Deuxième O.S

Sign of the times

« Just stop your crying, it's the sign of the times ».

« Welcome to the final show. Hope you are wearing your best clothes ».

Cette chanson a eu une résonance incroyable chez moi.

Regarde, la mer répond. Les vagues frappent les rochers comme si elles étaient en colère. Les odeurs marines, le vent dans les cheveux, le soleil qui se coucher à l'horizon. C'est une carte postale hypnotisante.

Ce soir, la brume se lève, le vent se lève et la pluie ne va pas tarder à tomber.

Tu sais, parfois je me pose la question de savoir ce que ça fait si tu étais encore là. Avoir le cœur plus léger me manque. Je ne sais pas comment appréhender la journée de demain en sachant que tu n'es plus là. C'est la première chose qui m'a manqué instantanément et c'est ce qui me fait le plus mal. Je me pose cette question depuis un an sans être certain de connaitre la réponse, s'il y a une réponse. Sans doute aussi que je réfléchis trop. La vie est imprévisible et je le sais. Elle fait mal en une fraction de seconde et on ne s'en rend pas compte sur l'instant T. C'est comme un château de cartes qui s'écroule. Réagir devient comme un effort important tellement j'ai été sonné. Il suffit de pas grand chose pour que mes efforts tombent au sol. Les souvenirs restent et c'est je crois ce qui me fait tenir debout. Ne plus entendre ta voix, ne plus sentir ton odeur de parfum ni ton odeur naturelle, ne plus te voir tout simplement est quelque chose de compliqué. Au début, j'ai imaginé que tu étais parti en vacances. De longues vacances. Qu'un matin tu avais décidé de te rendre à l'aéroport ou dans une gare pour te rendre dans une destination au hasard à travers le pays. Partir en laissant tout derrière toi. Juste avec une valise et un billet sans retour. Un aller simple vers une nouvelle vie. Sans savoir où cette vie allait te mener mais tu avais sans doute besoin de cet échappatoire, comme une bulle d'oxygène nécessaire.

Tu sais qu'il y a près de 45 000 disparitions en France chaque année ? Entre 45 000 et 50 000 précisément. Je trouve ces chiffres sidérants. Je n'imaginais pas qu'autant de personnes puissent disparaitre en une année. Des gens prennent la décision de disparaitre pour des raisons multiples quand c'est une décision réfléchie. Le cas contraire existe malheureusement et on a aucun indice pour retrouver ces personnes disparues. Leur famille espère la moindre nouvelle. Même si elle ne les satisfait pas. Elles vont s'en contenter pour avancer, cesser les recherches et les espoirs nourris pendant des mois, des années peut-être sont êtres dissous.

J'ai espéré que tu aies choisi de disparaitre dans un autre pays pour vivre une nouvelle vie. Après tout, tu en aurais eu le droit. Cette lueur d'espoir est sans doute ridicule pour la plupart des gens mais pour moi, elle m'a aidé à espérer. Te voir passer le pas de la porte ou ne serait-ce qu'entendre le crissement des pneus sur le gravier de l'allée de la maison aurait aidé mon cœur à aller mieux et ma respiration n'aurait plus été coupée. Moi qui attends comme un idiot le moindre signe pour espérer quelque chose qui ne viendra jamais. Les secondes deviennent des heures. Les heures deviennent des jours. Les jours deviennent des semaines. Les semaines deviennent des mois. Les mois deviennent des années. Voilà comment le temps passe pour moi. Je déteste entendre dire que « le temps fait son travail ».

Crois-tu sincèrement que je vais accepter ça ? Crois-tu que je vais vivre avec ça sur la conscience ?

Bien plus facile à dire qu'à faire. Raisonner ainsi revient à avoir du recul et pour avoir ce putain de recul, il faut du temps. Mon dieu que je hais le temps. Sincèrement, qu'il aille se faire voir. Le temps. Il ne fait absolument rien. S'habituer à ton absence est la seule chose qu'il sache faire. Je déteste les grands discours à ce sujet. Sans toi, la vie est longue. Les journées sont un vide abyssal.

J'ai milles et une question en tête et sans aucune réponse possible, je ressasse les mêmes choses, j'écoute les mêmes musiques en boucle, j'angoisse pour des petites choses, j'éteins la lumière uniquement quand tout le monde est couché, je ne regarde plus les documentaires que tu as tant de fois regardé à la télé ni les films que tu aimais. Rien de tout ça. J'ai l'impression d'avoir balayé tout ça. Comme si mon monde s'était mis sur pause. Sauf que le monde n'est pas doté d'une télécommande sur laquelle on appuie pour faire pause et ré appuyer pour reprendre le film.

Je ferme les yeux. Le vent me balaye encore le visage, le sel marin me colle à la peau et j'en ai plein les cheveux. Ce n'est vraiment pas ce qui m'importe actuellement.

Tu me manque.

C'est ce que j'ai envie de te dire.

C'est ce que j'ai envie de te dire depuis des années.

Attiré par les étoiles.

Tu as toujours aimé regarder les étoiles. C'est pour cette raison que quand tu es parti, j'ai glissé un livre d'astronomie que j'avais dans ma bibliothèque, pour que tu puisses le lire encore et encore. Même si tu le connais déjà par cœur et que tu n'as pas besoin de moi pour le savoir. Je voulais te donner quelque chose qui nous liait tous les deux. Quand je regarde les étoiles sans toi, je me dis que tu es une de plus parmi elles. Même si elles sont des milliards et des milliards, chaque soir elles tapissent le ciel. Elles existent encore. On en parle dans les documentaires qui sont rediffusés tard le soir à la télé. J'aime écouter la voix monocorde car tu vas trouver ça stupide mais selon le commentateur, je pense à toi. J'ai l'impression que tu me berces.

« You can't bribe the door on your way to the sky »

« You look pretty good down here, but you ain't really good »

Et quand tu me berces, je me sens bien, apaisé et complet dans un sens. Au moins, mon cœur est moins lourd. C'est une sensation agréable. Une sensation qui m'a réellement manqué la première année où tu es parti. Maman n'est plus la même sans toi. Mathieu n'est plus le même petit frère toujours heureux à tel point que s'en est contagieux. Je ne suis plus le même non plus. Le Sacha qui espérait toujours une lueur d'espoir, celui qui souriait quand on lui racontait une blague. Il n'existe plus. Ou il est sur pause. Et il a bien envie que la télécommande en question cesse de le mettre sur pause.

Il est temps. Avancer devient nécessaire.

J'ai l'impression de faire un pas en avant et le lendemain de faire trois pas en arrière. Mes émotions ne riment à rien du tout. Elles jouent avec mon cœur comme un jouet.

Je suppose que c'est normal. Il faut laisser les émotions faire leur travail.

De toute manière, je suis dépendant d'elles. Ce sont elles qui me font lever le matin ou non quand j'en ai pas envie. Je me laisse guider. Je me laisse guider un peu comme si une lueur m'indiquait un chemin dans la nuit noire. Je ne sais pas où je vais ni combien de temps le trajet va durer. Seul cette lueur existe et rien ne peut perturber ça. C'est très étrange. Mais c'est ce que je ressens.

Comme si ma respiration avait décidé de se couper puis de se détendre et ainsi de suite.

On dit qu'il y a cinq phases dans le deuil.

- Le choc associé au déni

- La colère

- La négociation

- La dépression associée à la douleur

- L'acceptation

Toutes ces phrases se font en plusieurs temps. Ils faut les vivre au fur et à mesure du temps. Il n'y a pas de règle dans le deuil. Je crois en être à la dépression associée à la douleur.

Je me relève du canapé sur lequel je regardais un film nul enveloppé dans une couverture. Je jette le pot de glace mangé plus tôt dans la soirée à la poubelle. Je monte dans ma chambre pour aller me coucher.

« It will be alright ».

Cette chanson est incroyable. Je ne cesse de l'écouter. Dès qu'elle passe à la radio, j'augmente le volume. Quand on a vécu ce type de drame, les mots sonnent plus justes. On ressent quelque chose tout de suite. Ça fait du bien. On est dans une sorte de bulle. Une bulle où on est bien, en sécurité et en dehors du monde extérieur. À l'abri.

Dire que cette chanson dure quasiment six minutes. Cinq minutes quarante plus précisément.

C'est comme si en l'écoutant, on retenait notre respiration et aux dernières phrases, on relâchait cette respiration.

Je regarde cette phrase ancrée sur mon bras. J'ai toujours trouvé cette zone du corps classique pour un tatouage. Pourtant, il est là. Chaque fois que je le regarde je ressens quelque chose. Un peu comme si elle me ramenait sur la Terre au lieu de rester sur la Lune. Je suppose que c'est positif.

Je suis dans le bus. Ma journée de cours est terminée. Elle a été longue. J'ai eu un devoir d'histoire après manger. Je pense l'avoir réussi. D'habitude je ne suis pas aussi positif au sujet de mes notes au lycée mais j'ai envie d'y croire. Au moins pendant un instant pour voir si ça porte ces fruits.

Dis, c'est comment une journée là-haut ? C'est calme ? Agité ? Mouvementé ? Tu t'ennuies ?

C'est une drôle de question, je te l'accorde. Je me pose des questions un peu étrange pendant les trajets en bus. Je ne sais pas si c'est l'effet de la pluie qui s'écrase sur les vitres ou le trajet en lui-même qui provoque ces questionnements personnels qui n'ont pas toujours de sens. Encore une fois, je suppose que la musique mélancolique dans mes oreilles y est pour quelque chose. Sans le vouloir, elle me berce aussi. Les émotions sont plus nombreuses et les paroles les retranscrivent bien. Elles m'aident à avancer. Elles rythmes mes pas quand je descends du bus. L'arrêt se situe à quelques minutes de la maison. La pluie me frappe le visage. Le bruit est apaisant. J'ai l'impression que tu vas rentrer du travail maintenant, que je vais voir la voiture passer devant moi et la voir se garer devant la maison. Tu vas descendre de la voiture pour ouvrir le portail et y remonter pour la garer dans l'allée et je vais arriver pour fermer le portail à clé derrière moi.

Rien de plus simple.

Rien de tout ça ne se déroule. Je n'aperçois pas de voiture dans la rue. Je marche sous la pluie sans croiser un voisin. Le portail est fermé. Je prends mes clés pour l'ouvrir. Je retire mes écouteurs. Je ferme la porte derrière moi et je rentre chez moi.

Maman n'est pas encore rentrée du travail et Mathieu a encore une heure de cours. Français je crois.

Je retire mes chaussures et monte dans ma chambre.

La musique résonne dans la pièce après avoir sélectionné une playlist via mon enceinte.
Je me concentre sur les paroles aux trois premières chansons avant de me concentrer sur mes devoirs. Heureusement, je n'ai pas grand chose à faire. Mais pour être honnête, je n'ai pas envie de me concentrer sur les cours ce soir. Je reporte mon regard par la fenêtre. Il pleut encore. Les gouttes de pluie font la course sur la vitre froide. J'ai toujours pensé que la première que je voyais allait gagner la course. La première goutte s'arrête au milieu de la course, la deuxième dépasse la première et la troisième rejoint la deuxième pour en former une plus grosse. Mais j'aime bien les regarder pour savoir laquelle va gagner.

« Remember everything will be alright.

We could meet again somewhere ».

Les larmes me montent moins souvent aux yeux tu sais. J'ai l'impression que ma douleur est moindre par moment et ça me fait du bien. Peut-être que je me fais une illusion. C'est temporaire. Ma douleur est toujours là mais je me rends compte que c'est possible d'avoir des instants lumineux avec Mathieu et maman.

Quand je regarde la mer, les larmes me montent aux yeux parce que je sais que tu les regarde en même temps que moi. C'est étrange mais ça me satisfait. Ainsi, je ne me sens pas seul. J'ai été entouré par mes amis qui ont su trouver les mots pour m'aider quand rien n'allait. Je n'ai pas été capable de rester complètement seul pendant cette phase compliquée et qui continue de l'être parce qu'elle me colle à la peau.

Regarder la mer est désormais la seule chose qui me ramène à toi directement.

J'en profite.

Je crois que c'est devenu ma bulle d'oxygène. J'ai besoin de cette bulle d'oxygène.

La mer est calme, agitée. Elle exprime ses humeurs et fait savoir quand elle est en colère. Les vagues sont le reflet de sa colère. On a tendance à dire que c'est dangereux mais observer une tempête est une chance. Le spectacle est magnifique. Il faut se tenir loin de la berge sinon une vague peut vous emporter. Des accidents arrivent souvent au cours des tempêtes.

Vivre au bord de la mer est une chance. On l'admire quand on veut et elle apaise. Elle m'apaise en tout cas. C'est pour cette raison que je la regarde dès que possible après les cours. Au lycée, j'affiche un autre masque que celui que j'ai à la maison. Et je peux venir te parler ici puisque nous avons dispersé tes cendres ici, là où je suis assis. C'est là où tu es le mieux. Avec maman et Mathieu, on te voyait mal rester coincé dans une boîte. Autant que tu sois libre comme l'air. Tu mérites d'être libre. Maintenant tu l'es. Tu nous regardes. J'ai envie de le croire. Ça m'aide à avancer, à me lever le matin. Sans cette croyance je serais en train de me laisser aller, sans avoir envie d'aller en cours le matin et de continuer les entrainements de baskets le jeudi soir. En tout cas, je me rends compte du chemin parcouru en un an. Les choses changent tellement vite. C'est impressionnant.

Tu sais, la seule chose que je souhaite est que notre famille aille bien. Je culpabilise de voir mon frère pleurer la nuit parce qu'il ne va pas bien. Il ne sourit plus comme avant. Quand on a des instants lumineux, je me dis que c'est possible de remonter la pente. Il n'est pas seul et on se soutient tous les trois. Je veux qu'il se lève pour aller au collège sans avoir une boule à l'estomac. Je veux qu'il exprime sa peine comme il l'entend, qu'il vienne me voir quand ça ne va pas, même si c'est en plein milieu de la journée ou en plein milieu d'un cours. Je serais toujours là pour lui.

« Tu viens ? ».

« J'arrive ».

Je me relève du banc sur lequel je me suis assis un peu plus tôt, c'est la fin d'après-midi-midi et il est temps de rentrer à la maison. Aujourd'hui, je n'ai pas été en cours. Je me suis levé avec un gros mal de tête. J'en ai profité pour venir te voir ici, même s'il pleut. Mon pull est mouillé. J'ai un peu froid.

Mathieu est venu me chercher parce que je n'ai pas vu l'heure passer et je lui ai promis de jouer aux jeux vidéos avec lui. Il me l'a déjà demandé hier soir et je n'ai pas dis oui. Je sens qu'il a besoin de parler. Je sais qu'en cours, il ne prend pas souvent la parole à ce sujet. Pourtant, la directrice du collège lui a dit qu'il pouvait franchir la porte de son bureau en cas de besoin. Il pouvait aussi venir me voir au lycée si nécessaire. Cette démarche est sincère et nous a touché aussi. Il est scolarisé au collège voisin au lycée où je suis. Il n'a que quatorze ans, j'en ai dix-huit. Voir mon frère souffrir me fait mal. C'est son anniversaire le mois prochain en plus.

Nous marchons sous la pluie. Je sais qu'il a évolué trop vite pour son âge. Maman le répète suffisamment à la maison. Pourtant, il est toujours un ado de quatorze ans.

Quand on arrive à la maison, je referme le portail derrière nous.

« Tu as faim ? ».

« Non ».

Rare sont les fois où Mathieu refuse le reste de pop corn que j'ai préparé la veille. J'ai révisé un devoir en mangeant du pop corn. Mon frère est partie se coucher tôt. Maman est arrivée entre temps du travail, je sais que ses horaires de nuits ne sont pas faciles. Elle s'est plongée dans son travail d'infirmière pour s'occuper l'esprit.

Je suis mon frère jusque dans sa chambre. Il branche sa console. Le silence n'est pas pesant entre nous. Beaucoup aiment le silence. Moi, non. Mais le silence installé entre mon frère et moi oui parce que nous n'avons pas toujours besoin de mots pour se comprendre.

L'écran s'illumine et la musique joyeuse du jeu se met en route. Mathieu me donne une manette de jeu. Chacun sélectionne la voiture souhaitée, on la personnalise selon les choix donnés, on valide en même temps et il lance une coupe en aléatoire qui comprend quatre courses. Cette-fois, on va voir qui va gagner et qui de nous deux va mettre le moins de temps pour terminer la course. C'est une sorte de défi. Il sourit timidement car il sait que l'on va se lancer des attaques virtuelles. Le décompte commence. Les moteurs des voitures voisines s'échauffent. La fin du décompte lance le début de la course. Les voitures s'élancent sur le circuit comme des flèches.

Je suppose que cette douleur va mettre beaucoup de temps à s'apaiser mais elle sera toujours là, à attendre un moment spécial pour remonter à la surface. Il suffit de pas grand chose pour être ravivée. Nous vivons avec cette douleur en permanence. Maman y pense moins quand elle part travailler le matin, quand Mathieu et moi nous levons pour aller en cours, quand on va faire des courses ou dans les boutiques un samedi après-midi. Sauf que ce n'est qu'une illusion. Comme si notre tête était dans le sable. Mais je préfère l'image du satellite qui est en orbite autour de la Terre. J'ai cette impression là. Ne pas être en osmose avec les autres dans un sens, c'est très bizarre. J'ai la sensation d'être dans une bulle, hors du temps et j'ai le besoin de me recentrer sur moi-même en ce moment.

L'expression « Faire son deuil » ne devrait pas être dite. Elle ne veut absolument rien dire. On l'utilise à tout bout de champ. Vivre sans lui me fend le cœur. Sincèrement, je hais cette expression à la con. Elle n'a pas lieu d'être. Faire son deuil à proprement parler n'existe pas. La douleur est là, en permanence. On oublie pas, on dissimule. Et dissimuler cette peine n'est pas facile. Cela ne veut pas dire que c'est terminé et qu'il faut passer à autre chose, loin de là. C'est le fait de mettre ce deuil de côté pour ne pas tomber sans être capable de se relever. Je comprends ça. Il suffit d'un rien pour que la douleur revienne. Le quotidien reprend son cours de toute façon. C'est ce que papa veut. Avancer sans lui est un crève cœur pour nous trois. Pour honorer sa mémoire on se doit d'avancer et pour nous aussi sinon on ne va jamais relever la tête. Toutes les choses que je trouvais futiles auparavant prennent un sens. Beaucoup de choses me manquent. J'ai arrêté de faire beaucoup de choses aussi. Je me surprends quand même à ne pas afficher un masque triste en cours, si je suis triste mais je ne le montre pas. Dissimuler est plus facile que l'on ne le pense.

Le cours de philo porte sur l'inconscient. Selon Freud, « l'interprétation des rêves est la voie royale pour accéder à l'inconscient ». Vaut mieux pour lui qu'il n'explore pas mon inconscient la nuit. Encore selon son avis, le rêve est l'expression d'un conflit intrapsychique inconscient entre deux tendances. Freud les imagine comme un rébus. Je sais que les rêves ont un sens pour beaucoup de monde. C'est le seul film dont on garde une brève trace. Il est évident que papa a hanté certaines de mes nuits au cours de l'année. Les deux heures passent sans que je ne prenne réellement de notes. Ma feuille est remplie de dessins sur les côtés. Le professeur ne relève pas mon inattention au cours. Ce n'est pas contre lui. Mes pensées sont dispersées et mon cœur est en vrac. Les montagnes russes. Cette étape fait partie du processus du deuil. J'en suis en plein dedans. Dehors il pleut alors le moral n'est pas au rendez-vous. Je n'ai pas non plus envie de sourire aujourd'hui.

La sonnerie met fin à mon programme de la journée. Je sors de la salle dans les premiers sans m'arrêter. Les cours ne me passionnent pas en ce moment. Aucune envie de me justifier auprès du prof de philo non plus. Il est au courant de la situation de ma famille.

Le bus arrive rapidement, ça tombe bien il pleut et je n'ai pas envie d'être mouillé jusqu'aux os. Il est quasiment plein, beaucoup d'élèves le prennent car il dessert les trajets les plus proches du lycée et beaucoup vivent à quelques rues de celui-ci. Quant à moi, je vis à quinze minutes en bus du lycée. La pluie continue de tomber sur les vitres et encore une fois, je tente de deviner laquelle va gagner la course entre deux gouttes. Ce jeu n'a aucun sens. La musique dans les oreilles me fait penser à autre chose. On a tendance à dire que la musique adoucit les mœurs et je crois que c'est vrai. Elle apaise. C'est encore plus concret quand les paroles prennent un sens profond. On se sent concerné par les paroles comme si elles pouvaient communiquer avec nous. Un dialogue sans fin.

Le bus s'arrête une minute et je croise le regard de mon frère. J'ai oublié qu'il a eu un entraînement de foot. Il entre dans le bus trempé, l'équipe a couru sous la pluie. Il y a quelqu'un qui s'est assis à côté de moi. Mathieu trouve une place pas loin.
Je suis étonné de recevoir un message de sa part quand je regarde l'écran de mon téléphone. À part les notifications de mes applications habituelles, rien de nouveau.

« Ça va ? ».

« J'ai juste eu philo, pourquoi ? ».

« Rien, tu as l'air fatigué ».

Rare sont les fois où il m'envoie un message spontané dans le bus. Depuis un an, on s'inquiète l'un l'autre et ça a créé un lien plus fort qu'avant entre nous. Même avec maman ça a changé, on privilégie les soirées ensemble. On achète à manger à emporter, on mange en ville de temps en temps quand maman termine le travail en début de soirée où on va même au cinéma. J'avoue que ces moments en famille sont agréables. Renforcer les liens entre nous s'avère réconfortant. Sans eux, je ne serais pas capable de me débrouiller tout seul. Mon frère poursuit sa scolarité comme avant, qu'il continue d'aller aux entraînements de foot au lieu de pleurer en silence mais je sais qu'il le fait dans les vestiaires. Je lui ai dit que ce n'est pas une preuve de faiblesse. J'ai entendu des commentaires similaires en venant le chercher à la fin de ses entraînements. Je le fais quand je termine plus tôt. Apparemment ça lui fait plaisir. Il doit continuer de vivre quand même et il sait que je serais là tout le temps pour lui.

« Remember everything will be alright ».

Tu vois, la mer ne change pas beaucoup. Elle garde les mêmes habitudes en manifestant sa colère ou sa bonne humeur par beau temps. La mer évolue. J'ai l'impression que sa colère se voit davantage. Elle s'exprime plus souvent. Être assis sur ce banc est le seul endroit où je peux te parler sans douter. Je crois avoir besoin de ce jardin secret. Maman aussi. Mathieu aussi. Tu sais, ils sont forts tous les deux. Mathieu avance comme il peut. Juste pour te dire que ça va. Rien n'est gagné d'avance mais ça va.

Cette année, on m'a dit que j'étais une personne forte. Pas qu'une seule fois mais plusieurs fois. Je n'ai jamais compris pourquoi. Je n'ai pas le choix de vivre dans cette situation compliquée. La vie me l'a imposé, à mon âge. Je n'ai que dix-huit ans, mon frère quatorze et nous vivons sans l'un de nos parents. Seul ma mère est avec nous. Son travail lui prend du temps et l'aide à avancer, à s'occuper. Ce n'est pas mettre le deuil dans une boite tout le temps, c'est le mettre de côté la journée pour ne plus l'avoir constamment en tête. C'est assez difficile pour nous trois de ne pas nous morfondre dans une tristesse profonde qui ne nous ressemble pas. Nous sommes abattus mais il nous reste de l'énergie pour affronter une journée de travail au lycée pour moi, au collège pour mon frère et à l'hôpital pour notre mère. Nous n'avons pas le choix. Tout plaquer pour aller un week-end ailleurs, une semaine ? Sincèrement, nous en rêvons. S'aérer l'esprit pendant une période aussi compliquée s'avère comme nécéssaire, une bulle d'oxygène pour fuir le monde extérieur pour un temps limité. Nous en avons besoin. Je pense que rejoindre nos grands-parents dans le Sud de la France s'avère une bonne idée. Écouter le chant des cigales, profiter du soleil et des odeurs de lavande me font déjà rêvé. C'est pour ça qu'avec Mathieu, on essaye de trouver des billets de train abordables sur le site de la compagnie ferroviaire de notre ville. Ce sera une surprise. Maman a posé des jours de congé alors nous avons saisi cette opportunité de voyager un peu ensemble. Et comble de bonheur, ça tombe pendant une semaine de vacances. Cette occasion est idéale pour s'échapper de l'école et du travail, de passer du temps ensemble et de voir nos grands-parents.

Avec Mathieu, on est d'accord. On réserve les billets de train ensemble. Avant, il a appelé nos grands-parents pour planifier le voyage.

« Je valide ? ».

« Oui ».

Je clique sur « confirmation » et un mail arrive aussitôt dans la boite mail avec les billets électroniques. Je rentre les informations dans l'application pour les retrouver le jour J et les présenter au contrôleur. C'est la première fois que l'on fait ça. De manière cachée à notre mère même si je sais que c'est pour une bonne cause. Les billets n'étaient pas chers alors le choix n'a pas été difficile à faire et ça fera du bien à maman de s'aérer l'esprit avec nous. J'ai hâte d'y être. Mais il faut l'annoncer à maman avant et heureusement en cas d'urgence on a pris l'assurance annulation.

« Voilà ».

« Ça va être génial ».

« Oui, ça va être génial ».

Des vacances ensemble est ce qui m'a manqué le plus depuis un an.

Finalement, comme dirait la chanson « Sign of the times » : « Remember everything will be alright ».

Le penser maintenant me paraît un peu irréel mais finalement j'ai quand même envie d'y croire. J'ai envie de croire que notre famille peut remonter la pente. Même si c'est compliqué. Cela reste possible et nous sommes trois. Je regarde mon frère qui affiche un mince sourire.

« On avance ».

« Je sais ».

Petit à petit.

Mon frère va dans sa chambre. Je traîne un peu sur l'ordinateur. C'est fou comme lui n'a pas changé. Tous les fichiers de papa y sont. Chacun est classé avec soin. J'évite de regarder les photos conservées dans la mémoire de l'ordinateur. Ce n'est pas plus mal qu'elles y restent. J'éteins l'ordinateur puis allume la télé.

Le bruit de la télé fait acte de présence dans la pièce. Je laisse mon frère se reposer. Sauf que je sens un léger affaissement du canapé et en tournant la tête, Mathieu est assis à côté de moi. Silencieux. Je ne me pose pas de questions et augmente un peu le son de la télé car celui-ci n'est pas élevé. De toute façon, je n'ai pas vraiment écouté le son du programme affiché sur l'écran, je regardais les réseaux sociaux sur mon téléphone. D'ailleurs, les notifications ne me sont pas dédiées, elles indiquent juste des nouveaux messages de personnes que je suis dans le fil d'actualité, c'est tout.

« Tu sais, on avance. Cela ne se voit pas à première vue. Je ne dis pas que ce sera facile, que l'on va continuer à trainer notre peine sur le cœur. On y peut rien et il va falloir vivre avec toute notre vie. Tant que l'on est tous les trois, on y arrivera. Papa dirait que nous devons continuer à vivre, qu'il ne faut pas s'arrêter au deuil que l'on va porter toute notre vie mais pour lui comme pour nous, il est nécessaire de commencer à le faire. Maman compte aussi sur nous. J'ai hâte de terminer le collège. Tu termines le lycée bientôt alors j'imagine que tu ne vas pas choisir l'université du coin. Tu iras ailleurs et on se verra moins souvent. J'irais au lycée et ensuite on verra bien pour l'université. Pour l'instant, c'est difficile de me projeter aussi loin. Alors même si ce sera difficile, je pense que l'on y arrivera. Finalement, tant que nous sommes tous les trois, je pense que tout ira bien ».


Merci Harry d'avoir écrit cette chanson

Crois-moi, ta chanson a aidé plus d'une personne.