Cole détestait Freddy Fazbear's Pizza.
Pourtant ses parents adoraient l'emmener, lui et son frère, à croire qu'ils appréciaient l'endroit encore plus que les enfants auquel il était destiné. Son petit frère, de six ans à peine, criait de joie à chaque fois que sa mère les attachait dans la voiture le soir. Cole, lui, restait boudeur, le visage obstinément fermé en dépit des protestations de ses parents, qui étaient sûrs que ce curieux sentiment finirait par passer, et ils partaient ainsi dans la nuit, vers la pizzeria située en bordure de la ville. Le parking était toujours plein à craquer, ce qui ne faisait qu'enfoncer un peu plus Cole dans sa déprime.
Pour lui, la pizzeria était trop colorée, trop bruyante, trop animée. Mais ce qui dérangeait surtout Cole, c'était l'ambiance étrange qui s'en dégageait. La pizzeria était censée être un endroit réservé spécifiquement aux enfants, aussi les adultes avaient-ils tout fait pour en construire et arranger l'illusion. Cependant, c'était ce qui déplaisait justement au jeune garçon : les adultes avaient depuis longtemps perdu tout goût pour la magie de l'enfance, et du haut de ses douze ans, Cole pouvait voir les failles de leur propre monde qui perçaient et débordaient dans le conte de fées artificiel qu'ils avaient créés. Les autres enfants, trop jeunes pour y faire attention, s'en moquaient et profitaient de l'endroit autant qu'ils pouvaient, mais Cole ne pouvait s'empêcher de repérer et de dévisager ces failles, qui à son avis étaient une insulte même à la nature supposée de l'endroit. Le mur d'usine gris traversé par une épaisse couche de peinture rouge et blanche, d'une laideur incroyable, tranchait avec les couleurs joyeuses du mur du fond, repeint spécifiquement pour l'estrade le contraste maussade avec les peintures violettes, bleues et jaunes des étoiles et de la lune qui pendaient du plafond, essayant de cacher ce décor peu avantageux. Mais surtout, ce qui l'ennuyait le plus, c'était l'expression des adultes qui étaient venus accompagner leurs enfants. La plupart jouaient le jeu et riaient avec leur progéniture, mais il y en avait toujours d'autre avec un visage maussade, fermé, ennuyé, qui dévisageaient les enfants courir dans tout le restaurant avec un mépris presque palpable. Certains adolescents faisaient de même, regardant le plus souvent leur téléphone et jetant un regard irrité lorsqu'un des enfants faisait trop de bruit ou criait trop fort. Ils désiraient tout sauf être là, et méprisaient cette façade grotesque de contes de fées qui n'avait été créée dans le but que d'encaisser de l'argent plus facilement. Cole se recroquevillait sous ses regards, en ayant la terrible impression d'être en territoire hostile, presque écrasé face à cette animosité palpable qui empoisonnait l'endroit. Il en allait de même pour les gardiens. Eux qui étaient censés se charger de la sécurité et de la bonne ambiance du restaurant, leur regard glissait avec indifférence sur leurs invités. Ils étaient presque comme des ombres à rôder dans les couloirs, ce qui ne rassurait en aucun point le jeune garçon. De plus, il y avait les animatroniques. Cole ne les craignait pas forcément mais trouvait que leur existence même était une preuve définitive de l'hypocrisie de la pizzeria. Quand l'un d'entre eux posait ses yeux vides sur les enfants qui s'extasiaient, Cole n'éprouvait que du dégoût mêlé de mépris pour ces créatures. Car c'était tout ce qu'elles étaient : vides. Ce n'étaient que des pantins de métal qu'on avait recouvert de fourrure et donnés deux ou trois coups de peintures hâtifs pour recréer une grotesque copie de la réalité. Leurs visages semblaient boursouflés tellement ils étaient disproportionnés leurs corps étaient trop massifs, leurs mouvements trop lourds. Leurs voix, artificielles, sortaient d'un petit boîtier contenu dans leur poitrine, dont les tons métalliques vaguement humains se glissaient entre leurs dents énormes, leurs mâchoires remuant à peine pour articuler. En s'approchant suffisamment, Cole pouvait distinguer la peinture qui formait leurs yeux en cercle concentrique qui avait soit trop débordée, soit tremblée lors du passage de la main du peintre. Au fond, ce n'était que des billes blanches que l'on avait recouvert de couleurs pour créer l'illusion de ces animaux bigarrés dans un cartoon. Il y en avait quatre, en tout : Freddy, l'ours, Chica, le canard, Bonnie, le lapin, et Foxy, le renard.
Et s'il y avait bien un que Cole détestait, c'était Foxy.
Contrairement aux autres, Foxy le Pirate ne se produisait pas sur scène en compagnie de ses joyeux amis il avait sa propre estrade, the Pirate's Cove, une petite estrade grise à part, dissimulée par deux épais rideaux violets recouverts de petits étoiles blanches. Sauf que Foxy n'avait jamais pointé le bout de son museau, car Foxy n'avait jamais été en état de marche. L'animatronique était complètement hors-service, et ce depuis que Cole connaissait la pizzeria. Le public l'avait oublié depuis longtemps, mais pas Cole. Foxy le Pirate était sans doute la chose la plus monstrueuse que le garçon eut vu dans sa courte vie. Une fois qu'il avait jeté un coup d'œil entre les rideaux, Cole avait pour la première fois entraperçu Foxy et s'était retenu de hurler. Derrière le tissu violet gisait un cadavre brun complètement désarticulé, le museau tourné vers le plafond. Contrairement à ses camarades, qui eux au moins avaient eu droit à un bon coup de peinture, Foxy n'était qu'un squelette de métal désarticulé de forme canine sur lequel on avait jeté un manteau de fourrure élimée. La fourrure, qui aurait dû être d'un roux chatoyant avec une délicate touche de blanc crème sur le ventre, était d'un brun terne, miteux, rongé par les insectes et la poussière, et si clairsemée que le squelette de métal était largement visible par endroits. En revanche, comme les autres animatroniques, Foxy était conçu pour ressembler à ces personnages clownesques de cartoon. Par conséquent, ses mâchoires étaient démesurément larges et grandes, assez grandes pour engloutir n'importe quel enfant, de l'avis de Cole. Les dents n'avaient pas été peintes et brillaient de tout leur éclat métallique dans la poussière qui virevoltait. Les pattes de Foxy étaient nues et présentaient de longues griffes, loin du personnage joyeux pour enfants, qui auraient dû être cachées par le costume final. Sa patte gauche se terminait par un crochet acéré, pour correspondre avec son personnage de pirate. Un cache-œil noir de jais, ridiculement grand, recouvrait son œil gauche, toujours dans l'esprit du pirate. Sa queue, d'un brun encore plus sale que le reste de son corps, traînait lourdement dans la poussière. Mais le pire de tout, c'était la position fébrile, presque frénétique, de l'animatronique ses pattes s'étaient raidies sur le sol à des angles quasiment impossibles pour un être vivant, ce qui achevait de briser complètement l'illusion. Ses mâchoires, grandes ouvertes, gisaient tordues tandis que son museau pointait vers le plafond, la tête tournée de travers. On aurait dit que l'animal avait subi les convulsions les plus douloureuses avant de mourir, ici, seul dans le noir. Quand Cole avait regardé à travers les rideaux, c'était un œil mort, d'une chaude couleur brune, qui lui avait renvoyé son regard.
Au début, malgré le non-fonctionnement de l'animatronique, les gardiens avaient laissé les rideaux ouverts et les gens venaient voir, curieux. Mais très vite Foxy fit peur aux plus petits, et bientôt aux adultes. Il était la preuve de l'illusion en décomposition, l'image même de la pizzeria qui s'effritait. Alors les rideaux furent fermés, et Foxy ne revit plus la lumière du jour. Cela n'empêchait cependant pas Cole de venir lui rendre visite de temps en temps, malgré la répulsion qu'il éprouvait pour l'animatronique. Des fois, entre les rideaux entrouverts, il pouvait apercevoir les contours raidis de la silhouette brune, les éclairs métalliques lancés par son crâne à moitié recouvert. Cole ne l'en détestait que davantage, et espérait sincèrement qu'un jour les adultes le vireraient de la pizzeria et qu'il ne reverrait plus cette silhouette. Mais les adultes n'en firent rien. Cole ignorait que Foxy ne pouvait être revendu qu'à un prix dérisoire et que le restaurant de Fazbear's Pizza ne gagnait pas assez pour se payer les réparations coûteuses que requérait un animatronique. De plus, aucun des gardiens n'avait les compétences nécessaires pour s'en occuper, et craignait de l'abîmer davantage en y touchant. Ils rechignaient à s'en débarrasser Foxy pouvait être une belle pièce avec les soins appropriés. Alors les gardiens le laissèrent là, dans la poussière, en attendant qu'un jour la chance leur sourit, à eux et à lui. Mais ce jour tardait à venir, et Foxy n'avait toujours pas eu l'occasion de faire son show.
Mais un jour, il s'était produit quelque chose de désagréable. Cole était parti rendre une visite à l'animatronique, en espérant, comme d'habitude, qu'il ne soit plus là, et en étant, comme d'habitude, déçu de le trouver à sa place. C'était devenu une sorte de routine pour l'enfant, mais il sut tout de suite que quelque chose n'allait pas. L'animatronique n'était pas comme avant Cole, pour être venu le voir assez souvent, connaissait sa position par cœur. Et pour cause le robot avait les mâchoires fermées. Cole le regarda une fois, deux fois, stupéfait, et jeta un coup d'œil autour de lui. Aucun adulte en vue. Le jeune garçon n'avait vu absolument aucun gardien près de la Pirate's Cove. Il sentit son imagination s'emballer dans son esprit, et tenta de se calmer en se rapprochant pour bien voir. Foxy avait effectivement les mâchoires fermées elles étaient d'ailleurs si serrées que les dents s'étaient profondément enfoncées dans son museau pointu et se chevauchaient les unes les autres, à la manière d'un alligator. Impossible qu'un adulte soit venu et les ait fermées de cette façon, et d'ailleurs, dans quel but l'aurait-il fait ? Non, on aurait plutôt dit qu'elles avaient sèchement claquées l'une contre l'autre, comme si… « Comme s'il les avait fermées tout seul », pensa Cole, effrayé. Il dévisagea de nouveau l'animatronique, qui lui renvoya le même éternel regard mort, de son œil d'un brun chocolat. Le garçon sentit une pierre glacée s'enfoncer dans sa poitrine si un adulte aurait considéré cela comme un accident ou une coïncidence, un enfant, lui, n'en faisait rien. Les mâchoires fermées de Foxy lui donnaient une expression sérieuse, presque tranquille c'était lui qui dévisageait Cole, et non plus l'inverse. Ecœuré, Cole se détourna, dans le but d'appeler sa mère et de lui montrer le renard. Il savait qu'elle le rassurerait, aussi souvent qu'elle l'avait déjà rassuré dans sa vie d'enfant. Aussi Cole fit demi-tour et s'engageait vers l'estrade principale lorsqu'il entendit un léger crissement métallique, à peine plus fort qu'un murmure, noyé dans la musique bruyante de l'orchestre de Freddy et sa bande. Pourtant le crissement était là, avait rempli et traversé l'air, Cole en était sûr. Blanc comme un linge, l'enfant se retourna vers la Pirate's Cove. De là où il était, les rideaux dissimulaient complètement le renard. L'enfant s'avança courageusement vers la petite scène cachée. Plus question d'appeler sa mère c'était, il le sentait, entre lui et Foxy maintenant. Ça ne concernait qu'eux, et ça ne devait jamais atteindre les oreilles du grand public. Cole s'avança vers la Pirate's Cove et jeta un coup d'œil entre les rideaux violets. Son corps se pétrifia. Les mâchoires du renard étaient ouvertes et avaient glissé sur le sol. Il avait repris sa position initiale, et son œil semblait moquer le jeune garçon. Cole savait pourquoi il avait été le seul à voir ça. En fait, il n'avait rien vu du tout, mais il se souvient du crissement métallique, léger comme une brise. Des petits bouts de fourrure s'étaient détachés sur le sol, éparpillées comme des plumes, les dents grises creusant de profonds sillons là où la fourrure s'était enlevée. Foxy le regardait, et on aurait dit qu'il souriait. Cole s'était enfui en se retenant de hurler, mais il pleurait quand même lorsqu'il était arrivé jusqu'à sa mère.
Mortifiée, celle-ci lui avait interdit de revenir voir Foxy, et Cole n'en avait rien fait. Il ne voulait plus jamais revoir le renard de sa vie. Il avait trop peur de jeter un œil dans la Pirate's Cove et de voir Foxy et ses babines de fourrure brune se relever sur son visage, découvrant ses dents métalliques.
Puis étaient arrivées les rumeurs. Des rumeurs inquiétantes, dignes de ce que Cole avait vu. Des rumeurs disant que Fazbear's Pizza était hanté. Pétrifié, Cole avait écouté ces rumeurs, la plupart provenant de jeunes enfants, qui s'étaient réunis autour d'une table dans la pizzeria. Cole s'était assis parmi eux et avait écouté. Une petite fille, visiblement la plus informée de la tablée, leur avait raconté les rumeurs de meurtres et de disparitions d'enfants qui couraient sur la pizzeria, ravie de capter autant l'attention de son auditoire. Cole avait écouté sans trop s'y intéresser, convaincu qu'elles étaient fausses, lorsque la petite lâcha le clou final :
- « On dit aussi que les animatroniques bougent la nuit.
Cole avait vivement relevé la tête.
- Ils bougent ?
- Oui, ils bougent, avait-elle dit, ravie d'avoir enfin l'attention de ce garçon qui semblait perdu depuis le début de son histoire. Ils bougent la nuit et se baladent dans tout le restaurant, d'après ce que j'ai entendu dire.
Cole l'avait dévisagée, incrédule. Le crissement métallique revint à ses oreilles, imperceptible.
- Mais pourquoi ?
- Parce qu'ils sont hantés, répondit un garçon d'une voix blanche.
Son teint était encore plus pâle que le ton de sa voix, et Cole songea qu'il ressemblait vraiment à un fantôme.
- C'est impossible, répliqua Cole d'un ton sec, en revoyant la mâchoire fermée, puis ouverte, du renard. Hantés par quoi, d'ailleurs ? Et comment pourraient-ils boug…
C'est alors qu'une voix d'homme, froide et claire, le coupa net, comme un coup de couteau.
- C'est vrai, ils bougent. »
Les enfants s'étaient retournés d'un coup. Un gardien les dévisageait, avec une sorte d'amusement froid qui avait glacé le jeune garçon. Il les avait regardés un par un de ses yeux d'argent perçants, et Cole avait frémi quand ce regard s'était posé sur lui.
- Bien sûr qu'ils bougent, le gardien avait repris, de ce même ton d'amusement glacé. Ils bougent toute la nuit et chassent les enfants restants. Ce sont eux qui sont responsables des meurtres, croyez-moi. »
Cole était reparti chez lui, incapable de fermer l'œil de la nuit. Il était conscient que l'adulte avait probablement cherché à leur faire peur, rien de plus, mais Cole ne pouvait oublier ses paroles, et la certitude tranchante qu'elles contenaient. Il ne pouvait pas oublier les yeux d'argent, amusés, et le crissement métallique, doux comme une plume, dans l'air.
Et si c'était vrai ?
Et si les animatroniques bougeaient vraiment la nuit ? Les gardiens devaient en savoir quelque chose, non ? Peut-être que l'homme ne leur avait pas menti. Cole s'imaginait Foxy, traînant sa lourde carcasse la nuit, bougeant centimètre par centimètre jusqu'à atteindre la sortie, dans le but de rejoindre le seul petit garçon qui était venu lui rendre visite ces dernières années. Cole voyait son corps de métal se déplacer lentement, puis venir d'une manière ou d'une autre jusqu'à sa maison, sa grosse tête velue surgirait par la fenêtre, et alors…
C'était plus que ce que Cole pouvait en supporter.
Alors, une nuit, il décida de se rendre lui-même à Freddy Fazbear's Pizza. Cole avait conscience de l'énormité de sa bêtise, et n'osait même pas imaginer la réaction de sa mère si jamais il se faisait prendre, mais il préférait cela plutôt que d'être rongé par le doute et la peur en permanence, jusqu'à s'en étouffer. Le jeune garçon en avait presque honte, car il savait qu'il s'agissait là d'une peur puérile, mais c'était quelque chose qu'il devait faire à tout prix. La part d'enfant en lui avait pris le dessus sur sa raison naissante d'adulte. Cole sentait tout de même la présence d'un certain devoir, ce qui le rassurait dans son entreprise périlleuse.
Un soir, il demanda donc à un ami de le couvrir pour quelque chose qu'il avait à faire en ville. La pizzeria ne fermait qu'à minuit, heure trop tardive et dangereuse au goût de Cole, mais il fallait faire avec. L'ami le couvrit donc avec joie, et lorsque Cole lui annonça qu'il allait dormir chez lui, sa mère ne lui posa pas de question. Cole sortit, avec en sac seulement une lampe de poche. La sueur perlait à son front, et il tremblait de tous ses membres. Toutefois, au fur et à mesure qu'il se rapprochait de la pizzeria, sa peur disparut et fut remplacée par une excitation sordide, générée par le goût nouveau de l'aventure. Il allait faire quelque chose d'interdit, certes, mais pas forcément dangereux – aucune chance que les animatroniques ne bougent. Cole en était persuadé, mais il n'en serait soulagé qu'après avoir aperçu la preuve de ses propres yeux. Le sentiment était grisant, et Cole arriva bien vite au restaurant, qui n'était lui-même pas très loin de sa propre maison. Cependant, il ralentit et s'arrêta presque complètement. La bâtisse, grise et imposante dans la nuit, était loin d'être aussi rassurante que de jour. Elle avait cette ambiance fade et décolorée des lieux abandonnés. Cole franchit le parking, plus aussi sûr qu'il ne l'avait été quelques instants auparavant, et stoppa. Le bâtiment, gigantesque pour le jeune garçon, semblait l'observer de ses fenêtre vides. Intimidé, Cole s'accroupit et regarda, jaugeant la situation. Il avait pensé rentrer par l'une des portes de service à l'arrière, mais ses jambes semblaient clouées au sol, refusant d'avancer. Cole resta donc là quelques instants à attendre, son souffle formant de petits panaches dans l'air, essayant de se raisonner avec cette petite voix d'adulte, lorsque soudainement les portes principales du restaurant claquèrent dans la nuit. Cole se figea et vit un homme en sortir. Avec la pénombre, il était difficile de le voir entièrement, mais Cole le reconnut quand même grâce à la lumière grésillant d'un lampadaire ; c'était l'un des gardiens responsables de jour. Il était toujours près de la réception, avec un gros téléphone rouge sur son bureau, l'oreille collée au combiné. Il semblait constamment occupé et son visage avait une allure soucieuse, mais il lui était arrivé d'échanger deux ou trois fois un sourire aimable avec Cole et les enfants qui passaient. Il dégageait une aura beaucoup plus rassurante, contrairement à son collègue aux yeux d'argent. Cependant, dans la froideur de la nuit, son visage était maintenant terrifié. Cole pouvait entendre sa respiration précipitée et le voyait jeter sans cesse des coups d'œil nerveux derrière lui. Ses cheveux noirs, poisseux de sueur, lui collaient le front et tombaient devant ses yeux écarquillés. Il marchait vite, courant presque, tremblant de tous ses membres. Il claqua la porte d'une voiture, et, après un dernier coup d'œil angoissé au restaurant, démarra. La voiture s'enfuit du parking avec un grondement de moteur plaintif, puis ce fut le silence.
Cole reporta son attention sur la gueule béante qu'était l'entrée de la pizzeria. Les portes claquaient doucement, presque branlantes, dans le noir. La lumière du lampadaire grésilla, flancha un instant, puis revint. C'était comme si le monde retenait son souffle, ses yeux invisibles posés sur le petit garçon accroupi, attendant de voir ce qu'il allait faire.
Cole s'avança vers l'entrée. Il avait l'impression solennelle d'avoir franchi un cap, d'avoir passé une limite. Le moment où il poserait le pied dans ce restaurant plongé dans les ténèbres lui semblait chargé d'une aura surnaturelle, comme quelque chose qui paraissait beaucoup trop immense pour son esprit d'enfant, quelque chose de trop gros à accepter. Il se demandait déjà comment il expliquerait ça à ses parents, car il était plus ou moins sûr qu'il ne pourrait cacher cette bêtise très longtemps. Cependant, même la peur de ses parents ne suffit pas à le retenir, et guidé par son besoin enfantin de chasser les monstres qui habitent dans le placard, Cole entra dans Fazbear's Pizza.
L'air était lourd et chargé de poussière. Il assaillit immédiatement les poumons du jeune garçon, qui toussa pour s'en débarrasser. Stupéfait, Cole s'avança dans le hall d'entrée, sa peur momentanément oubliée. Il avait l'impression d'avoir pénétré dans une autre dimension. Il se demanda même s'il ne s'était pas trompé de bâtiment, mais son esprit lui rappela bien vite que non, c'était impossible. Le restaurant, de nuit, était complètement métamorphosé. Si les vives lumières du jour arrivaient à masquer sa vraie nature en faisant ressortir les couleurs joyeuses, la nuit, elle, ne cachait rien, et révélait l'endroit dans tout son sinistre. Le hall était plongé dans le noir. Le téléphone rouge, qui servait si souvent au gardien aux cheveux noirs, gisait sur le bureau de la réception, comme une grosse bête morte. Les couloirs semblaient s'étendre à l'infini, et Cole crut distinguer un grésillement lointain dans les tréfonds du bâtiment. Il s'avança calmement et de nouveau l'air lourd, chargé de poussière et accompagné d'une nouvelle odeur âcre, mélange de métal et de sueur, s'infiltra dans ses narines. Cole fit de son mieux pour l'ignorer et continua sa progression dans le noir. Il distinguait faiblement les murs du couloir principal, disproportionnés dans l'obscurité. Nerveux, Cole fouilla dans son sac et en tira la lampe de poche qu'il avait pris soin d'apporter. Il l'alluma et le petit rond de lumière blanc qui vint trouer les ténèbres le rassura aussitôt. Il se retint néanmoins de crier en la pointant vers le plafond, où il confondit les petites étoiles de papier peintes avec de grosses araignées décolorées. Tremblant, il reprit son souffle en évitant de regarder le plafond et continua vers la salle principale, la salle où Freddy et sa bande se produisaient.
Ils tenaient là, tous les trois, perchés bien sagement sur leur estrade, leurs yeux regardant droit devant eux. Bonnie tenait sa guitare d'une main raide tandis que celles de Freddy enserraient son micro. Chica, comme à son habitude, était accompagnée de son petit cupcake posé sur un plateau. Ils avaient l'air immense dans le noir, et Cole se demanda s'ils lui avaient toujours paru aussi grands de jour. Avec une peur soudainement renouvelée, il se demanda aussi s'ils n'étaient pas capables de se déplacer, et viendraient le prendre quand il aurait le dos tourné, mais ils n'en firent rien. Les animatroniques ne bougèrent pas, immobiles dans la poussière virevoltante du restaurant. Le cœur serré, Cole se tourna vers l'estrade de Foxy, le fruit de sa quête nocturne, et sursauta si fort qu'il en lâcha la lampe. L'objet roula sur le sol avec un bruit assourdissant dans le silence de la pizzeria.
Les rideaux de l'estrade étaient grands ouverts, révélant le cadavre de métal qu'était Foxy dans toute sa splendeur.
Tremblant de tous ses membres, sans même s'en rendre compte, Cole ramassa la lampe et se força à regarder le renard dans les yeux. Il y avait quelque chose d'étrangement insidieux, à regarder Foxy comme il était, révélé au grand jour, et non plus caché par des rideaux. C'était comme si un voile s'était levé, un voile qui cachait quelque chose si horrible qu'il ne pouvait être enlevé en pleine lumière. Mais là, pour une raison ou pour une autre, les rideaux étaient ouverts, et Foxy était visible aux yeux de tous.
Cole recula soudain avec un frisson, et jeta un coup d'œil à Freddy et sa bande. « Je n'aurais jamais dû voir ça », comprit-il en serrant la lampe dans ses mains. « Quoi qu'il se passe, ce n'est pas fait pour des yeux humains. » Cette pensée étrangère dans l'esprit d'un enfant acheva de le déconcerter.
Le renard était toujours dans la même position, ses pattes tordues et raidies de rouille, son museau pointé vers l'écran noir qu'était le plafond, ses mâchoires grandes ouvertes traînant sur le sol. Rien n'avait changé, et pourtant tout semblait modifié. Cole contempla Foxy quelques instants encore, attendant un changement quelconque, un mouvement, n'importe quoi. Foxy ne bougea pas.
Toujours pas rassuré, Cole continua de dévisager l'animatronique. Au fond, n'avait-il pas ce qu'il était venu chercher ? Il était venu prouver que les animatroniques ne bougeaient pas la nuit, bravant les ordres de ses parents et sa propre peur. Il s'était rendu de nuit dans une propriété privée, avait pénétré dans le restaurant. Et, en effet, les animatroniques ne bougeaient pas. Pas un seul mouvement ne venait troubler l'immobilité des lieux. Rassuré par cette pensée, Cole se détendit un peu et dévisagea le renard. Il lui parut un peu moins menaçant, un peu moins imposant, comme démystifié. Souriant, le jeune garçon sentit la tension dans ses épaules se relâcher. Il s'apprêtait à se tourner et à s'en aller quand soudain la tension revint avec une telle force qu'elle le fit vaciller. Il sentit la chair de poule se dresser sur ses bras. Ses pupilles se dilatèrent. Une tension électrique se propagea dans l'air, si forte que c'en était presque insupportable. Tous les instincts de survie du jeune garçon se déclenchèrent violemment dans son corps, lui intimant la fuite. Il se retint de hurler et regarda fixement le renard. Foxy ne bougea pas. Foxy ne bougea pas, non, mais il parla.
- « Yo-ho-ho ! Bienvenue à la Pirate's Cove, jeune pirate, l'endroit de tous les trésors ! Je suis Foxy le Pirate, et je serai ton guide et ton capitaine pour la chasse aux trésors ! »
C'était une voix ancienne, rendue rauque par les années et grinçante par la rouille. Foxy ne fit aucun mouvement, mais Cole vit une petite lumière briller à l'intérieur de son poitrail, signe que le boîtier vocal était en marche. La lumière s'éteignit, et la phrase mourut dans l'air. Cole avait atteint un stade au-delà de la terreur. Il était complètement paralysé. Il venait d'assister à une contradiction de toutes les lois naturelles qu'il connaissait. Immobile, les pupilles dilatées, il tenait sa lampe torche à la manière d'une peluche, réflexe instinctif qu'avait pris son corps dans le but de le rassurer.
Plusieurs secondes passèrent. Les mâchoires de Foxy n'avaient absolument pas bougé. Cole se mit à croire bêtement qu'il avait rêvé, ou avait été victime d'une sorte d'hallucination. Mais le boîtier se ralluma, et Foxy parla de nouveau.
- « Yo-ho-ho ! Prêts à combattre, moussaillons ? Les trésors nous attendent ! »
La lumière s'éteignit. Foxy resta immobile. Cole desserra un peu son étreinte sur la lampe torche. La troisième phrase vint déchirer l'air, presque menaçante.
- « Yo-ho-ho ! Si tu es perdu, dirige-toi vers la salle principale ou attends l'arrivée d'un adulte, matelot. »
La phrase mourut encore. Cole regarda fixement Foxy, la peur se mélangeant à la stupéfaction. Il reconnaissait ces phrases. Ou du moins, il en reconnaissait le programme. Chaque animatronique était programmé avec trois phrases automatiques : une de présentation, une correspondant avec son personnage, et une au cas où il rencontrerait un enfant hors de la zone limitée aux clients. Il était déjà arrivé qu'un animatronique ramène un enfant pleurant auprès de ses parents, ou qu'un gardien agacé fonce soudainement dans un couloir avant d'en ressortir quelques minutes plus tard avec le garnement coupable. Cole avait entendu toutes ces phrases, toutes celles de Freddy et sa bande, mais il n'avait jamais soupçonné que Foxy put en avoir. Pour lui, le renard était une chose morte, et Cole n'arrivait pas à se représenter un temps où l'animatronique aurait pu se servir de ces phrases, saluant les enfants et les guidant vers des trésors imaginaires. Et pourtant, Foxy venait de répéter son programme, et dans un ordre parfait.
C'était impossible.
Cole resta complètement immobile, trop stupéfait pour même penser. Le renard n'avait pas esquissé le moindre geste, et pourtant il avait parlé. Cole en était sûre. Cette voix rauque et nasillarde, son cerveau ne l'avait pas inventée, il n'en aurait pas été capable, même dans ses cauchemars les plus sombres. Cole lâcha un petit cri quand le boîtier se remit de nouveau en marche, répétant les phrases du programme. Elles se déroulèrent dans l'air tel un ruban avant de s'effacer dans l'esprit du jeune garçon, puis de revenir encore une fois lorsque le boîtier se ralluma. Cependant, Cole remarqua que quelque chose clochait plus Foxy parlait, moins les phrases étaient fidèles au programme. Elles étaient pleines de trous, entrecoupées par des pauses soudaines et remplies de syllabes entremâchées, comme si le renard mangeait volontairement des mots. Le faux ton joyeux qu'on avait enregistré dans le boîtier avait aussi disparu.
- « Yo-ho-ho ! jeune pirate… si tu es perdu. »
Cole dévisagea Foxy. Rien ne bougeait, si ce n'était le boîtier qui semblait s'emballer dans son poitrail, comme un cœur artificiel. La voix grésillait et flanchait comme une locomotive fatiguée.
- « Yo-ho-ho ! jeune pirate… perdu. »
Cole regarda fixement les billes brunes qui servaient d'yeux au renard. Il en était sûr maintenant : Foxy sélectionnait ses mots. Le boîtier souffrait sous la pression.
- « Yo-ho-ho ! jeune pirate… perdu ? »
Cole serra plus fort la lampe torche contre lui. D'une certaine façon, cet accent interrogatif qu'il avait entendu à la fin de la phrase était plus terrifiant que tout. Quelque chose chez l'animatronique avait forcé ce ton, avait appuyé sur le boîtier pour créer une phrase qui n'était pas programmé. L'animatronique venait de lui poser une question, à lui, Cole, dans la pizzeria.
- « Yo-ho-ho ! jeune pirate… perdu ? »
La voix se distordit si violemment à la fin que Cole faillit se boucher les oreilles. Des larmes chaudes coulaient sur ses joues sans qu'il s'en rende compte. Soudainement, il entendit un claquement sec dans le poitrail de l'animatronique, signe que le boîtier venait de rendre l'âme. Foxy resta la tête penchée sur le côté presque comiquement, semblant déconcerté par cette nouvelle situation.
Cole recula un peu, déboussolée. Il ne savait plus quoi penser. Son esprit d'enfant ignorait comment appréhender une situation pareille. Il n'avait qu'une envie, c'était de rentrer chez lui et de se réfugier dans sa chambre.
Il baissa sa lampe torche vers le sol, qui vacilla dans l'ombre. Cole releva brusquement la tête en distinguant, du coin de l'œil, un mouvement infime dans le noir. Un crissement métallique vint emplir l'air, le même que celui que Cole avait entendu dans la cacophonie de la pizzeria. Le jeune garçon braqua la lampe sur la tête velue de Foxy. Son cœur battait à cent à l'heure, et il faillait s'enfuir en courant en voyant, affalées sur l'estrade, les mâchoires du renard s'ouvrir et se refermer péniblement. Les dents métalliques frottaient les unes contre les autres, d'où le crissement.
Les mâchoires se tordaient dans des angles bizarroïdes, comme si elles s'étaient disloquées. Cole ressentit un soulagement infini à la pensée que non, il n'était pas fou ce jour-là, où il était revenu en pleurant vers sa mère. Il n'était pas fou, mais il aurait préféré l'être, ou alors il se doutait qu'il n'allait pas tarder à le devenir réellement. Ses yeux voyaient, mais son cerveau ne comprenait pas. Tout ce à quoi il venait d'insister relevait de l'ordre de l'incompréhensible. Il regretta soudain de ne pas être un adulte.
Les mâchoires continuaient de bouger, et Cole pleura encore plus en se rendant compte qu'elles essayaient de former des mots. Elles se tordaient et s'articulaient dans une façon presque humaine, chose impossible pour l'animatronique. Il entendait le crissement sourd du boîtier dans la poitrine rousse, que le renard essayait en vain de refaire marcher.
- « Arrête, » lâcha-t-il faiblement.
Foxy continua. Cole serrait sa torche comme une arme, à présent. Il regarda l'animatronique, en essayant de se faire plus intimidant que de coutume. Mais tout son courage s'évanouit lorsque le renard releva la tête dans le faisceau de la lampe. Cole sentit sa respiration s'arrêter. La fourrure rousse, raidie par des années et des années de poussière, crissa sous le mouvement. Cole distingua la grosse marque intacte, immaculée, laissée par la tête ronde sur le sol de l'estrade. Tous ses cauchemars semblaient s'être matérialisés en l'espace d'une minute la façon dont l'animatronique avait relevé la tête et le dévisageait maintenant de ses yeux bruns, Cole avait imaginé tout ça. Il s'était terrorisé avec, mais n'avait jamais pensé s'y retrouver en face. Il était venu pour prouver le contraire, et voilà qu'il se faisait prendre à son propre jeu. Paralysé, il observa Foxy pendant quelques instants de silence absolu. Puis le cadavre métallique s'ébranla, et l'animatronique se redressa lentement, avec peine, en prenant appui sur ses griffes endommagées. Cole le regarda faire comme dans un rêve. Tout sentiment de fuite s'était évanoui. Maintenant, il était simplement spectateur.
La carcasse de métal grinça et gémit. Une odeur nauséabonde, mélange compact de poussière et de décomposition, se déversa dans l'air. La fourrure se déchira et tomba par endroits, comme des lambeaux de peau desséchées. Cole ne pouvait que se concentrer sur la façon terriblement humaine dont le robot bougeait. Les billes brunes roulaient dans leurs orbites. Les mâchoires pendaient lamentablement, bringuebalantes dans l'obscurité. Les articulations de métal cliquetaient horriblement, à la façon d'un squelette. Cole regarda Foxy se lever dans le faisceau de la lampe. Il était devenu soudain beaucoup plus imposant que toutes les fois où Cole l'avait vu et méprisé, affalé sur le sol, derrière les rideaux. Le jeune garçon regretta amèrement de l'avoir sous-estimé. A le voir debout, se dressant de toute sa splendeur sur son estrade, Cole entraperçut le fantôme de ce que Foxy avait été autrefois, et de ce qu'il aurait pu être s'il n'était pas tombé en panne. Il était imposant mais majestueux d'une certaine manière. Foxy resta un moment immobile, à contempler le garçon devant lui, et fit un pas hésitant. Cole entendit les articulations claquer, et le gémissement de la rouille frottant contre le métal. Le renard dévala l'estrade et s'effondra lamentablement sur le sol, dans un tas de fourrure comique. Cole aurait ri en d'autres circonstances, mais il n'en fit rien.
Il régnait maintenant un silence de mort dans la salle. Les instincts de survie du jeune garçon s'étaient décuplés. Il sentait des sueurs froides couler le long de son dos. Son corps était préparé à la fuite, mais pas son esprit. Il jeta un coup d'œil à droite et aperçut Freddy et sa bande, leurs grosses têtes rondes tournées dans leur direction, à Foxy et à lui. Ils semblaient observer la scène avec une curiosité certaine, malgré leurs yeux aussi morts et vides que d'habitude. Cole eut soudain l'impression désagréable que la salle était pleine. Le poids des regards invisibles pesa lourdement sur ses épaules, et il se retourna frénétiquement vers les couloirs sombres, persuadé que quelque chose se cachait dans l'obscurité. Les caméras de sécurité dardaient leur œil noir sur lui. Les animatroniques le dévisageaient, silencieux. Foxy, resté immobile sur le sol après sa chute, se redressa et se mit à ramper. Cole dévia brusquement son attention sur le renard en entendant le gémissement métallique du crochet appuyé contre le sol. Le robot avançait lentement maintenant, s'aidant de son crochet qui traçait de profonds sillons dans les dalles de pierre irrégulières. Ses pattes arrières traînaient lamentablement derrière lui.
Les mouvements de l'animatronique étaient saccadés et peu naturels. Il était lent et Cole avait largement le temps de s'enfuir, mais il était paralysé. Un concept avait affleuré à la surface de son esprit d'enfant, un concept qu'il n'aurait même pas considéré en temps normal, un concept qui lui permettait de distinguer la chose, quelle qu'elle soit, qui se dissimulait sous la fourrure. Cole avait compris, en pensées confuses, que Foxy n'était pas vivant, mais que quelque chose se servait de ce manteau de fourrure pourrissante pour percer dans le monde. Aucun cœur ne battait dans cette poitrine de métal la chose n'en avait pas besoin. Foxy n'était qu'une marionnette animée par… autre chose, une entité dont Cole n'arrivait pas à comprendre la nature. Stupéfait par cette révélation, il regarda le renard se traîner sur le ventre, abandonnant des morceaux de fourrure rousse derrière lui. L'odeur de décomposition s'intensifia, et s'en accompagna d'une nouvelle que Cole ne reconnaissait pas, plus forte. Une odeur métallique. Les tâches de rouille coulèrent sur le sol. Cole fronça les sourcils en voyant le liquide foncé ternir la fourrure. Quelque chose n'allait pas. Un bruit mat se fit entendre, comme si quelque chose se faisait broyer.
Foxy était proche, maintenant. Cole l'avait laissé s'approcher suffisamment près pour dévisager attentivement les détails du renard les encoches fines gravées dans le métal, les dents grises, nues dans la lumière de sa torche, les billes brunes souillées de rouille…
Mué par une curiosité morbide, Cole se pencha légèrement en avant. Ses bras se couvrirent de chair de poule. Dans le silence de la salle, il entendit distinctement une voix humaine, celle d'un petit garçon, à peine plus jeune que lui :
- « Aide-moi. »
Deux yeux bleus le dévisagèrent d'un regard perçant, profondément enfouis sous le masque de métal et la fourrure souillée. Un souffle bref sortit de la bouche du renard et vint effleurer le visage de Cole. La chose était là et elle avait à peine son âge. Cole comprit soudainement que quelque chose de terrible s'était passé dans la pizzeria. Le jeune garçon fit un bond en arrière et hurla. La réaction que son corps attendait tant se déclencha enfin. Il tourna les talons et fonça dans le couloir principal. Il entendit une série de petits clics derrière lui et se retourna pour voir Foxy ramper frénétiquement sur le sol, se tordant comme une araignée. Cole hurla de nouveau et sortit comme une balle du restaurant. Il ne se retourna plus, pas même quand il fut arrivé chez lui en pleurant, sous les cris furieux mais soulagés de ses parents.
Confortablement installé derrière l'œil noir des caméras de sécurité, un homme aux yeux d'argent souriait.
