Le soleil d'août tapait fort, ce jour-là, et Diane se sentait fondre à chaque pas qu'elle faisait hors de l'ombre salvatrice des immeubles londoniens. C'était insoutenable et la jeune femme commençait à se sentir mal : la tête lui tournait et une nausée persistante la tiraillait depuis qu'elle était sortie du lit, malgré les trois potions avalées en guise de petit-déjeuner. Diane aurait dû être fraîche et pimpante ; elle se sentait au contraire vaseuse et titubante, comme si la gueule de bois n'était toujours pas passé. Il fallait se rendre à l'évidence : quand on commençait à s'accoutumer à l'alcool, on s'accoutumait aussi à ses remèdes. La potion anti-ivresse qu'elle avait pris ce matin ne faisait plus effet comme avant, et c'était lamentable.
Tant pis.
Diane s'engouffra dans une ruelle sur sa gauche et s'arrêta quelques mètres plus loin, devant une boutique à l'abandon ; quelques instants après, elle pénétrait dans le hall de Sainte Mangouste, dont l'effervescence lui donna l'immédiate envie de faire demi-tour. La jeune femme avait beau venir ici tous les jours, elle ne parvenait pas à se faire à cette fourmilière grouillante qu'était l'hôpital sorcier. Elle se fit donc toute petite et se faufila parmi les gens, adressant un vague signe de tête à la secrétaire de l'entrée – qui la connaissait bien, depuis le temps – avant de se glisser dans les étages.
Le trajet à suivre dans ce dédale de couloirs blancs n'avait plus de secrets pour elle. Depuis maintenant trois ans, Sainte-Mangouste était devenu une sorte de résidence secondaire dans laquelle la jeune femme passait le plus clair de son temps, quand elle ne travaillait pas ou ne tentait pas désespérément de décuver. Diane détestait pourtant cet endroit qui puait l'antiseptique et faisait office de prison aux murs blancs pour sa sœur, mais n'avait pas d'autres choix. Car sinon, quoi ? Laisser Anna seule toute la journée, à attendre dans le silence comme une pénitente ? Hors de question, l'alitement était déjà assez dur, inutile d'en plus la priver de la dernière famille qui lui restait.
Quand Diane arriva enfin devant la chambre de sa sœur, elle avait le souffle court. Ses années de Quidditch étaient bien loin derrière elle : elle ne pouvait même plus monter quelques étages sans que le souffle ne lui manque. C'était pitoyable.
Après une profonde inspiration, Diane toqua trois coups puis entra. Comme d'habitude, les rideaux étaient grands ouverts et le soleil entrait à flot dans la petite pièce aux murs blancs. Le lit était fait, la petite couverture pliée sur le dossier du fauteuil, l'eau des fleurs changée. Tout était parfaitement en ordre. Trop, même. Un instant, Diane se dit qu'Anna aurait piqué une crise en voyant l'état dans lequel elle avait mis leur manoir, mais, pour cela, il aurait fallu qu'elle le voit, et ce n'était pas près d'arriver : en trois ans, Anna n'était sortie qu'une seule fois de l'hôpital, et ça avait été pour l'enterrement de leurs parents…
- Ah, tu es là ! Je me demandais quand est-ce que tu allais arriver. D'habitude, tu viens plus tôt.
Anna était assise sur une petite chaise en métal, juste devant la fenêtre, à côté de la commode sur laquelle trônait le pot de fleur. Elle était désespérément maigre et, dans la lumière brutale du soleil, des ombres se formaient dans les creux profonds de ses joues. Mais elle souriait doucement, simplement heureuse de voir sa sœur.
Le cœur de Diane se serra, comme à chaque fois. Il lui fallut tout son talent d'actrice pour forcer un sourire sur ses lèvres.
- Désolée. J'ai eu du mal à me lever, ce matin.
Prenant une chaise qui traînait dans un coin de la pièce, Diane vint s'asseoir à côté de sa sœur, fermant une partie des rideaux pour ne pas être en contact avec le soleil qui lui donnait la migraine.
- Tu devrais en profiter au lieu de rester dans l'ombre, la gronda gentiment Anna. On a eu si peu de jours de beau temps, ces derniers mois…
A vrai dire, Diane n'y avait absolument pas prêté attention : entre ses journées qu'elle passait à comater dans les pièces closes et sombres de leur manoir, et ses nuits, que son travail de barmaid comblait efficacement, elle sortait peu et ne profitait pas du temps qu'il faisait. Et quand elle venait ici, eh bien… Elle avait autre chose à penser.
- Comment tu te sens ? demanda-t-elle, éludant la remarque de sa sœur.
- … Bien, je suppose. Fatiguée, comme toujours, mais je n'ai pas eu de crise depuis trois jours.
Fatiguée, ça, pour sûr qu'elle l'était. De son siège, Diane pouvait voir les cernes noirs qui marquaient sa peau blanche, si blanche qu'elle en devenait presque translucide, laissant ici et là transparaître des veines bleues et gonflées. Et dans son cou, ces marques noires qui ne voulaient pas disparaître…
Anna capta son regard.
- Aucun avancement de ce côté-là, soupira-t-elle. Mais tu t'en doutes. Au moins, ils arrivent à le contenir…
- Oui, à quel prix… siffla Diane, amère.
Elle regretta immédiatement ses propos. Anna lui renvoya un regard si blessé que Diane ne put maintenir le contact et détourna la tête.
- Ils font de leur mieux. Ils n'ont jamais eu à faire à un cas comme le mien, et tu le sais. Ça avance, mais c'est long. On ne peut pas faire des miracles.
- Je ne demande pas de miracles, répliqua Diane. Je demande un remède. Je refuse que tu passes toute ta vie ici, à alterner entre fatigue chronique et crises délirantes juste à cause d'une bande d'incapables qui ne sait pas faire de recherches correctes.
Le ton avait été sec, tranchant, plus dur que d'habitude. Malgré toute la retenue qu'elle essayait d'avoir, Diane était sur les nerfs : son mal de tête ne passait pas, de même que sa nausée, et, de toute façon, elle n'était pas d'humeur. Ces derniers temps, les hiboux revenaient s'acharner sur les fenêtres du manoir, comme à la fin de la guerre, quand les journalistes cherchaient à savoir ce qui était arrivé aux descendantes de la famille Turman. Quelqu'un avait même essayé de pénétrer sur le domaine, récemment, mais les sortilèges de protection mis en place avaient fait le travail : l'intru avait été obligé d'abandonner. Mais depuis, Diane était sur ses gardes : on cherchait à la trouver, et ça ne lui plaisait pas.
- Parlons d'autre chose, finit-elle par déclarer dans le silence lourd de la pièce.
Pendant environ une heure, Anna s'appliqua donc à questionner sa sœur sur tout ce qui concernait le monde extérieur, auquel elle n'avait plus accès. Shacklebolt ? Oui, toujours un très bon Ministre de la Magie, il maintenait bien le pays. La reconstruction ? A quelques exceptions près, elle était terminée. Son travail ? … Oui, oui, tout allait bien, non, les clients ne l'embêtaient pas trop, oui elle dormait bien la journée. L'entreprise ? Mieux valait ne pas en parler, c'était navrant de voir ce qu'en faisaient les autres.
Au bout d'un moment, Anna arriva à court de questions. Elle ne demandait jamais de nouvelles de ses anciens amis : beaucoup d'entre eux étaient morts durant la guerre, ceux qui restaient se trouvaient soit dans cet hôpital, soit très loin d'ici, occupés à refaire leur vie. De toute façon, Diane ne prenait pas de leurs nouvelles. A vrai dire, Diane ne voyait plus personne, que ce soit les amis d'Anna ou même les siens.
Dans le silence glauque qui retomba finalement, Anna se tourna, attrapant un papier sur la commode, puis le tendit à sa sœur, sans un mot. Diane sentit le poids sur ses épaules s'alourdir considérablement.
- Les frais d'hospitalisation. Ils me les ont montés ce matin.
Diane attrapa le papier, tentant de contrôler le tremblement de ses mains. La somme était astronomique, comme d'habitude. Le traitement d'Anna était totalement expérimental et, chaque mois, la somme à payer devenait plus conséquente, tandis que le compte en banque de Diane se vidait peu à peu. Si jusqu'ici elle avait réussi à payer, c'était grâce aux économies que leurs parents avaient laissées et grâce à ce que continuait de lui rapporter l'entreprise…
Mais, désormais, elle était à sec. Face aux sommes toujours plus conséquentes demandées par l'hôpital, Diane avait été obligée de vendre des parts de l'entreprise familiale, ce qui faisait qu'aujourd'hui, elle touchait une misère de ce qui aurait dû lui rapporter une véritable fortune, et ce n'était pas son boulot de barmaid qui allait pouvoir compenser cette perte. Et pourtant, il fallait bien trouver cet argent quelque part. Mais où ?
Tremblante, Diane plia le papier et le glissa dans sa poche.
- Comment on va faire ? demanda alors Anna, l'air soucieuse. Tu ne me dis rien, mais je vois bien que tu as du mal à t'en sortir. Parle-moi. Qu'est-ce qu'on peut faire pour… ?
- Toi, tu ne fais rien, la coupa Diane. Tu restes ici, tu te reposes et tu guéris. T'occupe pas de ça, je gère.
Encore une fois, le silence s'abattit entre les deux sœurs. C'était monnaie courante, maintenant. A mesure que les dettes augmentaient et que les placards se remplissaient de bouteilles d'alcool, la communication entre les deux jeunes femmes s'amenuisait. Et même si Diane se démenait comme un beau diable pour sauver la dernière famille qui lui restait, il fallait bien se rendre à l'évidence : venir rendre visite à Anna lui demandait à chaque fois un plus grand effort. L'envie lui manquait, le courage aussi, et la peur la pétrifiait chaque jour un peu plus ; la peur de s'entendre dire que sa sœur avait rechuté, ou qu'elle les avait tout simplement quittés dans la nuit, ou, pire encore, la peur de savoir qu'un jour, Diane n'aurait plus la force de venir ici – plus la force de voir sa sœur dépérir jour après jour.
Alors elle faisait de son mieux. Mais elle sentait bien que ses efforts n'étaient rien d'autre, désormais, que de pâles tentatives de sauver les meubles.
- Diane ? Je…
La porte s'ouvrit brusquement, coupant la voix faible d'Anna. Un homme en robe de sorcier vert pâle entra alors, baguette en main, les yeux baissés sur un parchemin. C'était le médicomage Dawson, celui qui s'occupait d'Anna depuis maintenant trois ans.
- Ah, bonjour Miss Turman. Je ne m'attendais pas à vous croiser aujourd'hui, mais ça tombe bien, très bien même.
La jeune femme grimaça. Elle n'aimait pas du tout le médicomage Dawson. Parmi les crétins dont elle avait parlé plus tôt, celui-ci tenait la première place dans son classement. Il était pimpant et frais dans sa tenue de médecin, propre sur lui, l'œil pétillant et le teint frais. Il était insupportable de santé et de vitalité ; à côté de lui, Anna avait déjà l'air morte, et ça la révoltait.
- Anna vous a-t-elle fait parvenir les frais de ce mois-ci ? Si c'est le cas, vous avez sûrement constaté une nouvelle hausse. Nous avons lancé un nouveau protocole expérimental, à base de…
Diane leva les yeux au ciel et cessa d'écouter. Ce bon à rien ne faisait que piailler, sans jamais obtenir de résultats. C'était à se demander comment il avait réussi à arriver jusqu'ici. Si ça n'avait tenu qu'à elle, Diane aurait déjà renvoyé ce crétin dans les bas-fonds de son service mais, à sa grande surprise, Anna semblait l'apprécier – peut-être même trop à son goût – et, il fallait au moins lui reconnaître ça, en trois ans, il avait au moins réussi à contenir l'infection de sa sœur. Il lui avait obtenu un sursis, et malgré toute l'aversion que Diane pouvait avoir pour cet idiot, elle était obligée de lui en être reconnaissante.
- … Et donc, forcément, cela inclut des frais supplémentaires qui…
- Soignez ma sœur. C'est tout ce que je vous demande, coupa Diane, le regard sombre. Si vous parvenez à faire ça, je suis même prête à financer l'hôpital jusqu'à la fin de ma vie, ajouta-t-elle avec un sourire méchamment ironique. Mais en attendant, épargnez-moi vos grands discours, c'est insupportable.
Le médicomage pinça les lèvres. Lui non plus ne l'aimait pas, et ça lui allait très bien. Tant qu'il faisait ce qu'il fallait pour Anna, il pouvait la haïr autant qu'il voulait.
- Bien. Je vais donc vous demander de nous laisser : il est temps que j'emmène votre sœur pour ses examens.
Anna se tourna vers Diane, son regard la suppliant de rester. Un nouveau coup au cœur, mais Diane se leva sans un mot de sa chaise.
- Tu… Tu peux revenir après, si…
- Non. J'ai des choses à faire, je n'aurais pas le temps de repasser, mentit Diane. Mais je reviens demain, ajouta-t-elle ensuite face à la douleur dans les yeux de sa sœur.
La peine ne quitta pas l'éclat ternit du regard d'Anna mais cette dernière hocha la tête, résignée. Diane s'en voulait d'agir comme ça, mais elle avait juste envie de rentrer et de s'écrouler dans un coin pour finir de décuver. Demain. Demain elle irait mieux, elle serait de meilleure humeur, elle passerait plus de temps avec Anna. Oui, voilà.
Doucement, elle s'approcha de sa sœur et déposa un léger baiser sur son front avant de se reculer.
- Prends soin de toi.
Puis elle prit la fuite, ignorant le regard du médicomage Dawson mais surtout celui de sa sœur. Vivre chaque jour avec la honte ne la rendait pas plus facile à supporter et, si Diane pouvait se voiler la face encore un peu, elle était preneuse. Cependant, alors même qu'elle n'avait fait que quelques pas dans le couloir, elle entendit dans son dos la voix du médicomage la rappeler.
- Miss Turman ! Un instant, s'il vous plait.
A contre-cœur, Diane s'arrêta et attendit que le médicomage Dawson la rattrape. A quelques pas d'elle, il farfouilla un instant dans ses poches puis sortit une lettre qu'il lui tendit. Perplexe, la jeune femme la prit ; ce n'était pas une lettre de Sainte-Mangouste.
- On a déposé ceci pour vous à l'accueil, hier dans l'après-midi. Apparemment, quelqu'un cherche à vous contacter depuis un bon moment.
Diane grimaça et fourra la lettre dans sa poche sans ménagement. On ne pouvait donc pas lui foutre la paix ?
- Je vous conseille de répondre, ajouta le médicomage en repartant vers la chambre d'Anna. Vu la provenance de cette lettre, ça doit être important.
Puis il disparut, fermant la porte derrière lui ; Diane fronça les sourcils, perplexe, puis tourna les talons et prit le chemin de la sortie.
Il y avait du bruit dans le hall et une foule étouffante de visiteurs, de médecins et de patients. Tout cela explosa à la figure de Diane quand elle dépassa les bureaux de l'accueil. Elle avait besoin de s'asseoir, de respirer et, par Merlin, ce bruit ! Qu'il cesse ! Sans trop savoir comment, Diane se retrouva alors installée sur une chaise non loin de la sortie ; la tête lui tournait, elle avait envie de vomir et… et, par Merlin, elle avait envie de pleurer.
A chaque fois qu'elle voyait Anna, le contrecoup était trop violent, trop destructeur. Voir sa sœur dans cet état… Savoir que c'était de sa faute, et ne rien pouvoir faire… Et puis, tout le reste, tous les problèmes d'argent, la décadence de leur famille, de tout ce pour quoi leurs parents s'étaient tant battus… C'était à en pleurer mais, malheureusement, Diane n'avait plus une larme à verser depuis la fin de la guerre.
Se rappelant le courrier que lui avait confié le médicomage, et prête à tout pour se changer les esprits, Diane tira la lettre de sa poche et la tint devant ses yeux du bout des doigts. Elle ne venait pas de Sainte-Mangouste car elle n'était pas du vert pâle qui caractérisait les courriers de l'hôpital. Un instant, la jeune femme considéra le bout de papier. Pas de nom, pas d'adresse. Elle le retourna et la lettre manqua alors de lui échapper des mains.
Sur le papier blanc, l'emblème de Poudlard marquait la cire rouge.
