le camp sur le plancher en résistance à l'invasion digitale.
Finalement, j'effleurai la surface lisse, dure. Attrapée entre index et majeur en essayant de ne pas laisser s'échapper l'objet.
Les personnes habituées à farcir un gigot de gousses d'ail avaient-elles la même sensation d'écœurement ? La petite fiole de verre arrachée à sa gangue de chair.
À peine quelques centimètres transparents. Enfin, presque. Un petit tour dans l'eau de javel s'imposait. Le capuchon de plastique éjecté d'un ongle dans la foulée. Un minuscule morceau de papier extrait à la pince, déroulé sous la lumière clinique.
« Tu m'as coupé les ailes, je te prends ton bras droit. »
Il avait raison. C'était ça, cette sensation. Une amputation à vif, un membre arraché. Aussi violent que de se faire extraire les tripes pour les voir posées sur une table devant soi. Pas moins douloureux.
Son écriture familière, ses procédés aussi. Aucune trace organique laissée à l'intérieur de la fiole. Pas la moindre poussière, pas la moindre empreinte. Dans le doute, je grattais un peu d'encre et de fibres de papier pour en vérifier la provenance. N'y croyais pas. Il ne me donnerait pas d'indice avec ça. Pur leurre.
De dépit, je croisais mes bras sur la table, y posais la tête. La fatigue finissait par m'éroder. Une petite sieste de dix minutes ne serait pas de trop.
À peine les yeux fermés que leur brûlure était intensifiée pour quelques secondes, contrecoup des heures passées à ne pas cligner pour observer des crétins danser la macarena en espérant être un jour connu sur un réseau social peuplé d'êtres débilement sociaux.
Pensées à la dérive, toujours vers le même point d'intérêt. Les souvenirs soigneusement classés ressortis un par un, pour me reconstruire un Raito onirique, assis à côté de moi. Avec un sourire franc, de ceux qu'il effaçait rapidement, il me faisait remarquer que ce n'était pas l'heure de dormir, et que tirer au flanc ne suffirait pas à échapper à la rouste qu'il me réservait sur notre partie d'échecs commencée avant qu'il parte. Posai ma main sur la sienne, phalanges caressées, entremêlées. Douce chaleur qui me manquait affreusement. Je le lui dis. Il ne comprenait pas, un sourcil froncé et les yeux perdus au loin. Profil offert, parfait, pensif. Soudain inquiet. Il me regarda, essaya de parler sans qu'aucun son ne me parvienne. Je lui répondis qu'il m'avait menti, en disant qu'il serait vite de retour, que je ne me rendrais même pas compte de son absence. Qu'il n'avait pas le droit de me mentir. Qu'il devrait bien penser à me rapporter les bonbons qu'il m'avait promis. Serait pardonné à ce prix-là. Mais il ne m'écoutait pas. Se releva, ignorant mon appel, et s'approcha de la sortie. Essayai de me lever, le poursuivre, mais mes pieds étaient englués au sol, ma volonté ne suffisait pas à avancer. Crier son nom, le sommer de revenir me chercher. Il s'éloignait, se rendait pas compte du plafond qui s'effondrait, manquait de le tuer. Sol dérobé sous mes pieds petit à petit, carreau après carreau ouvert sur le noir néant. Main lancée en avant, passant à travers une épaule, une manche, une main. Un regard énervé sur moi. Puis déçu. Visage décomposé, mangé de noirceur sanguine, veines éclatées, yeux morts.
Un bruit d'explosion, et je me réveillai. Rien d'autre qu'une tasse frappée bruyamment à côté de moi.
« Cessez de baver sur mon établi, ça fait désordre. »
Je ne bavais pas.
Me redressai, tirai mon ordinateur à moi. Les longues minutes avaient au moins un peu reposé mes yeux, permis à mon cerveau de se réordonner. Plus d'excuse pour fainéanter.
De longues heures de nouveau écoulées, elle à analyser ses bouts de gras, vieux ou neufs, essayer tant bien que mal de trouver quelque chose à se mettre sous la dent en alternant les insultes à Beyond et les paroles de chanson d'une mièvrerie inégalable et moi à ratisser la zone de recherche, à étendre de plus en plus, à fouiller dans les fichiers disponibles en espérant dénicher l'indice capital, le fil électrique permettant à toute la guirlande de fêtes de s'éclairer. Mais on était encore loin du compte. Tout n'était que faits éparpillés, s'amoncelant sans fin. Le reste de l'équipe pataugeait allègrement, incapable de deviner les évidences. Dégénérescence programmée de leurs facultés, réduites aux seules fonctions vitales d'ici quelques années s'ils continuaient à ce rythme.
Comme s'ils n'étaient pas motivés. Ou pas assez. Inconcevable.
Les coups de stylo donnés à la va-vite, à côté de moi, tantôt sur la bonne feuille, tantôt sur celle d'à côté. Pas très important. M'y retrouvais. Arrivais à réduire drastiquement les pistes exploitables. Pas sûr d'avoir déjà été aussi efficace. Première enquête qui ne me faisait pas m'ennuyer ni désespérer. La première surtout à me forcer à une telle pression, l'urgence ressentie au bout de chaque nerf, chaque impulsion électrique.
Instant d'arrêt. J'avais trouvé le meilleur pervers de la ville. Une webcam braquée sur l'appartement de sa voisine la filmait en permanence. En soi, l'intérêt était limité. Mais elle filmait également le reflet de la fenêtre, et cette fenêtre donnait sur une rue. Les voitures, les camions de livraison parfaitement visibles. Selon l'ouverture du battant, un bout de plaque apparaissait parfois. Quelques passants, aussi. Une aubaine.
La liste de tous mes véhicules suspects reprise, élaguée dans les grandes largeurs. Sur plusieurs jours, le passage était impressionnant. Pourrais envoyer un cadeau de remerciement à l'ordure qui faisait une telle utilisation de son matériel.
La porte s'ouvrit, ne s'attirant aucune espèce de réaction de la part de Mayat, les yeux vissés à son microscope. Pourtant, je me doutais qu'elle ne devait pas apprécier de voir son terrain de jeu envahi par d'autres personnes, potentielles sources de contamination, même si Akemi restait relativement dans son coin.
« Tu regardes souvent les filles se promener chez elles, en petite culotte, à travers une caméra dissimulée chez un type qui doit se toucher la nouille en même temps ? Raito sera triste de l'apprendre, tu sais.
— Je ne regarde pas la fille. Je regarde sa fenêtre.
— Très belle facture. Double vitrage, couleur élégante. Tu as des projets travaux ?
— Et toi, des projets de recherches d'homme kidnappé ? C'est assez tendance en ce moment.
— Watari te cherche. Les autres ont trop peur de toi et d'elle pour venir vous déranger. » Le elle assorti d'un mouvement de tête tout sauf discret. « Du coup c'est bibi qui s'y colle.
— Charmant.
— Je sais. Du coup, je vais lui dire que tu es là.
— Qu'est-ce qu'il me veut, à part m'engueuler ? »
Cheveux virevoltant devant moi, empiétant salement sur l'écran. Mise en pause.
« Il aurait pas tort, tu sais. T'as une sale gueule. C'est quand, la dernière fois que tu as dormi ?
— Vous êtes tous chiants, avec ça. J'ai dormi aujourd'hui.
— Super. On est quel jour ? »
Le repoussais, remis la vidéo en route. Notai soigneusement la description de ce camion restaurant rouge et rose.
« Je m'en fous.
— Je vais lui dire que tu es là.
— La menace ne prend pas. Va travailler. »
Me gratifia d'une tape sur l'épaule qui m'obligea à reculer l'enregistrement pour me reconcentrer avant de daigner débarrasser le plancher.
Watari, ici, au milieu des membres soigneusement triés ? Aussi élégant et déplacé qu'un majordome sonnant une petite clochette dans une fosse à purin.
« Je vous l'emprunte un moment. »
En indonésien. Il n'avait sans doute appris que les rudiments, à peine assez pour être poli.
Ne le laissais pas m'emmener plus loin que le couloir, la porte à peine refermée.
« Watari, j'ai autre chose à faire que de me battre avec toi. »
L'insulte était coriace, dure comme un biscuit Joconde abandonné sur un coin de table. Il n'était pas ma priorité, et ne le serait plus avant un petit moment. Mais il me tira quand même par le bras jusqu'à un salon dans lequel m'attendait un plateau garni d'une tasse de thé posé devant le canapé. M'y assis. Couperais pas au sermon.
« L, il faut sincèrement que tu comprennes que–
— Tu comptes m'apporter à manger, ou pas ? Si ce n'est pas le cas, tu peux aussi bien remballer tes affaires et rentrer à la maison. Au moins, on arrêtera de parler, et je pourrai consacrer tout ce temps à retrouver Raito. »
Des secondes mortes, perdues. Aucune idée de ce qu'il fabriquait, n'était pas utile. Pas intéressant. Préférais réfléchir à comment accélérer ma surveillance, rattraper le temps perdu. Un poids posé à côté de moi. Chaud, respirant.
« Tu as changé, depuis le début de l'enquête.
— Je m'en fous.
— Il a réussi à semer la discorde entre nous. J'admets que c'est un exploit.
— Tu as fait ça tout seul. Juste parce que tu n'approuves pas mes choix le concernant.
— Tes choix sont mauvais, je ne pense qu'à ton bien.
— Apporte-moi les preuves et un rapport en six exemplaires, je verrai ce que je peux faire. »
Ma main attrapée, remontée devant nous en ignorant le sursaut provoqué. De surprise. De douleur.
« Ai-je besoin de plus de preuves ? Peut-être que si j'attends que tu te ronges les os, ce sera assez clair pour toi qu'il te fait du mal. »
J'avais du mal à l'écouter, sa voix superposée à une autre. Sa prise sur moi plus ferme, moins câline que l'autre. Gorge serrée.
« J'avais arrêté. C'est depuis qu'il n'est plus là, que je recommence.
— Ne crois pas un instant que tu as besoin de lui. Ça a toujours été l'inverse. Il a besoin que tu l'apprécies, pour que tu deviennes aveugle à ce qu'il est.
— Conneries.
— Langage.
— Merde. Il a besoin de moi maintenant, parce que Beyond l'a capturé parce qu'il sait qu'il est le plus utile ici.
— Quelle utilité, vraiment.
— C'est de ma faute s'il est là-bas. Ose le nier.
— Ose nier que c'est à cause de lui que tu es ici. C'est pour lui uniquement que tu t'es révélé.
— Il n'a jamais voulu ça.
— Certes. Il voulait certainement l'inverse. Ce qui ne change rien au fait qu'il s'est mis dans cette situation désagréable tout seul.
— Désagréable ? Pourquoi pas fâcheuse ou contrariante ?
— Pourquoi pas. Pour ce qu'on en sait, il peut aussi bien être occupé à boire le thé avec Beyond, trinquant à sa future victoire.
— Et pour ce que j'en sais, tu pourrais toi aussi être la taupe. Après tout, tu es celui qui veux le plus son éviction. Tu pourrais t'associer avec Beyond, puisque lui ne veut pas ma mort. Pourquoi tu ne considérerais pas qu'une défaite face à lui soit mieux que ta propre défaite face à Raito ? »
Les bleus presque estompés, tirant sur le jaune ou le vert. Marques de mon échec cuisant, en passe de s'inverser. Enfin, je tenais vraiment quelque chose. Au milieu de tout ce qui traînait et n'avait aucune valeur, j'avais finalement déniché une perle intéressante. Parmi mille possibilités, une ressortait du lot. Brillante, choyée, polie par mon acharnement à en retirer la moindre incohérence.
La piste s'était précisée. Parmi l'amoncellement d'indices suspects, une poignée pointant vers un même endroit. Je voulais y croire. Les caméras brouillées couvraient parfaitement le trajet du lieu d'enlèvement jusqu'à cet entrepôt désaffecté. Moins parfaitement d'autres trajets, d'autres endroits. Comme repérer une nuance carmine dans un océan de fraise écrasée. Infinité de couleurs rouges.
À peine une cinquantaine de kilomètres du lieu de rendez-vous prévu avec Kaname. Assez pour qu'on ne tombe pas dessus par hasard, pas assez pour que la distance à couvrir soit infaisable. Une trop grande distance aurait été difficile avec un corps à dissimuler, et couvrir la fuite aux yeux des caméras également. Non, la zone industrielle en perdition était parfaite. Et les dix-huit véhicules s'étant relayés pour parcourir la distance, reconnus à travers des bribes de caméras de surveillance de magasin donnant un peu sur les vitrines et autres selfies pris au bon moment, avaient finalement été recoupés. Tout s'emboîtait parfaitement, puzzle complexe mais pas assez caché pour devenir invisible.
Me changeais rapidement, enfilant juste de quoi ne pas mourir de froid dehors. Un sac à dos rempli de matériel de relevés chimiques. Et d'une arme. Avant de partir, dernier coup d'œil à l'échiquier immobile, intouché. Commençait à prendre la poussière. Hurlant à ma propre inutilité.
Devant la porte du garage, Yagami m'attendait.
« Où que tu ailles, je t'accompagne.
— Ce sera peut-être dangereux. Et je ne veux pas que quiconque sache où je vais. Ne ruinez pas tout. Il est hors de question que vous veniez.
— Je suis celui qui est le plus motivé ici pour le retrouver. C'est mon fils. Je l'aime.
— Et alors ? Moi aussi. Je ne vois pas en quoi ça vous empêche… Yagami ? »
Il venait de passer la porte, puis d'aller s'installer côté passager. Misère de n'avoir qu'une voiture.
« Dépêche-toi. »
Des pas derrière moi. Portes ouvertes, plusieurs marches. Un appel.
« Il se passe quoi ? »
Jurai, puis passai moi-même la porte. Installé au volant. Commande de la porte automatique enclenchée, un rai de lumière s'agrandissait.
« Vous me faites chier, Yagami. Si la taupe découvre ce qu'on fait, j'espère pour vous qu'on aura le temps d'arriver à destination avant qu'elle puisse prévenir Beyond.
— Roule. »
La main agrippée à la poignée de maintien et la mâchoire serrée suffisaient à me faire savoir tout le bien qu'il pensait de ma conduite. L'emmerdeur.
« Dites, Yagami, sans vouloir la ramener, vous attendiez depuis combien de temps devant la porte en espérant que j'arrive ? C'est un peu aléatoire comme stratégie.
— Cinq minutes. »
Pas possible autrement qu'en m'espionnant. Devant la porte de ma chambre, trop visible. Forcément par les caméras. Qu'il n'avait certainement pas piratées tout seul.
« Watari vous a laissé l'accès à tout le réseau, ou seulement aux caméras de ma chambre ? »
Il tourna sa tête vers moi, eut un moment de doute. Soupira.
« Vos deux chambres, à Raito et toi. »
Formidable. L'insulte pouvait probablement être encore plus complète, mais l'intrusion dans la vie privée sans aucun autre motif que leur bon plaisir ne risquait pas de s'alourdir encore.
« Je… » Il osait être gêné, en plus. « Je n'ai pas regardé.
— Vous avez avoué le contraire.
— Quand vous étiez tous les deux.
— Je me doute. Sinon, vous auriez débarqué avec l'arme de service que vous n'avez pas rendue en démissionnant et j'aurais maintenant soit un membre en moins, soit une jolie pierre tombale au-dessus de ma tête.
— Ou une voix beaucoup plus aiguë.
— C'est scientifiquement inexacte. Une castration à l'âge adulte ne changerait pas ma tonalité. »
Il souffla un peu, un sourire fragile affiché pour lui-même et son reflet qu'il observait.
« Je sais. »
L'entrepôt était niché au bord d'une zone abandonnée. Derrière s'étendait une forêt mal entretenue. Pas idéal pour s'enfuir avec un prisonnier.
La bruine réduisait la distance de vision, mais révélait aussi que les traces au sol étaient récentes. Très récentes. Pataugeai dans la boue jusqu'aux marques. Pneus relativement étroits. Voiture banale, pas spécialement lourde ni avec un espacement des pneus spécifique. À mesurer pour m'en assurer.
« Elles partent. Il n'y a plus personne. »
Sa main avait des soubresauts alors qu'il hésitait entre poursuivre une piste qui devenait invisible dès que la route goudronnée serait regagnée et entrer dans le bâtiment en abattant tout sur son passage.
« On n'a croisé personne en venant. On n'a pas d'indices.
— Venez. S'il était si précipité, on va trouver. »
Séparation devant le bâtiment, j'en fis le tour, m'assurant des sorties de secours inviolées, toujours cadenassées fermement. Murs de métal froid, rouillé.
Pas de fenêtres brisées, pas de signes d'effraction. La porte principale était la seule utilisée. Regagnée, pour entrer à deux. Surprenant qu'il ait préféré prendre en photo la moindre empreinte dans la boue, la moindre branchette brisée plutôt que d'entrer en force.
La serrure ne résista pas au passe-partout, et les portes s'ouvrirent sur l'espace vaste, dégagé. Sur un des murs, une série de pièces préfabriquées aux portes fermées.
Déclic à côté de moi. L'arme au poing, Yagami entra, attentif au moindre bruit, au moindre mouvement en même temps qu'au moindre indice qu'il ne faudrait surtout pas piétiner. Efficace. Au moins sur le terrain, je pouvais lui reconnaître ça.
M'avançai vers les pièces fermées, horriblement conscient du bruit infernal produit par nos déplacements. Quelques cartons contournés, poussés du pied.
Quelques mètres, et la certitude d'être au bon endroit m'enveloppait. L'odeur de fraise planait, sirupeuse, reconnue. Il n'avait pas eu le temps d'aérer avant de partir. De tout nettoyer. Il s'était précipité. Avait été surpris.
Haine. Combien de temps depuis que la taupe avait agi ? Comment avait-elle fait ? Quelqu'un l'avait vue ?
« L. Viens voir. » Voix trop blanche, trop choquée. Me dépêchais de la rejoindre. Yagami était devant une des pièces, ouverte. Promenait le flash de son portable sur le sol, les murs. Saturation de sang, couleur reconnaissable. Séché. Et frais.
« Il était là. Mon bébé était là. » La carcasse appuyée sur le chambranle, accusant un coup que les jambes seules ne pouvaient tenir.
Me glissai à côté de lui pour passer, ouvris mon sac pour en extraire tubes et tout le matériel nécessaire aux relevés biologiques et d'empreintes. Dans un coin, je récupérai des cheveux. À la lampe torche, la couleur caramel me vrilla les tripes. Visible sous la teinture noire qui se délavait.
Relevai facilement quelques empreintes sur le sol. Juste à les photographier. Quelqu'un avait pris soin d'inscrire ses dix doigts dans le sol immonde qui avait ensuite séché. Preuve offerte. Même lui ne devait pas imaginer que Beyond laisserait autant de preuves, partirait aussi précipitamment.
L'interrupteur de la pièce avait lui aussi été mal essuyé. Plusieurs morceaux d'empreintes étaient exploitables. Et si la poignée de porte n'en contenait plus, la porte elle-même en était recouverte. Beyond avait toujours eu la sale manie de tirer les portes derrière lui plutôt que d'utiliser les poignées.
Ressortis en entendant des craquements dans la pièce principale. Yagami était au fond de la pièce, devant un mur.
Il avait marché sur des dizaines de pots de confiture brisés pour l'atteindre. L'observait, hypnotisé. En m'approchant, je pouvais déchiffrer le message griffonné. Marqueur noir.
Everybody has won, and all must have prizes.
« Il est parti vite. C'est mal écrit. Et c'est du Alice au pays des merveilles.
— Je vais le tuer. Et tuer celui qui a osé le prévenir de notre arrivée.
— Non. »
Regard glacial. Il pensait que j'allais défendre le coupable ?
« J'ai déjà promis la peste à notre traître. »
Sale fin de chapitre, n'est-ce pas ? Rendez-vous pour la suite aux alentours du 20 septembre !
