Chapitre 1

Josie Saltzman était assise près du mur droit de l'une des nombreuses salles de classe de la prestigieuse école Salvatore, conçue par ses propres parents. Le regard rivé sur la fenêtre, à côté d'elle, l'adolescente de dix-huit ans contemplait la chute des premiers flocons de neige de l'année, l'attention à des années lumières du cours d'histoire que leur dispensait son père, Alaric Saltzman.

Josie était bonne élève, aussi cela ne la surprenait-elle pas lorsque le regard sombre de son géniteur se posait sur elle quelques secondes sans pour autant qu'il ne la réprimande pour son inattention. A vrai dire, cette période de l'année avait toujours été une période compliquée pour la plus âgée des jumelles Saltzman. Comme tous les ans, son estomac se tordait dans son ventre et son cœur se serrait dès lors qu'elle osait penser au week-end de Noël à venir. Ce même week-end où son pauvre organe vital avait été maintes fois brisés par le passé, souvent à cause de la perte soudaine d'une personne qui lui était chère.

Alors, c'est pourquoi, murée dans un silence de mort malgré la présence de sa petite-amie, Finch, sur la place adjacente à la sienne, Josie observait les premières neiges de l'hiver se répandre sur la pelouse parfaitement tondue de leur pensionnat, en s'imaginant le pire. Si Noël ne l'avait pas épargnée jusque-là, qu'est-ce que celui-ci allait lui apporter comme malheur, cette année ?

Heureusement pour le bien de sa santé mentale, la jeune adolescente n'eut pas le temps de s'attarder sur la question.

Soudainement, la sonnerie de fin des cours retentissait dans les couloirs, sortant tellement rudement Josie de son état de transe que celle-ci bondissait sur sa chaise. Elle y était. Cette sonnerie était l'ultime chose qui la tenait encore suffisamment éloignée de la fête de fin d'année qu'elle redoutait. Cette sonnerie était la dernière sonnerie que chacun des étudiants de ce pensionnat entendraient de l'année. Celle qui annonçait les vacances.

Poussant un profond soupir, Josie quittait sa chaise et le confort de sa table. Dans la classe, la quasi-totalité des élèves s'était déjà enfuie vers la sortie, pressés de retrouver leurs parents et leur famille pour Noël. L'une des rares fêtes où ils étaient tous amenés à rentrer chez eux et à retrouver la vie qu'ils menaient avant d'être envoyés dans ce pensionnat, certes prestigieux, mais surtout destinés aux enfants à problèmes. Josie l'avait compris à l'aube de ses treize ans, lorsqu'elle avait été en âge de se rendre compte que les rendez-vous hebdomadaires qu'ils avaient tous avec une psychologue scolaire n'étaient pas de convenance normale. Et elle s'en était rendu encore un peu plus compte lorsque sa sœur jumelle, Lizzie, avec qui elle partageait tout jusqu'à leur chambre, avait été victime d'un épisode maniaque résultant de son trouble bipolaire.

Depuis ce jour, Josie n'avait plus jamais vu la vie de la même manière. Et si, au fond, elle se demandait bien pour quel trait de son caractère ses parents avaient toujours refusé de l'envoyer dans une école publique, il lui suffisait de jeter un coup d'œil vers la jeune femme qui se tenait à côté d'elle pour le comprendre.

- Est-ce que tout va bien, Jo ? lui demanda celle-ci en arborant son habituel air soucieux.

- Oui. Oui, ça va. Ne t'en fais pas, ce n'est rien. Je pensais juste.

Un petit sourire éclairait le visage de son amie au teint basané. Josie avait toujours été quelqu'un de convaincant. Tendrement, l'adolescente qui partageait sa vie posait une main aux creux de ses reins pour l'inviter à la suivre vers la sortie et une vague rassurante s'emparait de l'être de la jeune Saltzman. Finch avait toujours su quoi faire avec elle. Toujours.

Mais Finch était aussi la raison pour laquelle elle était coincée dans ce pensionnat, au même titre que sa sœur et tous les autres. Comme chacune des jeunes filles qui avaient accompagné Josie a un moment de sa vie, Finch avait une prédisposition à la mettre en danger. Elle était impulsive, combative et protectrice, et c'était exactement pour ça que Josie était tombée sous son charme. Tout comme cela avait été le cas pour Penelope avant elle, qui excellait dans l'art d'être méchante et de se mettre l'ensemble de l'école à dos, ou encore Hope, son premier amour, qui était un mélange de Finch et de Penelope à elle seule.

Josie adorait l'adrénaline qu'elle ressentait lorsqu'elle flirtait avec le danger. Et ce, même si elle refusait de l'admettre devant la psychologue scolaire et même si elle s'efforçait toujours d'être parfaite afin de faire bonne figure. Ses parents connaissaient déjà suffisamment d'inquiétudes vis-à-vis de Lizzie pour qu'elle ne s'y mette, elle aussi. Alors, depuis des années, Josie avait pris le parti de s'effacer et de tout faire pour que la vie de sa sœur soit la plus parfaite possible afin de soulager ses parents des crises que la blonde pourrait avoir. Et son père ne l'aidait pas vraiment à faire autrement.

- Josie ? L'interpella-t-il tandis qu'elle s'apprêtait à quitter la classe. Est-ce que je peux te voir, une minute ?

Un nouveau soupir menaçait de quitter les lèvres de l'adolescente aux cheveux de jais.

- Je te rejoins dans le couloir, lança-t-elle à sa petite-amie avec un regard désolé.

- Ok, je t'attends alors.

Sans poser de questions, principalement car elle savait qu'elle n'en aurait pas les réponses, de toute manière, Finch quittait la pièce en adressant un sourire à sa belle. Cette dernière attendait patiemment que le reste des étudiants aient quitté la classe pour rejoindre son père près de son bureau.

Le professeur essuyait la craie restante sur le tableau avant de faire face à sa fille, aînée de seulement quelques minutes, avec ce même regard soucieux qu'elle lui avait toujours connu. Du plus loin qu'elle s'en souvenait, Alaric Saltzman avait toujours été un homme tourmenté. Et le voir s'asseoir ainsi sur son bureau, puis pincer ses lèvres à la recherche de ses mots, n'annonçait rien de bon à Josie, qui sentait son estomac se nouer un peu plus au creux de son ventre. La première mauvaise nouvelle de Noël s'apprêtait à être annoncée, pensait-elle avec amertume.

- Est-ce que quelque chose ne va pas, papa ? S'empressait-elle de demander alors. Est-ce que c'est maman ? Elle ne peut pas rentrer pour Noël ?

Au plus grand regret des deux filles Saltzman, leur mère, Caroline Forbes, n'était que très rarement à la maison. Très prise par son travail de recherche aux quatre coins du globe, l'archéologue et historienne qu'elle était n'avait jamais eu beaucoup de temps à consacrer à ses filles depuis qu'elles avaient l'âge de huit ans. Alors, bien sûr, les deux adolescentes allaient parfois lui rendre visite à l'étranger, et Caroline veillait toujours à rentrer pour les fêtes, mais Josie, comme Lizzie, ne pouvaient jamais s'empêcher de penser que, peut-être, elle ne reviendrait pas, un jour.

Toutefois, les craintes de l'adolescente furent rapidement balayées par le regard bienveillant et le sourire qui naissait sur les lèvres de son paternel.

- Oh, non, ta mère rentre bien pour Noël, la rassura-t-il avant de retrouver son air inquiet. Mais tu sais comment est ta sœur, elle s'est lancée à cœur perdu dans des préparatifs pour que son retour soit merveilleux et j'aimerai que tu l'aides. Tu sais, au cas où…

Il marqua une pause pour chercher les mots les plus convenables qu'il pourrait trouver, avant de passer une main nerveuse dans sa nuque.

- Elle péterait un câble ?

Le professeur hochait aussitôt la tête, quelque peu soulagé de ne pas avoir eu à prononcer ces mots.

- Et je pensais aussi que, peut-être, tu pourrais aller parler à Hope ? Suggéra-t-il sans laisser à son enfant le temps de protester. Elle ne va pas très bien en ce moment, je pense que sa famille lui manque. Ce n'est jamais facile de se retrouver orphelin durant les fêtes de Noël, elle n'a personne à part nous sur qui compter.

Un court silence s'installait entre les deux membres de la famille Saltzman, jusqu'à ce qu'un nouveau et profond soupir ne s'échappe de la gorge de Josie. Pourquoi était-ce toujours à elle que l'on confiait des responsabilités ? Ne pouvait-elle pas simplement être une adolescente comme les autres, avec ses propres problèmes et des adultes pour l'aider à les gérer ?

L'espace d'un instant, l'idée de refuser avait traversé l'esprit de Josie. Mais son regard était alors tombé dans celui, si tourmenté, de son père et toutes ses réticences s'étaient envolées. Car elle savait bien que, si ce n'était pas elle qui s'en chargeait, alors personne ne le ferait. Et comme lui, Josie tenait à ce que rien ne dérape avant, et pendant, le séjour de sa mère dans leur immense maison qu'était ce pensionnat.

- Bien sûr, accepta-t-elle donc, non sans résignation. Je m'en occupe.